III
HENRI III (suite)
Le lendemain matin, le roi Henri III se réveilla de bonne heure dans la chambre qu'il occupait en l'hôtel de M. Cheverni, gouverneur de la Beauce.
Henri était parti de Paris la mort dans l'âme.
Mais, lorsqu'il eut trouvé dans l'hôtel de ville de Chartres une députation de bourgeois venus pour le saluer, lorsqu'il eut passé en revue les reîtres de Crillon, il commença à se dire que le métier de roi en exil ne serait peut-être pas trop déplaisant.
Plus d'une fois, la pensée lui vint de s'en retourner à Paris, de rentrer dans son Louvre et de dire aux Parisiens:
—Me voilà... tâchons de nous entendre!
Car il ne manquait nullement de courage. Mais ses intimes, comme Villequier, d'Epernon et d'O, ne manquaient pas de lui faire observer que la reine mère était restée à Paris pour arranger la situation, et que le roi gâterait tout par un retour précipité!
Ce matin-là, donc, le roi se leva fort joyeux, passa dans l'appartement voisin, où Catherine de Médicis, arrivée depuis huit jours, lui avait fait dire qu'elle l'attendait. Il entra gaiement chez sa mère et l'embrassa sur les deux joues, contre son habitude.
—Mon fils, dit Catherine, voilà bien longtemps que vous n'aviez embrassé ainsi votre vieille mère.
—C'est que je suis bien content, madame; fit Henri en se jetant dans un fauteuil. Grâce à vous, ma mère, mes bons Parisiens veulent se réconcilier avec moi, et, comme je ne vois pas d'obstacle à cette réconciliation, je veux être à Paris sous deux jours et y faire une entrée dont il sera parlé, j'ose le dire.
Catherine de Médicis regarda son fils avec étonnement; mais elle vit qu'il était sincère.
—Henri, dit-elle, si je vous disais tout ce que veut le peuple de Paris, tout ce qu'attend le peuple de France, je vous étonnerais. Si près de la tombe, j'ai jeté un regard plus clairvoyant sur l'univers, mais je ne vous dirai rien de tout cela, sire... car vous n'entendriez pas sans doute la langue que je parle... Par Notre-Dame, je suis résolue à me défendre et à vous défendre. Mon fils, écoutez-moi: vous ne pouvez retourner à Paris maintenant.
Henri III bondit. Il connaissait la prudence de Catherine; mais il savait aussi qu'elle était mortellement blessée dans son orgueil de reine et de mère, qu'elle préparait avec ardeur la rentrée à Paris et le châtiment des Parisiens; il savait enfin qu'elle était femme à braver tous les dangers. Pour qu'elle se fût décidée à parler ainsi, il fallait donc que le retour à Paris fût réellement impossible.
—Pourquoi, demanda-t-il avec une sourde irritation, pourquoi ne pourrais-je rentrer à Paris? Ne suis-je donc pas le roi?... Qu'est-ce à dire?
—C'est-à-dire, mon fils, qu'on veut vous attirer dans un piège et vous massacrer! Vous, moi, mes amis...
Henri III s'écroula dans son fauteuil et essuya son front mouillé de sueur, en disant:
—Que faut il faire, ma mère?... Chartres était assez près de Paris pour que je pusse m'y rendre d'un bond. Dans la terrible conjoncture que vous m'exposez, Chartres est trop près de Paris!...
—Calmez-vous, mon cher fils, dit la vieille mère. Chartres est trop près de Paris! eh bien, nous avons Blois avec son château imprenable, où l'on soutiendrait au besoin un siège de dix ans!...
—Oui, oui!... Partons, ma mère, partons! s'écria Henri.
Puis, se frappant brusquement le front:
—Et ces gens qui sont là!... Ces misérables!... Ce Guise imposteur!... Oh! je ne veux pas les voir!
—Vous allez, mon fils, vous rendre à l'hôtel de ville comme c'est convenu, interrompit Catherine. Vous aurez votre air le plus confiant pour écouter les doléances des bourgeois de Paris. Et, quand vous verrez Guise triomphant, alors vous lui déchargerez le coup que je lui ai préparé... Pas de réponse! Le silence! Un mot: un seul!... Et ce mot... ce mot qui sera l'écrasement de Guise vous ramènera le royaume presque tout entier...
—Dites! dites! ma mère!... Quel sera ce mot?
—Le voici: le roi convoque les états généraux à Blois!... Les états généraux! Comprenez-vous? Guise n'est plus rien! Les Parisiens ne sont plus rien! Le roi discute avec les ordres assemblés... sans compter que nous gagnons du temps, ajouta Catherine avec un mince sourire.
Henri III respira bruyamment et éclata de rire.
—Pardieu! fit-il, le tour est bien joué... Oui, vous avez raison, madame! Les états généraux arrangent tout!
—Allez donc, mon fils, allez porter ce coup à Guise... Et, quant à celui qu'on voulait vous porter, à vous, dès ce soir, mes espions auront achevé de me renseigner. Allez à l'hôtel de ville, puis faites votre procession comme si rien ne vous menaçait...
Henri embrassa de nouveau sa mère et se retira. Il était bien le fils de Catherine: s'il ne reculait pas devant un coup d'épée à donner ou à recevoir, la ruse lui semblait la meilleure des armes. Il donna l'ordre de porter douze cierges à Notre-Dame de Chartres pour la mettre dans ses intérêts, puis déclara qu'il était temps de se rendre à l'hôtel de ville.
Dix minutes plus tard, le roi, entouré de ses gentilshommes, marchait à l'hôtel de ville, dans une double haie de soldats que Crillon avait disposés le long du chemin. Derrière chaque haie, la foule silencieuse et presque hostile regardait. C'était sinistre.
La route s'acheva sans le moindre incident, et le roi, étant entré à l'hôtel de ville, prit place sur un trône qui lui avait été élevé dans la grande salle et donna l'ordre d'introduire la députation des Parisiens.
Il semblait que Guise eût compris les soupçons et eût voulu rassurer complètement le roi. En effet, ce n'était pas à l'hôtel de ville que devait se jouer le drame combiné par Fausta: c'était dans la cathédrale que Jacques Clément devait frapper Henri III. Guise avait donc rassemblé hors des murs tout ce qu'il avait de gens en état de se battre, ligueurs et gentilshommes. Aussitôt la réception, il devait les rejoindre et attendre le signal: douze coups de la grosse cloche devaient signifier que le roi était mort; six coups que Jacques Clément avait manqué son attaque.
Le chef de la Ligue entra donc, accompagné seulement de quelques bourgeois que conduisait Maineville. A l'aspect de cette si faible troupe, le roi respira. Guise traversa la salle dans toute sa longueur. Il était calme et grave. Parvenu devant le trône, il s'inclina profondément.
—Mon cousin, dit gracieusement le roi, il paraît que quelque sujet de discorde s'est élevé entre mes bons Parisiens et moi. On m'affirme que vous avez voulu recueillir les plaintes de mes sujets pour me les apporter. Parlez donc hardiment, et soyez sûr que je suis résolu à donner pleine satisfaction à toute plainte.
—Oui, sire, répondit Guise; c'est le premier devoir de la noblesse de soutenir le roi... C'est pourquoi, sire, je suis resté à Paris pour représenter aux bourgeois combien il était nécessaire de rétablir une paix durable entre le roi et ses sujets. Là se borne mon rôle. Et, quant aux plaintes des Parisiens, je n'ai pas eu à les recueillir. Si j'ai eu le bonheur de décider les Parisiens à se réconcilier avec Votre Majesté, il ne m'appartient pas de connaître sur quelles bases doit se faire la paix...
Ces paroles, à la fois modestes et fières, laissèrent le roi impassible.
—Sire, continua le duc de Guise, voici les députés du corps de ville. Ils vous diront, si cela plaît à Votre Majesté, quels sont les désirs de votre peuple...
Les députés s'inclinèrent en signe d'assentiment.
—Parlez, messieurs: je suis prêt à vous entendre, dit le roi.
Alors, du groupe des bourgeois, se détacha un homme qu'Henri III reconnut aussitôt.
—Est-ce vous, monsieur de Maineville, qui parlez au nom des Parisiens?
C'était Maineville, en effet. Il s'inclina et dit:
—Sire, la requête que je vais avoir l'honneur de vous soumettre est adressée à Votre Majesté par MM. les cardinaux, princes, seigneurs et députés de la ville de Paris et autres villes catholiques, associés et unis pour la défense de la religion...
Le roi tressaillit. Il ne s'agissait plus de quelques doléances des Parisiens. C'était tout le royaume, prélats, seigneurs et peuple, qui parlait par la voix de Maineville.
—Voyons la requête, dit le roi d'un ton bref.
—Sire, reprit Maineville, lesdits associés, dont j'ai l'insigne honneur d'être ici le représentant, ont décidé et décident de supplier Votre Majesté:
«Premièrement, d'éloigner M. le duc d'Epernon comme fauteur d'hérésie, perturbateur et dilapidateur de finances.»
D'Epernon éclata de rire.
—Sire, dit-il, faut-il partir tout de suite?...
Il se fit un silence terrible. Le roi eut un pâle sourire, tourna à demi la tête vers d'Epernon et dit:
—Comme il vous plaira, monsieur le duc...
A ces mots, d'Epernon devint livide. Guise regarda le roi avec stupéfaction, et les bourgeois députés acclamèrent le roi.
Pâle de rage, d'Epernon saisissait déjà son épée, et il allait se livrer à quelque acte de folie, lorsqu'il vit le regard du roi fixé sur lui, avec le même sourire. Il comprit ou crut comprendre qu'Henri III jouait la comédie.
—Sire, dit-il, je m'en irai, non pas quand il me plaira ni quand il plaira aux bourgeois de Paris, mais quand Votre Majesté, pour prix de mes services et du sang versé pour elle, m'en donnera l'ordre. En attendant, je reste!
—Continuez, monsieur de Maineville, dit le roi.
—Lesdits cardinaux, princes, seigneurs et députés supplient Votre Majesté:
«Deuxièmement, de marcher de votre personne contre les hérétiques de Guyenne et d'envoyer M. le duc de Mayenne contre ceux du Dauphiné; Sa Majesté la reine mère tiendrait Paris en repos pendant l'absence du roi.
«Troisièmement, d'ôter au sieur d'O tout gouvernement ou commandement dans la ville de Paris.
«Quatrièmement, d'approuver les élections des nouveaux, échevins et prévôts qui ont été faites tant à Paris qu'en diverses villes.
«Cinquièmement, de rentrer en votre dite ville de Paris, et de tenir tous gens de guerre éloignés de la capitale d'au moins douze lieues.»
Maineville se tut: son rôle était terminé.
Tout à coup, le roi se redressa dans son fauteuil et jeta sur cette assemblée ce coup d'oeil froid et vitreux qu'il tenait de sa mère:
—Monsieur de Maineville, dit-il d'une voix claire, et vous, messieurs les bourgeois de Paris, et vous, mon cousin de Guise, écoutez-moi. Ce qui vient de nous être exposé ne touche pas seulement aux divisions qui ont si malheureusement éclaté entre nous et notre bonne ville de Paris. En ce cas, il ne sied pas que je réponde ici: c'est devant tout le royaume que le roi doit sa franche réponse...
Ici, Henri III prit un temps, comme pour mieux porter à Guise le coup qu'avait préparé Catherine:
—C'est en présence des, députés des trois ordres que nous devons parler, reprit le roi d'une voix plus forte. Messieurs, veuillez donc porter, en attendant, cette réponse, la seule qui soit digne de nous et de notre peuple; le roi assemblera les états généraux...
Un tonnerre d'applaudissements éclata dans la salle et se propagea au-dehors, où la nouvelle se répandit avec une foudroyante rapidité: le roi consent à réunir les états généraux!...
—Les états généraux, continua le roi, auront lieu dans notre ville de Blois, et nous en fixons l'ouverture au quinzième de septembre.
—Vive le roi! crièrent les députés avec un sincère enthousiasme.
Et, dans la ville, bourgeois de Chartres et pénitents de Paris reprenaient ce cri, avec une sorte d'orgueil: la convocation des états généraux, c'était en effet une victoire qu'on n'eût osé espérer.
Dans la rue, les bourgeois de Chartres, les moines et pénitents venus de Paris se formèrent en rang. Mais les ligueurs, qui étaient venus armés, n'étaient pas là. Bientôt, on vit apparaître Henri III, qui s'avançait nu-tête, pieds nus et revêtu d'une longue chemise de toile grossière. Il portait le chapelet autour du cou et tenait un grand cierge à la main. Il marchait seul dans un vaste espace vide; à quelques pas derrière lui, venaient deux moines soigneusement encapuchonnés.
Hors des murs, Mayenne et le cardinal de Guise attendaient. Ils avaient réuni là trois ou quatre cents ligueurs bien armés. Le duc de Guise arriva au moment où toutes les cloches de la ville se mettaient à carillonner. Le cardinal l'interrogea du regard.
—Eh bien! dit le duc en haussant les épaules, il convoque les états généraux pour le 15 septembre, à Blois.
—Oh! oh! dit le cardinal, voilà qui pourrait bien sauver Valois si sa destinée ne devait s'accomplir aujourd'hui même, dans quelques minutes.
—Comment saurons-nous la chose? demanda Mayenne.
—La grosse cloche sonnera douze coups... Six coups voudront dire que le coup est manqué... mais il ne peut manquer!...
—Oh! s'écria à ce moment le cardinal, voici les cloches qui se taisent... le roi est à la cathédrale... c'est la minute tragique... »
Et tous trois, penchés sur l'encolure de leurs chevaux, écoutèrent ce grand silence qui venait de la ville.
Quelques minutes se passèrent... Les trois frères se regardaient.. La grosse cloche de la cathédrale se taisait...
—Approchons-nous du camp royal, dit Guise pour échapper à cette impression de terrible attente.
A ce moment, dans le silence de la campagne, une sorte de mugissement aux larges et profondes sonorités s'épandit dans les airs... c'était le premier coup de la grosse cloche de la cathédrale!... Les trois frères demeurèrent pétrifiés.
—Un! murmura le cardinal en tourmentant le manche de sa dague.
—Deux! fit Mayenne, dont les yeux s'exorbitaient.
—Trois!... quatre!... cinq!... comptait le cardinal, livide.
—Six, gronda le duc de Guise. Attention!...
Et, alors, un gémissement râla dans sa gorge; le cardinal baissa la tête, Mayenne grommela entre les dents un juron... Et tous les trois, se regardant encore, virent qu'ils avaient des visages convulsés de criminels qui ont peur!
Le septième coup ne sonnait pas!... La grosse cloche se taisait!... Henri III n'était pas mort!... Le moine n'avait pas frappé!...
Pendant près d'une demi-heure encore, les Guise attendirent, muets, terribles, immobiles et livides. Enfin, le duc de Guise se maîtrisa, les veines de ses tempes se dégonflèrent; ses yeux, striés de fibrilles sanglantes, reprirent leur éclat normal; le souffle rauque qui soulevait sa poitrine s'apaisa.
—Mes frères, dit-il alors, c'est un immense malheur qui nous frappe...
—D'autant plus que la situation va changer, puisque Valois promet les états généraux! dit le cardinal.
—Oui, et nous avons besoin de nous recueillir, d'examiner cette situation avec le courage et la froideur des gens dont la tête ne tient plus que par miracle sur les épaules.
—Bah! fit Mayenne, Paris sera toujours à nous!
—C'est vrai! Allez donc m'attendre au village de Latrape où mes gentilshommes doivent me rejoindre.
Là, nous saurons ce qui s'est passé, et nous pourrons alors parler de l'avenir avec plus de certitude.
Le cardinal et Mayenne firent un geste d'assentiment et, piquant leurs chevaux, s'éloignèrent sur la route de Paris.
Guise s'avança sur les ligueurs, essayant de donner à son visage l'expression d'un triomphe qui était bien loin de sa pensée.
—Mes bons amis, dit-il, nous venons de décider Sa Majesté à un acte qui est plus qu'une grande victoire pour Paris: le roi promet d'assembler les états généraux...
—Vive le grand Henri!... hurlèrent les ligueurs.
—Vive le roi! reprit le duc avec une rage concentrée. Sa Majesté témoigne une bonne volonté pour laquelle nous lui devons toute notre reconnaissance. En une semblable et si heureuse conjoncture, mes bons amis, vous n'avez plus qu'à retourner paisiblement à Paris, pour y préparer vos cahiers. Vous savez que je vous aiderai de tout mon coeur, lorsqu'il s'agira de les présenter à Sa Majesté...
—Vive Lorraine! Vive le pilier de l'Eglise! vociférèrent avec frénésie les ligueurs.
Mais déjà le grand Henri avait mis son cheval au petit galop et disparaissait vers le Nord, laissant derrière lui cette ville de Chartres, où il était venu chercher une couronne. Il était sombre. Bientôt, ce calme qu'il s'était imposé se fondit comme la glace au soleil. La fureur se déchaîna en lui. Seul, pareil à un fugitif, il courait sur la route. Il labourait de coups d'éperon les flancs de son cheval. Au bout d'une heure de cette course folle, la bête s'abattit.
Guise, cavalier consommé, sauta, se retrouva sur ses pieds. Ce qui le rongeait surtout, c'était de ne pas savoir pourquoi le moine n'avait pas frappé. La chose était si bien combinée!... Il avait fallu quelque miracle pour sauver Henri III.
Comme il méditait ainsi, une quinzaine de cavaliers apparurent à l'horizon et se rapprochèrent de lui, rapidement. Bientôt, il les distingua clairement: c'était une partie de ses gentilshommes qui le rejoignaient. A leur tête couraient Bussi-Leclerc, Maineville et Maurevert. En apercevant le duc de Guise à pied, debout près de son cheval fourbu, ils s'arrêtèrent.
L'un des gentilshommes mit pied à terre et céda sa monture au duc, qui aussitôt se mit en selle. Toute la troupe repartit en silence. Une heure plus tard, on rejoignit le duc de Mayenne et le cardinal. Alors, seulement, le duc de Guise interrogea ses familiers.
—Vous étiez à la cathédrale; vous avez tout vu... que s'est-il passé?... Le moine...
—Le moine n'est pas venu, monseigneur, dit Bussi-Leclerc.
—Il a trahi! Je m'en doutais!...
—Le moine n'a pas trahi! Quelqu'un s'est emparé de lui, cette nuit,..
—Ce quelqu'un, gronda le duc d'une voix tremblante de rage, qui est-ce?... Vous ne le savez pas?...
—Pardon, monseigneur, nous le savons parfaitement.
Maurevert s'avança alors, et, avec un étrange sourire qui courait sur son visage livide:
—Eh bien, monseigneur, c'est Pardaillan!
IV
PARDAILLAN ET FAUSTA
Nous avons signalé qu'au moment où la procession royale se mit en marche vers la cathédrale, deux capucins vinrent se placer derrière Henri III. Et, par les bribes d'entretiens que nous avons rapportés, nous devinons que ces frocs couvraient, l'un, la personne gracieuse et quand même toujours souriante de la duchesse de Montpensier, l'autre, la personne majestueuse, sombre et fatale de Fausta.
Nul ne songeait à se défier de ces deux moines, et, d'ailleurs, le roi avait positivement ordonné qu'on ne mît pas de gardes autour de lui pendant la procession. Revêtu de son sac, les pieds nus, le cierge à la main et la tête basse, le roi de France s'acheminait donc vers la cathédrale.
A la porte de l'église, le roi devait trouver un père confesseur qui venait en ligne droite de Rome et lui apportait force indulgences plénières. Les deux capucins, en approchant de la cathédrale, jetèrent un avide regard sous le portail. Là, tout le clergé de Chartres attendait Sa Majesté.
Mais, à gauche, un peu isolé, sous une statue, se tenait, immobile, un moine dont le chapelet se terminait par une croix d'or, destinée sans doute à le faire reconnaître.
—Le voici! murmura Marie de Montpensier.
Lorsque le roi parvint près du choeur et s'agenouilla, Marie sentit ses jambes fléchir. Le moment terrible était venu... C'était à l'instant précis de l'agenouillement que Jacques Clément devait frapper.
Le roi s'agenouilla... Marie se pencha comme pour mieux voir... Et, à ce moment, une sorte de terreur s'empara d'elle... Le roi s'agenouillait... et le moine ne frappait pas!... Le moine s'agenouillait près du roi!...
Le moine, à voix basse, parlait au roi!...
«O salutaris hostia!...» entonnait alors le roi.
Le cantique se déroulait avec lenteur. La duchesse tombait à genoux, n'ayant plus la force de se soutenir.
Que pensait Fausta pendant cette tragique minute où son regard glacial demeurait rivé sur le moine qui ne frappait pas?... Elle regardait le moine et songeait:
—Ce n'est pas lui!... Qui est là?... Qui est ce moine?... Oh! je le saurai!... je veux le savoir!...
La cérémonie de l'adoration était terminée... le roi se relevait... le roi se remettait en marche... Et le moine, s'étant redressé lui aussi, demeurait à la même place!...
Marie de Montpensier jeta une sorte de gémissement rauque. Et, comme la foule s'écoulait, Fausta marcha au moine... s'arrêta devant lui... Une longue minute, ils se regardèrent, tandis que la duchesse de Montpensier, affolée, éperdue, cherchait le sonneur pour lui donner l'ordre de sonner les six coups... le signal de la défaite...
—Qui es-tu? demanda Fausta d'une voix rude.
En même temps, elle chercha sous son froc le poignard qu'elle portait toujours sur elle.
Au son de cette voix, le moine avait eu un mouvement, et Fausta perçut comme une espèce d'éclat de rire.
—Pardieu, madame, répondit le moine, moi je n'ai pas besoin de voir votre visage! Car votre voix est de celles qu'on n'oublie jamais, surtout quand on a été dans la nasse!... Vous voulez savoir qui je suis?... Regardez, madame!»
Aux premiers mots, aux premiers sons de cette voix, Fausta avait reculé de deux pas. Sous son capuchon, son visage devint d'une pâleur de morte. Et, pendant que le moine parlait, elle se disait:
—C'est sa voix! C'est lui! Et il est mort! C'est sa voix que je hais et... que j'aime!...
A ce moment, et comme le moine prononçait les derniers mots, il rabattit son capuchon, et la tête de Pardaillan apparut. Fausta vit cette tête pâle, où éclatait l'ironie nuancée de pitié. Un frémissement la bouleversa. Le délire du meurtre, l'appétit de tuer se déchaînèrent en elle. Et elle se ramassa comme pour bondir et frapper.
Pardaillan ne fit pas un geste. Un geste... Et il était mort peut-être!... Cela dura un éclair.
Cette immobilité de spectre sauva Pardaillan.
Fausta, vaincue encore une fois par cet homme qui n'était rien dans le gouvernement des hommes, s'appuya à un pilier pour ne pas défaillir. Pardaillan s'approcha d'elle. Sur son visage, il n'y avait plus d'ironie.
—Madame, dit-il d'une voix basse, mais pénétrante, laissez-moi vous répéter ce que je vous ai dit à notre première rencontre: vous êtes belle, vous êtes la jeunesse radieuse. Retournez en Italie... Soyez simplement une femme... et vous trouverez le bonheur.
Aimez l'amour. L'amour, c'est toute la femme et tout l'homme. Être reine ou papesse, la belle affaire! Allez-vous-en, madame! Et laissez-nous nous débrouiller ici contre ceux qui sont rois, princes ou ducs, car nous voulons notre part de soleil et de vie. Vous avez voulu me tuer. Mais, en me tuant, vous pleuriez. C'est pourquoi, madame, avant de parvenir aux luttes irrémédiables, j'ai voulu vous donner un fraternel avis. Plus tard, ma pitié serait un crime...
Fausta demeurait muette. Il semblait, que rien ne palpitât en elle. Pas un frisson n'agitait les plis rigides de la robe de moine qui l'enveloppait tout entière... Qui sait quelles mortelles pensées traversaient à ce moment son esprit?... Pardaillan continua:
—A ce sujet, madame, je dois vous dire que je me suis mis trois choses dans la tête: d'abord que M. de Guise ne sera pas roi. Depuis ma rencontre avec lui devant la Devinière, le compte que j'ai à régler avec lui s'est encore chargé; ensuite, que je tuerai M. de Maurevert. Enfin, que M. le duc d'Angoulême et la petite Violetta seront unis... Quoi, madame, n'avez-vous pas pitié de ces deux enfants? Voyons, madame, qu'ayez-vous fait de Violetta?... Si vous ne me répondez pas, je serai forcé d'en venir à de rudes extrémités...
Pardaillan se tut. L'église fut pleine de silence. Des parfums d'encens flottaient encore.
—Madame, reprit Pardaillan, songez que j'attends votre réponse: où est la petite bohémienne Violetta?
Fausta jeta un rapide regard autour d'elle. Elle se vit seule, à la merci du chevalier. Et comme elle avait résolu de ne pas mourir encore...
—Je l'ignore, dit-elle dans un souffle. Cette enfant ne m'intéresse pas. Elle n'est rien pour moi...
Pardaillan tressaillit. Fausta reprit de sa voix morne:
—Ne vous l'ai-je pas dit à Paris, alors que je n'avais nul besoin de déguiser la vérité? Ce qu'est devenue cette enfant, je l'ignore depuis qu'elle appartient à M. de Maurevert.
Pardaillan pâlit. Il n'y avait pas moyen de douter de ce que disait Fausta. Il était bien évident qu'elle n'avait eu aucun intérêt à mentir dans leur rencontre à Paris. Ce n'était donc plus du côté de Fausta qu'il fallait chercher: seul Maurevert pouvait parler.
—Adieu, madame, dit-il d'une voix altérée par l'émotion. J'éprouve ici une cruelle déception. Mais dois-je vous le dire? Je suis encore heureux de savoir que, du moins, dans cette recherche, je ne vous ai point pour ennemie.
—Je ne suis pas votre ennemie, dit Fausta à ce moment.
Et, ce mot, elle le prononça avec une telle douceur que Pardaillan s'arrêta. Fausta se rapprocha de lui, et posa sa main sur le bras du chevalier.
—Attendez un instant, dit-elle toujours avec douceur.
—Que me veut-elle? grommela Pardaillan en lui-même.
Fausta semblait hésiter. Sa main posée sur le bras du chevalier tremblait légèrement.
—Vous avez parlé, dit-elle enfin d'une voix oppressée, à mon tour, voulez-vous?...
Fausta s'arrêta soudain, comme si elle eût regretté d'avoir parlé. Et, dans cette minute où un double flot de passions contraires venait se heurter en elle, humiliée dans son rêve de pureté extra humaine et de divine domination, soulevée par l'amour féminin qu'elle portait dans son sein, Fausta comprit avec terreur qu'elle était double, qu'il y avait deux êtres en elle...
Il y avait en elle un orgueil sublime et un amour dévorant. Et, par un effort vraiment digne d'admiration, l'orgueil, jusqu'ici, avait vaincu l'amour... Ces deux êtres donc, ces deux âmes contradictoires qui habitaient le même corps se livraient une effroyable bataille. Il fallait le triomphe de l'un ou de l'autre; ils ne pouvaient plus coexister.
Ou Fausta demeurerait la vierge, la prêtresse, la dominatrice plus que reine,—et il fallait la mort de Pardaillan.
Ou Fausta renoncerait à son rêve, redeviendrait une femme—et il fallait l'amour de Pardaillan...
Fausta, ayant annoncé qu'elle voulait parler, Fausta se taisait. Une dernière lutte se livrait en elle. Puis, peu à peu, cette forme de statue s'anima; l'attitude devint féminine, et enfin, Pardaillan, avec un étonnement mêlé de crainte et de pitié, entendit que Fausta sanglotait doucement.
Fausta pleurait sur son rêve!... elle pleurait sur la déroute de son orgueil. L'amour, une fois de plus dans l'éternelle histoire de l'humanité, l'amour était vainqueur.
Elle se rapprocha un peu plus de Pardaillan. Sa main se crispa sur son bras. Et, dans un murmure d'une douceur désespérée, elle prononça:
—Ecoute-moi. Mon coeur éclate. Je dois dire aujourd'hui des choses définitives. Et, si je te les dis, à toi, alors qu'il me semblait que jamais aucun homme ne les entendrait, c'est que tu n'es semblable à aucun homme... ou plutôt! non! ceci est une excuse indigne... Si je dis que j'aime, c'est que, malgré moi, l'amour est en moi. Pourquoi est-ce toi que j'aime? Je ne sais pas. Dans mon palais, je te l'ai dit sans crainte... Car, alors, j'étais sûre de tuer mon amour en te tuant... Tu es vivant! Et, lorsque je veux te crier que je te hais! mes lèvres, malgré moi, te disent que je t'aime... Me comprends-tu, Pardaillan?
—Hélas! madame, dit Pardaillan.
—Moi aussi, continua Fausta, par les printemps embaumés, jeune, belle, adulée, je me disais: n'aimeras-tu pas? Non, tu n'aimeras pas comme les autres femmes. Voilà ce que je me disais, Pardaillan. Je t'ai vu et, d'une seule secousse, tu m'as ramenée du ciel sur la terre.
Fausta se tut. Pardaillan baissa la tête, et, après quelques secondes de silence, il dit doucement:
—Madame, pardonnez-moi ma simplicité d'esprit. Pourquoi diable vouliez-vous chercher le bonheur si haut et si loin, alors qu'il est partout autour de vous?
—Pardaillan, reprit Fausta, comme si elle n'eût pas entendu, Pardaillan, tu connais maintenant ma pensée. Or, écoute-moi; tu m'as dit, tu me répètes que je trouverai le bonheur autour de moi si je veux renoncer à la domination sublime que je rêvais. Pardaillan, j'y renonce!
Le chevalier tressaillit et ne put s'empêcher de respirer.
—Je renonce à tout ce que j'avais patiemment élaboré. Demain, je dis adieu à la France. Je vais chercher au fond de l'Italie la paix, la joie, le bonheur et l'amour... Mais, continua Fausta, c'est toi qui me conduis!... Voilà ce que je t'offre... Là-bas, j'ai des domaines, des richesses. Si tu veux, demain, nous partons, Pardaillan, poursuivit-elle avec une espèce de fièvre, celle qui s'offre à toi ne s'offrira plus jamais ni à toi ni à personne.
Elle était belle... non plus de cette beauté tragique et fatale qui inspirait autant d'effroi que d'admiration, mais d'une beauté de douleur, d'espoir et d'amour qui la transfigurait. Elle rayonnait et palpitait. Pardaillan soupira et songea, frémissant:
«Que de malheur va semer encore cet incomparable esprit de malfaisance!... O ma pauvre petite Loïse! Tu n'étais pas habile aux sublimes discours, mais comme un seul regard de tes yeux bleus était plus sublime encore, puisque, après tant d'années, c'est le souvenir de ton dernier regard qui me pénètre et me charme, tandis que la flamme de ces magnifiques yeux noirs ne me donne que malaise et frisson!...»
—Madame, reprit-il, que voulez-vous qu'un pauvre aventurier comme moi réponde aux choses admirables que vous me dites? Que puis-je donc vous dire, sinon ceci que vous savez déjà: j'aimais une enfant, une jolie petite fille d'amour qui s'appelait Loïse. Elle est morte... et je l'aime toujours... et toujours l'aimerai...
Il baissa la tête.
Fausta, d'un geste lent et raide, ramena son capuchon sur son visage livide. Elle n'ajouta pas un mot et s'éloigna. Quand elle fut à quelques pas, elle se retourna et vit que Pardaillan pleurait... Alors, une sorte de rage, une jalousie furieuse contre la morte éclata dans son coeur.
Lorsque Pardaillan releva la tête, il vit qu'il était seul et que Fausta s'en était allée. Il secoua la tête, et rapidement sortit à son tour.
Quant à Fausta, elle était rentrée dans le mystérieux hôtel qui se trouvait en face de l'auberge du Chant-du-Coq, c'est-à-dire cette petite auberge où Pardaillan et Charles d'Angoulême avaient pris leur logis.
Nul, dans l'entourage de Fausta, ne put se douter des émotions terribles qu'elle venait d'éprouver. Peut-être même, ces émotions, ne les éprouvait-elle plus, car, rentrée dans sa chambre, elle murmura froidement:
«Soit!... la lutte continue!... En fin de compte, la victoire doit me rester. Et, pour commencer, frappons le misérable moine qui a trahi!...»
Elle saisit une plume et écrivit en hâte:
«Majesté, une amie dévouée du roi vous prévient qu'un moine de l'ordre des Jacobins, nommé Jacques Clément, est venu à Chartres pour tuer le roi. C'est un miracle du Seigneur Dieu que Sa Majesté n'ait pas été assassinée pendant la procession.»
Quelques minutes plus tard un gentilhomme déposait cette lettre à l'hôtel de Cheverni et disparaissait aussitôt.
V
L'AUBERGE DU CHANT-DU-COQ
HENRI III, cependant, après avoir accompli ses dévotions à la cathédrale, était rentré dans l'hôtel de M. de Cheverni où il se mit aussitôt à table et dîna de grand appétit en présence de ses gentilshommes les plus intimes.
Lorsque, tout à coup, parut un envoyé de la reine mère qui lui dit quelques mots à l'oreille.
—Dites à Madame la reine que je me rendrai auprès d'elle après la réfection, répondit Henri III.
Et il continua de dîner, riant et plaisantant. Comme le roi se levait de table, le même envoyé de Catherine reparut.
—La reine est impatiente de connaître la déconfiture de M. de Guise, dit le roi. Allons, j'y vais...
Et, cette fois, il se dirigea vers l'appartement de sa mère.
—Dieu soit loué! s'écria la vieille reine en le voyant.
—Qu'avez-vous madame? s'écria le roi. Vous voilà toute pâle, comme si vous veniez de courir quelque grand risque.
—Le risque était pour vous, mon fils... risque de mort!
Henri III pâlit et regarda autour de lui avec inquiétude. Mais la vieille reine le serra dans ses bras en lui disant:
—Rassurez-vous, Henri, tout danger est conjuré, pour l'instant...
—Pour l'instant!... Mais ce danger, madame, pourrait donc se représenter?...
—J'espère que non, si vous écoutez mes avis. Au nom du Ciel, mou fils, ne paraissez plus seul et sans armes dans ces processions. Savez-vous que vous avez failli être tué tout à l'heure? Lisez ceci, mon fils.
La reine tendit à Henri III la missive qu'elle venait de recevoir.
—Un moine! murmura le roi quand il eut lu. Et un moine de l'ordre des jacobins! Je connais le prieur Bourgoing: c'est un homme qui est incapable d'avoir trempé dans une aussi noire trahison... Qu'en pensez-vous, madame?
—Je pense, dit Catherine, que votre confiance est la chose la plus étonnante que j'aie vue. Défendez-vous, mon fils. Chartres, vous l'avez dit vous-même, est trop près de Paris. Eh bien! que dès demain, votre départ pour Blois se prépare. Une fois en sûreté dans le vieux château, vous pourrez avec plus de sang-froid chercher le moyen de sauver la religion, le peuple... et la monarchie. En attendant, il faut à tout prix retrouver ce moine, s'il est encore dans Chartres, et en faire un exemple terrible.
—Soyez tranquille, ma mère, dit Henri III en se levant. Si l'homme est encore dans Chartres, il ne m'échappera pas!
La vieille reine, demeurée seule, pressa son front ridé dans ses doigts maigres et jaunes comme de l'ivoire.
«Clément! murmura-t-elle. Où ai-je entendu déjà ce nom?... Il y a longtemps... bien longtemps... Qu'est-ce que ce Clément? Il faut que je sache... allons voir Ruggieri!»
Elle traversa deux pièces et aboutit à un escalier qui conduisait aux combles de l'hôtel Cheverni.
Là, dans un de ces combles aménagés en chambre, assis à une table couverte de papiers, lisait un personnage que nous avons entrevu au début de cette histoire: c'était l'astrologue Ruggieri, alors bien vieux, bien fatigué, mais travaillant toujours à son rêve, courant toujours après la chimère, qui fuyait dès qu'il croyait la tenir enfin... La pierre philosophale!... L'élixir de la vie éternelle!...
Ruggieri, ayant levé la tête, vit Catherine assise devant lui et sourit. Il aimait la vieille reine. Ces deux existences étaient liées.
—Eh bien. Majesté, fit Ruggieri, vous avez vu Loignes? Guéri, bien guéri, tel qu'il était aux jours où il donnait des rendez-vous à Mme la duchesse de Guise, mais avec quelque chose de nouveau dans son coeur: une belle haine bien féroce contre le duc...
—Je ne suis venue te parler ni de Loignes, ni de Guise, dit la vieille reine. Ruggieri, on veut tuer le roi!... On veut me tuer mon fils. Pourquoi ne cherche-t-on pas à me percer le coeur? J'ai versé plus de larmes que la dernière des malheureuses dans sa chaumière. Mais j'avais une consolation. Si on me tue mon Henri, qu'est-ce que je vais devenir, moi? Ruggieri, ce sont les Guise. J'en suis sûre!... Ils ont armé contre Henri le bras d'un moine...
—Un moine?...
—Oui. Un jacobin. Le moine devait frapper aujourd'hui. Il n'a pas osé peut-être. Mais ce n'est pas cela qui m'épouvante le plus... Ruggieri, ce moine, ce jacobin, porte un nom que je crois avoir entendu et prononcé moi-même... Où?... Quand?... Ton admirable mémoire va m'aider.
Ruggieri, étonné, considérait la vieille reine qui froissait dans ses mains pâles la lettre dénonciatrice.
—Ce moine, reprit-elle brusquement, s'appelle Jacques Clément... Ce nom, Ruggieri, ce nom ne te dit-il rien?
L'astrologue tressaillit. Son visage devint plus pâle. Il se rapprocha de la reine et lui tendit la main, se pencha sur elle, et d'une voix où il y avait de la terreur et de la pitié:
—Madame, vous avez raison d'avoir peur!... Organisez autour de vous-même et de votre fils une incessante surveillance!
—Ruggieri, Ruggieri, tu m'épouvantes!... Cet homme! Oh! cet homme!... qui est-ce?...
—Je vous épouvante, Catherine. Dans un instant, vous serez plus épouvantée encore. Car vous allez savoir! Car cet homme ne vient au nom ni des huguenots ni des Lorrains, il vient en son propre nom! Car cet homme, madame, vient pour venger sa mère martyrisée et tuée par vous!... L'amant d'Alice de Lux s'appelait Clément! Et, Jacques Clément, c'est le fils d'Alice de Lux!...
La reine demeura immobile, les yeux exorbités. Puis elle poussa une espèce de soupir rauque et râla:
—Le fis d'Alice de Lux!... mon fils condamné!...
Alors, avec un gémissement, elle leva les bras au ciel, et, à pas tremblants, elle gagna la porte et disparut.
Ruggieri s'enveloppa d'un manteau et descendit.
Dans le grand vestibule de l'hôtel, une trentaine de gentilshommes bavardaient et riaient. Lorsque Ruggieri traversa le vestibule, les rires cessèrent. Il traversa les groupes devenus soudain silencieux et qui s'écartaient de lui.
Ruggieri, sans s'apercevoir de l'impression qu'il produisait, cherchait des yeux quelqu'un dans cette foule et, ayant enfin aperçu Chalabre, il marcha droit à lui et lui dit:
—Monsieur de Chalabre, je voudrais vous parler, ainsi qu'à vos deux amis.
—A vos ordres, seigneur. »
Il suivit donc l'astrologue en faisant signe à Sainte-Maline et à Montsery de l'accompagner. Dans la rue, les trois jeunes gens rejoignirent Ruggieri qui s'arrêta:
—Messieurs, dit-il, je pense que vous êtes dévoués à Sa Majesté... Je sais aussi que vous êtes braves, et que vous n'avez pas peur de trouer une poitrine humaine...
—Quand c'est pour le service du roi, firent les trois spadassins en s'inclinant.
—Justement, reprit vivement Ruggieri, c'est de cela qu'il s'agit... Messieurs, voulez-vous sauver le roi? Un homme est venu à Chartres, dans l'intention...
—De tuer le roi! interrompit Sainte-Maline. Nous le savons.
—Et Sa Majesté vient de nous charger de retrouver cet homme! ajouta Montsery.
—C'est cela même, fit Chalabre.
—Voilà qui simplifie beaucoup ce que j'avais à vous dire, reprit Ruggieri. Messieurs, il faut que ce moine meure!
—C'est ce qui se fera dès que nous aurons mis la main sur lui, seigneur astrologue, dit Sainte-Maline.
—Messieurs, fit Ruggieri, encore une question: connaissez-vous l'homme?
—Non!...
—En ce cas, messieurs, il faut suivre mes avis. Je connais le moine, moi! S'il est encore dans la ville, je réponds de le trouver. Restez donc à l'hôtel, ne vous écartez pas du roi, ne le perdez pas de vue un instant.
Ruggieri, ayant parlé, s'éloigna aussitôt. Pas un instant l'idée ne vint aux trois spadassins de s'étonner du ton d'autorité qu'avait pris l'astrologue. Ils rentrèrent donc à l'hôtel, et, se conformant aux instructions reçues, se mirent à monter la garde devant la porte du roi.
Toute la journée ils attendirent le retour de Ruggieri. La nuit tomba. Le roi reçut ses gentilshommes comme d'habitude, et leur annonça le départ pour Blois. La présence des trois spadassins qu'il avait chargés de retrouver le moine lui fit froncer les sourcils. Mais, habitué à garder pour lui ses impressions, il ne souffla mot de cette affaire.
Le résultat de ses réflexions fut qu'il modifia la date du départ pour Blois, et décida que, dès le lendemain, on se mettrait en route. Puis il s'alla coucher en recommandant à Crillon de doubler partout les gardes.
A onze heures, Ruggieri parut à l'hôtel et réveilla les trois jeunes gens. Chacun s'assura qu'il avait bien son poignard, ils suivirent l'astrologue, marchèrent en silence. Ruggieri devant, les trois autres venant ensuite de front. Ruggieri entra enfin dans une ruelle et s'arrêta devant une assez pauvre maison élevée d'un seul étage.
La nuit était noire. Une faible lumière, d'une fenêtre de l'étage, jetait dans cette nuit de vagues lueurs qui éclairaient confusément une enseigne qui se balançait au bout de sa tringle. Cette maison était une auberge, et, cette auberge, c'était celle du Chant-du-Coq... Ruggieri leva le bras vers la fenêtre éclairée et dit:
—Il est là...
—Bon! grogna Chalabre, par où entre-t-on?
—Cette porte, fit Ruggieri. Vous arrivez dans une cour. Il y a un escalier de bois. En haut de l'escalier, une porte vitrée. C'est là!...
Chalabre, Sainte-Maline et Montsery se glissèrent vers la porte, souples, nerveux, leurs poignards à la main. Ruggieri, en les voyant disparaître, murmura:
—Jacques Clément est mort!... Un de plus!... Puisque la mère est morte, le fils peut bien mourir!..
Il écouta un instant et rentra à l'hôtel de Cheverni où, ayant trouvé la reine mère qui veillait, il lui dit:
—Rassurez-vous, Catherine. Si le roi doit mourir, ce ne sera pas de la main de Jacques Clément...
—On a tué le moine? demanda la vieille reine.
—On le tue! répondit Ruggieri, qui, alors, regagna les combles de l'hôtel.
Sainte-Maline, Chalabre et Montsery avaient rapidement traversé la cour. Ils montèrent l'escalier extérieur sans bruit.
Chalabre, doucement, très doucement, essaya d'ouvrir la porte. Mais la porte était fermée au verrou à l'intérieur. Chalabre, d'un coup de coude, fit sauter une vitre, passa la main, tira le verrou; la porte s'ouvrit. Tous les trois, le poignard au poing, firent irruption dans la pièce.
—Voilà, pardieu, une nouvelle mode d'entrer chez les gens! cria une voix.
—Monsieur de Pardaillan, murmurèrent les trois spadassins en s'arrêtant court, effarés d'étonnement.
—Ça, messieurs, reprit le chevalier, êtes-vous enragés? Ou bien est-ce que vous venez me demander à boire? Dans le premier cas, je vais vous jeter par la fenêtre; dans le deuxième, asseyez-vous et aidez-moi à vider cette dame-jeanne de Beaugency...
Chalabre, Sainte-Maline et Montsery demeuraient hagards. Assis autour d'une table, Pardaillan, Charles d'Angoulême et un troisième personnage les regardaient. Pardaillan, qui était placé le dos à la porte, s'était retourné vers les assaillants en pivotant sur son escabeau.
—Monsieur de Pardaillan, dit Sainte-Maline, excusez-nous de la façon un peu vive avec laquelle nous sommes entrés chez vous; mais ce n'est pas vous que nous comptions trouver ici... et ce digne révérend que nous voyons là pourrait peut-être nous renseigner sur celui que nous cherchons...
—Qui cherchez-vous? demanda le moine ainsi interpellé, tandis que Pardaillan faisait signe à Angoulême de se tenir prêt à dégainer.
—Nous cherchons, dit Montsery, un certain frocard coupable de haute trahison envers Sa Majesté le roi... un frocard du nom de Jacques Clément.
—Et que lui voulez-vous? reprit le moine.
—Nous voulons, dit Chalabre, lui faire faire connaissance avec les trois dagues que voici.
Le moine se leva et, d'une voix très calme, prononça:
—Jacques Clément, c'est moi!...
—Monsieur de Pardaillan, dit Sainte-Maline se tournant vers le chevalier, êtes-vous fidèle et dévoué à Sa Majesté?
—Ma foi, monsieur, dit Pardaillan avec sincérité, cela dépend des jours... Ainsi, aujourd'hui, j'étais dévoué au roi, puisque j'ai pris la précaution de l'accompagner jusqu'à la cathédrale, faute de quoi il lui fût sans doute arrivé malheur... Est-ce vrai, messire Clément?
—C'est vrai, fit gravement le moine.
—La nuit dernière, reprit Pardaillan, j'étais encore tout dévoué à Sa Majesté, puisque j'ai obtenu la faveur que le roi ne fût point tué aujourd'hui. Est-ce vrai, messire?
—C'est vrai, répéta le moine.
—Et maintenant? demandèrent Chalabre, Montsery et Sainte-Maline.
—Ce soir, dit tranquillement le chevalier, pas plus qu'hier, pas plus que demain, je ne prends conseil de personne. Messieurs, moi vivant, aucun de vous ne touchera un cheveu du révérend jacobin qui est mon hôte...
Au même instant, Pardaillan et Charles d'Angoulême furent debout, l'épée à la main.
—Une minute, messieurs!... s'écria Sainte-Maline, chevalier, je dois vous prévenir que la ville est sillonnée par les patrouilles de M. de Crillon. Vainqueur ou non, vous serez pris. Réfléchissez, il en est temps encore...
—Ce que vous dites là est plein de sens, fit Pardaillan en abaissant la pointe de son épée. J'ai besoin de quitter Chartres au point du jour, et je me soucie peu d'être arrêté. Aussi, messieurs, ne me battrai-je pas contre vous, à moins que vous ne me forciez à vous tuer, ce dont j'aurais le plus vif regret...
—Vous nous laissez donc faire? s'écria Chalabre.
—Non pas!... Seulement, j'avais marqué dans ma tête deux existences que je comptais vous demander en paiement de votre dette. Je renonce à l'une d'elles, et je vous demande la vie de messire Clément... C'est le deuxième tiers de votre dette, messieurs.
En parlant ainsi, Pardaillan rengaina paisiblement sa rapière et reprit place à table; il paraissait certain que les spadassins tiendraient parole.
Il ne se trompait pas. Ces trois bravi qui, sur un signe de leur maître, tuaient sans scrupules, étaient gens d'honneur. Devant la soudaine requête de Pardaillan, sans la moindre hésitation, les trois assassins remirent poignards et épées au fourreau...
—Monsieur de Pardaillan, fit Montsery, cela fait deux existences payées!
—Reste à une, dit Pardaillan.
—Nous serons heureux, dit Sainte-Maline, que cette une et dernière que vous avez à nous réclamer soit la vôtre!
—Quand je n'aurai plus que ma propre vie à demander c'est que tout ira bien...» dit-il en hochant la tête.
Et comme les trois faisaient un mouvement pour se retirer:
—Une minute, messieurs! faites-nous donc la grâce de boire avec nous...
Les trois spadassins se regardèrent, puis, prenant leur parti de la situation, s'assirent en éclatant de rire. Quelques moments plus tard, ils choquaient leurs verres contre celui de l'homme qu'ils étaient venus tuer!...
—Ce n'est pas tout, reprit Chalabre, que dirons-nous au roi? Nous ne pouvons lui raconter que, venus pour verser le sang, nous nous sommes contentés de verser du Beaugency en compagnie de messire Clément?
—Messieurs, intervint Pardaillan, voulez-vous me permettre?...
—Dites, dites! s'écrièrent les trois, car un homme comme vous doit être de précieux conseil...
—Voici donc ce que je vous propose, reprit Pardaillan. Procurez-nous trois bons chevaux. Conduisez-nous jusqu'à la première porte. Et, comme vous avez sûrement le mot de passe, faites-nous ouvrir... Alors, nous disparaissons... le révérend rentre dans son couvent, vous n'entendez plus parler de lui, et il vous est possible de dire au roi que vous l'avez débarrassé de Jacques Clément.
—Par Notre-Dame, comme dit Sa Majesté la reine, le conseil est excellent! s'écria Sainte-Maline. Qu'en dis-tu, Chalabre?
—Je dis qu'il faut l'exécuter à l'instant même.
L'oeil de Pardaillan brilla d'un éclair malicieux. Chalabre et Montsery vidèrent un dernier verre de Beaugency et s'éloignèrent aussitôt. Sainte-Maline demeura avec Pardaillan, le duc d'Angoulême et Jacques Clément.
—C'est dommage, fit Sainte-Maline, que le digne père jacobin n'ait pas un habit de cavalier...
Pour toute réponse, Jacques Clément se défit de son froc, le roula et le jeta sous le lit. Il apparut alors en cavalier, à sa ceinture était passé le poignard que lui avait donné l'ange... le poignard avec lequel il devait frapper Henri III. Il était ainsi méconnaissable.
Charles d'Angoulême déposa sur la table un écu d'or en paiement de la dépense qu'ils avaient faite. Puis, tous les quatre descendirent sans faire de bruit. Quelques instants plus tard, ils se trouvaient dans la rue.
—-Voulez-vous que je vous dise? murmura le jeune duc à Pardaillan. Nous allons à un bon guet-apens. Les deux autres ont été chercher du renfort, et nous allons avoir tout à l'heure une vingtaine d'assaillants sur les bras.
—Vous faites injure à ces gentilshommes, dit Pardaillan; ce sont des assassins au service du roi de France, mais ils sont incapables de manquer à la parole donnée.
Un quart d'heure se passa dans le silence de l'attente. Au bout de ce temps, deux cavaliers débouchèrent d'une rue voisine. Charles d'Angoulême tressaillit et murmura:
—Vous aviez pardieu raison! Ce sont eux!...
Chalabre et Montsery étaient à cheval. Montsery conduisait une troisième monture par la bride. Les deux spadassins mirent pied à terre. Pardaillan, Charles d'Angoulême et Jacques Clément enfourchèrent les trois bêtes. Alors Chalabre se détacha en avant et alla parlementer avec l'officier du poste qui gardait la porte. Une minute plus tard, on entendit le grincement des chaînes du pont-levis, et Chalabre, de loin, cria:
—Quand il vous plaira, messieurs!
Le coeur de Charles battait avec violence. Tout cela lui semblait exorbitant. Jacques Clément, tout insensible qu'il fût, murmurait une prière. Pardaillan souriait:
—Messieurs, dit-il, jusqu'au plaisir de vous revoir...
Les trois cavaliers passèrent sous la porte. Quelques instants après, Jacques Clément, escorté par Charles d'Angoulême et Pardaillan, galopait sur la route de Paris. A l'aube, ils s'arrêtèrent dans un bourg pour laisser souffler les chevaux, et entrèrent dans un bouchon.
—Je vous quitte ici, dit Jacques Clément qui n'avait pas ouvert la bouche depuis Chartres. Il faut que je rentre en mon couvent. Je n'en étais sorti que pour accomplir les ordres de Dieu...
—Et de la signora Fausta! grommela Pardaillan
—Il a plu au Tout-Puissant, continua Jacques Clément, de vous mettre sur ma route: c'est que l'heure de Valois n'est pas sonnée encore. Je rentre donc dans ma cellule, et j'y attendrai qu'un ordre nouveau me soit donné. Car je ne doute pas que l'ange ne revienne me voir...
—Tenez, fit Pardaillan ému, voulez-vous que je vous dise? Vous devriez quitter votre couvent, votre cellule, vos prières, vos macérations, votre solitude. Vous êtes jeune... vous pouvez aimer... être aimé...
Jacques Clément pâlit horriblement.
—Pardaillan, dit-il en secouant la tête, ma destinée doit s'accomplir. Je ne suis pas seulement l'envoyé de Dieu, chevalier! Si Dieu m'a choisi pour débarrasser le monde de ce monstre qu'on nomme Valois, c'est sans doute à l'intercession de celle qui a souffert, pleuré, qui est morte en maudissant Catherine de Médicis... Pardaillan, c'est la voix de ma mère qui me guide!...
—Allez donc, fit Pardaillan songeur, je vois que rien ne saurait vous détourner de la voie étroite...
—Rien! dit le moine.
—Seulement, reprit le chevalier, puisque vous êtes décidé à frapper le roi de France... car vous êtes décidé plus que jamais?
—Il serait mort à cette heure si vous ne m'aviez dit: «J'ai besoin qu'il vive encore...» Valois vivra donc tant que vous aurez besoin de sa vie... Je suis patient... j'attendrai!...
—Je vous l'ai dit et vous le répète; la vie du roi de France m'est indifférente. Seulement, je ne veux pas que sa mort puisse servir les intérêts de M. de Guise.
—Oui... Tant que Guise peut devenir roi par la mort de Valois, vous ne voulez pas que Valois meure!... Mais après, Pardaillan?
—Oh! alors... je vous assure bien que la mort ou la vie de Valois sera le dernier de mes soucis.
—Bien. Recevez donc mon serment, dit le moine d'une voix solennelle, Pardaillan, par la mémoire de ma mère, je vous jure que ce poignard ne sortira pas de sa gaine tant que votre main sera étendue sur la tête de Valois...
A ces mots, Jacques Clément sauta sur son cheval et s'éloigna rapidement dans la direction de Paris.
Sainte-Maline, Chalabre et Montsery étaient rentrés à l'hôtel de Cheverni. Comme ils allaient rentrer chez eux, une porte s'ouvrit dans le corridor qu'ils longeaient, et un homme parut. Ils reconnurent Ruggieri...
—Bonsoir, messieurs, dit l'astrologue.
—Bonsoir, monsieur de Ruggieri, firent très poliment les trois spadassins.
—Eh bien, messieurs... est-ce fait?
—Le moine est trépassé! dit Sainte-Maline.
—Qu'avez-vous fait du corps? fit le vieillard, au bout de quelques instants. Car je vous sais gens de précaution...
—Le corps?... Ma foi, si vous aviez envie de le ressusciter, allez le redemander aux flots de l'Eure...
—Bien, bien... vous êtes de bons et fidèles serviteurs... Bonsoir, messieurs, bonsoir... »
Les trois jeunes gens rentrèrent chez eux et se hâtèrent de pousser les verrous. Quelques minutes plus tard, la vieille reine était informée que le moine Jacques Clément était mort!...