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Les Pardaillan — Tome 05 : Pardaillan et Fausta cover

Les Pardaillan — Tome 05 : Pardaillan et Fausta

Chapter 26: XXIII EL CHICO ET JUANA
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About This Book

The narrative follows a turbulent sequence in which a courageous and controversial noblewoman is imprisoned in the papal fortress, gives birth in captivity, and chooses suicide to avoid execution, while her allies and rivals within the Vatican clash over loyalty and vengeance. A devoted lover vows to protect her, confronting a ruthless magistrate and the pope's nephew whose oath precipitates violence. Parallel episodes trace plots, political intrigues, duels of honor and schemes by church and secular powers as characters seek revenge, rescue, and succession, and an infant's fate becomes central to the conflicts and loyalties that drive the action.




XXIII

EL CHICO ET JUANA

Demeuré seul dans la cuisine de l'auberge, Chico grimpa sur un escabeau, auprès de l'âtre mourant. Il était triste, car il l'avait vue, «elle», bien triste et agitée.

La tête dans ses mains, il se mit à songer à des choses de son passé, si court encore. Et, ce passé, comme son présent, comme sans doute son avenir aussi, se résumait en un seul mot: Juana. Aussi loin que remontassent ses souvenirs, Juana avait toujours vu le nain placé entre ses petites mains, comme un jouet. Le petit n'avait pas de famille, et, si quelqu'un s'occupait parfois de lui, c'était pour le corriger à grand renfort de taloches. Malgré son espièglerie, Juana avait le coeur bon. Sans comprendre, elle avait été touchée de cet abandon. Et, toute jeune, elle avait pris l'habitude de veiller elle-même à-ce qu'il fût convenablement nourri et logé. Petit à petit, elle s'était accoutumée à jouer ainsi à la petite maman. Et, comme son père donnait l'exemple de la soumission à ses caprices, elle savait se faire obéir sans peine. De là venaient les petits airs protecteurs qu'elle avait gardés avec le Chico.

Lui, de son côté, s'était habitué à la voir commander, et comme tous, à la maison, lui obéissaient sans discuter, il avait fait comme tout le monde.

Discuter un ordre, un désir de Juana lui apparaissait comme une chose monstrueuse, impossible. Ce même petit garçon, diabolique peut-être, enragé assurément, qui avait la prétention de ne reconnaître ni maître ni autorité, après avoir facilement accepté l'autorité de Juana, l'avait si bien reconnue pour son unique maître que, parvenu à l'âge d'homme, il l'appelait encore fréquemment: «Petite maîtresse», ce dont la jeune fille se montrait même très fière.

Les enfants avaient grandi. Juana était devenue une jolie jeune fille. Chico était devenu un homme... mais il était resté enfant par la taille.

Juana avait d'abord été prodigieusement surprise de voir que, peu à peu, elle était aussi grande, puis plus grande que son compagnon, qui avait quatre ans bien sonnés de plus qu'elle. Elle en avait été ravie. Sa poupée resterait toujours une petite poupée. Ce serait charmant pour elle. Avec la raison, ce sentiment égoïste avait fait place à la pitié. D'autant que Chico se montrait très mortifié et très chagrin de rester toujours tout petit, alors que tous grandissaient autour de lui. Et Juana s'était bien promis de ne jamais abandonner ce petit. Que deviendrait-il sans elle?

Ce qui n'avait été d'abord que l'effet de l'habitude la soumission et l'obéissance passive de Chico s'accrurent encore, s'il était possible, par suite d'un sentiment nouveau que lui-même n'arrivait pas, sans doute, à bien démêler: l'amour. Mais l'amour dans ce qu'il avait de plus pur: l'amour absolu, surhumain. Et il ne pouvait en être autrement. Durant des années, Juana avait été pour lui une sorte de petit Dieu devant lequel il était en adoration perpétuelle Pour elle, rien n'était trop beau, ni trop fin, ni trop riche. Toutes ses pensées convergeaient vers un but unique: faire plaisir à Juana, satisfaire les caprices de Juana, dût son coeur en saigner. Quand elle était là, il n'avait plus ni volonté, ni raisonnement, ni sensations. C'était elle qui pensait, parlait, éprouvait pour eux deux. Lui ne vivait que par elle et ne savait qu'admirer et approuver aveuglément ce qu'elle avait décidé.

Cet amour était resté pur de toute pensée charnelle. Il avait beau dire qu'il était un homme, il savait bien, tiens! que ce n'était pas. Cette pensée d'un mariage possible entre une femme, une vraie femme, et lui, bout d'homme, ne l'avait même pas effleuré. Est-ce que c'était possible, voyons? Il avait fallu que cette grande dame lui en parlât pour réveiller en lui de telles idées. Encore, sûrement, la belle dame s'était moquée de lui!

Juana était arrivée sur ses treize ans. Un beau jour, parée comme une dame, elle était descendue dans la salle. Non pour mettre la main à la besogne, fi donc! mais pour suppléer la maîtresse de maison, morte depuis longtemps et remplacée par l'excellente matrone que nous avons vu précisément bougonner la jeune fille, laquelle matrone répondait au nom de Barbara.

Dona Juana s'était mise à surveiller le personnel, peu nombreux d'abord, à faire marcher la maison avec une maîtrise telle que nul ne se fût avisé de lui résister. En même temps, elle savait si adroitement contenter le client, elle savait si bien distribuer sourires et louanges, avec tant d'adresse, qu'en peu de temps l'auberge de la Tour était devenue une des mieux achalandées de tout Séville.

Alors, la morale était de nouveau intervenue, toujours représentée par le digne Manuel, lequel avait fait remarquer qu'il serait scandaleux que Juana se meurtrît à la besogne, alors que ce paresseux de Chico, qui allait bien sur ses dix-sept ans, se gobergerait tranquillement, sous le fallacieux prétexte qu'il était trop petit.

La même morale avait ajouté que, lorsqu'on est pauvre et qu'on n'a pas de famille, il faut travailler pour gagner sa vie. Chico s'était demandé, non sans terreur, ce qu'il pourrait bien faire pour gagner sa vie. Mais, comme Juana avait paru approuver cette morale, Chico, et de bonne volonté, avait consenti à ce travail qui devait faire de lui un homme libre.

Manuel en avait aussitôt profité pour lui attribuer les besognes les plus basses et les plus dures aussi, en échange de quoi il lui octroyait libéralement le gîte et la pâtée.

La besogne assignée était au-dessus des forces du nain. Peut-être l'eût-il accomplie, vaille que vaille, si on avait su ménager sa susceptibilité grande. Mais la susceptibilité de Chico était une chose qui ne comptait pas. Dans ses nouvelles fonctions, le nain devint tout de suite le souffre-douleur de tous.

Le plus terrible est que ses occupations le tenaient tout le jour loin de la présence de Juana, ce qui, en soi, était déjà un cruel tourment et ce qui avait, en outre, le grave inconvénient de le livrer à la merci d'une valetaille et d'une clientèle souvent avinée, qui ne lui ménageaient ni les humiliations ni les coups.

Jamais il n'avait été aussi malheureux.

Aussi ce ne fut pas long. Au bout de quelques jours d'un supplice sans nom, Chico planta là tablier, balais, clients et patron et disparut. Comment vécut-il? De maraude, tout simplement. Il ne lui fallait pas gros pour le sustenter. Les fruits savoureux abondaient dans ce vaste jardin qu'était l'Andalousie. Il n'avait qu'à prendre. Quand le temps ne permettait pas cette maraude, il se rendait aux porches des églises et tendait la main.

Le Chico mangeait peu, gîtait dans on ne savait quel trou, était couvert de loques, mais il était libre. Libre de dormir au bon soleil. Il était fier et content.

Devant la fuite du nain, la morale de Manuel s'était répandue en plaintes amères, en reproches sanglants, en prédictions terrifiantes.

Cependant, Chico n'était pas un ingrat, comme le prétendait le digne Manuel. Seulement, sa gratitude allait—et c'était assez naturel—au seul être qui lui eût témoigné de la bonté et de l'affection: Juana.

Chaque jour, il trouvait le moyen de se faufiler dans l'auberge; il était si petit—et là, tapi dans un coin, il se remplissait les yeux de la vue de celle qui était tout pour lui. Il regardait Juana, vive et alerte, toujours mise comme une petite reine, qui allait et venait, surveillant le service, l'oeil à tout, en avisée ménagère qu'elle était, d'instinct, malgré sa jeunesse. Et, quand il avait bien rempli ses yeux et son coeur, il s'en allait content... pour revenir le lendemain.

Quelquefois, lorsqu'elle passait à sa portée, il osait allonger la main, saisissait un coin de la basquine et la baisait dévotement.

Un jour qu'il avait mal calculé son mouvement, au lieu de la basquine, il avait effleuré le mollet. Il en était resté tout saisi. D'autant que Juana, croyant à la grossière plaisanterie de quelque client, s'était arrêtée, pâle d'indignation, en jetant un grand cri qui avait fait accourir Manuel et les serviteurs.

Piteusement, il était sorti de sa cachette et, à genoux devant elle, les mains jointes, il avait murmuré:

—C'est moi, Juana. N'aie pas peur.

Bien qu'il fût dans un état pitoyable, à ne pas prendre avec des pincettes, elle l'avait reconnu tout de suite. Elle avait même paru très contente et elle avait répondu à son père qui s'informait:

—Ce n'est rien. Je me suis heurtée contre cette table et je n'ai pu me retenir de crier comme une sotte.

Elle l'avait conduit dans un endroit écarté. Tout de suite elle l'avait pris de très haut avec lui:

—Que faisais-tu dans ce coin? Sacripant! paresseux! Comment oses-tu reparaître dans la maison que tu as abandonnée, sans un adieu, sans regrets? Ingrat!

—Je voulais te voir, Juana.

—Oui-da! Et d'où te vient ce tardif désir, après des jours et des jours d'oubli?

Très triste, il répondit:

—Je ne t'ai pas oubliée, Juana, je ne le pourrais pas d'ailleurs. Je suis venu ainsi tous les jours.

—Tous les jours! Tu veux m'en faire accroire. Pourquoi ne t'es-tu jamais montré?

—Je pensais qu'on m'aurait chassé.

Elle l'avait regardé avec un air de commisération étonnée. Et, haussant les épaules:

—Tu l'aurais, ma foi, bien mérité... Tu devrais savoir pourtant que je n'aurais pas fait cela, moi.

—Toi, Juana, oui. Mais ton père? Mais les autres?

L'argument lui parut avoir sa valeur. Elle ne répondit pas tout de suite. Elle ne doutait pas de ce qu'il disait d'ailleurs et—ce qu'elle se gardait bien d'avouer—peut-être l'avait-elle découvert plus d'une fois dans les coins où il se croyait si bien caché. Pour dissimuler son embarras, elle reprit, grondeuse:

—Dans quel état te voilà! On te prendrait pour un malandrin. Comment n'as-tu pas honte de te présenter ainsi devant moi? Ne pourrais-tu être propre, au moins?

Il baissa la tête, honteux. Une larme pointa à ses cils.

Elle vit qu'elle lui avait fait de la peine, et dit d'un ton radouci, en le regardant finement:

—N'est-ce point toi aussi qui as apporté ces fleurs que j'ai trouvées parfois sur ma fenêtre?

Il rougit et fit signe que oui de la tête.

—Pourquoi as-tu fait cela?

—Je ne voulais pas que tu me crusses ingrat. Les autres, ça m'est égal; mais, toi, je ne veux pas, tiens!... Alors, j'ai pensé que tu devinerais et que tu me pardonnerais, répondit-il sincèrement.

—C'est du joli! Comment as-tu pu parvenir jusqu'à ma fenêtre? Malheureux! n'as-tu pas réfléchi que tu pouvais te tuer et que je ne me serais jamais pardonné ta mort?

Il se sentit le coeur ensoleillé. Allons, elle n'était plus fâchée. Elle l'aimait toujours, puisqu'elle tremblait pour lui. Et, riant d'un bon rire clair:

—Il n'y a pas de danger, dit-il. Je suis petit, mais je suis adroit, tiens!

—C'est vrai que tu es adroit comme un singe, dit-elle en riant de bon coeur, elle aussi. N'importe, ne recommence plus... tu me remettras tes fleurs toi-même, je serai plus tranquille.

—Tu veux bien que je vienne te voir? fit-il tremblant d'espoir.

Elle eut sa petite moue de pitié dédaigneuse:

—A présent que te voilà revenu, tu ne vas pas t'en retourner, je pense? dit-elle.

—Mais ton père?

Elle eut un geste autoritaire pour signifier que ce n'était pas cela qui l'embarrassait et trancha:

—Veux-tu me voir, sans te cacher comme un voleur, oui ou non?

Il joignit les mains avec un air extasié.

—En ce cas, dit-elle, ne t'inquiète pas du reste. Tu prendras tes repas avec nous, tu coucheras ici, je vais te faire habiller décemment, et, pour ce qui est du travail, tu ne feras que ce que tu voudras bien faire de ton chef, et dans la mesure de tes forces. Allons, viens.

Il secoua la tête et ne bougea pas.

Elle pâlit et, fixant sur lui un regard de douloureux reproche, elle dit avec des larmes dans la voix:

—Tu ne veux pas?

Et tout aussitôt, avec son petit air autoritaire et décidé, elle ajouta:

—Je ne suis donc plus ta petite maîtresse? Je ne commande plus? Tu te révoltes?

Très doucement, mais avec un air obstiné, il dit:

—Tu es et tu seras toujours toute ma joie. Je passerais à travers le feu pour te voir... Mais je ne veux plus que tu me nourrisses.

Malgré elle, elle eut un regard sur ses loques et, encore un coup, il baissa la tête en rougissant. Elle lui prit le menton du bout de ses petits doigts, l'obligea à relever la tête et plongea avec une grande tendresse son regard innocent dans le sien. Et elle comprit ce qui se passait dans son esprit. Et elle eut cette délicatesse vraiment féminine de ne pas insister.

—Soit, dit-elle après un silence. Tu viendras quand tu voudras. Quant au reste, tu feras comme tu voudras. Seulement n'oublie pas, si tu avais besoin, que tu me ferais une grosse peine de ne pas te souvenir que je suis et resterai toujours pour toi une soeur tendre et dévouée. Me promets-tu de ne pas oublier?

Elle dit ceci avec une grande douceur et une émotion poignante. Alors, ainsi qu'il leur arrivait parfois quand elle faisait la reine, et qu'il lui rendait humble hommage, il s'agenouilla et posa doucement ses lèvres sur la pointe de son petit soulier de satin.

Elle reçut l'hommage sans fausse modestie, comme un tribut dû à sa beauté et à sa bonté, mais avec un regard attendri où perçait une pointe de malice nuancée de pitié.

Lui, cependant, se redressait et disait dans un grand élan de tout son être:

—Tu es et tu seras toujours ma petite maîtresse.

Elle frappa joyeusement dans ses petites mains et, orgueilleusement triomphante:

—Viens, dit-elle, rosé de plaisir, viens voir mon père!

—Non! dit-il encore doucement.

Elle frappa du pied d'un air mutin, et moitié boudeuse, moitié curieuse:

—Qu'y a-t-il encore?

—Je ne veux pas que ton père me voie dans cet état. Je reviendrai demain et tu verras que je ne te ferai pas honte.

Comment s'arrangea-t-il? Par quel tour de force d'ingéniosité? Par quelle mystérieuse besogne accomplie fort à propos? C'est ce que nous ne saurions dire. Tant il y a que, lorsqu'il revint le lendemain, il était superbe dans son costume presque neuf, qui sans avoir rien de fastueux, comme de juste, était d'une propreté méticuleuse et d'une élégance qui faisait admirablement valoir la gracilité de la jolie miniature qu'il était.

Aussi le Chico triompha sur toute la ligne.

D'abord, il vit les yeux de la coquette Juana briller de plaisir à le voir si propre et si élégamment attifé. Ensuite, il put lire, sur les physionomies ébahies de Manuel et des serviteurs accourus, la stupeur admirative que leur causait la vue de Chico en fringant cavalier.

Depuis ce jour, il eut soin de réserver un costume coquet qu'il n'endossait que pour aller voir sa petite maîtresse, et qu'il rangeait soigneusement ensuite dans quelqu'une de ces cachettes connues de lui seul. Le reste du temps, ses haillons ne lui faisaient pas peur.

Juana n'avait eu qu'à jeter ses bras au cou de son père pour obtenir le pardon de Chico. Et, comme le bonhomme n'était pas méchant, il avait accueilli convenablement le retour de l'ingrat, comme il disait.

A la fête de Juana, et à certaines fêtes carillonnées, le Chico s'arrangeait toujours de façon à apporter quelques menus cadeaux que «petite maîtresse» acceptait avec une joie bruyante, car ils consistaient généralement en objets de toilette, et nous savons que la coquetterie était son péché mignon.

Ces jours-là, El Chico daignait accepter l'invitation à dîner de Manuel, et prenait place à la table familiale, à côté de sa maîtresse, aussi heureuse que lui.

Au coin de son âtre mourant, le Chico se remémorait tristement toutes ces choses, pendant que Juana, là-haut, s'occupait de ses hôtes.

Juana, si ignorante qu'elle fût des choses de l'amour, était bien trop fine et délurée pour ne pas avoir deviné depuis longtemps ce que le Chico se donnait tant de peine à lui cacher. Et, de fait, il n'était pas besoin d'être fort experte pour comprendre que le nain était entièrement dans sa petite main à elle.

Si elle était amoureuse ou non de Chico, c'est ce que nous verrons par la suite. Ce que nous pouvons dire c'est qu'elle était habituée à le considérer comme une chose bien à elle et exclusivement à elle. L'adulation du nain l'avait inconsciemment conduite à l'égoïsme. Elle était naïvement et sincèrement pénétrée de sa supériorité, bien pénétrée de cette pensée que, si elle était, elle, parfaitement libre de ses sentiments, libre de le choyer ou de le faire souffrir selon son caprice, il n'en pouvait être de même de lui, qui ne devait avoir aucune affection en dehors d'elle.

Sur ce point, si elle n'était pas amoureuse, elle était du moins fort exclusive, et, pour mieux dire, jalouse, au point qu'elle eût souffert à la seule pensée d'une infidélité, voire d'une préférence, même momentanée.

Mais, tout ceci, le nain l'ignorait. Car, s'il était discret elle ne l'était pas moins. Et c'était à ce moment qu'une parole de Fausta, lancée au hasard, pour sonder le terrain, était venue jeter le trouble dans son âme jusque-là peut-être résignée.

Était-il possible, à présent qu'il était riche, qu'il pût se marier comme tous les autres hommes?

Oserait-il jamais parler et comment serait accueillie sa demande? Ne soulèverait-il pas un éclat de rire général et son pauvre amour, si pur, si désintéressé, connu de tous, ne ferait-il pas un objet de dérision universelle?

Et Juana? L'aimait-elle?

Juana aimait d'amour ailleurs, et, le rival préfère, il ne le connaissait que trop.

La voix aigre et grondeuse de la duègne Barbara le tira de sa rêverie.

—Sainte Vierge! clamait la matrone, vous voulez donc vous tuer? Mais que se passe-t-il donc?

—Il ne se passe rien, ma bonne Barbara, j'ai affaire en bas et n'irai me coucher que lorsque j'aurai fini.

—Ne suis-je plus bonne à vous aider?

—J'ai besoin d'être seule. Va te coucher. Dans un instant j'irai aussi.

Chico entendit encore de vagues imprécations, le bruit sourd de savates traînant sur le carreau, puis le bruit d'une porte poussée rageusement.

Un moment de silence se fit. Juana, évidemment, s'assurait que la duègne obéissait, puis Chico perçut le bruit de petits talons claquant sur les marches de chêne sculpté de l'escalier intérieur. Il se laissa glisser de son escabeau et il attendit debout.

La jeune fille pénétra dans la cuisine. Sans, dire un mot, elle se laissa tomber dans un large fauteuil de bois, et, posant le coude sur la table, elle laissa tomber sa tête dans sa main et resta ainsi, sans un mouvement, les yeux fixés, dilatés, sans une larme.

Silencieusement, Chico s'assit devant elle, sur les dalles propres et luisantes de la cuisine, et, comme s'il eût craint pour elle le froid des dalles, il prit doucement ses petits pieds dans ses mains et les posa sur lui en les tapotant doucement.

Soit que Juana fût habituée à ce manège, soit qu'elle fût trop préoccupée, elle ne parut prêter aucune attention aux soins tendres et délicats dont il l'entourait.

Lui, sans dire un mot, la contemplait tristement de ses yeux de bon chien, et, quand il la sentait frissonner, il pressait doucement ses pieds, comme pour lui dire:

«Je suis là! Je compatis à tes douleurs.» Longtemps, ils restèrent ainsi silencieux. Enfin, il murmura d'une voix apitoyée:

—Tu souffres, petite maîtresse?

Elle ne répondit pas. Mais sans doute la chaude tendresse qui semblait émaner de lui fit se dilater son pauvre coeur meurtri, car elle laissa tomber sa jolie tête dans ses mains et se mit à pleurer doucement, silencieusement, à tout petits sanglots convulsifs.

—Pauvre Juana! dit-il encore.

Et c'était admirable qu'il eût la force de la plaindre, elle d'abord. Car il savait bien ce qu'elle avait et pourquoi elle pleurait ainsi: et ses larmes retombaient sur son coeur à lui, comme des gouttes de plomb fondu. Et, poussant l'oubli de soi jusqu'à la plus complète abnégation, il prit les devants et, bravement, les larmes dans les yeux, mais un sourire stoïque aux lèvres, il dit:

—Tu l'aimes donc bien?

—Qui?

Il savait bien qu'il n'avait pas besoin de le nommer et qu'elle comprendrait quand même. Seulement la question en soi la laissa toute désemparée. Évidemment, elle ne s'était jamais interrogée elle-même, car elle écarta ses mains et, le regardant de ses yeux baignés de larmes, elle dit avec une naïveté touchante:

—Je ne sais pas!

Il eut une seconde d'espoir. Si elle ne savait pas elle-même, le mal n'était peut-être pas irréparable.

Espoir très fugitif. Tout de suite l'aveu détourné jaillit spontanément, douloureux dans sa cruauté involontaire.

—Je ne sais pas si je l'aime! Mais ceux qui le poursuivent avec tant d'acharnement et qui, pour le vaincre, lui si courageux et si fort, ont dû l'attirer dans quelque odieux guet-apens et l'assassiner lâchement, ceux-là je les déteste. Je les déteste et ce sont des assassins... des assassins maudits... oui, maudits.

Et, en répétant ces mots avec colère, elle trépignait à coups de talons furieux, oubliant que c'était sur lui, Chico, qu'elle trépignait ainsi. Lui ne broncha pas. Il n'avait même pas senti les coups de talon pourtant violents. Elle aurait pu le fouler et l'écraser littéralement, il, ne s'en serait pas aperçu davantage. Il était devenu livide. Une seule pensée subsistait en lui, qui le rendait insensible à la douleur physique:

«Elle déteste et maudit ceux qui l'ont attiré dans un guet-apens! Mais j'en suis, moi, de ceux-là!... Alors, elle va me détester et me maudire aussi? Elle me chasserait de sa présence... ce serait fini, il ne me resterait plus qu'à mourir. Mourir!...»

Et, comme si ce mot avait un écho dans son esprit à elle, elle reprit en pleurant doucement:

—Je ne sais pas si je l'aime! Mais il me semble que je mourrai si je ne le vois plus.

Alors, de la voir pleurer, de l'entendre dire qu'elle mourrait, comme un enfant, il se mit à pleurer tout doucement, lui aussi. Et, en pleurant, sans savoir ce qu'il faisait, il baisait les petits pieds et les arrosait de ses larmes, et il répétait dans des sanglots convulsifs:

—Je ne veux pas que tu meures! Je ne veux pas.

Tout à coup, une idée lui traversa l'esprit. Il se mit debout, et:

—Ecoute, petite maîtresse, dit-il avec tendresse, va te coucher et dors bien tranquillement. Moi, je vais le chercher, et demain je te le ramènerai.

La femme qui aime ailleurs est toujours injuste et cruelle envers qui l'aime et qu'elle dédaigne. Tout lui est sujet à soupçons injurieux.

—Tu sais quelque chose! cria-t-elle en le secouant rudement. C'est toi qui es venu le chercher, au fait. C'est toi qui l'as poussé à suivre don César. Qu'en a-t-on fait? Parle! mais parle donc, misérable!

—Tu me fais mal! gémit-il, sans se défendre.

Honteuse, elle le lâcha.

—Je ne sais rien, Juana, je te le jure! dit-il très doucement. Si je suis venu le chercher, c'est pour l'amour de toi.

—C'est vrai, dit-elle, comment pourrais-tu savoir! Pour l'amour de moi, tu n'aurais pas voulu aider à le meurtrir. Je suis folle... pardonne-moi.

Et elle lui tendit sa main, comme une reine. Et lui, le bon chien fidèle, il saisit la main blanche qui venait de le rudoyer et la baisa tendrement.

—Que comptes-tu faire? dit-elle.

—Je ne sais pas. Mais, si quelqu'un peut le sauver, je crois que c'est moi... Je suis si petit, je passe partout et on ne se méfie pas de moi.

Brusquement elle le prit dans ses bras, et, le pressant sur son sein:

—Ah! mon Chico! mon cher Chico! si tu me le ramènes sauf, comme je t'aimerai! gémit-elle, retournant sans le savoir le fer dans la plaie.

Jamais elle ne l'avait serré dans ses bras comme elle venait de le faire. Et ce baiser qui s'adressait à un autre, il le sentait bien, lui faisait mal.

—Je ferai ce que je pourrai, dit-il simplement. Espère. Me promets-tu d'aller te reposer?

—Je ne pourrai pas, dit-elle douloureusement.

—Il le faut pourtant... Sans quoi, demain, quand je le ramènerai, tu seras fatiguée et il te trouvera laide.

Et il souriait en disant cela, le malheureux.

Et elle eut la cruauté de dire:

—Tu as raison. Je vais me reposer. Je ne veux pas qu'il me trouve laide.

—Et quand il sera de retour, que feras-tu? Qu'espères-tu, Juana?

Elle tressaillit et pâlit affreusement.

Qu'espérait-elle, au fait? Elle ne s'était pas posé cette question, la petite Juana.

Elle avait vu le seigneur français si beau, si brave, si étincelant et si bon aussi. Son petit coeur vierge avait battu la chamade et elle l'avait laissé faire sans se rendre compte du danger qu'il lui faisait courir.

Mais, devant la question si nette et si franche du Chico, elle voyait, trop tard, l'énormité à quoi aboutissait son inconséquence. Évidemment il ne pouvait être question d'union entre la fille d'un hôtelier comme elle et ce seigneur français, envoyé du roi de France.

Alors, que pouvait-elle espérer?

Le Français avait-il seulement fait attention à elle? Évidemment, elle n'existait pas pour lui, et, s'il avait eu pour elle quelques paroles de banale galanterie, c'était par pure habileté sans doute, car il n'était pas fier et il était si bon. Mais, de là à concevoir un espoir quelconque, quelle folie!

—Ramène-le vivant, fit-elle, c'est tout ce que je demande. Pour le reste, je sais bien que je n'ai rien à espérer. Le sire de Pardaillan retournera dans son pays, et, moi, je me consolerai et l'oublierai petit à petit. Tu me resteras, toi, mon Chico, et je t'aimerai bien, va... Nul ne le mérite plus que toi.

Cette espérance qu'elle lui donnait, sans y croire elle-même, lui mit la joie dans l'âme, et, pour achever de l'affoler, elle se pencha sur lui, posa chastement ses lèvres sur son front et dit en le poussant doucement:

—Va, Chico. Fais ce que tu pourras. Moi, je vais tâcher de reposer un peu en t'attendant.




XXIV

SUITE DES AVENTURES DU NAIN

Le nain s'en fut à petits pas, la tête penchée sur sa poitrine, plongé dans des pensées qui l'absorbaient entièrement. Il allait sans appréhension. Qu'aurait-il redouté? Tout ce qu'il y avait de mendiants, de vagabonds dans Séville connaissaient le Chico;

Le petit homme ne craignait donc rien, si ce n'est la rencontre d'une ronde de nuit. Mais il avait la vue perçante, l'ouïe très fine; il était vif et leste comme un singe, et, en cas d'alerte, l'exiguïté de sa taille lui permettait de se faire un abri de tout ce qu'il rencontrait sur sa route: borne, tronc d'arbre ou simple trou.

S'il était sans appréhensions, par contre, il était très perplexe. Remué jusqu'au fond de l'âme par la plainte de Juana disant qu'elle mourrait de la mort de Pardaillan, le Chico, sans mesurer la portée de ses paroles, avait promis de le rechercher et de le ramener vivant, laissant ainsi entendre qu'il était persuadé que le chevalier était vivant.

Or, c'était tout le contraire. Chico avait de bonnes raisons de croire que celui qu'il considérait comme un rival avait été proprement occis. Aussi, tout en marchant sous le ciel étoile, il bougonnait, l'air furieux:

«J'avais bien besoin de promettre de le chercher. Que vais-je faire maintenant? Le Français, c'est certain, à l'heure qu'il est, son corps doit rouler dans les flots du Guadalquivir, et c'est bien fait pour lui! Tiens! Pourquoi est-il venu me voler le coeur de Juana?»

Ayant ainsi manifesté ses sentiments contre son rival, il reprit le cours de ses réflexions.

«Je ne suis pas une bête, tiens! J'ai bien compris que les hommes de Centurion avaient préparé une embuscade dans la maison où je le conduisais. Si don César n'a rien trouvé, c'est que le corps a été jeté dans le fleuve.»

Il réfléchit un moment, l'index posé au coin des lèvres, sur lesquelles se jouait un sourire rusé.

«A moins que le Français ne soit enfermé dans une des caches secrètes de la maison. Tiens! c'est qu'il y en a des caches dans cette maison, et je ne les connais pas toutes. Mais pourquoi?»

Cette idée lui parut absurde.

«Non! ce n'est pas pour le relâcher que la princesse l'a attiré chez elle!» reprit-il.

Il s'arrêta un instant et réfléchit:

«Pourtant j'ai promis à Juana. Alors, que faire? Aller visiter les caches que je connais?... Et si, par malheur, je trouve le Français vivant! Il faudrait donc le prendre par la main et le conduire à petite maîtresse?... Est-ce possible?...»

Une expression d'angoisse inexprimable crispa ses traits et, farouche, il pensa:

«Je suis un homme et je suis riche, maintenant, et je suis bien fait, m'a-t-on dit, et, à part ma petitesse, je n'ai nulle infirmité ni monstruosité. Pourquoi une femme ne voudrait-elle pas de moi? Juana, si grande près de moi, hélas! est toute petite à ce qu'on dit. Si elle le voulait, je ferais d'elle la femme la plus heureuse du monde. Je l'aime tant! Oui, mais suis petit, voilà! Alors personne ne veut de moi, elle pas plus qu'une autre. Pourquoi? Parce que le monde se moquerait de la femme qui oserait prendre pour époux un nain!...»

Il mit brutalement ses petits poings sur ses yeux et, de nouveau, la lutte reprit dans cette conscience aux abois:

«La princesse, qui est une savante, m'a dit qu'on atteignait les gens plus sûrement en les frappant dans leurs affections qu'en les frappant eux-mêmes. Juana m'a dit qu'elle mourrait si ce Français de malheur ne revenait pas. C'est moi qui l'ai conduit à la mort, le Français, et Juana, sans le savoir, m'a traité d'assassin. Si Juana meurt, comme elle l'a dit, c'est donc moi qui l'aurai tué et je serai deux fois assassin. Et cela, est-ce possible? Et pourtant!... Si Juana meurt, je meurs. Si je lui amène le Français, elle vit, et, moi, je meurs quand même... Je meurs de désespoir et de jalousie... De quelque manière que je me retourne, c'est moi qui suis frappé. Pourquoi? Quel crime ai-je commis?»

Et, tout d'un coup, avec une résolution farouche:

«Eh bien, non!... Mourir pour mourir, du moins qu'elle ne soit pas à un autre. Que le Français maudit disparaisse à tout jamais... Je ne ferai rien pour le sauver... Je le tuerai plutôt de mes faibles mains!... Et puis, qui sait? Après tout, Juana l'a dit aussi, elle oubliera peut-être, et elle m'aimera, comme avant, elle me l'a promis. Je n'en demande pas davantage...»

C'était la condamnation définitive de Pardaillan que le petit homme décidait là.

Ayant pris cette résolution irrévocable, il se hâta et atteignit bientôt la maison des Cyprès.

Il s'en fut droit à la porte et, avec précaution, il essaya de l'ouvrir. La porte résista. Il eut un sourire.

«La princesse est revenue, murmura-t-il, toutes les portes sont fermées maintenant, et il y a du monde là-dedans. Il s'agit d'être prudent. Tiens! je n'ai pas envie d'aller rejoindre le Français au fond du fleuve.»

Il fit le tour de la muraille, se baissa et chercha à tâtons. Quand il se redressa, il tenait une corde mince, longue, munie de forts crampons. Il se dirigea vers le cyprès qui touchait le mur. Il fit tournoyer la corde et la lança contre l'arbre. A la seconde tentative, les crampons se prirent dans les branches de l'arbre. Il tira sur la corde: elle tint bon.

Alors, il se mit à grimper avec la souplesse d'un jeune chat. Bientôt, il fut dans l'arbre. Il enroula la corde autour de son cou et se laissa glisser à terre.

Prudemment, il se dirigea vers le cyprès où il avait caché son trésor. Il prit le sac de Fausta, auquel il avait attaché la bourse de don César. Quelques minutes plus tard, il était hors de la maison, ayant parfaitement réussi son expédition.

Il replaça la corde, où il l'avait prise et se dirigea droit vers le fleuve, non sans s'assurer, d'un coup d'oeil circulaire, que nul ne l'observait.

On avait construit là une sorte de quai à pic, au fond duquel, maintenues par une solide maçonnerie, les eaux basses roulaient lentement. A une faible distance du sol, et hors de l'atteinte des eaux, il y avait une bouche, un trou noir, fermé par une grille de fer dont les barreaux croisés étaient énormes et très rapprochés.

El Chico se suspendit dans le vide, au-dessus de cette bouche, et, avec une adresse qui dénotait une grande habitude, il se trouva bientôt cramponné à la grille. Il saisit un des barreaux, scié depuis longtemps sans doute, et le déplaça sans effort. Cela fit une ouverture carrée au travers de laquelle un homme mince et petit n'aurait pu passer et par laquelle il se laissa glisser très facilement, après avoir remis le barreau en place.

Il se trouva dans un conduit tapissé de sable fin et de voûte très basse, bien que le nain pût s'y tenir droit. Ce couloir était coupé en différents endroits par des murs épais qui étaient chargés d'arrêter les incursions indiscrètes. Seulement, dans chacun de ces murs, des ouvertures avaient été ménagées, habilement dissimulées et actionnées au moyen de ressorts cachés, dont Fausta ignorait l'existence, sans quoi elle n'eût pas manqué de prendre les précautions nécessaires pour se mettre à l'abri d'une irruption inattendue.

El Chico paraissait connaître à merveille tous les tours et détours du souterrain ainsi que les différentes manières d'ouvrir les portes secrètes, car il allait sans hésitation. Comment connaissait-il ces secrets? Par hasard sans doute. Le nain avait dû découvrir fortuitement la première ouverture. Faible comme il était, sans appui, à la merci du premier venu, il avait compris qu'il pouvait se créer là une retraite sûre, que nul ne pourrait soupçonner. Il n'avait pas hésité et s'était installé aussitôt. Comme il était intelligent et observateur, il n'avait pas tardé à soupçonner qu'il devait y avoir autre chose que le cul-de-sac qu'il avait découvert. Et il s'était mis à le chercher. Durant des mois, durant des années, il avait ainsi longuement, patiemment étudié son domaine, pierre à pierre. Et, favorisé par le hasard sans doute, il avait peu à peu découvert la plus grande partie des ouvertures secrètes de ces substructions.

Après avoir fait pivoter ou s'enfoncer des pans de muraille qui se redressaient derrière lui, après avoir ouvert, rien qu'en les touchant, de monstrueuses portes de fer qui se refermaient d'elles-mêmes sur lui, il parvint au pied d'un petit escalier de pierre très étroit et très raide. Il était dans l'obscurité la plus complète, mais il n'en paraissait nullement gêné et se dirigeait avec autant de facilité que s'il avait été éclairé.

Il grimpa une dizaine de marches et ne s'arrêta que lorsque son front vint heurter la voûte. Alors, il se pencha sur les marches et chercha des doigts, à tâtons. Un déclic se fit entendre, la dalle placée au-dessus de sa tête se souleva d'elle-même et sans bruit. Avant de monter les deux dernières marches, il chercha dans une autre direction. Un nouveau déclic se fit entendre. Alors seulement il franchit les dernières marches et pénétra dans un caveau, en disant tout haut, comme ont coutume de faire les personnes qui vivent seules:

«Enfin, me voici chez moi!»

Et, sans se retourner, certain que la dalle se refermerait d'elle-même, il fit deux pas et s'accroupit devant une des parois du caveau. Il toucha du doigt une plaque de marbre. Actionnée par le ressort qu'il avait déclenché avant d'entrer, la plaque bascula, et, avec elle, toute la maçonnerie sur laquelle elle était cimentée.

Cela fit une excavation si basse qu'il dut baisser la tête pour la franchir. Il alluma une chandelle, dont la lueur vacillante éclaira faiblement le trou dans lequel il venait de pénétrer.

C'était un petit réduit, pratiqué dans l'épaisseur de la muraille. Ce réduit pouvait avoir six pieds de long sur trois de large. Il était assez haut pour qu'un homme de taille moyenne pût s'y tenir debout. Il y avait là-dedans une caisse élevée sur quatre pieds qui l'isolaient du sol, recouvert de sable fin. La caisse était bourrée de paille fraîche, et, sur cette paille, deux petits matelas étaient étendus. Des draps blancs et des couvertures achevaient de lui donner l'apparence d'un lit confortable.

Il y avait une autre caisse aménagée comme un buffet. Il y avait un petit coffre solide, muni de grosses serrures, s'il vous plaît, une petite table, deux petits escabeaux, de menus ustensiles de ménage, tout cela reluisant de propreté. On eût dit l'intérieur d'une poupée.

C'était le palais d'El Chico. Le réduit était aéré par un soupirail devant lequel El Chico avait installé lui-même et rudimentairement un volet de bois.

Ayant allumé sa chandelle, le nain eut la précaution de pousser le volet. Mais il ne referma pas la plaque qui masquait l'entrée de sa demeure. Il était si sûr que nul ne le pouvait surprendre par là!

Ce que Fausta appréhendait si vivement s'était réalisé. Pardaillan n'était pas mort par le poison.

Après quelques heures d'un sommeil qui ressemblait à la mort, le réveil se fit très lentement. Pardaillan se mit sur son séant et considéra d'un oeil trouble l'étrange lieu où il se trouvait. Sous l'influence des émanations soporifiques dont l'air avait été saturé, son cerveau engourdi subissait comme une sorte d'ivresse qui abolissait la mémoire et paralysait l'intelligence.

Peu à peu, ces effets stupéfiants se dissipèrent, le cerveau se dégagea, la mémoire lui revint; il retrouva toute sa conscience, et, avec elle, il retrouva ce sang-froid qui le faisait si redoutable.

Il ne fut d'ailleurs pas étonné de se voir vivant.

Pardaillan pensait—et du diable s'il savait pourquoi—qu'il échapperait au hideux supplice que lui réservait Fausta. Le pensant, il le disait sans même songer aux conséquences fâcheuses que sa franchise pouvait avoir.

Donc, ayant recouvré ses esprits, il ne fut pas étonné de voir qu'il avait échappé au poison. Il gouailla:

«Mme Fausta joue vraiment de malheur avec moi! Son poison a fait long feu. Je le lui avais bien dit. Maintenant, il ne me reste plus qu'à réaliser la seconde partie de ma prédiction qui est, si j'ai bonne mémoire, que je dois sortir d'ici avant que la faim et la soif ne m'aient terrassé, ainsi qu'en a décidé cette bonne Mme Fausta qui me comble vraiment de ses attentions.»

Sortir d'ici, comme disait si simplement le chevalier, apparaissait pourtant comme une entreprise plutôt énergique. Il n'y pensa pas un instant et murmura:

«Voyons! depuis ce matin, je me débats dans une foule de lieux divers qui sont des merveilles de mécanique, comme dit M. d'Espinosa.

«Ce serait bien du diable si ce tombeau n'était pas quelque peu machiné. Au surplus, je connais ma Fausta, et il me paraît invraisemblable qu'elle ne se soit pas réservé quelque voie secrète où il lui soit possible de s'assurer qu'elle me tient toujours. Cherchons donc.»

Et il se mit à chercher méthodiquement, minutieusement, patiemment, autant que cela lui était possible dans la nuit opaque qui l'enveloppait.

Mais, depuis la veille, il n'avait pris aucun repos. Sans doute, aussi, le narcotique avait affaibli ses forces, car il dut s'arrêter au bout de quelques instants.

«Diable! fit-il, m'est avis que voilà une recherche qui pourrait être plus laborieuse que je ne le jugeais de prime abord. C'est le poison de Mme Fausta qui casse ainsi les jambes? Ne nous épuisons pas, laissons l'effet se dissiper entièrement en nous reposant un peu.»

Ayant décidé, faute de siège, il s'assit sur son manteau plié sur les dalles et attendit le retour de ses forces.

Après un repos assez long, il jugea ses forces suffisantes pour reprendre son travail.

Et, tout à coup, au lieu de se lever, il se coucha tout de son long, l'oreille collée contre les dalles. Il se redressa presque aussitôt et, restant à terre, appuyé sur ses mains, avec un sourire narquois, il murmura:

«Par Dieu! ou je me trompe fort, ou voici qui va m'éviter de longues recherches. Si c'est Mme Fausta qui, pour en finir, m'envoie...»

Il s'interrompit, la sueur de l'angoisse au front.

«S'ils sont plusieurs, et c'est probable, songea-t-il, aurai-je la force de lutter?»

Il s'accroupit sur les talons et se mit silencieusement à faire jouer les articulations de ses bras.

«Bon! fit-il avec un sourire de satisfaction, s'ils ne sont pas trop nombreux, on pourra peut-être s'en tirer.»

Et il se rencogna contre le mur, l'oreille tendue, l'oeil attentif, prêt à l'action. Il vit une dalle, là, devant lui, osciller légèrement. Vivement, il s'approcha, se cala solidement sur les genoux et attendit.

Maintenant, la dalle, poussée par une main invisible, se soulevait lentement et, en se soulevant, elle masquait Pardaillan accroupi. Sans bouger de sa place, il tendit ses mains, prêtes à se refermer sur le cou de l'ennemi qu'il attendait là, à l'orifice du trou béant.

Ses mains ne s'abattirent pas.

Au lieu des hommes armés qu'il attendait, Pardaillan, étonné, vit surgir un petit diable qu'il reconnut aussitôt, car il murmura avec ébahissement:

«Le nain!... Est-il seul? Que vient-il faire ici?»

Comme s'il eût voulu le renseigner, le nain s'écria à haute voix:

«Enfin! Me voilà chez moi!»

«Chez lui! pensa Pardaillan en regardant autour de lui. Il ne couche pourtant pas dans ce tombeau.»

La dalle se refermait automatiquement, mais il ne s'en occupait plus maintenant. Il avait changé d'idée. Il n'avait d'yeux que pour El Chico.

El Chico, qui avait commis une grave imprudence en ne se retournant pas, ouvrait la porte—si l'on peut ainsi dire—de son logis et allumait sa chandelle.

«Ah! ah! fit Pardaillan émerveillé, voici donc ce qu'il appelle son chez lui! Du diable si j'aurais jamais trouvé le secret de ces ouvertures. Mais voici un petit bout d'homme que je ne serais pas fâché d'étudier d'un peu près!»

El Chico avait—deuxième imprudence—laissé sa porte ouverte. En rampant, Pardaillan s'approcha de l'ouverture et jeta un coup d'oeil indiscret dans l'intérieur. Il ne put s'empêcher d'éprouver une sorte d'admiration pour l'ingéniosité déployée par le petit homme dans l'aménagement de son mystérieux retrait.

Emporté par son coeur généreux, Pardaillan oubliait ses préventions contre le nain qu'il soupçonnait véhémentement d'avoir participé à le mettre dans la situation précaire où il se trouvait. Sa bonté naturelle faisait taire son sentiment et il n'éprouvait plus qu'une immense pitié pour le pauvre petit déshérité.

Le nain s'était assis devant sa table et il tournait le dos à l'ouverture par laquelle Pardaillan pouvait l'observer à loisir. Chico était du reste à mille lieues de soupçonner qu'on l'épiait.

Après être resté un long moment pensif, il allongea la main vers le sac et le vida sur la table.

«Peste! songea Pardaillan en entendant le bruit de l'or remué, ce petit mendiant est riche comme feu Crésus. Où a-t-il pris cet or?»

«Les cinq mille livres y sont bien. La princesse n'a pas menti», dit Chico, comme pour le renseigner.

«De mieux en mieux, se dit Pardaillan, il est cousu d'or et il connaît des princesses!»

Une idée lui passant soudain par l'esprit, une lueur de colère s'alluma dans son oeil.

«Triple sot! fit-il. Cette princesse, c'est Fausta... Cet or, c'est le prix de mon sang... C'est pour toucher cet or que ce misérable avorton m'a conduit dans le traquenard où j'ai donné, tête baissée!»

Le nain replaça son or dans le sac qu'il ficela solidement, puis il alla à son coffre, en tira une poignée de pièces d'argent qu'il déposa sur la table. Il vida ensuite la bourse qu'il tenait de la générosité de don César et fit son compte à haute voix.

«Cinq mille cent livres, plus quelques réaux», dit-il.

«Il a l'air lugubre, pensa le chevalier. Cinq mille livres constituent pourtant un assez joli denier. Serait-ce un avare?»

«Je suis riche! riche! répéta le Chico d'un air morne. Et, avec colère: à quoi me sert cette fortune? Juana ne voudra jamais de moi, puisqu'elle aime le Français!»

«Oh! diable! s'écria Pardaillan dans son for intérieur. Voici du nouveau, par exemple! Je commence à comprendre maintenant. Ce n'est pas un avare, c'est un amoureux... et un jaloux. Pauvre petit diable!»

«Et le Français est mort!» continua le Chico.

«Je suis mort? Je veux bien, moi!...»

«Que vais-je faire de tout cela?... Puisque je ne puis avoir Juana, eh bien, j'emploierai cet or en cadeaux pour elle. Il y a de quoi en acheter, des bijoux et des casaques richement brodées, et des robes, et des écharpes, et des mantilles, et des mignons souliers...»

Il rayonnait, le Chico.

«Où diable l'amour va-t-il se nicher?» pensa Pardaillan.

La joie du nain tomba soudain. Il râla:

«Non! Je ne veux même pas avoir cette joie. Juana s'étonnerait de me voir si riche. C'est qu'elle est fine, tiens! Elle devinerait peut-être d'où m'est venue ma richesse. Elle me chasserait, elle me jetterait mes cadeaux au visage en me traitant d'assassin!»

Et, d'un geste furieux, il balaya le sac qui alla rouler sur les dalles.

«Tiens! tiens! fit Pardaillan, dont l'oeil pétilla, il me plaît ce petit bout d'homme!»

Le Chico allait et venait avec agitation dans son petit réduit. Il s'arrêta devant l'ouverture, l'oeil perdu dans le vague, le sourcil froncé, et murmura:

«Assassin... Juana l'a dit: je suis un assassin... Au même titre que ceux qui ont tué le Français... plus... Tiens, sans moi, il ne serait pas mort. Je n'avais pas pensé à cela, moi. La jalousie me rendait fou... Et, maintenant, je comprends, et je me fais horreur!...»

Pardaillan suivait avec une attention passionnée les phases du combat qui se livrait dans l'esprit du nain.

Celui-ci reprit à haute voix le cours de ses réflexions coupées par les apartés du chevalier:

«Le Français n'est peut-être pas mort? Il est peut-être encore possible de le sauver. Je l'ai promis à Juana!»

«Je ne pensais pas que cette petite Juana pût s'intéresser si vivement à moi!»

«Si le Français est mort, Juana mourra et, moi, je mourrai de la mort de Juana.»

«Mais non, mais non! Je ne veux pas toutes ces morts sur ma conscience, morbleu!»

«Si le Français est vivant et que je le sauve...»

«Ceci est mieux!... Voyons que fais-tu en ce cas?»

«Juana sera heureuse... Le Français l'aimera. Combinent ne pas l'aimer? Elle est si jolie!»

«La peste soit des amoureux! Ils sont tous les mêmes! Ils se figurent que l'univers entier n'a d'yeux que pour l'objet de leur flamme.»

«Le Français l'aimera et alors je mourrai.»

«Encore! Décidément, c'est une manie!»

«Qu'importe après tout! Est-ce que je compte? J'aurai réparé le mal que j'aurai fait. Je ne serai plus un assassin. Ma maîtresse me devra son bonheur.»

«Superbe idée, par ma foi!»

«C'est dit. Je vais fouiller toutes les caches que je connais.»

«Bon! Tu n'iras pas loin», dit Pardaillan en riant sous cape.

Et, sans faire de bruit, il se retira au fond du cachot, s'enroula dans son manteau, s'étendit sur les dalles et parut dormir profondément.

«Si je ne le trouve pas... s'il est mort... demain j'irai le réclamer à la princesse», continua le nain. Il grommela encore quelques mots vagues, et brusquement éteignit sa chandelle et sortit en disant:

«Allons!»

Tout de suite, la tache noire que faisait Pardaillan étendu sur les dalles blanches attira ses regards. Il frissonna:

«Le Français!»

Il blêmit et se sentit défaillir. Il ne s'attendait pas à le trouver si vite... Là surtout... Il s'inquiéta:

«Comment ne l'ai-je pas vu en entrant? Ah! oui, la dalle le masquait et je ne me suis pas retourné.

Aussi, comment supposer... Et moi qui ai parlé tout haut!...»

Il s'approcha doucement de Pardaillan qui le guignait du coin de l'oeil, tout en paraissant profondément endormi.

«Serait-il mort?» songea le nain.

Cette pensée le fit frémir, sans qu'il eût pu dire si c'était de joie ou d'appréhension. Entre le mal et le bien, la lutte avait été longue et rude. Maintenant, le bien triomphait définitivement; il était bien résolu à sauver son rival, et, cependant, on l'eût fort étonné en lui disant qu'il accomplissait un acte héroïque.

Il s'approcha encore de Pardaillan et il perçut le bruit rythmé de sa respiration.

«Il dort!» fit-il.

Et, malgré la jalousie qui le déchirait, il ne put se tenir de rendre un hommage mérité à son rival, car il murmura en hochant doucement la tête:

«Il est brave. Il dort et il doit cependant savoir ce qui l'attend et qu'il peut être frappé pendant son sommeil. Oui, il est brave, et c'est peut-être pour cela que Juana l'aime.»

El Chico ne se doutait pas que celui dont il admirait la bravoure, tout en feignant de dormir, l'admirait lui-même pour une bravoure qu'il ne soupçonnait pas.