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Les Pardaillan — Tome 05 : Pardaillan et Fausta

Chapter 10: VII BUSSI-LECLERC
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About This Book

The narrative follows a turbulent sequence in which a courageous and controversial noblewoman is imprisoned in the papal fortress, gives birth in captivity, and chooses suicide to avoid execution, while her allies and rivals within the Vatican clash over loyalty and vengeance. A devoted lover vows to protect her, confronting a ruthless magistrate and the pope's nephew whose oath precipitates violence. Parallel episodes trace plots, political intrigues, duels of honor and schemes by church and secular powers as characters seek revenge, rescue, and succession, and an infant's fate becomes central to the conflicts and loyalties that drive the action.




VII

BUSSI-LECLERC

Vers le moment où le roi attendait le chevalier de Pardaillan, l'abbesse Claudine de Beauvilliers entra dans une cellule voisine du cabinet du Béarnais.

L'abbesse s'en fut droit à la muraille, déplaça un petit guichet dissimulé dans la tapisserie, et par cette étroite ouverture, écouta, sans en perdre un mot, tout ce qui se dit dans le cabinet.

Lorsque Pardaillan sortit du cabinet du roi, Claudine de Beauvilliers referma le guichet et sortit à son tour.

L'instant d'après, elle était en tête-à-tête avec le roi, qui, remarquant l'expression sérieuse de sa physionomie habituellement enjouée, s'écria galamment:

—Hé là! ma douce maîtresse, d'où vient ce nuage qui assombrit votre beauté?

—Hélas! sire, les temps sont durs! et les soucis de notre charge écrasent nos faibles épaules.

Ayant ainsi aiguillé la conversation dans le sens où elle le voulait, Claudine se lança dans un long exposé des devoirs de sa charge d'abbesse et des embarras financiers dans lesquels elle se débattait.

—Cent mille livres, sire! Avec cette somme, je sauve votre maison de la ruine. Me les refuserez-vous?

L'humeur galante du Béarnais se refroidit considérablement à l'énoncé de cette somme plus que rondelette. Et, comme Claudine insistait:

—Hélas! ma vie, où voulez-vous que je prenne cette somme énorme?... Ah! si les Parisiens m'ouvraient enfin leurs portes!... si j'étais roi de France!...

—S'il ne s'agit que d'attendre, sire, peut-être pourrai-je m'arranger!... Si au moins vous me faisiez la promesse d'une abbaye plus importante... celle de Fontevrault, par exemple...

—Hé! mon coeur, vous n'y pensez pas! L'abbaye de Fontevrault est la première du royaume. Il faut être de sang royal pour prétendre à la diriger.

Tant et si bien que Claudine de Beauvilliers quitta son royal amant, n'ayant obtenu que des promesses très vagues. Aussi, en rentrant dans ses appartements, elle murmurait:

—Puisque Henri ne veut rien faire pour moi, je vais donc me tourner du côté de Fausta, qui, elle, au moins, sait reconnaître les services qu'on lui rend.

L'abbesse réfléchit longtemps, ensuite elle fit appeler une soeur converse, à qui elle donna des instructions minutieuses, et la congédia par ces mots:

—Allez, soeur Mariange, et faites vite.

Une heure n'était pas écoulée encore, que soeur Mariange introduisait auprès de l'abbesse un cavalier soigneusement enveloppé dans un vaste manteau.

—Monsieur Bussi-Leclerc, dit Claudine, veuillez vous asseoir... Vous êtes ici en sûreté.

Bussi-Leclerc s'inclina et, sur un ton farouche:

—Madame, pour amener dans ce logis Bussi-Leclerc proscrit, il a suffi de prononcer devant lui un nom...

—Pardaillan...

—Oui, madame. Pour rejoindre cet homme, Bussi-Leclerc passerait au travers des armées réunies du Béarnais et de Mayenne...

—Bien, monsieur, dit Claudine avec un sourire.

M. de Pardaillan vient de partir avec l'intention d'entraver les projets d'une personne que j'aime... Il faut que cette personne soit avisée du danger qu'elle court, et, connaissant votre haine contre M. de Pardaillan, je vous ai fait appeler. Voulez-vous vous défaire de celui que vous haïssez et vous assurer en même temps un puissant protecteur?

—Le nom de ce puissant protecteur? dit Bussi, qui réfléchissait.

—Fausta!

—Fausta!... Elle n'est donc pas morte?

—Elle est vivante et bien vivante, Dieu merci!

—Mais... excusez-moi, madame... quel intérêt avez-vous, vous, à aviser Fausta du danger qu'elle court?

—Monsieur, de la réussite des projets de la princesse dépend l'avenir de l'abbaye... Celle que j'ai si longtemps appelée ma souveraine saura reconnaître royalement le service que je lui aurai rendu...

—Bon! gronda Bussi, voilà une raison que je comprends!... Il s'agit donc, madame, d'aviser Fausta que le sire de Pardaillan est à ses trousses et la veut contrecarrer un peu dans ses entreprises... Mais quels sont, au juste, ces projets?

—Placer la couronne de France sur la tête de Philippe d'Espagne.

Bussi-Leclerc bondit, et, stupéfait:

—Et vous voulez aider Fausta dans cette entreprise, vous... vous?

Claudine comprit le sens de ces paroles. Elle n'en parut pas autrement choquée.

—Monsieur, j'ai sondé les intentions du roi Henri. S'il devient roi de France, l'abbaye de Montmartre et son abbesse n'en seront pas plus riches. Alors...

—Parfait! madame, c'est encore une raison que je comprends admirablement. J'accepte donc d'être votre messager. Veuillez, maintenant, me mettre au courant.

—En peu de mots, monsieur, voici: il s'agit d'une déclaration de Henri III, reconnaissant Philippe comme son seul héritier... Cette déclaration, la princesse la porte au roi d'Espagne, M. de Pardaillan doit s'en emparer pour le compte de Henri de Navarre, et, vous, vous devez avertir Fausta, l'aider et la défendre... Et ceci me fait penser qu'il serait peut-être utile que... vous fussiez secondé par quelques bonnes épées.

—J'y pensais aussi, madame, dit Bussi en souriant.

Je vais donc partir et tâcherai de recruter quelques solides compagnons. Que devrai-je dire à la princesse de votre part?

—Simplement que c'est moi qui vous ai envoyé à elle et que je suis toujours son humble servante.

—Madame, je vous dis adieu, dit Bussi en s'inclinant.

Au point du jour, il trottait sur la route d'Orléans et, tout en trottant, songeait:

«Bussi, vous avez été un des piliers de la Ligue... un des plus fermes soutiens des ducs de Guise et de Mayenne... un des chefs les plus actifs et les plus influents du conseil de l'Union... gouverneur de la Bastille où vous avez su amasser une fortune honorable... Vous avez été en correspondance directe avec les principaux ministres de Philippe et un des premiers à accueillir et soutenir les prétentions de ce souverain au trône de France... Pour tout dire, vous avez été un personnage avec lequel il fallait compter. Et maintenant? Que suis-je maintenant? La déconvenue s'est appesantie sur le pauvre Leclerc! Il a fallu rendre le gouvernement de la Bastille, quitter précipitamment Paris, se cacher, se terrer, tête et ventre! moi, Bussi! Avec la perspective d'être pendu si je tombe aux mains de Mayenne, écartelé si je suis pris par le Béarnais!

«Donc, l'effondrement de ma situation politique est complet... Il est vrai que j'ai la consolation d'avoir sauvé une partie de ma fortune que j'avais eu la prévoyante idée de mettre à l'abri. Et voilà que, au moment précis où tout croule sous moi, au moment où je n'ai plus d'autre solution que de me retirer à l'étranger et d'y vivre obscur et oublié, à ce moment survient cette brave, cette excellente, cette digne abbesse qui me remet le pied à l'étrier, qui me donne le moyen de me refaire une situation magnifique auprès de Philippe, car je n'aurai pas la naïveté de m'attacher à Fausta, non, par l'enfer! Et, par surcroît, cette sainte abbesse me donne le moyen de me venger du sire de Pardaillan!... Tous les bonheurs à la fois, et, du coup, ma fortune est assurée, si je ne suis pas un niais...»




VIII

TROIS ANCIENNES CONNAISSANCES

L'auberge solitaire dressait son perron délabré au bord de la route défoncée. L'aspect de ce logis, perdu au fond de la campagne, était si engageant que le voyageur aisé doublait le pas en passant devant lui.

Ils étaient trois compagnons, surgis d'on ne sait où. Jeunes tous les trois—l'aîné paraissait avoir vingt-cinq ans à peine—mais dans quel état! Dépenaillés, fripés, râpés. Et, cependant, il y avait comme une sorte d'élégance native dans la manière de porter le manteau, et ils gardaient une allure dégagée, une aisance de manières qui n'étaient pas celles de malandrins vulgaires. Ils s'arrêtaient, hésitants, devant le perron.

—Quel coupe-gorge! murmura le plus jeune.

—Toujours délicat, ce Montsery! dit le plus âgé.

—Ma foi! dit le troisième, nous sommes exténués de fatigue, nos estomacs crient famine, ne faisons pas les fines bouches—nos ressources d'ailleurs ne nous le permettent pas—entrons! Passez, Chalabre!

Les trois marches branlantes du perron franchies, ils se trouvèrent dans une vaste salle déserte.

—Du feu! cria Montsery en montrant l'immense cheminée au fond de laquelle quelques tisons achevaient de se consumer. Voyez, Sainte-Maline!

Et, saisissant une poignée de sarments secs, posés à terre, il la jeta dans l'âtre, et, bientôt, une flamme claire s'éleva en ronflant.

—Holà! hé! l'hôte! appela Chalabre en frappant la table du pommeau de sa rapière.

Sans se presser, l'hôte apparut. C'était un colosse qui les toisa d'un coup d'oeil exercé et qui, sans empressement, sans aménité, grogna:

—Que voulez-vous?

—A boire!... à boire et à manger.

L'hôte tendit une patte large et velue.

—On paie d'avance...

—Maroufle! s'écria Montsery.

En même temps, son poing se détendit et s'abattit sur la face du colosse, qui roula sur le sol. Il se releva aussitôt d'ailleurs, et, dompté, sortit, l'échiné basse, après avoir murmuré:

—Je vais vous servir, messeigneurs!

L'instant d'après, il posait sur la table trois gobelets, un broc, un pain et un pâté. Les trois contemplèrent silencieusement la maigre pitance, puis se regardèrent tristement.

—Enfin! soupira Sainte-Maline, les beaux jours reviendront peut-être...

Mélancoliques et résignés, ils attaquèrent les provisions trop maigres pour leurs estomacs affamés.

—Ah! soupira Montsery, où est le temps où, logés et nourris au Louvre, nous faisions nos quatre repas par jour, comme tout bon chrétien qui se respecte!

—C'était le bon temps! dit Chalabre. Nous étions gentilshommes de Sa Majesté.

—Et notre service?... Toujours auprès du roi, chargés de veiller sur sa personne...

—Enfin, mort diable! ce jour-là, le jour où nous avons occis Guise, nous avons sauvé la royauté.

—Notre fortune était assurée du coup.

—Oui, mais le coup de poignard du moine, en frappant le roi à mort, anéantit en même temps toutes nos espérances, murmura Sainte-Maline rêveur. Le roi mort, on nous fit bien voir que nous n'existions que pour lui.

—De tous côtés, on nous tournait le dos, grinça Montsery.

—J'enrage, quand je pense que le temps des franches lippées n'est plus et ne reviendra peut-être jamais!

—Si seulement nous avions la bonne aubaine de rencontrer quelque voyageur isolé qui consentirait à nous venir en aide, de bon gré... ou de force...

A ce moment, sur la route, au loin, le galop d'un cheval se fit entendre. Les trois compagnons se regardèrent sans prononcer une parole. Enfin, Sainte-Maline prit son manteau, tira la dague et l'épée hors des fourreaux et se dirigea vers la porte qu'il franchit.

—Allons! dit résolument Chalabre.

Sainte-Maline en tête, Montsery fermant la marche, les anciens «ordinaires» de Henri III se défilèrent sous les grands peupliers qui bordaient la route. Le voyageur avançait au trot cadencé de son cheval, sans soupçonner le danger qui le menaçait, et même, quand les trois spadassins, le jugeant assez près, occupèrent la chaussée, il mit son cheval au pas.

Quand il ne fut plus qu'à quelques pas, dissimulant les armes sous les manteaux, les trois s'arrêtèrent, et Sainte-Maline, mettant le chapeau à la main, dit très poliment du reste:

—Halte! monsieur, s'il vous plaît!

Le voyageur s'arrêta docilement.

Les trois essayèrent de le dévisager, mais le voyageur avait le visage enfoui dans les plis de son manteau. Néanmoins, Sainte-Maline prit la parole:

—Monsieur, je vois à votre équipage que vous êtes un gentilhomme fortuné. Mes amis et moi sommes gentilshommes de haute naissance et n'ignorons rien des égards qu'on se doit entre gens de qualité.

Ici, légère pause. Coup d'oeil scrutateur sur le voyageur pour juger de l'effet produit. Impassibilité et immobilité de celui-ci. Savante révérence de Sainte-Maline et reprise de la harangue:

—Sans doute, monsieur, vous ignorez que les chemins sont sillonnés par des bandes armées qui maltraitent et pillent ceux qui ne sont pas, et même ceux qui sont de leur parti. Vous ignorez cela, monsieur, sans quoi vous n'auriez pas commis l'imprudence de voyager seul, avec, pendu à l'arçon, un portemanteau d'apparence aussi respectable que celui que je vois là.

Nouvelle pause, et péroraison:

—Croyez-moi, monsieur, le meilleur moyen d'éviter toute mauvaise rencontre est d'aller en très modeste équipage... De cette façon, on n'excite pas la convoitise des mauvais routiers et on ne les expose pas à la tentation de vous casser la tête afin de vous dépouiller. Or, monsieur, c'est ce qui vous arriverait inévitablement si votre bonne étoile ne nous avait placés sur votre route à point nommé... En conséquence, par pure bonté d'âme, si vous voulez nous faire l'honneur de nous confier votre bourse, mes amis et moi accepterons volontiers de la dissimuler sous nos hardes et...

—Et, ajouta Chalabre en démasquant son pistolet avec le plus gracieux sourire, soyez assuré, monsieur, qu'avec ceci nous saurons défendre la bourse que vous nous aurez confiée. Et que nous nous ferons un devoir de vous restituer... plus tard.

Comme s'il eût été terrifié, le voyageur laissa tomber quelques pièces d'or que les trois compagnons comptèrent, pour ainsi dire, au sol. Mais ils ne firent pas un geste pour les ramasser.

—Oh! monsieur, fit Sainte-Maline, vous me peinez.

—Cinq pistoles seulement!...

—-Mordieu! dit Chalabre en armant son pistolet d'un air féroce, je suis très chatouilleux sur le point d'honneur, monsieur!

—Tripes et ventre! appuya Montsery en précipitant le moulinet de sa rapière, je ne permettrai pas...

De plus en plus effrayé, sans doute, le voyageur laissa tomber quelques nouvelles pièces qui, pas plus que les premières, ne furent ramassées.

—Là! là! messieurs, dit Sainte-Maline, calmez-vous.

Et, se tournant vers le voyageur:

—Mes compagnons ne sont pas aussi mauvais diables qu'ils en ont l'air. Ils se déclareront satisfaits pourvu que vous veuillez bien ajouter aux excuses que vous venez de laisser tomber la bourse entière d'où vous les avez extraites.

Et, cette fois, Sainte-Maline appuya sa demande par une attitude menaçante.

Mais alors, le voyageur, muet jusque-là, cria:

—Assez, assez, monsieur de Sainte-Maline!

—Bonjour, monsieur de Chalabre. Serviteur, monsieur de Montsery.

—Bussi-Leclerc! crièrent les trois.

—Lui-même, messieurs!

Et, avec une ironie féroce:

—Alors, depuis que ce pauvre Valois n'est plus, nous nous sommes faits détrousseurs de grand chemin?

—Fi! monsieur, dit doucement Sainte-Maline, fi!... Sommes-nous pas en guerre?... Vous êtes d'un parti, nous d'un autre; nous vous prenons, vous payez rançon, tout est dans l'ordre! Et n'est-ce pas ainsi que les choses se passent?

—N'avons-nous pas un compte avec monsieur?... On pourrait le régler sur l'heure, dit Montsery en aiguisant sa dague à la lame de son épée.

—Là! là! ne vous fâchez pas, dit Bussi narquois. Vous savez bien que je suis de force à vous embrocher tous les trois!... Causons plutôt d'affaires... C'est de l'argent que vous voulez? Eh bien, je puis vous faire gagner mille fois plus que les quelques centaines de pistoles que vous trouveriez dans ma bourse.

Les trois hommes se regardèrent un moment, visiblement déconcertés. Enfin, Sainte-Maline rengaina et:

Ma foi! monsieur, s'il en est ainsi, causons.

—Il sera toujours temps de revenir au présent entretien si nous ne nous entendons pas, ajouta Chalabre.

Bussi-Leclerc approuva de la tête, et:

—Messieurs, j'ajouterai cent pistoles si vous vous engagez à vous trouver demain à Orléans, à l'hôtellerie du Coq-Hardy, montés et équipés. Là, je vous ferai connaître quel sera votre service. Mais je vous avertis qu'il y aura des coups à recevoir et à donner. Puis-je compter sur vous?

—Une question, monsieur, avant d'accepter ces cent pistoles; si le service que vous nous proposez ne nous convient pas...

—Rassurez-vous, monsieur de Sainte-Maline, il vous conviendra.

—Mais enfin, monsieur?...

—En ce cas, vous serez libres de vous retirer, et ce que j'aurai donné vous restera acquis. Est-ce dit, messieurs?

—C'est dit, foi de gentilshommes.

—Bien, monsieur de Sainte-Maline. Voici les cent pistoles... Et ce n'est qu'une avance... Au revoir, messieurs; à demain, à Orléans, hôtellerie du Coq-Hardy.

—Soyez tranquille, monsieur, on y sera.

Tant que Bussi-Leclerc fut visible, les trois anciens bravi de Henri III restèrent immobiles.

Lorsque la silhouette de Bussi disparut à un tournant de la route, alors, alors seulement, Sainte-Maline se baissa et ramassa les pièces d'or restées à terre.

—Hé! fit-il en se redressant, ce Bussi-Leclerc gagne à être connu ailleurs qu'à la Bastille!... Vive Dieu! nous voici riches à nouveau, messieurs! Mais qui m'eût dit qu'après avoir été les ennemis de Leclerc, après avoir été ses prisonniers, nous deviendrions compagnons d'armes!...

—Tout arrive, dit sentencieusement Montsery.

Le lendemain, à Orléans, trois cavaliers s'arrêtaient avec grand tapage dans la cour de l'hôtellerie du Coq-Hardy.

—Holà! mort diable! il n'y a donc personne dans cette hôtellerie de malheur! criait le plus jeune.

Déjà, l'hôte apparaissait, criant:

—Voilà! voilà! messeigneurs!

Les trois cavaliers avaient mis pied à terre. L'aîné dit aux valets qui accouraient:

Surtout, maroufles, veillez à ce que ces braves bêtes soient bien traitées et bien pansées.

—Soyez sans inquiétude, monseigneur...

Alors, les trois cavaliers se regardèrent en souriant et se firent des révérences aussi raffinées que s'ils eussent été à la cour et non dans une cour d'auberge.

—Peste! monsieur de Sainte-Maline, quelle superbe mine vous avez sous ce pourpoint cerise!

—Mortdiable! monsieur de Chalabre, les merveilleuses bottes, et comme elles font ressortir la finesse de votre jambe!

—Vivedieu! monsieur de Montsery, vous avez tout à fait grand air dans ce magnifique costume de velours gris souris. Vous êtes un fort galant gentilhomme!

Et, riant, parlant haut, se bousculant, les trois compagnons pénétrèrent dans la salle, à moitié pleine, précédés par l'hôte, le bonnet à la main, multipliant les courbettes.

Déjà, les servantes s'empressaient, et l'hôte criait:

—Madelon! Jeanneton! Margoton! holà! coquines, vite! Le couvert pour ces trois seigneurs qui meurent de faim... En attendant, je vais moi-même chercher à la cave une bouteille de certain vin de Vouvray, bien frais, dont Vos Seigneuries me donneront des nouvelles...

—Tu entends, Montsery? Messeigneurs par-ci. Vos Seigneuries par-là... Ah! il n'est plus question de nous faire payer d'avance!

—Mortdiable! ça réchauffe le coeur de se voir traiter avec le respect auquel on a droit.

—C'est que, maintenant, les pistoles tintent dans nos bourses.

—Vienne Bussi-Leclerc, il faudra que le service qu'il veut nous proposer soit bien détestable pour qu'on le refuse.

—Eh! justement, le voici, Bussi-Leclerc!

C'était en effet Bussi-Leclerc; il s'avança.

—Bonjour, messieurs! Que je vous voie un peu... Parfait!... Vive Dieu! vous avez repris vos allures de gentilshommes. Avouez que cela vous sied mieux que le piteux équipage dans lequel je vous rencontrai. Mais prenez votre repas... Je boirai un verre de ce petit vin blanc avec vous.

Et, quand Bussi-Leclerc se fut assis devant le verre plein:

—Maintenant, monsieur de Bussi-Leclerc, nous attendons que vous nous fassiez connaître à quel service vous nous destinez, fit Montsery.

—Messieurs, avez-vous entendu parler de la princesse Fausta?

—Fausta! s'exclama Sainte-Maline d'une voix étouffée. Celle qui, dit-on, faisait trembler Guise?

—Celle qui était, chuchotait-on, la Papesse.

—Fausta! qui conçut et créa la Ligue... Fausta, qu'on appelait la Souveraine... Eh bien, messieurs, c'est à son service que j'entends vous faire entrer... Acceptez-vous?

—Avec joie, monsieur! Nous étions au service d'un souverain, nous serons au service d'une souveraine.

—Quel sera notre rôle auprès de la princesse?

—Le même qu'auprès de Henri de Valois... Vous étiez chargés de veiller sur la personne du roi; vous veillerez sur celle de Fausta.

—Nous acceptons ce rôle, monsieur de Bussi-Leclerc... Mais la princesse a donc des ennemis si puissants, si terribles, qu'il lui faut trois gardes du corps tels que nous?

—Ne vous ai-je pas prévenus?... Il y aura bataille.

—Il vous reste à nous désigner ces ennemis.

—La princesse n'a qu'un ennemi, dit Bussi.

—Un ennemi!... Et on nous engage tous les trois! Vous voulez plaisanter?

—Non monsieur de Chalabre. Et j'ajoute: malgré tous nos efforts réunis, je ne suis pas sûr que nous en viendrons à bout! fit Bussi d'un ton grave.

—C'est donc le diable en personne?

—C'est celui qui, détenu à la Bastille, a enfermé le gouverneur à sa place, dans son cachot; c'est celui qui, ensuite, s'est emparé de la forteresse et a délivré tous les prisonniers. Et vous le connaissez comme moi, car, si j'étais le gouverneur, vous étiez, messieurs, au nombre de ces prisonniers.

—Pardaillan!

Ce nom jaillit des trois gorges en même temps, et, au même instant, les trois furent debout, se regardant, effarés.

—Je vois, messieurs, que vous commencez à comprendre qu'il n'est plus question de plaisanter.

—Pardaillan! C'est lui que nous devons tuer?...

—C'est lui!... Pensez-vous encore que nous serons trop de quatre?

—Pardaillan!... Oh! diable!... Nous lui devons la vie, après tout.

—Oui, mais tu oublies que nous avons acquitté notre dette...

—Décidez-vous, messieurs. Êtes-vous à Fausta? Marchez-vous contre Pardaillan?

—Eh bien, mortdieu! oui, nous sommes à Fausta!

—Je retiens cet engagement, messieurs. Et, maintenant, je bois au triomphe de Fausta et au succès de ses «ordinaires»!

—A Fausta! aux «ordinaires» de Fausta! reprit le trio en choeur.

—Et maintenant, messieurs, en route pour l'Espagne!




IX

CONJONCTION DE PARDAILLAN ET DE FAUSTA

Bussi-Leclerc et ses compagnons franchirent les Pyrénées sans encombre, et pénétrèrent dans la Catalogue.

Ils s'arrêtèrent à Lerida, autant pour y prendre un peu de repos que pour se renseigner.

A l'auberge, avant même de mettre pied à terre, Bussi s'informa et l'aubergiste répondit:

—L'illustre princesse dont parle Votre Seigneurie a daigné s'arrêter dans notre ville. Elle est partie, voici une heure environ, se dirigeant sur Saragosse pour, de là, gagner Madrid. La princesse voyage en litière. Vous n'aurez pas de peine à la rejoindre.

Ces renseignements précieux étant acquis, ils mirent pied à terre, et:

—Mes compagnons et moi, nous sommes fatigués et nous étranglons de soif... Y a-t-il à manger chez vous?...

—Dieu merci! nous avons des provisions, seigneur! répondit l'aubergiste, non sans orgueil.

L'instant d'après, l'hôte posait sur une table: du pain, une outre rebondie, une épaule de mouton bouillie et un grand plat rempli de pois chiches cuits à l'eau, et, se tournant vers les voyageurs:

—Vos Seigneuries sont servies... Et, par Dieu! ce n'est pas souvent que nous servons pareil festin!

—Mortdiable! bougonna Montsery, c'est cette maigre pitance qu'il appelle un festin!

—Ne soyons pas trop exigeants, dit Bussi-Leclerc, et tâchons de nous habituer à cette cuisine, car c'est à peu près ce que nous rencontrerons partout...

Au bout d'une heure, les quatre compagnons enfourchèrent leurs montures, se lancèrent sur les traces de Fausta, et, bientôt, ils eurent la satisfaction d'apercevoir sa litière que des mules, richement caparaçonnées, traînaient d'un pas nonchalant, mais sûr.

Bordée de bruyère brûlée par les rayons implacables d'un soleil éblouissant, la route pierreuse côtoyait le flanc de la montagne, plongeait brusquement et, sinueuse, s'en allait traverser la plaine qui s'étendait à perte de vue.

Fausta et son escorte apparurent sur la route et s'immobilisèrent, dans un flamboiement de lumière.

Devant elle, très loin, un cavalier, lancé à toute allure, semblait accourir à sa rencontre.

Mais Fausta venait de reconnaître Bussi-Leclerc et elle songeait:

—Bussi-Leclerc ici! Que vient-il faire en Espagne?

Au même instant, elle faisait un signe, et Montalte, qui se tenait à cheval près de la litière, se courba sur l'encolure du cheval pour écouter:

—Cardinal, vous laisserez approcher ces cavaliers...

Et Fausta s'immobilisa, sur les coussins de la litière, en une pose de grâce et de majesté et cependant, irrésistiblement, comme attirés par quelque fluide mystérieux, ses yeux se portèrent sur le cavalier, dans la plaine, là-bas, point noir qui grossissait peu à peu.

Bussi-Leclerc et les «ordinaires» s'arrêtèrent devant la litière et, le chapeau à la main, attendirent que Fausta les interrogeât. Alors:

—Est-ce donc après moi que vous courez, monsieur de Bussi-Leclerc, qu'avez-vous donc à me dire?

—Je vous suis envoyé par Mme l'abbesse des Bénédictines de Montmartre.

—Claudine de Beauvilliers n'a donc pas oublié Fausta?

—On ne saurait oublier la princesse Fausta quand on a eu l'honneur de l'approcher, ne fût-ce qu'une fois.

—Que me veut Mme l'abbesse?

—Vous faire connaître que S. M. Henri de Navarre est au courant des moindres détails de la mission que vous allez accomplir auprès de Philippe d'Espagne... Prenez garde, madame! Henri de Navarre ne reculera devant aucune extrémité pour vous arrêter.

—C'est Claudine de Beauvilliers qui vous a chargé de me donner cet avis? dit Fausta, songeuse.

—J'ai l'honneur de vous le dire, madame.

—On m'a assuré que le roi Henri avait pris ses logements à l'abbaye de Montmartre... On dit le roi très inflammable... Claudine est jeune, elle est jolie, et son caractère d'abbesse ne la met pas à l'abri de la tentation.

—Je comprends, madame... Entre le roi Henri et vous, madame, l'abbesse n'a pas hésité pourtant... Vous le voyez.

—Bien! dit gravement Fausta. Est-ce tout ce que vous avez à me dire?

—Pardonnez-moi, madame, Mme de Beauvilliers m'a expressément recommandé d'engager à votre service quelques gentilshommes braves et dévoués et de vous les amener, pour vous protéger...

—Nous sommes en Espagne, où nul n'oserait manquer au respect dû à celle qui voyage sous la sauvegarde du roi et de son inquisiteur... Pour le reste, monsieur le cardinal Montalte, que voici, suffit.

—Mais, madame, il n'est pas question du roi Philippe et de ses sujets!... Il s'agit du roi Henri et de ses émissaires, qui sont Français, eux, et qui, croyez-moi, se soucient de la sauvegarde d'un grand inquisiteur comme Bussi-Leclerc se soucie d'un coup d'épée.

A ce moment, le voyageur de la plaine, que Fausta ne perdait pas de vue tout en s'entretenant avec Leclerc, était arrivé au bas de la montagne et avait disparu à un tournant.

—Je crois que vous avez raison, monsieur, dit enfin Fausta. J'accepte donc le secours que vous m'amenez. Qui sont ces braves gentilshommes?

—Trois des plus braves et des plus intrépides parmi les Quarante-Cinq: M. de Sainte-Maline, M. de Chalabre, M. de Montsery.

Fausta connaissait-elle ces trois noms?... Savait-elle le rôle que la rumeur publique leur attribuait dans la mort tragique du duc de Guise?... C'est probable.

Aussi, au salut profondément respectueux des trois, elle répondit avec un sourire:

—Je tâcherai, messieurs, que le service de la princesse Fausta ne vous fasse pas trop regretter celui de feu S. M. le roi Henri III.

Et, à Bussi-Leclerc:

—Et vous, monsieur? Entrez-vous aussi au service de Fausta?

S'il y avait une ironie dans cette question, Bussi-Leclerc ne la perçut pas, tant elle fut faite naturellement.

—Veuillez m'excuser, madame, je désire réserver mon indépendance pour quelque temps. Toutefois, j'aurai l'honneur de vous accompagner à la cour du roi Philippe, où j'ai affaire moi-même.

—Oh! oh! dit Fausta, d'ailleurs très calme, le roi de Navarre enverrait-il contre nous un corps d'armée?... Le pauvre sire n'a pourtant pas trop de troupes pour conquérir ce royaume de France qui lui fait si fort envie!

—Plût à Dieu qu'il en fût ainsi, madame! Non, ce n'est pas un corps d'armée qui marche contre vous!... C'est un homme, un homme seul... qui va fondre sur vous... c'est Pardaillan!...

—Le voici! dit Fausta, froidement. Et, du doigt elle désignait le cavalier qui s'avançait à leur rencontre.

—Pardaillan! rugit Bussi-Leclerc.

—Pardaillan! enfin!... gronda Montalte.

Ils étaient là cinq gentilshommes, braves tous les cinq, ayant fait leurs preuves en maint duel, en maint combat. Pardaillan apparaissait et ils se regardèrent et se virent livides...

Lui, cependant, seul, droit sur la selle, un sourire narquois aux lèvres, s'avançait paisiblement.

Et, quand il ne fut plus qu'à deux pas de Fausta, d'un même mouvement, les cinq mirent l'épée à la main et se disposèrent à charger.

—Arrière!... Tous!... cria Fausta.

Et sa voix était si dure, son geste si impérieux, qu'ils restèrent cloués sur place, se regardant, effarés.

Pardaillan s'inclina avec cette grâce altière qui lui était propre, et, le visage pétillant de malice:

—Madame, dit-il, je vois avec joie que vous vous êtes tirée saine et sauve du gigantesque brasier que fut l'incendie du Palais Riant.

Fausta fixa sur lui son oeil profond et répondit doucement:

—Je vois que vous avez su vous en tirer, vous aussi.

—A propos, madame, savez-vous quelle main scélérate... ou simplement maladroite, alluma le formidable incendie où j'ai longtemps cru que vous aviez laissé votre précieuse existence? C'est que je n'ai pas perdu le souvenir d'une certaine nasse... Vous souvient-il, madame, de cette jolie nasse, au fond de la Seine, dans laquelle je dus bien passer toute la nuit?

Fausta eut un imperceptible battement de cils qui n'échappa pourtant pas à Pardaillan, car il dit:

—C'est pour vous répéter qu'il est assez dans mes habitudes de me tirer d'affaire... Mais vous?... Croiriez-vous qu'on m'avait assuré que vous aviez trouvé une mort horrible dans cet incendie?... Croiriez-vous que j'ai éprouvé une angoisse mortelle à cette nouvelle?

Fausta posait sur lui ses yeux de diamants noirs dont l'éclat se voilait d'une douceur attendrie et, sous son masque d'impassibilité, elle haletait, car ces paroles que Pardaillan prononçait d'un air lointain, comme s'il se fût parlé à lui-même ces paroles venaient de faire naître un espoir insensé dans son coeur agité.

Il se mit à rire à nouveau, et:

—J'avais oublié qu'une femme de tête comme vous ne pouvait avoir manqué de prendre des mesures infaillibles pour sortir indemne d'une aussi périlleuse Situation... ce dont je vous félicite!

Fausta sentit son coeur se contracter à ces paroles qui la cinglèrent comme une insulte.

—Est-ce pour me dire ces choses que vous m'avez abordée? dit-elle d'un ton altier.

—Non, pardieu! Et je vous demande pardon de vous tenir ainsi sous ce soleil torride, pour écouter les fadaises que je viens de vous débiter.

—Comment se fait-il donc que je vous rencontre chevauchant sous le ciel rayonnant d'Espagne?

—Je vous cherchais, répondit simplement Pardaillan.

—Eh bien, maintenant que vous m'avez trouvée.

—Madame, S. M. le roi Henri m'a chargé de lui rapporter certain parchemin qui est en votre possession et que vous destinez au roi d'Espagne. Et je vous cherchais pour vous dire: «Madame, voulez-vous me remettre ce parchemin?»

Tandis qu'il parlait, Fausta semblait comme perdue dans quelque rêve lointain, et, quand il se tut, fixant sur lui ses yeux de flamme:

—Chevalier, je vous ai proposé, il n'y a pas bien longtemps, de vous tailler un royaume en Italie et vous avez refusé parce qu'il vous aurait fallu combattre un vieillard... Bien que ce vieillard s'appelât Sixte-Quint, venant d'un esprit chevaleresque comme le vôtre, ce refus ne m'a pas surprise. Les plans que j'avais élaborés et que votre refus d'alors anéantissait, je puis les reprendre en les modifiant... Il s'agit de faire alliance avec un souverain... le plus puissant de la terre...

Fausta fit une pause.

Alors, d'une voix calme, sans impatience, comme il n'eût rien entendu:

—Madame, voulez-vous me remettre le parchemin?

Une fois encore, Fausta sentit les étreintes du doute et du découragement. Mais elle le vit si paisible, si attentif—en apparence—qu'elle reprit:

—Écoutez-moi, chevalier... Contre la remise de ce parchemin, vous devez obtenir le commandement en chef de l'armée que Philippe enverra en France. Et cette armée sera formidable. Sous le commandement d'un chef tel que vous, cette armée est invincible... A la tête de vos troupes, vous fondez sur la France, vous battez le Béarnais sans peine, on le juge, on le condamne, on l'exécute comme fauteur d'hérésie... Philippe II est reconnu roi de France, et on crée pour vous un gouvernement spécial, quelque chose comme la vice-royauté de France!... Vous vous en contentez... jusqu'au jour où, raccourcissant le titre d'un mot, vous pourrez, par droit de conquête, placer sur votre tête la couronne royale... Dites un mot, et ce parchemin que vous me demandez pour Henri de Navarre, je vous le remets à l'instant à vous, chevalier de Pardaillan.

Pardaillan, glacial, répéta:

—Madame, voulez-vous me remettre le parchemin que j'ai promis de rapporter à S. M. Henri?

Fausta le fixa un instant, et, d'une voix morne:

—Je vous ai offert pour vous ce précieux parchemin, et vous l'avez refusé... Je le porterai donc à Philippe.

—A votre aise, madame, dit Pardaillan en s'inclinant.

—Alors, qu'allez-vous faire?

—Moi, madame... J'attendrai... Et, puisque vous êtes décidée à aller à Madrid, j'irai aussi.

—Au revoir, chevalier, répondit Fausta, sur un ton étrange.

Pardaillan salua d'un geste large et, paisiblement, reprit le chemin par où il était venu.

Alors, quand il eut disparu au premier coude de la route, Bussi-Leclerc, Chalabre, Montsery, Sainte-Maline, Montalte entourèrent la litière, avec des jurons et des imprécations, et Montalte gronda:

—Pourquoi, madame, pourquoi nous avoir empêchés de charger ce truand?

Fausta les considéra un instant avec dédain, et:

—Pourquoi?... Parce que vous trembliez de peur, messieurs.

—Madame, il en est encore temps!... Un mot et cet homme n'arrive pas au bas de la montagne.

—Oui? Eh bien, essayez...

Et, du doigt, elle leur désignait Pardaillan, qui réapparaissait au pas sur la route en lacet.

Humiliés par le dédain qu'elle leur manifestait, exaspérés jusqu'à la fureur par le dédain, encore plus outrageant de celui qui s'en allait là-bas, sans avoir même paru remarquer leur présence, ils se ruèrent en se bousculant, grondant de sourdes menaces.

Cependant, Fausta, avec un sourire étrange, prenait les attitudes de quelqu'un qui se dispose à assister commodément à un spectacle intéressant.

Les cinq gardes du corps de Fausta s'étaient élancés pêle-mêle, à la poursuite de Pardaillan. La route, en se rétrécissant, les obligea à se mettre en file, et voici quel était l'ordre de marche établi par le hasard. En tête, Bussi-Leclerc, puis Sainte-Maline, Chalabre, Montsery, et, fermant la marche, Montalte.

Pardaillan, lui, se trouvait à un angle de la route où il y avait une minuscule plate-forme.

Lorsqu'il entendit derrière lui le pas des chevaux, il se retourna:

—Tiens! c'est ce brave Bussi-Leclerc, et les trois mignons que j'ai tirés de la Bastille, et celui-là que je ne connais pas!... Pourquoi diable Fausta les a-t-elle empêchés de me charger là-haut? Ils y avaient de la place, au moins, tandis qu'ici...

Posément, il fit faire volte-face à son cheval et l'accula contre la paroi du chemin, la croupe presque appuyée contre d'énormes quartiers de roches éboulés. Ainsi placé, il avait devant lui le sentier par où venait Bussi; derrière, les roches qui lui faisaient un rempart; à sa gauche, il avait le flanc de la montagne et, à sa droite, le précipice. On ne pouvait donc l'attaquer que de front et un à un.

Son épée dégagée, il attendit, et, lorsque Bussi-Leclerc ne fut plus qu'à quelques pas de lui:

—Eh! monsieur Bussi-Leclerc, où courez-vous ainsi?... Est-ce après la leçon d'escrime que je vous promis voici quelques mois?

—Misérable fanfaron! hurla Leclerc, en chargeant, attends, je vais te donner la leçon que tu mérites, moi!

—Je ne demande pas mieux, fit Pardaillan en parant.

—Tue! tue! crièrent les trois «ordinaires».

—Là! là! messieurs... Si vous vouliez me tuer, il ne fallait pas mettre en avant cet écolier.

—Mort de ma mère! un écolier, moi, Bussi!...

—Et un mauvais écolier encore... qui ne sait même pas tenir son épée... là!... hop! sautez!

Et l'épée de Bussi sauta, alla tomber dans le précipice.

Derrière lui, Sainte-Maline criait:

—Place! faites-moi place, mordieu!

Bussi, hébété, ne bougeait pas, continuait de barrer la route aux autres. Et, comme il jetait des regards de fou autour de lui, il vit Montalte qui avait mis pied à terre, et lui tendait son épée.

Bussi s'en saisit avec un rugissement de joie et, sans hésiter, fonça de nouveau, tête baissée.

—Encore! fit Pardaillan. Ma foi, monsieur, vous êtes insatiable!

Il achevait à peine que l'épée de Bussi décrivait une courbe dans l'air et allait rejoindre la première au fond du précipice.

—Là! fit Pardaillan, êtes-vous plus satisfait maintenant? Si je sais compter, c'est la cinquième fois que je vous désarme...

Bussi leva les poings au ciel, étouffa une imprécation, et s'affaissa, terrassé par la rage et la honte.

C'en était fait de lui si Pardaillan—suprême humiliation et suprême générosité—ne l'avait saisi de sa poigne de fer et maintenu, évanoui, sur la selle.

Sainte-Maline s'efforçait vainement de passer et de prendre la place de Bussi, lorsque Montalte, se dressant devant lui, d'une voix basse et sifflante:

—Sur votre vie, monsieur, ne bougez pas! Cet homme est un démon! Si nous le laissons faire, il nous tuera les uns après les autres, ou nous désarmera. Emmenez Bussi et retournez auprès de la princesse...

Pardaillan, ayant assujetti Bussi, se tourna vers les «ordinaires», et, de son air le plus aimable:

—A qui le tour, messieurs?

Mais Sainte-Maline, Chalabre et Montsery obéissaient en grommelant à l'ordre du cardinal, et, en jetant des regards furieux qui s'adressaient autant à Montalte qu'à Pardaillan, mettaient pied à terre, s'emparaient de Bussi, s'efforçaient de le faire revenir à lui.

Pendant ce temps, Montalte se campait devant Pardaillan, et pâle de rage contenue:

—Monsieur, dit-il, sachez que je vous hais.

—Bah! Mais je ne vous connais pas, monsieur. Qui êtes-vous?...

—Je suis le cardinal Montalte, dit l'autre en se redressant.

—Le neveu de cet excellent M. Peretti?...

—Je vous hais, monsieur...

—Vous l'avez déjà dit, monsieur, dit froidement le chevalier.

—Et je vous tuerai!

—Ah! ah! ceci, c'est autre chose!...

Cependant, les «ordinaires» s'éloignaient, emmenant Bussi-Leclerc, qui, revenu à lui, pleurait sur sa défaite, suivis d'assez loin par Montalte, pensif.

—A vous revoir, messieurs!, leur cria Pardaillan.

Et, haussant les épaules, il reprit sa route, en fredonnant un air de chasse du temps de Charles IX.

Il n'avait pas fait cinquante pas qu'il entendait un coup de feu. La balle venait s'aplatir à quelques toises de lui, sur le versant qu'il côtoyait.

Il leva vivement la tête. Montalte, seul, penché sur l'abîme, au-dessus de lui, tenait à la main le pistolet qu'il venait de décharger. Le cardinal, voyant son coup manqué, sauta sur son cheval, et, avec un geste de menace, se lança à la poursuite de ses compagnons.