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Les Pardaillan — Tome 05 : Pardaillan et Fausta cover

Les Pardaillan — Tome 05 : Pardaillan et Fausta

Chapter 22: XIX LE SOUPER
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About This Book

The narrative follows a turbulent sequence in which a courageous and controversial noblewoman is imprisoned in the papal fortress, gives birth in captivity, and chooses suicide to avoid execution, while her allies and rivals within the Vatican clash over loyalty and vengeance. A devoted lover vows to protect her, confronting a ruthless magistrate and the pope's nephew whose oath precipitates violence. Parallel episodes trace plots, political intrigues, duels of honor and schemes by church and secular powers as characters seek revenge, rescue, and succession, and an infant's fate becomes central to the conflicts and loyalties that drive the action.




XIX

LE SOUPER

Centurion se hâta de sortir du palais. Il exultait, le brave Centurion, et, en caressant sous ses haillons le blanc-seing qu'il venait d'arracher à la naïveté de Barba Roja, il répétait à chaque instant, comme s'il eût voulu se convaincre lui-même d'une chose qui lui paraissait incroyable:

«Je suis riche!... Enfin! je vais donc pouvoir déployer mes ailes et montrer ce dont je suis capable!»

Comme il traversait la place du Palais en faisant des rêves merveilleux, ce qui ne l'empêchait pourtant pas d'avoir l'oeil aux aguets, une ombre, surgie de derrière un pilier, se dressa soudain devant lui. Centurion s'arrêta et demanda à voix basse:

—Eh bien? L'homme?

—Il a été attaqué par quatre gentilshommes, presque à la porte de l'auberge. Il les a mis en fuite.

—A lui tout seul? demanda Centurion sur un ton d'incrédulité.

—Il lui est venu du secours. El Torero.

—Et maintenant?

—Il vient de se mettre à table avec El Torero et un grand diable qu'il a appelé Cervantes.

—Bon! je connais! Retourne à ton poste, et, s'il y a du nouveau, viens m'avertir à la maison des cyprès.

L'ombre s'éclipsa instantanément. Centurion reprit sa course dans la nuit, en se frottant les mains avec une jubilation intense.

A quelques dizaines de toises du Guadalquivir, dans un endroit désert, une maison solitaire se dissimulait, prudemment tapie au centre de massifs de palmiers, d'orangers, de citronniers et de fleurs aux subtils parfums. Tout autour de cette première barrière de fleurs et de verdure, une double rangée de cyprès géants dressaient leur sombre feuillage comme un rideau opaque. Le rideau de cyprès était entouré lui-même d'une muraille assez élevée qui gardait la mystérieuse demeure et la défendait contre toute intrusion intempestive.

Centurion s'en fut droit à une porte bâtarde percée dans la muraille. Il frappa d'une certaine façon et la porte s'ouvrit aussitôt. Il traversa le jardin en homme qui connaît son chemin, contourna la maison et, après avoir franchi les marches du perron monumental, il pénétra dans un vaste et somptueux vestibule.

Quatre laquais, revêtus d'une livrée de nuance discrète et très sobre d'ornements, semblaient monter la garde dans ce vestibule où le bachelier-bravo était sans doute attendu, car, sans qu'une parole fût prononcée, un des laquais souleva une lourde tenture de velours et l'introduisit dans un cabinet meublé avec un luxe d'une richesse inouïe.

Ce n'était sans doute pas la première fois qu'il pénétrait dans ce cabinet, car le familier jeta à peine un regard distrait sur les splendeurs qui l'environnaient. Il était resté campé au milieu de la pièce.

Une apparition blanche surgit soudain d'une merveilleuse portière de brocart, soulevée par une main invisible, et s'avança d'un pas lent et majestueux.

C'était Fausta. Centurion se courba dans une révérence qui ressemblait à un agenouillement.

—Parlez, maître Centurion, dit Fausta sans paraître remarquer l'étrange costume du personnage.

—Madame, dit Centurion, toujours courbé, j'ai le blanc-seing.

—Donnez, dit Fausta sans manifester la moindre émotion.

Centurion tendit le parchemin que venait de lui confier Barba Roja.

Fausta le prit, l'étudia attentivement et demeura un long moment rêveuse. Enfin, elle plia le parchemin, le mit dans son sein et, toujours impassible, de son pas lent et un peu théâtral, elle alla s'asseoir devant une table et traça quelques lignes de sa fine écriture sur un parchemin qu'elle tendit au familier en disant:

—Quand vous voudrez, vous passerez à ma maison de la ville, et, sur le vu de ce bon, mon intendant vous remettra les vingt mille livres promises.

Centurion saisit le bon d'une main frémissante et le parcourut d'un coup d'oeil.

—Madame, fit-il d'une voix tremblante d'émotion, il y a erreur, sans doute...

—Comment cela? Ne vous ai-je pas promis vingt mille livres? dit Fausta, très calme.

—Précisément, madame... et vous me remettez un bon de trente mille livres!

—Les dix mille livres en surplus sont pour récompenser la célérité avec laquelle vous avez exécuté mes ordres.

Centurion se courba plus que jamais. Un fugitif sourire de mépris vint arquer les lèvres de Fausta.

—Allez, maître, dit-elle simplement, de son ton d'irrésistible autorité.

Centurion ne bougea pas.

—Qu'est-ce? fit Fausta sans impatience. Parlez, maître Centurion.

—Madame, dit Centurion avec une joie manifeste, j'ai la joie de vous annoncer que je tiens Pardaillan.

Fausta était restée assise devant la table. En entendant ces mots, elle se leva lentement et, dardant son regard lumineux sur le bravo presque prosterné, elle répéta, comme si elle n'eût pu croire ses oreilles:

—Vous avez dit que vous tenez Pardaillan!... Vous?

Rien ne saurait traduire ce qu'il y avait d'incrédulité et de souverain mépris dans le ton de ces paroles.

Cependant, avec une modeste assurance. Centurion reprit:

—Voici, madame: le sire de Pardaillan est en ce moment attablé dans une hôtellerie dont toutes les issues sont gardées par mes hommes. En sortant d'ici, je prends avec moi dix braves lurons dont je réponds comme de moi-même, nous envahissons l'hôtellerie en question, et nous cueillons l'homme...

—L'homme!... Qui ça, l'homme?

—Mais... Pardaillan...

—Dites: monsieur le chevalier de Pardaillan, gronda Fausta.

—Ah! fit Centurion, de plus en plus éberlué. Soit! Nous arrêtons M. le chevalier de Pardaillan et nous vous l'amenons... à moins que vous ne préfériez que nous l'expédions proprement ad patres...

«Je me disais aussi, réfléchissait Fausta, qu'un ignoble sbire, qu'un bravo de bas étage réussisse à s'emparer d'un homme tel que Pardaillan, c'est contraire au sens naturel des choses.»

Et, à voix haute, sans nulle raillerie:

—Voilà ce que vous appelez tenir Pardaillan?... Vous vous ferez tuer, vous et vos dix braves.

—Oh! fit Centurion incrédule, vous croyez, madame?

—J'en suis sûre, dit froidement Fausta.

—Qu'à cela ne tienne... je prendrai vingt hommes, trente, s'il le faut.

—Et vous vous ferez battre... Vous ne connaissez pas le chevalier de Pardaillan.

Centurion allait protester. Elle lui imposa silence d'un geste impérieux. Elle retourna à sa table et griffonna de nouveau quelques lignes:

—Ceci, dit-elle, est un nouveau bon de vingt mille livres. Il est à vous si vous le voulez.

—A moi!... s'exclama Centurion ébloui. Que faut-il faire?

—Je vais vous le dire, répondit Fausta.

Alors, d'une voix calme et posée, elle donna ses instructions au bravo attentif. Quand elle eut terminé, elle plia le bon, le mit dans son sein, et dit:

—Si vous réussissez, ce bon est à vous.

—C'est comme si je le tenais, fit Centurion, avec un sourire sinistre.

—Allez donc. Il n'y a plus un instant à perdre.

—Madame!... fit Centurion avec une hésitation et un embarras soudain.

—Qu'est-ce encore?

—Vous m'aviez promis que la petite bohémienne ne serait pas livrée à don Almaran.

—Eh bien? fit Fausta en l'étudiant attentivement.

—Eh bien, je désire savoir si cette promesse tient toujours. Excusez-moi, madame, reprit Centurion avec une émotion étrange, je ne suis qu'un pauvre bachelier qui, sa vie durant, n'a fait que loger le diable dans sa bourse... C'est vous dire que les 50 000 livres que je devrai à votre générosité représentent pour moi une fortune inouïe... Pourtant, cette fortune, je l'abandonnerais de grand coeur contre l'assurance que jamais la Giralda ne sera livrée à cette brute de Barba Roja.

—Tu l'aimes donc bien? demanda Fausta de son air paisible.

Sans répondre. Centurion joignit les mains en une extase muette.

—Rassure-toi, dit lentement Fausta, jamais cette jeune fille ne sera, par ma volonté, livrée à ton parent.

Centurion se courba jusqu'à terre et s'élança au dehors, ivre de joie.

Fausta resta un long moment rêveuse, combinant dans sa tête les derniers détails du guet-apens qui devait, enfin, faire disparaître de sa vie cet obstacle vivant qui la faisait trébucher dans toutes ses entreprises, et qui s'appelait Pardaillan.

Ayant tout réglé, elle se leva et sortit du cabinet. Dans le corridor où elle s'engagea, elle s'arrêta devant une porte, poussa un judas invisible, et regarda par la petite fente. Une jeune fille, blottie dans un large fauteuil, en une pose adorable de grâce, paraissait sommeiller doucement, la tête penchée sur son épaule.

Cette jeune fille, c'était Giralda.

—Elle dort, murmura Fausta, je la verrai tout à l'heure.

Doucement, elle repoussa le judas, et poursuivit sa route. Parvenue au bout du corridor, elle ouvrit la dernière porte qu'elle trouva à main droite, et entra.

La pièce dans laquelle elle venait de pénétrer était un rez-de-chaussée surélevé comme un entresol. C'était une espèce de boudoir très simple, éclairé par une fenêtre protégée par des volets de bois qui paraissaient en assez mauvais état.

Fausta frappa sur un timbre et donna un ordre au laquais, qui se présenta aussitôt.

Celui-ci enleva tous les sièges qui garnissaient la pièce et repoussa du côté opposé à la fenêtre tous les meubles qui restaient, en sorte que, lorsqu'il eut terminé sa besogne, il ne resta plus, comme meubles, qu'une petite table, un coffre, et un cabinet placé dans une encoignure. En fait de siège, il ne resta qu'un large divan, sur lequel s'amoncelaient des coussins de soie. Le divan était placé juste en face de la fenêtre, en sorte qu'après cet agencement bizarre une moitié de la pièce se trouva meublée et l'autre moitié complètement dégarnie.

Toutes choses étant ainsi disposées suivant son idée, Fausta sortit, précédée du laquais portant un candélabre garni de cires allumées.

Le laquais, éclairant Fausta, parvint à une porte qu'il ouvrit, et se trouva devant un escalier de pierre qui aboutissait aux caves. Le laquais descendit, et, après maints détours, s'arrêta devant une porte de fer, qu'il ouvrit. Il posa son flambeau sur le seuil et se tint à l'écart, tandis que Fausta pénétrait dans un caveau, bas de plafond, sans aucune ouverture apparente autre que la porte, assez long, mais fort étroit, assez semblable comme forme à une baignoire de dimensions anormales. Les parois et le sol de ce caveau étaient recouverts de larges dalles de marbre blanc.

A la lueur tremblotante de son flambeau, Fausta inspecta ce lieu qui n'avait rien de sinistre. Elle alla prendre une cire au flambeau, la leva en l'air, et étudia le plafond. Puis, satisfaite sans doute de son inspection, elle remit la cire en place, revint au milieu du caveau, fouilla dans son sein et en sortit une boîte minuscule, dans laquelle elle prit une petite pastille.

«Ceci m'a été vendu par Magni, songeait-elle. Magni est un homme à Espinosa. Il m'a trompée déjà en me donnant pour du poison ce qui n'était qu'un narcotique. N'en sera-t-il pas de même avec cette pastille?... Peu importe, mes précautions sont bien prises, cette fois-ci... J'eusse voulu lui épargner une trop lente agonie, mais je n'ai plus le temps d'expérimenter ceci.»

Elle, alla allumer le bout de la pastille à une des cires. Elle souffla légèrement pour activer la combustion et vint la déposer au milieu du caveau. De minces volutes d'une fumée bleuâtre et odoriférante s'échappèrent de la petite pastille qui se consumait lentement.

Fausta sortit alors. Le laquais s'approcha et ferma la porte à double tour.

—Vous irez jeter cette clef dans le fleuve, à l'instant, dit Fausta. Demain matin, vous ferez venir des maçons et vous ferez murer solidement cette porte.

Le laquais s'inclina en signe d'obéissance.

Et, en remontant l'escalier, Fausta songeait:

«Qu'il vienne seulement... et rien ne pourra le sauver. Même pas moi... si j'en avais le désir.»

Et, tandis que le laquais s'en allait docilement jeter la clef dans le Guadalquivir proche, Fausta se dirigea vers la chambre où dormait la Giralda, en murmurant:

«Allons styler la petite bohémienne.»

Pendant que Fausta organise la mise en scène du guet-apens imaginé par elle, pendant que Centurion procède à l'exécution de ce guet-apens, Pardaillan devise paisiblement avec ses amis.

—Comment se fait-il que vous vous soyez trouvé à point nommé dans cette rue? dit-il à don César.

—C'est très simple. M. de Cervantes et moi n'étions pas sans appréhensions au sujet de l'entrevue que vous deviez avoir avec le roi. Sans nous être concertés, nous nous trouvions ici vers midi, pensant vous y trouver. Ne vous voyant pas, notre appréhension se changea en inquiétude. Alors, nous allâmes à l'Alcazar, espérant, sinon vous y rencontrer, du moins y avoir des nouvelles qui nous eussent rassurés.

—Ah! fit Pardaillan en le regardant en face, vous vous êtes inquiétés de moi?... Qu'eussiez-vous fait si je ne fusse pas revenu?

—Je ne sais pas, monsieur, dit naïvement don César. Mais nous ne serions pas restés inactifs... Nous aurions cherché à pénétrer dans le palais.

—Nous serions entrés, assura Cervantes.

—Et alors? demanda Pardaillan, dont les yeux pétillaient de joyeuse malice.

—Alors, il aurait bien fallu qu'on nous dît ce que vous étiez devenu... et, dans le cas où on vous aurait arrêté, nous aurions cherché à vous délivrer... Nous aurions plutôt mis le feu au palais!

—Mais, cher ami, j'eusse brûlé aussi, en ce cas.

—Oh! fit don César tout saisi, c'est vrai!... Je n'y avais point pensé.

—Et puis, quelle idée bizarre!... venir me chercher au palais, c'est la plus insigne folie que vous eussiez pu faire.

—Fallait-il donc vous abandonner? s'indigna le Torero.

—Je ne dis pas... Mais pénétrer au palais pour m'en tirer, diable!... grommela Pardaillan.

—Dites-moi, mon cher, croyez-vous que je sois vivant ou mort? reprit-il, s'adressant à Cervantes.

—Quelle question! fit Cervantes. Il me semble que vous êtes bien vivant, que diable!...

—Eh bien, c'est ce qui vous trompe, dit froidement Pardaillan. Je suis mort... ou plutôt je suis le mort-vivant... A telle enseigne que, dûment et proprement cloué entre quatre planches, j'ai bel et bien été descendu dans la fosse... Qu'avez-vous donc, Juana, ma mignonne?

Cette question était motivée par le bris d'un flacon plein d'un vin généreux que Juana venait de laisser choir sur les dalles du patio.

—Oh! fit Juana, rouge sans doute de confusion pour sa maladresse, est-ce vrai ce que vous dites, monsieur le chevalier?

—Aussi vrai, ma belle enfant, que vous allez être obligée de remplacer le flacon que vous venez de briser... et c'est vraiment dommage, car cet excellent liquide est fait pour nous abreuver et nous donner des forces, et non pour laver les dalles de cette cour.

—C'est horrible! frissonna Juana qui, sous l'oeil perspicace du chevalier, rougissait de plus en plus.

Cervantes et don César ne purent s'empêcher de frémir.

—Et vous vous êtes tiré de là? demanda anxieusement don César.

—Sans doute... puisque me voici.

—C'est donc cela que je vous ai vu si pâle? fit Cervantes.

—Dame, écoutez, cher ami, quand on est mort...

—Sainte mère de Dieu! marmotta Juana, en se signant.

—Ne tremblez donc pas ainsi, petite Juana. Si je suis mort, je suis aussi vivant... puisque je suis mort-vivant...

Devant cette explication effarante, donnée avec un air paisible, Juana jugea prudent de battre précipitamment en retraite et se réfugia dans la cuisine sans plus attendre, pendant que Cervantes, ému autant qu'intrigué, disait:

—Expliquez-vous, chevalier, je devine à votre air que vous venez d'échapper à quelque terrible danger.

Le chevalier s'empressa de faire à ses amis un récit succinct des effroyables aventures qu'il avait vécues au palais. Lorsqu'il eut achevé, il s'écria joyeusement:

—Versez-nous à boire, et dites-moi, don César, comment vous êtes intervenu si fort à propos pour faire dévier le coup de poignard de Bussi-Leclerc.

—C'est comme je vous l'ai dit, monsieur, qu'étant inquiet je ne pouvais tenir en place. Tandis que M. de Cervantes cherchait une combinaison qui nous permît de vous arracher des griffes de l'inquisiteur, j'étais allé me mettre sur la porte extérieure du patio. C'est de là que j'ai vu s'élancer l'homme et que, n'ayant pas le temps de l'arrêter, j'ai crié pour vous avertir du danger.

Pardaillan parut s'absorber dans la dégustation d'un flan savoureux. Tout à coup, redressant la tête:

—Mais, dit-il, je ne vois pas votre fiancée, la tant jolie Giralda.

—La Giralda a disparu depuis hier, monsieur.

Pardaillan posa brusquement son verre, et dit, en scrutant le visage souriant du jeune homme:

—Ouais!... Vous dites cela d'un air bien paisible! Pour un amoureux, ce calme me surprend, je l'avoue.

—Ce n'est pas ce que vous croyez, monsieur, dit le Torero, en continuant de sourire. Vous savez, monsieur le chevalier, que la Giralda s'obstine à ne pas quitter l'Espagne.

—Ce n'est pas ce qu'elle fait de mieux, fit Pardaillan, et m'est avis que vous devriez l'exhorter à fuir au plus tôt. Croyez-moi, l'air de ce pays est mauvais pour vous comme pour elle.

—C'est ce que je me tue à lui dire, appuya Cervantes en haussant les épaules; mais les jeunes gens n'en font toujours qu'à leur tête.

—C'est que, dit gravement don César, il ne s'agit pas là d'un simple caprice de jeune femme, ainsi que vous paraissez le croire. La Giralda, comme moi, n'a jamais connu son père ni sa mère. Or, depuis quelque temps, elle a appris que ses parents sont vivants, et elle croit être sur leurs traces. La douceur du foyer familial apparaît comme le suprême bonheur à ceux qui, comme nous, ne les ont jamais connus. Peut-être ont-ils été abandonnés volontairement, peut-être ces parents qu'ils désirent ardemment connaître sont-ils indignes et les repousseront haineusement... n'importe, ils cherchent quand même, quittes à se meurtrir le coeur... La Giralda cherche... et comment aurais-je le coeur de l'empêcher, puisque, moi-même, je chercherais, comme elle... si je ne savais, hélas! que ceux dont je ne connais même pas le nom ne sont plus, ajouta-t-il avec un accent poignant.

—Diable! fit Pardaillan, remué malgré lui, vous m'en direz tant... Mais pourquoi n'aidez-vous pas votre fiancée dans ses recherches?

—La Giralda est un peu sauvage, c'est une bohémienne, vous le savez—ou, dû moins, elle fut élevée par des Bohémiens. Elle a ses idées et ses manières à elle; elle ne dit que ce qu'elle veut bien dire... même à moi... J'ai cru comprendre qu'elle a la conviction que ses recherches n'aboutiront pas si elle ne les fait elle-même. Quant à sa disparition, si elle ne m'inquiète pas autrement, c'est que, plusieurs fois déjà, elle a disparu ainsi. Demain, peut-être, je la verrai revenir avec une déception de plus... et je m'efforcerai de la consoler.

Pardaillan se souvint qu'Espinosa lui avait proposé d'assassiner le Torero. Il se demanda si cette disparition de la bohémienne ne cachait pas un piège à l'adresse du fils de don Carlos.

—Êtes-vous bien sûr, dit-il, que la Giralda s'est absentée volontairement et dans le but que vous venez d'indiquer?

—La Giralda m'a prévenu. Son absence devait durer un jour ou deux. Mais, ajouta don César avec un commencement d'inquiétude, que pensez-vous donc?

—Rien, dit Pardaillan, puisque votre fiancée vous a prévenu elle-même... Seulement, si, demain matin, vous ne l'avez pas revue, suivez mon conseil: venez me chercher sans perdre un instant et nous nous mettrons ensemble à sa recherche.

—Vous m'effrayez, monsieur!

—Ne vous émotionnez pas outre mesure, dit Pardaillan avec son flegme habituel, et attendons à demain. Est-il vrai que vous prendrez part à la corrida?

—Oui, monsieur, dit don César, dans l'oeil de qui passa comme un éclair sombre.

—Ne pourriez-vous vous abstenir d'y paraître?

—Impossible, monsieur, fit le Torero sur un ton tranchant. Le roi m'a fait le très grand honneur de m'ordonner d'y paraître... Sa Majesté a même poussé l'insistance jusqu'à envoyer à différentes reprises me rappeler qu'elle comptait absolument me voir dans l'arène... Vous voyez bien que je ne saurais me dérober.

—Ah! fit Pardaillan, qui avait son idée. Est-il dans les usages de faire pareille démarche?

—Non pas, monsieur... Aussi bien, l'honneur que me fait Sa Majesté n'en est que plus précieux, dit don César, d'une voix mordante.

Pardaillan le considéra droit dans les yeux. Puis, se penchant par-dessus la table, à voix basse:

—Écoutez, dit-il, voici plusieurs fois que je remarque en vous une étrange émotion quand vous parlez du roi... Jureriez-vous que vous n'avez pas un sentiment contre Sa Majesté Philippe?

—Non! fit nettement don César, je ne ferai pas un tel serment... Je hais cet homme! Je me suis juré qu'il ne mourrait que de ma main... et vous voyez que je sais respecter un serment.

Ceci fut dit d'une voix ardente, avec un accent auquel il n'y avait pas à se méprendre.

«Diable! pensa Pardaillan, voici qui n'est pas fait pour arranger les choses!»

Et, tout haut:

—Et vous me dites cela, à moi, que vous connaissez depuis quelques jours à peine!... J'admire votre confiance, si elle s'étend ainsi à tout le monde...

—Ne croyez pas que je sois homme à conter mes affaires à tout venant, dit vivement le Torero. J'ai été élevé dans une atmosphère de mystère et de trahison. A l'âge où l'on vit insouciant et heureux, je n'ai connu que malheurs et catastrophes, et j'ai dû errer dans les ganaderias ou dans les sierras en me cachant comme un criminel, ayant pour compagnon et pour maître un ganadero, que je croyais mon père, et qui était bien l'homme le plus taciturne et le plus soupçonneux que j'ai connu. J'ai donc appris à me méfier et à me taire. Je n'ai dit à personne, pas même à M. de Cervantes, qui est un ami éprouvé, ce que je viens de dire à vous, que je connais depuis quelques jours, à peine.

—Pourquoi à moi? dit Pardaillan avec naïveté.

—Le sais-je? dit don César avec un abandon juvénile. Est-ce la loyauté qui éclate sur votre visage? Est-ce la bonté que j'ai lue dans vos yeux, si railleurs pourtant? Est-ce votre générosité ou votre éclatante bravoure? Un irrésistible penchant m'attire vers vous et j'éprouve ce sentiment fait de confiance, de respect et d'affection, tel qu'on le doit éprouver, me semble-t-il, pour un grand frère... Excusez-moi, monsieur, je vous ennuie peut-être, mais c'est la première fois que je me sens assez de confiance pour parler ainsi à coeur ouvert.

—Pauvre petit prince! murmura Pardaillan attendri; puis, regardant bien en face don César:

—En somme, que savez-vous de votre famille?

—Rien, monsieur... ou si peu. Je sais que mon père et ma mère sont morts, et tout me porte à croire qu'ils étaient d'illustre famille.

—S'il en est ainsi, et c'est probable, dit Cervantes, ne regrettez pas trop cette famille. L'adversité, voyez-vous, forme des caractères de votre trempe et de la trempe du chevalier, et, ce qui vous apparaît comme un malheur, au fond, est peut-être un grand bonheur.

—Peut-être, monsieur. J'avoue que je me suis dit à moi-même plus d'une fois ce que vous venez d'exprimer. Mais cela n'atténue ni mes regrets ni ma douleur.

—Comment avez-vous appris la mort de vos parents? demanda Pardaillan. Êtes-vous bien sûr qu'on ne vous a pas trompé, volontairement ou non, sur ce point?

Le Torero secoua tristement la tête:

—Je tiens ces détails du ganadero qui m'a élevé et je suis bien sûr qu'il ne m'a pas menti. Il connaissait, dans tous ses détails, l'histoire de ma famille, et, s'il n'a jamais consenti à me révéler certaines choses, comme le nom de mes parents, par exemple, c'est que, m'a-t-il souvent répété: «Le jour où votre existence sera connue, si vous ignorez tout de votre famille, on vous laissera peut-être vivre. Mais, si on soupçonne que vous connaissez votre nom, vous êtes un homme mort!

—Comment cet homme, qui disait que la divulgation du secret de votre naissance vous serait mortelle, a-t-il pu consentir à vous dévoiler certains détails qu'il eût été plus humain de vous laisser ignorer?

—C'est que, dit gravement le Torero, il pensait que le premier devoir d'un fils est de venger la mort de ses parents. C'est pourquoi il m'a dit et répété que, peu de temps après ma naissance, mon père et ma mère sont morts de mort violente, assassinés par Philippe, roi d'Espagne... Vous comprenez maintenant pourquoi j'ai dit que cet homme ne mourra que de ma main.

—Je comprends, en effet, dit Pardaillan, qui cherchait ce qu'il pourrait dire ou faire pour détourner le jeune homme de ce meurtre qui lui paraissait monstrueux. Mais prenez garde! Qui vous dit que le roi soit vraiment responsable?

Don César considéra un moment Pardaillan en face, comme s'il eût voulu pénétrer le fond de sa pensée. Ne parvenant pas à déchiffrer la vérité, le Torero eut un geste de colère, et, d'une voix sourde:

—La pensée qu'un homme tel que vous peut me croire capable d'un acte monstrueux m'est insupportable, dit-il. Je vais donc vous dire ce que je sais. Vous jugerez ensuite si j'ai le droit de venger les miens.

Le jeune homme se recueillit, puis expliqua:

—Mon père a été arrêté sur l'ordre du roi, enfermé dans un cachot, soumis à la torture, et finalement mis à mort, sans jugement. Ma mère a été enlevée, séquestrée dans un couvent où elle est morte, empoisonnée... Mon père et ma mère avaient à peu près l'âge que j'ai aujourd'hui. Moi-même, encore au berceau, je ne dus la vie qu'à la compassion d'un serviteur, lequel m'emporta et me cacha si bien qu'il parvint à me soustraire à l'implacable haine du royal bourreau de ma famille. Le bien de mes parents était considérable. Le roi, d'assassin qu'il était, se fit voleur et fit main-basse sur les richesses qui auraient dû me revenir.

Le fils de don Carlos s'interrompit un moment pour passer sa main sur son front moite. Et, pendant que Pardaillan et Cervantes se regardaient, consternés, il reprit d'une voix qui se faisait mordante et rude:

—Quel crime mon père avait-il donc commis? Tout simplement il avait une femme qu'il adorait et qui le lui rendait bien! ma mère. Or le roi se prit d'une passion violente pour la femme de son sujet... Habitué à voir ses courtisans s'abaisser jusqu'aux plus viles complaisances, le roi crût qu'il en serait de même cette fois-ci. Il eut l'imprudence de faire connaître sa volonté, pensant que le mari se trouverait honoré de lui livrer sa femme... Il arriva qu'il se heurta à une résistance que ni prières ni menaces ne purent faire fléchir. C'est alors que la jalousie l'exaltant jusqu'au crime, le bandit couronné fit arrêter celui qu'il considérait comme un rival heureux, le fit torturer par esprit de vengeance et finalement mettre à mort, pensant que, le mari trépassé, la femme céderait... Cet odieux calcul fut déjoué par la fidélité de la femme à la mémoire de son mari lâchement assassiné...

—Alors, l'amour du roi se mua en haine furieuse. Ne pouvant vaincre la résistance de ma mère, il la fit emprisonner. Sa haine sauvage s'étendit jusqu'à l'enfant de ses malheureuses victimes, et j'eusse aussi été assassiné si, comme je vous l'ai dit, je n'avais été enlevé et caché par un serviteur dévoué.

Don César se tut et demeura un long moment rêveur. Et Pardaillan, d'un air apitoyé, pensait:

«Pauvre diable!... Mais quel intérêt ce soi-disant serviteur dévoué a-t-il pu avoir à faire cet invraisemblable récit qui, par certains côtés, frôle si dangereusement l'effroyable vérité?»

Don César redressa sa tête fine et intelligente et dit:

«Pensez-vous toujours que venger la mort des miens serait un crime monstrueux?»




XX

LA MAISON DES CYPRÈS

Pardaillan cherchait comment il pourrait éviter de répondre à une question aussi scabreuse lorsqu'il fut tiré d'embarras par l'arrivée d'un personnage qui vint sans façon interrompre leur conversation.

C'était un petit bout d'homme qui paraissait douze ans à peine, noir comme une taupe, sec comme un sarment, l'air déluré, l'oeil vif mais singulièrement mobile. Il se campa devant don César et attendit dans une attitude pleine de fierté.

—Eh bien, El Chico (le petit) qu'y a-t-il? demanda doucement le Torero.

—C'est rapport à la Giralda, répondit le petit homme avec un laconisme plutôt ambigu.

—Lui serait-il arrivé quelque chose? demanda vivement le Torero.

—Enlevée!...

—Enlevée! répétèrent les trois hommes d'une même voix.

Au même instant, ils furent debout tous les trois. Don César, atterré par cette nouvelle inattendue, jetée aussi brutalement, restait muet de stupeur.

—Voyons, ne nous effarons pas et procédons avec méthode, s'exclama Pardaillan.

Et s'adressant à El Chico qui attendait, toujours campé dans sa pose pleine de dignité:

—Tu dis, petit, que la Giralda a été enlevée?

—Oui, seigneur... Il y a deux heures environ.

—Où?

—Passé la Puerta de las Atarazanas.

—Comment sais-tu cela, toi?

—Je l'ai vu, tiens!

—Raconte ce que tu as vu.

—Voila, seigneur: je m'étais attardé hors les murs et je me hâtais pour arriver avant la fermeture des portes, lorsque je vis, non loin devant moi, une ombre qui se hâtait aussi vers la ville: c'était la Giralda.

—Tu en es sûr?

El Chico eut un sourire entendu:

—Tiens! dit-il, j'ai de bons yeux!... Et quand même je ne l'aurais pas reconnue, quelle autre que la Giralda eût appelé El Torero à son secours? Tiens!...

—Elle m'a appelé?

—Quand les hommes se sont jetés sur elle, elle a crié: «César! César! à moi!» puis les hommes lui ont jeté une cape sur la tête et l'ont emportée.

—Quels sont ces hommes? Le sais-tu, petit?

El Chico eut encore son sourire entendu et, avec ce laconisme qui faisait bouillir l'amoureux désespéré:

—Don Centurion, dit-il.

—Centurion! s'exclama don César; le damné ruffian mourra de ma main!

—Qu'est-ce que ce Centurion? demanda Pardaillan qui ne perdait pas de vue le petit homme.

—Le familier que vous avez jeté dehors l'autre jour, dit Cervantes. On sait trop pour le compte de qui opère ce sacripant!

—Pour qui?

—Pour don Almaran, dit Barba Roja.

—Barba Roja?... Ce colosse qui ne quitte jamais le roi?

—Lui-même!... Vous le connaissez, chevalier?

—Un peu, fit Pardaillan avec un léger sourire.

Et en lui-même: «Du diable s'il n'y a pas de l'Espinosa là-dessous!... Enfin je suis là et je veillerai sur ce petit prince pour lequel je me sens de l'affection.»

Pendant ces apartés, don César continuait l'interrogatoire du petit homme:

—Et toi, Chico, qu'as-tu fait, quand tu as vu ces hommes enlever la Giralda?

—Je les ai suivis... Tiens! on aime le Torero!

—Et tu sais où ils l'ont conduite?

—Tiens! je ne serais pas venu vous chercher sans ça! fit El Chico en levant les épaules.

—Bravo, Chico!... Conduis-moi, s'exclama don César se dirigeant vers la porte.

—Un instant! fit Pardaillan, en se plaçant devant lui. Nous avons le temps, que diable!

Et voyant que le Torero, trépignant d'impatience, n'osait pas lui résister:

—Fiez-vous à moi, mon enfant, fit-il doucement, vous n'aurez pas à le regretter.

—Chevalier, j'ai pleine confiance en vous, mais... voyez dans quel état je suis!

—Un peu de patience, donc!... Si tout ce que ce petit bout d'homme vient de raconter est vrai, je réponds de tout... mais diantre! Il ne s'agit pas d'aller nous jeter tête baissée dans quelque traquenard.

—Quoi, vous consentirez?...

Pardaillan haussa dédaigneusement les épaules:

—Ces amoureux sont tous stupides, dit-il à Cervantes, qui se contenta d'approuver d'un signe de tête.

—Voyons, petit, reprit le chevalier en s'adressant à El Chico, tu as vu enlever la Giralda, tu as suivi les ravisseurs, tu sais où ils l'ont conduite et tu es accouru le dire à don César.

—Oui, seigneur!

—Bien. Et, dis-moi, comment savais-tu que don César était ici?

El Chico eut une hésitation imperceptible qui n'échappa pourtant pas à l'oeil perspicace du chevalier.

—Tiens! fit-il, je suis allé chez lui. On m'a dit: «Il doit être à l'hôtellerie de la Tour.» J'y suis venu...

Et comme s'il eût deviné ce qui se passait dans l'esprit du chevalier, il ajouta:

—Si Votre Seigneurie affectionne don César, qu'elle vienne avec lui. Et, se tournant vers Cervantes, muet: Vous aussi, seigneur... et tous vos amis... tant que vous en avez... Tiens! à présent qu'il a pris la Giralda, don Centurion ne la rendra pas sans montrer un peu les crocs... Moi, je peux vous conduire à la maison et puis après, serviteur, je ne compte plus. Que voulez-vous que je fasse, pauvre de moi!... Je suis trop petit, tiens!

El Chico paraissait sincère et devait l'être en effet.

—Si c'était, pensa Pardaillan, un guet-apens, on n'aurait évidemment pas la naïveté de recommander à don César de se faire accompagner. Tout au contraire, on chercherait à l'attirer seul. A moins que...

Et s'adressant à El Chico:

—Tu penses donc qu'ils sont en nombre autour de la Giralda?

—Il y a les quatre qui l'ont enlevée... Il y a don Centurion... Ceux-là, j'en suis sûr. Je les ai vus entrer et ils ne sont pas ressortis... J'ai idée qu'il doit bien y en avoir quelques autres cachés dans la maison...

—Allons! décida soudain Pardaillan.

Aussitôt, El Chico se dirigea vers la porte.

Cervantes, sur un signe de Pardaillan, se plaça à la gauche du Torero, tandis que le chevalier se plaçait à sa droite. Pardaillan était bien persuadé que le guet-apens—en admettant qu'il y eût guet-apens était dirigé contre don César. Pas un instant la pensée ne l'effleura qu'il pouvait être visé lui-même.

Cette pensée, Cervantes ne l'eut pas davantage. Dans ces conditions, leur unique préoccupation à tous deux était de veiller sur le fils de don Carlos, seul menacé.

Quant à don César, il n'en cherchait pas si long.

La Giralda était en danger, il courait à son secours.

Le temps, si clair deux heures avant, s'était couvert, et maintenant d'épais nuages masquaient complètement la lune. La porte du patio franchie, ils se trouvèrent dans la nuit noire.

—Où nous conduis-tu, El Chico? demanda don César.

—A la maison des Cyprès.

—Bien, je connais!... Marche devant, nous te suivons.

Sans faire la moindre observation, El Chico prit la tête de la petite troupe et marcha d'un bon pas.

Tout en marchant à côté d'El Torero, qu'il tenait amicalement par le bras, Pardaillan, l'oeil aux aguets, l'oreille tendue, lui demanda à voix basse:

—Êtes-vous sûr de cet enfant?

—Eh oui, morbleu!

—C'est que El Chico n'est pas un enfant. Il a vingt ans, peut-être même plus. Malgré sa taille minuscule, c'est bel et bien un homme très proportionné, comme vous avez pu le remarquer, et sans aucune difformité. C'est un nain, un joli nain, mais c'est un homme. N'allez pas lui dire qu'il n'est qu'un enfant, il est fort chatouilleux sur ce point et n'entend pas la plaisanterie.

—Ah! c'est un homme!... Tant pis, morbleu! Je le préférais enfant...

—Pourquoi?

—Pour rien... une idée à moi... Mais enfin, homme ou enfant, qu'est-ce que ce nain? D'où le connaissez-vous? Êtes-vous sûr de lui?

—Quant à vous dire qui est ce nain, je confesse que je n'en sais rien... On l'appelle El Chico à cause de sa taille... D'où je le connais? Il traîne par les rues de la ville et vit, comme il peut, des aumônes qu'on lui fait. Un jour, j'ai pris sa défense contre une bande de mauvais drôles qui le maltraitaient. Depuis, il m'a toujours témoigné une certaine affection. Est-il dévoué? Je crois que oui... je n'en jurerais pas cependant.

—Enfin, murmura Pardaillan, allons toujours, nous verrons bien.

Le reste du trajet s'accomplit en silence. Tant qu'il dura, Pardaillan se tint sur ses gardes et il fut plutôt étonné de voir que nulle agression ne s'était encore produite lorsque El Chico s'arrêta enfin devant la porte bâtarde de la maison des Cyprès, en murmurant:

—C'est là!

—Après tout, songea Pardaillan, je me suis peut-être trompé!... Je deviens trop méfiant, sur ma foi!

Il y avait une borne cavalière à côté de la porte. El Chico la désigna aux trois hommes, et dans un souffle il murmura en montrant le mur:

—C'est bien commode, tiens!

De l'oeil, Pardaillan mesura la hauteur et sourit. L'escalade, avec un tel marchepied, ne serait qu'un jeu.

El Chico continua:

—Évitez les allées... à cause du sable qui fait du bruit, marchez sur le gazon. Avec un peu d'adresse, vous pouvez réussir sans qu'il y ait bataille; sûr qu'ils dorment là-dedans... Moi, je vous attends ici, et s'il y a danger je vous préviens en sifflant ainsi.

Et le petit homme fit entendre un léger ululement parfaitement imité.

—Pourquoi ne viens-tu pas avec nous? demanda. Pardaillan peut-être par un reste de méfiance.

El Chico eut un geste d'effroi.

—Non, fit-il vivement, je n'entrerai pas là. Tiens, que voulez-vous que je devienne, si vous vous battez?

Don César, qui avait hâte de passer de l'autre côté du mur, tendit sa bourse en disant:

—-Prends ceci, El Chico. Mais je ne me tiens pas quitte pour si peu envers toi. Quoi qu'il arrive, désormais j'aurai soin de toi.

El Chico eut une seconde d'hésitation, puis il prit la bourse en disant:

—J'étais déjà payé, seigneur... Mais il faut bien vivre, tiens!

—Pourquoi dis-tu que tu étais déjà payé? fit Pardaillan, qui avait cru démêler comme une bizarre intonation dans la réponse du petit homme.

Sur un ton très naturel, celui-ci répondit:

—J'ai dit que j'étais payé parce que je suis content d'avoir rendu service à don César, tiens!

Laissant leur petit guide, les trois aventuriers, en se servant de la borne, eurent tôt fait d'escalader le mur et se laissèrent doucement tomber dans les jardins de la maison des Cyprès. Don César voulut s'élancer aussitôt; mais Pardaillan le retint en disant:

—Doucement, ne nous exposons pas à un échec par trop de précipitation. C'est le moment d'agir avec Imprudence, et, surtout, silencieusement. Je passe le premier en éclaireur; vous, don César, derrière moi; et vous, monsieur de Cervantes, vous fermerez la marche. Ne nous perdons pas de vue, et maintenant plus un mot.

Dans l'ordre qu'il venait d'établir, Pardaillan s'avança prudemment, évitant les allées sablées comme l'avait judicieusement recommandé El Chico, se dirigeant droit vers le côté de la maison qui lui faisait face.

Les portes et les fenêtres étaient closes. Pas le plus petit filet de lumière ne se voyait nulle part. De ce côté, tout semblait bien endormi. Pardaillan contourna la maison et atteignit le deuxième côté, aussi sombre, aussi silencieux que le premier. Il poussa plus loin et parvint au troisième côté. Là, à une fenêtre du rez-de-chaussée située dans l'angle de la maison, à travers des volets mal joints, un mince filet de lumière filtrait. Pardaillan s'arrêta. Il s'agissait maintenant d'atteindre la fenêtre éclairée et de voir ce qui se passait à l'intérieur.

Pardaillan désigna la fenêtre à ses deux compagnons et, sans mot dire, reprit sa marche en avant, en redoublant de précautions.

D'ailleurs, tout paraissait les favoriser. Ils marchaient sur un épais gazon qui étouffait le bruit de leurs pas et ils côtoyaient les massifs, derrière lesquels il leur serait facile de se dissimuler en cas d'alerte.

Pardaillan contourna un massif qui se trouvait à quelques pas de la fenêtre. Don César et Cervantes suivirent à la file et ne remarquèrent rien d'anormal. Ils n'avaient plus qu'à franchir une petite pelouse qui s'étendait presque jusque sous la fenêtre.

Derrière Cervantes, du sein de ce massif où ils n'avaient rien remarqué d'anormal, des ombres surgirent soudain, rampèrent silencieusement et se redressèrent tout à coup pour exécuter, avec un ensemble parfait, la manoeuvre que voici:

Deux mains saisirent l'écrivain au cou, par-derrière, et étouffèrent dans sa gorge le cri prêt à faillir. Une cape fut lestement jetée sur sa tête, vivement entortillée et serrée à l'étouffer. Des poignes vigoureuses le saisirent aux bras et aux jambes, l'enlevèrent comme une plume avant qu'il eût pu se rendre compte de ce qui lui arrivait, et le portèrent dans le massif.

La capture s'était opérée avec une rapidité foudroyante, sans heurt, sans bruit, sans à-coup d'aucune sorte, sans que ni le Torero ni Pardaillan, plus, éloignés, se fussent aperçus de quoi que ce soit.

Dans le massif, une des ombres dépouilla lestement Cervantes de son manteau. Elle s'en enveloppa soigneusement et, s'efforçant d'imiter l'allure du prisonnier, s'en fut délibérément rejoindre le chevalier et don César. Une voix brève prononça:

—Qu'on le porte dehors, sans lui faire du mal.

Et Cervantes, à moitié étranglé, se trouva porte hors de la maison en moins de temps certes qu'il n'en avaitis à y pénétrer.

Pendant ce temps, Pardaillan et don César étaient parvenus sous la fenêtre éclairée.

Nous avons dit qu'elle était située au rez-de-chaussée. Mais c'était un rez-de-chaussée assez élevé pour qu'un homme, même de grande taille, ne pût atteindre les volets et jeter un regard indiscret dans l'intérieur.

Or, à droite et à gauche de la fenêtre, il y avait deux arbustes plantés dans deux grandes caisses. Et Pardaillan, qui avait passé sa journée à se débattre dans le filet d'Espinosa, ne put s'empêcher de trouver bizarre que ces deux caisses se trouvassent précisément là, sous cette fenêtre, la seule éclairée de la mystérieuse demeure.

«On jurerait qu'on les a placées là pour nous faciliter la besogne», grommela-t-il.

D'un coup d'oeil rapide, il étudia les volets et il pensa:

«Bizarre! ces volets ne tiennent pour ainsi dire pas. La lumière filtre par quantité de fentes et de trous... Mortdiable! cette fenêtre de rez-de-chaussée si mal défendue dans une maison qui, partout ailleurs, paraît gardée!... Voilà qui ne me dit rien qui vaille!...»

Mais, tandis que Pardaillan observait et réfléchissait, El Torero, impatient comme tous les amoureux, agissait. Il traînait une des deux caisses sous la fenêtre, grimpait dessus sans s'inquiéter de l'arbuste qu'il piétinait, et, appliquant son oeil à une de ces nombreuses fentes qui paraissaient suspectes à Pardaillan, il regarda et, oubliant toute prudence, s'exclama presque à haute voix:

—Elle est là!...

En entendant cette exclamation, Pardaillan jeta les yeux autour de lui. A ce moment, l'homme qui s'était enveloppé dans le manteau de Cervantes s'approchait avec précaution, tout comme aurait fait le romancier. Dans l'ombre, Pardaillan le prit pour Cervantes et, n'apercevant rien de suspect, il s'élança d'un bond à côté de don César et regarda, lui aussi, oubliant toutes ses appréhensions du coup.

Sur un lit de repos placé juste en face de la fenêtre, la Giralda, étendue, paraissait profondément endormie.

Don César et Pardaillan se regardèrent et se comprirent sans parler.

S'arc-boutant sur leur caisse, ils saisirent les volets et tirèrent de toutes leurs forces réunies.

Les volets s'ouvrirent sans trop de peine et sans aucun bruit, ce qui était le plus important.

Débarrassés de cet obstacle, ils s'établirent le mieux qu'ils purent sur le bord de la fenêtre afin de l'ouvrir sans bruit, comme ils venaient d'ouvrir les volets.

A ce moment, une porte s'ouvrit dans la chambre. Un homme entra qui s'approcha de la Giralda et la contempla un moment avec une expression passionnée qui fit pâlir don César. Puis, se baissant, l'homme saisit dans ses bras la jeune fille qui s'abandonna, les membres ballants, comme un corps privé de vie. Chargé de son précieux fardeau, qui ne paraissait pas peser bien lourd à ses bras robustes, l'homme se redressa et se dirigea vers la porte par où il était entré.

—Vite! rugit don César en donnant de l'épaule contre la fenêtre, il l'emporte!

Pardaillan tira son épée, appuya de son côté, de toutes ses forces, contre la fenêtre, qui s'ouvrit violemment, et, l'épée à la main, il sauta à l'intérieur de la pièce. Au même instant, il entendit un cri terrible.

Lorsqu'il sentit la fenêtre céder sous leurs efforts, don César se ramassa pour bondir. Dans le même moment, il fut saisi par les jambes et tiré en arrière. Alors, il poussa le cri entendu de Pardaillan. Ramené violemment à terre, le Torero fut saisi, réduit à l'impuissance, porté lui aussi hors de la maison.

Pardaillan, lui, avait sauté.

Lorsque ses pieds touchèrent le sol, il sentit ce sol trembler et s'écrouler sous lui, et il tomba dans le noir.

Instinctivement, il étendit les bras pour se raccrocher, et son épée, heurtant il ne savait quoi, lui échappa. Il tomba comme une masse, fort rudement. Heureusement, la chute n'était pas très profonde; il ne se fit aucun mal, mais il se trouva dans l'obscurité la plus complète.

«Ouf! dit-il, je ne m'attendais pas à cette chute!»

Et, avec cet air railleur qui lui était familier:

«Ceci me paraît une répétition des appartements si habilement machinés du seigneur Espinosa. Mais diantre! c'est trop dans la même journée, et si chaque jour doit m'apporter une telle abondance d'émotion, la vie ne sera plus tenable!... Le tour est bien joué, par ma foi! Il n'en reste pas moins acquis que je ne suis qu'un niais et ce qui m'arrive est bien fait pour moi. Une autre fois, je serai plus perspicace...»

S'étant convenablement morigéné et invectivé, ainsi qu'il avait coutume de faire chaque fois qu'il était victime de quelque terrible mésaventure qu'il se reprochait—assez injustement, ce nous semble—de n'avoir pas su prévoir et éviter, il se leva, se secoua et se tâta.

«Bon, grogna-t-il, rien de cassé. Si la tête manque toujours d'un peu de cervelle, le reste, du moins, est encore passable... Mon épée a dû rebondir dans la chambre, là-haut. Heureusement, la dague me reste. C'est peu, mais enfin, le cas échéant, on tâchera de se tirer d'affaire avec.»

Ayant ainsi pensé, il porta la main au côté pour s'assurer que la dague y était bien.

Il constata que, si le fourreau était bien accroché au ceinturon, la lame, en revanche, avait disparu.

Tout en bougonnant, il fit à tâtons le tour de son cachot. Ce fut vite fait.

«Peste! ce n'est pas très vaste! Et pas un meuble, pas même un peu de paille... Comment vais-je passer la nuit sur ces dalles?... Et ce plafond, que je touche avec la main!... Ceci ressemble, en plus grand et en pierre, au joli cercueil dans lequel m'enferma ce matin S. E. le cardinal d'Espinosa. Tiens! qu'est-ce que ceci?»

En marchant, il avait senti quelque chose glisser sous son pied, et il avait perçu comme un léger frôlement sur la dalle. Il se baissa et chercha à tâtons.

«Tiens! tiens!... Un parchemin!... Mais diantre! il fait noir comme dans un four ici... Ceci me concerne-t-il? Ceci a-t-il été mis ici pour moi?... Non, évidemment, sans quoi on m'eût donné de la lumière afin que je puisse lire... Un parchemin égaré, alors? Nous verrons plus tard, puisque, aussi bien, je ne peux faire autrement...»

Il mit le parchemin dans son pourpoint et se remit à discuter avec lui-même; puis, il renifla fortement...

«Quel diable de parfum est-ce là?... Ce n'est pourtant pas un boudoir pour jolie femme!... Ah! mordieu! j'y suis!... Fausta!... Quelle femme autre que Fausta consentirait à descendre de plein gré dans pareil tombeau? D'autant plus que je ressens d'étranges sensations. Ma respiration s'oppresse... ma tête s'alourdit... Fausta! eh! par Pilate! la damnée Fausta a passé par là!...»

«Après avoir essayé de m'assassiner de tant de façons différentes, je serais curieux de savoir ce qu'elle a bien pu imaginer cette fois-ci.»

Comme pour répondre à cette question, un judas s'ouvrit à ce moment dans le haut de la voûte. Un imperceptible rai de lumière descendit par les fentes du judas et, en même temps, une voix, que Pardaillan reconnut aussitôt, prononça ces paroles:

—Pardaillan, tu vas mourir.

—Par Dieu! fit Pardaillan, dès l'instant où la douce Fausta m'adresse la parole, il ne saurait être question que de mort. Voyons ce qu'elle me réserve.

—Pardaillan, continua Fausta, invisible, j'ai voulu te tuer par le fer, tu as échappé au fer, j'ai voulu te tuer par la noyade, tu as échappé à l'eau, j'ai voulu te tuer par le feu, tu as échappé à l'incendie. Tu m'as demandé: «A quel élément aurez-vous recours? Je te réponds: «A l'air.» L'air que tu respires est saturé de poison. Dans deux heures, tu ne seras plus qu'un cadavre.

—Voilà donc l'explication que je cherchais. Figurez-vous, madame, que j'étais intrigué par ce parfum que je sens autour de moi, et, vous ne me croirez peut-être pas mais, ma parole, j'ai pensé à vous... J'ai pensé que, si Fausta était descendue dans cette fosse, ce ne pouvait être que pour y apporter la mort et la changer en un tombeau. Voilà ce que j'ai pensé, madame.

—Tu as vu juste, Pardaillan, et tu vas mourir, tué par l'air que tu respires et que j'ai, moi, empoisonné.

Il y avait quelque chose de fantastique dans cette conversation macabre entre deux êtres qui ne se voyaient pas, qui se parlaient à travers l'épaisseur d'un plafond, dont l'un était, pour ainsi dire, déjà dans la tombe et qui, sur un ton paisible et comme détaché, se disaient des choses effrayantes.

Cependant, Pardaillan répondait:

—Mourir! c'est bientôt dit, madame. Mais, voyez-vous, j'ai les poumons bien solidement attachés, et je crois que je suis homme à résister à tous les poisons dont vous avez eu l'attention de saturer l'air à mon intention. J'en suis bien fâché pour vous, madame, dont la marotte est de me vouloir occire à tout prix, par n'importe quel moyen, et je ne sais pourquoi, par exemple?

—Parce que je t'aime, Pardaillan, dit la voix morne de Fausta.

—Eh! morbleu! ce serait une raison pour me laisser vivre au contraire! Quoi qu'il en soit, madame, je crois que j'échapperai à votre poison comme j'ai échappé à la noyade et au feu.

—C'est possible, Pardaillan, mais, si tu échappes au poison, tu restes condamné quand même.

—Expliquez-moi un peu cela, madame...

—Tu mourras par la faim et par la soif.

—Diable! c'est assez hideux cela, madame!

—Je sais, Pardaillan, c'est une mort lente et horrible. Aussi ai-je voulu te l'éviter, et c'est pourquoi j'ai eu recours au poison.

—Bon, goguenarda le chevalier, je reconnais là votre habituelle circonspection. Vous avez si grand-peur de me manquer que vous vous êtes dit que deux précautions valent mieux qu'une.

—C'est vrai, Pardaillan. Aussi ai-je pris non pas deux, mais toutes les précautions possibles. Vois-tu cette porte de fer qui ferme ta tombe?

—Je ne la vois pas, madame, parbleu! Je n'ai pas des yeux de hibou pour voir dans la nuit. Mais, si je ne la vois pas, je l'ai reconnue avec mes doigts.

—Cette porte, dont la clef a été jetée dans le fleuve, dans quelques heures sera murée... Le mécanisme actionnant le plafond par où tu es descendu sera détruit, la chambre où je suis aura ses portes et sa fenêtre murées... Alors, tu seras isolé du monde, alors tu seras muré vivant, nul ne soupçonnera que tu es là, nul ne pourra t'entendre si tu appelles, nul ne pourra pénétrer jusqu'à toi, même pas moi...

—Bah! vous avez beau entasser les obstacles, j'échapperai au poison, je ne mourrai pas de faim et je sortirai d'ici vivant... Le seul avantage que vous retirerez de cette nouvelle marque d'amour sera d'allonger un peu plus le compte que nous aurons à régler un jour... et que nous réglerons en effet, ou j'y perdrai mon nom.

Fausta, comédienne géniale par certains côtés, était, par certains autres, ardemment sincère et convaincue. La foi vibrante qu'elle avait eue en son oeuvre s'était, sous le choc des revers répétés, peu à peu effacée. Elle persistait pourtant, mais c'était maintenant l'orgueil qui la guidait.

Qui, jusqu'à présent, l'avait abattue? Pardaillan. Dès lors, la superstition s'empara d'elle, l'effroi entra dans ce coeur jusque-là indompté, et superstition et terreur unies exercèrent sur elle leur action dissolvante.

Longtemps, elle avait cru qu'en tuant Pardaillan elle tuerait du même coup ces sentiments nouveaux qui la choquaient.

Pardaillan avait résisté à tous ses coups. Comme le phénix de la légende, cet homme réapparaissait alors qu'elle se croyait certaine de l'avoir bien définitivement tué. Et, chaque fois qu'il réapparaissait, c'était pour anéantir irrémédiablement ses combinaisons plus savantes, longuement et patiemment échafaudées.

Sa stupeur avait fait place à la terreur. Et, la superstition s'en mêlant, elle n'était pas éloignée de croire que cet homme était invincible, plus qu'invincible: immortel. De là à croire que Pardaillan était son mauvais génie contre lequel elle s'épuiserait vainement, que Pardaillan échapperait fatalement à toutes ses embûches jusqu'au jour où elle succomberait sous ses coups, il n'y avait qu'un pas qui fut vite franchi.

Fausta poursuivait la lutte âprement, obstinément. Mais elle n'avait plus foi en elle, mais le doute était entré en elle et elle n'était pas éloignée de croire que rien ne lui servirait de rien, qu'elle aurait beau faire, Pardaillan, l'infernal Pardaillan, toujours ressuscité, sortirait une dernière fois de la tombe où elle croirait l'avoir cloué pour la frapper mortellement.

Lorsque Pardaillan eut affirmé qu'il sortirait vivant de son actuel tombeau, Fausta frémit et se demanda avec angoisse si elle avait bien pris toutes les précautions nécessaires, si quelque moyen de fuite inconnu n'avait pas échappé à son minutieux examen des lieux. Ce fut donc d'une voix mal assurée qu'elle demanda:

—Tu crois donc, Pardaillan, que tu échapperas cette fois-ci comme les autres?

—Parbleu! assura Pardaillan.

—Pourquoi? haleta Fausta.

Alors, d'une voix mordante qui la glaça:

—Parce que, je vous l'ai dit, nous avons un compte terrible à régler... Parce que je vois enfin que vous n'êtes pas un être humain, mais un monstre de perversité et que vous épargner, comme je l'ai fait jusqu'à ce jour, serait plus que de la folie, serait un crime... Parce que vous avez lassé ma patience et que je suis résolu enfin à vous écraser... Parce qu'il est écrit que Pardaillan domptera Fausta et la réduira à l'impuissance... Or, maintenant que j'ai reconnu que vous n'êtes pas une femme, mais un monstre suscité par l'enfer, je vous le dis en toute loyauté: gardez-vous, madame, gardez-vous bien, car, le jour où cette main s'appesantira sur Fausta, c'en sera fait d'elle, elle expiera tous ses crimes et le monde sera délivré d'un tel fléau.

Tant que Pardaillan s'était contenté d'expliquer pourquoi il se sentait sûr d'échapper à ses coups, Fausta avait écouté en frémissant, d'autant plus que, sous l'obsession de la superstition, pendant qu'il parlait, dans son cerveau affolé, elle se répétait:

«Oui, il se sauvera comme il le dit, c'est écrit, c'est inéluctable... Fausta ne saurait atteindre Pardaillan!»

Mais, lorsque Pardaillan, justement exaspéré et s'animant au fur et à mesure, assura qu'un jour prochain viendrait où il aurait sa revanche et lui ferait expier ses crimes, le caractère indomptable de cette femme extraordinaire reprit le dessus.

Elle retrouva à l'instant sa lucidité et son sang-froid. Ce fut d'une voix très calme qu'elle répondit:

—Soyez tranquille, chevalier, je me garderai bien et je ferai en sorte que votre main ne s'appesantisse plus jamais sur personne.

—Voire, grommela Pardaillan, je ne saurais trop vous y engager... Mais, excusez-moi, madame, je ne sais si c'est le poison que vous m'avez libéralement dispensé, mais il est de fait que je tombe de sommeil. Brisons donc cet intéressant entretien et souffrez que je me couche sur ces dalles qui n'ont rien de moelleux et dont il faut bien que je me contente, puisque Votre Sainteté n'a pas daigné octroyer même une botte de paille au condamné à mort que je suis. Sur ce, bonsoir!...

Et Pardaillan qui, sous l'influence des miasmes délétères émanés de la pastille empoisonnée, sentait effectivement ses forces l'abandonner et tout tourner dans sa tête endolorie, s'enroula dans son manteau et s'étendit du mieux qu'il put sur les dalles froides.

—Adieu, Pardaillan, dit doucement Fausta.

—Non, pas adieu, par tous les diables! railla une dernière fois Pardaillan, à moitié endormi, pas adieu, mais au revoir...

Les derniers mots expirèrent sur ses lèvres et il demeura immobile, endormi... mort, peut-être.