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Les Pardaillan — Tome 05 : Pardaillan et Fausta

Chapter 18: XV LE PLAN DE FAUSTA
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About This Book

The narrative follows a turbulent sequence in which a courageous and controversial noblewoman is imprisoned in the papal fortress, gives birth in captivity, and chooses suicide to avoid execution, while her allies and rivals within the Vatican clash over loyalty and vengeance. A devoted lover vows to protect her, confronting a ruthless magistrate and the pope's nephew whose oath precipitates violence. Parallel episodes trace plots, political intrigues, duels of honor and schemes by church and secular powers as characters seek revenge, rescue, and succession, and an infant's fate becomes central to the conflicts and loyalties that drive the action.




XV

LE PLAN DE FAUSTA

Ponte-Maggiore avait entraîné Montalte hors de l'Alcazar. Sans prononcer une parole, il le conduisit sur les berges à peu près désertes du Guadalquivir, non loin de la tour de l'Or, à l'entrée de la ville.

Un moine, qui paraissait plongé dans de profondes méditations, marchait à quelques pas derrière eux et ne les perdait pas de vue.

Lorsque Ponte-Maggiore fut sur la berge, il jeta un regard autour de lui, et, ne voyant personne, il se campa en face de Montalte, et d'une voix haletante:

—Écoute, Montalte, dit-il, ici comme à Rome, je te demande une dernière fois: veux-tu renoncer à Fausta?

—Jamais! dit Montalte avec une sombre énergie.

Les traits de Ponte-Maggiore se convulsèrent, sa main se crispa sur la poignée de sa dague. Mais, faisant un effort surhumain, il se maîtrisa, et ce fut d'un ton presque suppliant qu'il reprit:

—Sans renoncer à elle, tu pourrais du moins la quitter... momentanément. Nous étions amis, Montalte, nous pourrions le redevenir... Si tu voulais, nous partirions, nous retournerions tous deux en Italie.

—Sais-tu que le pape est malade? Ton onde est bien vieux, bien usé... Nous avons un intérêt capital à nous trouver à Rome au moment où il mourra, toi, Montalte, pour toi-même, puisque tu étais désigné pour succéder à Sixte; moi, pour mon oncle, le cardinal de Crémone.

A l'annonce de la maladie de Sixte-Quint, Montalte ne put réprimer un tressaillement. La tiare avait toujours été le but de ses rêves d'ambition. Et il se trouvait pris soudain entre son amour et son ambition. Il n'hésita pas et secoua la tête avec une résolution farouche.

—Tu mens, Sfondrato, dit-il. Comme moi tu te soucies peu de la mort du pape et de qui lui succédera... Tu veux m'éloigner d'elle!

—Eh bien, oui, c'est vrai! gronda Ponte-Maggiore, la pensée que je vis loin d'elle, tandis que, toi, tu peux la voir, lui parler, la servir, l'aimer... te faire aimer peut-être... cette pensée me met hors de moi. Il faut que tu partes, que tu viennes avec moi!... Je ne la verrai jamais, mais tu ne la verras pas davantage...

Montalte haussa furieusement les épaules, et d'une voix sourde:

—Insensé! dit-il. Sa présence m'est aussi indispensable pour vivre que l'air qu'on respire... La quitter!... autant vaudrait me demander ma vie!...

—Meurs donc! en ce cas, rugit Ponte-Maggiore, qui se rua, la rapière au poing.

Montalte évita le coup d'un bond en arrière et, dégainant d'un geste rapide, il reçut le choc sans broncher et les fers se trouvèrent engagés jusqu'à la garde.

Pendant quelques instants, ce fut, sous l'éclatant soleil, une lutte acharnée; coups foudroyants suivis d'aplatissements soudains, sans aucun avantage marqué de part et d'autre.

Enfin, Ponte-Maggiore, après quelques feintes habilement exécutées, se tendit brusquement et son épée vint s'enfoncer dans l'épaule de son adversaire.

Au moment où il se redressait avec un rugissement de joie triomphante, Montalte, rassemblant toutes ses forces, lui passa son épée au travers du corps. Tous deux battirent un instant l'air de leurs bras, puis se renversèrent comme des masses. Alors, d'un coin d'ombre où il était tapi, surgit le moine qui s'approcha des deux blessés, les considéra un instant sans émotion et se dirigea aussitôt vers la tour de l'Or où il pénétra par une porte dérobée. Quelques instants plus tard, il reparaissait, conduisant d'autres moines porteurs de civières sur lesquelles les deux blessés, évanouis, furent chargés et transportés avec précaution dans la tour.

Montalte, le moins grièvement atteint, revint à lui le premier. Il se vit dans une chambre qu'il ne connaissait pas, étendu sur un lit moelleux aux courtines soigneusement tirées. Au chevet du lit, une petite table encombrée de potions, de linges à pansement. De l'autre côté de la table, un deuxième lit hermétiquement clos.

Entre les deux lits, le moine allait et venait à pas menus et feutrés, versait des liquides épais et inconnus, minutieusement dosés, préparait avec un soin méticuleux une sorte de pommade brunâtre.

Lorsque le moine s'aperçut que le blessé devait être éveillé, il s'approcha du lit, tira les rideaux, et d'une voix douce, nuancée de respect:

—Comment Votre Éminence se sent-elle?

—Bien! répondit Montalte d'une voix faible.

Le moine eut ce sourire satisfait du praticien qui constate que tout marche normalement.

—Votre Éminence sera sur pied dans quelques jours, à moins d'imprudence grave de sa part, dit-il.

Montalte brûlait du désir de poser une question. Il espérait bien avoir tué Ponte-Maggiore et il n'osait s'informer. A ce moment, un gémissement se fit entendre. Le moine se précipita et tira les rideaux du deuxième lit d'où partait le gémissement.

«Hercule Sfondrato! pensa Montalte. Je ne l'ai donc pas tué!»

Et une expression de rage et de haine s'étendit sur ses traits bouleversés. De son côté, Ponte-Maggiore aperçut tout d'abord la tête livide de Montalte et la même expression de haine et de défi se lut dans ses yeux.

Cependant, le moine-médecin s'empressait. Avec une adresse et une légèreté de main remarquables, il appliquait sur la blessure un linge fin recouvert d'une épaisse couche de la pommade qu'il venait de fabriquer et, soulevant la tête de son malade avec des précautions infinies, il lui faisait absorber quelques gouttes d'un élixir. Aussitôt une expression de bien-être se répandait sur les traits de Ponte-Maggiore et le moine, en reposant la tête sur l'oreiller, murmurait:

—Surtout, monsieur le duc, ne bougez pas... Le moindre mouvement peut vous être funeste.

«Duc! pensa Montalte. Cet intrigant a donc réussi à arracher à mon oncle ce titre qu'il convoitait depuis si longtemps!»

Sous l'effet bienfaisant des pansements habiles et des cordiaux énergiques du moine, les deux blessés avaient recouvré toute leur conscience et, maintenant, se jetaient des regards furieux, chargés de menaces.

Le moine se dirigea vivement vers une pièce voisine. Là, un religieux attendait, plongé dans la prière et la méditation... du moins en apparence. Le moine-médecin lui dit quelques mots à voix basse et revint précipitamment se placer entre ses deux malades.

Au bout de quelques instants, un homme entra dans la chambre et s'approcha du moine-médecin qui se courba respectueusement, tandis que Montalte et Ponte-Maggiore, reconnaissant le visiteur, murmuraient avec une sourde terreur:

«Le grand inquisiteur!»

Espinosa eut une interrogation muette à l'adresse du médecin qui répondit par un geste rassurant et ajouta:

—Ils sont sauvés, monseigneur!... Mais voyez-les... je crains à chaque instant qu'ils ne se ruent l'un sur l'autre et ne s'entretuent!

Le grand inquisiteur, avec une fixité troublante, fit un geste impérieux. Le moine se courba profondément et se retira aussitôt de son pas silencieux. Espinosa prit un siège et s'assit entre les deux lits, face aux deux blessés qu'il tenait sous son regard dominateur.

—Ça, dit-il, d'un ton très calme, êtes-vous des enfants ou des hommes?... Comment! vous, cardinal Montalte, et vous, duc de Ponte-Maggiore, vous qui passez pour des hommes supérieurs, dignes de commander à vos passions!... Et quelle passion!... la jalousie aveugle et stupide!...

Et, comme ils faisaient entendre tous deux un sourd grondement de protestations, Espinosa reprit avec plus de force:

—J'ai dit stupide... je le maintiens!... Eh! quoi, vous ne voyez donc rien? Niais que vous êtes? Pendant que vous vous entre-déchirez, qui triomphera? Oui? Pardaillan!... Pardaillan qui est aimé, lui! Pardaillan qui réussira à vous prendre Fausta pendant que vous serez bien occupés à vous mordre... et il aura bien raison!

—Assez! assez! monseigneur, râla Ponte-Maggiore, tandis que Montalte, l'oeil injecté, crispait furieusement ses poings.

Le grand inquisiteur reprit sur un ton plus rude:

—Au lieu de vous ruer l'un sur l'autre, unissez vos forces et vos haines par le Christ! Elles ne sont pas de trop pour combattre et terrasser votre ennemi commun. Alors, quand vous l'aurez tué, il sera temps de vous entretuer, si vous n'arrivez pas à vous entendre.

Montalte et Ponte-Maggiore se regardèrent, hésitants et effarés. Ils n'avaient pas songé, ni l'un ni l'autre, à cette solution pourtant logique.

—C'est pourtant vrai ce que vous dites, monseigneur! murmura Montalte.

—Croyez-vous sincèrement que Pardaillan est seul à redouter pour vous?

—Oui, râlèrent les deux blessés.

—Voulez-vous réellement le terrasser, le voir mourir d'une mort lente et désespérée?

—Oh! tout mon sang en échange de cette minute!

—Eh bien, alors, soyez amis et alliés. Jurez de marcher la main dans la main jusqu'à ce que Pardaillan soit mort. Jurez-le sur le Christ! ajouta Espinosa en leur tendant sa croix pastorale.

Et les deux ennemis, réconciliés dans une haine commune contre le rival préféré, tendirent la main sur la croix et grondèrent d'une même voix:

—Je jure!...

—C'est bien, dit gravement Espinosa, je prends acte de votre serment! Alliance offensive et défensive, et sus à Pardaillan!

—Sus à Pardaillan! C'est juré, monseigneur.

—Cardinal Montalte, dit Espinosa en se levant, vous êtes moins grièvement atteint que le duc de Ponte-Maggiore; je le confie à vos bons soins. Il n'y a pas un instant à perdre; il faut que vous soyez sur pied le plus tôt possible. Songez que vous avez affaire à un rude lutteur, qui, pendant que vous êtes Cloués ici, par votre faute, ne perd pas son temps, lui. Au revoir, messieurs.

Et Espinosa sortit de son pas lent et grave.

Suivant la promesse du grand inquisiteur, Fausta, escortée de Sainte-Maline, Montsery et Chalabre, avait quitté l'Alcazar avec tous les honneurs dus à son rang.

Fausta aimait à s'entourer d'un luxe inouï partout où elle allait. A cet effet, elle semait l'or à pleines mains. Le luxe fabuleux dont elle s'entourait faisait partie d'un système, un peu théâtral, savamment étudié. C'était comme une sorte de mise, en scène éblouissante destinée à frapper l'imagination de ceux qui l'approchaient, tout en mettant en relief sa beauté.

A Séville, Fausta s'était fait immédiatement aménager une demeure somptueuse où s'entassaient les meubles précieux, les tentures chatoyantes, les bibelots rares, les toiles de maîtres les plus réputés de l'époque. Ce fut dans cette demeure que sa litière la conduisit.

Rentrée chez elle, ses femmes la dépouillèrent du fastueux costume de cour qu'elle avait revêtu pour sa visite à Philippe II, et lui passèrent une ample robe de lin fin, tout unie et d'une blancheur immaculée. Ainsi vêtue, elle se retira dans sa chambre à coucher, pièce où nul ne pénétrait et qui contrastait étrangement, par sa simplicité, avec les splendeurs qui l'environnaient.

Là, sûre que nul oeil indiscret ne pouvait l'épier, elle sortit de son sein la déclaration de Henri III que Espinosa avait failli lui enlever. Elle la considéra longtemps d'un air rêveur, puis elle l'enferma dans un petit étui à fermoir secret qu'elle plaça dans un tiroir habilement dissimulé au fond d'un coffre en chêne massif.

Ces précautions prises, elle s'assit et, sans que son visage perdît rien de ce calme majestueux qu'elle devait à une longue étude, elle réfléchit:

«Ainsi, j'ai rencontré Pardaillan chez Philippe, et cette rencontre a suffi pour me faire trébucher encore!»

Et, avec un sourire indéfinissable:

«Il est vrai que Pardaillan lui-même est venu me délivrer!... Il est vrai que, si Espinosa est bien l'homme que je crois, le geste chevaleresque de Pardaillan lui coûtera la vie... Mais Espinosa osera-t-il profiter du traquenard qu'il avait si admirablement machiné?... Ce n'est pas sûr! La diplomatie de ce prêtre est lente et tortueuse. Moi seule, j'ose vouloir et je sais aller droit au but... Lui aussi!... Pourquoi ne veut-il être à moi?... Que ne ferions-nous pas si nous étions unis?...»

Sa pensée eut une nouvelle orientation en songeant à Philippe II:

«L'impression que j'ai produite sur le roi m'a paru Profonde... Sera-t-elle durable? Alors que j'espérais l'éblouir par l'élévation de mes conceptions, ma beauté seule a paru impressionner cet orgueilleux vieillard. Eh bien, soit... L'amour est une arme comme une autre et par lui on peut mener un homme... surtout quand cet homme est affaibli par l'âge.»

Et, revenant à ce qui était le fond de sa pensée:

«Toutes mes rencontres avec Pardaillan me sont fatales... Si Pardaillan revoit Philippe, cet amour du roi s'éteindra aussi vite qu'il s'est allumé. Pourquoi?... Comment?... Je n'en sais rien! mais cela sera, c'est inéluctable... Il faut donc que Pardaillan meure!...»

Encore un coup une saute dans sa pensée:

«Myrthis!... Où peut être Myrthis en ce moment? Et mon fils?... Ils doivent être en France maintenant. Comment les retrouver?... Qui envoyer à la recherche de mon enfant! Je cherche vainement, nul ne me paraît assez sûr.»

Et, avec un accent intraduisible:

«Fils de Pardaillan!... Si ton père t'ignore, si ta mère t'abandonne, que seras-tu? que deviendras-tu?...»

Longtemps elle resta, ainsi à songer. Enfin, elle fit venir son intendant, lui donna des instructions et demanda:

—Monsieur le cardinal Montalte est-il là?

—Son Éminence n'est pas encore rentrée, madame.

Fausta fronça le sourcil et elle réfléchit.

«Cette disparition est étrange... Montalte me trahirait-il? Ne lui a-t-on pas plutôt tendu quelque embûche? Il doit y avoir de l'Inquisition là-dessous... J'aviserai...»

—Messieurs de Sainte-Maline, de Chalabre et de Montsery? interrogea-t-elle, tout haut.

—Ces messieurs sont avec le sire de Bussi-Leclerc qui sollicite la faveur d'être reçu.

—Faites entrer au salon le sire de Bussi-Leclerc, avec mes gentilshommes.

L'intendant sortit. Fausta entra au salon, et prit place dans un fauteuil monumental et somptueux comme un trône, en une de ces attitudes de charme et de grâce dont elle avait le secret, et attendit.

Quelques instants plus tard, Bussi-Leclerc et les trois «ordinaires» s'inclinaient respectueusement devant elle.

Cette superbe assurance sombra piteusement devant l'accueil hautain de Fausta, qui, avec un fugitif sourire de mépris, répondit:

—Soyez les bienvenus, messieurs. Asseyez-vous. Nous avons à causer.

Les quatre gentilshommes s'inclinèrent en silence et prirent place dans les fauteuils disposés autour d'une petite table qui les séparait de la princesse.

—Messieurs, reprit Fausta, vous avez bien voulu accourir du fond de la France pour m'apporter l'assurance de votre dévouement et l'appui de vos vaillantes épées. Le moment me paraît venu de faire appel à ce dévouement. Puis-je compter sur vous?

—Madame, dit Sainte-Maline, nous vous appartenons.

—Jusqu'à la mort! ajouta Montsery.

—Donnez vos ordres, fit simplement Chalabre.

—Avant toute chose, je désire établir nettement les conditions de votre engagement.

—Les conditions que vous nous avez faites nous paraissent très raisonnables, madame, dit Sainte-Maline.

—Combien vous rapportait votre emploi auprès de Henri de Valois? demanda Fausta en souriant.

—Sa Majesté nous donnait deux mille livres par an.

—Sans compter la nourriture, le logement, l'équipement.

—Sans compter les gratifications et les menus profits.

—C'était peu, fit simplement Fausta.

—Monsieur Bussi-Leclerc nous a offert le double en votre nom, madame.

—Monsieur de Bussi-Leclerc s'est trompé, dit froidement Fausta qui frappa sur un timbre.

A cet appel, l'intendant, porteur de trois sacs rebondis, fit son entrée.

Du coin de l'oeil, les trois spadassins soupesèrent les sacs et se regardèrent avec des sourires émerveillés.

—Messieurs, dit Fausta, il y a trois mille livres dans chacun de ces sacs... C'est le premier quartier de la pension que j'entends vous servir... sans compter la nourriture, le logement et l'équipement... sans compter les gratifications et les menus profits.

Les trois eurent un éblouissement. Cependant Sainte-Maline, non sans dignité, s'exclama:

—C'est trop! madame... beaucoup trop!

Les deux autres approuvèrent de la tête, cependant que, des yeux, ils caressaient les vénérables sacs.

—Messieurs, reprit Fausta toujours souriante, vous étiez au service du roi. Vous voici à celui d'une princesse qui deviendra souveraine un jour, peut-être...

—Prenez donc sans scrupules ce qui vous est donné de grand coeur, ajouta-t-elle, désignant les sacs.

—Madame, dit avec chaleur Montsery, qui était le plus jeune, entre le service du plus grand roi de la terre et celui de la princesse Fausta, croyez bien que nous n'hésiterons pas un seul instant.

—Même sans compensation! ajouta Sainte-Maline, en faisant disparaître un des trois sacs.

—Ni menus profits, dit Chalabre à son tour, en subtilisant d'un geste prompt le deuxième sac.

Ce que voyant, Montsery, pour ne pas être en reste, s'empara du dernier sac en disant:

—C'est pour vous obéir, madame.

Fausta dit soudain:

—Vous allez en expédition, messieurs.

Les trois dressèrent l'oreille.

—La même somme vous sera comptée à la fin de l'expédition...

Les trois furent aussitôt debout.

—Il s'agit de Pardaillan, messieurs.

—Ah! ah! pensa Bussi, je me disais aussi: de quelle entreprise mortelle cette générosité, plus que royale, est-elle le prix?

L'enthousiasme des trois spadassins tomba instantanément. Les faces épanouies devinrent graves et inquiètes, les yeux scrutèrent les coins d'ombre, comme s'ils se fussent attendus à voir apparaître celui dont le nom seul suffisait à les affoler.

—Trouvez-vous toujours votre service payé trop cher? demanda Fausta, sans raillerie.

Les trois hommes hochèrent la tête.

—Dès l'instant où il s'agit de Pardaillan, non, mortdiable! ce n'est pas trop cher!

—Hé quoi! hésiteriez-vous? demanda encore Fausta.

—Non, par tous les diables!... Mais Pardaillan... Diantre! madame, il y a de quoi hésiter!

—Savez-vous que nous courons fort le risque de ne jamais dépenser les pistoles qui tintent dans'ce sac?

Fausta, toujours glaciale, dit simplement:

—Décidez-vous, messieurs.

Baissant la voix instinctivement, comme si celui dont ils préméditaient le meurtre eût été là pour les entendre, Sainte-Maline dit:

—Il s'agit donc de?...

Et un geste d'une éloquence terrible traduisit sa pensée.

Toujours brave et résolue, avec un imperceptible dédain, Fausta formula tout haut, froidement, résolument, ce que le brave n'avait pas osé dire:

—Il faut tuer Pardaillan!

—Ah bah! après tout un homme en vaut un autre! trancha Sainte-Maline.

Et, d'un commun accord, avec des rictus de dogues prêts à mordre, la rapière au poing, les trois crièrent:

—Sus à Pardaillan!

Fausta sourit. Et, sûre d'eux, elle se tourna vers Bussi.

—Le sire de Bussi-Leclerc se croit-il trop grand seigneur pour entrer au service de la princesse Fausta?

—Madame, fit vivement Bussi, croyez bien que je serais fort honoré d'entrer à votre service.

—Dans une entreprise contre Pardaillan, le concours d'une épée telle que la vôtre serait d'un appoint précieux. Faites vos conditions vous-même.

Bussi-Leclerc se leva. D'un geste violent il tira sa dague, et, avec un accent de haine furieuse, il gronda:

—Madame, pour avoir la joie de plonger ce fer dans le coeur de Pardaillan, je donnerais, sans hésiter, non seulement ma fortune jusqu'au dernier denier, mais encore mon sang jusqu'à la dernière goutte... Mon concours vous est donc tout acquis... Plus tard, madame, j'accepterai les offres gracieuses que vous voulez bien me faire. Pour le moment, et pour cette entreprise, il vaut mieux que je garde mon indépendance.

—Quand vous croirez le moment venu, monsieur, vous me trouverez dans les mêmes dispositions à votre égard.

—En attendant, madame, dit-il, souffrez que je sois le chef de cette entreprise... Ne vous fâchez pas, messieurs, je ne doute ni de votre zèle ni de votre dévouement, mais vous agissez pour le compte de madame, tandis que j'agis pour mon propre compte, et, quand il s'agit de sa haine et de sa vengeance, Bussi-Leclerc, voyez-vous, n'a confiance qu'en lui-même.

—Avez-vous un plan tracé, monsieur de Bussi? demanda Fausta.

—Très vague, madame.

—Il faut cependant que Pardaillan meure... le plus tôt possible, insista Fausta en se levant.

—Il mourra! grinça Bussi avec assurance.

Fausta interrogea du regard les trois ordinaires qui grondèrent.

—Il mourra!

—Allez, messieurs, dit Fausta en les congédiant avec un geste de souveraine.

Dès qu'ils furent dans la vaste salle qui leur servait de dortoir, le premier soin des trois ordinaires fut d'éventrer leurs sacs, et d'aligner les piles d'or et d'argent avec des airs de jubilation intense.

—Trois mille livres! exulta Montsery en faisant sauter dans sa main une poignée de pièces d'or. Jamais je ne me suis vu si riche!

—Le service de Fausta est bon!

—M'est avis que nous ne tenons pas encore la gratification, murmura Chalabre en hochant la tête.

Et Montsery, exprimant tout haut ce qu'il pensait tout bas:

—C'est dommage!... Il me plaisait, à moi, ce diable d'homme!

—C'est pourtant ce même homme que nous devons attaquer...

—Que veux-tu, Montsery, on ne fait pas toujours ce qu'on veut.

—Et, puisque la mort de Pardaillan doit nous assurer l'abondance et la prospérité, ma foi! tant pis pour Pardaillan! décida Sainte-Maline.




XVI

LE CAVEAU DES MORTS VIVANTS

Lorsque Pardaillan, après avoir quitté Espinosa, se trouva de nouveau dans le couloir, il se secoua et, avec un soupir de soulagement:

«Ouf! Me voilà enfin sorti de ce cabinet savamment machiné, certes, mais qui manquait vraiment trop de sécurité avec ses chausse-trapes et ses planchers à bascule... Ici, du moins, je sais où je pose le pied.»

Et, de son coup d'oeil si prompt et si sûr, étudiant le terrain autour de lui:

—Hum! C'est bientôt dit! Qui me prouve que ce couloir n'est pas machiné comme le cabinet d'où je sors? De quel côté aller?

—De quel côté sortir? A droite ou à gauche?... Ce brave monsieur Espinosa aurait bien pu me renseigner... Si je retournais lui demander mon chemin?

Pardaillan esquissa un geste pour rouvrir la porte. Mais il réfléchit:

«Ouais! Ne vais-je pas me remettre bénévolement dans la gueule du loup?... Pourquoi souriait-il de si étrange façon quand je l'ai quitté?... Je n'aime pas beaucoup ce sourire-là... Peut-être serait-il prudent de ne pas trop se fier à la bonne foi de ce prêtre... Voyons! je suis venu par la droite, continuons par la gauche... Que diable! j'arriverai toujours quelque part!»

Ayant ainsi décidé, il se mit résolument en route, aux aguets, la main sur la garde de l'épée bien dégagée, prête à jaillir du fourreau à la moindre alerte.

Le corridor dans lequel il se trouvait était très large. C'était comme une artère centrale à laquelle venaient aboutir une multitude de voies transversales plus étroites. Quelques rares fenêtres jetaient, par-ci par-là, une nappe de lumière tamisée par les vitraux multicolores, en sorte que ces couloirs étaient, dans leur plus grande étendue, plutôt sombres ou même complètement obscurs.

Au bout d'une cinquantaine de pas, le couloir central tournait brusquement à gauche. Pardaillan avait franchi la plus grande partie de la distance sans encombre, lorsqu'en approchant du tournant il entendit le bruit d'une troupe nombreuse en marche.

Par malchance, juste à cet endroit, se trouvait une fenêtre. Impossible de passer inaperçu. Il s'arrêta.

Au même instant, un commandement bref se fit entendre:

—Halte!

Un silence de quelques secondes. Suivi du bruit des armes posées à terre, un brouhaha de conversations bruyantes, des allées et venues, les différents bruits particuliers à une troupe qui s'installe.

«Diable! pensa Pardaillan, ils vont camper ici?»

Il réfléchit un instant, puis eut un de ces gestes résolus qu'il avait dans les circonstances graves et murmura:

«C'est ici que nous allons voir ce que vaut la parole de M. le grand inquisiteur de toutes les Espagnes... Allons!...»

Et il reprit sa marche en avant, sans se presser.

A peine avait-il fait quelques pas, qu'un groupe d'hommes d'armes déboucha dans le couloir. Ces hommes ne parurent pas remarquer la présence du chevalier. Riant et plaisantant, ils s'approchèrent de la fenêtre, s'assirent en rond sur les dalles et se mirent à jouer aux dés.

Comme il allait tourner à gauche, Pardaillan se heurta à un deuxième groupe qui s'en allait rejoindre le premier, soit pour se mêler à la partie, soit pour y assister en spectateur. Pardaillan passa au milieu des soldats, qui s'écartèrent devant lui sans faire la moindre remarque.

«Allons, pensa-t-il, décidément, ce n'est pas à moi qu'ils en veulent!»

Cependant, comme le couloir dans lequel il venait de s'engager était occupé par une dizaine d'hommes qui paraissaient s'établir là comme pour y camper, ainsi qu'il l'avait pensé, tout en poursuivant son chemin d'un air très calme, le chevalier se tenait prêt à tout.

Il avait déjà dépassé le groupe sans que nul fît attention à lui. Il n'y avait plus devant lui qu'un soldat qui s'était arrêté et, accroupi sur les dalles, paraissait très attentionné à réparer une de ses chaussures.

Pardaillan sentit la confiance lui revenir.

Il se trouvait presque à la hauteur du soldat accroupi. Alors il entendit une voix murmurer:

—Tenez-vous sur vos gardes, seigneur... Évitez les rondes... on veut vous prendre... Surtout ne revenez jamais en arrière, la retraite vous est coupée...

Pardaillan, qui allait dépasser le soldât, se retourna vivement pour lui répondre, mais déjà l'homme s'était élancé et rejoignait ses camarades en courant.

«Oh! oh! pensa le chevalier qui se hérissa, je me suis trop hâté de faire amende honorable... Qui est cet homme, et pourquoi me prévient-il?... A-t-il dit vrai?... Oui, morbleu! voici les hommes qui s'alignent et me barrent le chemin... Un, deux, trois, quatre, cinq rangs de profondeur, tous armés de mousquets... Malepeste! M. Espinosa fait bien les choses, et, si je me tire de là, ce ne sera vraiment pas de sa faute!»

Il s'éloigna à grands pas en grommelant:

«Eviter les rondes!... C'est plus facile à dire qu'à faire... Si seulement je connaissais la structure de ces lieux!... Quant à revenir en arrière, je n'aurais garde de le faire...»

Le couloir dans lequel il se trouvait était redevenu sombre et, comme cette demi-obscurité le favorisait, il avançait d'un pas souple et allongé, évitant de faire résonner les dalles, pas trop inquiet, en somme, bien que sa situation fût plutôt précaire.

Tout à coup un bruit de pas, devant lui, vint l'avertir de l'approche d'une nouvelle troupe.

«Une des rondes qu'il me faut éviter», murmura-t-il en cherchant instinctivement autour de lui.

Au même instant la ronde déboucha d'un couloir transversal et vint droit à lui.

«Me voici pris entre deux feux!» songea-t-il.

En regardant attentivement il aperçut, sur sa gauche, une embrasure; d'un bond, il se jeta dans ce coin d'ombre plus épaisse et s'appuya à la porte qui se trouvait là.

Or, comme il tâtait de la main pour se rendre compte, il sentit que la porte cédait. Il poussa un peu plus et jeta un coup d'oeil rapide par l'entrebâillement: il n'y avait personne. Il se glissa avec souplesse, repoussa vivement la porte sur lui et resta là, l'oreille tendue, retenant son souffle. La ronde passa. Pardaillan eut un soupir de soulagement. Et, comme le bruit de pas s'était perdu au loin, il voulut sortir et tira la porte à lui: elle résista. Il insista, chercha: la porte qu'il avait à peine poussée, actionnée par quelque ressort caché, s'était fermée d'elle-même et il lui était impossible de l'ouvrir.

«Diable! murmura-t-il, voilà qui se complique.»

Sans s'obstiner, il abandonna la porte et inspecta le réduit qui l'avait abrité momentanément.

C'était une espèce de cul-de-sac. Il y faisait très sombre, mais le chevalier, qui, depuis sa sortie du cabinet d'Espinosa, marchait presque constamment dans une demi-obscurité, y voyait suffisamment pour se rendre compte de la disposition des lieux. En face la porte il distingua un petit escalier tournant.

«Bon! songea-t-il, je passerai par là... je n'ai d'ailleurs pas le choix.»

Résolument il s'engagea dans l'escalier fort étroit et monta lentement, prudemment. L'escalier émergeait du sol sans rampe et aboutissait à une sorte de vestibule. Sur ce vestibule, trois portes, une de face, l'autre à droite, la troisième à gauche de l'escalier.

D'un coup d'oeil, Pardaillan se rendit compte de cette disposition. Il eut une moue significative et murmura:

«Si ces portes sont fermées, me voilà pris comme un rat dans une souricière.»

Comme en bas, comme dans les couloirs, il se trouvait plongé dans une demi-obscurité qui, jointe à un silence funèbre, commençait à peser lourdement sur lui. Il regrettait presque d'avoir écouté l'homme qui lui avait conseillé d'éviter les rondes. Il se secoua pour faire tomber cette impression de terreur qui s'appesantissait sur lui. Il allait se diriger au hasard vers l'une des trois portes, lorsqu'il crut entendre un murmure étouffé sur sa gauche. Il changea de direction, s'approcha et entendit distinctement une voix qui disait:

—Eh bien, que fait-il?

«Espinosa! songea Pardaillan qui reconnut la voix. Voyons ce qui se trame là derrière.»

Et, l'oreille collée contre la porte, il concentra toute son attention.

Une deuxième voix inconnue répondait:

—Il erre dans le dédale des couloirs où il est perdu.

«Cornes du diable! gronda Pardaillan, ceci me concerne à n'en pas douter. Si je me tire de ce mauvais pas, vous paierez cher votre trahison, monsieur Espinosa.»

De l'autre côté de la porte, la voix de Espinosa reprenait sur ce ton bref et impérieux qui lui était habituel:

—Les troupes?

—Cinq cents hommes, tous armés de mousquets, occupent cette partie du palais. Des postes de cinquante hommes gardent toutes les issues. Des rondes de vingt à quarante hommes sillonnent les corridors dans tous les sens, fouillent toutes les pièces. Si l'homme se heurte à l'une de ces rondes ou à l'un de ces postes, une décharge générale le foudroie...

«Tête et ventre! rugit Pardaillan exaspéré, c'est ce qu'il faudrait voir!»

Et, dans sa tête, avec l'instantanéité de l'éclair, le plan d'évasion se dessinait net et précis, d'une simplicité remarquable: entrer brusquement, saisir Espinosa, lui mettre la pointe de l'épée sur la gorge et lui dire:

—Vous allez me conduire à l'instant hors de ce coupe-gorge ou sinon, foi de Pardaillan, je vous étripe avant que d'être broyé moi-même!

Tout cela n'était qu'un jeu, mais, pour l'accomplir, il fallait que la porte ne fût pas fermée à clef.

Cependant, Espinosa donnait ses ordres:

—Il faut l'acculer à la salle des tortures et l'obliger à y pénétrer.

—C'est facile, monseigneur, fit la voix inconnue: l'homme est bien obligé de passer par les voies que nous laissons libres devant lui.

«La torture! rugit Pardaillan flamboyant de colère, la pensée est digne de ce prêtre doucereux et félon. Mais, par Pilate! Il ne me tient pas encore!»

Et, en disant ces mots, il appuya l'épaule contre la porte, s'arc-bouta solidement et, comme il allait pousser de toutes ses forces, il étouffa une clameur de joie et de triomphe. La porte qu'il avait crue fermée ne l'était pas. Il n'eut qu'à la pousser et se rua dans la pièce.

Elle était vide.

D'un coup d'oeil rapide, il en fit le tour: il n'y avait aucune issue visible autre que celle par où H venait de pénétrer. Elle était sans meubles, froide, obscure.

Dès qu'il vit la pièce absolument vide, Pardaillan se rappela avec quelle facilité la porte du bas s'était si énigmatiquement et si mal à propos fermée sur lui.

«Si celle-ci se ferme toute seule sur moi, je suis perdu!» songea-t-il.

Et, en même temps, d'un bond, il sortit plus vite qu'il n'était rentré. Et, dès qu'il fut revenu dans le vestibule, la porte, mue par un mécanisme invisible, se referma d'elle-même.

«Il était temps!» murmura Pardaillan en passant la main sur son front où pointait la sueur de l'angoisse.

Il s'appuya contre la porte pour se rendre compte. Elle était bien close et paraissait assez solide pour résister à un assaut.

Machinalement, il jeta les yeux autour de lui et demeura stupéfait: il ne se reconnaissait plus.

L'escalier tournant avait disparu. Le trou béant par où il était entré était comblé. L'instant d'avant il y avait trois portes, maintenant il n'y en avait plus que deux: celle sur laquelle il s'appuyait encore et celle qui aurait dû se trouver en face de l'escalier.

Si solide que fût le cerveau de Pardaillan, il commençait à sentir l'affolement le gagner. Il avait beau se raidir, il sentait peu à peu l'horreur le pénétrer.

Ajoutez qu'il était à jeun, et que, depuis des heures peut-être, il errait ainsi, pourchassé et traqué de couloir en couloir.

S'il y avait danger de mort, il n'y avait pas à en douter, et ce n'est pas cela qui était fait pour l'effrayer. Mais où était ce danger? En quoi consistait-il?

«On savait donc que j'étais là, aux écoutes? grommelait le chevalier. Et que me veut-on, décidément? M'obliger à me réfugier dans la chambre des tortures? Le scélérat qui parlait ici tout à l'heure a justement observé: l'homme sera bien obligé de passer par les voies que nous laisserons libres devant lui!»

Et, avec cette froide raillerie qui ne l'abandonnait jamais, même dans les passes les plus périlleuses:

«L'homme, c'est moi! L'homme!... Il ne lui suffit pas d'assassiner les gens, il faut encore qu'il les injurie!...»

Il demeura un moment rêveur et murmura:

«La chambre des tortures! Eh bien, soit, allons voir ce qui nous attend dans cette salle!»

Et, d'un pas rude, il se dirigea vers la porte, bien certain de la trouver ouverte.

«Pardieu! ricana-t-il en voyant qu'elle cédait sous sa pression, puisque je dois passer par là!»

Il franchit le seuil, et, une fois de plus, il se trouva dans un couloir. Et toujours la même demi-obscurité, le même silence...

Pardaillan était habitué à se dompter, et d'ailleurs il s'était trouvé déjà à plus d'une aventure périlleuse. Il avait mis l'épée à la main et il allait d'un pas ferme et tranquille, mettant une sorte d'orgueil à conserver une allure de sang-froid. Mais, de l'effort qu'il faisait, il sentait la sueur couler de son front à grosses gouttes, et son coeur battait la chamade pendant qu'il se disait:

«Voici ma dernière aventure. Pour cette fois, le diable lui-même ne saurait, je crois, me tirer de ce mauvais pas!»

Il avait déjà parcouru un assez long chemin, tournant et retournant sans cesse, et sans s'en douter, dans les mêmes couloirs, qui s'enchevêtraient comme à plaisir, sondant les coins d'ombre plus épaisse, tâtant le sol avant de poser le pied, cherchant toujours, sans la trouver, une sortie à ce fantastique labyrinthe où il errait éperdument.

Tout à coup, sans qu'il pût discerner d'où elle venait, devant lui, dans l'ombre, il devina, plutôt qu'il ne la vit, une nouvelle troupe qui, silencieusement, venait à sa rencontre. Il s'arrêta et écouta attentivement.

«Ils sont au moins une trentaine, pensa-t-il, et il me semble voir briller les fameux mousquets dont la décharge doit me foudroyer.»

D'un geste rapide, il assujettit son ceinturon, s'assura que la dague était bien à sa portée et se ramassa, étincelant, prêt à bondir, retrouvant instantanément tout son sang-froid, puisqu'il n'avait plus devant lui que des êtres de chair et d'os comme lui.

«Il faut en finir, gronda-t-il, je charge!... Que diable! je trouverai, bien moyen de passer!»

Il allait bondir et charger, ainsi qu'il avait dit; il s'arrêta net: derrière lui, surgie il ne savait d'où, une autre troupe s'avançait à pas de loup. Une fois encore, il était pris entre deux feux.

«Eh bien, non! réfléchit Pardaillan, ce serait folie pure! Mortdiable! il ne s'agit pas de se faire tuer stupidement... il faut sortir vivant d'ici!...»

Il chercha autour de lui et vit, sur sa gauche, toujours une embrasure.

«Parbleu! grogna-t-il, puisque je dois aboutir à la chambre de torture, je pensais bien qu'on m'aurait ménagé une de ces voies dans lesquelles je dois passer.»

Et, avec un sourire railleur, il poussa la porte qui céda, ainsi qu'il l'avait prévu. Il pensait que les gens d'armes allaient passer sans s'arrêter. Il repoussa rageusement la porte en maugréant:

«En voilà encore une que je ne pourrai plus ouvrir!»

La porte poussée violemment claqua, mais ne se ferma pas.

«Tiens! s'étonna Pardaillan, elle reste ouverte, celle-là! Qu'est-ce que cela veut dire?»

Comme pour le renseigner, une voix cria soudain:

—Nous le tenons! il est entré là!

Au même instant, il entendit une galopade désordonnée.

«Ah! ah! pensa Pardaillan, cette fois-ci, ces braves vont m'attaquer. Bataille! soit; aussi bien j'aime mieux cela que tout ce mystère.»

Tout en monologuant de la sorte, Pardaillan ne perdait pas son temps et inspectait les lieux.

«Encore un cul-de-sac! s'exclama-t-il. Au fait, c'est peut-être toujours le même qui change d'aspect et où je suis ramené sans m'en douter.»

Dans ce cul-le-sac, il ne vit rien qu'un énorme bahut placé justement à côté de la porte. Sans perdre un instant, il le poussa devant la porte. Il était temps; la même voix qui s'était déjà fait entendre disait en frappant la porte:

—Il est là! Je l'ai vu se glisser.

—Enfoncez la porte, commanda une autre voix impérative, nous le tenons!

—Pas encore! railla Pardaillan, campé devant le bahut.

Les coups commencèrent à ébranler la porte et, en même temps, des rires, des plaisanteries, des menaces éclataient. Le chevalier comprenait parfaitement que, dans le cul-de-sac obscur, il lui serait impossible de tenir tête à cinquante ou soixante assaillants. Tout ce qu'il pouvait espérer, lorsque le bahut serait tombé—ce qui ne pouvait tarder—était d'en découdre quelques-uns. Mais il devait fatalement succomber sous le nombre. Il continuait donc de chercher instinctivement par où il pourrait battre en retraite. Comme il jetait autour de lui des regards scrutateurs, ses yeux tombèrent sur l'emplacement occupé précédemment par le bahut. D'un bond, il fut sur l'endroit et vit, là, une ouverture que le bahut servait à dissimuler sans doute, et qu'il n'avait pas remarquée au premier abord. Il se pencha. C'était encore un petit escalier qui s'enfonçait dans le sol.

Pardaillan réfléchit une seconde:

«Puisque c'est par là qu'on veut que je passe, passons», décida-t-il sur-le-champ.

Et il s'engagea dans l'étroit escalier tournant. Il descendit à tâtons et compta soixante marches, au bout desquelles il se trouva dans un étroit souterrain plongé dans une obscurité complète, et si bas qu'il fut forcé de se courber. A tâtons, toujours, il fit une vingtaine de pas, assez surpris de n'être pas poursuivi, A ce moment, il entendit derrière lui un bruit assez semblable au grincement d'une grille poussée violemment. Il se retourna, et ses bras tendus heurtèrent en effet, une grille qui venait de se fermer sur lui.

«Une herse, murmura Pardaillan. On ne veut pas me poursuivre... mais on ne veut pas non plus que je revienne sur mes pas.»

La situation du chevalier, traqué dans les couloirs du haut, était brillante comparée à celle dans laquelle il se trouvait maintenant. En haut, il pouvait aller et venir, en se tenant droit, dans des couloirs spacieux, il y voyait suffisamment pour se diriger, et il respirait un air qui sentait bien un peu le moisi, à la vérité, mais qui, somme toute, était encore respirable. Ici, les choses changeaient d'aspect.

Plus de dalles propres et luisantes d'abord. Un sol fangeux et gluant, semé de flaques dans lesquelles il s'enfonçait jusqu'à la cheville. Ici, plongé dans des ténèbres épaisses, il était obligé d'aller à tâtons et de se tenir courbé en deux. A chaque instant, il sentait le répugnant contact d'animaux immondes, qui fuyaient sous ses pas.

Pour comble d'infortune, son estomac hurlait la faim, et la fatigue de ces interminables marches et contre-marches commençait à se faire cruellement sentir, et cependant il ne voulait pas s'arrêter.

Tout lui semblait préférable à ce frisson qui s'emparait de lui dès qu'il séjournait.

De l'angoisse, il passait maintenant à la fureur.

Il était furieux contre Espinosa qui manquait odieusement à sa parole et lui infligeait ce singulier supplice d'une chasse abominable où il jouait le rôle du gibier aux abois. Et cela seul lui faisait présumer ce qui l'attendait dans la salle des tortures, terme mortel de cette course affolante où tout se terminerait pour lui dans les raffinements de quelque supplice monstrueux.

Il était furieux contre Fausta. cause initiale de tout ce qui lui advenait. Enfin, il était furieux contre lui-même, se reprochant amèrement son manque de résolution, exaspéré à tel point que, pour un peu, il se fût accusé de couardise, cherchant, très sincèrement, à se persuader qu'il aurait dû foncer sur les hommes d'armes et que tout, même la mort, était préférable à sa situation présente et surtout à ce danger inconnu qui le guettait et qui fondrait sur lui, quand il serait dans la salle des tortures.

Et, dans ce désarroi de ses pensées, au milieu de l'affolement, au plus fort de la fureur, une lueur d'espoir et de réconfort, en cette suprême constatation:

«Heureusement M. d'Espinosa, qui pense à tout et machine admirablement le guet-apens, a oublié de me faire désarmer. Mordieu! j'ai encore ma dague et ma rapière; avec cela je défie le sieur Espinosa de me livrer vivant à ses bourreaux!»

A ce moment il buta sur un obstacle. Il tâta du bout du pied: c'était la première marche d'un escalier.

«Faut-il monter? réfléchit-il. Ne vaudrait-il pas tout autant m'asseoir là et attendre la mort? Oui, mais la mort par la faim!»

Il frissonna longuement et:

«Non, par tous les diables! Tant qu'il me reste un souffle de vie, tant que j'aurai la force de tenir une arme, je dois me défendre. Montons!... Allons voir ce qui nous attend à la chambre des tortures.»

Il monta. L'escalier aboutissait à une salle voûtée, faiblement éclairée par un soupirail situé tout en haut de la voûte. Et ce pâle crépuscule, succédant aux ténèbres opaques dans lesquelles il s'était débattu, lui parut clair et joyeux comme un ciel radieux. Et, lui qui sortait d'une tombe, il aspira avec délices l'air tiède et moisi qui tombait du soupirail.

Il éprouva instantanément un peu de bien-être. Avec le bien-être, la confiance et le courage lui revinrent aussitôt.

Il secoua sur les dalles luisantes ses semelles lourdes des boues accumulées dans le souterrain et, avec un sourire de satisfaction, il s'écria tout haut, pour le plaisir d'entendre une voix humaine:

—A la bonne heure, mordieu! Ici, on respire, on y voit, on n'a pas à lutter avec les immondes bêtes qui m'assaillent en bas. Tête et ventre! il fait bon vivre!

Ayant ainsi philosophé, il étudia les lieux avec sa promptitude habituelle. Alors il pâlit et murmura:

«Ah! ah! me voici donc acculé en cette fameuse salle des tortures qui doit être pour moi la fin de tout!»

Sa physionomie prit l'expression hermétique et glaciale qu'elle avait au moment de l'action; et, de son oeil froid, il étudia plus minutieusement ce lieu patibulaire.

La salle était relativement propre. Jusque hauteur d'homme, les murs étaient revêtus de plaques de marbre blanc, elle était dallée de même marbre blanc, et de nombreuses rigoles, qui la sillonnaient dans tous les sens, servaient à l'écoulement du sang des malheureux sur qui la main de l'inquisiteur s'était appesantie.

Il y avait là, pendus à des crochets, posés à terre ou sur des tablettes, une collection complète de tous les instruments de torture en usage, et Dieu sait si l'époque était féconde en inventions de ce genre! Il y en avait même d'inédits. Pinces, tenailles, masses de fer, couteaux, haches de toutes dimensions et de toutes formes, réchauds, paquets de cordes, instruments bizarres et inconnus se trouvaient là, rangés méthodiquement et soigneusement entretenus.

L'escalier par lequel il avait pénétré là aboutissait de plain-pied à la salle. Il n'y avait pas de porte. C'était comme un trou noir qui se perdait dans la nuit opaque.

Presque en face de ce trou, trois marches et une porte bardée de fer, défendue par une serrure et deux verrous de dimensions extraordinaires.

Si cette porte se fût trouvée devant Pardaillan, au cours de sa fuite éperdue, il n'eût pas manqué d'aller à elle, avec la quasi-certitude de la trouver ouverte.

Mais Pardaillan était logique. Il savait qu'il devait aboutir là, il savait que cette salle d'horreur était le terme où il devait trouver la mort. Comment? Par quel moyen? Il n'en savait rien. Mais il l'avait dit lui-même: là était la fin de tout pour lui. Pardaillan était donc certain que cette porte était bien cadenassée, et qu'essayer de l'ébranler serait peine inutile. Par là sans doute viendraient le bourreau et ses aides, et qui sait? peut-être aussi Espinosa, désireux d'assister à son agonie.

Pardaillan haussa les épaules et dédaigna d'approcher la porte, de la visiter soigneusement. A quoi bon user ses forces en efforts superflus? Tout à l'heure il aurait besoin de toute sa vigueur pour tenir tête aux assassins.

Instruit par l'expérience, il marchait en sondant le terrain, craignant une surprise ou quelque coup de traîtrise que les machinations fantastiques dont il était la victime lui faisaient une nécessité de prévoir et de redouter. Il choisit dans le tas une lourde masse de fer garnie de pointes acérées; il prit en outre un couteau à lame courte et large—ceci pour le cas où sa dague et sa rapière viendraient à se briser dans le choc qu'il devinait imminent.

Il saisit un escabeau de chêne massif qui servait sans doute au bourreau, le traîna dans un angle, et, la rapière au poing, la dague et le couteau à la ceinture, la masse à portée de la main, il s'assit et attendit en établissant lui-même la situation.

«Ainsi, on ne pourra m'attaquer que de front!... A moins que ces murs ne s'écartent d'eux-mêmes pour permettre de m'assaillir par-derrière. Ainsi, du moins, je puis me reposer un instant... si on m'en laisse le temps.»

Combien de temps resta-t-il ainsi? Des heures, peut-être. Tant qu'il avait marché, le feu de l'action l'avait empêché de songer à la faim. Maintenant qu'il était immobile, elle se faisait impérieusement sentir. Sans doute aussi avait-il la fièvre, car une soif ardente le dévorait et le faisait cruellement souffrir.

Alors, pour la première fois, cette pensée atroce lui vint que, peut-être, Espinosa avait conçu cette idée vraiment diabolique de le laisser mourir de faim et de soif. Cette pensée lui donna le frisson de la malemort et il fut aussitôt sur pied en grondant:

«Par Pilate et Barrabas! il ne sera pas dit que j'aurai attendu stupidement la mort sans rien tenter pour l'éviter... Cherchons, mort-diable! cherchons!...»

Invinciblement, ses yeux se portaient sur la porte, dont l'aspect formidable l'avait tout d'abord rebuté, et il formula sa pensée à haute voix:

—Qui me dit qu'elle est fermée?... Pourquoi ne pas s'en assurer? Et, en parlant, il franchissait les trois marches, il était sur la porte. Les lourds verrous, soigneusement huilés, glissèrent facilement et sans bruit.

Le coeur lui battait à grands coups dans la poitrine; il examina la serrure. Elle était fermée et bien fermée.

Il tira vigoureusement à lui: la porte résista. Elle ne fut même pas ébranlée.

Alors, il lâcha la serrure pour examiner le chambranle et la gâche. Il étouffa un cri de joie.

Cette gâche était maintenue par deux vis à grosses têtes rondes. La dévisser n'était qu'un jeu; les instruments ne manquaient pas dans la chambre pour mener à bien cette opération.

Il eut tôt fait de trouver une lame qui lui servit de tournevis, et, tout en travaillant, il se disait:

«Pardieu! j'y suis!... les gens qu'on amène ici sont généralement enchaînés et escortés de gardes... sans cela on n'aurait pas commis l'imprudence de placer aussi maladroitement cette serrure... Espinosa a oublié ce détail... il a oublié que j'ai les mains libres... aussi, j'en profite.» En moins de temps qu'il ne faut pour l'écrire, les deux vis étaient arrachées. Au moment de tirer la porte à lui, il s'arrêta, la sueur de l'angoisse au front, et murmura:

«Et si elle est maintenue par des verrous extérieurs?...»

Mais, se secouant furieusement, il saisit à deux mains l'énorme serrure et tira à lui: la gâche tomba sur les marches, et la porte s'ouvrit.

Pardaillan s'élança avec un rugissement de joie délirante. En effet, il l'avait entendu, Espinosa voulait le forcer à entrer dans la chambre de torture; là, tout devait être fini. Or, pour une cause qu'il ignorait, nul n'était intervenu, ou peut-être Espinosa avait-il réellement pensé à le laisser mourir de faim dans ce cachot.

Or, il était sorti vivant de ce lieu d'horreur qui devait être son tombeau; il n'avait donc plus rien à redouter, les embûches de l'inquisiteur devaient s'arrêter là où il devait trouver la mort. Cela lui paraissait très clair. De là la joie puissante qui l'étreignait.

Avec un soupir de joie, il murmura:

«Allons, je commence à croire que je m'en tirerai!»

Il commença par repousser la porte et regarda autour de lui. Il se trouvait dans une façon de petit vestibule et il avait en face de lui une porte simplement poussée. Il la tira à lui et entra. Il se trouva alors dans une allée étroite, largement éclairée par un oeil-de-boeuf situé tout en haut, à droite.

«Ouf, s'écria joyeusement le chevalier, voici enfin le ciel! J'ai bien cru que je ne le verrais plus.»

En effet, ce n'était plus ici le jour tamisé d'un intérieur, c'était la lumière pleine, éclatante, qui pénétrait par là. Le tout était d'arriver jusque-là. Pour ce faire, Pardaillan chercha autour de lui, ce qu'il n'avait pas encore fait jusque-là, suffoqué qu'il était par la joie de revoir le ciel et la lumière.

«Oh! diable! fit-il en reculant, ce n'est pas gai!»

Effectivement, ce n'était pas gai! il était dans un caveau mortuaire. Surmontant sa répugnance, il se livra à un examen attentif de sa nouvelle prison.

Sur sa gauche se dressaient trois cases garnies toutes les trois de cercueils en plomb. Sur sa droite, il y avait trois cases, mais une seule, celle du bas, était garnie. Les deux autres béaient, attendant le dépôt funèbre qui devait leur être confié provisoirement.

Mais, ce qu'il y avait de bizarre, c'est que ces cases, au lieu d'être en maçonnerie, comme cela se pratique généralement, étaient en bois de chêne massif et lourd.

Pardaillan ne s'attarda pas à ce détail. Il eut un rire silencieux et, désignant les deux cases vides:

«Pardieu! Voilà une échelle toute trouvée pour atteindre cette lucarne.»

Sans hésiter, il posa le pied sur le cercueil du bas et se hissa jusqu'à la case du haut où il dut s'allonger tout de son long sur le ventre.

«Ça n'est pas précisément drôle, mais, enfin, je n'ai pas le choix et ce n'est vraiment pas le moment de faire la petite bouche», pensa-t-il.

L'oeil-de-boeuf était coupé par deux barreaux en croix. Pardaillan sortit la tête entre les barreaux et regarda. La vue donnait sur des jardins. Il mesura de l'oeil la hauteur et eut un sourire:

«Un saut magnifique.»

A droite de la lucarne, un mur. Non loin, deux fenêtres ogivales garnies de vitraux de couleurs à sujets religieux.

«La chapelle du palais! pensa Pardaillan. Aux barreaux, maintenant!»

Il se recula, se tassa le plus qu'il put pour allonger le bras et tâter les barreaux.

«Ils sont en bois!»

Et il se mit à rire de bon coeur. Cette fois, il était bien définitivement sauvé. Briser ce frêle obstacle, se laisser glisser, franchir le mur qu'il voyait là-bas, tout cela ne serait qu'un jeu pour lui. Il était maintenant plein de joie, de forces et de courage. Sa délivrance lui paraissait assurée, certaine, et il se voyait racontant cette fantastique aventure à son ami Cervantes.

Cependant il s'agissait maintenant de briser l'obstacle, qui ne résisterait pas longtemps à sa poigne vigoureuse.

Déjà il avait saisi le barreau à pleines mains et tirait de toutes ses forces, lorsqu'il sentit que quelque chose montait doucement sous lui, pesait sur sa gorge.

«Oh là! Qu'est ceci! j'étrangle...» nota-t-il et il rentra précipitamment la tête.

Au même instant ce quelque chose passa brusquement à un pouce de son visage. Il entendit un bruit sec, comme celui d'un couvercle qui se rabat, et il fut plongé dans une obscurité complète.

Il projeta vivement ses jambes à gauche pour descendre. Il heurta violemment une cloison.

Il voulut reculer, se soulever... Partout, il se heurtait à du bois dur comme du fer... Il se sentait pressé dans des cloisons épaisses et solides, basses et étroites, dans lesquelles il respirait péniblement, serré de toutes parts.

Pardaillan était enfermé vivant dans un cercueil.

Il eut un sourire atroce et ferma les yeux en songeant:

«Voilà donc la surprise que me ménageait Espinosa! Voici donc le piège final qu'il me tendait et dans lequel j'ai donné tête baissée comme un étourneau!»

Alors, le cercueil pivota lentement sur lui-même et, lorsqu'il s'immobilisa, une multitude de petites lumières scintillèrent soudain devant ses yeux éblouis.

Refoulant à force de volonté l'épouvante qui l'agrippait, Pardaillan chercha d'où venaient ces lumières.

Il vit qu'un petit judas ouvert était aménagé dans l'intérieur de sa boîte, à hauteur du visage.

«Monsieur d'Espinosa veut que je voie et que j'entende... Soit, regardons et écoutons.»

Et Pardaillan regarda. Et voici ce qu'il vit:

L'intérieur désert de la chapelle. Le choeur brillamment éclairé. Au milieu de l'allée centrale un catafalque autour duquel brûlaient huit cierges.

Avec cette intuition qui lui était particulière, Pardaillan devina que ce catafalque lui était destiné et qu'on allait porter là son cercueil.

Quatre moines taillés en athlètes surgirent de l'ombre et s'approchèrent du cercueil. Et voici ce que Pardaillan entendit:

—On va donc célébrer l'office des morts?

—Oui, mon frère.

—Pour qui?

—Pour celui qui est dans le cercueil.

—L'homme qui a passé par la chambre de torture?

—La chambre de torture, vous le savez, mon frère, n'est qu'un épouvantail destiné à attirer le condamné dans le caveau des morts vivants.

Au même instant une cloche se mit à sonner le glas. La porte de la chapelle du roi s'ouvrit à deux battants, et une longue théorie de moines, recouverts de cagoules blanches, cierges en main, entra, et, d'un pas lent et solennel, vint se ranger devant l'autel. Puis le bourreau, seul, tout rouge, qui vint se placer devant le catafalque.

Derrière le bourreau, des moines encore, recouverts de cagoules de toutes les couleurs, qui vinrent se ranger autour du catafalque jusqu'à ce que la petite chapelle fût pleine. Un prêtre, revêtu des habits sacerdotaux de deuil, monta à l'autel, flanqué de ses desservants et de ses enfants de choeur.

Les mugissements de l'orgue se déchaînèrent, se répandirent en volutes sonores sous les voûtes de la royale chapelle qu'ils emplirent d'une musique tour à tour plaintive et menaçante.

Alors, les moines rassemblés là, en un choeur formidable, entonnèrent le de Profondis.

Et l'office des morts commença. Pardaillan, fou d'horreur, glacé d'épouvanté, secoué du frisson mortel, Pardaillan, vivant, dut assister à son propre office des morts.

Il se raidit, se débattit, hurla, frappa des pieds et des poings les parois de son étroite prison.

Mais les sons de l'orgue couvrirent ses appels désespérés. Mais, lorsqu'il frappait plus fort, les moines, impassibles, mugissaient:

«Miserere nobis... Dies irae! Dies illa!»

Et, quand cet interminable office prit fin, les moines se retirèrent comme ils étaient venus: en procession lente et solennelle. Les desservants éteignirent les cierges de l'autel. Tout retomba dans le silence et la pénombre. Enfin, autour du catafalque, faiblement éclairé par quelques lampes d'argent qui tombaient de la voûte, il n'y eut plus que les quatre moines porteurs...

Pardaillan sentit ses cheveux se hérisser quand il entendit un de ces moines demander, avec une indifférence placide:

—La fosse de ce malheureux est-elle creusée?

—Il y a plus d'une heure qu'elle est prête.

—Alors, dépêchons-nous de le porter en terre, car voici qu'il est l'heure de souper.

Et Pardaillan sentit qu'on le soulevait, qu'on l'emportait. Alors, rassemblant toutes ses forces, la bouche collée contre le judas, il cria:

«Mais je suis vivant!... Sacripants, vous n'allez pas m'enterrer vivant!...»

Comme s'ils eussent été sourds, les quatre sinistres porteurs continuèrent imperturbablement leur route, le cahotant abominablement, n'apportant aucune précaution dans l'accomplissement de leur funèbre et abominable besogne, uniquement préoccupés qu'ils étaient de se rendre au plus vite au réfectoire.

Bientôt Pardaillan sentit un air plus frais caresser son visage, qu'il tenait obstinément collé contre le judas. Il se vit au grand air, dans un jardin, et il frissonna:

«Le cimetière!...»

Si l'office des morts lui avait paru d'une lenteur mortelle, la marche vers le trou suprême lui parut s'accomplir avec une rapidité fantastique. C'est qu'il espérait encore qu'un miracle s'accomplirait en sa faveur et il comprenait que, lorsqu'il serait dans le trou, que la terre pèserait sur lui lourde et glaciale, tout espoir de délivrance serait à jamais perdu. Il sentit qu'on le posait assez rudement sur un sol meuble.

Il perçut distinctement le glissement des cordes sous le cercueil qui fut soulevé, glissa doucement et tomba mollement au fond de la fosse.

Une voix de basse tonitrua:

«Requiescat in pace!»

Et la terre s'abattit lourdement sur lui. Alors Pardaillan s'abandonna. Et, avec une résignation où perçait encore et malgré tout une pointe de raillerie, il murmura:

«Cette fois-ci, me voici mort et enterré!»

Cet accès de désespoir ne dura pas longtemps. Presque aussitôt il se ressaisit et recommença à crier furieusement, à talonner le couvercle à grands coups, à se meurtrir les coudes et les épaules en s'efforçant de faire éclater les parois. Combien de temps s'écoula ainsi?

Il n'en eut pas conscience.

Et, comme, pour la centième fois peut-être, s'arc-boutant de toutes ses forces décuplées par le désespoir et la rage, il essayait de faire sauter le couvercle, tout à coup, au moment où il râlait, à bout de forces et de courage, sur une faible poussée de l'épaule, le couvercle s'ouvrit comme de lui-même, eût-on dit.

—Mort de tous les diables! hurla Pardaillan.

Il était livide, hagard, tremblant de fureur et d'horreur. Il respira à grands coups comme s'il n'eût pu rassasier ses poumons et passa machinalement sa main sur son front d'où coulaient de grosses gouttes de sueur. Il était à genoux au milieu de son cercueil et regardait autour de lui sans voir, avec des yeux de fou, ne pensant pas à fuir.

Il ne remarqua pas qu'il était dans un jardin et non dans un cimetière comme il l'avait cru. Il ne remarqua même pas que sa fosse n'avait presque pas de profondeur et que toute la terre qu'on avait jetée sur lui, à pleines pelletées, s'était, par suite de quelque agencement spécial, éparpillée à droite et à gauche, laissant le cercueil bien dégagé.

Il ne remarqua rien, il ne vit rien... qu'une chose:

C'est qu'il était vivant et libre, qu'il avait de l'air et de l'espace devant lui, et que, maintenant, enragé de vengeance, il était résolu à tordre le cou de ce scélérat d'Espinosa qui avait combiné le supplice sans nom qu'on venait de lui infliger, et que, sa bonne rapière au poing, bravant la mousquetade, il se sentait enfin de force à tenir tête à tous les sbires de l'inquisiteur.

Enfin, sa tête en feu un peu rafraîchie par l'air frais du soir—la nuit commençait à tomber—ayant retrouvé un peu de sang-froid, il escalada lestement la fosse et, à pas rudes et allongés, avec cette foudroyante rapidité de décision qu'il avait dans l'action, il se dirigea droit vers une porte dérobée située juste en face de lui.

Arrivé devant la porte, il tira sa rapière et brusquement il ouvrit. La porte donnait sur une cour occupée militairement par une compagnie d'hommes d'armes...

Pardaillan fit résolument deux pas en avant. Tout de suite il se heurta à l'officier de garde commandant la troupe, lequel, en le voyant, s'écria d'un air étonné:

—Monsieur de Pardaillan! D'où sortez-vous donc?

Pardaillan entendit-il ou n'entendit-il pas? Il ne comprit qu'une chose: c'est que l'officier ne cherchait pas à lui barrer le passage.

—Par où sort-on? répondit-il.

Au reste, sans attendre la réponse, il tourna à droite, au hasard, sans savoir, et s'éloigna à grands pas.

L'officier cria à son tour:

—Eh! monsieur de Pardaillan! pas par là!

Et, comme le chevalier continuait son chemin sans se tourner, sans se détourner d'un pouce, l'officier courut après lui, le saisit par le bras et dit, très poliment:

—Vous vous trompez, monsieur de Pardaillan, ce n'est pas par là qu'on sort... c'est par ici.

-Et, du doigt, il désignait la direction opposée.

—Vous dites, monsieur? hoqueta Pardaillan stupide d'effarement, ne sachant s'il rêvait où s'il était éveillé.

L'officier répondit paisiblement:

—Vous m'avez fait l'honneur de me demander où était la sortie. Je vous fais remarquer que vous vous trompez... La sortie est à gauche et non à droite.

—Ah! ça, monsieur, gronda Pardaillan qui se sentait devenir fou, vous n'êtes donc pas là pour m'arrêter?

—Quelle plaisanterie, monsieur, fit l'officier en souriant. J'ai, il est vrai, reçu l'ordre d'arrêter quiconque se présentera devant moi. Mais cet ordre ne concerne pas M. de Pardaillan!