IX
L'ORAGE ÉCLATE
Pendant que le Torero se dirigeait vers la piste, il se passait, dans la loge royale, un incident que nous devons relater ici.
Fausta avait obtenu que toute personne qui se réclamerait de son nom serait admise séance tenante en sa présence.
Au moment où le Torero, accompagné de Pardaillan et de sa suite, laquelle se composait de deux hommes et du Chico, attendait dans le couloir circulaire le moment d'entrer dans la piste, un courrier couvert de poussière s'était présenté à la loge royale, demandant à parler à Mme la princesse Fausta.
Admis séance tenante devant Fausta, le courrier avait, avant de parler, indiqué d'un coup d'oeil discret le roi, qui le dévisageait avec son insistance accoutumée.
Fausta, comprenant la signification de ce coup d'oeil, dit simplement:
—Parlez, comte, Sa Majesté le permet.
Le courrier s'inclina profondément devant le roi et dit:
—Madame, j'arrive de Rome à franc étrier.
D'Espinosa et Philippe II dressèrent l'oreille.
—Quelles nouvelles? fit négligemment Fausta.
—Le pape Sixte V est mort, madame, dit tranquillement le courrier à qui Fausta venait de donner le titre de comte.
Cette nouvelle, lancée à brûle-pourpoint, produisit l'effet d'un coup de foudre.
Malgré son empire prodigieux sur elle-même, Fausta tressaillit.
Le roi sursauta et dit vivement:
—Vous dites, monsieur?
—Je dis que Sa Sainteté le pape Sixte-Quint n'est plus, répéta le comte en s'inclinant.
—Et je ne suis pas encore avisé! gronda d'Espinosa.
Le roi approuva l'exclamation de son ministre d'un signe de tête qui n'annonçait rien de bon pour le messager espagnol, quel qu'il fût.
Fausta sourit imperceptiblement.
—Mes compliments, madame, fit le roi sur un ton glacial, votre police est mieux organisée que la mienne.
—C'est que, dit Fausta avec son audace accoutumée, ma police n'est pas faite par des prêtres.
—Ce qui veut dire?... gronda Philippe.
—Ce qui veut dire que, si les hommes d'Eglise sont supérieurs en tout ce qui concerne l'élaboration d'un plan, la mise à exécution d'une intrigue bien ourdie on ne saurait attendre d'eux l'effort physique que nécessite un tel voyage accompli à franc étrier. En semblable occurrence, le plus savant et le plus intelligent des prêtres ne vaudra pas un écuyer consommé.
—C'est juste, dit le roi radouci.
—Votre Majesté, ajouta Fausta pour panser la blessure faite à l'amour-propre du roi, Votre Majesté verra que son messager aura fait toute la diligence qu'il était permis d'attendre de lui. Dans quelques heures il sera ici.
—Savez-vous, monsieur, fit le roi, sans répondre directement à Fausta, savez-vous quels sont les noms mis en avant pour succéder au Saint-Père?
On remarquera que le roi ne demandait pas de quoi ni comment était mort Sixte-Quint. Sixte-Quint c'était un ennemi qui s'en allait. Et quel ennemi!
L'essentiel pour lui était d'être délivré du vieux et terrible jouteur.
Le nouveau pape serait-il un ennemi de la politique espagnole, comme le pape défunt, ou serait-il un allié? Voila ce qui était important.
Le courrier de Fausta se tenait raide et très pâle. Il était visible qu'il avait donné un effort surhumain et qu'il ne se tenait debout que par un prodige de volonté.
A la question du roi, il répondit:
—On parle de S. Em. le cardinal de Crémone, Nicolas Sfondrato.
—Bon, cela, murmura le roi avec satisfaction.
—On parle du cardinal de Santi-Quatro. Jean Fachinetti.
Le roi fit une moue significative.
—On parle surtout du cardinal de Saint-Marcel Castagna.
La moue du roi s'accentua.
—Mais l'élection du nouveau pape dépendra en grande partie du neveu du pape défunt, le cardinal Montalte. Il est certain que le conclave suivra docilement les indications que lui donnera le cardinal Montalte.
—Ah! fit le roi d'un air rêveur, en remerciant d'un signe de tête.
—Allez, comte, fit doucement Fausta, allez vous reposer. Vous en avez besoin.
Le comte accueillit l'invitation avec une satisfaction visible et ne se la fit pas renouveler.
—Ce cardinal de Montalte, de qui dépend en partie l'élection du pape futur, n'est-il pas de vos amis, madame? dit le roi lorsque le courrier fut sorti.
—Il l'est, fit Fausta avec un sourire énigmatique.
—Ainsi que le neveu du cardinal de Crémone, ce Sfondrato, duc de Ponte-Maggiore?
—Le duc de Ponte-Maggiore est aussi de mes amis, dit Fausta dont le sourire se fit plus aigu encore.
—Ne vous ont-ils pas suivie ici?
—Je crois que oui, sire.
Le roi ne dit plus rien, mais son oeil se posa un instant sur celui d'Espinosa qui répondit par un imperceptible signe de tête.
Fausta surprit le coup d'oeil de l'un et le signe d'intelligence de l'autre. Elle comprit et elle pensa:
«D'Espinosa va me débarrasser de ces deux hommes. Sans le savoir et sans le vouloir, il me rend service, car ces deux fous d'amour commençaient à me gêner plus que je n'aurais voulu.»
Et sa pensée se reportant sur Sixte-Quint qui n'était plus:
«Le vieil athlète est donc mort, enfin! Qui sait si je ne ferais pas bien de retourner là-bas? Pourquoi ne reprendrais-je pas l'oeuvre gigantesque? A présent que Sixte-Quint n'est plus, qui donc serait de force à me résister?»
Et son oeil se reportant sur le roi qui paraissait réfléchir profondément:
«Non, dit-elle, fini le rêve de la papesse Fausta. Fini! momentanément. Ce que j'entreprends ici ne le cède en rien en grandeur et en puissance à ce que j'avais rêvé. Et qui sait si je n'arriverai pas ainsi plus sûrement à la couronne pontificale? Puis il faut tout prévoir: si je parais renoncer à mes anciens projets, on me laissera tranquille. Mes biens, mes États, sur lesquels le vieux lutteur avait mis la main, me seront rendus. En cas d'adversité, je puis me retirer en Italie, j'y serai encore souveraine et non plus proscrite. Et mon fils, le fils de Pardaillan! Je vais donc enfin pouvoir rechercher cet enfant sans crainte d'attirer sur lui l'attention mortelle de mon irréductible ennemi. Le trésor que j'avais prudemment caché, et dont Myrthis seule connaît la retraite, échappera à la convoitise de celui qui n'est plus. Mon fils, du moins, sera riche.»
Et avec une sorte d'étonnement:
«D'où vient que je me sens prise de l'impérieux désir de revoir l'innocente petite créature, de la serrer dans mes bras? Est-ce la joie de la savoir enfin à l'abri de tout danger?...»
A l'instant précis où elle se posait ces questions, d'Espinosa disait:
—Et vous, madame, que comptez-vous faire?
Si haut placé que fût d'Espinosa, prince de l'Eglise, grand inquisiteur d'Espagne, la désinvolture avec laquelle il se permettait de l'interroger sur ses projets ne laissa pas de la piquer. Aussi, ne voulant pas se fâcher en présence du roi, elle se fit glaciale pour demander à son tour:
—A quel sujet?
—Au sujet de la succession du pape Sixte V.
—Eh! dit Fausta d'un air souverainement détaché, en quoi cette succession peut-elle m'intéresser?
D'Espinosa posa sur elle son oeil lumineux, et lentement, avec une insistance lourde de menaces:
«N'avez-vous pas tenté certaine entreprise, dont l'insuccès vous a valu une condamnation à mort? N'avez-vous pas, durant de longs mois, été la prisonnière de celui qui fut votre vainqueur et dont on vient de vous annoncer la mort? Ne trouverez-vous pas l'occasion propice et ne serez-vous pas tentée de reprendre vos projets momentanément abandonnés?
—Je vous entends, cardinal, mais rassurez-vous. Ces projets n'existent plus dans mon esprit. J'y renonce librement. Le successeur de Sixte, quel qu'il soit, ne me verra pas me dresser sur son chemin.
—Ainsi, madame, cette mort ne change rien à nos conventions? Vous n'avez pas l'intention de regagner l'Italie, Rome?
—Non, cardinal. J'entends rester ici.
Et, se tournant vers Philippe II qui, tout en paraissant s'intéresser à la course, ne perdait pas un mot de cette conversation:
—A moins que le roi ne me chasse, ajouta-t-elle.
Philippe II la regarda d'un air étonné.
Sans lui laisser le temps de placer un mot, d'Espinosa répondit pour lui:
—Le roi ne vous chassera pas, madame. N'êtes-vous pas l'astre le plus resplendissant de sa cour? Aussi Sa Majesté, j'ose vous l'assurer, vous gardera près d'Elle aussi longtemps qu'Elle le pourra.
L'oreille la plus avertie n'aurait pu percevoir ni l'ironie ni la menace dans ces paroles d'une galanterie raffinée en apparence.
Fausta ne s'y méprit pourtant pas, et, en suivant d'un oeil froid la haute stature du grand inquisiteur devant qui chacun se courbait et s'effaçait, elle songeait, avec un imperceptible sourire aux lèvres:
«Va! Va donner des ordres pour qu'on me garde prisonnière à Séville jusqu'à ce que le pape de ton choix soit désigné pour succéder à Sixte! Sans t'en douter tu fais mon jeu, comme tu l'auras fait en me débarrassant de Montai te et de Sfondrato.»
Cependant le roi, averti par le coup d'oeil d'Espinosa, s'écria de son air le plus aimable:
—Hé quoi! madame, vous songeriez à nous quitter?
—Au contraire, sire, je manifestais mon intention de prolonger mon séjour à la cour d'Espagne. A moins que Votre Majesté ne me chasse, ai-je ajouté.
—Vous chasser, madame! Par la Trinité Sainte! vous n'y pensez pas! M. le cardinal vous le disait fort justement, à l'instant: nous ne saurions plus nous passer de vous. Que vous le vouliez ou non, madame, vous êtes notre prisonnière. Rassurez-vous cependant, nous ferons tout ce qui dépendra de nous pour que cette captivité ne vous soit pas trop pénible.
—Votre Majesté me comble! dit sérieusement Fausta.
En elle-même, elle songeait:
«Prisonnière, soit, ô roi! Si tout marche au gré de mes désirs, bientôt tu seras mon prisonnier à ton tour.»
Cependant la deuxième course venait de s'achever sans incident remarquable, et les nombreux valets affectés à ce service s'activaient au nettoyage de la piste. C'était comme un entracte en attendant la troisième course, celle du Torero.
Cette course, c'était le clou de la fête.
Dans le peuple, on trouvait deux catégories de spectateurs: ceux pour qui elle constituait un spectacle empoignant, qui avait le don de les passionner au plus haut point.
En second lieu, il y avait ceux qui attendaient quelque chose, soit qu'ils fussent affiliés à la société secrète dont le duc de Castrana était le chef nominal, soit qu'ils eussent été soudoyés avec l'or de Fausta. Ceux-là attendaient le signal qui, de simples spectateurs qu'ils étaient, ferait d'eux des acteurs participant au drame. Ceux-là, quand ils se mettraient en mouvement, entraîneraient infailliblement ceux qui ne savaient rien, mais qui, admirateurs enthousiastes du Torero, ne permettraient pas, sans protester, qu'on touchât à leur héros.
Dans la noblesse, à part un nombre infime de privilégiés, fort avant dans la confiance du roi ou du grand inquisiteur, qui savaient tout—tout ce que le roi avait consenti à avouer, bien entendu—tout le reste savait qu'il était question de l'arrestation du Torero et que la cour craignait que cette arrestation ne provoquât un soulèvement populaire.
Enfin, en dehors de la noblesse et du peuple, il y avait les troupes massées par d'Espinosa dans l'enceinte de la plazza et dans les rues environnantes.
Ces soldats, la longueur de l'attente commençait de les énerver, et, sans savoir pourquoi, eux aussi attendaient cette course avec la même impatience, car ils savaient qu'elle serait le terme de leur interminable faction.
Tout ceci explique pourquoi, pendant que les valets sablaient et ratissaient soigneusement la piste, un silence lourd, sinistre, pesa sur la multitude. C'était le calme décevant qui précède l'orage.
Philippe II était loin d'être un sentimental. La pitié, la clémence existaient pour lui en tant que mots mais non en tant que sentiments. Et c'était cela précisément qui faisait sa force et le rendait si redoutable. Il n'avait qu'une vertu: la foi ardente, sincère. Et sa foi n'était pas que religieuse. Il croyait aussi en la grandeur de sa race, en la supériorité de sa dynastie.
Eh bien, le silence qui pesa tout à coup sur cette foule, l'instant d'avant si joyeuse, si bruyante, si vivante, était si impressionnant qu'il impressionna le roi.
Philippe laissa errer son oeil froid sur toutes ces fenêtres encadrant des têtes curieuses. Là, c'était l'insouciance, la sécurité absolue. Là, nul danger à courir. Le regard du roi passa, alla plus loin et plus bas, s'arrêta aux tribunes.
Et Philippe se posa la question:
«Combien en resterait-il de vivants, de tous ces jeunes hommes, braves, vaillants, pleins de force et de vie, figés là dans l'angoisse de l'attente? Combien?...»
Et son oeil s'attarda sur les tribunes.
Puis il passa, descendit plus bas, alla plus loin, par-delà les barrières et les palissades et les cordes, et les gardes, et les arquebusiers, et les hommes d'armes.
Là, c'était la multitude des bourgeois et des hommes du peuple. Là, point de retraite prudemment ménagée; là, chaque spectateur pouvait devenir une victime, payer de sa vie la curiosité satisfaite.
Et le roi Philippe, inaccessible à la pitié, ne put réprimer un long frisson, et dans le désarroi de son esprit fulgura cette autre question, plus terrible encore que la première:
«Est-il juste de sacrifier tant d'existences? Ai-je bien le droit d'envoyer à la mort tant de braves gens?»
Et quelque chose comme un sentiment humain qui le surprit, lui qui se croyait si fort au-dessus de l'humanité, vint estomper l'éclat de son regard si froid l'instant d'avant.
A cet instant précis, une voix murmura à son oreille.
—Je viens de donner les derniers ordres. Ils ne sauraient nous échapper. Tout à l'heure, dans un instant, ils seront en notre pouvoir et tout sera dit.
Le roi tressaillit violemment et se retourna brusquement.
Debout derrière lui, le grand inquisiteur d'Espinosa le couvrait de la pourpre de son costume de cardinal, comme une énorme tache de sang qui s'étendait sur lui, l'enveloppait, le dominait, tache de sang réclamant du sang, encore, toujours, avec l'assurance donnée que ce sang répandu se confondrait avec elle, disparaîtrait en elle.
Et, comme si la présence de cette ombre rouge planant sur lui eût suffi à faire vaciller ses résolutions, le roi qui, à l'instant même, était presque décidé à faire grâce, le roi redevint flottant et irrésolu.
—Ne pensez-vous pas, monsieur, qu'après les nouvelles qui nous sont parvenues, on pourrait surseoir à nos projets? Tout bien pesé, en quoi la mort de ce jeune homme nous sera-t-elle utile? Ne pourrait-on l'exiler, l'envoyer en France ou ailleurs, avec défense de rentrer dans nos États, à peine de la vie?
D'Espinosa était loin de s'attendre à un pareil revirement. Néanmoins il ne sourcilla pas. Il ne manifesta ni surprise ni mécontentement. Il était sans doute accoutumé à lutter sourdement contre son orgueilleux maître pour arriver à lui faire adopter comme siennes propres les décisions qu'il avait prises, lui grand inquisiteur.
—S'il n'y avait que ce jeune homme, on pourrait, en effet, s'en débarrasser à bon compte. Mais il y a autre chose, sire. Il y a le sire de Pardaillan.
Fausta frémit. Quel accès de générosité prenait donc le roi? Allait-il faire grâce aussi à Pardaillan? A son tour elle fixa le roi comme si elle eût voulu aider, de toute sa volonté tenace, la volonté de d'Espinosa.
Mais Philippe ne songeait pas à étendre sa mansuétude jusque sur le chevalier. Il répondit donc vivement:
—Pour celui-là, je vous l'abandonne. On pourrait toutefois remettre à plus tard son exécution.
Rudement, d'Espinosa dit:
—Le sire de Pardaillan a trop longtemps attendu le châtiment dû à son insolence. Ce châtiment ne saurait être différé plus longtemps. Il y va de la majesté royale, à laquelle, moi vivant, nul ne pourra attenter sans payer ce crime de sa vie.
Le roi hocha la tête. Il ne paraissait pas très convaincu. Alors d'Espinosa, faisant peser son oeil scrutateur sur Fausta:
—Ce n'est pas tout, sire. Mme la princesse Fausta pourra vous dire que je n'invente ni n'exagère rien.
—Moi! fit Fausta surprise. En quoi mon témoignage peut-il vous être utile?
—Vous allez le savoir, madame. Des traîtres, des fous se sont trouvés, qui ont fait ce rêve insensé de se révolter contre leur roi, de soulever le pays, de déchaîner la guerre civile et de pousser sur le trône ce jeune homme précisément sur le sort duquel vous avez la faiblesse de vous apitoyer, sire.
—Par le sang du Christ! cardinal, pesez bien vos paroles! Vous jouez votre tête, monsieur! dit le roi presque à voix haute.
—Je le sais, dit froidement d'Espinosa.
—Et vous dites? Répétez! grinça Philippe.
—Je dis, gronda d'Espinosa, qu'un complot a été fomenté contre la couronne, contre la vie peut-être du roi. Je dis que ce complot doit éclater ici même, dans un instant. Je dis que ceci mérite un châtiment exemplaire, terrible, dont il soit parlé longtemps. Je dis que toutes mes dispositions sont prises pour la répression. Et j'en appelle au témoignage de la princesse Fausta ici présente.
Si maîtresse d'elle-même qu'elle fût, Fausta ne put s'empêcher de jeter autour d'elle ce regard du noyé qui cherche à quelle branche il pourra se raccrocher.
«D'Espinosa sait tout..., songea-t-elle. Comment? Par qui? Peu importe. Il se sera trouvé parmi les conjurés quelque traître qui, pour un titre, pour un peu d'or, n'a pas hésité à nous trahir tous. Je vais être arrêtée. Je suis perdue, irrémédiablement. Que n'ai-je amené mes trois braves Français!... Du moins ne mourrais-je pas sans combat!»
Ces réflexions passèrent dans son esprit avec l'instantanéité d'un éclair, et cependant son visage demeurait toujours calme et souriant. Et comme le roi, soupçonneux, se tournait vers elle et disait:
—Vous avez entendu, madame? Parlez! Par le Ciel, parlez! Expliquez-vous!
Elle redressa son front orgueilleux, et regardant d'Espinosa droit dans les yeux:
—Tout ce que dit M. le cardinal est l'expression de la pure vérité.
D'une voix dure, le roi demanda:
—Comment se fait-il que, sachant cela, madame, vous n'ayez pas cru devoir nous aviser?
Fausta allait pousser la bravade à un point qui pouvait lui être fatal. Déjà cette femme extraordinaire, dont le courage intrépide s'était manifesté en mainte circonstance critique, tourmentait la poignée de la mignonne dague qu'elle avait au côté; déjà son oeil d'aigle avait mesuré la distance qui séparait le balcon du sol et combiné qu'un bond adroitement calculé pouvait la soustraire au danger d'une arrestation immédiate; déjà elle ouvrait la bouche pour la suprême bravade et ployait les jarrets pour le saut médité, lorsque le grand inquisiteur, d'une voix apaisée, déclara:
—J'en ai appelé au témoignage de la princesse, assuré que j'étais de l'entendre confirmer mes paroles. Mais je n'ai pas dit que je la suspectais, ni qu'elle fût mêlée en quoi que ce soit à une entreprise folle, vouée à un échec certain (et il insista sur ces mots). Si la princesse n'a pas parlé, c'est qu'elle ne pouvait le faire sans forfaire à l'honneur. Au surplus, elle n'ignorait apparemment pas que je savais tout et elle a dû penser, à juste raison, que je saurais faire mon devoir.
La parole qui devait consommer sa perte ne jaillit pas des lèvres de Fausta, ses jambes prêtes à bondir se détendirent lentement, sa main cessa de tourmenter le manche de la dague, et, tandis qu'elle approuvait d'un signe de tête les paroles du grand inquisiteur, elle pensait:
«Pourquoi d'Espinosa me sauve-t-il? A-t-il simplement voulu me donner un avertissement? Il faut savoir. Je saurai.»
Apaisé par la déclaration du grand inquisiteur, le roi daignait s'excuser en ces termes:
—Excusez ma vivacité, madame, mais ce que me dit M. le Grand Inquisiteur est si extraordinaire, si inconcevable, que je pouvais douter de tout et de tous.
Fausta se contenta d'agréer les excuses royales d'un signe de tête d'une souveraine indifférence. Quant à d'Espinosa il reprit d'une voix grondante:
—Et maintenant, sire, que je vous ai dévoilé la vérité, maintenant que je vous ai montré ce que complotent les braves gens sur le sort de qui il vous plaît de vous apitoyer, je vais, me conformant aux volontés du roi, annuler les ordres que j'ai donnés, leur laisser le champ libre, leur donner toutes les facilités pour l'exécution de leur forfait.
Et, sans attendre de réponse, il se dirigea d'un pas rude et violent vers la sortie.
—Arrêtez, cardinal! cria le roi.
D'Espinosa attendait cet ordre; il était sûr que son maître, le lancerait. Sans hâte, sans joie, sans triompher, il se retourna posément, avec un tact admirable, ne montrant ni trop de hâte ni trop de lenteur, et, très calme, comme toujours, comme si rien ne s'était passé, il revint se placer derrière le fauteuil du roi.
—Monsieur le cardinal, dit Philippe d'une voix assez forte pour que tout le monde l'entendît dans la loge, vous êtes un bon serviteur, et nous n'oublierons pas le signalé service que vous nous rendez en ce jour.
D'Espinosa s'inclina profondément. Il avait obtenu la réparation qu'il espérait.
—Faites commencer la joute de ce Torero tant réputé, ajouta le roi. Je suis curieux de voir si le drôle mérite la réputation qu'on lui fait en Andalousie.
X
LE TRIOMPHE DU CHICO
LE Torero était sur la piste. Il tenait dans sa main gauche sa cape de satin rouge; dans sa main droite il tenait son épée de parade.
Cette cape était une cape spéciale, de dimensions très réduites. Quant à l'épée, dont, jusqu'à ce jour, il n'avait jamais fait usage, malgré les apparences, c'était une arme merveilleuse, flexible et résistante, sortie des ateliers d'un des meilleurs armuriers de Tolède.
Près de lui se tenaient ses deux aides et le nain Chico. Tous les quatre étaient près de la porte d'entrée, le Torero s'entretenant avec Pardaillan, lequel avait manifesté son intention d'assister à la course à cet endroit qui lui paraissait bien placé pour intervenir, le cas échéant.
Près de cette porte d'entrée, le couloir était encombré par une foule de gens qui paraissaient faire partie du personnel nombreux engagé pour la circonstance.
Ni Pardaillan ni le Torero ne prêtèrent la moindre attention à ceux qui se trouvaient là et qui, sans aucun doute, avaient le droit d'y être.
Le moment étant venu d'entrer en lice, le Torero serra la main du chevalier et il alla se placer au centre de la piste, face à la porte par où devait sortir le taureau dont il aurait à soutenir le choc. Ses deux aides et son page (le Chico), qui ne devaient plus le quitter à compter de cet instant, se placèrent derrière lui.
Dès qu'il fut en place, comme la bête pouvait être lâchée brusquement, tous ceux qui encombraient la lice s'empressèrent de lui laisser le champ libre en se dirigeant à toutes jambes vers les barrières, qu'ils se hâtèrent de franchir, sous les quolibets de la foule amusée.
Les courtisans savaient que le Torero était condamné. Lorsque sa silhouette élégante se détacha, seule, au milieu de l'arène, au lieu de l'accueillir par des paroles encourageantes, au lieu de l'exciter à bien combattre, comme on le faisait habituellement pour les autres champions, un silence mortel s'établit soudain.
Le peuple, lui, ignorait que le Torero fût condamné ou non. Ceux qui savaient étaient des hommes à Fausta ou au duc de Castrana, et ceux-là étaient bien résolus à le soutenir. Or, pour ceux qui savaient, comme pour ceux qui ne savaient pas, le Torero était une idole.
Le silence glacial qui pesa sur les rangs de la noblesse déconcerta tout d'abord les rangs serrés du populaire. Puis l'amour du Torero fut le plus fort; puis l'indignation de le voir si mal accueilli, enfin le désir impérieux de le venger séance tenante de ce que plus d'un considérait comme un outrage dont il prenait sa part.
Le Torero, immobile au milieu de la piste, perçut cette sourde hostilité d'une part, cette sorte d'irritation d'autre part. Il eut un sourire dédaigneux, mais, quoi qu'il en eût, cet accueil, auquel il n'était pas accoutumé, lui fut très pénible.
Comme s'il eût deviné ce qui se passait en lui, le peuple se ressaisit et bientôt une rumeur sourde s'éleva, timidement d'abord, puis se propagea, gagna de proche en proche, s'enfla, et finalement éclata en un tonnerre d'acclamations délirantes. Ce fut la réponse populaire au silence dédaigneux des courtisans.
Réconforté par cette manifestation de sympathie, le Torero tourna le dos aux gradins et à la loge royale et salua, d'un geste gracieux de son épée, ceux qui lui procuraient cette minute de joie sans mélange. Après quoi, il fit face au balcon royal et, d'un geste large, il salua le roi qui, rigide et observateur des règles de la plus méticuleuse des étiquettes, se vit dans la nécessité de rendre le salut à celui qui, peut-être, allait mourir. Ce qu'il fit avec d'autant plus de froideur qu'il avait été plus sensible à l'affront du Torero saluant la vile populace avant de le saluer, lui, le roi.
Ce geste du Torero, froidement prémédité, qui dénotait chez lui une audace rare, ne fut pas compris que du roi et de ses courtisans, lesquels firent entendre un murmure réprobateur. Il le fut aussi de la foule, qui redoubla ses acclamations. Il le fut surtout de Pardaillan qui, trouvant là l'occasion d'une de ces bravades dont il avait le secret, s'écria au milieu de l'attention générale:
—Bravo, don César!
Et le Torero répondit à cette approbation précieuse pour lui par un sourire significatif.
Ces menus incidents, qui passeraient inaperçus aujourd'hui, avaient alors une importance considérable. Rien n'est plus fier et plus ombrageux qu'un gentilhomme espagnol.
Le roi étant le premier des gentilshommes, narguer ou insulter le roi, c'était insulter toute la gentilhommerie. C'était un crime insupportable, dont la répression devait être immédiate.
Or, cet aventurier de Torero, qui n'avait même pas un nom, dont la noblesse tenait uniquement à sa profession de ganadero qui anoblissait alors, ce misérable aventurier s'était permis de vouloir humilier le roi. Cette tourbe de vils manants, qui piétinaient, là-bas, sur la place, s'était permis d'appuyer et de souligner de ses bravos l'insolence de son favori. Enfin cet autre aventurier étranger, ce Français, était venu à la rescousse.
Par la Vierge immaculée! par la Trinité sainte! par le sang du Christ! voici qui était intolérable et réclamait du sang! Si une diversion puissante ne se produisait à l'instant même, c'en était fait: les courtisans se ruaient, le fer à la main, sur la populace, et la bataille s'engageait autrement que n'avait décidé d'Espinosa.
Cette diversion, ce fut le Chico qui, sans le vouloir, la produisit par sa seule présence.
A défaut d'autre mérite, sa taille minuscule suffisant à le signaler à l'attention de tous, le nain était connu de tout Séville. Mais, si, sous ses haillons, sa joliesse naturelle et l'harmonie parfaite de ses formes de miniature forçaient l'attention au point qu'une artiste raffinée comme Fausta avait pu déclarer qu'il était beau, on imagine aisément l'effet qu'il devait produire, ses charmes étant encore rehaussés par l'éclat du somptueux costume qu'il portait avec cette élégance native et cette fière aisance qui lui étaient particulières. Il devait être remarqué. Il le fut.
Il avait dit naïvement qu'il espérait faire honneur à son noble maître. Il lui fit honneur, en effet. Et, qui mieux est, il conquit d'emblée les faveurs d'un public railleur et sceptique qui n'appréciait réellement que la force et la bravoure.
Pour détourner l'orage prêt à éclater, il suffit qu'une voix, partie on ne sait d'où, criât: «Mais c'est El Chico!» Et tous les yeux se portèrent sur lui. Et nobles et vilains, sur le point de s'entre-déchirer, oublièrent leur ressentiment et, unis dans le sentiment du beau, se trouvèrent d'accord dans l'admiration.
Le branle étant donné par la voix inconnue, le roi ayant daigné sourire à la gracieuse réduction d'homme, les exclamations admiratives fusèrent de toutes parts. Les nobles dames qui s'extasiaient n'étaient pas les dernières ni les moins ardentes. Et le mot qui voltigeait sur toutes les lèvres féminines était le même:
«Poupée! Mignonne poupée! Poupée adorable! Poupée!»
Jamais le Chico n'avait osé rêver un tel succès. Jamais il ne s'était trouvé à pareille fête. Car il était assez glorieux le petit bout d'homme, et, sur ce point, il était, malgré ses vingt ans, un peu enfant.
Aussi fallait-il voir comme il se redressait et de quel air crâne il tourmentait la poignée de sa dague. Et cependant dans son esprit une seule pensée, toujours la même, passait et repassait avec l'obstination d'une obsession:
—Oh! si ma petite maîtresse était là! Si elle pouvait voir et entendre!...
Elle était là pourtant, la petite Juana; là, perdue dans la foule, et, si le Chico ne pouvait la voir, elle, du moins elle le voyait très bien.
Elle était là et elle voyait tout et entendait tout ce qui se disait, tous les compliments qui tombaient dru comme grêle sur son trop timide amoureux. Et elle voyait les jolies lèvres des nobles et hautes et si belles dames qui s'extasiaient. Et elle voyait même très bien ce que ne voyait pas le naïf Chico, perdu qu'il était dans son rêve d'adoration, c'est-à-dire les coups d'oeil langoureux que ces mêmes belles dames ne craignaient pas de jeter effrontément sur son pâtiras.
Parée comme une madone, elle avait rencontré le sire de Pardaillan, lequel, sans paraître remarquer sa rougeur et sa confusion ni son émotion, pourtant très visibles, l'avait doucement prise par la main, l'avait entraînée dans ce petit cabinet où elle était chez elle et s'y était enfermé seul à seule.
Que dit Pardaillan à la petite Juana, qui paraissait si émue quand il l'entraîna ainsi? C'est ce que la suite des événements nous apprendra peut-être. Tout ce que nous pouvons dire pour l'instant, c'est que l'entretien fut plutôt long et que la petite Juana avait les yeux singulièrement rouges en sortant du cabinet.
Son entretien avec Pardaillan n'avait pas modifié son intention d'assister à la course. Aussi, le moment venu, elle demanda à la vieille Barbara de l'accompagner. Aussitôt, celle-ci d'éclater:
—Aller à la course, vous, une demoiselle! Sainte Barbe, ma digne patronne, se peut-il que mes oreilles entendent une demande aussi incongrue! Est-ce la place, dites-moi, d'une jeune fille qui se respecte!
Sans se fâcher, Juana avait maintenu sa demande, ajoutant que, puisqu'elle n'avait pas droit aux places réservées, elle se contenterait de se mêler à la foule, et que, si Barbara refusait de l'accompagner, elle irait seule. A quoi la matrone ne manqua pas de maugréer:
—Aller seule dans la foule! A quoi servirait-il donc d'avoir des serviteurs encore robustes, Dieu merci! capables de faire respecter leur jeune maîtresse et de la défendre au besoin!—Suis-je donc si vieille, si impotente que je ne puisse vous protéger! Jour de Dieu! j'irai avec vous ou vous n'irez pas. Et, si quelqu'un vous manque, je lui ferai voir de quel bois se chauffe votre nourrice Barbara, que vous jugez trop vieille pour vous accompagner.
C'est ainsi que, la vieille escortant la jeune, elles étaient allées se placer au milieu de la cohue. Juana, moins favorisée que la Giralda, n'avait pu pénétrer jusqu'au premier rang. Elle n'avait pas de siège pour s'asseoir, pas le moindre petit banc pour s'exhausser, elle qui était si petite. Elle ne voyait rien. Elle ne connaissait les péripéties des différentes courses que par ce qu'on en disait tout haut autour d'elle, mais elle était là.
C'est ainsi qu'elle avait vu—si nous pouvons ainsi dire—la téméraire intervention de Pardaillan, et son coeur avait battu à coups précipités. Mais, au souvenir des paroles qu'il lui avait dites le matin même, elle avait hoché douloureusement la tête comme pour dire:
«N'y pensons plus.»
Lorsque la voix inconnue cria: «Mais c'est El Chico!» son petit coeur se remit à battre comme il avait battu pour Pardaillan. Pourquoi? Elle ne savait pas. Elle avait voulu voir. Mais elle avait beau avoir de grands talons, elle avait beau se hausser sur la pointe des pieds, sauter sur place, elle ne parvenait pas à apercevoir le nain.
Et, cependant, elle entendait les acclamations qui s'adressaient au Chico. Au Chico! Qui lui eût dit cela quelques minutes plus tôt l'eût bien surprise.
Alors elle voulut voir le Chico à tout prix. Ce Chico qu'on trouvait si beau, si brave, si mignon, si crâne dans son superbe et luxueux costume—du moins, ainsi le dépeignaient tant de nobles dames—il lui semblait que ce n'était pas son Chico à elle, sa poupée vivante qu'elle tournait et retournait au gré de son caprice. Il lui semblait que ce devait être un autre, qu'il y avait erreur. Et nerveuse, angoissée, colère, sans savoir pourquoi ni comment, avec des envies folles de rire et de pleurer, elle cria:
—Mais prends-moi donc dans tes bras que je puisse voir!...
D'une voix tellement changée, sur un ton si violent, que la vieille Barbara, stupéfaite, oublia pour la première fois de sa vie de ronchonner, la prit docilement dans ses bras et, avec une vigueur qu'on ne lui eût pas soupçonnée, augmentée peut-être par l'inquiétude, car elle sentait confusément que quelque chose d'anormal et d'extraordinaire se passait dans l'âme de son enfant, elle la souleva et la maintint au-dessus de la foule, assise sur sa robuste épaule.
C'est ainsi que la petite Juana vit le nain Chico dans toute sa splendeur. Elle le regarda de tous ses yeux comme si elle ne l'eût jamais vu, comme si ce ne fût pas là le même Chico avec qui elle avait, été élevée, le même Chico qu'elle s'était plu, inconsciemment, à faire souffrir, le considérant comme sa chose, son jouet à l'égard de qui elle pouvait tout se permettre.
C'était cependant toujours le même. Il n'avait rien de changé, si ce n'est son costume et un petit air crâne et décidé qu'elle ne lui connaissait pas. Si le Chico était toujours le même, c'est donc que quelque chose qu'elle ne soupçonnait pas était changé en elle. Peut-être!...
Mais la petite Juana ne se rendait pas compte de cela, et, comme à ce moment le mot poupée fleurissait sur les lèvres pourpres de tant de jolies dames, sans savoir ce qu'elle disait, avec un regard de colère et de défi à l'adresse des nobles effrontées, elle cria rageusement:
—C'est à moi, cette poupée! à moi seule!
Et, comme elle avait l'habitude de trépigner dans ces moments de grandes colères, ses petits pieds, si coquettement chaussés, battant dans le vide, se mirent à tambouriner frénétiquement le ventre de la pauvre Barbara, qui, ne sachant ce qui lui arrivait, sans lâcher prise toutefois, se mit à beugler:
—Ho! ha! hé là! notre maîtresse! pour Dieu, qu'avez-vous? que vous arrive-t-il? Calmez-vous, enfant de mon coeur, ou vous allez crever le ventre de votre vieille nourrice!
Mais l'enfant de son coeur n'entendait pas. Comme elle avait crié brutalement: «Prends-moi dans tes bras!» elle cria de même, en la bourrant de coups de talon furieux:
«Mais descends-moi donc! Je ne veux pas les voir, ces éhontées! Elles me rendraient folle!
Et la vieille, éberluée, ahurie, médusée, ne put qu'obéir machinalement, sans trouver un mot, tant son saisissement était grand, et elle considéra un moment avec une inquiétude affreuse son enfant qui, en effet, paraissait ne plus avoir toute sa raison.
Pour achever de lui faire perdre le peu de conscience qui lui restait, Juana ne fut pas plutôt à terre que, saisissant la matrone par la main, elle l'entraîna violemment, en disant d'une voix coupée de sanglots:
—Viens! allons-nous-en! partons! Ne restons pas une minute de plus ici! Je ne veux plus voir, je ne veux plus entendre!
Et, avec une inconscience qui assomma littéralement la nourrice, elle ajouta:
—Maudite soit l'idée que tu as eue de me conduire à cette course!
C'est ainsi que la petite Juana n'assista pas à la fin de la course. C'est ainsi que, sans s'en douter, elle échappa à la bagarre qui devait suivre et dans laquelle elle courait le risque de perdre la vie; c'est ainsi qu'elle échappa à la mort qui planait sur cette multitude de curieux.
XI
VIVE LE ROI CARLOS!
Cependant le taureau avait été lâché.
Tout d'abord, comme presque toujours, ébloui par la lumière éclatante, succédant sans transition à l'obscurité d'où il sortait, il s'arrêta, indécis, humant l'air, frappant ses flancs de sa queue, agitant sa tête.
Le Torero lui laissa le temps de se reconnaître, puis il fit quelques pas à sa rencontre, l'excitant de la voix, lui présentant sa cape déployée.
Le taureau ne se fit pas répéter l'invite. Ce morceau de satin écarlate qu'on lui présentait lui tira l'oeiï tout de suite, et il fonça droit sur lui, tête baissée.
Ce fut un moment d'indicible émotion parmi ceux qui ne souhaitaient pas la mort du Torero. Pardaillan lui-même, empoigné par la tragique grandeur de cette lutte inégale, suivait avec une attention passionnée les phases de la passe.
Le Torero, qui paraissait chevillé au sol, attendit le choc, sans bouger, sans faire un geste. Au moment où le taureau allait donner son coup de corne, il déplaça la cape à droite. Prodige, le taureau suivit le morceau d'étoffé qu'il frappa. En passant; il frôla le Torero.
La seconde d'après, les spectateurs haletants virent don César qui, la cape jetée sur les reins, se retirait avec autant d'aisance et de tranquillité qu'il eût pu en montrer dans son intérieur paisible.
Un tonnerre d'acclamations salua ce coup d'audace exécuté avec un sang-froid et une maîtrise incomparables. Même les courtisans oublièrent tout pour applaudir. Le roi, d'ailleurs, n'avait pu dissimuler un geste émerveillé.
Le taureau, stupéfait de n'avoir frappé que le vide, se rua de nouveau sur l'homme. Celui-ci s'enroula dans sa cape en la tenant par les extrémités du collet, et, tournant le dos à la bête, il se mit à marcher paisiblement devant elle.
La bête frappa furieusement à droite. Elle ne rencontra que l'étoffe. Elle retourna à la charge et frappa à gauche. Le Torero, par une série de balancements du corps, évitait les coups et lui présentait toujours l'étoffe. Puis il se mit à décrire des demi-cercles, et le taureau suivit la tangente de ces demi-cercles sans jamais pouvoir toucher autre chose que ce leurre qu'on lui présentait.
Et les acclamations se firent délirantes.
Que les amateurs de courses modernes ne sourient pas d'un air dédaigneux et ne murmurent pas! Mais ce Torero prodigieux n'accomplit, en somme, que les exploits que le dernier des capéadores exécute sans sourciller aujourd'hui.
Qu'on veuille bien se souvenir que ceci se passait quelque chose comme trois siècles avant que ne fussent créées et mises en pratique les règles de la tauromachie moderne.
Quoi qu'il en soit, les passes de notre Torero, inconnues à l'époque, retrouvées plusieurs siècles plus tard, avaient tout le charme de la nouveauté et pouvaient, à juste raison, susciter l'enthousiasme de la foule.
Le taureau, surpris de voir qu'aucun de ses coups ne portait, s'arrêta un moment et parut réfléchir. Puis il pointa ses oreilles, gratta rageusement la terre, frôla le sol de son mufle et recula pour prendre son élan.
Le Torero déploya sa cape toute grande, un peu en avant et en dehors de la ligne de son corps. En même temps, il vint se placer droit devant le taureau, le plus près possible, et, avançant un pied, il provoqua la bête.
Au moment où le taureau, après avoir visé en baissant la tête, se disposait à porter son coup, il baissa brusquement la cape, en lui faisant décrire un arc de cercle. En même temps, il se mettait hors d'atteinte en lui livrant un passage, par une simple flexion du buste, sans bouger les pieds.
Et le taureau passa, en le frôlant, lancé sur la cape trompeuse. Le Torero fit alors un demi-tour complet et se présenta de nouveau devant la bête.
Seulement, cette fois, il brandissait au bout de son épée le flot de rubans qu'il avait lestement cueilli au passage.
Alors, la foule, jusque-là haletante et muette de terreur et d'angoisse, laissa éclater sa joie, et, à la considérer, hurlante et gesticulante, on eût pu croire qu'elle venait soudain d'être prise de folie. Les uns criaient, d'autres applaudissaient, ici on entendait des éclats de rire, là des sanglots convulsifs.
Toutes ces manifestations diverses et violentes étaient le résultat de la réaction qui se produisait. C'est que, pendant tout le temps où le Torero, après avoir provoqué sa fureur, attendait l'assaut de la bête sans reculer d'une semelle, avec un calme souriant, l'angoisse étreignait les spectateurs à un degré tel qu'on pouvait croire que la vie était suspendue et se concentrait, toute, dans les yeux hagards, striés de sang, qui suivaient passionnément les mouvements violents de la brute qui, seule, attaquait, tandis que l'homme, en la bravant, se soustrayait à ses coups, à l'ultime seconde où ils étaient portés.
Dans la loge royale, si puissante que fût sa haine contre celui qui lui rappelait son déshonneur d'époux, le roi, pendant tout ce temps, trahissait son émotion par la contraction de ses mâchoires et par une pâleur inaccoutumée.
Fausta, sous son impassibilité apparente, ne pouvait s'empêcher de frémir en songeant qu'un faux pas, un faux mouvement, une seconde d'inattention pouvaient provoquer la mort de ce jeune homme en qui reposait l'espoir de ses rêves d'ambition.
Seul, d'Espinosa restait immuablement calme. Il serait injuste de ne pas dire que, pendant les instants mortellement longs où l'homme, impassible, subissait l'attaque furieuse de la brute, tous ceux de la noblesse, qui savaient cependant qu'il était condamné, faisaient des voeux pour qu'il échappât aux coups qui lui étaient portés.
Puis, cette espèce d'accès de folie, qui s'était emparé de la foule, se transforma en admiration frénétique, et l'enthousiasme déborda, délirant, indescriptible. Mais ce n'était pas fini.
Le Torero avait cueilli le trophée. Il était vainqueur. Il pouvait se retirer. Mais on savait que, s'il ne tuait jamais la bête, il s'imposait à lui-même de la chasser de la piste, seul, par ses propres moyens.
Tout n'était pas dit encore. Par des jeux multiples et variés, semblables à ceux qu'il venait d'exécuter avec tant de succès, il lui fallait acculer la bête à la porte de sortie. Pour cela, lui-même devait se placer devant cette porte et amener le taureau à foncer une dernière fois sur lui.
Lorsqu'il recevait, sans reculer d'un pas, le choc de la brute leurrée par la cape, il était au milieu de la piste. Il avait l'espoir derrière lui. Il pouvait au besoin reculer. Ici, toute retraite lui était impossible. Il ne pouvait que s'effacer à droite ou à gauche.
Que le comparse chargé d'ouvrir la porte par laquelle, emporté par son élan, devait passer le taureau, hésitât seulement un centième de seconde, et c'en était fait de lui. C'était l'instant le plus critique de sa course.
La multitude savait tout cela. On respira longuement, on reprit des forces, en vue de supporter les émotions violentes de la fin de cette course.
Lorsque le taureau serait chassé de la piste, le Torero aurait le droit de déposer son trophée aux pieds de la dame de son choix; pas avant. Ainsi en avait-il décidé lui-même.
Cette satisfaction, bien gagnée, on en conviendra, devait cependant lui être refusée, car c'était l'instant qui avait été choisi précisément pour son arrestation.
Aussi, pendant qu'il risquait sa vie avec une insouciante bravoure, uniquement pour la satisfaction d'accomplir jusqu'au bout la tâche qu'il s'était imposée de mettre le taureau hors de la piste, pendant ce temps les troupes de d'Espinosa prenaient les dernières dispositions en vue de l'événement qui allait se produire.
Le couloir circulaire était envahi. Non plus, cette fois, par la foule des gentilshommes, mais bien par des compagnies nombreuses de soldats, armés de bonnes arquebuses, destinées à tenir en respect les mutins, si mutinerie il y avait.
Toutes ces troupes se massaient du côté opposé aux gradins, c'est-à-dire qu'elles prenaient position du côté où était massé le populaire. Et cela se conçoit, les gradins étant occupés par les invités de la noblesse, soigneusement triés, et sur lesquels, par conséquent, le grand inquisiteur croyait pouvoir compter: il n'y avait nulle nécessité de garder ce côté de la place. Il était naturellement gardé par ceux qui l'occupaient en ce moment et qui étaient destinés à devenir, le cas échéant, des combattants.
Tout l'effort se portait logiquement du côté où pouvait éclater la révolte, et, là, officiers et soldats s'entassaient à s'écraser, attendant en silence et dans un ordre parfait que le signal convenu fût fait pour envahir la piste, qui deviendrait ainsi le champ de bataille.
S'il y avait révolte, le peuple se heurterait à des masses compactes d'hommes d'armes casqués et cuirassés, sans compter ceux qui occupaient les rues adjacentes et les principales maisons en bordure de la place, chargés de le prendre par-derrière. Par ce dispositif, la foule se trouvait prise entre deux feux.
Les hommes chargés de procéder à l'arrestation n'auraient donc qu'à entraîner le condamné du côté des gradins où ils n'avaient que des alliés.
Ces mouvements de troupes s'effectuaient, nous venons de le dire, pendant que le Torero, sans le savoir, les favorisait en détournant l'attention des spectateurs, concentrée sur les passes audacieuses qu'il exécutait en vue d'amener le taureau en face de la porte de sortie.
Pardaillan se trouvait du côté des gradins, c'est-à-dire qu'il était du côté opposé à celui que les troupes occupaient peu à peu. Il vit fort bien le mouvement se dessiner et ébaucha un sourire railleur.
Au début de la course du Torero, il n'avait autour de lui qu'un nombre plutôt restreint d'ouvriers, d'aides, d'employés aux basses besognes, qui avaient quitté précipitamment la piste au moment de l'entrée du taureau et s'étaient postés là pour jouir du spectacle en attendant de retourner sur le lieu du combat pour y effectuer leur besogne.
Tout d'abord, il n'avait prêté qu'une médiocre attention à ces modestes travailleurs. Mais, au fur et à mesure que la course allait sur sa fin, il fut frappé de la métamorphose qui paraissait s'accomplir chez ces ouvriers.
Ils étaient une quinzaine en tout. Jusque-là, ils s'étaient tenus, comme il convenait, modestement à l'écart, armés de leurs outils, prêts, semblait-il, à reprendre la besogne. Et voici que maintenant ils se redressaient et montraient des visages énergiques, résolus, et se campaient dans des attitudes qui trahissaient une condition supérieure à celle qu'ils affichaient quelques instants plus tôt.
Et voici que des gentilshommes, surgis il ne savait d'où, envahissaient peu à peu cette partie du couloir, se massaient près de la porte où il se tenait, se mêlaient à ces ouvriers qu'ils coudoyaient et avec qui ils semblaient s'entendre à merveille.
Bientôt, la porte se trouva gardée par une cinquantaine d'hommes qui semblaient obéir à un mot d'ordre occulte.
Et, tout à coup, Pardaillan entendit le grincement comme feutré de plusieurs scies. Et il vit que quelques-uns de ces étranges ouvriers s'occupaient à scier les poteaux de la barrière.
Il comprit que ces hommes, jugeant la porte trop étroite, pratiquaient une brèche dans la palissade, tandis que les autres s'efforçaient de masquer cette bizarre occupation.
Il dévisagea plus attentivement ceux qui l'environnaient, et, avec cette mémoire merveilleuse dont il était doué, il reconnut quelques visages entrevus l'avant-veille à la réunion présidée par Fausta. Et il comprit tout.
«Par Dieu! fit-il avec satisfaction, voici la garde d'honneur que Fausta destine à son futur roi d'Espagne, ou je me trompe fort. Allons, mon petit prince sera bien gardé, et je crois décidément qu'il se tirera sain et sauf du guêpier où il s'est jeté inconsidérément. Ces gens-là, le moment venu, jetteront bas la palissade qu'ils viennent de scier, et, au même instant, ils entoureront celui qu'ils ont mission de sauver. Tout va bien.»
Tout allait bien pour le Torero. Pardaillan aurait peut-être dû se demander si tout allait aussi bien pour lui-même. Il n'y pensa pas.
A l'inverse de bien des gens, toujours disposés à s'accorder une importance qu'ils n'ont pas, notre héros était peut-être le seul à ne pas connaître sa valeur réelle. Il était ainsi fait, nous n'y pouvons rien.
«Tout va bien!» avait-il dit en songeant au Torero. Ayant jugé que tout allait bien, il se désintéressa en partie de ce qui se passait autour de lui pour admirer les passes merveilleuses d'audace et de sang-froid de don César, arrivé à l'instant critique de sa course, c'est-à-dire adossé à la porte de sortie où il avait fini par attirer le taureau qui, dans un instant, foncerait pour la dernière fois sur lui et irait s'enfermer lui-même dans l'étroit boyau ménagé à cet effet.
A moins que le Torero ne pût éviter le coup et ne payât de sa vie, au moment suprême d'en finir, sa trop persistante témérité.
C'était, en effet, la fin. Quelques minutes encore et tout serait dit. L'homme sortirait vainqueur de sa longue lutte ou tomberait, frappé à mort.
Aussi, les milliers de spectateurs haletants n'avaient d'yeux que pour lui. Pardaillan fit comme tout le monde et regarda attentivement.
Et, tout à coup, averti par quelque mystérieuse intuition, il se retourna et aperçut à quelques pas de lui Bussi-Leclerc qui, avec un sourire mauvais, le regardait comme une proie couvée.
«Mort-Dieu! murmura Pardaillan, il est fort heureux pour moi que les yeux de ce Leclerc ne soient pas des pistolets; sans quoi, pauvre de moi! je tomberais foudroyé.»
Mais les événements les plus futiles en apparence avaient toujours, aux yeux de Pardaillan, une signification dont il s'efforçait de dégager la cause séance tenante.
«Au fait, se dit-il, pourquoi Bussi-Leclerc a-t-il quitté la fenêtre où il se prélassait pour venir ici? Ce n'est pas, je pense, dans l'unique intention de me contempler. Viendrait-il me demander cette revanche après laquelle il court infructueusement depuis si longtemps?
Ayant ainsi monologué, de ce coup d'oeil sûr et prompt qui n'était qu'à, lui, il scruta le visage de Bussi-Leclerc, et du spadassin Son coup d'oeil rejaillit sur ceux qui l'entouraient et alors il tressaillit.
«Je me disais aussi, murmura-t-il avec un sourire narquois, ce brave Bussi-Leclerc vient à la tête d'une compagnie d'hommes d'armes... C'est ce qui lui donne cette assurance imprévue.»
Presque aussitôt, il eut un léger froncement de sourcils et il ajouta en lui-même:
«Comment Bussi-Leclerc se trouve-t-il à la tête d'une compagnie de soldats espagnols? Est-ce que, par hasard, il viendrait m'arrêter?»
En même temps, d'un geste machinal, il assurait son ceinturon, dégageait sa rapière, se tenait prêt à tout événement.
Comme on le voit, il avait été long à s'apercevoir qu'il était en cause autant et plus que le Torero. Maintenant, son esprit travaillait et il s'attendait à tout.
A cet instant, un tonnerre de vivats et d'acclamations éclata, saluant la victoire du Torero.
Le taureau venait en effet de se laisser leurrer une dernière fois par la cape prestigieuse, et, croyant atteindre celui qui, depuis si longtemps, se jouait de lui avec une audace rare, il était allé s'enfermer lui-même dans le box aménagé à cet effet, et la porte, se refermant derrière lui, lui interdisait de revenir dans la piste.
Le Torero se tourna vers la foule qui le saluait d'acclamations délirantes, la salua de son épée et se dirigea vers l'endroit où il avait, dès le début de la course, aperçu la Giralda, avec l'intention de lui faire publiquement hommage de son trophée.
Au même instant, la barrière, près de Pardaillan, tombait sous une poussée violente et les cinquante et quelques gentilshommes et faux ouvriers, qui n'attendaient que cet instant, envahirent la piste, entourèrent de toutes parts le Torero, comme s'ils étaient poussés par l'enthousiasme de sa victoire, mais en réalité pour lui faire un rempart de leurs corps.
A ce moment aussi, les soldats, massés dans le couloir circulaire, quittaient leur retraite, se portaient sur la piste et se massaient en colonnes profondes, la mèche de leurs arquebuses allumée, prêts à faire feu devant les rangs serrés du populaire surpris de cette manoeuvre imprévue.
En même temps, un officier, à la tête de vingt soldats, se dirigeait à la rencontre du Torero.
Mais celui-ci était débordé par ceux qui avaient jeté bas la barrière et qui, malgré sa résistance acharnée, car il ne comprenait pas encore ce qui lui arrivait, l'entraînaient dans la direction opposée à celle où il voulait aller.
En sorte que l'officier, qui pensait se trouver en face d'un homme seul, qu'il avait mission d'arrêter, l'officier, qui avait trouvé quelque peu ridicule qu'on l'obligeât à prendre vingt hommes avec lui, commença de comprendre que sa mission n'était pas aussi aisée qu'il l'avait cru tout d'abord et se trouva ridicule maintenant d'être obligé de courir après un groupe compact, deux fois plus nombreux que ses hommes, et qui lui tournait le dos avec les allures décidées de gens qui ne paraissent pas disposés à se laisser faire.
Voyant que celui qu'il avait mission d'arrêter allait lui glisser entre les doigta, l'officier, pâle de fureur, ne sachant à quel expédient se résoudre pour mener à bien sa mission, persuadé que tout le monde devait avoir, comme lui, le respect de l'autorité dont il était le représentant, l'officier se mit à crier d'une voix de stentor:
«Au nom du roi!... Arrêtez!»
Ayant dit, il crut naïvement qu'on allait obtempérer et qu'il n'aurait qu'à étendre la main pour cueillir son prisonnier.
Malheureusement pour lui, les gens qui se dévouaient ainsi qu'ils le faisaient n'avaient pas le sens du respect de l'autorité. Ils ne s'arrêtèrent donc pas.
Bien mieux, à l'invite brutale de l'officier, qui s'arrachait de désespoir les poils de sa moustache grisonnante, ils répondirent par un cri imprévu, qui vint atteindre, comme un soufflet violent, le roi qui assistait, impassible, à cette scène:
«Vive don Carlos!»
Ce cri, que nul n'attendait, tomba sur les gens du roi comme un coup de masse qui les effara.
Et, comme si ce cri n'eût été qu'un signal, au même instant des milliers de voix vociférèrent en précisant plus explicitement:
«Vive le roi Carlos! Vive notre roi!»
Et, comme ceux qui ignoraient se regardaient aussi effarés et surpris que les gens de noblesse, comme une traînée de poudre, volant de bouche en bouche, le bruit se répandit qu'on voulait arrêter le Torero. Mais Carlos, qu'était-ce que ce roi Carlos qu'on acclamait? Et on expliquait: Carlos, c'était le Torero lui-même.
Oui, le Torero, l'idole des Andalous, était le propre fils du roi Philippe qui le poursuivait de sa haine. Allons! un effort et on aurait enfin un roi humain, un roi qui, ayant vécu et souffert dans les rangs du peuple, saurait comprendre ses besoins, connaîtrait ses misères et saurait y compatir; mieux, y remédier.
Tout ceci, que nous expliquons si lentement, la foule l'apprenait en un moment inappréciable. Et, rendons-leur cette justice, la plupart de ces hommes du peuple n'entendaient et ne comprenaient qu'une chose: on voulait arrêter le Torero, leur dieu!
Qu'il fût fils de roi, qu'on voulût faire de lui un autre roi, peu leur importait. Pour eux, c'était le Torero.
Ah! on voulait l'arrêter! Eh bien, par le sang du Christ! on allait voir si les Andalous étaient gens à se laisser enlever bénévolement leur idole!
Les prévisions du duc de Castrana se réalisaient. Tous ces hommes, bourgeois, hommes du peuple, caballeros, venus en amateurs, ignorants de ce qui se tramait, devinrent littéralement furieux, se changèrent en combattants prêts à répandre leur sang pour la défense du Torero.
Comme par enchantement—apportées par qui? distribuées par qui? est-ce qu'on savait! est-ce qu'on s'en occupait!—des armes circulèrent, et ceux qui n'avaient rien, sans savoir comment cela s'était fait, se virent dans la main qui un couteau, qui un poignard, qui une dague, qui un pistolet chargé.
Et, au même instant, tel un cyclone foudroyant, la ruée en masse sur les barrières brisées, arrachées, éparpillées, la prise de contact immédiate avec les troupes impassibles.
Un vieil officier, commandant une partie des troupes royales, eut un éclair de pitié devant la lutte inégale qui s'apprêtait.
—Que personne ne bouge, cria-t-il d'une voix tonnante, ou je fais feu!
Une voix résolue, devant l'inappréciable instant d'hésitation de la foule, cria, en réponse:
«Faites! Et après vous n'aurez pas le temps de recharger vos arquebuses!
Une autre voix entraînante hurla:
«En avant!»
Et ils allèrent de l'avant.
Et le vieil officier mit à exécution sa menace.
Une décharge effroyable, qui fit trembler les vitres dans leurs chasses de plomb, faucha les premiers rangs, les coucha sanglants ainsi qu'une gerbe de coquelicots rouges.
Si les officiers qui commandaient là avaient pris la précaution élémentaire d'échelonner le feu, leurs troupes ayant le temps de recharger les arquebuses—opération assez longue—pendant que d'autres auraient fait feu, le massacre eût tourné aussitôt à la boucherie, et étant donné surtout les rangs serrés de la foule qui n'avait que des poitrines et non des cuirasses à opposer aux balles.
Les officiers ne songèrent pas à cela. Ou, s'ils y songèrent, les soldats ne comprirent pas et n'exécutèrent pas l'ordre. La décharge fut générale sur toute la ligne. Et ce que la voix inconnue avait prédit se réalisa: ayant déchargé leurs arquebuses, les soldats durent recevoir le choc à l'arme blanche.
La partie devenait presque égale en ce sens que, si les soldats casqués et cuirassés de buffle ou d'acier offraient moins de prise aux coups de leurs adversaires, ceux-ci avaient sur eux la supériorité du nombre.
Et le corps à corps se produisit, opiniâtre et acharné de part et d'autre.
Pendant ce temps, le Torero était entraîné par ses partisans, entraîné malgré ses protestations, ses objurgations, ses menaces, malgré sa défense désespérée.
Ils étaient cinquante qui l'avaient entouré et enlevé. En moins d'une minute, ils furent cinq cents. De tous les côtés, il en surgissait.
C'est que, en effet, soustraire le roi Carlos—comme ils disaient—aux vingt soldats chargés de l'appréhender n'était rien. Il fallait passer sur le ventre des gentilshommes, qui ne manqueraient pas de leur barrer la route.
Fausta, éclairée par le duc de Castrana, qui connaissait admirablement le champ de bataille sur lequel il devait évoluer, Fausta avait minutieusement et merveilleusement organisé l'enlèvement. Car, c'était, en somme, un véritable enlèvement qui se pratiquait là.
L'itinéraire à suivre était tracé d'avance. Il devait être, et il était, en effet, rigoureusement suivi.
Il s'agissait d'entraîner le Torero non pas vers une sortie où l'on se fût heurté à des troupes de gentilshommes et de soldats, mais vers les coulisses de l'arène. Ces coulisses se trouvaient, nous l'avons dit, dans l'enceinte même de la plazza, c'est-à-dire sur la place même.
D'Espinosa, qui calculait tout, ne pouvait pas prévoir que le Torero serait entraîné là, puisqu'il n'y avait pas de sortie. Toutes les rues étaient barrées par ses soldats. Il avait donc négligé d'occuper ces coulisses. C'était précisément sur quoi comptait Fausta.
Ces coulisses, elle les avait occupées, elle. Partout, des groupes d'hommes à elle étaient postés. On se passa le Torero de main en main jusqu'à ce qu'il fût amené devant une maison qui appartenait à l'un des conjurés.
Malgré lui, on le porta dans cette maison, et, sans savoir comment, il se trouva dehors, dans une rue étroite, derrière des troupes nombreuses qui gardaient cette rue, avec mission d'empêcher de passer quiconque tenterait de sortir de la place.
Comme toujours en pareille circonstance, les soldats gardaient scrupuleusement ce qui était devant eux et ne s'occupaient pas de ce qui se passait sur leurs derrières.
L'obstacle franchi, de nouveaux postes appartenant à Fausta se trouvaient échelonnés de distance en distance, dans des abris sûrs, et le Torero, écumant, fut conduit ainsi en un clin d'oeil hors de la ville et enfermé, pour plus de sûreté, dans une chambre qui prenait toutes les apparences d'une prison.
Pourquoi le Torero s'était-il efforcé d'échapper aux mains de ceux qui le sauvaient ainsi malgré lui et malgré sa résistance désespérée?
C'est qu'il pensait à la Giralda.
Dans la prodigieuse aventure qui lui arrivait, il n'avait songé qu'à elle. Tout le reste n'avait pour ainsi dire pas existé pour lui. Et, en se débattant entre les mains de ceux qui l'entraînaient, dans son esprit exaspéré, cette clameur retentissait sans cesse:
«Que va-t-elle devenir? Dans l'effroyable bagarre que je pressens, quel sort sera le sien?»
Ce qui était arrivé à la Giralda, nous allons le dire en peu de mots:
Lorsque les troupes royales s'étaient massées devant la foule, qu'elles tenaient sous la menace de leurs arquebuses, la Giralda, au premier rang, se trouvait une des plus exposées, et, à moins d'un hasard providentiel, elle devait infailliblement tomber à la première décharge.
Très étonnée, mais non effrayée, parce qu'elle ne soupçonnait pas la gravité des événements, elle s'était dressée instinctivement en s'écriant:
«Que se passe-t-il donc?»
Un des galants cavaliers, qui l'avaient poussée à cette place privilégiée, répondit, obéissant à des instructions préalables:
—On veut arrêter le Torero. C'est une opération qui rencontrera quelques difficultés, car ils sont là des milliers d'admirateurs résolus à l'entraver de leur mieux. Si vous voulez m'en croire, demoiselle, vous ne resterez pas un instant de plus ici. Il va pleuvoir des horions dont beaucoup seront mortels.
De tout ceci, la Giralda n'avait retenu qu'une chose: on voulait arrêter le Torero.
—Arrêter César! s'écria-t-elle. Pourquoi? Quel crime a-t-il commis?
Et, n'écoutant que son coeur amoureux, sans réfléchir, elle avait voulu s'élancer, courir au secours de l'aimé, lui faire un rempart de son corps, partager son sort quel qu'il fût.
Mais, tous ceux qui l'environnaient, y compris les deux soldats en sentinelle à cet endroit, étaient placés là uniquement à son intention à elle.
Tous ces hommes étaient les acolytes de Centurion, renforcés pour la circonstance.
La Giralda ne put même pas faire un pas. D'une part, les deux soldats se jetèrent en même temps devant elle pour lui barrer le chemin; d'autre part, le même cavalier empressé la saisit au poignet d'une main robuste, et, disant sur un ton qu'il s'efforçait de rendre courtois:
—Ne bougez pas, demoiselle. Vous vous perdriez inutilement.
—Laissez-moi! cria la Giralda en se débattant.
Et, prise d'une inspiration soudaine, elle se mit à crier de toutes ses forces:
—A moi! On violente la Giralda... la fiancée du Torero!
Cet appel ne faisait pas l'affaire des sacripants qui avaient mission de l'enlever. La Giralda, criant son nom, aussi populaire que celui du Torero, la Giralda, se réclamant de son titre de fiancée en semblable occurrence, avait des chances d'ameuter la foule contre les hommes de Centurion, qui n'étaient pas précisément en odeur de sainteté aux yeux du populaire.
Le galant cavalier, qui était le sergent de Centurion et comme tel commandait en son absence, comprit le danger. Il eut, à son tour, une inspiration, et, la lâchant aussitôt, il dit en faisant des grâces qu'il croyait irrésistibles:
—Loin de moi la pensée de violenter l'incomparable Giralda, la perle de l'Andalousie. Mais, senorita, aussi vrai que je suis gentilhomme et que don Gaspar Barrigon est mon nom, vous iriez au-devant d'une mort aussi certaine qu'inutile en courant par là. Montez sur cet escabeau. Voyez-vous les partisans du Torero qui l'enlèvent au nez et à la barbe des soldats chargés de l'arrêter?
—Sauvé! s'écria la Giralda, qui avait obéi machinalement à don Gaspar Barrigon, puisque tel était son nom.
Et, sautant lestement à terre, elle ajouta:
—Il faut que je le rejoigne à l'instant.
—Venez, senorita, s'empressa de dire Barrigon; sans moi, vous ne passerez jamais à travers cette multitude!