XXI
CENTURION DOMPTÉ
Fausta attendit encore un moment, écoutant attentivement, n'entendant rien... que les palpitations de son coeur qui battait à coups redoublés.
Elle appela Pardaillan, elle lui parla. Aucune réponse ne parvint à son oreille tendue.
Alors, elle se redressa, sortit lentement et, confiante sans doute en ses précautions, dédaigna de fermer la porte derrière elle. Elle vint s'asseoir dans ce cabinet où nous l'avons vue en conversation avec Centurion. La, immobile dans son fauteuil, elle médita longtemps. Dans sa tête, avec l'obstination d'une obsession, cette question accessoire se posait avec ténacité:
«Magni m'a-t-il trompée? Est-ce un narcotique ou un poison?»
Cette question aboutissait fatalement à la principale, à la seule qui comptât pour elle:
«Est-il mort ou simplement endormi?»
Haletante, souffrant une torture physique devant l'effroyable geste, accompli, elle en tirait logiquement toutes les conclusions, avec une lucidité que ni la douleur réelle ni l'incertitude ne parvenait à obscurcir.
«Mort, tout est dit... Délivrée de cet amour que Dieu m'imposa comme une épreuve, mon âme victorieuse redevient invulnérable. Je puis reprendre ma mission avec confiance, sûre de triompher désormais, le seul obstacle qui entravait ma route ayant été supprimé par ma volonté.
«Endormi seulement, tout est à refaire peut-être!... Qui peut jamais savoir avec Pardaillan?... Si je pouvais pénétrer jusqu'à lui... un coup de poignard pendant qu'il dort et tout serait fini... Funeste idée que j'ai eue de faire jeter la clef du caveau!... Mes précautions se retournent contre moi.»
Longtemps encore, elle resta ainsi à méditer.
Enfin, ayant pris sans doute des résolutions fermes, elle frappa sur un timbre. A cet appel, un homme parut qui se courba avec obséquiosité.
Cet homme, c'était le familier, le lieutenant et le pseudo-cousin de Barba Roja, c'était don Centurion.
—Maître Centurion, dit Fausta, sur un ton de souveraine, on ne m'avait pas trompée sur votre compte. Entre des mains habiles et puissantes, vous pourriez être un auxiliaire précieux. Vous avez, j'en conviens, intelligemment et diligemment exécuté mes ordres. Je consens à vous prendre définitivement à mon service.
—Ah! madame, dit Centurion au comble de la joie, croyez que mon zèle et mon dévouement...
—Point de protestations superflues, interrompit Fausta, hautaine. La princesse Fausta paie royalement, c'est pour qu'on la serve avec zèle et dévouement. Votre intérêt me répond de votre zèle et de votre dévouement... Pour la fidélité, nous en reparlerons. L'essentiel est que vous soyez bien pénétré de cette vérité, que vous ne trouverez jamais un maître tel que moi.
—C'est vrai, madame, avoua humblement Centurion, c'est pourquoi je considérais comme un honneur insigne d'entrer au service de la puissante princesse que vous êtes.
—Vous êtes, maître Centurion, pauvre, obscur et méprisé de tous—surtout de ceux qui vous emploient. Vous êtes instruit, intelligent, dénué de scrupules, et, cependant, malgré votre supériorité intellectuelle incontestable, vous resterez ce que vous êtes: l'homme des viles besognes, un composé bizarre et monstrueux de bravo, d'espion, de spadassin. On vous emploie sous ces formes diverses, mais, quels que soient les services que vous rendez, vous n'avez pas d'espoir de vous élever au-dessus de cette basse condition. On a tout intérêt à vous laisser dans l'ombre.
—Malheureusement, madame.
—Malgré tout, vous avez de vastes ambitions.
Fausta s'arrêta une seconde, tenant Centurion anxieux sous son clair regard. Puis, elle laissa tomber:
—Ces ambitions, je puis les réaliser... au-delà de ce que vous avez rêvé.
—Madame, balbutia Centurion agenouillé, si vous faites ce que vous dites, je serai votre esclave!
—Je le ferai, dit Fausta résolument. Tu auras tes lettres de noblesse en bonne et due forme et d'une authenticité indiscutable; je t'élèverai au-dessus de ceux qui t'écrasent. Et, quant à ta fortune, ce que tu as déjà reçu de moi n'est rien, comparé à ce que je te donnerai. Mais, tu l'as dit, tu seras mon esclave.
—Parlez... ordonnez...
Fausta était à demi allongée dans un fauteuil monumental. Ses pieds, chaussés de mules de satin blanc, croisés l'un sur l'autre, étaient posés sur un coussin de soie brochée, placé lui-même sur un large tabouret de tapisserie. Ainsi posés, ses pieds croisés dépassaient le bord du coussin. Centurion s'était prosterné, et, comme pour bien marquer qu'elle était pour lui une divinité, pour prouver qu'il entendait rester, au pied de la lettre, le chien soumis dont il avait parlé, il franchit en rampant la distance qui le séparait de Fausta et posa dévotement ses lèvres sur la pointe du soulier.
Il y avait, certes, dans ce geste imprévu, une intention d'hommage religieux comme on en avait rendu souvent à Fausta alors qu'elle pouvait se croire papesse.
Mais Centurion avait exagéré le geste qui avait on ne sait quoi de vil dans sa bassesse outrée.
Cependant, Fausta avait sans doute un plan bien arrêté à l'égard de Centurion car, et bien qu'elle eût un geste de répulsion, elle ne retira pas son pied. Au contraire, elle se pencha sur lui et, posant sa main blanche et fine sur la tête du bravo prosterné, elle le maintint un inappréciable instant les lèvres collées sur la semelle, puis, retirant son pied, brusquement, elle le lui posa sur la tête, appuyant fortement dessus, sans ménagement, et, le tenant ainsi écrasé dans cette pose plus qu'humiliée, elle dit de sa voix chaude et douce comme une caresse:
—J'accepte ton hommage. Sois fidèle et soumis comme un chien fidèle et je te serai bon maître.
Ayant dit, elle retira son pied. Centurion redressa son front courbé, mais resta agenouillé.
Et, sur un ton de souveraine autorité:
—S'il est juste que vous vous humiliez devant moi qui suis votre maître, il est juste aussi que vous appreniez à vous redresser et à regarder les plus grands, car bientôt vous serez leur égal!
Centurion se releva, ivre de joie et d'orgueil. Il exultait, le sacripant! Enfin, il allait donc pouvoir donner sa mesure, maintenant qu'il avait trouvé le maître puissant de ses rêves. Il allait enfin être quelqu'un avec qui l'on compte. Ah! certes, il serait fidèle à celle qui le tirait du néant pour faire de lui un homme redoutable.
Et, comme si elle eût deviné ce qui se passait dans sa tête, Fausta reprit, d'une voix calme, mais où perçait cependant une sourde menace:
—Oui, il faudra m'être fidèle, c'est ton intérêt... D'ailleurs, j'en sais assez sur ton compte pour faire tomber ta tête rien qu'en levant un doigt.
Centurion la regarda en face, et, d'une voix basse, ardente:
—Madame, dit-il, vous avez le droit de douter de ma fidélité, puisque j'ai trahi pour vous. Je vous jure cependant que je suis sincère en vous disant que je vous appartiens corps et âme et que vous pouvez disposer de moi comme vous l'entendrez. A défaut de cette sincérité, mon intérêt vous répond de moi.
—Bien, dit gravement Fausta, vous parlez un langage que je comprends. Voici le bon de vingt mille livres promis pour la capture du sire de Pardaillan. Voici de plus un bon de dix mille livres pour récompenser les braves qui vous ont aidé.
Centurion, frémissant, saisit les deux bons et les fit disparaître vivement en songeant à part lui:
«Dix mille livres pour ces drôles!... Halte-là, madame Fausta, ceci, c'est du gaspillage...»
Malheureusement pour lui, Centurion ne connaissait pas encore Fausta. Elle se chargea incontinent de lui prouver que, s'il avait cherché en elle un maître, il l'avait trouvé, et qu'il lui faudrait marcher droit s'il ne voulait pas se faire casser à gages.
En effet, Fausta, comme si elle avait lu à livre ouvert dans sa pensée, lui dit, sans manifester ni colère ni mécontentement:
—Il faudra perdre ces habitudes de prévarication. La part que je vous fais est assez belle pour que vous laissiez à chacun ce que je lui alloue. Si vous tenez à rester à mon service, il faudra devenir scrupuleusement honnête. Sachez qu'une heure après que vous aurez fait votre distribution, je saurai quelle somme vous aurez remise à chacun, et, si vous avez soustrait seulement un denier, je vous briserai impitoyablement.
Honteux, Centurion rougit, ce dont il fut bien étonné lui-même, et, se courbant:
—Vous êtes bien, je le vois, celle que Dieu a envoyée, puisqu'il vous a donné le pouvoir de ire dans les consciences. Désormais, madame, je vous le jure, je n'aurai plus de telles idées.
—Bien vous ferez, dit froidement Fausta, qui reprit:
—Faites entrer cet enfant, ce nain.
Centurion sortit et revint presque aussitôt, accompagné d'El Chico.
Nous ne saurions dire si le petit homme fut ébloui par les richesses entassées dans la pièce, ni s'il fut impressionné par la beauté et la majesté de la grande dame devant qui on venait de l'introduire. Tout ce que nous pouvons dire, c'est qu'il se montra indifférent, en apparence. Il se campa devant Fausta, dans cette attitude fière, qui ne manquait pas d'une certaine grâce sauvage et qui lui était particulière, et, respectueux sans humilité, il attendit, dressé sur ses ergots, ne perdant pas une ligne de sa petite taille.
Fausta le fouilla un instant de son oeil d'aigle, et, voilant l'éclat du regard, adoucissant sa voix:
—C'est vous, dit-elle, qui avez conduit ici le Français et ses amis?
El Chico n'était pas très bavard et il n'avait, cela va sans dire, que de très vagues notions d'étiquette, si tant est qu'il connût la signification de ce mot.
Il se contenta de répondre d'un signe de tête affirmatif.
Fausta possédait au plus haut point l'art de composer ses manières, suivant le caractère et la situation de ceux qu'elle avait intérêt à ménager ou qu'elle voulait s'attacher, et ce fut en souriant avec indulgence qu'elle accueillit le semblant de réponse du petit homme. Ce fut en souriant encore qu'elle dit négligemment:
—Ce Torero, don César, vous a fait du bien. A défaut d'affection, vous deviez avoir pour lui de la reconnaissance. Pourtant, vous avez consenti à l'attirer ici?
—Je savais bien qu'on en voulait seulement au Français, dit avec un sourire aussi El Chico. Tiens! on a des oreilles et des yeux. On écoute, on regarde... On est petit, c'est vrai, on n'est pas un sot.
—De sorte que vous avez compris que vos deux compatriotes ne couraient aucun danger?... Si, cependant, la vie de don César eût été menacée, eussiez-vous agi comme vous l'avez fait? Répondez franchement.
Le petit homme hésita un moment avant de répondre. Ses traits se contractèrent douloureusement. Il ferma les yeux. Un combat violent paraissait se livrer en lui, dont Fausta suivait curieusement toutes les phases.
Enfin, il poussa un gros soupir et répondit d'une voix sourde:
—Non.
—Alors, dit Fausta, vous auriez perdu les deux mille livres qu'on vous a promis en mon nom.
El Chico répondit, cette fois sans hésitation:
—Tant pis!
Fausta sourit.
—Allons, dit-elle, je vois que vous savez être reconnaissant. Et le Français?
A cette question, l'oeil du petit homme eut une lueur aussitôt éteinte, et, vivement, il dit:
—Je ne le connais pas. Tiens, ce n'est pas un ami comme don César.
Fausta crut démêler une intonation bizarre dans ces paroles.
—C'est pourtant un ami de ce Torero que vous affectionnez au point de lui sacrifier deux mille livres! dit-elle. Savez-vous qu'en frappant ceux qu'ils aiment, on atteint parfois plus cruellement les gens que si on les frappait eux-mêmes?
Fausta posait la question sans paraître y attacher d'importance, mais elle fixait son oeil doux sur le nain et l'étudiait attentivement.
Celui-ci tressaillit et parut étonné de ces paroles. Évidemment, il n'avait pas pensé qu'en aidant à meurtrir Pardaillan il pouvait, du même coup, faire beaucoup de mal à ceux qui aimaient le chevalier. Mais, approfondir de telles idées était au-dessus du jugement d'El Chico. Il secoua donc les épaules et grommela quelques paroles confuses que Fausta ne parvint pas à saisir.
Voyant qu'elle n'en tirerait rien, elle fit un geste comme pour l'engager à patienter un moment et, à voix basse, donna un ordre à Centurion qui s'éclipsa aussitôt.
—On va vous apporter la somme promise, dit-elle au petit homme. C'est une somme considérable pour vous.
Les yeux du nain étincelèrent, ses traits s'illuminèrent, mais il ne répondit rien.
A ce moment. Centurion revint et déposa devant Fausta un petit sac sur lequel les yeux d'El Chico se portèrent aussitôt pour ne plus le perdre de vue.
—Il y a dans ce sac, reprit doucement Fausta, non pas deux mille livres, mais cinq mille... Prenez, c'est à vous.
A l'énoncé de cette somme, qui lui paraissait exorbitante, El Chico ouvrit des yeux énormes. Sa joie et sa stupeur furent telles qu'il demeura cloué sur place.
—Cinq mille livres L. balbutia-t-il.
—Oui! fit de la tête Fausta qui souriait.
Ce disant, elle poussait le sac vers le petit homme qui, retrouvant soudain le mouvement, s'en saisit brusquement et le pressa de ses deux mains contre sa poitrine, comme s'il eût craint qu'on ne voulût le lui arracher, en répétant machinalement:
—Cinq mille livres!
—Elles y sont, dit Fausta, qui paraissait s'amuser de la joie folle du nain. Vous pouvez vérifier.
Vivement, El Chico porta la main au cordon qui fermait le sac, visiblement anxieux de vérifier à l'instant même si on ne se jouait pas de lui. Mais il n'acheva pas son geste. Ses yeux se fixèrent, angoissés, sur Fausta, et, tout à coup, il se mit à rire. Mais son rire avait quelque chose d'effarant. On eût dit plutôt des sanglots convulsifs; et il bégayait, sur un ton plaintif:
—Riche! Je suis riche!... autant que le roi!...
Si Fausta fut étonnée de cette étrange manifestation de joie, elle n'en laissa rien paraître.
—Vous voilà riche, en effet, fit-elle de sa douce voix. Vous allez pouvoir... épouser celle que vous aimez.
A ces mots, El Chico tressaillit violemment et fixa sur Fausta des yeux effarés où se lisait comme une vague terreur. Et, comme il secouait la tête négativement, avec une expression de douleur manifeste:
—Pourquoi non, dit-elle gravement. Vous êtes un homme par l'âge et par le coeur. Vous voilà riche. Pourquoi ne songeriez-vous pas à vous établir, à vous créer un intérieur? Vous êtes petit, c'est vrai, mais vous n'êtes pas contrefait. Vous êtes admirablement conformé dans votre petitesse, on peut même dire que vous êtes beau. Ne dites pas non. Vous aimez, je le vois, pourquoi ne seriez-vous pas aimé aussi?...
El Chico ouvrait de grands yeux ravis et, en écoutant cette princesse qui lui parlait si doucement, sans nulle raillerie, d'un air convaincu.
Mais, sans doute, le bonheur qu'on lui faisait entrevoir lui parut irréalisable, car il secoua douloureusement la tête et Fausta n'insista pas.
—Allez, dit-elle doucement, et souvenez-vous que, si vous avez besoin d'une aide, soit auprès de celle que vous aimez, soit auprès de sa famille, vous me trouverez prête à intervenir en votre faveur. Allez maintenant.
El Chico, très ému, ne trouva pas un mot de remerciement. Titubant, comme s'il était ivre, il se dirigea vers la porte, oubliant de s'incliner devant la grande dame et, comme il allait franchir le seuil, il se retourna brusquement, se précipita sur Fausta, saisit sa main qui pendait au bras de son fauteuil et y déposa un baiser vibrant. Puis, se redressant aussi vivement qu'il était accouru, sans dire mot, il sortit en courant.
Fausta n'avait pas fait un mouvement, pas prononcé une parole. Lorsque El Chico fut sorti, elle songea:
«Voilà un petit bout d'homme qui, maintenant, se fera hacher pour moi. Mais quelle est la femme dont il s'est épris et pourquoi ai-je cru démêler comme de la haine dans sa manière de parler de Pardaillan? Il faudra savoir; ce nain me sera peut-être utile...»
Ecartant momentanément le nain de son esprit, elle se leva, alla soulever une tenture et, avant de disparaître, s'adressant à Centurion, qui attendait immobile:
—Faites ce qui est convenu, dit-elle, et venez me rejoindre aussitôt dans l'oratoire.
Sans attendre de réponse, certaine que ses ordres seraient exécutés, elle laissa tomber la portière et disparut. Elle s'engagea dans le corridor et s'arrêta devant cette porte où nous l'avons déjà vue s'arrêter. Elle poussa le judas et regarda.
La Giralda, sous l'empire de quelque narcotique, dormait paisiblement, étendue sur un large lit de repos.
—Dans dix minutes, elle se réveillera, pensa Fausta qui repoussa le judas et poursuivit son chemin.
Elle parvint à la pièce qu'elle avait désignée à Centurion et y pénétra en laissant la porte grande ouverte. Cet oratoire était plus petit et meublé très simplement. Elle s'assit et attendit quelques minutes au bout desquelles Centurion parut et, sans entrer, dit:
—C'est fait, madame. Il serait prudent de nous retirer. Il est à présumer qu'ils vont visiter la maison.
Fausta fit un geste qui signifiait qu'elle avait le temps et reprit sa méditation sans plus s'occuper de Centurion.
—Madame, répéta le bravo en faisant quelques pas, il est temps de nous retirer.
—Poussez la porte, sans la fermer, commanda Fausta d'un air paisible.
Visiblement intrigué. Centurion obéit. Quand il se retourna, après avoir poussé la porte, il aperçut une étroite ouverture, pratiquée dans l'épaisseur de la muraille, que la porte grande ouverte lui avait masquée.
—Une porte secrète, murmura-t-il; je comprends maintenant.
—Prenez ce flambeau, dit Fausta, et éclairez-moi.
Centurion prit le flambeau et se dirigea vers l'ouverture. Un étroit escalier aboutissait au ras du sol. Il se mit à descendre, éclairant la marche de Fausta qui referma la porte secrète derrière elle sans que le bravo, qui, pourtant, la guignait du coin de l'oeil, parvînt à saisir le secret de cette fermeture.
Après avoir franchi une vingtaine de marches, ils se trouvèrent dans une galerie souterraine assez large pour permettre à deux personnes de passer de front, assez élevée pour qu'un homme, même de haute tailler pût marcher sans être obligé de baisser la tête. Le sol de ce souterrain était tapissé d'un sable très fin, doux à la marche, étouffant le bruit des pas.
Après avoir parcouru un assez long espace. Centurion rencontra une galerie transversale. Il s'arrêta devant le mur de cette galerie et demanda:
—Faut-il tourner à droite ou à gauche?
—Restez où vous êtes, répondit Fausta.
A son tour, elle s'approcha du mur, et, sans chercher, sans hésitation, elle saisit une pierre qui se détacha d'autant plus aisément que cette prétendue pierre était tout simplement une planche assez habilement peinte et maquillée pour qu'elle pût se confondre avec les vraies pierres qui l'entouraient. La planche enlevée démasqua une petite excavation. Fausta passa son bras dans le trou et actionna un ressort caché. Aussitôt, une ouverture apparut dans le mur.
—Passez, dit Fausta en montrant l'ouverture.
Centurion, son flambeau à la main, passa, toujours suivi de Fausta.
Ils se trouvèrent dans une grotte artificielle assez vaste. De la voûte assez élevée pendaient plusieurs lampes. Sur une façon d'estrade basse, trois fauteuils étaient disposés devant une grande table. D'énormes banquettes en chêne massif étaient placées au pied de l'estrade, à droite et à gauche de la table, de telle façon qu'un espace assez large était ainsi aménagé devant l'estrade.
Centurion connaissait-il cette salle de réunion clandestine? Savait-il à quoi servait cette retraite souterraine et ce qui se tramait là-dedans?
On aurait pu le croire, car, dès l'instant où il avait pénètre dans la grotte, une singulière inquiétude s'était emparée de lui. En reconnaissant tout à fait des lieux qui, sans doute, lui étaient familiers, son inquiétude s'était changée en épouvante. Il était devenu livide, un tremblement convulsif s'était emparé de lui. Il regardait avec des yeux hagards Fausta qui ne paraissait pourtant pas remarquer son trouble et disait tranquillement:
—Allumez donc ces lampes, ce flambeau ne nous éclaire pas suffisamment.
Heureux de cacher son trouble. Centurion se hâta d'obéir et, les lampes allumées, il posa machinalement son flambeau sur la table et passa sa main sur son front, où perlait la sueur de l'angoisse.
Toutes les lampes étant allumées, Fausta fit signe au bravo de la suivre. Elle sortit de la grotte, le conduisit à l'excavation qu'elle avait laissée ouverte, et:
—Regardez, dit-elle impérieusement.
Centurion se pencha et regarda. Alors, il sentit ses cheveux se hérisser sur sa tête.
Que voyait-il donc de si extraordinaire?
Rien que de très simple: une infinité de petits trous étaient ménagés dans le fond de l'excavation. Par ces petits trous, on pouvait voir jusqu'aux moindres recoins de la grotte, mais plus particulièrement l'estrade qui se trouvait précisément en face des trous.
Fausta, toujours impassible, paraissait ne rien remarquer de ce trouble qui, maintenant, tournait à l'affolement. Elle rentra dans la grotte, suivie de Centurion en proie à une terreur mystérieuse qui anéantissait ses facultés au point qu'il ne s'aperçut même pas que Fausta, actionnant un deuxième ressort caché, avait fermé la porte par où ils venaient de pénétrer.
—Par ces trous, dit Fausta tranquillement, non seulement on peut tout voir, comme vous ayez pu vous en rendre compte, mais encore on entend tout ce qui se dit ici. Par cette excavation, j'ai pu assister, invisible, aux deux derniers conciliabules qui ont été tenus dans cette salle... Ai-je besoin d'ajouter que je sais tout?
Centurion s'écroula à genoux et râla:
—Grâce! Madame!
Fausta laissa tomber sur la loque humaine affalée à ses pieds un regard empreint d'un souverain mépris, et, le repoussant rudement du bout du pied:
—Debout! gronda-t-elle. Pensez-vous que je vous aie pris à mon service pour vous livrer à l'Inquisition!
D'un bond. Centurion se releva. Après avoir manqué défaillir de peur, il pensait maintenant s'évanouir de joie.
—Vous ne voulez donc pas me livrer balbutia-t-il.
—La terreur vous rend fou, mon maître, dit-elle en levant les épaules. Prenez garde! je ne garderais pas un lâche à mon service.
Centurion poussa un rauque soupir de soulagement et, se redressant:
—Par le Christ vivant! je ne suis pas un lâche, madame, et vous le savez bien! Mais, misère! j'ai cru sincèrement que vous alliez me livrer.
Et, avec un frisson d'épouvanté, il ajouta:
—J'appartiens à l'Inquisition et je sais trop quels supplices effroyables sont réservés à ceux qui la trahissent. Ce qui m'attendait, madame, est tellement au-dessus de ce que l'imagination peut concevoir que je n'eusse pas hésité à me poignarder devant vous pour me soustraire au sort affreux qui eût été le mien.
—Soit, dit Fausta d'un ton adouci, je te pardonne d'avoir tremblé devant le supplice. Je te pardonne aussi d'avoir essayé de me cacher des choses que j'avais intérêt à connaître. Mais que ce soit la dernière fois!
—J'entends, madame, dit humblement Centurion, et j'obéirai, je le jure. Aussi bien je ne suis pas de force avec vous, je le confesse humblement.
—Bien! opina Fausta. A quelle heure, la réunion?
—Dans deux heures, madame.
—Nous avons le temps, dit Fausta qui se dirigea vers l'estrade et s'assit dans un fauteuil.
Centurion la suivit et se plaça devant elle, au pied de l'estrade.
—Avant toutes choses, reprit Fausta en regardant le bravo jusqu'au fond des yeux, les hommes qui se réunissent ici savent qu'il existe quelque part un fils de don Carlos, dont ils désirent faire leur chef. Malgré les recherches les plus minutieuses, ils n'ont pu parvenir à découvrir sous quel nom se cache ce malheureux prince. Ce nom, j'en jurerais, tu le connais, toi.
—C'est vrai, madame, dit Centurion dompté.
L'oeil noir de Fausta eut une lueur, aussitôt éteinte.
—Ce nom? fit-elle d'une voix calme.
—Don César, connu dans toute l'Andalousie sous le nom d'El Torero, répondit Centurion sans hésiter.
Sans doute, Fausta était bien loin de s'attendre à ce nom. Sans doute aussi, la révélation de ce nom contrariait sérieusement des plans soigneusement élaborés, car, prise d'une fureur soudaine, elle s'exclama, pâle de rage:
—Tu as bien dit don César... l'amant de la Giralda... Ah! misérable! C'est maintenant que je les ai laissés aller, lui et la bohémienne, que tu me préviens?...
Debout sur l'estrade, une main appuyée sur la table, l'autre tendue dans un geste de menace, prise d'un accès de colère effrayant chez cette femme toujours si maîtresse d'elle-même, Fausta foudroyait du regard le malheureux Centurion terrifié.
—Madame, bégaya-t-il, je ne savais pas... Vous ne m'aviez pas interrogé.
Par un effort de volonté admirable, Fausta se calma subitement. Ses traits se rassérénèrent. Elle s'assit et, le coude sur la table, elle réfléchit longuement, paraissant avoir oublié la présence de Centurion qui, muet, retenant son souffle, respecta sa méditation.
Enfin, elle releva la tête et, très calme:
—Vous ne pouviez pas savoir, en effet, dit-elle. Maintenant, racontez-moi tout.
XXII
LE NAIN A L'OEUVRE
Nous sommes obligés de revenir momentanément à l'un de nos personnages dont les faits et gestes prennent une importance qui sollicite notre attention.
Voici donc le nain El Chico—car c'est de lui que nous voulons parler—promu au rang de protagoniste.
Celui-ci est une réduction d'homme—gracieuse, il est vrai, et nous avons entendu Fausta, qui doit s'y connaître, lui dire qu'il est beau dans sa petitesse. Il est sinon délicat, car il a été élevé à la dure, du moins faible comme un enfant qu'il est par la taille. Il est placé tout au bas de l'échelle sociale, puisqu'il n'est qu'un pauvre diable de bout d'homme, sans père ni mère, élevé on ne sait comment ni par qui, venu on ne sait d'où, gîtant on ne sait dans quel trou, vivant. Dieu sait comme! de la charité publique, rie reculant pas devant certaines besognes louches pour assurer sa pitance, et pourtant, malgré tout, ne manquant pas d'une vague dignité, d'une inconsciente fierté.
Donc, El Chico sortit en courant du cabinet de Fausta. Il était fou de joie—ou de douleur, car on n'aurait pu, en conscience, affirmer lequel de ces deux sentiments dominait en lui. Toujours courant, il se rendit au fond du jardin, du côté du fleuve. Il paraissait d'ailleurs connaître admirablement ce jardin et, à travers le labyrinthe des allées et des bosquets, dans la nuit accrue de l'ombre opaque des arbres en quantité considérable, il se dirigeait sans hésitation.
Arrivé à la ceinture de cyprès, il grimpa sur un de ces arbres avec dextérité et s'engagea dans le cône de verdure sombre où sa petite taille pouvait lui permettre de pénétrer et de se dissimuler. Sans doute, il avait là quelque cachette connue de lui seul, car il se débarrassa du sac d'or qu'il devait à la munificence de Fausta, après quoi il se laissa glisser à terre.
Sans se presser maintenant, l'air grave et méditatif, il longea l'enceinte de verdure et s'arrêta de nouveau devant un jeune cyprès que le hasard avait sorti de l'alignement et fait pousser tout près du mur. Cet arbre, placé là, c'était une échelle naturelle toute trouvée pour franchir l'obstacle élevé. En effet, El Chico grimpa là jusqu'à ce qu'il fût arrivé à dominer le mur. Alors, il imprima un léger balancement au tronc frêle de l'arbuste et, avec l'adresse et la souplesse d'un chat, il sauta sur la crête du mur. Il se suspendit par les mains et se laissa tomber doucement hors de la propriété.
Il s'éloigna du mur et alla s'asseoir dans l'herbe qui poussait haute et drue. Les coudes appuyés sur les genoux ramenés au corps, la tête dans ses mains, il resta longtemps ainsi, immobile. Peut-être pensait-il à des choses que lui seul savait. Peut-être obéissait-il à des instructions reçues dans la maison des Cyprès. Peut-être enfin, et plus simplement, S'était-il endormi.
Les vibrations lointaines d'un bronze religieux laissant tomber dans la nuit douze coups solennellement espacés le tirèrent de sa torpeur.
C'était à peu près vers ce même moment que Fausta, précédée de Centurion, s'engageait dans les sous-sols de sa mystérieuse maison de campagne.
El Chico se leva, s'ébroua et dit tout haut:
—Tiens! il est temps... Allons!
Et il se mit en route à pas lents, faisant le tour de la propriété, ne cherchant nullement à se cacher. On eût même dit qu'il souhaitait attirer l'attention sur lui, car il faisait le plus de bruit qu'il pouvait.
Et, tout à coup, il entendit des gémissements étouffés et vit deux masses déposées au pied du mur et qui s'agitaient éperdument en des soubresauts fantastiques.
El Chico ne parut nullement effrayé. Il eut même un de ces sourires rusés qui illuminaient parfois sa physionomie, et, allongeant le pas, il s'approcha de ces deux masses. Il reconnut alors qu'il se trouvait en présence de deux corps humains étroitement roulés dans des capes et congrûment ficelés des pieds à la tête.
Sans perdre un instant, il se pencha sur le premier de ces corps et se mit à trancher les liens qui l'enserraient, à le débarrasser des plis de la cape oui l'étouffait.
—El señor Torero! s'exclama El Chico, lorsque le visage de la victime fut enfin dégagé.
Et le visage du petit homme exprimait une surprise si évidente, l'intonation était si naturelle, si sincère que le plus méfiant s'y fût laissé prendre.
Mais le Torero avait sans doute autre chose à faire, car, sans perdre le temps de remercier son sauveur—ou prétendu tel—il s'écria:
—Vite! aide-moi!
Et, sans plus attendre, il se rua à son tour sur son compagnon d'infortune qu'il eut tôt fait de dégager.
—Le seigneur Cervantes! s'écria le nain avec un ébahissement croissant.
C'était, en effet, Cervantes qui se mit péniblement sur son séant et, d'une voix enrouée, s'écria:
—Mort de tous les diables! j'étouffais là-dedans! Merci, don César.
—Venez, s'écria le Torero, bouleversé, il n'y a pas un instant à perdre!... s'il n'est pas trop tard déjà!
C'était plus facile à dire qu'à faire. L'écrivain avait été fort malmené et don César, non sans angoisse, vit bien qu'il fallait, de toute nécessité, lui laisser le temps de se remettre:
—Une minute!... mon cher, laissez-moi respirer un peu... On m'a à moitié étranglé, bredouilla-t-il.
Ce n'était que trop vrai. Le Torero ne pouvait abandonner son ami dans cet état. Il en prit stoïquement son parti mais, comme chaque minute qui s'écoulait diminuait les chances qui lui restaient d'arriver à temps pour aider Pardaillan et délivrer la Giralda, il fit la seule chose qu'il avait à faire, c'est-à-dire qu'aidé d'El Chico et de Cervantes lui-même il se mit à frictionner énergiquement son ami, qui, tout en s'aidant lui-même, ne perdait pas la tête pour cela et, reconnaissant le nain:
—Que fais-tu là, toi? dit-il en fronçant le sourcil. Ne devais-tu pas guetter du côté de la porte?
Le petit homme, sans interrompre ses frictions, répondit:
—Tiens! j'ai vu que vous ne reveniez pas... j'étais inquiet, j'ai voulu savoir. J'ai fait le tour de la maison... heureusement pour vous, car, sans moi...
Et, du coin de l'oeil, il montrait les cordes et les capes restées à terre.
El Chico était sans doute un comédien de première force, car Cervantes, qui ne le perdit pas de vue, ne put rien démêler de suspect dans son attitude.
D'un air plutôt piteux, l'aventurier écrivain soupira:
—Il est de fait que, sans toi, j'étranglerais encore sous ce maudit bâillon.
-Enfin, il se mit debout et fit quelques pas.
—Venez donc! s'écria le Torero, qui bouillait d'impatience.
Et il s'élança enfin, expliquant tout en marchant ce qui lui était arrivé au moment où il allait bondir avec Pardaillan à la poursuite du ravisseur de la Giralda.
—En sorte, dit Cervantes, que le chevalier a attaqué seul? S'ils ne sont pas trop nombreux contre lui, il y a des chances pour qu'il s'en tire.
—Hélas! soupira le Torero.
Tout en s'expliquant, ils étaient revenus à la porte bâtarde. Cervantes monta sur la borne, et, en un clin d'oeil, le Torero fut sur le mur. Cervantes allait le suivre, lorsque ses yeux tombèrent sur le nain qui les avait suivis, et assistait à l'escalade. Il sauta à terre, prit El Chico dans ses bras, et le passa à don César qui le fit glisser de l'autre côté du mur. Ceci fait, il saisit la main que lui tendait le Torero et se hissa sur le mur:
—J'aime mieux l'avoir avec nous. Je serai plus tranquille, grommela-t-il.
Le nain, pourtant, n'avait opposé aucune résistance, et Cervantes vit avec satisfaction qu'il les attendait bien tranquillement au pied du mur.
Les deux amis sautèrent ensemble et s'élancèrent en courant, accompagnés du nain qui, décidément, paraissait de bonne foi et animé des meilleures intentions.
Il ne s'agissait plus cette fois de ruser et de s'attarder à des précautions, utiles peut-être, mais qui leur eussent fait perdre un temps précieux.
Ils avaient mis l'épée à la main, et, l'oeil aux aguets, ils couraient droit devant eux.
Le hasard fit qu'ils aboutirent au perron.
Nous disons le hasard. En réalité, ils y furent conduits par le nain, qui avait fini par les précéder. Ils le suivirent machinalement, sans se rendre compte peut-être.
En quelques bonds, ils franchirent les marches et furent devant la porte. Ils s'arrêtèrent un moment, hésitants. A tout hasard, le Torero porta la main au loquet. La porte s'ouvrit.
Une lampe d'argent, suspendue au plafond, éclairait d'une lueur tamisée les splendeurs du vestibule.
—Oh! diable! murmura Cervantes émerveillé, à en juger par le vestibule, c'est ici la demeure d'un prince.
Don César lui, ne s'attarda pas à admirer ces merveilles. Une portière était devant lui. Il la souleva et passa résolument. Ils se trouvèrent tous les trois dans ce cabinet où Fausta, peu d'instants plus tôt, avait remis au nain la somme de cinq mille livres.
Comme le vestibule, ce cabinet était éclairé. Seulement, ici, c'était un flambeau d'argent massif garni de cires rosés qui distribuait une lumière discrète.
—Pour le coup, songea Cervantes, nous sommes dans une petite maison du roi!... Il va nous tomber dessus une nuée d'hommes d'armes déguisés en laquais.
En effet, à moins de supposer qu'ils étaient attendus et qu'on avait voulu leur faciliter la besogne—ce qui eût été une pure folie—il fallait bien admettre que ce merveilleux palais était actuellement habité. Or, le propriétaire d'une aussi somptueuse demeure ne pouvait être qu'un grand personnage, entouré de nombreux domestiques, voire de gardes et de gens d'armes. De plus, il était évident que ce personnage n'était pas encore couché, sans quoi les lumières eussent été éteintes. Lui, ou quelqu'un de ses gens, pouvait donc apparaître d'un instant à l'autre, et, alors, il était à présumer que les coups pleuvraient drus comme grêle sur les indiscrets visiteurs.
Tout en se faisant ces réflexions judicieuses, quoique peu encourageantes, Cervantes ne lâchait pas d'une semelle don César. Tous deux se rendaient parfaitement compte du danger couru. Ils n'en étaient pas moins résolus à l'affronter jusqu'au bout.
En ce qui concerne don César, la délivrance de la Giralda—qui lui paraissait plus que compromise—passait au second plan. Pardaillan, qu'il croyait aux prises avec les gens du ravisseur, s'était exposé par amitié pour lui. La pensée qui dominait en lui était donc de retrouver le chevalier s'il n'était pas trop tard.
Pour Cervantes, c'était plus simple encore. Il avait accompagné ses amis, il devait les suivre jusqu'au bout, dussent-ils y laisser leur peau, tous. Ils allaient donc, avec prudence, mais parfaitement résolus...
Du cabinet, ils passèrent dans le couloir.
Ce couloir, assez vaste, comme nous avons pu le voir en suivant Fausta, était, comme le vestibule et le cabinet, éclairé par des lampes suspendues au plafond de distance en distance.
Et toujours la solitude. Toujours le silence. C'était à se demander si cette opulente demeure était habitée.
Le Torero, qui marchait en tête, ouvrit résolument la première porte qu'il rencontra.
—Giralda! cria-t-il dans un transport de joie.
Et il se rua à l'intérieur de la pièce, suivi de Cervantes et du nain. La Giralda, nous l'avons dit, sous l'empire d'un narcotique, dormait profondément.
Don César la prit dans ses bras, inquiet déjà de voir qu'elle ne répondait pas à son appel.
—Giralda! balbutia-t-il angoissé, réveille-toi!
En disant ces mots, il lâchait le buste, s'agenouillait devant la jeune fille et lui saisissait les deux mains. Le buste n'étant plus soutenu, s'abandonna mollement sur les coussins.
—Morte! sanglota l'amoureux livide.
—Non pas, corps du Christ! s'écria vivement Cervantes. Elle n'est qu'endormie. Voyez comme le sein se soulève régulièrement.
—C'est vrai! s'écria don César, passant du désespoir le plus affreux à la joie la plus vive. Elle vit!
A ce moment, la Giralda soupira et commença à s'agiter. Presque aussitôt, elle ouvrit les yeux. Elle ne parut nullement étonnée de voir le Torero à ses pieds et elle lui sourit.
—Mon cher seigneur! dit-elle très doucement.
Et sa voix ressemblait au gazouillis d'un oiseau.
Ils se prirent les mains, et, oubliant le reste de la terre, ils se parlèrent des yeux en se souriant, extasiés. Et c'était un tableau d'une fraîcheur exquise.
Avec son éclatant costume: mélange de soie, de velours, de satin, de tresses, de houppettes multicolores, avec son opulente chevelure, aux mèches indisciplinées retombant en désordre sur le front, la raie cavalièrement jetée sur le côté, la tache pourpre d'une fleur de grenadier au-dessus de l'oreille, avec ses grands yeux ingénus, son teint éblouissant, son sourire gracieux découvrant l'écrin perlé de sa bouche; avec son air à la fois candide et mutin, et dans sa pose chastement abandonnée, la Giralda, surtout, était adorable.
Il est probable qu'ils seraient restés indéfiniment à se parler le langage muet des amoureux, si Cervantes n'avait été là. Il n'était pas amoureux, lui, et, sans se soucier de troubler l'extase des jeunes gens, il s'écria donc, sans façon:
—Et M. de Pardaillan! Il ne faudrait pourtant pas l'oublier!
Ramené brutalement à terre par cette exclamation, le prince se redressa aussitôt, honteux d'avoir oublié un moment l'ami sous la caresse des yeux de l'amante.
—Où est donc M. de Pardaillan? dit-il à son tour.
Cette question s'adressait à la Giralda, qui ouvrit de grands yeux étonnés.
—M. de Pardaillan, dit-elle, mais je ne l'ai pas vu!
—Comment! s'écria le Torero troublé. Ce n'est donc pas lui qui vous a délivrée?
—Mais, mon cher seigneur, fit la Giralda de plus en plus étonnée, je n'avais pas à être délivrée!... J'étais parfaitement libre.
Cette fois, ce fut au tour de don César et de Cervantes d'être stupéfaits.
—Vous étiez libre! Mais, alors, comment se fait-il que je vous ai trouvée ici, endormie?
—Je vous attendais.
—Vous saviez donc que je devais venir?
—Sans doute!
La Giralda, le Torero et Cervantes étaient plongés dans un étonnement sans cesse grandissant. Il était évident qu'ils ne comprenaient rien à la situation.
Seul le nain, spectateur muet de cette scène, gardait un calme inaltérable. Il paraissait, d'ailleurs, se désintéresser complètement de ce qui se passait autour de lui.
Cependant, le Torero s'exclamait:
—Ah! par exemple! ceci est trop fort! Qui vous avait dit que je viendrais ici?
—La princesse.
—Quelle princesse?
—Je ne sais pas, dit naïvement la Giralda. Elle ne m'a pas dit son nom. Je sais qu'elle est aussi bonne que belle; qu'elle m'avait promis de vous aviser du moment où vous pourriez venir me chercher sans danger; qu'elle a tenu parole... puisque vous voilà!
—Voilà qui est étrange! murmura don César.
—Oui, plutôt! dit Cervantes. Mais il me semble, don César, que le mieux serait de nous mettre incontinent à la recherche du chevalier.
—Par Dieu! vous avez raison. Nous perdons un temps précieux. Mais, emmener Giralda avec nous ne me paraît guère prudent, surtout s'il faut en découdre. La laisser seule ici ne me semble guère plus prudent!
—Mais, seigneur, fit la Giralda très simplement, il n'y a plus personne dans cette maison... C'est la princesse qui me l'a dit. N'avez-vous pas trouvé toutes les portes ouvertes?
—C'est vrai, corps du Christ! dit Cervantes.
—Et cette fameuse princesse, où est-elle pour l'heure? reprit doucement le Torero.
—Elle est retournée à sa maison de la ville, escortée de ses gens... Du moins me l'a-t-elle assuré.
—Visitons toujours la maison, trancha Cervantes.
Don César considéra la jeune fille avec un reste d'incertitude.
—Je vous assure, cher seigneur, dit la Giralda, que je peux aller sans crainte avec vous. Il n'y a plus personne ici. La princesse me l'a assuré et j'ai bien vu à son air que cette femme ne connaît pas le mensonge.
—Allons! décida brusquement El Torero.
Sans mot dire, El Chico prit un flambeau allumé sur une petite table et se disposa à éclairer la petite troupe.
La visite commença. D'abord avec prudence, ensuite plus ouvertement, sans nulle précaution, au fur et à mesure qu'ils s'apercevaient que la maison mystérieuse était en effet vide de tout habitant. Des caves, où ils descendirent, au grenier, ils ne trouvèrent pas une porte fermée à clef. Ils pénétrèrent partout, fouillèrent tout.
Nulle part ils ne trouvèrent la trace de Pardaillan.
Le chevalier ayant sauté seul dans cette sorte de boudoir d'où ils avaient vu un homme emporter la Giralda endormie, don César revenait obstinément à cette pièce, pensant, avec raison que, là, il trouverait l'explication de cette inquiétante disparition. Ils étaient donc encore une fois réunis tous les quatre dans cette pièce, déplaçant les quelques meubles que Fausta y avait laissés, sondant les murs et le plancher, ne laissant pas un pouce inexploré. Et toujours rien.
Et, cependant, sans qu'ils s'en doutassent, là, sous leurs pieds, celui qu'ils cherchaient avec tant d'acharnement dormait, peut-être, de l'éternel sommeil.
Le nain les suivait passivement, avec une indifférence absolue. Il aurait pu se retirer depuis longtemps s'il avait voulu. Cervantes, qui avait conservé quelques soupçons à son égard, revenu de ses présomptions, ne le surveillait plus et, tout comme Giralda et don César, paraissait avoir oublié sa présence. Cependant, le petit homme restait. Malgré son indifférence apparente, on eût dit qu'un intérêt puissant l'obligeait à rester. Parfois, lorsque le nom de Pardaillan était prononcé, une lueur s'allumait dans l'oeil du petit homme.
Devant le résultat négatif de leurs recherches, Cervantes et don César décidèrent d'accompagner la Giralda chez elle, de rentrer chacun chez soi et de revenir au grand jour s'informer auprès de la mystérieuse princesse qui, sans doute, serait de retour dans sa somptueuse maison de campagne.
Ceci bien décidé, ils traversèrent le jardin et parvinrent à la porte que Giralda assurait devoir être ouverte. En effet, elle n'était pas fermée à clef.
—C'était bien la peine d'escalader le mur, remarqua Cervantes, nous n'avions qu'à entrer tranquillement.
Ils se mirent en route, encadrant la Giralda, précédés du nain, qui marchait en éclaireur.
Au bout de quelques pas, El Chico s'arrêta brusquement, et, se campant dans sa pose accoutumée devant la Giralda et ses deux cavaliers:
—Le Français!... Il est peut-être rentré à l'auberge, tiens! dit-il avec cette brièveté de langage qui lui était particulière.
Don César et Cervantes échangèrent un coup d'oeil.
—Au fait, dit le romancier, c'est possible, après tout.
—Je ne le crois pas... N'importe, allons à l'auberge de la Tour.
L'oeil du nain eut une lueur de contentement. Et, sans ajouter une parole, changeant de direction, il prit le chemin de l'hôtellerie du chevalier. Cependant, El Torero marchait sombre et silencieux à côté de la Giralda qui, remarquant bientôt cet air morose et chagrin, demanda avec une tendre inquiétude:
—Qu'avez-vous, César? Se peut-il que la disparition de M. de Pardaillan vous affecte à ce point? Le chevalier, croyez-moi, est homme à sortir sain et sauf des pires situations. Il est si fort! si bon! si courageux!
El Torero répondit doucement:
—Je chercherai M. de Pardaillan jusqu'à ce que je sache ce qu'il est devenu, parce que, en dehors de l'affection fraternelle que je lui porte, l'honneur me le commande impérieusement. Mais je sais bien qu'il saura se tirer d'affaire sans notre assistance.
—C'est certain, appuya, avec conviction, Cervantes, qui ne perdait pas un mot de l'entretien des deux amoureux. Pardaillan est de ces êtres privilégiés qui prêtent sans marchander l'appui de leur bras à quiconque fait appel à eux. Mais, lorsque, par aventure, ils se trouvent eux-mêmes dans l'embarras, ils se démènent si bien que, lorsqu'on accourt à leur secours, ils ont déjà accompli toute la besogne!
Et c'était admirable la confiance et l'admiration que ces trois êtres manifestaient à l'égard de Pardaillan, qu'ils connaissaient depuis quelques jours à peine.
Voyant que don César, après avoir approuvé les paroles de Cervantes d'un air convaincu, retombait dans son morne abattement, la Giralda reprit:
—Alors, mon doux seigneur, qu'est-ce donc qui vous rend soudain si chagrin?
—Giralda, fit El Torero, qu'est-ce donc cette histoire d'enlèvement qu'El Chico est venu nous raconter?
—C'est la vérité pure, dit la Giralda, qui cherchait à démêler où il voulait en venir.
—Vous avez été enlevée? Réellement? Par Centurion?
—Par Centurion.
—Mais Centurion, dans ces sortes d'affaires, n'agit pas pour son propre compte.
—Je vous entends. César. Centurion est le bras droit de don Almaran.
Ayant prononcé ce nom, elle perçut le frémissement de son amant, qui la tenait par le bras.
Simplement, don César était jaloux.
Cependant, El Torero, après un instant de silence, reprenait d'une voix qui tremblait:
—Comment se fait-il que, vous sachant au pouvoir de ce monstre que vous prétendiez abhorrer, je vous ai vue si calme et si tranquille, ne cherchant même pas à vous sauver, ce qui vous eût été pourtant très facile.
Giralda aurait pu répondre que, pour fuir comme le disait son amant, il aurait fallu qu'elle n'eût pas été endormie par un narcotique'assez puissant pour que lui-même l'ai crue morte un moment. Elle se contenta de répondre en souriant:
—C'est que, cette fois. Centurion n'agissait pas pour le compte de celui que vous savez.
—Ah! fit El Torero plus inquiet encore, pour qui donc alors?
—Pour la princesse, dit Giralda en riant.
—La princesse!... Je ne comprends plus.
—Vous allez comprendre, dit la Giralda soudain sérieuse. Écoutez-moi, César. Vous savez que j'étais partie à la recherche de mes parents?
—Eh bien? Vous avez été encore déçue?
—Non, César, cette fois je sais, dit tristement la Giralda.
—Vous connaissez votre famille?
—Je sais que mon père et ma mère ne sont plus, sanglota la jeune fille.
—Hélas! c'était à prévoir, dit El Torero en la prenant tendrement dans ses bras. Et ce père, cette mère, étaient-ce des gens de qualité, comme vous le pensiez?
—Non, César, cette fois je sais, dit tristement la jeune fille. Mon père et ma mère étaient des gens du peuple. Des pauvres gens, très pauvres, puisqu'ils durent m'abandonner, ne pouvant me nourrir. Votre fiancée. César, n'est même pas fille de petite noblesse. C'est une fille du peuple.
Don César la serra plus fortement dans ses bras.
—Pauvre Giralda! dit-il avec une tendresse infinie. Je vous aimerai davantage, puisqu'il en est ainsi. Je serai tout pour vous, comme vous êtes tout pour moi.
La Giralda releva son gracieux visage et, à travers ses larmes, elle eut un sourire à l'adresse de celui qui lui pariait si tendrement. El Torero reprit:
—Êtes-vous bien sûre, cette fois-ci, Giralda? Vous avez été si souvent leurrée.
—Il n'y a pas de doute, cette fois-ci. On m'a donné des preuves. Ce que je gagne dans cette affaire, c'est de savoir que j'ai été baptisée, autrefois, avant d'être la Bohémienne que je suis devenue. Vous voyez que l'avantage n'est pas bien grand.
La Giralda était à moitié païenne. C'est ce qui expliqué qu'elle parlait de son baptême avec une telle désinvolture.
—Ne dites pas cela, Giralda, fit gravement El Torero. C'est beaucoup, au contraire. Vous échappez de ce fait à la menace d'hérésie suspendue sur votre tête. Mais ne m'avez-vous pas dit que vous avez été enlevée sur l'ordre de cette princesse inconnue?
—Pas tout à fait. Quand je me suis vue aux mains de Centurion et de ses hommes, je fus prise d'un désespoir affreux. C'est que je pensais qu'on allait me livrer à l'horrible Barba Roja. Jugez de ma surprise et de ma joie lorsque je me vis en présence d'une grande dame que je n'avais jamais vue, laquelle, avec des paroles de douceur, me rassura, me jura que je ne courais aucun danger et, mieux, que j'étais libre de me retirer à l'instant si je le désirais.
—Vous êtes restée, pourtant! Pourquoi? Pourquoi cette princesse vous a-t-elle fait enlever? De quoi se mêle-t-elle et qu'avez-vous à faire avec elle?
—Que de questions, monseigneur! La princesse me connaissait. Comment? Celle qu'on a appelée la Giralda, parce qu'elle a vécu ses premières années à l'ombre de la tour de ce nom, un peu à cause de la facilité avec laquelle elle tournait en dansant sur les places publiques, celle-là n'est-elle pas connue de tout Séville?
—C'est vrai, murmura don César, dépité.
—A proprement parler, la princesse ne m'a pas fait enlever. Elle m'a plutôt délivrée. Voici: vous savez que Centurion me guettait depuis longtemps. Sans l'intervention de M. de Pardaillan, il m'aurait même arrêtée tout récemment. Or, je ne sais pourquoi il se trouve que Centurion est employé aussi par la princesse et qu'il est sous sa dépendance beaucoup plus qu'il n'est sous celle de Barba Roja. Centurion a dû dire à la princesse qu'il avait ordre de m'enlever et celle-ci lui a, à son tour, donné l'ordre de me conduire directement à elle. Ce qu'il a été contraint de faire.
—Pourquoi? Pourquoi cette princesse que vous ne connaissiez pas s'intéresse-t-elle ainsi à vous?
—Pur hasard! La princesse m'a vue. Elle a été frappée—c'est elle qui parle—de la grâce de mes danses et s'est informée de moi, sans que j'en aie jamais rien su. Riche et puissante comme elle est, elle a eu tôt fait de découvrir ce que je n'avais pu trouver en des années de recherches. Intéressée, elle a désiré me connaître de près; elle a profité de la première occasion, avec d'autant plus d'empressement et de joie que, ce faisant, elle me tirait d'un grand danger.
—En sorte, dit El Torero en hochant la tête, que je lui suis redevable d'un grand service.
—Plus que vous ne croyez. César, dit gravement la Giralda. Enfin, pourquoi je suis restée quand j'étais libre de me retirer? Parce que la princesse m'a affirmé qu'il y avait danger de mort, pour quelqu'un que vous connaissez, à me rencontrer pendant une période de deux fois vingt-quatre heures. Parce que j'aime ce quelqu'un plus que ma propre vie et que, dès l'instant où ma présence pouvait lui être mortelle, je me serais plutôt ensevelie vive. Parce que la princesse, enfin, m'avait assuré que, lorsque tout danger serait conjuré, ce quelqu'un serait avisé et viendrait me chercher lui-même. Faut-il aussi vous nommer ce quelqu'un, don César? ajouta la Giralda avec son sourire malicieux.
Autant El Torero s'était montré inquiet, autant il était maintenant radieux.
Aussi accabla-t-il sa fiancée de remerciements et de protestations qui la firent rougir de plaisir.
Mais son humeur jalouse dissipée par les franches explications de la Giralda, ses transports un peu calmés, les paroles de sa fiancée ne laissèrent pas que de l'étonner grandement, et il s'écria:
—Cette princesse me connaît donc aussi? Et quel danger pouvait bien me menacer? Savez-vous que tout cela est fort étrange?
—Pas tant que vous le supposez. Je vous ai dit que la princesse est aussi bonne que belle, et elle sait qui vous êtes, elle connaît votre famille.
—Elle sait qui je suis? Elle connaît le nom de mon père?
—Oui, César, dit la Giralda, gravement.
—Elle vous a dit ce nom?
—Non! Ceci, elle ne le dira qu'à vous.
—Elle vous a dit qu'elle me révélerait le mystère de ma naissance? demanda El Torero, frémissant d'espoir.
—Oui, seigneur, quand il vous plaira de le lui demander.
—Ah! s'écria El Torero, il me tarde d'être à demain pour aller voir cette princesse et l'interroger. Oh! savoir enfin qui je suis et ce qu'étaient les miens!
Pendant que les deux amoureux échangeaient leurs confidences sans prêter attention à lui, Cervantes se disait:
«Ouais! Qu'est-ce que cette princesse qui connaît tant de gens et possède tant de secrets? Et de quoi se mêle-t-elle d'aller révéler qui il est à ce malheureux prince? Elle ne se doute donc pas qu'une pareille révélation le condamne sûrement à mort! Comment empêcher cette inconnue de parler?»
Cependant, ils arrivèrent à l'auberge de la Tour sans qu'il leur fût survenu rien de fâcheux.
Il était environ une heure du matin. L'auberge, par conséquent, était silencieuse et obscure. El Chico, qui paraissait en proie à une morne tristesse, frappa à la porte extérieure du patio d'une manière spéciale, connue seulement des intimes de la maison.
Contrairement à son attente, comme s'ils eussent été attendus, la porte s'ouvrit aussitôt et la petite Juana, la jolie fille de l'hôtelier Manuel, montra dans l'encadrement son fin visage à la fois inquiet et curieux.
En apercevant la jeune fille, El Chico devint très pâle. Il faut croire pourtant qu'il savait dissimuler soigneusement ses impressions et ses sentiments, car, à part la teinte terreuse qui se répandit brusquement sur son visage bronzé, rien, dans son attitude, ne trahit l'émotion intense qui s'était emparée de lui.
Il redressa fièrement sa petite taille et adressa à la jeune fille ce sourire amical qu'on a pour les amis de longue date.
Cependant, malgré sa fierté native, un observateur attentif eût démêlé dans l'attitude du nain, dans le sourire résigné, cette pointe d'admiration à la fois humble et ardente que l'on a pour les êtres considérés comme d'une essence supérieure.
Par contre, les manières de Juana, quoique très franches, très cordiales, avaient un air à la fois supérieur et protecteur, apparent malgré sa discrétion. Un indifférent eût pensé que la jolie Andalouse, fille d'un notable bourgeois dont les affaires étaient prospères, savait garder la distance qui la séparait de ce mendiant. Un plus attentif eût aisément découvert dans ces manières une affection réelle, quasi maternelle.
De fait, Juana avait un peu de ces manières brusques, tendres, quoique grondeuses, empreintes d'une coquetterie enfantine, telles que les ont les petites filles jouant à la petite maman avec leur poupée préférée. Oui, c'était bien cela. Le nain devait être pour elle comme un jouet vivant que l'enfant aime de tout son coeur tout en le maltraitant, sans méchanceté d'ailleurs, dans un instinctif besoin de jouer au petit maître, au petit tyran.
Le plus étonnant, c'est que le nain, dont la susceptibilité était grande pourtant, acceptait franchement ces manières. Non pas avec la passivité d'un jouet, mais avec un plaisir réel, quoique dissimulé. Il trouvait cela très naturel. Et, de la part de Juana, rien ne l'offensait, c'était Juana. Tout lui était permis, à elle. Ses rebuffades et ses vivacités d'enfant espiègle et gâtée, assurée de son despotique pouvoir, lui paraissaient douces, et, en tout cas, préférables à son indifférence.
Était-ce là l'effet d'une habitude contractée dès l'enfance? Peut-être.
En tout cas, il faut convenir que cette adoration et cette admiration étaient parfaitement justifiées.
Juana avait seize ans. C'était le type de l'Andalouse dans toute sa pureté. Elle était petite, mignonne, et ses mouvements vifs et enjoués étaient empreints d'une grâce mutine qui n'était pas sans une élégance naturelle remarquable. Elle avait le teint chaud de l'Andalouse, des yeux noirs superbes, la bouche petite, aux lèvres pourpres un peu sensuelles. Elle avait les attaches d'une finesse aristocratique, et ses mains fines et blanches eussent fait envie à plus d'une dame de la noblesse.
Elle était méticuleusement propre, et sa mise, fort au-dessus de sa condition, dénotait une coquetterie raffinée que l'indulgent orgueil paternel, loin de chercher à la modérer, se plaisait à exciter, car ce brave Manuel ne reculait devant aucune dépense pour satisfaire les caprices de cette enfant gâtée.
Juana portait casaque de velours, corsage de soie claire, moulant avantageusement une taille fine et souple, basquine de soie assortie au corsage, laissant à découvert un mollet nerveux, laissant ressortir la finesse de la cheville, la petitesse d'un pied d'enfant mince et cambré, chaussé de satin, et dont elle se montrait très fière, comme toute vraie Andalouse. Elle portait un riche tablier surchargé de tresses, de noeuds et de houppettes, comme le reste du costume, d'ailleurs.
Ainsi parée, elle surveillait les serviteurs de son père, et il fallait être un bien grand seigneur—comme ce Français—ou un bon vieil ami—comme M. de Cervantes—pour qu'elle condescendît à servir elle-même.
Juana s'effaça pour laisser entrer les nocturnes visiteurs, et, bien qu'elle parût inquiète, elle répondit au sourire d'El Chico par un sourire de satisfaction visible souligné d'un geste bienveillant, avec cet air de petite souveraine qu'elle avait, malgré elle, avec lui.
Et cela suffit pour amener sur les joues du petit homme un peu de cette rougeur qui avait disparu soudain à la vue de la jeune fille. Cela suffit pour illuminer son regard d'une joie intérieure.
Lorsque Cervantes, qui fermait la marche, eut pénétré dans le patio, Juana eut une seconde d'hésitation et, avant de repousser la porte, elle se pencha et regarda au-dehors, dans la nuit claire.
Elle paraissait étrangement émue, la petite Juana.
On eût dit vraiment qu'elle attendait quelqu'un qu'elle s'inquiétait de ne pas voir apparaître. Quand il fut bien avéré qu'il n'y avait plus personne, elle eut un soupir qui ressemblait à un sanglot, poussa tristement les verrous et introduisit le groupe dans la cuisine.
Pendant que la servante, encore à moitié endormie, s'activait en marmottant de sourdes imprécations contre les coureurs de nuit qui venaient troubler son sommeil, Juana la suivait d'un regard machinal. Mais elle ne la voyait même pas. Elle était bien trop émue, la petite Juana. Ses jolis yeux, si gais d'habitude, étaient comme embués de larmes refoulées. Une question lui brûlait les lèvres, qu'elle n'osait formuler, et personne ne remarqua l'étrange émotion de la jeune fille.
Personne, hormis la duègne, précisément, qui se hâta de mâchonner des réflexions empreintes d'acrimonie, non exemptes pourtant d'affection bourrue, à l'adresse des jeunes maîtresses qui se mêlent de passer les nuits à s'abîmer les yeux inutilement alors que, Dieu merci! il y a de dignes matrones pour s'acquitter en conscience de devoirs d'hospitalité qui ne sont pas le fait de mains blanches de petite dame.
Personne, hormis Chico, qui ne la perdait pas de vue et qui, à mesure, voyait toute sa joie s'envoler, et la regardait avec ses bons yeux de chien fidèle, prêt à tout pour ramener le sourire sur les lèvres du maître.
—M. de Pardaillan est-il rentré? demanda le Torero.
La petite Juana tressaillit violemment, et c'est à peine si elle put balbutier d'une voix étranglée:
—Non, seigneur César.
—J'en étais sûr! murmura le Torero en regardant Cervantes d'un air consterné.
La petite Juana put faire un gros effort, et, pâle comme une cire, elle demanda:
—Le sire de Pardaillan était avec vous pourtant. J'espère qu'il ne lui est rien arrivé de fâcheux.
—Nous l'espérons aussi, petite. Juana, mais nous ne le saurons que demain, dit Cervantes d'un air préoccupé.
Juana chancela. Elle fût tombée si elle n'avait rencontré une table à laquelle elle se cramponna. Et personne ne remarqua cette défaillance soudaine.
Personne, hormis la servante, qui clama:
—Vous tombez de fatigue, notre demoiselle!
El Chico avait vu, lui aussi. Il ne dit rien, mais il s'approcha vivement, comme s'il eût voulu lui prêter l'appui de sa faiblesse.
Sans rien remarquer, Cervantes reprit:
—Mon enfant, faites-nous préparer des lits. Nous achèverons la nuit ici, et, demain, nous reprendrons nos recherches.
Le Torero approuva d'un signe de tête.
Juana, heureuse peut-être d'échapper à une contrainte pénible, suivit la servante.
Cervantes, après un geste amical à l'adresse de Chico, se hâta de regagner la chambre qui lui était destinée.
Le Torero ne voulut pas le suivre avant d'avoir chaudement remercié et de l'avoir assuré encore une fois qu'il se chargeait désormais de pourvoir à ses besoins. La Giralda joignit ses protestations à celles de son fiancé. Le petit homme accueillit ces marques d'amitié avec cet air fier et détaché qui lui était particulier. Mais l'éclat de son regard montrait clairement qu'il était content de cette amitié.