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Les Pardaillan — Tome 05 : Pardaillan et Fausta cover

Les Pardaillan — Tome 05 : Pardaillan et Fausta

Chapter 29: XXVI LES CONSPIRATEURS
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About This Book

The narrative follows a turbulent sequence in which a courageous and controversial noblewoman is imprisoned in the papal fortress, gives birth in captivity, and chooses suicide to avoid execution, while her allies and rivals within the Vatican clash over loyalty and vengeance. A devoted lover vows to protect her, confronting a ruthless magistrate and the pope's nephew whose oath precipitates violence. Parallel episodes trace plots, political intrigues, duels of honor and schemes by church and secular powers as characters seek revenge, rescue, and succession, and an infant's fate becomes central to the conflicts and loyalties that drive the action.




XXV

OU LE CHICO SE DÉCOUVRE UN AMI

Le nain se pencha sur le chevalier et le toucha à l'épaule. Celui-ci feignit de se réveiller en sursaut. Il le fit d'une manière si naturelle qu'El Chico s'y laissa prendre. Pardaillan se mit aussitôt sur son séant, et, ainsi placé, il dominait encore d'une bonne moitié de tête le nain debout devant lui.

—Le Chico! s'exclama Pardaillan, étonné. Te voilà donc prisonnier aussi, pauvre petit!

—Je ne suis pas prisonnier, seigneur Français, dit le Chico avec gravité.

—Tu n'es pas prisonnier! Mais, alors, que fais-tu ici, malheureux? N'as-tu pas entendu! c'est la mort, une mort hideuse, qui nous attend.

Le Ohico parut faire un effort, et, d'une voix sourde:

—Je suis venu vous chercher, pour vous sauver!

—Pour me sauver? Ah! diable!... Tu sais donc comment on sort d'ici, toi?

—Je le sais, seigneur. Tenez, voyez!

En disant ces mots, le Chico s'approchait de la porte de fer et, sans chercher, il appuyait sur un des nombreux clous énormes qui rivaient les plaques épaisses. La dalle s'était soulevée sans bruit.

—Voilà! dit simplement le Chico.

—Voilà! répéta Pardaillan avec son air le plus naïf. C'est par là que tu es venu pendant que je dormais?

Le Chico fit signe que oui de la tête.

—Je n'ai rien entendu. Et c'est par là que nous allons nous en aller?

Nouveau signe de tête affirmatif.

—Il vaudrait mieux partir tout de suite, seigneur, dit le Chico.

—Nous avons le temps, dit Pardaillan avec flegme. Tu savais donc que j'étais enfermé ici? Car tu m'as bien dit, n'est-ce pas, que tu étais venu me chercher?

—Je l'ai dit. La vérité est que, si je vous cherchais, j'ignorais que vous fussiez ici.

—Alors, pourquoi y es-tu venu? Qu'y fais-tu?

Toutes ces questions mettaient le nain dans un cruel embarras. Pardaillan ne paraissait pas le remarquer.

—C'est ici mon logis, tiens! lâcha El Chico.

Il n'avait pas plus tôt dit qu'il regrettait ses paroles.

—Ici? dit Pardaillan incrédule. Tu veux rire! Tu ne loges pas dans cette manière de sépulture?

Le nain fixa le chevalier. El Chico n'était pas un sot. Il haïssait Pardaillan, mais sa haine n'allait pas jusqu'à l'aveuglement. S'il avait pu, il aurait tué Pardaillan en qui il voyait un rival heureux, et il n'eût éprouvé aucun remords de ce meurtre. Il avait cependant senti ce qu'il y avait de bas dans le fait de conduire son rival à la mort pour une somme d'argent.—Et lui, pauvre diable, vivant de rapines ou de charité, il avait rejeté avec dégoût cet or primitivement accepté!

Il eut honte d'avoir hésité et, à la question de Pardaillan, répondit franchement:

—Non, mais je loge ici.

Et il démasqua l'ouverture de son réduit et alluma sa chandelle. Pardaillan, qui avait sans doute son idée, pénétra derrière lui.

—Bon! fit-il, on se voit les yeux. C'est déjà mieux.

Avec un naïf orgueil, le nain levait sa chandelle pour mieux éclairer les pauvres splendeurs de son logis. Il oubliait qu'en même temps il éclairait en plein le sac d'or étalé sur les dalles.

—C'est merveilleux! admira le chevalier avec une complaisance qui fit rougir de plaisir le nain. Mais comment peux-tu vivre ainsi dans cette manière de tombeau?

—Je suis petit. Je suis faible. Les hommes ne sont pas toujours tendres pour moi. Ici, je suis en sûreté.

Pardaillan le considéra avec une expression apitoyée.

—On ne vient jamais te déranger? fit-il, indifférent.

—Jamais!

—Ceux de la maison, là-haut?

—Non plus. Personne ne connaît cette cache. Tiens! il y en a des caches dans la maison que nul ne connaît, hormis moi.

Pour se mettre au niveau du nain debout, Pardaillan s'assit gravement à terre.

Et, sans savoir pourquoi, le Chico désemparé fut touché de ce geste, comme il avait été touché du compliment sur son logis. Il lui semblait que ce seigneur si brave et si fort ne consentait à s'asseoir ainsi sur les dalles froides que pour ne pas l'écraser de sa superbe taille, lui, Chico, si petit. Il croyait n'éprouver que de la haine pour ce rival, et il était tout effaré de sentir la haine s'effacer; il était stupide de sentir poindre en lui un sentiment qui ressemblait à de la sympathie; il en était stupide et indigné contre lui-même aussi. Sans trop savoir ce qu'il disait, peut-être pour cacher ce trouble étrange qui pesait sur lui, le petit homme dit:

—Seigneur, il est temps de partir, croyez-moi.

—Bah! rien ne presse. Et, puisque personne ne connaît cette cache, comme tu dis, nul ne viendra nous déranger. Nous pouvons bien causer un peu.

—C'est que... je ne peux pas vous faire sortir par où je passe d'habitude, moi.

—Parce que?

—Vous êtes trop grand, tiens!

—Diable! Alors? Tu connais un autre chemin par où je pourrai passer? Oui!... Tout va bien.

—Oui, mais, par ce chemin, nous pourrons rencontrer du monde.

—Ces souterrains sont donc habités?

—Non, mais quelquefois il y a des hommes qui se réunissent là-dedans... Aujourd'hui, justement, il y a une réunion.

—Qu'est-ce que ces hommes, et que font-ils? demanda curieusement le chevalier.

—Je ne sais pas, seigneur.

Ceci fut dit d'un ton sec. Pardaillan vit qu'il savait, mais qu'il n'en dirait pas plus long. Il était inutile d'insister. Il eut un léger sourire et poursuivit:

—Sais-tu que j'étais condamné à mort? Oui. Je devais mourir de faim et de soif.

Le nain chancela. Une teinte livide se répandit sur son visage.

—Mourir de faim et de soif, bégaya-t-il en frissonnant. C'est horrible!

—En effet. Tu n'aurais pas imaginé cela, toi? C'est une idée d'une princesse de ma connaissance... que tu ne connais pas, toi, heureusement pour toi...

En disant ces mots sur un ton très naturel, Pardaillan souriait doucement. Pourtant, le nain rougit. Il lui semblait que l'étranger voulait lui faire sentir de quelle abominable action il s'était fait le complice. Il ne se reconnaissait plus, le petit homme. Voici maintenant que des choses qu'il n'avait jamais soupçonnées jusque-là se levaient dans son esprit éperdu, Et il considérait avec un respect mêlé d'une terreur superstitieuse cet étranger qui, sans en avoir l'air, en souriant d'un air railleur, disait très simplement des choses très simples qui, néanmoins, lui mettaient dans la tête des idées confuses, qu'il ne comprenait pas très bien et qui heurtaient ses idées accoutumées. Pourquoi, puisqu'il le haïssait, pourquoi la pensée de l'affreux supplice, cette pensée qui eût dû le rendre joyeux, le soulevait-elle d'horreur et de dégoût? Pourquoi? Qu'y avait-il donc en lui?

Entre deux âmes également belles et pures, il y a des affinités secrètes qui font que, sans se connaître, elles se devinent et s'apprécient à leur juste valeur. Pardaillan ne connaissait pas le nain, il avait de bonnes raisons de croire qu'il lui devait d'avoir été placé dans la situation critique où il se trouvait. Pourquoi n'éprouvait-il aucune colère contre lui? Pourquoi n'éprouva-t-il que de la pitié? Pourquoi conçut-il instantanément le projet d'arracher cette petite créature inconnue à l'affreux désespoir où il la voyait sombrer? Pourquoi?

Le nain ne connaissait pas Pardaillan. Il avait de bonnes raisons de le haïr de haine mortelle. Pourquoi eut-il l'intuition que cette raillerie aiguë, cette ingénuité narquoise n'étaient qu'un masque? Comment devina-t-il que, sous ce masque, se cachaient la bonté, la pitié, la générosité, le désintéressement? Pourquoi, alors qu'il croyait n'avoir que de la haine au coeur, se sentait-il attiré vers cet homme détesté? Pourquoi enfin—et ceci paraîtra peut-être une contradiction?—pourquoi ce sourire railleur avait-il le don de l'exaspérer, malgré qu'il vit qu'il n'y avait que bonté dessous? Pourquoi? Nous constatons. Nous ne nous chargeons pas d'expliquer.

Pour tout dire, aux mains de Pardaillan, le Chico était un peu comme un pur-sang sauvage aux mains d'un écuyer consommé: il a beau se cabrer et ruer, la main souple et ferme, sans avoir besoin de recourir à la cravache, l'oblige à se calmer et à suivre docilement le chemin par où elle veut le faire passer.

Voyant qu'il se taisait, le chevalier reprit, soudain grave:

—Tu vois de quel épouvantable supplice tu me sauves! Je ne suis pas riche, Chico, mais tout ce que j'ai, à compter d'aujourd'hui, t'appartient. Je veux que tu sois comme un petit frère pour moi. Tu n'auras plus besoin de te terrer comme une bête. Le chevalier de Pardaillan veillera sur toi, et sache qu'il faut respecter ceux qu'il aime et estime. Voici ma main, Chico.

En disant ces mots, il tendit sa main loyale, et, dans ses yeux, il y avait comme une lueur de malice.

Le nain hésita une seconde. Un instinct particulier lui fit-il deviner l'imperceptible malice... Aussi vivement, et comme s'il eût eu peur de se brûler au contact de cette main qui se tendait à lui, largement ouverte, il cacha la sienne derrière son dos.

Pardaillan ne se fâcha pas. La pointe de malice du regard s'accentua d'un léger sourire.

—Holà! Chico, fit-il. Te croirais-tu trop grand seigneur pour serrer la main que voici? Peste! mon cher, sais-tu qu'ils sont très rares ceux à qui je la tends ainsi.

—Ce n'est pas cela, balbutia le nain, sans trop savoir ce qu'il disait.

—Touche là, en ce cas!... Non?... Serait-ce que tu te crois indigne de serrer ma main?

Le Chico regarda le chevalier en face, et, d'une voix qui tremblait de honte... ou de fureur:

—Et si cela était? fit-il d'un air de bravade.

—Oh! oh! Quoi? tu es indigne? Tu n'es pas le brave garçon que je croyais? Quel crime as-tu donc commis?

Le nain, qui, jusque-là, s'était contenu, tiraillé qu'il était par des sentiments contraires, éclata soudain.

—Je ne veux pas de votre amitié, cria-t-il, farouche. Je ne veux pas de votre protection, ni toucher votre main. Je ne veux rien de vous, rien, rien... C'est moi qui vous ai conduit ici, et je savais qu'on voulait vous tuer... Et on m'avait payé pour cette besogne... Oui, on m'avait donné cinq mille livres... et, tenez, les voici! ajouta-t-il en poussant d'un coup de pied furieux le sac qui vint rouler, à demi éventré, aux pieds de Pardaillan, devant qui les pièces d'or s'éparpillèrent.

—Tu as fait cela? gronda Pardaillan.

—Je l'ai fait, tiens! puisque je le dis! fit le nain en soutenant fièrement son regard.

—Ah! tu as fait cela! fit Pardaillan glacial. Eh bien, tu peux faire ta prière, ta dernière heure est venue.

Et, sans se lever, il abattit ses mains puissantes sur les frêles épaules d'El Chico, qui ployèrent. Devant la pitié qui éclatait parfois très visible sur le visage du chevalier, le nain s'était trouvé paralysé, indécis, ne sachant quelle contenance garder. Devant le sourire malicieux, la fureur avait grondé dans son coeur, car, malgré sa petite taille et sa faiblesse, il n'en était pas moins très chatouilleux.

Devant la colère et la menace—réelles et simulées—il retrouva le calme qui lui avait fait défaut jusque là.

Il ne fit pas un geste de défense. Peut-être venait-il de trouver en un éclair la solution vainement cherchée jusqu'alors: mourir étouffé, broyé par son ennemi. Mourir, oui!... Mais, du même coup, son ennemi était perdu aussi. Comment sortirait-il, après avoir tué le nain? La dalle du cachot, il est vrai, était soulevée.

Mais après? L'escalier aboutissait à un cul-de-sac d'où il lui serait impossible de sortir, faute de connaître le secret qui ouvrait la paroi. Il n'aurait fait que changer de tombe, voilà tout. Et le nain ne pouvait se tenir d'éprouver un certain dédain pour ce rival si fort, si brave... mais si faible d'esprit qu'il ne comprenait pas qu'en tuant le nain maintenant il se condamnait lui-même.

Oui, décidément, c'était là la bonne solution. Mais... Mais il arriva que le rival abhorré relâcha son étreinte. Il arriva que l'ironie du regard avait fait place à une telle douceur, il arriva que cette physionomie, l'instant d'avant si menaçante et si terrible, exprima une telle bonté, une telle mansuétude, que le Chico, qui le regardait bien en face, sentit son trouble le reprendre, et, emporté malgré lui, comme il aurait crié: «Prenez garde!», il dit doucement, sans chercher à se dégager:

—Si vous me tuez, comment sortirez-vous d'ici?

—Peste! c'est, par ma foi, très juste, ce que tu dis là! Et moi qui n'y pensais plus! Mais, sois tranquille, tu ne perdras rien pour attendre, promit Pardaillan.

Ayant dit, il le lâcha tout à fait. Et voilà que, ce faisant, l'affolant sourire recommençait à se dessiner... Alors, le Chico regretta. Et, comme s'il eût voulu exciter la colère de cet homme déconcertant, il dit rudement:

—Venez donc. Et, quand je vous aurai sauvé, moi, vous pourrez me tuer, vous. Je vous jure que je ne chercherai pas à éviter le coup dont vous me menacez. «Ce sera la délivrance!» ajouta-t-il pour lui.

—Tu souhaites donc la mort?

Chico le regarda de travers. Il avait parlé bien bas cependant: il avait entendu quand même, le diabolique personnage. S'il voulait mourir, c'était son affaire, tiens!

—Venez, seigneur, dit-il froidement, tout à l'heure il sera trop tard.

—Un instant, que diable! Je veux savoir, d'abord, pourquoi tu m'as conduit à la mort.

Une flamme jaillit des yeux de Chico, plantés droit sur les yeux de Pardaillan, et il exhala sa haine dans ce cri puéril:

—Parce que je vous déteste! je vous déteste!

—Tu me détestes tant que ça, goguenarda Pardaillan, de plus en plus narquois.

—Je vous déteste tant que, si je n'avais promis de vous sauver, je vous tuerais! grinça le petit homme.

—Tu me tuerais! railla Pardaillan, oui-da! Et avec quoi, pauvre petit?

Le nain bondit jusqu'à son lit et en tira une dague cachée entre les deux matelas.

—Avec ceci! cria-t-il en brandissant son arme.

—Tiens! remarqua paisiblement Pardaillan, mais c'est ma dague!

—Oui, dit El Chico, avec une violence qui voulait être du cynisme. Pendant que vous escaladiez le mur, je vous l'ai volée! volée! volée!

Il râlait en prononçant ce mot et il paraissait éprouver une âpre jouissance à se cingler avec.

—Eh bien, mais, puisque tu as une arme et puisque tu veux ma mort, tue-moi, dit Pardaillan très calme.

Et il le regardait, sans nulle raillerie, cette fois, avec une certaine curiosité, eût-on dit.

Fou de fureur, le nain leva le bras.

Pardaillan ne fit pas un geste. Il continuait de le regarder froidement, bien en face. Le bras du nain s'abattit dans un geste foudroyant. Mais ce fut pour jeter la dague à toute volée au fond du réduit, et il gémit:

—Je ne veux pas! Je ne veux pas!

—Pourquoi?

—Parce que j'ai promis...

—Tu as déjà dit cela. A qui as-tu promis, mon enfant?

Rien ne saurait rendre la douceur affectueuse avec laquelle le chevalier prononça ces paroles. La voix était si chaude, si caressante; il se dégageait de toute sa personne des effluves sympathiques si puissants qu'El Chico en fut remué jusqu'au fond des entrailles. Son pauvre petit coeur se dilata doucement et les larmes jaillirent, douces et bienfaisantes, cependant qu'une plainte monotone s'exhalait de ses lèvres crispées:

—Je suis trop malheureux! trop malheureux! trop!

«Bon! pensa Pardaillan, il pleure: le voilà sauvé!»

Il allongea les bras, attira le nain à lui, posa sa petite tête baignée de larmes sur sa large poitrine, et, avec des gestes tendrement fraternels, il se mit à le bercer doucement, avec des paroles réconfortantes.

Et le nain qui, de sa vie, ne s'était connu un ami, qui n'avait jamais senti une affection se pencher sur sa détresse, se laissait faire, ému d'une émotion infiniment douce, émerveillé de sentir au contact de ce coeur noble et généreux germer en lui la fleur d'un sentiment fait de gratitude attendrie et d'affection naissante.

Doucement, El Chico se dégagea et regarda Pardaillan comme s'il ne l'avait jamais vu. Il n'y avait plus ni colère ni révolte dans les yeux du petit homme. Il n'y avait plus cette expression de morne désespoir qui avait ému le chevalier. Il n'y avait plus dans ces yeux qu'un étonnement prodigieux: étonnement de ne plus se sentir le même, étonnement de ne pas reconnaître celui dont le contact avait suffi pour opérer en lui une métamorphose qui le stupéfiait.

—Là! fit joyeusement Pardaillan, c'est fini, n'est-ce pas? Tu vois que je ne suis pas aussi mauvais diable que tu croyais. Allons, donne ta main et soyons bons amis.

Et, de nouveau, il tendit sa main à El Chico, qui baissa la tête, et, honteux, murmura:

—Malgré ce que j'ai fait et dit, vous voulez...

—Donne-moi ta main, te dis-je, insista Pardaillan sérieux. Tu es un brave garçon, El Chico, et, quand tu me connaîtras mieux, tu sauras que je dis bien rarement ce que je viens de te dire.

Vaincu, le nain mit sa main dans celle du chevalier, où elle disparut, et murmura:

—Vous êtes bon!

—Chansons! bougonna Pardaillan, j'y vois clair, voilà tout. Parce que tu ne te connais pas toi-même, il ne s'ensuit pas que je ne te connais pas, moi.

—Vous me connaissez! s'écria-t-il très étonné. Qui vous a renseigné?

Gravement, Pardaillan leva un doigt, et, souriant, comme on sourit à un enfant:

—Mon petit doigt! fit-il.

El Chico ouvrit de grands yeux, et considéra son interlocuteur avec crainte. L'impulsion qui le poussait vers lui lui paraissait tellement surnaturelle qu'il n'était pas éloigné de le croire un peu sorcier.

—Ainsi donc, continua Pardaillan, causons un peu. Et n'oublie pas que je sais tout. Voyons, pourquoi as-tu voulu me faire tuer? Tu étais jaloux, n'est-ce pas?

Le nain fit signe que oui.

—Bien. Comment s'appelle-t-elle? Ne fais pas la bête, tu me comprends très bien. Si tu ne la nommes pas, je vais la nommer moi-même... Mon petit doigt est là pour me renseigner.

Le nain se résigna et laissa tomber ce nom:

—Juana.

—La fille de l'hôtelier Manuel? Il y a longtemps que tu l'aimes?

—Depuis toujours, tiens!

—Lui as-tu dit que tu l'aimais?

—Jamais! s'écria El Chico scandalisé.

—Si tu ne le lui dis pas, comment veux-tu qu'elle le sache, nigaud? fit Pardaillan amusé.

—Je n'oserai jamais.

—Bon! le courage te viendra un jour. Continuons. Tu as cru que je l'aimais, hein! et tu m'as détesté?

—Ce n'est pas tout à fait cela. C'est Juana qui vous aime!

—Tu es un niais, El Chico.

—C'est vrai, répondit El Chico avec tristesse, car il songeait au chagrin de Juana. C'était vrai, un grand seigneur comme vous ne peut avoir rien de commun avec la fille d'un hôtelier.

—Tu crois cela, toi? Eh bien, dit gravement Pardaillan, tu te trompes. Et la preuve en est qu'un grand seigneur comme moi a épousé autrefois une cabaretière.

—Voua vous moquez, seigneur, fit El Chico, incrédule.

—Non, mon cher, je dis la pure vérité, fit Pardaillan, avec une émotion profonde.

—Se peut-il? s'écria El Chico ébahi. Quel homme êtes-vous donc?

—Je suis un grand seigneur... c'est toi qui l'as dit, fit Pardaillan avec son air figue et raisin.

—Alors, fit El Chico en pâlissant, vous pourriez... épouser: Juana.

—Non, par tous les diables! Pour deux raisons, dont la première, qui suffirait à elle seule, est que je ne l'aime pas et ne l'aimerai jamais. Oui, mon cher, tu as beau rouler des yeux féroces, c'est ainsi. Parce que cette petite Juana t'apparaît comme une reine de beauté, il ne s'ensuit pas qu'il en doive être ainsi pour tout le monde. Juana, j'en conviens, est une délicieuse enfant, pleine de grâce et de charme, mais il faut en prendre ton parti: je ne l'aime ni l'aimerai.

Et, avec une mélancolie poignante qui bouleversa le nain et le convainquit plus et mieux que n'aurait pu faire un long discours:

—Mon coeur est mort, il y a longtemps, longtemps, vois-tu, petit.

—Pauvre Juana! soupira El Chico.

—Je n'ai jamais vu d'animal aussi capricieux et biscornu qu'un amoureux, éclata Pardaillan avec une fureur comique. En voici un qui, tout à l'heure, me voulait poignarder pour que sa Juana ne soit pas à moi. Et, maintenant, il gémit parce que je n'en veux pas.

Le nain rougit, mais se tut.

—Enfin, que veux-tu dire avec ton «pauvre Juana»?

—Elle vous aime, dit tristement El Chico.

—Tu me l'as déjà dit. Et, moi, je te dis qu'elle ne m'aime pas plus que je ne l'aime!

Le nain bondit. Ses traits exprimèrent un tel ahurissement que Pardaillan éclata de son bon rire sonore.

—Cependant...

—Cependant, elle t'a dit qu'elle mourrait de ma mort.

—Quoi!... vous savez?...

—Mon petit doigt, t'ai-je dit. Malgré tout, je maintiens ce que j'ai dit. Voyons, as-tu confiance en moi?

—Oh! fit El Chico avec un élan de tout son être.

—Bon! en ce cas, laisse-moi faire. Aime ta Juana de tout ton coeur, comme tu l'as fait jusqu'à ce jour, et ne t'occupe pas du reste, j'en fais mon affaire.

Le nain se précipita et ramassa la dague, qu'il tendit à Pardaillan en disant:

—Prenez-la, nous courons le risque de rencontrer du monde, maintenant. Quel dommage que vous n'ayez plus votre épée!

—On tâchera de se tirer d'affaire avec ceci, fit tranquillement Pardaillan, en plaçant avec une satisfaction visible la lame dans sa gaine.

—Allons, dit El Chico, le voyant prêt.

—Un instant, petit. Et cet or? Tu ne vas pas le laisser là, je suppose?

—Que faut-il en faire?

—Il faut le ramasser et le serrer soigneusement dans le coffre que voici, dit Pardaillan. Ne te faut-il pas une dot pour te marier?

—Quoi! fit-il avec un tremblement convulsif, vous espérez?... dit le nain pâlissant et rougissant.

—Je n'espère rien. Qui vivra verra.

Le nain hocha la tête et, considérant les pièces répandues sur les dalles:

—Cet or!... murmura-t-il avec une moue significative.

—Je vois où le bât te blesse, sourit Pardaillan. Voyons, pourquoi t'a-t-on donné cet or?

—Pour vous conduire à la maison des Cyprès.

—Tu m'y as conduit, puisque j'y suis encore.

—Hélas! soupira El Chico, honteux.

—Tu as donc rempli ton engagement. Cet or est bien à toi. Ramasse-le, et ne t'occupe pas du reste.




XXVI

LES CONSPIRATEURS

L'ombrageuse fierté d'El Chico avait fait de lui un déclassé rebelle à toute autorité. Jusqu'à ce jour, une seule personne avait pu lui parler en maître: Juana. Or voici que, maintenant, dans son existence, surgissait un autre maître: Pardaillan. Il lui semblait que, de tout temps, celui-ci avait eu le droit de le commander et que lui n'avait rien de mieux à faire que de lui obéir comme il obéissait à Juana. Et, ce qui le confirmait dans cette pensée, c'était de constater que lui, qui s'était si longuement et si vigoureusement débattu pour échapper à cet ascendant, il l'acceptait sans conteste et lui obéissait non avec résignation, mais avec plaisir.

C'est que Pardaillan avait su faire naître en son esprit cette conviction que, grâce à lui, le rêve chimérique d'un amour partagé pouvait devenir une réalité. De ce fait, Juana lui apparaissait comme la madone, Pardaillan lui apparut comme Dieu lui-même.

En conséquence, Pardaillan ayant commandé de ramasser l'or de Fausta, le Chico obéit docilement.

Lorsque la petite fortune fut enfermée dans le coffre dûment cadenassé:

—En route, maintenant, il est temps! dit Pardaillan.

Le nain souffla sa chandelle, déclencha le ressort actionnant la plaque qui obstruait l'entrée de son réduit et, suivi du chevalier, il s'engagea dans l'escalier.

Ainsi qu'il l'avait brièvement expliqué, le Chico, ne suivit pas le chemin par où il était venu. En effet, Pardaillan, en rampant au besoin aurait pu parvenir jusqu'à la grille qui fermait le conduit aboutissant au fleuve. Mais, là, il n'aurait pu passer par l'ouverture que le nain avait pratiquée à sa taille.

Au reste, pourvu qu'il sortît enfin de ce lieu sinistre où l'implacable volonté de Fausta l'avait condamné à mourir par la faim, peu importait à Pardaillan par quel chemin. Il n'était pas autrement incommodé par l'obscurité, ses yeux y étant faits, et, à travers le dédale des voies souterraines multiples et enchevêtrées à plaisir, derrière le petit homme, il allait avec son insouciance accoutumée, notant soigneusement dans son esprit les explications de son guide, qui lui dévoilait complaisamment le mécanisme secret des nombreux obstacles qui leur barraient fréquemment la route.

Ils étaient maintenant dans un couloir sablé assez large pour leur permettre de passer de front sans se gêner mutuellement.

Et, tout à coup, Pardaillan eut un éblouissement. Il lui avait semblé, là, devant lui, en travers de cette muraille qui se dressait à quelques pas d'eux, il lui avait semblé voir scintiller des étoiles.

—Nous approchons de la sortie? demanda-t-il à voix basse.

—Pas encore, seigneur, répondit El Chico.

—Il m'avait semblé cependant... Morbleu! je ne me trompe pas! Voici que je vois de nouveau des étoiles.

Ils approchaient de la muraille et, devant eux, en effet, Pardaillan voyait scintiller non pas des étoiles, comme il l'avait cru de prime abord, mais des lumières assez nombreuses.

Son premier mouvement fut de mettre la dague au poing en murmurant:

—Tu avais raison, petit, je crois qu'il va falloir en découdre.

Le nain ne répondit pas. Il savait sans doute à quoi s'en tenir sur le compte de ces lumières, car, sans en avoir l'air, il poussait tout doucement Pardaillan, placé à sa gauche. Cette manoeuvre avait pour but de lui dérober la vue de ces lumières, en le poussant hors du rayon où elles étaient visibles. Mais l'attention de Pardaillan était éveillée maintenant, et rien ni personne au monde n'aurait pu le détourner. Cependant, comme s'il n'avait rien remarqué, le Chico voulait continuer son chemin en tournant sur sa gauche.

—Un instant, murmura Pardaillan. Je suis curieux, moi, si tu ne l'es pas. Je veux voir ce qui se passe là.

Les lumières jaillissaient d'une excavation placée devant lui. Pardaillan se pencha et regarda; mais, aussitôt, il se redressa, en faisant entendre un sifflement.

—Venez, seigneur, insista désespérément le Chico. Venez, vous verrez que, tout à l'heure, il sera trop tard!

D'un geste doux mais très ferme, Pardaillan lui imposa silence et, se penchant de nouveau, il se mit à regarder et à écouter avec une attention soutenue, pendant que le nain, voyant l'inutilité de ses efforts, se résignait et, le dos appuyé au mur, les bras croisés, attendait le bon plaisir de son compagnon.

Que voyait donc Pardaillan qui l'intéressait à ce point? Ceci:

On se souvient que Fausta était descendue dans les souterrains de sa maison, accompagnée de Centurion. Fausta avait déplacé une pierre de la muraille et avait ordonné à Centurion de regarder par ce trou afin de lui prouver que, par là, invisible, on pouvait assister à tout ce qui se passait dans cette étrange grotte aménagée en salle de réunion. Fausta avait négligé ou dédaigné de refermer l'ouverture et le hasard venait d'amener Pardaillan devant cette excavation par laquelle, et au travers de petits trous habilement ménagés du côté intérieur, filtraient les nombreuses lumières qui éclairaient présentement cette grotte. Sur les banquettes qui garnissaient la salle, Pardaillan vit une vingtaine de personnages. Sur l'estrade, assis dans les fauteuils, trois autres personnages, président et assesseurs de cette nocturne et occulte réunion, lui étaient aussi parfaitement inconnus.

Au moment où Pardaillan s'était penché pour la première fois sur l'excavation, le président de cette réunion, assis au milieu, s'était levé et, d'une voix que Pardaillan, aux écoutes, entendit distinctement, il dit:

—Seigneurs, frères et amis, j'ai l'insigne honneur de vous présenter une nouvelle recrue. Moi, votre chef élu, je m'efface humblement devant cette recrue et je salue en elle le seul chef vraiment digne de nous diriger, en attendant la venue de celui que vous savez.

Ces paroles produisirent dans l'assemblée étonnée une certaine rumeur suivie d'un vif mouvement de curiosité lorsqu'on s'aperçut que cette nouvelle recrue, saluée comme leur seul chef possible, était une femme.

Cette femme, Pardaillan la reconnut aussitôt, et c'est à ce moment qu'il eut ce léger sifflement que nous avons signalé. Cette femme, c'était Fausta. Lentement, avec cette majesté un peu théâtrale qui lui était particulière, elle monta sur l'estrade et se tint debout, face à ce public inconnu, qu'elle semblait dominer de son oeil de diamant noir, étrangement fascinateur.

Les trois personnages assis sur l'estrade, qui savaient sans doute ce que Fausta venait faire là, se levèrent alors d'un même mouvement. En un clin d'oeil, la table fut repoussée, un fauteuil fut placé presque au bord de l'estrade, dans lequel Fausta s'assit avec cette sérénité majestueuse si puissante chez elle. Dès qu'elle fut assise, les trois se placèrent debout derrière son fauteuil, dans l'attitude raide et compassée de dignitaires de cour.

Bientôt, soit qu'ils fussent entraînés par cet exemple, soit qu'ils fussent transportés par la souveraine beauté de celle qui surgissait inopinément au milieu d'eux, tous les assistants se levèrent comme un seul homme et, debout, attendirent respectueusement qu'il plût à ce nouveau chef de s'expliquer.

Avant d'avoir parlé, Fausta était assurée du succès.

Pardaillan eut la perception très nette de ce succès:

«Incomparable magicienne!» murmura-t-il.

Fausta, toujours maîtresse d'elle-même, n'avait rien laissé paraître de ses sentiments. Elle accepta l'hommage de ces inconnus comme une chose due et avec cette dignité bienveillante qu'elle savait prendre en de certains moments. Un instant elle laissa errer son oeil froid sur ces fronts qui se courbaient et, se retournant à demi, elle fit un signe à celui des trois qui l'avait présentée à l'assemblée. L'homme s'avança:

—Seigneurs, dit-il, voici la princesse Fausta. Souveraine en ce pays du soleil et de l'amour, ce pays béni qui s'appelle l'Italie, la princesse Fausta est fabuleusement riche. Elle connaît tout de nos projets et pourrait, je crois, vous nommer tous par vos noms, titres et qualités. Fausta étendit sa main et dit:

—Rassurez-vous, seigneurs, il n'y a pas de traîtres parmi vous. Sous un régime d'oppression sanglante pareil à celui sous lequel agonise votre beau pays d'Espagne, il ne fallait pas être grand clerc pour deviner qu'une réaction devait se faire et que des hommes de coeur et de dévouement se trouveraient, qui tenteraient de secouer le joug de fer. Ceci posé, le reste n'était plus qu'un jeu pour moi. Et, quant à vos personnages, quant à vos projets, si je les connais, c'est que j'ai pu assister, invisible, à la plupart de vos conciliabules.

Cette déclaration loyale, faite sur un ton de suprême assurance, fit tomber les suspicions qui, déjà, se faisaient jour. Fausta perçut parfaitement ces impressions, mais elle n'en laissa rien paraître. Comme si, désormais, elle eût acquis le droit de commander, elle se tourna vers le personnage qui la présentait et dit d'un ton bref:

—Continuez, duc!

Celui à qui elle venait de donner ce titre de duc s'inclina profondément et reprit, se faisant l'interprète des pensées de plus d'un qui l'écoutait:

—Oui, seigneurs, la princesse vient de vous le dire, il n'y a jamais eu et il n'y aura jamais de traître parmi nous. Et, cependant, la princesse Fausta nous connaît, nous et nos projets. Mais, alors quelle paraît trouver tout simple de nous avoir découverts, qu'elle me permette de dire ici que, pour nous avoir devinés, il faut être doué d'une perspicacité peu commune. Pour avoir osé s'aventurer parmi nous, il faut être doué d'une audace que bien des hommes n'auraient pas.

Un murmure approbateur se fit entendre.

—Le pouvoir dont elle dispose en tant que souveraine, continua le duc, ses immenses richesses, son esprit supérieur, son courage viril, ses ambitions vastes, tout cela, la princesse Fausta le met au service de l'oeuvre de régénération que nous poursuivons.

Des acclamations saluèrent cette fois ces paroles. Le duc reprit d'une voix qui se fit plus forte:

—Tout ce que je viens de vous dire n'est rien à côté de ce qui me reste à vous révéler.

Le duc prit un temps, soit pour ménager ses effets, en orateur habile, soit pour permettre au silence de se rétablir, car ses paroles avaient soulevé un mouvement assez vif dans l'assemblée. Puis il reprit:

—Ce chef que nous cherchions vainement depuis de longs mois, le fils de don Carlos, la princesse le connaît... elle se fait fort de nous l'amener.

Ici, l'orateur dut s'arrêter, interrompu qu'il fut par les exclamations diverses, les trépignements, les manifestations les plus diverses d'une joie bruyante et sincère. Toutes ces clameurs se confondirent en un cri unanime de «Vive don Carlos! Vive notre roi!» jailli spontanément de toutes ces poitrines haletantes. Un geste du duc ramena instantanément le silence. Chacun redevint attentif.

—Oui, seigneurs, lança le duc. La princesse connaît le fils de don Carlos, et elle nous l'amènera. Mais il y a mieux encore. Écoutez ceci: la princesse sera, d'ici peu, l'épouse légitime de celui dont nous voulons faire notre roi. Épouse de notre chef, elle mettra à son service son pouvoir, sa fortune, et surtout son puissant génie. Elle fera de son époux non pas un roi de l'Andalousie, comme nous le souhaitons, mais, dépassant toutes nos ambitions, elle fera de lui, avec votre aide, le roi de toutes les Espagnes. C'est pourquoi, moi: don Ruy Gomès, duc de Castrana, comte de Mafalda, marquis de Algavar, seigneur d'une foule d'autres lieux, grand d'Espagne, dépouillé de mes titres et biens par l'infâme tribunal qui s'intitule «Saint-Office», je lui rends hommage ici et je crie:

—Vive notre reine!

Et le duc de Castrana mit un genou en terre. Et, comme l'étiquette très rigoriste de la cour d'Espagne interdisait de toucher à la reine, sous peine de mort, il se courba devant Fausta jusqu'à toucher du front les planches de l'estrade. Et un cri formidable retentit:

—Vive la reine!

Impassible comme à son ordinaire, Fausta reçut sans sourciller l'enthousiaste hommage. Sans doute s'était-elle blasée sur ce genre de manifestations, ayant reçu—alors qu'elle pouvait se croire la papesse—des hommages religieux faits d'adoration mystique, autrement grandioses. Cependant, elle daigna sourire.

Elle se leva vivement et, relevant le duc avec une grâce captivante:

—A Dieu ne plaise, dit-elle, que je laisse un de nos plus fidèles sujets le front dans la poussière.

Et, lui tendant sa main à baiser dans un geste vraiment royal, elle reprit sa place dans son fauteuil.

—Duc, reprit-elle, quand notre époux sera sur le trône de ses pères, nous voulons que soient réformées les règles d'une étiquette étroite et mesquine. Nous sommes souveraine et nous ne l'oublions pas, mais nous sommes avant tout femme, et nous entendons le demeurer. Comme telle, nous voulons que nos sujets puissent nous approcher sans que cela leur soit imputé à crime.

Et, désignant d'un geste empreint d'une grâce hautaine les hommes qui venaient de l'acclamer:

—Ceux-ci auront été les premiers. Ils nous seront toujours les plus chers et les bienvenus auprès de nous.

Alors, ce fut du délire. Pendant un long moment, on n'entendit que les vivats les plus frénétiques. Puis ce fut la ruée au pied de l'estrade, chacun voulant avoir l'insigne honneur de toucher à la reine. Celui-ci baisant le bout de sa mule, celui-là le bas de sa robe, d'autres enfin—et c'étaient les mieux partagés, les plus heureux et les plus fiers aussi—effleurant le bout de ses doigts qu'elle leur abandonnait avec une grâce nonchalante, ayant aux lèvres un indéfinissable sourire.

Et Pardaillan, qui ne perdait pas un geste, pas un clin d'oeil, admirait aussi Fausta, réellement superbe en son abandon dédaigneux.

«Superbe, divine comédienne», murmura-t-il. En même temps, il plaignait les malheureux affolés par le sourire de Fausta. Enfin, il songeait à don César:

«Voyons, voyons, je ne comprends plus, moi. Cervantes m'a assuré que le Torero était le fils de don Carlos. M. d'Espinosa m'a demandé, de façon fort claire, de l'assassiner. C'est donc que, lui aussi, le croit le fils de don Carlos. Et il doit être bien renseigné, je présume, ce bon M. d'Espinosa. Or, le Torero est féru d'amour pour la Giralda, qui est bien la plus ravissante petite bohémienne que j'aie connue—à l'exception toutefois d'une certaine Violetta, devenue une duchesse. Le Torero ne connaît pas Fausta, du moins pas que je sache. Il est bien décidé à épouser sa bohémienne de fiancée. Donc, Mme Fausta ne peut devenir son épouse... J'ai peine à croire à la félonie de don César! Le mieux est d'écouter. Mme Fausta va peut-être me renseigner elle-même.»

Le calme s'était rétabli dans l'assistance. Chacun avait regagné sa place, heureux et fier de la faveur que le hasard lui avait octroyé. Le duc de Castrana déclara:

—Seigneurs, notre bien-aimée souveraine consent à s'expliquer devant vous.

Ayant dit, il s'inclina devant Fausta et reprit sa place derrière son fauteuil. A cette annonce du duc, un silence religieux s'établit comme par enchantement. Un instant, Fausta les tint sous le charme de son regard, et, de sa voix singulièrement prenante, elle dit:

—Vous êtes ici une élite. Catholiques ou hérétiques—comme on dit couramment—vous êtes tous des croyants sincères et, partant, respectables. Mais vous êtes aussi animés d'un esprit de large tolérance. Sous le sombre despotisme de cette institution justement anathématisée par des papes qui payèrent ce courage de leur vie, l'Inquisition, cet esprit a fait de vous des proscrits, déchus de leurs titres, ruinés, traqués, avec la menace du bûcher suspendue sur vos têtes, jusqu'au jour où la main du bourreau s'appesantira sur vous pour la réaliser, cette menace. Vous vous êtes souvenus que l'union fait la force, et, lassés de l'effroyable tyrannie qui pèse sur les corps et sur les consciences, vous vous êtes cherchés, concertés et finalement associés. Vous avez résolu de vous soustraire au joug de fer. Ayant fait le sacrifice de votre vie, vous avez réuni vos efforts et vous vous êtes mis bravement à l'oeuvre. Aujourd'hui, tous, ici, vous êtes des chefs occultes. Chacun de vous représente une force de plusieurs centaines de combattants qui attendent un ordre.

—Vous avez eu connaissance de la naissance mystérieuse d'un fils de don Carlos, par conséquent d'un petit-fils du despote sanguinaire sous la rude poigne duquel l'Espagne agonise. Vous avez pensé à faire de ce fils de l'infant votre chef suprême, espérant que Philippe accepterait le démembrement de ses États en faveur de son petits-fils. C'est bien cela, n'est-ce pas?

Les auditeurs répondirent affirmativement.

—Eh bien, reprit Fausta sur un ton tranchant, vous vous êtes trompés, gravement trompés, insista-t-elle.

Des protestations éclatèrent un peu partout.

—Pourquoi? crièrent plusieurs au milieu du tumulte.

Impassible, Fausta attendit, n'essayant pas de dominer le bruit. Lorsque le brouhaha se fut apaisé:

—Jamais, reprit-elle froidement, l'orgueil de Philippe ne consentira un tel démembrement. Il faudrait bien peu connaître le caractère intraitable du roi pour supposer que, vaincu, il acceptera sa défaite. Vaincu, le roi cédera. Mais tenez pour assuré que, dès le premier jour, il préparera dans l'ombre sa revanche et qu'elle sera implacable. Votre victoire sera le produit d'une surprise. Trop de forces resteront entre les mains du roi. Il ne lui faudra pas longtemps pour les rassembler. Alors il envahira votre État naissant, de tous les côtés à la fois, et mettra l'Andalousie à feu et à sang. Il n'aura pas grand-peine à vous écraser. Dans ce coin de terre qui représente à peine le dixième du territoire que vous avez laissé à Philippe, quelle résistance sérieuse pourrez-vous opposer à un ennemi dix fois supérieur? Vous n'aurez même pas la suprême ressource de chercher le salut sur mer, car vous serez bloqués par la flotte de Philippe qui vous affamera, et enfin vous barrera la route à coups de canon si vous cherchez à fuir.

Votre succès aura été éphémère. Votre entreprise mort-née.

Dans la salle, les conjurés se regardaient avec consternation. Cette femme, avec une franchise virile, audacieuse, leur avait fait toucher du doigt les points faibles de leur entreprise. De sa voix douée et chantante, elle leur avait montré combien téméraire était cette entreprise, à quel échec certain ils couraient. On conçoit que les paroles de Fausta étaient venues troubler étrangement leur quiétude feinte ou réelle.

Quelqu'un traduisit le sentiment général en demandant d'une voix hésitante:

—Est-ce à dire qu'il nous faut renoncer?

—Non, par le Dieu vivant! lança Fausta avec véhémence. Élargissez votre horizon. Ayez assez d'ambition pour vous transporter d'un coup jusqu'aux sommets... ou n'en ayez pas du tout!

Ceci était dit d'une voix cinglante, avec un air de souveraine hauteur, un dédain à peine voilé.

—Ce n'est pas l'Andalousie seule qu'il faut soulever, continua Fausta d'une voix vibrante, c'est l'Espagne tout entière. Comprenez donc qu'avec le roi et son gouvernement un arrangement est impossible, Tant que vous leur laisserez une parcelle de pouvoir, vous serez en péril. Ici il ne faut pas de demi-mesures. Il faut tout renverser si vous ne voulez être broyés.

Elle s'arrêta un instant pour juger de l'effet de ses paroles. Il était sans doute tel qu'elle le souhaitait, car elle eut un vague sourire et reprit:

—Jamais l'occasion ne fut aussi propice. L'oppression engendre la révolte. Or, vit-on jamais oppression comparable à celle que subit ce malheureux pays? Que des hommes courageux osent dire tout haut ce que tous pensent tout bas: le peuple se lèvera en foule!

Et, avec un sourire qui en disait long:

—Les foules sont crédules, elles sont féroces aussi... Il ne s'agit que de trouver les mots qui les convainquent et alors malheur à ceux sur qui on les a lâchées! Tout se résume à ceci: la disparition d'un homme. Avec lui, tout un système exécrable s'écroule. Est-il besoin de tant combiner quand il suffit d'un peu d'audace? Que quelques hommes résolus s'emparent de celui de qui vient tout le mal, et l'Espagne rentière poussera un soupir de délivrance, et ces hommes seront considérés comme des libérateurs.

Les conjurés, à ces paroles terriblement claires, furent secoués d'un frisson de terreur. Ils n'avaient jamais envisagé les choses sous cet aspect. Ah! ils étaient loin de la timide conspiration ébauchée! Et c'était une femme qui osait de telles conceptions, qui, en termes à peine voilés, leur proposait de toucher au roi; et quel roi? Le plus puissant de la terre! Ils en étaient blêmes.

Et, cependant, l'ascendant de cette femme était tel que la plupart se sentaient disposés à la lutte. Si formidable que leur parût l'aventure, ils décidèrent de la tenter. Un audacieux demanda:

—Le roi pris, qu'en fera-t-on?

—Le roi, dit Fausta de sa voix grave, touché de la grâce divine, à l'exemple de son père, l'empereur Charles, le roi demandera à se retirer dans un cloître.

—On sort du cloître.

—Le cloître est une manière de tombe. Les morts ne quittent pas leur tombeau.

C'était clair. Un seul eut le courage de manifester un soupçon de scrupule. Timidement, une voix dit:

—Un assassinat!...

—Qui a prononcé ce mot? gronda Fausta en foudroyant du regard l'imprudent contradicteur.

Mais celui-ci avait sans doute épuisé tout son courage, car il se tint coi. Violemment, Fausta reprit:

—Moi qui parle, vous tous qui m'écoutez, d'autres qui nous suivront, que faisons-nous? Nous sommes des centaines et des centaines qui risquons nos têtes contre une seule: celle du roi. Qui oserait dire que la partie est égale? Qui oserait nier qu'elle n'est pas tout à notre désavantage? Si nous la perdons, nos têtes tombent. Le sacrifice en est librement consenti d'avance. Si nous la gagnons, il est juste que le perdant la paie: et c'est sa tête qui roule à terre. Qui ose dire qu'il y à assassinat? S'il craint pour sa tête, celui-là, il peut se retirer.

L'argument de Fausta avait porté cependant.

—Je vais plus loin, continua-t-elle avec une violence qui allait grandissant, et je vous dis ceci: Philippe, roi, qui pourrait faire saisir, juger, condamner, exécuter le fils, de Carlos, son petit-fils—ce qui serait une manière d'assassinat légal—Philippe, j'en ai la preuve, a attiré son petit-fils dans un guet-apens et après-demain, lundi, à la corrida, sur un ordre, le fils de Carlos sera traîtreusement assassiné. L'exemple vient toujours d'en haut. Et maintenant je vous demande: laisserez-vous lâchement assassiner celui que vous avez choisi pour chef, celui dont vous voulez faire votre roi?

A cette révélation inattendue, le tumulte se déchaîna.

Pendant un moment, on n'entendit que des menaces horribles, Fausta étendit sa main pour réclamer le silence. Et le tumulte s'apaisa.

—Vous voyez bien qu'il nous faut frapper pour ne pas l'être nous-mêmes. L'heure de l'action a sonné. La laisserez-vous passer?

—Non! non! Nous sommes prêts! Mort au tyran! Sus à l'Inquisition! Sauvons notre roi d'abord! Mourons pour lui! Donnez vos ordres!

Toutes ces exclamations se heurtaient, se confondaient, éclataient, rebondissaient, furieuses, sauvages, animées d'une résolution farouche. Cette fois, ils étaient bien déchaînés. Fausta les sentit prêts à tout. Un signe et ils se rueraient sur la voie qu'elle leur désignerait.

—Je prends acte de vos engagements, dit-elle gravement quand le silence se fut rétabli. Nous sommes en présence de deux faits primordiaux: premièrement l'assassinat projeté de votre chef. Si nous voulons, pour la grandeur de ce pays, qu'il monte sur le trône, il faut nécessairement qu'il vive. Nous le sauverons, car lui seul peut succéder légitimement à l'actuel roi—dussions-nous périr jusqu'au dernier, lui sera sauvé. Comment? C'est un point que nous réglerons tout à l'heure.

—Secondement, la disparition de Philippe. Ceci est l'affaire d'un plan que j'ai établi et que je vous soumettrai en temps utile, plan dont je garantis la réussite et dont l'exécution nécessitera l'intervention d'un très petit nombre d'hommes. Si vous êtes, comme je le crois, des hommes de valeur et de courage, dix d'entre vous suffiront pour enlever le roi. Un fois en notre pouvoir, le reste me regarde.

Ici, nombreuses protestations de dévouement, offres spontanées de volontaires décidés à entreprendre l'expédition. Fausta remercia d'un sourire et continua:

—Ces deux points réglés, il ne reste plus qu'à faciliter l'accès du trône au roi de votre choix. Et tout d'abord, afin qu'il n'y ait point de malentendu, je jure ici, en son nom et au mien, de remplir fidèlement et scrupuleusement les conditions que vous aurez posées. Établissez vos demandes par écrit, messieurs, en vue du bien général. Ne craignez pas de trop demander. Nous souscrivons d'avance à vos demandes.

C'était lâcher les chiens à la curée. De telles paroles ne pouvaient passer sans soulever une légitime joie.

Ayant déblayé le terrain et semé l'allégresse parmi ses auditeurs, Fausta put revenir à ce qui l'intéressait directement: la réalisation de ses projets personnels, avec la certitude d'être approuvée et secondée par tous.

Elle reprit donc avec assurance:

—Vous avez cherché un chef qui fît vos idées siennes et vous l'avez trouvé. Je tiens à vous prouver que celui que vous avez choisi peut seul devenir roi et être accepté comme tel et de la noblesse, et du clergé, et du peuple. Accepté sans discussion, accepté avec joie. Ceci, messieurs, est d'une importance capitale. Ne croyez pas que la lutte m'effraie. Mais imposer un roi par la force est toujours une entreprise scabreuse. Sans compter que ce n'est pas toujours le droit qui triomphe.

Elle respira un instant et reprit avec une sorte d'exaltation mystique qui produisit une impression profonde sur ses auditeurs, déjà captivés:

—Dans le choix que vous avez fait, je vois la main de Dieu. Notre cause triomphera, j'en ai la ferme conviction, car il ne s'agit pas ici de renverser une dynastie, de soutenir et de pousser un usurpateur. Non. Il s'agit d'une succession régulière, normale, et, je vous l'ai déjà dit, légitime.

Le sentiment qui dominait maintenant était la curiosité poussée à son plus haut point.

«Voilà qui est particulier, se disait Pardaillan, en lui-même. Comment cette géniale intrigante va-t-elle s'y prendre pour justifier et légitimer, comme elle dit, ce qui apparaîtrait aux yeux de tout homme sensé et non prévenu comme une belle et bonne usurpation?»

Fausta continuait, au milieu d'un silence religieux:

—Notre futur roi est sauvé. J'en réponds. Le roi actuel est pris, avec votre aide. Il disparaît, et, tenez, ayons le courage d'appeler les choses par leur nom: le rpi actuel meurt. La succession royale est ouverte. Qui succède au roi Philippe? Qui lui succède de droit?

—L'infant Philippe! lança quelqu'un.

—Non! cria triomphalement Fausta. Voilà où est votre erreur: confondre un homme, un nom, avec un principe. Le successeur de droit, le successeur légitime, c'est le fils aîné du roi défunt! Or, le fils aîné du roi, le véritable aîné, le véritable infant, c'est celui que vous avez choisi, celui qui a été élevé à l'école du malheur, celui qui sera le roi de vos rêves. C'est celui que vous dites fils du défunt infant Carlos et que je dis, moi, fils aîné et successeur de son père Philippe Il. C'est celui-là qui sera de droit roi de toutes les Espagnes, roi de Portugal, des Pays-Bas, empereur des Indes, sous le nom de Charles, sixième du nom.

«Ouf! railla Pardaillan, que de couronnes! Je comprends maintenant que Mme Fausta se soit soudainement férue d'amour pour l'homme assez fortuné pour accumuler sur sa tête autant de titres pompeux!»

—Il faut, dès maintenant, concluait Fausta imperturbable, combattre de toutes vos forces et détruire à tout jamais la légende d'un fils de don Carlos et de la reine Isabelle. Il n'y a, il ne peut y avoir qu'un fils du roi Philippe, lequel fils, par droit d'aînesse, succède à son père. Cette vérité reconnue et admise, il n'y aura ni contestation ni opposition le jour où l'héritier présomptif montera sur le trône laissé vacant par son père.

Il faut rendre cette justice aux auditeurs de Fausta: nul ne protesta. Tous acceptèrent ces instructions. Avec une unanimité touchante, le plan de la future reine d'Espagne fut adopté. Chacun s'engagea à répandre dans le peuple les idées qu'elle venait d'exposer.

Il fut entendu que, si le roi protestait, l'infant aurait été écarté par suite d'on ne savait quelle aberration. La même, sans doute, qui lui avait fait écarter le premier infant, don Carlos, qu'il avait fini par faire arrêter et condamner. Et, en exploitant habilement ces deux abandons aussi inexplicables qu'injustifiés, on pourrait parler de folie. Si le roi n'avait pas le temps de protester, c'est-à-dire s'il était doucement envoyé ad patres avant d'avoir pu élever la voix, le futur Charles VI aurait été enlevé au berceau par des criminels, qu'on retrouverait au besoin. Le roi, naturellement, n'aurait jamais cessé de faire rechercher l'enfant volé. Et l'émotion, la joie d'avoir enfin miraculeusement retrouvé l'héritier du trône, auraient été fatales au monarque affaibli par la maladie et les infirmités, ainsi que chacun le savait.

Ces différents points étant réglés:

—Messieurs, dit Fausta, préparer l'accès du trône à celui que nous appellerons Carlos, en mémoire de son grand-père, l'illustre empereur, c'est bien. Encore faut-il qu'on ne l'assassine pas avant. Il nous faut parer à cette redoutable éventualité. Je vous ai dit, je crois, que l'assassinat serait perpétré au cours de la corrida qui aura lieu demain lundi, car nous voici maintenant à dimanche. Tout a été lentement et savamment combiné en vue de ce meurtre. Le roi n'est venu à Séville que pour cela. Il faudra donc vous trouver tous à la corrida, prêts à faire un rempart de vos personnes à celui que je vous désignerai et que vous connaissez et aimez tous, sans connaître sa véritable personnalité. Amenez avec vous vos hommes les plus sûrs et les plus déterminés. C'est à une véritable bataille que je vous convie, et il est nécessaire que le prince ait autour de sa personne une garde d'élite uniquement occupée de veiller sur lui. En outre, il est indispensable d'avoir sur la place San Francisco, dans les rues adjacentes, dans les tribunes réservées au populaire et dans l'arène même, le plus grand nombre de combattants possibles. Les ordres définitifs vous seront donnés sur place. De leur exécution rapide et intelligente dépendra le salut du prince et, partant, l'avenir de notre entreprise.

Ces dispositions causèrent une profonde surprise aux conjurés. Il leur parut évident qu'il n'était pas question d'une bagarre sans importance, mais bien d'une belle et bonne bataille comme elle l'avait dit. La perspective était moins attrayante. Mais on n'obtient rien sans risques.

Puis, pour tout dire, si ces hommes étaient pour la plupart des ambitieux sans scrupules, ils étaient tous des hommes d'action, d'une bravoure incontestable.

—Il ne s'agit pas, dit encore Fausta, d'échanger stupidement des coups. Il s'agit de sauver le prince. Il ne s'agit que de cela pour le moment, entendez-vous? Et solennellement: Jurez de mourir jusqu'au dernier, s'il le faut, mais de le sauver, coûte que coûte. Jurez!

—Nous jurons! crièrent les conjurés en brandissant leurs épées.

—Bien! dit gravement Fausta. A lundi donc, à la corrida royale.

Elle sentait qu'il n'y avait pas à douter de leur sincérité et de leur loyauté. Mais Fausta ne négligeait aucune précaution. De plus, elle savait que, si grand que soit un dévouement, un peu d'or répandu à propos n'est pas fait pour le diminuer, au contraire.

D'un air détaché, elle porta le coup qui devait lui rallier les hésitants, s'il y en avait parmi eux, et redoubler le zèle et l'ardeur de ceux qui lui étaient acquis.

—Dans une entreprise comme celle-ci, dit-elle, l'or est un adjuvant indispensable. Parmi les hommes qui vous obéissent, il doit s'en trouver à coup sûr un certain nombre qui sentiront redoubler leur audace et leur courage lorsque quelques doublons seront venus garnir leurs escarcelles. Répandez l'or à pleines mains. On vous l'a dit, nous sommes fabuleusement riches. Que chacun de vous fasse connaître à M. le duc de Castrana la somme dont il a besoin. Elle lui sera portée à son domicile demain. La distribution que vous allez faire se rapporte exclusivement au combat de demain. Par la suite, il sera bon de procéder à d'autres largesses. Et, maintenant, allez, messieurs, et que Dieu vous garde.

Fausta omettait volontairement de leur parler d'eux-mêmes. Elle savait bien qu'ils ne s'oublieraient pas, et elle put lire sur tous les visages devenus radieux combien son geste généreux était apprécié à sa valeur.

Ayant dit, elle les congédia d'un geste de reine et fit un signe imperceptible au duc de Castrana, lequel alla incontinent se placer près de l'ouverture par laquelle ils étaient bien obligés de sortir tous.

Le départ se fit lentement, un à un, car il ne fallait pas éveiller l'attention en se montrant par groupes dans les rues de la ville, non encore éveillée.

Le duc de Castrana recueillait et notait le chiffre que lui donnait chacun avant de s'éloigner. Il échangeait quelques mots brefs avec celui-ci, faisait une recommandation à celui-là, serrait la main de cet autre et chacun se retirait ravi de son urbanité car personne ne doutait que, sous le nouveau régime, il ne deviendrait un puissant personnage, et chacun aussi s'efforçait de se concilier ses bonnes grâces.

Pendant ce temps, Fausta, demeurée seule sur l'estrade, n'avait pas bougé de son fauteuil et semblait surveiller de loin la sortie de ces hommes qu'elle avait su faire siens grâce à son habileté et à sa générosité.

Pardaillan ne la quittait pas des yeux, et sans doute avait-il appris à lire sur cette physionomie indéchiffrable, car il murmura:

«La comédie n'est pas finie, ceci me fait l'effet d'un temps de repos et je serais fort étonné qu'il n'y eût pas une deuxième séance. Attendons!»

Ayant ainsi décidé, il se retourna vers le Chico.

Le nain avait attendu très patiemment. Ce qui se passait derrière ce mur le laissait parfaitement indifférent, et même il se demandait quel intérêt pouvait trouver son compagnon à écouter ces sornettes de conspirateurs.

Donc, en attendant que le dernier conjuré se fût éloigné, Pardaillan se mit à causer avec le Chico, non sans animation. Et sans doute s'était-il avisé de demander quelque chose d'extraordinaire, car le nain, après avoir montré un ébahissement profond, s'était mis à discuter vivement comme quelqu'un qui s'efforce d'empêcher de commettre une sottise.

Sans doute Pardaillan réussit-il à le convaincre, et obtint-il de lui ce qu'il désirait, car, lorsqu'il se mit à regarder par l'excavation, il paraissait satisfait et son oeil pétillait de malice. Fausta maintenant était seule.

Tout à coup, sans que Pardaillan pût dire par où elle était venue, une ombre surgit de derrière l'estrade et vint silencieusement se placer devant Fausta. Puis une deuxième, une troisième, jusqu'à six ombres surgirent de même et vinrent se ranger, debout, devant Fausta.

Pardaillan, parmi ceux-là, reconnut le duc de Castrana et aussi le familier qu'il avait jeté hors du patio: Cristobal Centurion, dont il savait le nom maintenant.

«Par Dieu! murmura-t-il, je savais bien que tout n'était pas fini.»

—Messieurs, commença Fausta de sa voix grave, j'ai demandé à M. le duc de Castrana de me désigner quatre des plus énergiques et des plus décidés d'entre vous tous. Il vous connaît tous. S'il vous a choisis, c'est qu'il vous a jugés dignes de l'honneur qui vous est réservé.

Les quatre désignés s'inclinèrent profondément et attendirent. Fausta reprit en désignant Centurion:

—Celui-ci a été choisi directement par moi parce que je le connais. Il est à moi corps et âme.

—Vous tous, ici présents, vous serez les chefs des chefs qui viennent de sortir. A part don Centurion qui reste attaché à ma personne, vous recevrez les ordres de M. le duc de Castrana, votre chef suprême.

—Vous composerez notre conseil et vous aurez chacun la haute main sur dix chefs et sur leurs troupes. A dater de maintenant, vous faites partie de notre maison et je pourvoirai à tous vos besoins. Pour le moment, je tiens à vous dire ceci: je compte sur vous, messieurs, pour que vos hommes n'oublient pas un instant que, ce qui importe avant tout, c'est de sauver le prince dont nous ferons un roi. A vous je dis, séance tenante, ce prince, vous le connaissez. Il est célèbre dans l'Andalousie. On le nomme don César.

—Le Torero! s'exclamèrent les cinq.

—Vous connaissez l'homme. Pensez-vous qu'il soit à la hauteur du rôle que nous voulons lui faire jouer?

—Oui, par le Christ! C'est une vraie bénédiction du Ciel que ce soit justement celui-là le fils de don Carlos. Nous ne pouvions rêver chef plus noble, plus généreux, s'écria le duc de Castrana, avec enthousiasme.

—Bien, duc. Vos paroles me rassurent, car je vous sais très réservé dans vos admirations. Je dois vous avouer que je connais peu le prince. Je sais qu'on parle de lui comme d'une manière de Cid dont on se montre très glorieux. Mais je me demandais s'il aurait assez d'intelligence pour me comprendre, assez d'ambition pour adopter mes idées et les faire siennes.

Avec un peu plus de perspicacité, le duc et les cinq hommes qui l'entouraient eussent pu se demander comment cette princesse avait pu parler de son mariage avec un homme qu'elle ne connaissait même pas.

Ils n'y pensèrent pas. Et le duc se contenta de dire:

—Le Torero, c'est un fait connu, a des idées qui se rapprochent sensiblement des nôtres. Pour ce qui est de vos inquiétudes, je crois fermement qu'elles seront dissipées dès que vous aurez eu un entretien avec le prince.

—J'en accepte l'augure. Mais, duc, n'oubliez plus qu'il n'y a pas, qu'il ne peut y avoir de fils de don Carlos. Il ne peut y avoir qu'un fils légitime du roi. Don César est ce fils! Pour convaincre les incrédules, il n'est rien de tel que de paraître sincère et convaincu soi-même. Cette sincérité, vous l'obtiendrez en vous habituant à considérer, vous-mêmes, comme une vérité absolue, ce que vous voulez faire pénétrer dans l'esprit des autres.

—C'est vrai, madame. Soyez assurée que nous n'oublierons pas vos recommandations.

—Pour l'exécution de vastes desseins, il me faut des hommes d'élite et c'est pourquoi je vous ai pris à part.

—Sur ce point, madame, je crois pouvoir vous affirmer que vous aurez toute satisfaction avec nous, fit le duc au nom de tous.

—Je le crois, dit froidement Fausta. Mais, en même temps, il faudra que ces hommes consentent à rester entre mes mains des instruments passifs.

Les cinq conspirateurs se regardèrent quelque peu déconfits. Évidemment ils ne s'attendaient pas à semblable exigence.

Fausta devina leur pensée. Elle reprit:

—Évidemment, cela est dur, surtout pour des hommes de votre valeur. Il est nécessaire pourtant qu'il en soit ainsi. J'entends rester le cerveau qui pense. Si vous acceptez, la destinée qui vous attend dépassera en splendeur ce que vos rêves les plus fous auront à peine osé concevoir. S'il en est parmi vous qui hésitent, ils peuvent se retirer, il en est temps encore.

On ne pouvait pas être d'une franchise plus brutale. Cette main blanche et parfumée, cette main aux ongles rosés, serait une poigne de fer à l'étreinte de laquelle on ne saurait tenter de se soustraire, une fois qu'elle se serait abattue sur vous.

Mais aussi quel prestigieux avenir entrevu!

Le duc et ses amis furent dominés comme l'étaient, en général, tous ceux qui approchaient de près cette femme extraordinaire.

—Nous acceptons, madame. Disposez de nous comme d'esclaves, dit le duc au nom de tous.

—J'accepte cet engagement, dit Fausta d'une voix grave. Et, soyez tranquilles, vous monterez si haut que peut-être en serez-vous éblouis vous-mêmes. Je compte sur vous pour établir une discipline sévère et maintenir vos hommes dans des idées d'obéissance passive. Nous rêvons de grandes choses. Je me sens la force de mener à bien cette oeuvre colossale. Celui que nous avons choisi dominera le monde, grâce à vous.

Fausta revint vite au sentiment de la réalité.

—Ces rêves de puissance et de grandeur, dit-elle, reposent sur une tête menacée; si cette tête tombe, c'en est fait de ces rêves!

—On ne touchera pas un cheveu du prince. Dussions-nous périr tous, il sera sauvé. Vous avez notre parole de gentilshommes.

—J'y compte, messieurs. Don Centurion vous fera parvenir, demain, mes instructions précises. Allez, maintenant.

Le duc et ses quatre amis ployèrent le genou devant celle qui leur avait fait entrevoir un avenir prodigieux et, s'enveloppant de leurs manteaux, ils se disposèrent à sortir. Alors Pardaillan se redressa et fit un signe. Le Chico se mit aussitôt en marche, guidant le chevalier qui, jugeant la séance terminée, se décidait, sans doute, à quitter les souterrains de la maison des Cyprès.

Si Pardaillan ne s'était tant hâté, il eût entendu une conversation qui n'eût pas manqué de l'intéresser.

Fausta était restée songeuse. Quand elle vit que le duc et ses amis s'étaient retirés, elle descendit de l'estrade et, s'adressant à Centurion d'une voix brève:

—Cette bohémienne, cette Giralda, peut être un obstacle à nos projets. Elle me gêne. Il faut qu'elle disparaisse dans la bagarre de demain.

Elle eut l'air de réfléchir un instant en surveillant Centurion du coin de l'oeil et elle décida:

—Prévenez votre parent Barba Roja. Lui seul, je crois, pourra m'en débarrasser.

—Quoi! madame, fit Centurion d'une voix étranglée, vous voulez!...

—Je veux, oui! dit Fausta avec un imperceptible sourire.

Sur un ton douloureux, le bravo dit:

—Vous m'avez promis cependant...

—Que faudrait-il donc que je fasse pour arriver à vous persuader qu'on ne me prend pas pour dupe?

—Madame, bégaya Centurion interloqué, je ne comprends pas.