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Les Pardaillan — Tome 04 : Fausta Vaincue cover

Les Pardaillan — Tome 04 : Fausta Vaincue

Chapter 9: VI LA VIE DE COCAGNE
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About This Book

A charged religious procession moves from the city toward Chartres, carrying competing agendas that range from reconciliation with the king to plans for deposition, intimidation, or murder. Spectacle and rhetoric mingle piety with political violence as a staged flagellation and inflammatory cries turn the crowd against Protestants while leading nobles converse about secret projects. Amid the turmoil a hooded monk walks with a concealed dagger, and a closed litter carries two women who contemplate manipulating a powerful lord by asserting a rival’s death to clear the way for their schemes.




VI

LA VIE DE COCAGNE

Croasse et Picouic, après les innombrables tribulations que nous avons relatées précédemment, venaient de se trouver, l'un et l'autre, sans le sou. Ils étaient fort marris... et très affamés, se demandant ce qu'ils allaient faire; soudain Croasse eut une idée merveilleuse qu'il expliqua à Picouic:

—Dans ce couvent de bénédictines, que tu vois tout près de nous, sur la hauteur de Montmartre, il y a une sainte femme à qui j'ai inspiré un amour extraordinaire: de par cet amour, c'est bien le moins que soeur Philomène me nourrisse!

—Il est impossible, dit Picouic, que tu aies inspiré une telle passion à cette Philomène.

—Et pourquoi? demandait Croasse sans se vexer.

—Parce que tu es hideux.

—C'est peut-être pour cela qu'elle m'aime!

Tout en discutant, les deux compères atteignirent le couvent des bénédictines et passèrent par la brèche. Cependant, Croasse, la main en abat-jour sur les yeux, étudiait attentivement le terrain de culture des bénédictines.

Il vit bien passer deux ou trois soeurs, mais non celle que désiraient à la fois son coeur et son estomac.

Croasse se frappa le front, et désignant l'enclos:

—Approchons-nous de ces palissades, dit-il, je suis sûr que nous allons trouver là celle que je cherche.

Mais, dans l'intérieur des palissades, il y avait un bâtiment et c'est dans ce bâtiment, si l'on s'en souvient, que Croasse avait reçu de Belgodère une volée de coups de gourdin qu'il ne pouvait avoir oubliée, lui. Belgodère était-il encore là?

Ce n'était pas possible, puisque le bohémien n'était là que pour surveiller Violetta. Or, Violetta n'y était plus, puisque lui, Croasse, avait prévenu le chevalier de Pardaillan qui était parti pour la délivrer. Malgré ces raisonnements, Croasse n'approchait de l'enceinte qu'avec prudence.

L'enclos était solitaire. Le bâtiment où il avait été rossé paraissait abandonné.

—Eh bien, demanda Picouic, ta belle Philomène?... Une chimère de ton imagination!...

—Non, de par tous les diables! Elle existe bien, et je suis sûr de sa tendresse... Où peut-elle être?

Tout à coup, il tressaillit.

—Qu'y a-t-il? fit Picouic. Est-ce elle, enfin?...

—Regarde! répondit lugubrement Croasse.

—Eh bien, mais je ne vois rien que deux jeunes filles qui viennent de sortir de ce bâtiment...

—Oui... mais reconnais-tu l'une d'elles?...

—Attends... elles me tournent le dos... elles se promènent... ou plutôt on dirait qu'elles marchent avec précaution... elles semblent effrayées... Sur ma foi! on dirait des prisonnières qui cherchent à se sauver... ce sont sans doute des religieuses qui en ont assez du couvent!...

Les deux jeunes filles signalées venaient de se retourner.

—Tu l'as reconnue? demanda Croasse.

—Violetta!...

—Allons-nous-en! reprit Croasse, car, du moment que la petite Violetta est là, Belgodère y est aussi!...

—Qui peut être l'autre? fit Picouic, suivant son idée.

—Peu importe... détalons!...

Croasse allait joindre l'acte à la parole lorsqu'il demeura cloué sur place par ces mots prononcés derrière lui par une voix criarde:

—Que faites-vous là?...

Il se retourna timidement et poussa un cri de joie:

—Philomène!...

C'était en effet Philomène qui, en reconnaissant Croasse, baissa pudiquement ses paupières de vieille fille. Mais Philomène n'était pas seule: elle était accompagnée d'une vieille, sorte de paysanne mal vêtue, aux yeux défiants, à la voix revêche, et c'était elle qui venait de crier.

Cette vieille, c'était soeur Mariange.

—Que faites-vous là?

—Mais, dit Croasse, nous venons voir Belgodère, notre excellent ami Belgodère... il va bien?

—Belgodère?... Qu'est-ce que Belgodère? fit Mariange d'un air pointu.

—Le bohémien... vous savez bien... qui logeait là...

—Oui! Eh bien, il est parti. Dieu merci, le couvent est débarrassé de ce païen!...

—Parti! s'exclama Croasse. Ah! Philomène, ma chère Philomène, que je suis donc heureux de vous revoir!...

Et, avant que Philomène eût pu s'en défendre, il la saisissait, la soulevait, l'embrassait sur les deux joues et la reposait ensuite sur le sol. Mariange était indignée.

—Sortez, dit-elle, hâtez-vous de sortir des terres du couvent, mauvais sacripants que vous êtes...

—Oh! ma soeur, dit doucement Philomène, M. Croasse n'est pas un sacripant... il a une si belle voix!...

—Enfin, que faites-vous ici, mauvais drôles? reprit la mégère qui pourtant s'apaisait.

—Je vais vous le dire, madame, fit Picouic en tirant son chapeau.

—Appelez-moi soeur Mariange, dit la vieille.

—Eh bien, ma soeur, ma digne soeur Mariange, voici ce qui m'amène, ce qui nous amène... Je dois vous dire que je suis l'ami intime de M. Croasse que vous voyez ici, à tel point qu'on nous prend pour les deux frères...

—Eh bien, depuis qu'il est venu ici, mon ami ne dort plus, ne mange plus, il n'est plus que l'ombre de lui-même, et, s'il continue à maigrir ainsi, il n'en restera plus rien, pas même l'ombre. Et tout cela, demoiselles et seigneurs... je veux dire ma soeur, tout cela parce que mon ami, mon frère, a oublié ici, en partant, un trésor...

—Un trésor! fit Mariange dont les petits yeux pétillèrent.

—Son coeur! Oui, son coeur qu'il a laissé entre les mains de la belle Philomène ici présente!...

—Quelle infamie! cria soeur Mariange.

—Ma soeur... supplia Philomène palpitante.

Soeur Mariange allait répliquer vertement, lorsque, tout à coup, elle s'élança vers la porte de l'enclos qui venait de s'ouvrir, livrant passage aux deux jeunes filles.

—Sainte Vierge! cria-t-elle, les deux païennes vont fuir!

Et elle se mit à courir de toute la force de ses jambes courtes... Violetta et sa compagne, légères comme des biches, bondissaient déjà vers la brèche... Soeur Philomène et Croasse étaient demeurés sur place, pétrifiés.

Picouic, avec le coup d'oeil sûr et prompt de l'homme affamé qui entrevoit un moyen de s'assurer le gîte et la pitance, étudia la situation.

En un instant, sa décision fut prise: il ouvrit l'immense compas de ses jambes, et se mit à arpenter le terrain gagnant sur les deux fugitives pour leur couper la retraite. En quelques enjambées, il eut atteint la brèche avant qu'elles n'y fussent arrivées elles-mêmes.

Violetta et sa compagne s'arrêtèrent. Une expression de désespoir envahit leurs visages; Violetta baissa la tête avec un soupir de détresse, et celle qui l'accompagnait se prit à pleurer.

—Holà! coquines! faisait à ce moment Picouic, où couriez-vous si vite? On voulait donc fausser compagnie à ces bonnes religieuses pour courir la prétantaine?...

—Monsieur... balbutia Violetta...

Et comme elle levait ses beaux yeux sur Picouic, elle le reconnut. Et elle frissonna de terreur. Non pas que Picouic ou Croasse lui eût jamais fait du mal quand elle faisait partie de la troupe vagabonde... Mais, du moment qu'elle voyait Picouic, elle pouvait supposer que Belgodère n'était pas loin...

—Ah! murmura-t-elle avec accablement, je suis perdue... Belgodère rôde par ici...

A ce moment Picouic les rejoignait et les saisissait chacune par un bras. A voix basse, rapidement, il murmura:

—Ne craignez rien, n'ayez pas peur, mais surtout feignez de me considérer comme un ennemi... et pourtant, par le ciel qui nous éclaire, je suis votre ami et je vous sauverai... car je suis un serviteur fidèle de M. de Pardaillan et de Mgr le duc d'Angoulême...

Violetta demeura saisie, extasiée... A ce nom que venait de prononcer l'hercule, elle poussa un cri de joie.

—Silence! fit Picouic. Ça! reprit-il à haute voix, suivez-moi, que je vous remette ès-mains de cette digne, de cette sainte, de cette excellente religieuse!

Mariange arrivait à ce moment toute essoufflée.

—Ouais! grommelait-elle, sans ce digne cavalier, les deux païennes se sauvaient, et je ne sais trop ce qui serait advenu de moi...

Picouic, continuant à tenir Jeanne et Violetta chacune par un bras, les conduisit jusqu'à la porte de l'enclos, les fit entrer, et referma la porte.

Mariange, alors, leva la tête pour apercevoir le visage de Picouic, et ce nez pointu, ces yeux en trous de vrille lui plurent sans doute.

—Comment vous appelez-vous? demanda-t-elle.

—Picouic, pour vous servir, ma soeur, ma chère soeur, l'homme le plus catholique de tout Paris, à telles enseignes qu'il sait chanter au lutrin, en voici la preuve!

Sur ce mot, Picouic, d'une voix de fausset qui n'avait rien de désagréable aux oreilles de Mariange, entonna:

«Tantum ergo sacramentum...»

Soeur Mariange joignit les mains avec une béate admiration. A ce moment, la voix basse-taille profonde de Croasse se joignait à celle de Picouic.

—Quelle voix! Quelle voix! répétait soeur Philomène.

Soeur Mariange considérait du coin de l'oeil soeur Philomène qui, palpitante, ne pouvait détacher son regard de Croasse, lequel relevait en croc ses moustaches.

—A coup sûr, songeait soeur Mariange, si je fais accueil à ces deux hommes, la pauvre soeur Philomène va être induite en tentation de péché mortel... Mais, grâce à ce grand bel homme, les deux païennes n'ont pu se sauver.,. Écoutez, maître Picouic... je vois que je m'étais trompée sur votre compte. Vous êtes un homme de coeur... En arrêtant ces deux malheureuses hérétiques au moment où elles s'enfuyaient, vous avez rendu à la révérende supérieure un service qu'elle ne saurait oublier... Je vais de ce pas lui en parler, et vous serez récompensés.

—Et quelle sera notre récompense, ma soeur?...

—Je ferai en sorte que vous soyez choisis comme chantres de notre chapelle.

—Ma soeur, dit Picouic, excusez encore cette question: quel est le paiement accordé à vos chantres?

—Nous ne les payons pas, dit Mariange avec dignité; les ressources du couvent sont trop réduites pour le moment; mais le couvent ne saurait manquer de devenir très riche dans peu de temps... Alors, vous serez payé double...

—Tenez, ma soeur, fit Picouic, j'aime autant vous le dire tout de suite: je suis d'une modestie dont vous n'avez pas idée, je souffre d'avance à l'idée de recevoir les éloges de la sainte et révérende mère abbesse... je vous en prie, ne lui parlez pas de nous...

—Vraiment? fit Mariange, qui d'ailleurs, chargée de veiller sur Violetta, ne tenait nullement à raconter à l'abbesse la tentative de fuite due à sa négligence.

—C'est tel que je vous le dis. Ni mon ami M. Croasse ni moi-même, nous ne voudrions accepter les hautes fonctions de chantres, dont nous ne sommes pas dignes. Nous nous contenterons de ce que vous venez de nous promettre, c'est-à-dire la faveur du ciel, et la vôtre.,.

—Ah! s'écria Croasse, nous ne vous quittons plus!

—Comment, vous ne nous quittez plus! s'écria soeur Mariange interloquée.

—Mon Dieu, oui, nous nous installons ici... Ne craignez rien, ma soeur! Vous serez amplement dédommagée de l'hospitalité que vous allez nous donner. D'abord, nous cultiverons pour vous; ensuite, nous surveillerons étroitement les deux païennes...

Soeur Mariange entrevit le parti qu'elle pouvait tirer de deux serviteurs qui feraient sa besogne, et surtout qui deviendraient deux geôliers pour les drôlesses hérétiques dont elle avait la garde.

—C'est dit! fit-elle tout à coup.

—Quoi? s'écria Picouic, vous consentez à nous donner l'hospitalité?

—Certes... et de grand coeur...

—Et à... nous... nourrir?

—Sans aucun doute!...

—Venez, dit soeur Mariange aux deux hercules ravis.

Toute la bande se dirigea alors vers le pavillon voisin de la brèche, et y entra.

—Voilà, reprit Mariange, vous habiterez là; ce soir, à la nuit, avec soeur Philomène, nous vous apporterons de la bonne paille fraîche, que nous prendrons dans les écuries de l'abbesse. Vous ne vous montrerez pas, lorsque nos soeurs seront dans le jardin; de plus, vous surveillerez l'enclos et la brèche...

—Pardon, ma soeur, dit Picouic, vous venez de nous promettre un lit. Mais quelle sera notre nourriture?

—Vous mangerez ce que notre industrie nous procure tous les jours, car, s'il fallait compter sur les vivres du couvent, il y a longtemps que nous serions mortes... Dans un recoin caché, nous élevons des poules... Et le dimanche, ajouta Mariange, nous tordons le cou à un poulet.

—Admirable! fit Croasse.

—Enfin, nous avons les légumes que nous cultivons, et dont nous faisons une soupe presque tous les jours. Quand nous pouvons y joindre un quartier de boeuf ou de lard, nous n'y manquons pas.

—Et le vin? s'écria tout à coup Picouic.

—Nous buvons de l'eau, fit modestement soeur Philomène.

Les deux hercules firent la grimace. Mais soeur Philomène, les yeux baissés, ajouta du même ton de modestie:

—J'ai le moyen d'entrer dans la cave de l'abbesse... je crois donc que nous pouvons espérer au moins une bouteille ou deux par jour...

—Une dernière question, ma soeur?... fit Picouic en extase, à quelle heure dînez-vous?

—Peut-être ces braves cavaliers ont-ils faim? insinua Philomène.

—C'est-à-dire que nous avons fait un magnifique repas, sous un chêne de la porte Montmartre, mais comme la course nous a aiguisé l'appétit...

—Ma soeur, dit Philomène, je vais quérir quelques oeufs que j'accommoderai et que j'apporterai avec ce restant de venaison dont nous fit hier cadeau le révérend frère quêteur.

Et, sans attendre cette fois l'assentiment de sa compagne, Philomène s'éloigna rapidement. Un quart d'heure plus tard, elle revenait avec les provisions annoncées.

—Quant au vin, dit-elle en rougissant, il faut attendre la nuit pour s'en procurer.

Les deux nonnes s'éloignèrent alors pour vaquer à la grande occupation qui leur était dévolue, c'est-à-dire pour aller espionner et surveiller les deux jeunes filles enfermées dans l'enclos. Picouic et Croasse, tout aussitôt, se mirent à table.

—Qu'est-ce que je te disais! fit Croasse en dévorant avec frénésie.

—Croasse, je te proclame le plus adroit compagnon!

—C'est comme cela que je suis... répondit Croasse avec modestie.

—Si nous sommes habiles, notre fortune est faite quand nous nous en irons d'ici! fit Picouic.

—Comment cela?...

—Ecoute... la petite Violetta est ici, détenue prisonnière. Si M. le chevalier de Pardaillan et M. le duc d'Angoulême sortent de la Bastille, comme ils en sont bien capables, notre fortune est faite.

—Oui, mais sortiront-ils jamais de la Bastille?...

—En ce cas, j'aviserai d'autre manière; il faut que je voie la petite Violetta et que je l'interroge... J'ai toujours pensé que cette petite était de haute famille. Qui sait si cette famille ne la cherche pas?... Je te dis que Violetta, c'est notre fortune. Croasse!...

—Veux-tu que j'aille la chercher et que je l'amène?

Picouic haussa les épaules.

—Non, dit-il. Ne te mêle de rien. Laisse-moi faire. Tu m'aideras seulement quand il en sera temps... d'ici là, puisque nous sommes en pays de cocagne, contente-toi d'engraisser un peu, tu en as besoin.




VII

MARIE DE MONTPENSIER

Jacques Clément, rentré à Paris, se dirigea tout droit vers son couvent, rue Saint-Jacques.

Il était sept heures du soir lorsqu'il arriva devant la porte du couvent, ayant accompli dans sa journée les vingt lieues qui séparent Chartres de Paris.

Le prieur Bourgoing était à table. Il lisait une lettre qui venait de lui être remise et fronçait les sourcils, ce qui ne l'empêchait pas de faire honneur à un excellent repas.

Bourgoing n'aimait pas beaucoup qu'on le dérangeât dans une aussi importante occupation que le dîner. Mais, lorsqu'il sut que le frère Clément était dans son antichambre, il replia vivement la lettre qu'il lisait, et donna l'ordre d'introduire le jeune moine.

—Quoi, mon frère! s'écria Bourgoing en apercevant Jacques Clément. Dans ce costume si peu conforme aux règles de notre ordre!... Ce n'est pas tout. Voilà cinq jours que vous êtes absent du monastère et que je vous fais chercher partout dans Paris!... Vous n'avez reçu aucune mission qui puisse expliquer une si longue absence...

—Pardon, révérendissime seigneur, dit froidement Jacques Clément, ou vos esprits sont frappés d'un trouble que je ne conçois pas, ou vous devez vous souvenir...

—Je ne me souviens de rien!

—Quoi! vénérable père... vous ne m'avez pas vous-même donné votre bénédiction à mon départ!...

—Le malheureux délire! s'écria Bourgoing en levant les bras au ciel.

—Que ne suis-je devenu fou, en effet! dit amèrement Jacques Clément. Quoi!... ne m'avez-vous pas encouragé vous-même, m'affirmant que l'Écriture autorise certains actes irréguliers, quand il s'agit du service du Seigneur!

—Mais, au nom du Ciel! cria le prieur en agitant son couteau, de quels actes irréguliers voulez-vous parler?

—D'un seul, mon révérend père, d'un seul!

—D'aucun! d'aucun! interrompit le prieur. Vous puisiez dans votre imagination malade des pensées qui sont sans aucun doute la suggestion du malin esprit...

—C'en est trop! dit Jacques Clément. Je suis parti avec approbation, avec votre bénédiction, avec votre absolution! je suis parti, dis-je, avec la grande procession de frère Ange, pour rejoindre à Chartres le roi de France, et le tuer avec le poignard que voici!...

—Que dites-vous là? Tuer le roi!... Quel crime épouvantable osez-vous concevoir!...

—Par le Dieu vivant, mon père, je jure que...

—Ne jurez rien!... Estimez-vous heureux que je ne vous remette au bras séculier! Allez, mon frère, allez. Mettez-vous à réciter les psaumes de la Pénitence.

Jacques Clément baissa la tête: il comprenait que, le coup étant manqué, Henri III n'ayant pas été tué, le digne prieur voulait garder le silence sur cette tentative... Il supposa que le prieur le renvoyait dans sa cellule pour y faire pénitence, mais, dans l'antichambre, il trouva une douzaine de moines, solides gaillards, qui l'entourèrent. Alors seulement Jacques Clément comprit que non seulement on voulait lui imposer silence, mais encore qu'on le punissait d'avoir manqué le coup!... Il voulut pousser un cri, se débattre... car le cachot de pénitence était une oubliette dont rarement on sortait vivant... mais il fut bâillonné, lié, entraîné...

Le cachot de pénitence se trouvait au-dessous des caves du couvent. On y descendait par un escalier de quarante marches en spirale. Il y avait seulement une vieille cruche que Jacques Clément trouva pleine d'eau et un pain.

Ainsi, sa mise au cachot était décidée avant qu'il n'eût vu le prieur!...

Il avait été délié et débâillonné au moment où il avait été poussé dans le cachot de pénitence. Il était donc libre de ses mouvements. Mais l'obscurité était opaque. Jacques Clément demeura donc immobile, s'accroupit dans cet angle où du pied il avait heurté la cruche et le pain, et, la tête sur les genoux, se mit à méditer.

Il y avait trois êtres en Jacques Clément: le visionnaire, l'amoureux, le vengeur. C'était la triple manifestation d'un coeur passionné.

La vision, l'amour et la vengeance étaient parfaitement d'accord dans son esprit, son coeur et son âme.

Henri III, tyran de la religion catholique parce qu'il ne consentait pas à recommencer la Saint-Barthélémy, Henri III, fils de Catherine de Médicis, ne devait mourir que de sa main.

Après les premiers mouvements irraisonnés et nerveux de la répulsion qu'il éprouvait à se trouver dans cette tombé, il se dit qu'il n'avait rien à redouter puisque le roi était encore vivant... Puisqu'il était, lui, désigné pour tuer Henri III, rien ne pouvait l'atteindre tant que l'acte ne serait pas accompli.

Quelques heures s'écoulèrent, au bout desquelles il se sentit faim et soif. Il mangea donc une moitié du pain qu'on lui avait laissé, et but à la cruche.

Il finit par s'endormir d'un sommeil sinon paisible, du moins exempt de crainte. Lorsqu'il se réveilla, il eut encore faim et soif; il mangea le reste du pain et but une partie de l'eau qui restait dans la cruche. Cependant les heures s'écoulèrent sans qu'il entendît le moindre bruit.

Un moment vint où il n'y eut plus une goutte d'eau dans la cruche... Il avait faim et soif. Mais ce n'était pas encore la souffrance véritable qui tord les entrailles.

Depuis des heures, déjà, il marchait autour du cachot. Les ténèbres étaient toujours aussi complètes, aussi absolues. Mais, par le toucher, par le frôlement de son épaule contre les murailles, par la régularité des pas toujours posés de même, il avait pris connaissance de son cachot et il y marchait avec une certaine assurance. Cette marche monotone finit par le briser de fatigue, et, une fois encore, il s'endormit. Cette fois, son sommeil fut peuplé de rêves...

—Oh! que j'ai soif! râla Jacques Clément en se réveillant.

Il se leva et, pour tromper la soif, il voulut se remettre à marcher. Et, alors, il s'aperçut que ses jambes lui refusaient tout service. Et, alors, il comprit l'horrible vérité: il était en train de mourir de faim et de soif!...

Il se traîna vers l'endroit où il savait que se trouvait la porte, et essaya de frapper; mais ses poings heurtèrent à peine le chêne... il retomba épuisé... Alors, la souffrance se déclara avec une sorte d'impétuosité... Puis, au bout d'un temps qu'il ne put apprécier, les souffrances s'apaisèrent, et il n'éprouva plus qu'une infinie faiblesse.

Combien d'heures demeura-t-il ainsi, pantelant et râlant, étendu en travers des dalles?... Il n'eût su le dire... Il lui sembla enfin qu'il s'endormait, et perdit la notion des choses. Dans cette sorte de sommeil, ou plutôt d'évanouissement, son rêve prit une forme. C'était Marie de Montpensier qui lui apparaissait.

Il se trouvait dans un appartement où régnait une exquise fraîcheur. Il distinguait confusément qu'il était étendu dans un lit d'une rare magnificence. Dans cette chambre. Marie de Montpensier allait et venait, légère, gracieuse comme une apparition qu'elle était.

Du fond de son rêve, Jacques Clément la suivait des yeux, extasié, tremblant de se réveiller bientôt, ainsi qu'il arrive souvent dans ces songes où l'esprit se dédouble.

—Tout à l'heure, songea-t-il, je vais recommencer à souffrir... puisque tout ceci n'est qu'un rêve.

Et il recommença à regarder Marie de Montpensier... Il fit un effort pour joindre les mains et, dans ce mouvement, il s'aperçut que ses mains froissaient réellement une étoffe très fine et très fraîche; dans le même instant, il s'aperçut que ses yeux étaient réellement ouverts et que cette étoffe c'étaient les draps du lit...

Il ne rêvait pas!... Et il n'était plus sur les dalles du vieux tombeau!... Comment se trouvait-il dans cette chambre?... Quand, comment y avait-il été transporté?...

A ce moment, et comme il venait de joindre les mains. Marie se rapprocha de lui en souriant. Elle tenait à la main un gobelet d'or, tandis que de l'autre elle soulevait légèrement la tête pâle, ascétique et pourtant belle encore du jeune moine.

—Buvez un peu, dit-elle d'une voix de tendresse et de pitié, en présentant à ses lèvres les bords du gobelet.

A mesure qu'il buvait, Jacques Clément sentait une fraîcheur suave l'envahir, en même temps qu'il se ranimait et que la faiblesse se dissipait.

Lorsque sa tête retomba sur les doubles oreillers il voulut balbutier un mot... Mais elle plaça sa main sur sa bouche comme pour lui recommander le silence. Et, sur cette main, il déposa un baiser qui la fit frissonner.

—Dormez maintenant, reprit-elle doucement.

Il obéit... il ferma les yeux, et presque aussitôt tomba dans un profond sommeil.

Quand il se réveilla, il se sentit fort, l'esprit dégagé, les membres souples. Sur un fauteuil, près de lui, il aperçut les vêtements de cavalier qu'il avait lorsqu'il avait fait la route de Chartres à Paris. Il s'habilla promptement et alors chercha des yeux son poignard; mais le poignard avait disparu.

Il n'eut pas le temps de s'inquiéter de cette disparition, car à ce moment ses yeux tombèrent sur une table toute servie où deux couverts étaient dressés, et presque aussitôt une porte s'ouvrit. Marie de Montpensier parut. Avec cette démarche sautillante qui lui servait à dissimuler sa boiterie et qui était un charme de plus chez elle, la soeur du duc de Guise s'approcha et lui dit en souriant:

—Eh bien, messire, comment vous trouvez-vous?

—Madame, balbutia le moine, suis-je au ciel? L'éternel bonheur a-t-il commencé pour moi?...

—Hélas! non. Ce n'est pas ici le paradis!... C'est tout bonnement l'hôtel de Montpensier... et l'ange que vous voyez, messire, bien loin d'être un ange, n'est qu'une pauvre pécheresse qui a bien besoin d'indulgence... Mais, asseyez-vous là... et moi ici...

La table était admirablement servie en mets et friandises de haut goût, en vins généreux. Nul n'était là pour servir les deux convives: c'était la duchesse elle-même qui, avec une dextérité savante et gracieuse, découpait pâtés, venaison de chevreuil, remplissait les verres de ses blanches mains chargées de diamants.

C'était comme un rêve qu'eût fait le jeune homme. Il mangeait et buvait sans s'en apercevoir, et peu à peu l'ivresse montait à son cerveau. Mais cette ivresse provenait surtout du spectacle merveilleusement impur qu'il avait sous les yeux. En effet. Marie de Montpensier portait un costume que lui eût envié quelque opulente ribaude. C'est à peine si les gazes légères qui flottaient autour d'elle dissimulaient ses formes délicates. Un rire pervers, une volonté malicieuse étincelaient dans ses yeux. Cependant, dès l'instant où ils s'étaient assis, ils s'étaient mis à causer de choses qui ne se rattachaient pas à leur principale pensée en ce moment—pensée de séduction chez la duchesse, pensée de délire, d'enivrement et de défense chez le moine. Toute la scène était pour la séduction. Les paroles n'étaient là qu'un prétexte.

—Je suis bien heureuse, disait Marie de Montpensier, que vous soyez revenu à la vie, et à la santé. Vous voici maintenant hors d'affaire. Mais depuis neuf jours que vous êtes ici... que de fois j'ai tremblé!...

—Neuf jours!...

—Sans doute!... Ne vous en souvenez-vous plus?... Au surplus la fièvre a dû vous faire oublier...

—Je ne me souviens de rien, madame.

—Quoi! vous ne vous souvenez même pas de l'instant où je vous ai trouvé à demi-mort... dans la Cité, derrière Notre-Dame. Il était environ dix heures du soir. Je regagnais mon hôtel en sortant d'une maison que vous connaissez... Soudain, un de mes porte-torches s'écria qu'il y avait un gentilhomme évanoui ou mort sur la chaussée. Je me penchai de ma litière... Je vous reconnus... Je descendis et, comme je me penchais sur vous, vous revîntes au sentiment, et vous me dites que des truands vous avaient traqué et laissé pour mort...

—Je vous ai dit?... je vous ai vue?... je vous ai parlé?

—La preuve, c'est que je vous fis placer dans ma litière et transporter ici...

Jacques Clément était stupéfait. Mais, au fond, il admettait sans discussion l'événement, le miracle. L'ange l'avait enlevé du cachot de pénitence et déposé sur la route où Marie de Montpensier devait infailliblement passer.

Jacques Clément passa lentement une de ses mains sur son front: le rêve le reprenait.

Ou bien le cachot était un rêve, ou bien c'était l'heure présente qui ne pouvait être qu'une illusion!...

En effet, Marie de Montpensier affirmait qu'elle l'avait trouvé évanoui dans la Cité le lendemain soir de la procession, c'est-à-dire au moment où il entrait au cachot de pénitence où il avait séjourné au moins une semaine!...

—Madame, s'écria-t-il, frappé d'une sourde terreur, je vous supplie de rappeler exactement vos souvenirs... C'est bien le lendemain de la procession de Chartres que vous m'ayez trouvé?...

—Exactement, messire; le lendemain de ce jour où Valois devait mourir!

Jacques Clément tressaillit. Ceci, du moins, n'était pas une illusion!... Le roi devait mourir!...

—Et vous m'avez trouvé dans la Cité? reprit-il.

—Privé de sens, étendu de votre long, non loin de l'auberge du Pressoir-de-Fer.

—La reconnaissance déborde de mon coeur, dit ardemment Jacques Clément; mais il n'est pas besoin de cette gratitude pour vous assurer que la vie de Valois est seulement prolongée de quelques jours... Ce qui ne s'est pas fait à Chartres, madame, se fera ailleurs...

Marie de Montpensier pâlit. Son rire frais et sonore se figea sur ses lèvres, et un éclair funeste jaillit de ses yeux. Elle quitta vivement sa place, repoussa la table et vint s'asseoir sur les genoux de Jacques Clément dont elle entoura le cou de ses bras. Ils étaient ainsi placés comme dans la nuit où le duc de Guise avait surpris sa femme dans les bras du comte de Loignes...

Jacques Clément, comme alors, sentait la double ivresse du vin et de l'amour monter à son front brûlant. Son coeur battit à grands coups sourds; la passion le faisait vibrer tout entier, et, au fond de son âme, la terreur, la honte, le remords du péché mortel grondaient...

—Vraiment? murmura la séductrice, la jolie fée aux ciseaux d'or... vraiment? vous seriez prêt à frapper?... Ce n'est donc pas la peur qui vous a retenu à Chartres?...

—La peur! gronda Jacques Clément. Non, non, madame, ce n'est pas la peur qui m'a empêché de frapper Valois. Ce n'est pas la pitié non plus, car ni lui ni les siens n'ont eu pitié des miens...

—Alors... pourquoi? fit Marie d'une voix mourante et en resserrant son étreinte.

—Pourquoi?... Ah! madame, je dois penser que Dieu a voulu prolonger la vie du tyran dans un but que seule connaît sa suprême sagesse, car il a placé sur mon chemin le seul être qui pouvait saisir mon bras et me dire: «Clément, je ne veux pas que tu frappes aujourd'hui!...» Cet homme, madame! c'est le seul qui puisse disposer de ma volonté et de ma vie... car, lorsque ma mère souffrait la plus effroyable agonie, cet homme est le seul qui ait eu pitié d'elle!

—Pardaillan! s'écria Marie de Montpensier avec une soudaine inspiration.

—Je n'ai pas dit que ce fût lui! fit sourdement Jacques Clément. Seulement, l'homme dont je parle a étendu sa main sur le roi de France, et dès lors le roi m'est sacré... Mais, bientôt, cette protection s'effacera, et alors, je le jure, le roi de France mourra de ma main!...

—Je vous crois, fit Marie frissonnante, je vous crois...

Et comme si, dès lors, elle n'eût eu plus rien à dire, elle se leva vivement et disparut. Jacques Clément demeura seul, en proie à un trouble inexprimable.

La journée se passa sans que la duchesse ne reparût. Il avait essayé de sortir, mais il avait trouvé les portes fermées. Peu à peu il reprit son sang-froid, n'ayant plus qu'une inquiétude: celle de retrouver le poignard sacré qui lui avait été confié par l'ange dans la chapelle des jacobins.

Vers le soir, il se sentit quelque appétit; La table était encore là, offrant en vins et en mets des restes estimables. Jacques Clément dîna donc tout seul, puis, n'ayant rien de mieux à faire, se mit au lit et tomba rapidement dans un profond sommeil... Rêve peut-être?... Chimère!... Il lui sembla tout à coup qu'une étrange sensation le réveillait... dans le lit, près de lui, se glissait une femme qui l'enlaçait de ses bras... il sentait, il reconnaissait son parfum préféré!... et, soudain, il eut sur les lèvres l'impression violente et douce à en mourir d'un baiser d'amour...

Alors, il entrouvrit les yeux... et reconnut les yeux rieurs et malicieux de Marie de Montpensier.

Il voulut balbutier quelques mots: elle étouffa ses paroles sous ses baisers...

Lorsqu'il redescendit sur terre, il portait au coeur un souvenir impérissable, et il se murmurait à lui-même que, pour une autre nuit semblable, pour retrouver celle que ses mains brûlantes de fièvre cherchaient encore, il donnerait plus que sa vie... Il damnerait son âme.

Marie, en effet, avait disparu.

Une soif ardente desséchait la gorge de Jacques Clément. Près du lit, près de lui, sur une petite table, il vit le gobelet d'or, le saisit et but, reconnaissant le goût et la reposante fraîcheur de la boisson qu'elle lui avait versée pendant son délire. Presque aussitôt après avoir bu, il retomba lourdement sur les oreillers et perdit la connaissance des choses...

De rêve en rêve!... Jacques Clément vivait sans doute une partie d'existence dans le fantastique. Rêve ou réalité?... oh! où était le rêve?... Où était la réalité?...

Il venait de se réveiller... Une étrange torpeur engourdissait sa pensée... Il venait d'ouvrir les yeux qu'il promenait sur ce qui l'entourait... Et ce n'était plus le cachot de pénitence!... Mais ce n'était plus le lit à colonnes d'ébène... la chambre de délice et de volupté... Il était dans un lit étroit, sur une dure couchette. Les murs étaient nus. Il apercevait seulement un crucifix, une petite table chargée de livres... Et il tressaillit violemment: sur cette table, cet objet qui jetait une vive lueur... c'était son poignard!... Et il reconnut qu'il était dans sa cellule du couvent des jacobins.

Il se leva, s'habilla de son froc jeté au pied du lit sur un escabeau. D'un geste rapide, il saisit le poignard et le baisa... Puis il le remit dans la gaine qu'il trouva sur la table et l'accrocha à sa ceinture, sous le froc.

A ce moment la porte de sa cellule, entrebâillée selon la règle, s'ouvrit tout à fait, et le prieur Bourgoing parut.

—Deo gratias! fit le prieur en entrant. Recevez ma bénédiction, mon frère. Cette mauvaise fièvre vous a, donc quitté?... Ah! depuis dix jours que vous êtes rentré au couvent, que de soucis nous avons eus!...

—Depuis dix jours? fit Jacques Clément.

—Certainement, mon frère. C'est-à-dire depuis le soir où vous êtes revenu de ce voyage à Chartres, que vous aviez entrepris pour la plus grande gloire du Seigneur...

—Ainsi, reprit le moine, je suis dans le couvent depuis mon retour de Chartres?...

—Et vous n'avez pas bougé de votre cellule, mon frère... Seulement, le délire ne vous a pas quitté; mais, grâce au ciel, je vois que c'est fini...

—Tout à fait fini, mon digne père, répondit Jacques Clément pensif. Permettez-moi seulement de vous poser une question... Avant mon entrée au cachot... je veux dire avant mon délire, votre haute bienveillance m'avait accordé certaines libertés compatibles avec un projet dont je crois me rappeler que je vous ai fait part...

—Je ne me souviens nullement de ce projet, dit Bourgoing.

—Et bien, mon digne père, je voudrais savoir si je jouis encore des mêmes privilèges... des mêmes libertés...

—Toujours, mon frère, toujours! s'écria le prieur. Vous êtes libre d'aller et de venir le jour ou la nuit, de vous absenter du couvent, et même sans m'en prévenir en cas de nécessité urgente. Venez donc, mon frère, venez... Tous nos frères sont rassemblés à la chapelle afin de louer Dieu de votre heureux retour à la santé et à la raison...

Jacques Clément suivit le prieur à la chapelle et alla s'agenouiller à sa place habituelle. Mais, tandis que les moines attaquaient un cantique d'actions de grâce, lui, prosterné, sa tête pâle dans ses mains, se murmurait:

«Où est le rêve?... Où est la réalité?...»




VIII

LE CALVAIRE DE MONTMARTRE

Nous avons laissé le chevalier de Pardaillan et le duc d'Angoulême sur la route de Chartres à Paris, arrêtés dans une pauvre auberge pour s'y restaurer de leur mieux. La halte dura deux heures, au bout desquelles ils se remirent en selle et poursuivirent leur chemin.

En somme, le voyage à Chartres n'avait donné aucun résultat, du moins en ce qui concernait l'amour du pauvre petit duc. En effet, la Fausta n'avait pu donner aucune indication sur Violetta. Pardaillan avait raconté à Charles la scène de la cathédrale, et flegmatiquement ajouté qu'il n'avait aucune raison de supposer que Fausta avait menti. Donc toute trace de la petite bohémienne était perdue.

—Ah! ça, monseigneur, dit à un moment Pardaillan, pourquoi tant de tristesse?... Faites attention, monseigneur, que naguère vous étiez enfermé à la Bastille, et que moi-même j'étais dans la nasse de Mme Fausta... Or, nous voici chevauchant, sains de corps et d'esprit, parfaitement capables de réaliser l'impossible, même de retrouver Violetta... Que vous faut-il de plus?

—Retrouver Violetta! dit amèrement le petit duc. Comme vous dites, Pardaillan, il faudrait pour cela réaliser l'impossible!...

—Et qui vous dit que c'est une oeuvre impossible que de retrouver une jeune fille qui, de son côté, ne demande qu'à voler vers vous?

—Nous n'avons aucune indication. Où tourner nos pas?...

—Nous irons simplement où va Maurevert, dit Pardaillan.

Charles ignorait encore l'étrange mariage qui s'était accompli dans l'église Saint-Paul. Il ignorait que Maurevert eût sur Violetta des droits de mari.

—Maurevert, reprit Pardaillan, c'est l'âme damnée du duc de Guise. Or, vous pouvez tenir pour certain que Guise est pour quelque chose dans la disparition de votre jolie petite bohémienne. Pouvons-nous directement nous attaquer à Guise, qui ne sort jamais sans une imposante escorte?...

—C'est vrai, Pardaillan, c'est vrai... mais Maurevert?...

—Eh bien, nous rentrons à Paris! nous retrouvons facilement Maurevert; nous l'attirons dans un endroit à l'abri de tout regard indiscret: et, quand nous le tenons, nous lui mettons la dague sur la gorge et nous lui disons: «Mon ami, vous passerez de vie à trépas si vous ne nous dites pas ce que votre illustre maître a fait de Mlle Violetta.» Que dites-vous de mon plan?

—Je dis, cher ami, que vous êtes le coeur le plus généreux, le bras le plus terrible, l'esprit le plus fécond en ressources...

—Fiez-vous donc à moi, reprit Pardaillan, du soin de mettre la main sur Maurevert. Je sens que le moment approche où je vais pouvoir liquider avec lui une vieille dette.

Les deux cavaliers, en devisant ainsi, continuaient à marcher au pas ou au trot de leurs chevaux, sans se hâter. Le lendemain, ils entraient dans Paris et filaient tout droit sur la Devinière, où ils arrivèrent sans encombre sur le coup de midi. Huguette était dans la cuisine, surveillant, en dépit de son chagrin, les allées et venues des domestiques, jetant un coup d'oeil sur les casseroles, encourageant le tournebroche.

Elle était fort pâle et triste, la bonne hôtesse de la Devinière, Elle croyait Pardaillan toujours à la Bastille. Pour le sauver, elle avait essayé une tentative désespérée. Cette aventure avait avorté comme on va le voir. Et la pauvre Huguette se désespérait.

Elle passa dans la grande salle pour veiller à ce que tout fût en bon ordre, et ce fut en passant cette inspection qu'el-le aperçut tout à coup Pardaillan, qui la regardait aller et venir avec un sourire attendri. Huguette demeura pétrifiée et se mit à trembler. Pardaillan se leva, alla à elle, lui saisit les mains.

—Ah! monsieur le chevalier, murmurait Huguette toute pâle, je n'ose en croire mes yeux.

—Croyez-en donc alors ces deux baisers, fit Pardaillan qui l'embrassa sur les deux joues.

Huguette se mit à rire en même temps que les larmes coulaient de ses yeux.

—Ah! monsieur, reprit-elle, vous voilà donc libre!... Mais comment avez-vous pu sortir de la Bastille?

—C'est bien simple, ma chère hôtesse, j'en suis sorti par la grande porte...

—M. de Bussi-Leclerc vous fit donc grâce?...

—Non, Huguette. C'est moi qui ai fait grâce à M. de Bussi-Leclerc!

Rassérénée, joyeuse, épanouie par ce sentiment où il y avait peut-être autant l'affection d'une mère retrouvant son enfant que l'humble amour d'une amante dévouée, elle courait à la cave et en rapportait bientôt une vénérable bouteille couverte de poussière authentique.

—C'est de celui que préférait Monsieur vôtre Père, dit Huguette; il n'en reste plus maintenant que cinq bouteilles...

Pardaillan déboucha la bouteille, remplit trois verres et avança un siège pour l'hôtesse.

Huguette pâlit de plaisir.

—Ma chère Huguette, reprit Pardaillan lorsque les verres furent vides, vous me parliez tout à l'heure du sire de Bussi-Leclerc. Vous connaissez donc ce digne gouverneur de la Bastille?

Huguette devint pourpre. Le chevalier nota cet émoi.

—Pourquoi rougissez-vous?

—M. de Bussi-Leclerc, balbutia Huguette, est souvent venu ici avec des maîtres d'armes qu'il traitait magnifiquement après les avoir battus en quelque passe d'escrime,..

—Voilà qui est d'un galant homme... Et alors?

—Alors... murmura Huguette, je comptais sur lui... pour vous délivrer... Il m'a si souvent affirmé...

—Quoi donc, chère amie?... Vous savez qu'on peut tout me dire, à moi...

—Qu'il était tout prêt... à se mésallier!...

Elle redressa la tête fièrement.

—Veuve, reprit-elle avec plus de fermeté, sans enfants, libre de ma personne, sinon de mon coeur, j'eusse pu accepter la proposition qu'il me fit à diverses reprises et m'engager à être une épouse fidèle... Ma vie en eût été un peu plus triste, voilà tout...

Huguette disait ces choses très simplement, n'ayant pas conscience de ce qu'il y avait de sublime dans son dévouement. Le chevalier la considérait avec un inexplicable attendrissement.

Donc, reprit-il, vous êtes allée trouver ce Bussi-Leclerc?

—Oui, mais, le premier jour que j'y allai, je ne pus entrer à la Bastille. Une sorte d'émeute venait de se produire à Chartres, avec la procession de M. de Guise... J'attendais son retour.

—Il doit être rentré, fit Pardaillan, et cette fois, vous le trouverez sûrement.

—Pour quoi faire, puisque vous voilà libre? dit Huguette.

Pardaillan et Charles d'Angoulême reprirent dans l'hôtellerie les chambres qu'ils y avaient occupées. La journée, la nuit, et encore la journée et la nuit se passèrent paisiblement. Ce repos n'était pas de trop après les secousses de toute nature qu'avaient subies Pardaillan et son compagnon. Il était d'ailleurs nécessaire pour leur permettre d'établir un plan d'opérations.

Le troisième jour au matin, ils sortirent de bonne heure. Et, pour mettre un peu d'ordre dans la chronologie de ces divers événements qui se croisent, il n'est peut-être pas inutile de faire remarquer que, ce matin-là, il y avait quatre jours que Jacques Clément se trouvait dans le cachot de pénitence du couvent des jacobins.

Pardaillan se précipita vers la vieille rue du Temple.

—Nous allons donc à l'hôtel de Guise? demanda Charles, chemin faisant.

—Sinon à l'hôtel, du moins aux abords, pour y rencontrer, si possible, le sire de Maurevert. Celui-ci n'ignore rien de ce que fait, dit ou pense le duc de Guise. Or, vous admettrez que, si quelqu'un au monde sait où se trouve la dame de vos pensées, c'est Guise. Après tout, peut-être pensez-vous qu'il vaut mieux s'adresser à Dieu qu'à ses saints. Donc, si vous le voulez, nous allons entrer dans l'hôtel et pénétrer jusqu'au duc à travers les deux cents gardes ou gentilshommes qu'il a autour de lui.

—Ce que vous dites là est impossible, dit le jeune duc. Mais, enfin pourquoi nous adresser de préférence à Maurevert plutôt qu'à tel autre familier de Guise?

—Parce que je veux faire coup double, arranger à la fois vos affaires et les miennes; vous savez que j'ai un vieux compte avec Maurevert et que je cours après lui depuis fort longtemps...

L'explication était plausible, et soulagea le jeune duc de la vague inquiétude qu'il commençait à éprouver. Bientôt, les deux compagnons arrivèrent près de la grande porte de l'hôtel où stationnait toujours une certaine foule de badauds qui discutaient en gesticulant. Dans cette foule, Pardaillan et Charles d'Angoulême passèrent parfaitement inaperçus et se glissèrent dans un groupe assez épais au centre duquel pérorait un homme qui exposait ses idées.

Pendant deux heures, le chevalier et le petit duc demeurèrent les yeux fixés sur cette porte grande ouverte à tout venant, et Charles commençait à trouver que l'idée d'aller trouver le duc lui-même n'était pas mauvaise, quitte à y laisser ses os, lorsque Pardaillan le poussa du coude, et, d'un signe de tête, lui montra trois gentilshommes qui entraient dans l'hôtel.

C'était Bussi-Leclerc, Maurevert et Maineville. Maurevert marchait au milieu des deux autres. Un terrible sourire crispa les lèvres soudain pâlies de Pardaillan. Mais delà les trois avaient disparu dans l'hôtel.

Cependant, le temps s'écoulait. Midi sonna.

—Qui sait s'ils sortiront aujourd'hui... ou même s'ils ne sont pas déjà sortis par une autre porte? murmura Charles.

Comme il disait ces mots, il aperçut Bussi-Leclerc, Maineville et Maurevert. Le chevalier les avait vus lui aussi... Dans la rue, les trois gentilshommes s'arrêtèrent, causant entre eux à voix basse. Puis, Bussi-Leclerc et Maineville, se donnant le bras, s'en allèrent ensemble. Maurevert demeura un instant à la même place, puis se mit en marche.

Pardaillan ne quitta pas Maurevert des yeux. Celui-ci se dirigeait vers la porte du Temple... Il la franchit.

Maurevert marchait tranquillement, tournant le dos aux marécages du Carême-Prenant, et, suivant le chemin battu qui contournait l'enceinte de Paris, chemin coupé de bosquets et parfois de masures qui permettaient aux deux suiveurs de s'effacer.

Maurevert allait à Montmartre... Lorsqu'il commença à monter la colline, un sourire plus livide crispa les lèvres de Pardaillan; Maurevert se dirigeait vers le hameau, vers cette partie de la colline où se trouve aujourd'hui le Calvaire du Tertre... C'était le chemin qu'il avait suivi, seize ans auparavant, avec Loïse, avec le maréchal de Montmorency, avec son père mourant dans une voiture!...

C'était près d'un champ de blé qu'on venait de faucher depuis quelques jours... qu'il avait arrêté la voiture... là que son père était mort dans ses bras... là que Maurevert apparaissant tout à coup avait frappé Loïse avec le poignard empoisonné de Catherine de Médicis!... Oui!... C'était vers ce point à jamais inoubliable dans la mémoire de Pardaillan que Maurevert, ce jour-là, se dirigeait!...

Pardaillan était devenu pâle. D'un geste plus rapide, il s'assura qu'il portait sa dague et son pistolet à la ceinture. Il s'arrêta un instant, amorça le pistolet.

—Allez-vous donc l'abattre de loin? murmura Charles.

—Non, fit le chevalier en souriant, mais, comme il va essayer de se sauver, comme il détale avec une rapidité de cerf... je l'ai vu à l'oeuvre... je veux m'assurer qu'il ne nous échappera pas; il suffira de lui casser une jambe et nous pourrons alors causer...

Maurevert montait toujours... Pardaillan se remit en marche, et soudain, à un détour de roches éboulées, il aperçût la croix de bois qui marquait l'endroit où il avait enterré son père.

Contre cette croix, Pardaillan entrevit une forme immobile. Qu'était-ce que cette forme... Une femme?... Que faisait-elle là?... Pardaillan n'y prêta aucune attention et la vit à peine.

Maurevert, en passant près de la tombe du vieux Pardaillan, s'était arrêté. Lui aussi, sans aucun doute, songeait à cette lointaine journée d'août, rayonnante comme celle-ci, où, dans ce coin paisible, il avait bondi d'un buisson pour frapper Loïse de Montmorency!...

Maurevert jeta les yeux au loin, vers un point de la pente où se trouverait aujourd'hui la place Ravignan. Là, il vit un cheval attaché à un arbre, et, près de ce cheval, une voiture attelée de deux bêtes vigoureuses. Un laquais surveillait le tout, assis à l'ombre des châtaigniers.

—Bon! fit Maurevert. Tout est prêt!... Dans vingt minutes la petite bohémienne est à moi... Ce que j'en ferai? peu importe, pourvu qu'elle ne soit ni à l'imbécile duc incapable de me protéger, ni surtout à l'ami de Pardaillan!... Je l'enferme dans la voiture, je saute à cheval... Dans quatre jours au plus, je suis à Orléans... et, là nous verrons!... Allons! Adieu, Guise! Adieu, Pardaillan!...

En prononçant ces mots, Maurevert s'était retourné vers Paris avec un sombre regard...

Pardaillan était devant lui, à vingt pas!

Sur un signe de Pardaillan, le duc d'Angoulême qui marchait près de lui s'arrêta et, saisissant l'intention de son compagnon, se croisa les bras, pour exprimer que, dans ce qui allait se passer, il allait être témoin et non acteur. Le chevalier continua de s'avancer seul; mais, quand il fut à dix pas de Maurevert, il s'arrêta également.

Maurevert était seul... seul en face de Pardaillan!...

Il comprit que toute tentative de défense était vaine, car Pardaillan, c'était plus que le Droit et la Justice, c'était la Représaille vivante qui se dressait au nom des morts, pour un combat loyal, à armes égales!...

Et, dans un combat à armes égales, Maurevert contre Pardaillan, c'était le chacal contre le lion.

Maurevert, ayant regardé à droite et à gauche, avec cette expression d'épouvanté qui décomposait son visage, murmura quelque chose de confus qui voulait dire:

—Que me voulez-vous?...

Pardaillan parla alors,..

—Remarquez, monsieur, dit-il, que j'ai ma rapière et ma dague, mais que vous avez aussi votre poignard et votre épée... Il est vrai que j'ai un pistolet, mais je ne m'en servirai que si vous essayez de fuir. Ceci, me semble-t-il, nous met sur un pied d'égalité parfaite.

Maurevert fit un signe d'assentiment.

—Vous me demandez ce que je vous veux, continua Pardaillan. Je veux vous tuer. En vous tuant, monsieur, je crois bien sincèrement débarrasser la terre d'un être qui doit lui procurer de l'horreur. Ce que vous m'avez dit dans le cachot de la Bastille m'a prouvé une chose dont je pouvais encore douter: c'est que vous êtes un venimeux reptile qu'il faut écraser. Je vous jure donc que, trois minutes après vous avoir tué, j'aurai oublié jusqu'à votre nom... Je vais donc vous tuer. Mais pas ici. Je vous prierai de m'accompagner jusqu'à Montfaucon. Vous ne voudriez pourtant pas que votre sang tombât comme une rosée maudite sur ce coin de terre qui recouvre la dépouille de mon père... Montfaucon me paraît un endroit favorable au combat que je vous propose et au repos de vos os. Consentez-vous à m'accompagner jusque-là?

Maurevert fit un nouveau signe d'assentiment. Une espérance se levait dans son esprit. La route était assez longue de Montmartre à Montfaucon. Peut-être une occasion de fuite se présenterait-elle. En tout cas, c'était plus d'une demi-heure de gagnée... un siècle! Ce fut donc avec une sorte de joie empressée qu'il répondit:

—Montfaucon, soit! Là où ailleurs, soyez sûr que je ne me laisserai pas tuer sans essayer de vous envoyer d'abord rejoindre Monsieur votre père...

Un peu rassuré, Maurevert reprenait la forme de courage qui lui convenait, c'est-à-dire l'insolence.

—Je ne sais si je succomberai dans le duel que je vous offre, dit Pardaillan: c'est possible. Mais ce qui est sûr, c'est que je vous tuerai. Il me paraît donc convenable de vous dire en deux mots pourquoi j'ai résolu de vous tuer. En même temps, je vous poserai une question...

—Mille questions, monsieur de Pardaillan, répondit Maurevert.

Au moment même où il prononçait ces mots, il fit un bond terrible en arrière et se plaça derrière la croix qui surmontait la tombe du vieux Pardaillan. Aussitôt, il se mit à courir frénétiquement vers le cheval et la voiture qu'il avait tout à l'heure examinés.

—Ah! misérable! hurla le duc d'Angoulême en s'élançant.

Pardaillan sourit, tira son pistolet et visa Maurevert. Il allait lâcher le coup... A cet instant, du pied de la croix où elle était accroupie, une ombre se dressa, s'interposa entre le canon du pistolet et Maurevert...

Cette forme, c'était une femme... Pardaillan eut un regard terrible vers le ciel... Son bras retomba...

Toute droite, appuyée à la croix, ses magnifiques cheveux d'or déroulés sur ses épaules, elle semblait ne voir ni Pardaillan, ni rien de ce qui était autour d'elle...

Pardaillan la regarda à peine: ses yeux étaient fixés sur Maurevert qui fuyait et sur Charles qui le poursuivait... Maurevert faisait des bonds insensés. Tout à coup, il eut l'impression que quelqu'un... passait à son côté, le devançait, se retournait, et, soudain, il trouva devant lui le jeune duc qui dégainait en disant:

—Arrière, monsieur, ou vous êtes mort!...

La rapière de Maurevert flamboya au soleil: au même instant, il tomba en garde et fonça furieusement. L'épée de Charles le piqua au visage... Il recula!...

Silencieux, les deux adversaires se tenaient, les épées engagées, sans un geste... Soudain un bras se détendait... Puis tous deux reprenaient la garde.

Mais, à chaque coup porté par Maurevert, Charles, après une parade, demeurait en place; tandis qu'à chaque fois que son bras, à lui, se détendait, la pointe touchait presque le visage de Maurevert qui bondissait en arrière... Et, alors, le jeune duc avançait vivement de plusieurs pas... Écumant, livide, d'une pâleur mortelle, Maurevert essayait alors de passer à droite ou à gauche... Mais toujours, devant son visage, il trouvait la pointe menaçante. Il reculait, il remontait vers la croix... et, comme il y arrivait enfin, il entendit un étrange éclat de rire qui semblait sortir de la tombe.

Alors, un frisson glacial le saisit, et il jeta ou plutôt laissa tomber son épée et se retourna: il vit Pardaillan qui n'avait pas bougé d'une place... Il vit la femme aux cheveux d'or qui venait de pousser cet éclat de rire funèbre...

—Monseigneur, fit Pardaillan, veuillez remettre à cet homme son épée.

Le duc obéit, ramassa la rapière par la pointe et la présenta par la poignée à Maurevert qui la prit machinalement et la rengaina. Alors, comme si rien ne se fût passé, comme si rien n'eût interrompu les paroles qu'il adressait tout à l'heure à Maurevert, Pardaillan continua:

—La question que j'ai à vous poser, monsieur, la voici: que vous avait-elle fait, elle? que vous ayez essayé dix fois, vingt fois, de me frapper à mort, c'était tout naturel. Que vous m'ayez cherché dans l'hôtel Coligny, que vous ayez lancé contre mon père et moi une troupe de tueurs que le grand carnage rendait fous furieux, je le comprends encore.

—Mais elle!... Que vous avait-elle fait? Que vous n'ayez pas eu pitié de tant d'innocence, de jeunesse et de beauté, voilà ce que je cherche à comprendre depuis seize ans sans y parvenir!

Et si fort qu'il fût, quelle que fût à ce moment la haine qui ravageait son coeur, Pardaillan ne put étouffer un râle de détresse et d'amour...

—Voilà ma question, reprit-il au bout de quelques instants. Vous ne répondez pas?...

Maurevert se taisait en effet... Et qu'eût-il pu dire?...

Pardaillan s'approcha de lui jusqu'à le toucher presque. Maurevert laissa échapper un sourd gémissement. Il oubliait que Pardaillan lui offrait un combat loyal. Il songeait seulement qu'il allait mourir...

—Vous ne répondez pas, dit alors Pardaillan. Eh bien, il faut que je vous le dise: c'est pour cela... que j'ai résolu de vous tuer. Tout le reste vous est pardonné. Mais, cela, j'ai voulu vous le faire expier par seize ans d'épouvante. Et aujourd'hui je trouve que vous ayez assez eu peur de la mort pour mourir enfin; et, puisque je vous rencontre sous mon pied, je vous écrase...

Maurevert s'abattit à genoux, leva son front ruisselant de sueur glacée et gronda d'une voix rauque:

—Laissez-moi vivre... Faites-moi grâce de la vie!... Grâce! Grâce!... Au nom de Loïse! Ne me tuez pas!...

Pardaillan, à ce nom, frissonna. Puis, jetant vers le duc d'Angoulême un regard que le jeune duc eût trouvé sublime s'il eût connu le sacrifice qu'exprimait ce regard:

—Relevez-vous... dit-il, écoutez-moi... peut-être puis-je vous faire grâce comme vous me le demandez...

D'un bond, Maurevert fut debout. Ses mains crispées se serrèrent convulsivement l'une contre l'autre.

—Oh! râla-t-il, que faut-il faire? Parlez!... Ordonnez! Oui, vous avez droit de vie et de mort sur moi! Oui, j'ai été infâme!... Mais vous... vous dont on dit que vous êtes le dernier chevalier de notre âge... vous qui êtes la bravoure et la générosité... oh! vous serez aussi le pardon!...

Le rire de la femme aux cheveux d'or, le rire étrangement funèbre de cette femme debout, appuyée à la croix, retentit de nouveau... Et Pardaillan tressaillit...

—Vous parlez de pardon, fit celui-ci en secouant la tête. Je puis faire grâce, mais non pardonner. Voici ce que je puis faire...

Ici, un soupir s'étrangla dans la gorge de Pardaillan. Mais, reprenant toute sa volonté, il continua:

—Vous avez assassiné une jeune fille... Il en est une autre à laquelle vous pouvez rendre la vie et le bonheur: contre la vie de Violetta, je vous fais grâce pour la mort de Loïse.

Charles se rapprocha d'un bond, saisit la main du chevalier, et, le coeur débordant, murmura:

—Pardaillan!... mon frère!...

—Violetta? fit Maurevert. Vous dites que, si je vous rends Violetta, vous me faites grâce de la vie?...

—Je le dis, répondit simplement Pardaillan. Parlez donc: où est cette jeune fille?

—Maurevert répondit:

—Je l'ignore!... Sur Dieu qui m'entend, j'ignore où est cette jeune fille... mais...

A ce dernier mot, Pardaillan respira. Charles, qui sentait le désespoir l'envahir, se reprit à espérer. Et tous deux s'écrièrent:

—Mais?... Vous savez donc quelque chose?...

—Il ne sait rien! C'est un imposteur! Qui peut savoir où est la bohémienne?...

C'était la femme aux cheveux d'or qui parlait ainsi. Mais ni Pardaillan ni le duc d'Angoulême ne firent attention à elle...

Maurevert, pantelant, avait fermé les yeux pour ne pas laisser éclater la joie frénétique et la pensée infernale qui était la source de cette joie.

—Oui! fit-il d'une voix haletante, je sais quelque chose... Je puis... par une trahison, il est vrai... mais qu'importe une trahison, puisque vous me faites grâce!...

Maurevert baissa la tête... Il n'avait qu'une peur à ce moment: c'est que l'accent de sa voix ne parût pas assez émouvant, c'est que son geste ne révélât la joie hideuse qui l'inondait...

—Vous dites, fit le chevalier, que vous ignorez où se trouve cette jeune fille?

—Maintenant, oui! haleta Maurevert. Je le jure.

—Mais vous dites que vous pouvez le savoir?

—Dès ce soir, monsieur!... Cela ne tient qu'à moi!... Oh! que n'ai-je eu la précaution de m'en enquérir avant de sortir de Paris!

—Pardaillan! supplia ardemment le jeune duc.

—Messieurs, messieurs! continua Maurevert en se tordant les mains, je vous jure sur mon âme que je puis vous donner cette satisfaction... Tenez!... que l'un de vous m'accompagne!...

Pardaillan jeta un nouveau coup d'oeil sur Charles, qu'il vit bouleversé d'espoir et de désespoir...

—Calmez-vous, monsieur, dit-il.

—Oh!... il y aurait donc un moyen?... Parlez!...

—Si ce que vous dites est vrai...

—Je le jure sur le paradis!...

—Je vous crois. Eh bien! nous ne pouvons en effet vous accompagner, M. le duc d'Angoulême et moi, nous sommes résolus à ne plus mettre les pieds dans Paris où il y a trop de dangers pour nous...

Maurevert écoutait avec une profonde attention.

—Nous nous sommes installés à la Ville-l'Évêque, continua Pardaillan. Non pas ce soir, car la nuit est traîtresse, mais demain, en plein jour, à dix heures du matin, vous pouvez nous apporter l'indication moyennant laquelle vous aurez la vie sauve. Viendrez-vous, monsieur?...

—Je viendrai! fit résolument Maurevert blême de joie, comme, tout à l'heure il avait été blême de terreur!

—C'est bien, dit Pardaillan. Allez: vous êtes libre.

Pour la troisième fois s'éleva le rire de la femme aux cheveux d'or,,. Maurevert souleva son chapeau, salua du même geste Pardaillan et Charles immobiles et il s'éloigna... Tant qu'il sentit peser sur lui les regards des deux hommes, il put, par un effort de volonté, marcher d'un pas calme et mesuré. Mais, dès qu'il pensa qu'on ne pouvait plus le voir, il se mit à bondir d'une course insensée.

—Il viendra! disait pendant ce temps le duc d'Angoulême.

—Je le crois! fit Pardaillan avec un soupir.

Et Charles était si heureux qu'il lui eût été impossible de comprendre tout ce qu'il y avait d'amertume dans le soupir de cet homme qui venait de renoncer à une haine vieille de seize ans pour assurer le bonheur de son jeune ami...

—Mais pourquoi, reprit le duc, avez-vous dit que nous étions installés à la Ville-l'Évêque, et que nous n'entrerions plus dans Paris?...

—Précaution suprême... Maurevert viendra... Maurevert ne trahira pas ceux qui viennent de lui donner vie sauve... je le crois!... Mais, enfin, est-ce qu'on sait?...

Ils demeurèrent quelques minutes pensifs. Charles se demandait si Maurevert viendrait au rendez-vous. Pardaillan n'avait aucun doute à cet égard. Là sincérité de Maurevert lui semblait évidente. En tout cas, si Maurevert trahissait encore une fois, lui, Pardaillan, saurait le retrouver...

En songeant ainsi, il s'était rapproché de la tombe et, chapeau bas, la tête penchée, se disait à lui-même des choses par quoi il espérait atténuer la douleur de son sacrifice. Et, comme il relevait les yeux, il vit la femme aux cheveux d'or qui le regardait fixement.

Alors seulement il la reconnut. C'était Saïzuma la bohémienne. C'était la mère de Violetta... Charles d'Angoulême, lui aussi, l'avait reconnue et s'était approché.

Peut-être le lecteur n'a-t-il pas oublié qu'après sa première visite au couvent des bénédictines Pardaillan avait amené la bohémienne à l'auberge de la Devinière, où il l'avait confiée aux soins de dame Huguette. Mais, dès le soir même du jour où le chevalier s'était rendu au duc de Guise, Saïzuma avait disparu de l'auberge.

Avait-elle été effrayée par le tumulte? Qu'était-elle devenue depuis ce temps? Comment avait-elle vécu?... Où avait-elle trouvé un gîte?...

Saïzuma le regardait en souriant. Il était évident qu'elle le reconnaissait et qu'elle se souvenait parfaitement de la scène de l'auberge de l'Espérance.

—Prenez garde au traître! dit-elle d'une voix douce. Prenez garde à ceux qui font des serments!

—Madame, dit Pardaillan, venez avec nous. Il n'est pas séant qu'une Montaigues soit ainsi errante par les chemins...

—Montaigues! fit-elle frémissante. Quel est ce nom?...

—Léonore, baronne de Montaigues, c'est le vôtre!

—Léonore? J'ai connu une pauvre fille qui s'appelait ainsi!... Elle est morte!...

La bohémienne était devenue toute blanche. Charles saisit, une de ses mains et la pressa dans les siennes.

—Vous êtes Léonore, répétait-il, vous êtes la mère de celle que j'aime!... Ah! madame. Écoutez-nous... rappelez-vous!... Souvenez-vous du pavillon de l'abbaye où nous vous avons trouvée... Vous étiez avec celui qui vous a aimée... avec celui qui nous a dit votre nom et le sien... le prince Farnèse... l'évêque!...

Elle eut un sanglot... un instant la lueur de la raison éclaira ses yeux splendides... car, dans ces yeux, il y avait de la haine!... Charles la fixait avec angoisse.

Reconquérir la raison de cette infortunée! Retrouver Léonore de Montaigues dans la bohémienne Saïzuma! Et rendre sa mère à Violetta, retrouvée elle-même...