Le chevalier regarda l'officier jusqu'au fond des yeux. Il vit qu'il était de bonne foi. Il rengaina aussitôt et, saluant à son tour l'homme qui lui parlait:
—Excusez-moi, monsieur, fit-il doucement, je crois que j'ai pris la fièvre... là... dans ces couloirs.
—Cela se voit, dit l'officier toujours souriant.
A ce moment, une voix, qu'il reconnut aussitôt, dit avec calme:
—Ne vous avais-je pas donné ma parole que vous pourriez sortir comme vous étiez entré?
—Espinosa! gronda Pardaillan. Mais d'où sort-il?
Le grand inquisiteur, en effet, paraissait avoir surgi de terre. Pardaillan s'approcha d'Espinosa jusqu'à le toucher et, les yeux flamboyants, avec ce calme glacial qui, chez lui, était l'indice d'une colère blanche réfrénée à force de volonté, il lui dit en plein visage:
—Vous arrivez à propos, monsieur! Il me semble que nous avons un compte à régler!
Espinosa ne broncha pas. Avec ce calme imperturbable qui lui était particulier, il reprit paisiblement:
—Si vous ne m'aviez pas fait l'injure de douter de cette parole, si vous aviez passé avec confiance au milieu des troupes, vous n'auriez pas vécu ces quelques heures de transes mortelles. C'est une leçon que j'ai voulu vous donner, monsieur. En même temps, c'est un avertissement. Rappelez-vous que, quoi que vous fassiez, quelles que soient les apparences, vous serez, dans cette ville immense, en mon pouvoir et dans ma main, comme vous l'avez été dans ce palais.
Et, avec un accent où perçait, comme malgré lui, une sorte d'intérêt:
—Croyez-moi, monsieur de Pardaillan, vous êtes l'homme des luttes épiques sous le soleil éclatant, face à face et les yeux dans les yeux. Rentrez chez vous, en France, monsieur de Pardaillan; ici vous serez broyé, et vraiment j'en aurais du regret, car vous êtes un brave.
Pardaillan allait répliquer vertement. Déjà Espinosa avait disparu sans qu'il eût discerné par où ni comment.
XVII
OU BUSSI-LECLERC VERSE DES LARMES
Pardaillan était entré dans le palais à neuf heures du matin. Quand il sortit, la nuit était venue.
Comme on était en été, à une époque où les jours sont encore longs, il calcula mentalement qu'il avait dû passer de huit à neuf heures à errer dans les couloirs et les souterrains dont trois ou quatre dans le cercueil.
«Je voudrais bien voir la figure que ferait M. Espinosa si on lui infligeait pareil supplice, maugréa-t-il en s'éloignant. La nasse métallique où m'enferma, l'an passé, la douce Fausta, comparée au se jour que je viens de faire, était un lieu de délices. Cordieu! l'horrible invention! Comment ne suis-je pas devenu fou?»
Il était livide, avec quelque chose de hagard au fond des prunelles, et il marchait en titubant comme un homme ivre.
Et, tout en se hâtant par les rues désertes et obscures, car la nuit était tout à fait venue, il bougonnait:
«C'est la faim qui m'affaiblit et me fait tituber ainsi. Maître Manuel, la perle des hôteliers d'Espagne, n'aura, je crois, jamais assez de provisions dans son auberge de la Tour pour apaiser ma fringale.»
Et il rédigeait mentalement un de ces menus à faire reculer Gargantua lui-même.
Si Pardaillan eût été moins affamé, moins déprimé physiquement, il se fût sans doute aperçu que, depuis sa sortie du palais, quatre ombres s'étaient attachées à ses pas et le suivaient à distance respectueuse avec une patience inlassable. Mais il ne rêvait pour le moment que ripaille et beuverie.
Si le chevalier ne remarqua rien, nous qui savons, nous avons pour devoir de renseigner le lecteur, et c'est pourquoi nous le prions de revenir quelques heures en arrière, au moment où Bussi-Leclerc quittait Fausta, bien décidé à occire Pardaillan.
Bussi-Leclerc était un maître en fait d'armes dont la réputation était solidement établie par plus de vingt duels où il avait toujours blessé ou tué son homme...
Cette réputation de maître invincible, c'était l'orgueil, la gloire, l'honneur de Bussi-Leclerc. Il y tenait plus qu'à tout. Pour maintenir intacte cette réputation, il eût sans hésiter sacrifié sa fortune, sa situation politique, sa vie et son honneur même. Or, cette réputation avait lamentablement sombré le jour où Pardaillan l'avait, comme en se jouant, désarmé devant témoins.
Désarmé! lui! Bussi-Leclerc l'invincible! Désarmé à plusieurs reprises! Il en avait pleuré de rage.
Cette mésaventure lui avait été d'autant plus douloureuse qu'à la suite de cette rencontre—la quatrième—qu'il était venu chercher si loin, il avait dû s'avouer à lui-même que jamais il n'arriverait à toucher ce diable d'homme qui, par surcroît, se faisait un malin plaisir de le ménager.
Pardaillan, c'était donc le déshonneur vivant de Bussi lui-même.
«Or, puisque Pardaillan—et que la foudre m'écrase à l'instant même si je sais pourquoi!—s'obstine à ne pas me meurtrir, il faut bien que ce soit moi qui le meurtrisse! rageait Bussi-Leclerc, en arpentant à grands pas sa chambre. Tête et ventre! mort du diable! il faudra que j'en arrive là, moi, Bussi!»
Bussi-Leclerc était un bretteur, un spadassin, un homme sans foi ni loi... mais il n'était pas un assassin!
Et c'était la pensée d'un assassinat qu'il traduisait par ces mots: «en arriver là», c'était cela qui l'enrageait, qui le faisait verdir de honte.
«Et pourtant, songeait-il en sacrant, pourtant je ne vois pas d'autre moyen.»
Et, peu à peu, cette idée d'un assassinat, contre laquelle il se révoltait, s'insinuait en lui. Il avait beau la chasser, elle revenait, tenace, tant et si bien qu'il finit par s'écrier:
«Eh bien, soit! descendons jusque-là s'il le faut!... Aussi bien, il ne m'est plus possible de continuer à vivre ainsi, et, tant que cet homme vivra, la pensée de mon déshonneur m'assassinera de rage! Allons!...»
En maugréant toutes sortes de jurons et de malédictions, il s'en fut chercher les trois ordinaires qu'il emmena incontinent.
Il était environ sept heures du soir lorsqu'ils arrivèrent à l'Alcazar, où Bussi s'informa.
—Je ne crois pas que M. l'ambassadeur de S. M. le roi de Navarre soit sorti, lui répondit l'officier qu'il interrogeait.
Bussi eut un tressaillement de joie, et il songea.
«Aurais-je cette bonne fortune de trouver la besogne faite. Si pourtant le maudit Pardaillan était proprement occis dans quelque recoin du palais!... Je n'en serais pas réduit à un assassinat, moi, Bussi!»
Frémissant d'espoir, il entraîna ses trois compagnons. Tous quatre se blottirent dans une encoignure de la place qu'on appelle aujourd'hui «plaza del Triumfo», et ils attendirent. Leur attente ne fut pas longue. Un peu avant huit heures, Bussi-Leclerc eut le chagrin de voir Pardaillan bien vivant traverser la place en titubant, ce qui arracha une imprécation à Bussi qui grinça.
«Par les tripes de messire Satan! non seulement ce papelard d'Espinosa l'a laissé échapper, mais encore il me semble qu'il l'a traité magnifiquement, car l'infernal Pardaillan me paraît avoir bu copieusement!»
Ils lui laissèrent prudemment prendre une certaine avance, puis ils se lancèrent à sa poursuite, se glissant le long des maisons, se faufilant sous les arcades.
Cependant, sans se douter de la poursuite dont il était l'objet, le chevalier s'était engagé sur les quais, lieu propice, s'il en fût, à l'exécution d'un mauvais coup. On eût pu croire qu'il cherchait à faciliter la besogne des assassins. La vérité est que, nouveau venu dans la ville, ne connaissant que ce chemin, Pardaillan, avec son habituelle insouciance du danger, n'avait pas cru devoir se mettre à la recherche d'un chemin plus sûr.
Or, comme il allait d'un pas qui se faisait plus ferme et plus assuré le long des quais encombres et déserts, une ombre, surgie d'un coin d'ombre, se dressa devant lui, et une voix glapit lamentablement:
—Por Christo crucificado, une limosna! (La charité, au nom du Christ crucifié!)
Tout autre que Pardaillan, à pareille heure et en pareil lieu, se fût prudemment écarté. Mais Pardaillan, en général, n'avait pas les idées préconçues de tout le monde. Il se fouilla donc vivement. Mais, ce faisant, par une habitude devenue chez lui comme une seconde nature, il étudiait d'un coup d'oeil pénétrant la physionomie du mendiant nocturne.
Ce mendiant, quoiqu'il se tînt courbé humblement, paraissait taillé en athlète. Il était couvert de haillons sordides. Une rude tignasse lui couvrait le front, cependant que le bas du visage était enfoui sous une épaisse barbe noire, inculte.
Il sembla au chevalier qu'il avait déjà vu quelque part ces yeux fuyants. Mais ce ne fut qu'une impression vague et fugitive. Cette physionomie rébarbative lui parut complètement inconnue de lui et il tendit une pièce d'or au mendiant ébloui qui se courba jusqu'à terre en égrenant tout son chapelet de bénédictions.
Pardaillan, son obole donnée, passa avec un geste de vague compassion. Dès que le chevalier eut tourné le dos, le mendiant se redressa brusquement.
Sa face humble et implorante, l'instant d'avant, paraissait maintenant terrible. Ses yeux étincelaient d'une joie sauvage et ses lèvres avaient ce rictus d'un fauve couvant sa proie. Son bras se leva dans un geste foudroyant, et une lame courte jeta dans la nuit une lueur blafarde.
Les quatre assassins à la piste virent le geste imprévu—geste mortel—du mendiant. Ils s'immobilisèrent, se tapirent dans l'ombre, témoins muets et haletants du meurtre qui allait s'accomplir sous leurs yeux. Et Bussi-Leclerc, dans un accès de joie délirante, hoqueta:
—Mort du diable! s'il nous débarrasse du Pardaillan, la fortune de ce mendiant est faite!
Au même instant, le chevalier pensait:
«Où diable ai-je vu ces yeux-là?... Et cette voix!... Il me semble l'avoir entendue déjà...»
Et, machinalement, il se retourna.
Le bras armé du mendiant ne retomba pas, il se courba plus bas que jamais et nasilla éperdument:
—Muchas gracias señor! (Grand merci, seigneur!)
Pardaillan n'avait rien remarqué. Il reprit sa route en haussant les épaules et murmura à part lui:
«Bah! tous ces mendiants se ressemblent ici!»
Bussi-Leclerc, lui, eut un juron furieux et gronda:
«Brute!... Il le laisse échapper!»
Et, toujours suivi des trois ordinaires, il reprit sa chasse, résolu à faire payer la déconvenue qu'il venait d'éprouver par une magistrale correction appliquée en passant au trop maladroit mendiant.
Mais il eut beau regarder et chercher dans l'ombre, le mendiant avait disparu comme par enchantement.
Pendant ce temps, Pardaillan avait dépassé la Tour de l'Or et s'était engagé dans la rue étroite et sombre où était située l'auberge de la Tour, dont il apercevait, non loin de là, le perron, faiblement éclairé.
«Il faut en finir!» grogna Bussi-Leclerc au paroxysme de la rage.
Pardaillan avançait insoucieusement. Derrière lui, Bussi, la dague au poing, allait d'un pas souple et silencieux. Quelques pas encore le séparaient de l'homme qu'il haïssait. Il se ramassa sur lui-même et, la dague levée, il franchit d'un bond la distance en rugissant:
—Enfin! je te tiens!
A cet instant précis, une voix jeune et vibrante cria dans le silence de la nuit:
—A vous, monsieur de Pardaillan! Prenez garde!.
Au même moment Bussi-Leclerc reçut une violente bourrade qui le fit trébucher dans son élan. Quant à Pardaillan, il s'était jeté brusquement de côté, en sorte que le coup, au lieu de l'atteindre entre les épaules, ne fit que l'effleurer au bras.
En même temps, un homme jeune se plaçait au côté du chevalier et le couvrait de sa rapière. Pardaillan reconnut aussitôt cet intrépide défenseur. Il eut un sourire moitié attendri et moitié railleur, et murmura en dégainant, sans se presser:
—Don César!
El Torero, car c'était bien lui qui venait d'arriver si fort à propos pour détourner le coup de poignard de Bussi, demanda avec une anxiété qui toucha profondément le chevalier:
—Vous n'êtes pas blessé, monsieur?
—Non, mon enfant, rassurez-vous!
Pendant ce bref dialogue, Montsery, Chalabre et Sainte-Maline, qui s'étaient laissé distancer par Bussi, accouraient l'épée haute. Bussi-Leclerc lui-même qui, emporté par son élan, était allé rouler sur les cailloux, se relevait en sacrant comme un païen et tous quatre, ils chargèrent avec ensemble.
Pardaillan avait, du premier coup d'oeil, reconnu à qui il avait affaire, et, en voyant les quatre charger, il dit tranquillement à don César:
—Adossons-nous contre cette maison... Ces braves ne seront pas tentés de nous prendre par-derrière.
La manoeuvre s'accomplit avec promptitude et décision et, lorsque les quatre foncèrent, ils trouvèrent deux pointes longues et acérées qui les reçurent sans faiblir.
Les choses se trouvaient changées, tout au désavantage des trois ordinaires et de Bussi, écumant. L'intervention soudaine et imprévue de don César faisait avorter piteusement leur coup.
En effet, les séides de Fausta n'ignoraient pas que Pardaillan, à lui seul, était parfaitement de force à les battre tous les quatre réunis. Ils savaient qu'ils ne pouvaient l'avoir que par coup de traîtrise.
Or, non seulement Pardaillan était maintenant sur ses gardes et leur faisait face avec sa vigueur accoutumée, mais encore, pour comble, voici qu'un inconnu venait bravement seconder les efforts de celui qu'ils croyaient tenir. Et le pis est que cet inconnu paraissait manier son épée avec une maîtrise incontestable.
Ces réflexions, plutôt mélancoliques, traversèrent comme un éclair le cerveau des quatre compagnons. Néanmoins, comme ils étaient braves, pas un instant la pensée ne leur vint d'abandonner la partie et ils attaquèrent fougueusement, résolus à se tirer très honorablement de ce mauvais pas ou à y laisser leur peau.
Cependant, de sa voix railleuse, Pardaillan disait:
—Bonsoir, messieurs!... Vous voulez donc me meurtrir un peu?
—Monsieur, fit Sainte-Maline en lui portant un coup droit, d'ailleurs paré avec une remarquable aisance, nous vous avons averti ce matin.
—C'est juste, monsieur, reprit Pardaillan, cette fois sans nulle raillerie, je me souviens... Je me souviens même si bien que, vous le voyez, je ne peux me résoudre à toucher des gentilshommes qui se sont comportés si galamment avec moi ce matin même.
En effet, chose incroyable, qui stupéfiait don César et faisait hurler Bussi, rouge de honte, Pardaillan ne rendait aucun coup. Il avait l'oeil à tout; son épée, qui paraissait animée d'une vie intelligente, se trouvait partout à la fois, mais c'était pour parer comme en se jouant et non pour attaquer. Et cela ne lui suffisait pas encore; après s'être rendu compte que don César était un second digne de lui, il lui disait de sa voix mordante:
—Cher ami, faites comme moi, ménagez ces messieurs, ce sont de braves gentilshommes.
Et le toréador, maintenant amusé, faisait comme lui, se contentait de parer, couvert d'ailleurs par l'épée étincelante et magique du chevalier qui trouvait moyen de parer même les coups destinés à son second qui, sans lui, eût été touché à deux reprises différentes.
Et Pardaillan ne disait pas un mot à Bussi. Il ne paraissait pas même l'avoir vu.
Ils étaient près du patio de l'auberge. Au bruit, la porte s'était ouverte. Cervantes était apparu dans l'entrebâillement. Il avait mis tout de suite l'épée à la main et avait voulu se ranger auprès de ses deux amis, mais le chevalier l'avait cloué sur place en disant paisiblement:
—Ne bougez pas, cher ami... Ces messieurs seront tôt lassés.
Et Cervantes, qui commençait à connaître Pardaillan, n'avait pas bougé. Mais il gardait l'épée à la main, prêt à intervenir à la moindre défaillance.
Et, à la lueur de la lune. Manuel, l'hôtelier, et des consommateurs accourus derrière Cervantes, assistèrent effarés à ce spectacle fantastique de deux hommes—d'un seul homme eût-on aussi bien pu dire, tant l'épée de Pardaillan se multipliait,—tenant tête à quatre forcenés, hurlant, jurant, sacrant, bondissant, frappant à droite, à gauche, de la pointe, du revers, des coups furieux, imperturbablement parés, jamais rendus.
Et, s'adressant à Chalabre, Sainte-Maline et Montsery:
—Messieurs, disait Pardaillan, de sa voix paisible, quand vous serez fatigués, nous arrêterons. Remarquez que je pourrais en finir tout de suite en vous désarmant l'un après l'autre. Mais ceci est une honte que je ne veux pas infliger à de galants hommes tels que vous.
Il faut dire, pour être juste, que les trois ordinaires, en continuant cet étrange combat, avaient compté que Pardaillan finirait par se piquer au jeu et rendrait enfin coup pour coup. Dès qu'ils virent qu'ils s'étaient trompés et que leurs adversaires s'obstinaient, leur ardeur se refroidit considérablement, et bientôt Montsery, qui, étant le plus jeune, était toujours le plus primesautier dans ses mouvements, abaissa son épée en disant:
—Mortdiable! je ne saurais continuer la lutte dans ces conditions.
Et il rengaina sans attendre l'assentiment de ses compagnons. Comme s'ils n'eussent attendu que ce signe, Chalabre et Sainte-Maline firent de même.
Pardaillan attendait sans doute ce geste, car il répondit gravement:
—C'est bien, messieurs.
Alors, alors seulement, il parut apercevoir Bussi qui ne désarmait pas, lui, et, écartant d'un geste don César, il marcha droit à l'ancien gouverneur de la Bastille. Et, tandis qu'il avançait avec un calme terrible, parant toujours, Bussi reculait. Et, en reculant, Bussi, les yeux exorbités fixés sur les yeux de Pardaillan, y lisait le sort qui l'attendait, et, dans son esprit en délire, il clama:
—Ça y est!... Il va me désarmer encore... toujours!...
Et cela lui parut inéluctable. Il comprit si bien que rien au monde ne saurait lui épargner cette dernière humiliation qu'il sentit son cerveau chavirer. Brusquement, il baissa la pointe de sa rapière et râla dans un sanglot atroce:
—Pas ça! pas ça!... Tout, hormis ça!...
Alors, Chalabre, Montsery, Sainte-Maline, qui n'aimaient pas Bussi-Leclerc, mais du moins rendaient hommage à sa bravoure, virent avec une émotion poignante le spadassin jeter lui-même son épée derrière lui et se ruer tête baissée sur la pointe de la lame de Pardaillan, en hurlant désespérément:
—Tue-moi!... Mais tue-moi donc!
Si Pardaillan n'avait écarté précipitamment son fer, c'en était fait de Bussi-Leclerc.
Alors, voyant que Pardaillan dédaignait de le frapper, Bussi-Leclerc, comme un fou, s'arracha les cheveux, se meurtrit la figure à coups d'ongles en criant:
—Oh! démon! il ne me tuera pas!...
Pardaillan s'approcha de lui et, avec un accent où il y avait plus de tristesse que de colère:
—Je ne vous tuerai pas, Leclerc, et pourtant j'en aurais le droit... A chacune de nos rencontres, vous avez voulu me tuer. Moi, j'ai toujours agi sans haine avec vous... Je me suis contenté de parer vos coups et de vous désarmer, ce que vous ne pouvez me pardonner. Je vous ai connu geôlier et j'ai été votre prisonnier. Je vous ai vu sbire et vous avez voulu me faire arrêter, sachant que ma tête était mise à prix. Aujourd'hui, vous avez descendu un échelon de plus dans l'ignominie et vous avez voulu m'assassiner, lâchement, par-derrière! Oui, certes, j'aurai le droit de vous tuer, Jean Leclerc! Mais ce serait vraiment trop simple... et, au surplus, je ne suis pas un assassin, moi! Mais, pour tant de férocité, unie à tant de félonie contre moi, qui ne vous avais jamais rien fait... si ce n'est d'exercer vos jambes... j'ai droit à plus et à mieux que le coup de dague que vous implorez. Or, ma vengeance, la voici: je vous fais grâce, Leclerc!... Mais, sachez-le bien, si vous aviez eu le courage d'affronter mon fer, si vous m'aviez combattu loyalement, vaillamment, comme un gentilhomme, cette fois-ci, je ne vous eusse pas désarmé et peut-être même vous eusse-je fait la grâce de vous toucher... Mais vous vous êtes désarmé vous-même, Leclerc, vous vous êtes dégradé vous-même... Restez donc ce que vous avez voulu être.
Pardaillan aurait pu continuer longtemps sur ce ton, mais Bussi-Leclerc en avait entendu plus qu'il n'en pouvait supporter. Bussi-Leclerc, qui s'était jeté courageusement sur le fer de Pardaillan, ne put endurer plus longtemps le supplice de ces injures débitées posément, d'une voix presque apitoyée. Il prit sa tête à deux mains, et, se martelant le front à coups de poing furieux, il s'enfuit en hurlant comme un chien qui hurle à la mort.
Quand il eut disparu, Pardaillan, se tournant vers les trois ordinaires, pâles et raides d'émotion, continua:
—Messieurs, parce que, me croyant en fâcheuse posture, vous avez eu, ce matin, la généreuse pensée de m'offrir vos services, je n'ai pas voulu, ce soir, vous traiter en ennemis et vous tuer, ainsi que je pouvais le faire. Mais, ajouta-t-il d'un ton plus rude et en fronçant le sourcil, mais n'oubliez pas que je me crois dégagé envers vous maintenant... Evitez, messieurs, de vous heurter à moi...
Les témoins de cette scène écoutaient avec un ébahissement profond cet homme extraordinaire qui, attaqué à l'improviste par trois braves, lesquels ne paraissaient certes pas manchots, osait leur dire en face, sans forfanterie, qu'il n'avait pas voulu les tuer. Et, ce qui redoubla leur ébahissement, ce fut de voir ces trois braves accepter ces paroles sans protester, car ils se contentèrent de saluer gracieusement.
—Au revoir, monsieur de Pardaillan!
—A vous revoir, messieurs, répondit Pardaillan, toujours grave.
Chalabre, Sainte-Maline et Montsery se prirent par le bras et s'éloignèrent en riant très fort, en plaisantant tout haut, ainsi qu'il était de bon ton pour des mignons.
Pardaillan, demeuré immobile, bientôt n'entendit plus rien. Alors il poussa un soupir mélancolique, haussa les épaules et, prenant le bras de don César:
—Allons souper, dit-il en l'entraînant vers l'auberge. Il me semble que vous devez avoir faim.
XVIII
DON CRISTOBAL CENTURION
Comme bien on pense, Pardaillan trouva l'hôtellerie sens dessus dessous. Manuel, l'hôtelier, Juana, sa fille, les servantes, tout ce monde, au bruit de la bataille, s'était empressé d'accourir et avait assisté à toute la scène.
Pardaillan avait un air qui faisait que, généralement, on se hâtait de le servir avec égards. Mais, ce soir-là, il ne put s'empêcher de sourire en voyant avec quelle célérité le personnel de l'auberge de la Tour, patron en tête, s'empressait de prévenir ses moindres désirs.
En un clin d'oeil, la table avait été dressée dans le coin le mieux abrité du patio, abondamment garnie de mets propres à aiguiser l'appétit, tels que: olives vertes, piments rouges, marinades diverses, saucissons et tranches de porc froid, flanqués d'un nombre imposant de flacons vénérables, aux formes diverses, proprement alignés en bataille, le tout d'un aspect fort réjouissant... surtout pour un homme qui, enterré vivant, avait pu penser que jamais plus il ne lui serait donné de se délecter à si appétissant spectacle.
Bien entendu, pendant ce temps, l'hôte, rué à ses fourneaux, s'activait en conscience et se disposait à envoyer l'omelette bien mordorée, les pigeons cuits à l'étouffée, les côtes d'agneau grillées sur des sarments bien secs, plus quelques bagatelles comme pâtés divers, tranches de venaison, truitons frits, arrosés d'un jus de citron. Enfin, pour couronner dignement le tout: le régiment des marmelades, compotes, gelées, confitures, pâtes de fruits divers, accompagnés des flans et tartes, renforcés par les fruits frais de la saison.
Tandis que le personnel de l'hôtellerie s'activait à son service, Pardaillan remplit trois coupes sans mot dire, invita d'un geste Cervantes et don César, vida la sienne, d'un trait, la remplit, et la vida une deuxième fois et, en reposant la coupe sur la table:
—Ah! morbleu! dit-il. Ce vin d'Espagne vous réchauffe le coeur et, par ma foi! j'en avais besoin.
—En effet, dit Cervantes qui l'observait avec une attention soutenue, vous êtes pâle comme un mort et paraissez ému... Je ne pense pourtant pas que ce soit le combat que vous venez de soutenir qui vous ait ainsi frappé... Il y a certainement autre chose.
Pardaillan tressaillit et regarda un instant Cervantes en face, sans répondre. Puis, haussant les épaules:
—Asseyez-vous là, dit-il en s'asseyant lui-même, et vous ici, don César.
Sans se faire autrement prier, Cervantes et don César prirent place sur des sièges. S'adressant à don César et faisant allusion à son intervention qui l'avait préservé du coup de poignard de Bussi:
—Je vous fais mon compliment, dit-il. Vous n'aimez pas, à ce que je vois, laisser traîner longtemps une dette derrière vous.
Le jeune homme rougit de plaisir, plus encore pour le ton et l'air affectueux dont ces paroles furent prononcées, que pour les paroles elles-mêmes. Et, avec cette franchise et cette loyauté qui paraissaient être le fond de son caractère, il répondit vivement:
—Ma bonne étoile m'a fait arriver à point pour vous éviter un mauvais coup, monsieur, mais je ne suis pas quitte envers vous; au contraire, me voici à nouveau votre débiteur.
—Comment cela, monsieur?
—Eh! monsieur, n'avez-vous pas paré pour moi plusieurs coups qui m'eussent indubitablement atteint... si vous n'aviez veillé sur moi!
—Ah! fit Pardaillan, vous avez remarqué cela?
—Nécessairement, monsieur.
—Ceci prouve que vous savez garder tout votre sang-froid dans l'action, ce dont je vous félicite vivement... Maintenant, si vous m'en croyez, attaquons toutes ces victuailles qui doivent être succulentes, si j'en juge par leur mine. Nous causerons en mangeant.
Et les trois amis commencèrent bravement le massacre des provisions accumulées devant eux.
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Pendant que Pardaillan répare ses forces épuisées par un long jeûne, et les émotions d'une journée si bien remplie, il nous faut revenir à un personnage dont les faits et les gestes sollicitèrent notre attention.
Nous voulons parier de cet étrange mendiant qui, en reconnaissance d'une aumône royale que lui avait généreusement faite le chevalier de Pardaillan, n'avait rien trouvé de mieux que de le menacer de son poignard, par-derrière, et s'était soudain évanoui. Le mendiant s'était tout simplement glissé entre les marchandises qui encombraient le quai, avait gagné une des nombreuses ruelles qui aboutissaient au Guadalquivir, et s'était élancé en courant dans la direction de l'Alcazar.
Arrivé à une des portes du palais, le mendiant dit le mot de passe et montra une sorte de médaille. Aussitôt, la sentinelle s'effaça respectueusement. Alors, d'un pas délibéré, il s'engagea dans le dédale des couloirs, qu'il paraissait connaître à fond, et parvint rapidement à la porte d'un appartement à laquelle il frappa d'une manière spéciale. Un laquais vint lui ouvrir aussitôt et, sur quelques mots que le mendiant lui dit à l'oreille, il s'inclina avec déférence, ouvrit une porte et s'effaça.
Le mendiant pénétra dans une chambre à coucher. Cette chambre était celle du dogue de Philippe II, don Inigo de Almaran, plus communément appelé Barba Roja, lequel, présentement, le bras droit entouré de bandes, se promenait rageusement, en proférant d'horribles menaces à l'adresse de ce Français, ce Pardaillan de malheur, qui lui avait presque démis le bras.
Au bruit, Barba Roja s'était retourné. En voyant devant lui une espèce de mendiant sordide, il fronça les sourcils, mais il reconnut le personnage.
—Cristobal! s'exclama Barba Roja. Enfin, te voilà!
Si Pardaillan se fût trouvé là, il eût reconnu dans celui que Barba Roja venait d'appeler Cristobal, le familier qu'il avait délicatement jeté hors du patio le jour de son arrivée à l'hôtellerie de la Tour.
Qu'était-ce donc que ce Cristobal? Le moment nous paraît venu de faire plus ample connaissance avec lui.
Don Cristobal Centurion était un pauvre diable de bachelier comme il y en avait tant à cette époque en Espagne. Jeune, intelligent, instruit, il avait résolu de faire son chemin et d'arriver à une haute situation. C'était plus facile à décider qu'à réaliser. Surtout lorsqu'on ne se connaît plus de père ni de mère et qu'on n'a été instruit et élevé que par la charité d'un vieil oncle, lui-même pauvre curé de campagne, dans un royaume où prêtres et moines sont légion.
Il commença d'abord par se décharger de ces vains scrupules qui sont l'apanage des sots et la pierre d'achoppement de tout ambitieux fermement résolu à réussir. L'opération se fit avec d'autant plus de facilité que les susdits scrupules n'encombraient pas précisément la conscience du jeune Cristobal Centurion. Devenu plus léger, il n'en demeura pas moins ce qu'il était avant, pauvre à faire pitié au Job, de biblique mémoire. Mais, comme les efforts louables qu'il avait faits pour délester sa conscience méritaient somme toute une récompense, le diable la lui donna en lui suggérant l'idée d'alléger son vieux curé d'oncle de quelques doublons que le brave homme avait parcimonieusement économisés en se privant durant de longues années, et qu'il avait précautionneusement enfouis dans une sûre cachette, non pas si sûre pourtant que le jeune drôle ne la découvrît après de longues et patientes recherches.
Muni de ce maigre pécule, subitement emprunté à la prévoyance avunculaire, le bachelier Cristobal, devenu don Cristobal Centurion, se hâta de gagner au large et se mit en quête de quelque puissant protecteur. Ceci était dans les moeurs de l'époque. Il y avait en ce temps un don Centurion que Philippe II venait de créer marquis de Estepa. Don Cristobal Centurion se découvrit incontinent une parenté indéniable—du moins elle lui parut telle—avec ce riche seigneur. Cristobal s'en fut le trouver tout droit et réclama de lui assistance. Le marquis de Estepa était un de ces égoïstes comme il y en a malheureusement trop. Il demeura intraitable. Et non seulement ce mauvais parent ne voulut rien entendre, mais encore il déclara tout net à son infortuné homonyme que, s'il s'avisait encore de se réclamer d'une parenté que lui, marquis de Estepa, s'obstinait à nier contre toute évidence, il ne se gênerait nullement de le faire bâtonner par ses gens.
La menace des coups de bâton produisit une impression pénible sur don Cristobal Centurion, et il s'aperçut alors qu'il s'était trompé et, qu'en effet, le seigneur marquis n'était pas de sa famille.
Durant quelques années, il continua de vivoter.
Il se fit soldat et apprit à manier noblement une épée. Puis il se fit détrousseur de grands chemins et il apprit à manier non moins noblement le poignard. Ayant acquis des notions sérieuses sur la manière de se servir convenablement d'à peu près toutes les-armes en usage à l'époque, il mit généreusement ses talents à la disposition de ceux qui ne les possédaient point; il vous délivrait de quelque ennemi acharné ou vengeait une offense mortelle, un honneur outragé.
Comme il continuait à étudier par plaisir, comme il était merveilleusement doué, il était devenu un vrai savant en philosophie, en théologie et en procédures de toutes sortes. Et, pour varier ses occupations et accroître quelque peu ses maigres ressources, il donnait une leçon à celui-ci, passait une thèse pour le compte de celui-là, écrivait un sermon pour le compte de tel prédicateur, ou encore rédigeait les plaidoiries de tel avocat.
Or, un jour, comme il cherchait dans ses souvenirs d'enfance—ce qu'il appelait: fouiller dans ses papiers de famille—il se rappela qu'une de ses arrière-cousines avait, autrefois, épousé le cousin de l'arrière-cousin de don Inigo de Almaran, personnage considérable, promu à l'honneur de veiller directement sur les jours de Sa Majesté catholique.
Don Centurion se dit que sa parenté était claire, évidente, palpable, et que l'illustre Barba Roja—qui, somme toute, faisait en haut de l'échelle sociale, et pour le compte du roi, ce que, lui, Centurion, faisait en bas, pour le compte de tout le monde—ne pouvait manquer de le comprendre et de le bien accueillir.
Il se trouva qu'en effet Barba Roja comprit admirablement le parti qu'il pourrait tirer d'un sacripant instruit et vigoureux, décidé à tout, capable de tenir tête au casuiste le plus subtil, en même temps capable de diriger et d'exécuter adroitement un coup de main.
Il lui apparut que, pour l'exécution de certaines expéditions mystérieuses qu'il entreprenait de temps en temps, soit pour le compte du roi, soit pour son propre compte, cet homme qui lui tombait du ciel serait le lieutenant idéal qu'il n'aurait jamais osé espérer.
Don Cristobal Centurion eut donc cette bonne fortune de se voir bien accueilli. Sa parenté fut reconnue sans discussion et son nouveau cousin le fit entrer d'emblée à la General Inquisicion suprema avec des appointements qui, pour si modestes qu'ils fussent, n'en parurent pas moins mirifiques au bravo.
Dire que don Centurion était tout dévoué à Barba Roja serait quelque peu exagérer. Une fois pour toutes, il s'était débarrassé de tout sentiment encombrant, et la reconnaissance était au nombre de ceux-là. Mais il était trop intelligent pour n'avoir pas compris que, tant qu'il ne se sentirait pas assez fort pour voler de ses propres ailes, il lui faudrait s'appuyer sur quelqu'un de puissant.
Ah! si quelqu'un de plus puissant s'était offert a l'employer, il n'eût pas hésité à lâcher et, au besoin, à trahir odieusement le confiant Barba Roja. Mais, comme nul ne songeait encore à se l'attacher, il restait momentanément foncièrement attaché à son cousin.
Tel était l'homme qui venait d'entrer chez Barba Roja au moment où le colosse vaincu tournait autour de sa chambre comme un fauve en cage.
—Eh bien? interrogea-t-il anxieusement.
Centurion haussa dédaigneusement les épaules et répondit d'une voix qu'il s'efforçait de rendre calme, mais où perçait, malgré lui, une sourde irritation:
—Eh bien, c'était prévu! Monseigneur le grand inquisiteur, pour des raisons que je ne saisis pas, a jugé bon de le laisser échapper.
—Sang du Christ!... Que la fièvre maligne étrangle le damné prêtre qui s'avise de jouer à la générosité!... Si cet homme vit, je reste déshonoré, et je perds la confiance du roi et je n'ai plus qu'à me retirer dans quelque cloître et y crever de honte et de macération!...
Ces paroles jetèrent la consternation dans l'âme du dévoué Centurion. La disgrâce du dogue de Philippe II entraînait sa déconfiture à lui. Aussi, fut-ce très sincèrement qu'il répondit non sans quelque mélancolie:
—J'entends bien, mon cousin. Mais vous exagérez quelque peu, à mon sens. Sa Majesté ne peut raisonnablement vous faire un crime d'avoir trouvé votre maître. A bien considérer les choses, j'estime que, dans votre malheur, vous avez encore du bonheur.
—Comment cela?
—Sans doute. Il aurait pu se faire que vous fussiez tombé sur un Espagnol désireux de vous supplanter auprès du roi, et vous eussiez été irrémissiblement perdu. Au lieu de cela, vous avez eu la bonne fortune de tomber sur un Français, et, qui mieux est, sur un ennemi de Sa Majesté. Vous voilà bien tranquille: celui-là ne cherchera pas à prendre votre place...
—Peut-être as-tu raison, dit Barba Roja. Mais, n'importe, il me faut une vengeance.
—Oh! pour cela, dit Centurion sous le sourcil duquel jaillit une lueur fauve, je suis de votre avis. Et, si vous avez une dent contre le Français, j'en ai une aussi, et d'une belle longueur, je vous en réponds...
—Enfin, l'as-tu vu? Où est-il? Que fait-il?
—Il doit être maintenant rentré à son hôtel où je suppose qu'il se restaure. Je l'ai vu et je lui ai parlé. A telle enseigne qu'il m'a fait l'aumône...
—Tu l'as vu! gronda Barba Roja, et...
—Je vous entends, mon cousin, dit Centurion avec un sourire livide. S'il a échappé, croyez bien que ce n'est pas le fait de ma volonté. Il faut croire qu'une providence veille sur lui, car, comme j'allais lui enfoncer le poignard que voici entre les deux épaules, il s'est retourné à point nommé et, diable! nous connaissons tous deux la force redoutable du sire. Je n'ai pas demandé mon reste, j'ai filé vivement, et me voici.
Et, avec une explosion de joie sauvage, il reprit:
—Nous le tenons, mon cousin! Je cerne l'auberge et je le prends mort ou vif, dusse-je démolir la bicoque.
—Bon! grogna Barba Roja, c'est cela... Prends autant d'hommes qu'il en faudra et cours, je le voudrais déjà voir les tripes au vent... Quel malheur que le scélérat m'ait à moitié désarticulé le bras!... Je n'aurais laissé à personne le soin de mener à bien cette affaire...
—Pour ce qui est de mener à bien la chose, dit Centurion avec une joie frénétique, vous pouvez vous en rapporter à moi.
—Il t'a fort mal accommodé, toi aussi.
Centurion hocha doucement la tête et, avec un calme sinistrement résolu:
—Dieu aidant, j'espère lui rendre avec usure ce qu'il m'a fait, dit-il. Mais la question n'est pas là... Vous m'aviez donné l'ordre de rechercher et de vous amener cette petite Giralda, pour laquelle vous êtes féru d'amour. Je vous ai obéi comme je le devais, et ce n'est certes pas ma faute si je n'ai pas réussi. Or, grâce à l'intervention de ce Pardaillan, qui ne respecte rien, j'ai échoué et j'ai été désavoué par mes supérieurs... mieux, j'ai été puni pour avoir agi sans ordres... L'ordre venait de vous, mais, comme vous n'avez pas jugé à propos de me couvrir, pensant que vous aviez de bonnes raisons pour agir ainsi, je n'ai écouté que mon dévouement pour vous et je me suis tu, et j'ai accepté la punition sans murmurer.
—En effet, dit Barba Roja, plutôt gêné, j'avais des raisons toutes spéciales pour ne pas me mêler à cette affaire. Mais, comme il n'est pas juste que tu aies été puni par ma faute, prends ceci.
Ceci était une bourse qui parut sans doute convenablement garnie au dévoué Centurion, car il eut une grimace de jubilation et, tout en serrant précieusement la bourse sous ses loques de mendiant, il dit en souriant:
—Qui peut m'assurer, mon cousin, qu'il ne m'arrivera pas avec ce Pardaillan ce qui m'est arrivé avec la Giralda? Que je réussisse, comme je l'espère, ou que j'échoue, qui me dit que Mgr d'Espinosa ne se fâchera pas? Si mon action contrarie ses projets, c'en est fait de moi.
—Enfin, fit Barba Roja impatienté, explique-toi clairement. Que veux-tu?
—Je veux, dit froidement Centurion, un ordre écrit de votre main, à seule fin d'être complètement couvert en cas où ce que je vais entreprendre ne serait pas du goût de Mgr le grand inquisiteur.
—N'est-ce que cela? Que ne le disais-tu plus tôt! fit Barba Roja en se dirigeant vers un cabinet d'ébène.
Mais, après avoir ouvert le meuble, il s'arrêta et, considérant piteusement son bras en écharpe:
—Au fait, dit-il, comment veux-tu que je m'y prenne pour écrire avec mon bras malade?
—Ventre de veau! murmura Centurion désappointé, c'est vrai, j'avais oublié le bras malade. Et pourtant, reprit-il avec froideur, pourtant, je n'agirai pas sans un ordre écrit.
—Diable! fit Barba Roja perplexe, comment faire en ce cas?
Centurion parut réfléchir un instant et soudain:
—Ne pourriez-vous faire signer cet ordre au roi?
Barba Roja haussa ses larges épaules.
—Me vois-tu, fit-il du bout des lèvres, allant dire au roi: «Sire, vous plairait-il de signer l'ordre de meurtrir le sire de Pardaillan?»
Tout à coup, en coulant en dessous un coup d'oeil sur Barba Roja, Centurion dit d'un air détaché:
—Il y aurait bien un moyen... Un blanc-seing!...
—Oh! fit-il, comme tu y vas! Sais-tu que ceux que j'ai ici portent la signature du roi?
—Je le sais... C'est justement ce qu'il faut.
—Sais-tu qu'avec un de ces parchemins on peut tuer?
—Cela n'en vaut que mieux.
—Sais-tu qu'avec un de ces parchemins, on peut échapper à toute sanction, on peut exiger main forte de toutes les autorités civiles ou religieuses?
L'oeil de Centurion eut une lueur aussitôt éteinte.
—Mon cousin, fit-il froidement, je vous ferai remarquer que le temps passe et qu'en tardant davantage nous courons le risque de trouver l'oiseau déniché.
Barba Roja eut un geste de fureur concentrée et, toujours hésitant, il murmura:
—Diable! un blanc-seing...
Alors, le voyant ébranlé. Centurion, de son air le plus indifférent:
—Au fait, vous avez peut-être raison. Somme toute, je ne suis pas pressé, moi. J'attendrai que vous soyez en état de me signer l'ordre...
—Barba Roja se décida brusquement...
—Me jures-tu de ne pas faire un mauvais usage de ce parchemin? fit-il.
—Eh! quel profit illicite voulez-vous qu'un pauvre diable comme moi puisse tirer de ce méchant carré de parchemin? Si encore c'était un bon sur le Trésor, je comprendrais... Mais ça!...
Barba Roja ouvrit un tiroir secret du cabinet. Il y prit un des blancs-seings dont il disposait pour l'exécution des ordres secrets du roi et le tendit à Centurion en disant:
—Tiens! tu me rendras ceci après l'expédition.
Centurion prit le parchemin d'un air très détaché, mais, si Barba Roja avait pu discerner l'éclair de triomphe qui s'alluma dans l'oeil du familier, nul doute qu'il ne lui eût arraché le redoutable papier.
Centurion enfouit le précieux parchemin sous ses loques et, se dirigeant vers la porte, il s'écria:
—A bientôt, mon cousin. Je n'ai pas un instant à perdre et cependant il me faut aller changer ce costume.
Déjà, Centurion avait ouvert la porte, lorsque Barba Roja, avec une timidité étrange chez ce colosse, murmura:
—Cristobal!...
Centurion repoussa la porte et attendit. Mais, voyant que Barba Roja, très embarrassé, ne pouvait se résoudre à parler, il lui dit avec cette brusque familiarité qu'il ne se permettait que dans le tête-à-tête:
—Les moments sont précieux, l'homme peut nous échapper. Voyons, videz votre sac une bonne fois.
—Cette jeune fille, fit le colosse en rougissant.
—La Giralda?... Voilà donc où le bât vous blesse, railla Centurion narquois.
—Ne pourrais-tu... si l'occasion se présente... faire d'une pierre deux coups?... reprit Barba Roja.
—Cela se peut faire, dit Centurion avec un mince sourire, si toutefois la jeune fille est à l'auberge...
—Tu es un bon parent, Cristobal, fit Barba Roja, dont le visage s'éclaira. Si tu réussis, si tu me livres cette jeune fille, demande-moi tout ce que tu voudras!...
—Je n'aurai garde d'oublier la promesse, fit Centurion entre haut et bas.
Et tout haut:
—Je vais travailler de façon à satisfaire à la fois votre haine et votre amour.
Et, sur ces mots, il s'éclipsa.