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Les Pardaillan — Tome 06 : Les amours du Chico cover

Les Pardaillan — Tome 06 : Les amours du Chico

Chapter 17: XIV FAUSTA
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About This Book

A tense sequence of rescue and revelation weaves together political intrigue and romantic rivalry: a nobleman escapes a deadly plot through a hidden entrance aided by a diminutive companion, returns to an inn where a young woman's relief is shadowed by jealousy toward the rescuer, and misread loyalties and passions complicate relationships; elsewhere a dominant woman compels a public and devastating disclosure about a torero's parentage, heightening conflict. The episodes alternate action, clandestine passages, and emotional confrontation to explore identity, honor, jealousy, and betrayal amid plots and shifting alliances.




XIV

FAUSTA

Pardaillan s'attendait à être jeté dans quelque cul-de-basse-fosse, Il se trompait.

La chambre dans laquelle le conduisaient quatre moines robustes, chargés de sa surveillance, était claire, propre, spacieuse, confortablement meublée d'un bon lit, d'un vaste fauteuil, d'un coffre à habits, d'une table, et munie de tous les objets nécessaires à une toilette complète.

Sans les épais barreaux croisés qui garnissaient la fenêtre, sans les doubles verrous extérieurs qui fermaient la porte massive, avec son judas très large percé au milieu, il eût pu se croire encore dans sa chambre de l'hôtellerie de la Tour.

Les moines geôliers l'avaient débarrassé de ses liens et s'étaient retirés en annonçant que sous peu le souper lui serait servi.

Naturellement, le premier soin de Pardaillan avait été de se rendre compte de la disposition des lieux, et il s'était vite persuadé de l'inutilité d'une tentative de fuite par la porte ou la croisée. Alors, comme il était couvert de sang et de poussière, il avait renvoyé à plus tard de rechercher les moyens de se tirer de là et s'était empressé de procéder à un nettoyage dont il avait grand besoin. Cela lui permit d'ailleurs de constater avec satisfaction qu'il n'avait que des écorchures insignifiantes.

Le souper qui lui fut servi était aussi plantureux que délicat et les vins des meilleurs crus de France et d'Espagne y figurèrent avec une profusion royale.

En fin gourmet qu'il était, il y fit honneur avec ce robuste appétit qui ne lui faisait jamais défaut, même dans les passes les plus critiques. Mais, tout en vidant les plats, tout en entonnant de fortes rasades, avec une conscience où il entrait certes plus de prévoyant calcul que d'appétit réel, il réfléchissait profondément.

Tout d'abord, il remarqua que, sur cette table somptueusement dressée, les mets, servis dans des plats d'argent massif, étaient préalablement découpés, et il n'avait à sa disposition, pour les porter à sa bouche, qu'une petit fourche en bois mince et flexible. Pas un couteau, pas une fourchette, rien qui pût, à la rigueur, devenir une arme.

Cette précaution extrême, les soins dont on paraissait vouloir l'entourer, la douceur exceptionnelle avec laquelle on le traitait, lui paraissaient étrangement suspects. Il sentait une indéfinissable inquiétude l'envahir sournoisement.

Tout de suite après ce succulent souper, il se sentit la tête lourde et il fut pris d'une irrésistible envie de dormir.

Il se jeta tout habillé sur le lit en murmurant dans un bâillement:

«C'est bizarre! D'où me vient cet impérieux besoin de sommeil? Mordieu! je n'ai pourtant pas bu outre mesure! La fatigue, sans doute...»

Lorsqu'il se réveilla, le lendemain matin, la tête plus lourde encore que lorsqu'il s'était couché, les membres brisés, il constata avec stupeur qu'il était complètement déshabillé et couché entre les draps.

«Oh! fit-il, me serais-je grisé à ce point! Je suis sûr pourtant de ne pas m'être déshabillé!»

Il sauta hors du lit et sentit ses jambes se dérober sous lui. Il éprouvait une lassitude comme il n'en avait jamais éprouvé de pareille, même après ses plus rudes journées.

Il se traîna, plutôt qu'il n'alla, vers le bassin de cuivre destiné à sa toilette, vida l'aiguière dedans et plongea sa figure dans l'eau fraîche. Après quoi, il alla à la fenêtre qu'il ouvrit toute grande. Il sentit un mieux sensible se manifester en lui. Ses idées lui revinrent plus lucides et, tout en grommelant, il prit ses vêtements pour s'habiller.

«Tiens! tiens! sourit-il, on a eu l'attention de remplacer mon costume en loques par celui-ci, tout neuf, ma foi!»

Il examina et palpa les différentes pièces du costume en connaisseur.

«Drap fin, beau velours nuance foncée, simple et solide. On connaît mes goûts apparemment», murmurait-il en faisant cette inspection.

Instinctivement, il chercha ses bottes et les aperçut à terre, au pied du lit. Il s'en empara aussitôt et les examina comme il avait fait du costume.

«Ah! Ah! voilà la clef du mystère! fit-il en éclatant de rire. C'est pour cela qu'on m'a fait prendre un narcotique.»

C'étaient bien ses bottes qu'on avait jugées en assez bon état pour ne pas les remplacer, ses bottes qu'on avait consciencieusement nettoyées. Seulement, on avait enlevé les éperons. Ces éperons consistaient en une tige d'acier longue et acérée, maintenue sur le cou-de-pied par des courroies.

En un moment, effroyablement critique, de son existence aventureuse, alors qu'il était enfermé avec son père dans une sorte de pressoir de fer où ils devaient être broyés, le chevalier avait détaché des éperons semblables, en avait donné un à son père, et, tous deux, pour se soustraire à l'horrible supplice, avaient froidement résolu de se poignarder avec cette arme improvisée. Depuis lors, en souvenir de cette heure de cauchemar, il avait continué à dédaigner l'éperon à mollette. Or, c'était ces éperons, qui pouvaient constituer à la rigueur un poignard passable, qu'on avait eu la précaution de lui enlever pendant son sommeil.

Tout en s'habillant, Pardaillan songeait:

«Que veut-on de moi? A-t-on craint que je me servisse de ces éperons pour frapper mes geôliers enfroqués? N'a-t-on pas voulu plutôt me mettre dans l'impossibilité de me soustraire par une mort volontaire au supplice qui m'est réservé?... Quel supplice?...»

Et, avec un sourire terrible:

«Ah! Fausta! Fausta quel compte terrible nous aurons à régler... si je sors vivant d'ici!»

Et, tout à coup:

«Et ma bourse?... Ils l'ont emportée avec mon costume déchiré... Peste! M. d'Espinosa me fait payer cher le costume qu'il m'impose!»

Au même instant, il aperçut sa bourse posée ostensiblement sur la table. Il s'en empara et l'empocha avec une satisfaction non dissimulée.

«Allons, murmura-t-il, je me suis trop hâté de mal juger... Mais, mort-diable! je ne vais plus oser boire ni manger maintenant, de crainte qu'on ne mélange encore quelque drogue endormante à ma pitance.»

Il réfléchit un instant, et:

«Non! fit-il en souriant, ils ont obtenu ce qu'ils voulaient. Il est à présumer qu'ils ne chercheront pas à m'endormir de nouveau. Attendons. Nous verrons bien.»

Comme il l'avait prévu, il put boire et manger sans éprouver aucun malaise, sans qu'aucune drogue fût mêlée à ses aliments.

Pendant trois jours, il vécut ainsi, sans voir d'autres personnes que les moines qui le servaient et le gardaient en même temps, sans jamais se départir d'un calme absolu, sans jamais lui dire une parole.

Il avait voulu les interroger, savoir, s'informer. Les religieux s'étaient contentés de le saluer gravement et profondément, et s'étaient retirés sans répondre à ses questions.

Le matin de ce troisième jour, il allait et venait dans sa prison, marchant d'un pas nerveux et saccadé pour se dérouiller, cherchant et combinant dans sa tête une foule de projets qu'il rejetait au fur et à mesure qu'ils naissaient. Il avait laissé sa fenêtre grande ouverte, comme il faisait tous les jours du reste, et il passait et repassait devant cette fenêtre.

Tout à coup, il entendit un bruit sourd. Il se retourna vivement et aperçut une balle grosse comme le poing qui venait d'être projetée, par la croisée ouverte. Avant même que de ramasser cette balle, il se précipita à la fenêtre et il aperçut une silhouette connue qui lui fit un signe furtif en traversant vivement le jardin sur lequel il avait vue.

«Le Chico! clama Pardaillan dans son esprit. Ah! le brave petit homme!... Comment diable a-t-il pu s'introduire ici?»

Il alla ramasser la balle, non sans s'assurer au préalable qu'il n'était pas épié par le judas percé au milieu de sa porte. Le judas était fermé... ou du moins il paraissait l'être.

Il alla se placer à la fenêtre, tournant ainsi le dos à la porte, et contempla l'objet qui venait de lui être jeté.

C'était un assez gros paquet de laine enroulé autour d'un corp dur. Il le défit rapidement et trouva un feuillet enroulé autour d'une pierre. Il déplia le feuillet et lut:

«Ne mangez rien, ne buvez rien de ce qu'on vous servira. On veut vous empoisonner. Avant trois jours, j'aurai réussi à vous faire évader. Si j'échoue, il sera temps pour vous de prendre le poison qui doit vous foudroyer. Patientez donc ces trois jours. Courage. Espoir.»

«Trois jours sans boire ni manger, songea Pardaillan en faisant la grimace, diable! A ce compte-là, je ne sais s'il ne vaudrait pas mieux me résigner au poison tout de suite... Oui, mais si le Chico réussit?... Hum!... Que veut-il faire?... Bah! après tout, je ne mourrai pas pour trois jours de jeûne, tandis que je mourrai fort proprement du poison... d'autant que ces trois jours se réduisent à deux, attendu qu'il me reste de mon souper d'hier de quoi me nourrir aujourd'hui. Puisque j'ai mangé de ces provisions hier soir et que je ne suis pas encore mort, j'ai tout lieu de penser qu'elles ne sont pas empoisonnées. En conséquence, je puis encore en manger.»

Ayant ainsi décidé, il prit les provisions qui lui restaient, en fit deux parts, et attaqua bravement la première. Quand il ne resta plus miette de la ration qu'il s'était accordée, il prit la deuxième part et alla l'enfermer dans le coffre à habits. Et il attendit.

Il paraissait très calme en apparence, mais, de l'effort qu'il faisait pour se maîtriser, il sentait la sueur perler à son front. En effet, savait-il si on n'avait pas profité de son sommeil pour mêler à ces restes le poison qui devait le foudroyer, disait le billet de Chico.

Entre-temps, on lui avait apporté son déjeuner. Les moines qui le servaient avaient paru s'étonner de la disparition des restes du souper de la veille. Mais, comme le prisonnier avait refusé de toucher au déjeuner qu'ils apportaient, ils avaient dû penser que, pris d'une fringale subite, il avait préféré se contenter de ces restes et que, maintenant, il n'avait plus faim. Ils avaient donc laissé la table servie et s'étaient retirés, toujours sans ouvrir la bouche.

Certain maintenant de ne pas être empoisonné—pour le moment, du moins—il se mit à réfléchir.

A vrai dire, il s'étonnait un peu que Fausta et d'Espinosa n'eussent pas trouvé quelque supplice plus long, plus raffiné. Mais, somme toute, savait-il quel genre de poison lui serait administré? Savait-il si ce poison foudroyant ne le ferait pas souffrir, durant quelques minutes, plus que la plus cruelle des tortures? Puis, quoi? Il n'y avait pas à douter, il avait vu de ses propres yeux le Chico traverser furtivement le jardin et lui faire un geste amical. Donc, le billet était bien du nain, donc son avis devait être exact, donc il avait bien fait de le suivre.

Il fut interrompu dans ses réflexions par l'arrivée soudaine du grand inquisiteur.

«Enfin! songea Pardaillan, je vais savoir quelque chose.»

D'Espinosa avait son immuable visage calme, indifférent, pourrait-on dire. Dans son attitude aisée, correcte, pas l'ombre de défi, pas la moindre manifestation de satisfaction de son succès. On eût dit d'un gentilhomme venant faire une visite courtoise à un autre gentilhomme.

Dès que Pardaillan avait été emmené par ses hommes, d'Espinosa s'était rendu directement à la Tour de l'Or. C'est là, si on ne l'a pas oublié, que le cardinal Montalte et le duc de Ponte-Maggiore, réconciliés dans leur haine commune de Pardaillan, étaient soignés, sur l'ordre de d'Espinosa, par un moine médecin.

D'Espinosa avait décidé de les faire partir pour Rome et de se servir de leur influence réelle pour peser sur les décisions du conclave, à l'effet de faire élire un pape de son choix. Sans doute avait-il des moyens à lui d'imposer ses volontés, car, après une résistance sérieuse, le cardinal et le duc, vaincus, durent se résigner à obéir. Cependant, Ponte-Maggiore qui, n'étant pas prêtre, n'avait rien à espérer personnellement dans cette élection, s'était montré plus rebelle que Montalte qui, lui, prince de l'Eglise, était éligible et pouvait espérer succéder à son oncle Sixte-Quint.

D'Espinosa sentit que, pour vaincre définitivement la résistance de ces deux hommes que la jalousie torturait, il lui fallait leur prouver qu'ils pouvaient quitter Fausta sans avoir rien à redouter de Pardaillan. Il n'avait pas hésité un seul instant.

Très faibles encore, leurs blessures à peine cicatrisées, il les avait conduits au couvent San Pablo, les avait fait pénétrer dans la chambre de Pardaillan et le leur avait montré, profondément endormi, sous l'influence du narcotique puissant qui avait été versé dans son vin. Et il leur avait dit ce qu'il comptait en faire.

Et ils étaient partis, sûrs que, désormais, Pardaillan n'existait plus. Quant à Fausta, leur mission remplie, ils sauraient bien la retrouver et, en attendant, délivrés du cauchemar de Pardaillan, ils se surveillaient mutuellement très étroitement, repris par leur haine jalouse, l'un contre l'autre.

—Monsieur le chevalier, dit doucement d'Espinosa, comme s'il se fût excusé, vous me voyez désespéré de la violence que j'ai été contraint de vous faire.

—Monsieur le cardinal, répondit poliment Pardaillan, votre désespoir me touche à un point que je ne saurais dire.

—Convenez du moins, monsieur, que j'ai tout fait pour vous éviter cette fâcheuse extrémité.

—Je confesse volontiers que vous m'avez averti loyalement. Quoique, à vrai dire, je cherche vainement cette même loyauté dans la manière spéciale dont vous vous êtes emparé de ma personne.

—Ceci doit vous prouver, dit gravement d'Espinosa, et l'importance que j'attachais à m'assurer de votre personne et la haute estime que je professe pour votre force et votre vaillance.

—L'honneur n'est pas mince, j'en conviens, fit Pardaillan, avec son plus gracieux sourire. Il a du moins cet avantage de me rassurer pleinement sur l'avenir de mon pays. Jamais votre maître ne régnera chez nous. Il lui faut renoncer à ce rêve.

—Pourquoi cela, monsieur?

—Mais, sourit Pardaillan, avec son air ingénu, s'il faut mille Espagnols pour arrêter un Français, convenez que je peux être bien tranquille. Jamais S.M. Philippe d'Espagne n'aura assez de troupes pour s'emparer de la plus mince portion de la plus petite de nos provinces!

—Il vous plaît d'oublier, monsieur, que tous les Français ne valent pas M. de Pardaillan.

—Paroles précieuses, venant d'un homme tel que vous, répondit Pardaillan, en s'inclinant. Mais, prenez garde, monsieur, avec de telles paroles, vous allez m'inciter à pécher par orgueil!

—S'il en est ainsi, je suis prêtre, vous le savez, et ne vous refuserai pas l'absolution. Mais je suis venu ici m'assurer si vous ne manquez de rien et si, durant cette longue semaine de détention, on a bien eu pour vous tous les égards auxquels vous avez droit.

—Mille grâces, monsieur. Je suis on ne peut mieux traité. C'est à tel point que, lorsqu'il me faudra quitter ces lieux—car il faudra bien que je m'en aille—j'éprouverai un véritable déchirement. Mais, puisque vous êtes si bien disposé à mon égard, tirez-moi, je vous prie, de l'incertitude où je suis plongé par suite de vos paroles.

—Parlez, monsieur de Pardaillan.

—Eh bien, vous venez de dire que j'ai passé une longue semaine de détention. Quel jour sommes-nous donc?

—Samedi, monsieur, ne le savez-vous pas? fit d'Espinosa avec surprise.

—Pardonnez-moi d'insister, monsieur. Vous êtes bien sûr que c'est aujourd'hui samedi?

D'Espinosa le considéra une seconde avec une surprise grandissante et une inquiétude qu'il ne cherchait pas à dissimuler. Pour toute réponse, il porta à ses lèvres un petit sifflet d'argent et fit entendre une modulation. A cet appel, deux moines parurent aussitôt.

—Quel jour sommes-nous? demanda d'Espinosa.

—Samedi, monseigneur, répondirent les moines d'une même voix.

D'Espinosa fit un geste impérieux. Les deux moines sortirent sans ajouter un mot de plus.

—Vous voyez, dit alors d'Espinosa en se tournant vers Pardaillan qui songeait:

«Ainsi donc j'aurai dormi sans m'en douter deux jours et deux nuits. Bizarre! Où veut-il en venir et quel sort me réserve-t-il?»

Voyant qu'il se taisait, d'Espinosa reprit avec une sollicitude que trahissait l'attention soutenue avec laquelle il le dévisageait:

—Se peut-il que vous ayez été impressionné à ce point que vous avez perdu la notion du temps? Depuis combien de temps pensiez-vous être ici?

—Depuis trois jours seulement, dit Pardaillan en le fouillant de son clair regard.

—Seriez-vous malade? dit d'Espinosa qui paraissait très sincère.

Et remarquant alors le déjeuner encore intact:

—Dieu me pardonne! vous n'avez pas touché à votre repas. Ce menu ne vous convient-il pas? Les vins ne sont-ils pas de votre goût? Commandez ce qui vous plaira le mieux. Les révérends pères qui vous gardent ont l'ordre formel de contenter tous vos désirs, quels qu'ils soient...

—De grâce, monsieur, quittez tout souci à mon sujet.

Vous me voyez vraiment confus des soins et des prévenances dont vous m'accablez.

S'il y avait une ironie dans ces paroles, elle était si bien voilée que d'Espinosa ne la perçut pas.

—Je vois ce que c'est, dit-il d'un air paternel. Vous manquez d'exercice. Oui. Évidemment, un homme d'action comme vous s'accommode mal à ce régime sédentaire. Une promenade au grand air vous fera du bien. Vous serait-il agréable de faire, avec moi, un tour dans les jardins du couvent?

—Cela me sera d'autant plus agréable, monsieur, que le plaisir de la promenade se doublera de l'honneur de votre compagnie.

—Venez donc, en ce cas.

De nouveau d'Espinosa fit entendre un appel de son sifflet d'argent. De nouveau les deux moines reparurent et se tinrent immobiles.

—Monsieur le chevalier, dit d'Espinosa en écartant les moines d'un geste, je passe devant vous pour vous montrer le chemin.

—Faites, monsieur.

Et il passa devant les moines qui ne sourcillèrent pas. Seulement, dès que Pardaillan et d'Espinosa se furent engagés dans le couloir, les deux moines rejoignirent deux autres moines qui étaient restés dehors et tous les quatre ils se mirent à suivre silencieusement leur prisonnier, se maintenant toujours à quelques pas derrière lui, s'arrêtant quand il s'arrêtait, reprenant leur marche dès qu'il se remettait à marcher.

En sorte que Pardaillan, qui avait accepté cette promenade avec le vague espoir qu'une occasion inespérée se présenterait peut-être de fausser compagnie à son obligeant guide, dut s'avouer que ce serait une insigne folie de tenter quoi que ce soit dans ces conditions.

Et, quand bien même il serait parvenu à se défaire du grand inquisiteur, comment fût-il sorti de ce dédale de couloirs larges et clairs, étroits et obscurs, sans cesse sillonnés en tous sens par des groupes de religieux? Comment enfin eût-il pu franchir les hautes murailles qui ceinturaient cours et jardins de tous côtés?

Il estima que le mieux était de ne rien tenter pour le moment. Mais, tout en marchant posément à côté d'Espinosa, tout en paraissant écouter avec une attention souriante les explications qu'il lui donnait complaisamment sur les occupations variées des membres de la communauté, il se tenait sur ses gardes, prêt à saisir la moindre occasion propice qui se présenterait.

Pardaillan se disait que d'Espinosa n'était pas homme à lui faire faire une promenade dans les jardins, d'ailleurs admirables, uniquement par humanité. Il pensait, non sans raison, que le grand inquisiteur avait une idée bien arrêtée qu'il finirait par exprimer.

Mais d'Espinosa continuait à parler de choses indifférentes.

Toujours accompagné de Pardaillan, il franchit une dizaine de marches et s'engagea dans une large galerie.

Cette galerie s'étendait sur toute la longueur du corps de bâtiment où ils se trouvaient. Tout un côté était occupé par de minces colonnettes dans le style mauresque, reliées entre elles par un garde-fou qui était une merveille de mosaïque et de sculpture.

Cela constituait une longue suite de larges baies par où la lumière entrait à flots. Le côté opposé était percé, de distance en distance, de portes massives: cellules sans doute.

Sur le seuil de la galerie, une dizaine de moines, qui paraissaient les attendre, les entourèrent silencieusement. Pardaillan remarqua la manoeuvre. Il remarqua aussi que ces moines étaient taillés en athlètes.

«Bon! songea-t-il avec un mince sourire, nous approchons du dénouement. Mais diantre! il paraît que ce que M. d'Espinosa veut faire ne laisse pas que de l'inquiéter, puisqu'il me fait garder de près par ces dignes révérends qui me paraissent taillés pour porter la cuirasse plutôt que le froc!»

La galerie, comme l'avait remarqué Pardaillan, était sillonnée, en tous sens, par une infinité de moines qui paraissaient surtout garder les baies.

D'Espinosa s'arrêta devant la première porte qu'il rencontra.

—Monsieur le chevalier, dit-il d'une voix sans accent, je n'ai personnellement aucun sujet de haine contre vous. Me croyez-vous?

—Monsieur, dit froidement Pardaillan, puisque vous me faites l'honneur de me le dire, je ne saurais en douter.

D'Espinosa opina gravement de la tête et reprit:

—Mais je suis investi de fonctions redoutables, terribles, et, quand je suis dans l'exercice de ces fonctions, l'homme que je suis doit s'effacer, céder complètement la place au grand inquisiteur, c'est-à-dire à un être exceptionnel, inaccessible à tout sentiment de pitié, froidement implacable dans l'accomplissement des devoirs de sa charge. En ce moment c'est le grand inquisiteur qui vous parle.

—Eh! morbleu! monsieur, ce que vous avez à dire est donc si difficile! Que redoutez-vous! Je suis seul, sans armes, à votre merci. Grand inquisiteur ou non, videz votre sac un bon coup et n'en parlons plus.

—Vous avez insulté à la majesté royale. Vous êtes condamné. Vous devez mourir.

—A la bonne heure! Voilà qui est franc, net, catégorique. Que ne le disiez-vous tout de suite? Je suis condamné, je dois mourir. Reste à savoir comment vous comptez m'assassiner.

Avec la même impassibilité, d'Espinosa expliqua:

—Le châtiment doit être toujours proportionné au crime. Le crime que vous avez commis est le plus impardonnable des crimes. Donc le châtiment doit être terrible. Il faut aussi que le châtiment soit proportionné à la force morale et physique du coupable. Sur ce point, vous êtes une nature exceptionnelle. Vous ne vous étonnerez donc pas que le châtiment qui vous sera infligé soit exceptionnellement rigoureux. La mort n'est rien, en elle-même.

—C'est la manière de la donner. Ce qui revient à dire que vous avez inventé à mon intention quelque supplice sans nom.

Pardaillan disait ces mots avec ce calme glacial qui masquait ses émotions lorsqu'elles étaient, comme en ce moment, à leur paroxysme et qu'il méditait quelque coup de folie comme il en avait tenté quelques-uns dans sa vie si bien remplie. D'Espinosa, si observateur qu'il fût, devait s'y laisser prendre. Il ne vit que l'attitude, qu'il admira d'ailleurs en connaisseur, et ne soupçonna pas ce qu'elle cachait de menaçant pour lui. Il répondit donc, sans ironie aucune:

—J'ai, du premier coup d'oeil, reconnu votre haute intelligence. Je ne suis donc pas étonné de la facilité avec laquelle vous savez comprendre à demi-mot. Pourtant, en ce qui concerne le supplice dont vous parlez, je dois à la vérité de dire que j'ai été puissamment aidé par les conseils de Mme la princesse Fausta, laquelle, je ne sais pourquoi, vous veut la malemort.

—Oui, je le savais, gronda Pardaillan d'une voix blanche. J'espère bien avoir, avant de mourir, la joie de lui dire les deux mots que j'ai à lui dire. Mais vous, monsieur, savez-vous que vous êtes un dangereux reptile? Savez-vous que l'envie me démange furieusement de vous étrangler, pendant que je vous tiens?

Il avait abattu sa main sur l'épaule d'Espinosa, et d'une voix basse il lui jetait ces paroles menaçantes dans la figure.

Le grand inquisiteur ne sourcilla pas. Il ne fit pas un geste pour se soustraire à son étreinte. Ses yeux ne se baissèrent pas devant le regard ardent du chevalier, et sans rien perdre de son impassibilité, comme s'il n'eût pas été en cause:

—Je le sais, dit-il simplement. Mais vous n'en ferez rien. Vous devez bien penser que je ne suis pas homme à m'exposer à votre fureur sans avoir pris mes précautions.

Pardaillan jeta un coup d'oeil rapide autour de lui et il vit que le cercle des moines s'était resserré autour de lui. Il comprit qu'en effet il n'aurait pas le temps de mettre sa menace à exécution. Une fois encore il serait écrasé par le nombre. Il secoua furieusement la tête et, sans lâcher prise, appuyant plus lourdement sa main sur l'épaule de son ennemi:

—Je vous entends, dit-il d'une voix sifflante. Ceux-ci tomberont sur moi. Mais je puis en courir le risque. Et puis, qui sait si...

—Non, interrompit d'Espinosa sans rien perdre de son calme, ce que vous espérez ne se réalisera pas. Avant que vous ayez pu me frapper, vous serez saisi par les révérends pères.

—Savez-vous ce que vous gagnerez à la tentative désespérée que vous méditez? C'est que je serai contraint de vous faire enchaîner.

Par un effort surhumain, Pardaillan réussit à maîtriser la colère qui grondait en lui. Les moines qui l'entouraient n'avaient pas fait un geste. Les yeux fixés sur le grand inquisiteur, ils attendaient, immobiles et muets, qu'il leur donnât, d'un signe, l'ordre d'agir.

En un éclair de lucidité Pardaillan entrevit tout cela; il comprit les conséquences irréparables que son geste pourrait avoir et qu'il était à la merci de son redoutable adversaire. Les mains libres, il pouvait encore espérer. Couvert de chaînes, c'en était fait de lui.

Il lui fallait donc conserver à tout prix la liberté de ses mouvements, puisque cela seul lui permettrait de mettre à profit la chance si elle se présentait. Lentement, comme à regret, il desserra son étreinte et gronda:

—Soit, vous avez raison.

Comme s'il eût jugé l'incident définitivement clos, d'Espinosa se tourna vers la porte devant laquelle il s'était arrêté, et cette porte s'ouvrit à l'instant même.

A l'instant même aussi, les moines se reculèrent, agrandirent leur cercle, comme s'ils avaient compris que leur intervention devenait inutile. Mais, de loin comme de près, ils surveillaient attentivement les moindres gestes du grand inquisiteur, sans perdre de vue pour cela leur prisonnier.

La porte qui venait de s'ouvrir donnait accès sur une étroite cellule. Il n'y avait là aucun meuble et la petite pièce ne recevait le jour que par la porte qui venait de s'ouvrir.

Les murs de la cellule étaient blanchis à la chaux, le sol était recouvert de dalles blanches. Tout autour couraient de petites rigoles destinées à l'écoulement des eaux. Mais quelles eaux, puisqu'il n'y avait rien là-dedans?

Par-ci par-là, sur les murs, des taches brunâtres, suspectes. Sur les dalles, des petites flaques de même teinte et de même apparence. C'était froid et sinistre, sinistre surtout. Qu'était-ce donc que cette cellule? Un cachot? Une tombe? Quoi?...

Et cependant ce lieu qui suintait l'horreur était habité. Et voici ce que les yeux exorbités de Pardaillan virent:

Au milieu de la pièce, face à la porte qui venait de s'ouvrir toute grande, un homme—une loque humaine était solidement attaché sur une sorte de chaise de bois dont les pieds étaient rivés au sol par de solides crampons de fer.

Les jambes de l'homme étaient enchaînées aux pieds de la chaise; son buste était maintenu droit contre le dossier de bois par une infinité de cordes; la tête, maintenue par un carcan de fer, ne pouvait pas faire un mouvement; presque sous le menton, une épaisse traverse de bois, percée de deux trous, pressait la poitrine de l'homme et, dans ces deux trous, ses mains emprisonnées pendaient mollement.

A côté du patient, un moine robuste, le froc relevé jusqu'à la ceinture, les larges manches retroussées laissant à nu des biceps puissants, maniait, de ses pattes énormes, de minuscules et bizarres instruments qu'il examinait attentivement sans paraître se soucier le moins du monde de la victime qui, les traits contractés par l'horreur et l'angoisse, le regardait faire avec des yeux où luisait une épouvante qui confinait à la folie.

Le moine obéissait sans doute à des ordres préalablement donnés, car, sans jeter un coup d'oeil sur les spectateurs de cette scène fantastique, il se mit à l'oeuvre dès qu'il eut terminé l'inspection de ses instruments.

Il saisit le pouce du condamné dans une petite pince qu'il avait prise. Aussitôt, malgré les liens qui l'enserraient de toutes parts, l'homme eut une secousse terrible, à faire croire qu'il allait briser ses cordes; en même temps un hurlement long, lugubre, terrifiant, s'échappa de ses lèvres contractées.

Le moine, impassible, secoua son outil. Quelque chose de blanc et de rouge tomba sur les dalles, tandis que, du bout du doigt qu'il venait de lâcher, une petite pluie rouge tombait goutte à goutte sur le sol et l'ensanglantait: le moine venait d'arracher l'ongle. Posément, méthodiquement, avec une lenteur effroyable, le moine-bourreau saisit l'index comme il avait saisi le pouce. Le supplicié se tordit comme un ver, une expression de souffrance atroce s'étendit sur sa face convulsée; le même hurlement, qui n'avait plus rien d'humain, se fit entendre à nouveau, suivi de la même petite pluie sanglante, du même geste indifférent du bourreau jetant négligemment à terre l'ongle auquel adhéraient des lambeaux de chair.

Au troisième doigt, l'homme s'évanouit. Alors, le bourreau s'arrêta. Il prit, dans une trousse posée à terre, différents ingrédients, apportés pour ce cas prévu, et se mit, non pas à panser les plaies affreuses qu'il venait de faire, mais à rappeler l'homme à lui avec le même soin, la même froide impassibilité qu'il avait mis à le torturer.

Quand le malheureux, sous l'action des remèdes énergiques qui lui étaient administrés, reprit ses sens, le moine replaça soigneusement ses ingrédients à leur place, reprit ses outils et recommença son horrible besogne.

Pardaillan, livide, les ongles incrustés dans la paume des mains pour ne pas crier son horreur et son dégoût, Pardaillan, se demandant s'il n'était pas en proie à quelque hideux cauchemar, remué d'une pitié immense, sentant son coeur se soulever d'indignation, dut assister, impuissant, à cette scène atroce.

Lorsque le cinquième ongle tomba, les hurlements du patient s'étaient changés en râles étouffés, et le bourreau, toujours effroyablement insensible et méthodique, se disposait à passer à la deuxième main.

—Horrible! horrible! murmura le chevalier, malgré lui, sans savoir ce qu'il disait, peut-être.

Froidement, d'Espinosa formula:

—Ceci n'est rien!... Passons!

Et ils passèrent, en effet. Et Pardaillan s'éloigna en frémissant de la sombre porte qui venait de se refermer.

—Le crime de cet homme, disait d'Espinosa d'une voix paisible, n'est rien, comparé à celui que vous avez osé commettre.

Pardaillan comprit le sens déguisé de ces paroles, qui signifiaient évidemment que le supplice qui lui serait infligé à lui, Pardaillan, dépasserait ce qu'il venait de voir. Il se raidit pour combattre l'épouvante qui se glissait sournoisement en lui.

Il se rendait d'ailleurs parfaitement compte que cette épouvante provenait surtout de l'ébranlement nerveux qu'il venait d'éprouver, et il se disait, non sans angoisse, que, si d'Espinosa s'avisait de le faire assister coup sur coup à des spectacles de ce genre, cela amènerait chez lui une dépression morale qu'il n'était pas sûr de pouvoir surmonter.

Ils franchirent ainsi, silencieusement, quelques mètres, pendant lesquels Pardaillan s'efforça de maîtriser ses nerfs mis à une si rude épreuve.

Au bout d'une vingtaine de pas, deuxième porte: deuxième arrêt. Pardaillan frémit.

Comme la première, cette porte s'ouvrit d'elle-même. Comme la première, elle démasqua une cellule en tous points semblable à la précédente, occupée par un moine-bourreau et par un condamné. Celui-ci, comme le premier, était maintenu assis sur un siège de bois. Seulement, celui-ci avait les bras attachés en croix et le torse, nu, bien à découvert, ne supportait aucune entrave qui eût probablement gêné le tortionnaire. Comme le premier, ce moine-bourreau commença son effroyable besogne, dès que la porte se fut ouverte.

Muni d'un instrument à lame fine et acérée, il pratiqua une incision sur toute la largeur de la poitrine du patient et se mit en devoir de le dépouiller tout vif. Comme précédemment, des hurlements affreux se firent entendre, suivis de plaintes et de râles étouffés, au fur et à mesure que, l'horrible besogne s'avançant, le patient perdait de plus en plus ses forces.

Le bourreau, avec une adresse remarquable, avec une sorte de délicatesse épouvantable, tirait sur la peau, qui se détachait, la rabattait, fouillait de son scalpel les chairs pantelantes, mettait à nu les veines, les artères, les nerfs.

Et, de temps en temps, d'un geste sinistre dans son indifférence, il prenait une poignée de sel pilé et retendait doucement sur ces pauvres chairs sanglantes, et, alors, les hurlements redoublaient, perçaient le cerveau de Pardaillan comme des lames rougies à blanc.

Et, de cet amas sans nom, qui avait été une poitrine humaine, des filets de sang s'écoulaient lentement, tombaient sur îles dalles qui rougissaient, allaient se perdre dans les rigoles que nous avons signalées et dont Pardaillan, affolé, comprenait maintenant l'utilité.

—Passons, dit d'Espinosa sur le même ton bref et indifférent.

Et, comme il l'avait déjà fait, d'Espinosa répéta avec une insistance grosse de menaces sous-entendues:

—Le crime de cet homme n'est rien, comparé à celui que vous avez commis.

Et ils passèrent encore, comme disait le grand inquisiteur avec son sinistre laconisme. Seulement, cette deuxième porte ne se referma pas comme la première, en sorte que, Pardaillan, en s'éloignant d'un pas qu'il allongeait inconsciemment, délivré de l'horrifiante vision, continua d'être poursuivi par les plaintes sourdes, alternant avec les hurlements de douleur, qui s'échappaient de cette porte restée ouverte et emplissaient la galerie de leurs lugubres sons.

«Mordieu! s'écria-t-il avec fureur, vais-je être obligé de contempler longtemps d'aussi sauvages spectacles? Par Pilate! ce misérable a donc juré de me rendre fou!»

Or, voici que ce mot éclata dans sa tête comme un coup de tonnerre.

Une lueur aveuglante se fit dans son esprit et, comme si ce mot eût déchiré le voile qui obscurcissait sa mémoire, tout à coup, il se rappela les paroles échangées entre Fausta et d'Espinosa lors de son algarade avec Bussi-Leclerc, et il crut comprendre le sens mystérieux de l'adieu de Fausta: «Tu me reverras peut-être, mais tu ne me reconnaîtras pas.» Et il clama dans sa pensée:

«Oh! ces deux misérables ont-ils donc réellement prémédité de me faire sombrer dans la folie! Et c'est Fausta qui a inventé cela! Eh! je me souviens maintenant, c'est moi-même qui, en raillant, lui ai conseillé de me frapper dans mon intelligence. La diabolique créature m'a pris au mot... Je croyais la connaître et je suis forcé de m'avouer que je ne l'eusse jamais supposée capable d'une telle scélératesse!»

Ayant deviné, ou ayant cru deviner à quoi tendait l'épouvantable spectacle que lui présentait d'Espinosa, il souffla bruyamment, comme quelqu'un qui se trouve déchargé du lourd fardeau qui l'oppressait, cuirassa son coeur pour le rendre momentanément insensible, commanda à ses nerfs de se maîtriser et, très calme en apparence, il suivit son sinistre guide, résolu à tout voir et tout entendre.

A la troisième porte, troisième arrêt. Là, c'était un malheureux qu'on tenaillait avec des fers rougis à blanc. Et le moine tortionnaire, avec une insensibilité égale à celle des deux autres, se penchait sur un récipient placé sur un réchaud, y puisait une cuillerée d'un liquide blanchâtre vaguement mousseux et vidait lentement la cuiller dans le trou béant que les tenailles venaient de faire dans la chair. Ce qu'il versait ainsi sur les plaies, c'était un mélange d'huile bouillante, de plomb et d'étain fondus. Et le malheureux qui subissait cet effroyable supplice, effrayant à voir, poussait des hurlements qui n'avaient plus rien d'humain, et, d'une voix de dément—peut-être devenu subitement fou—rugissait: «Encore!... Encore!...»

Et ses clameurs se mêlaient aux plaintes de l'écorché vivant que le moine-bourreau continuait de travailler.

Sous l'oeil froid et investigateur de d'Espinosa, Pardaillan se raidissait pour ne rien laisser paraître de ses impressions. Et, aux yeux de d'Espinosa, il pouvait passer pour très calme, parfaitement maître de lui. Mais, pour quelqu'un qui l'eût bien connu, la fixité étrange du regard, la teinte terreuse répandue sur ses joues, une imperceptible crispation des lèvres, très pâles ou trop rouges, parce qu'il venait de les mordre, eussent été autant d'indices visibles de l'émotion qui l'étreignait et de l'effort surhumain qu'il faisait pour la surmonter.

Une fois encore, d'Espinosa prononça son glacial: «Passons!» Une fois encore il ajouta que le crime du misérable qui râlait et hurlait tour à tour n'était rien, comparé au crime de Pardaillan.

Et l'affolante, l'hallucinante promenade se poursuivit à travers l'interminable galerie pleine maintenant des rugissements, des plaintes, des sanglots, des supplications, des menaces et des blasphèmes des malheureux que le délire sanguinaire de l'inquisiteur soumettait à des supplices que nous avons peine à concevoir aujourd'hui.

Après l'homme tenaillé vivant, ce fut l'homme à qui l'on brisa les membres à coups de masse de fer, puis celui à qui l'on creva les yeux, et celui à qui l'on arracha la langue, en passant par le supplice du chevalet, celui de l'eau, sans compter celui à qui l'on enferma les mains dans des peaux humides contenant du sel, qu'on faisait sécher en les exposant à la flamme d'un réchaud.

La porte d'une de ces cellules ne s'ouvrit pas. Un moine poussa un guichet et Pardaillan vit une demi-douzaine de chats qu'on avait rendus hydrophobes en les privant de boisson, se ruer sur un homme entièrement nu et le mettre en pièces à coups de leurs griffes acérées.

Tout ce que l'imagination la plus déréglée peut concevoir de supplices infâmes, de raffinements de torture inouïs, passa là, sous ses yeux, et, de toutes ces portes demeurées ouvertes, jaillissaient des gémissements qui eussent attendri un tigre.

Et, à chaque porte, d'Espinosa répétait son immuable: «Passons!» toujours suivi de la comparaison du crime du malheureux qui agonisait et qui n'était toujours rien, comparé au crime de Pardaillan.

Enfin, la fin de la fantastique galerie arriva. Pardaillan se crut délivré de l'effrayant cauchemar qu'il vivait depuis une heure. Malgré ses effort, malgré son stoïcisme, il sentait sa raison chanceler. Et la pitié qu'il ressentait pour ces malheureuses victimes, dont il ignorait le crime, était telle qu'il oubliait que cette effrayante série de supplices sans nom qu'on faisait défiler sous ses yeux n'avait qu'un but: lui rappeler que tout ce qu'il voyait là d'horrible et d'affreux n'était rien, comparé à ce qui l'attendait, lui.




XV

LE REPAS DE TANTALE

A l'extrémité de l'horrible galerie, il y avait un escalier de quelques marches, et, sur la droite, un mur, très haut, continuait cette galerie. L'escalier aboutissait à un jardinet. Le mur séparait ce jardinet du grand jardin.

En se retrouvant au grand air, sous la chaleur vivifiante de l'éclatant soleil, Pardaillan respira à pleins poumons. Il lui semblait sortir d'un lieu privé d'air et de lumière. Et, en faisant peser sur d'Espinosa, toujours impassible à son côté, un regard lourd de menaces, il pensa:

«Je ne sais ce que machine contre moi ce prêtre scélérat, mais, mordieu! il était temps que l'infernal supplice qu'il vient de m'infliger prît fin.»

Pour reposer ses yeux, encore remplis de la vision d'horreur, il voulut les poser sur les fleurs qui embaumaient l'air qu'il respirait avec délices. Alors, il tressaillit et murmura:

«Ah! quel diable de jardin est-ce là!»

Ce qui motivait cette exclamation, c'était la disposition spéciale du jardinet. Voici:

De l'escalier, par où il venait de descendre, jusqu'à un corps de bâtiment composé d'un rez-de-chaussée seulement, et en mauvais état, ce jardinet pouvait avoir, en largeur, de dix à douze mètres environ.

Dans le sens de la longueur, en partant du mur, qui prolongeait la galerie et le séparait du grand jardin, jusqu'à un autre corps de bâtiment composé aussi d'un seul rez-de-chaussée, il mesurait environ une trentaine de mètres. De sorte que ce jardinet se trouvait enfermé entre trois bâtisses (en y comprenant le bâtiment plus important où se trouvait la galerie) et une haute muraille.

Mais ce n'était pas là ce qui étonnait Pardaillan. Ce qui l'étonnait, c'est que ce jardinet était coupé, au milieu et dans toute sa longueur, par un parapet surmonté d'une haute grille dont les barreaux étaient très forts et très rapprochés.

En outre, d'autres barreaux, aussi forts et aussi rapprochés, partaient du toit d'un de ces corps de bâtiment, et venaient s'encastrer sur la grille verticale. De sorte que cela constituait une cage monstrueuse.

Des plantes grimpantes, s'enlaçant aux barreaux, montaient jusqu'au faîte de cette étrange cage, y formaient un dôme de verdure et masquaient en partie ce qui s'y passait.

Conduisant Pardaillan, toujours surveillé de près par son escorte de moines-geôliers, d'Espinosa tourna à gauche, se dirigeant tout droit vers le bâtiment qui occupait la largeur du jardinet.

Or, chose étrange, et qui glaça Pardaillan, dès que le bruit de leurs pas se fit entendre sur le gravier de l'allée, il perçut comme une galopade furieuse de l'autre côté du rideau de verdure qui masquait la cage. Puis une rumeur, comme une bousculade, un bruit de branches froissées, des faces humaines hâves, décharnées, des yeux luisants ou mornes, se montrèrent de-ci de-là entre les barreaux, et une plainte déchirante, monotone, s'éleva soudain:

«Faim!... Faim!... Manger!... Manger!...»

Et, presque aussitôt, une voix rude cria:

—Attendez, chiens, je vais vous faire retourner à la niche!

Puis le claquement sec d'un fouet, suivi du bruit flou d'une lanière cinglant un corps, suivi à son tour d'un hurlement de douleur. Ensuite, une fuite éperdue et la même voix rude accompagnant chaque coup de fouet de ce cri, toujours le même:

«A la niche! A la niche!»

Voilà ce qu'entrevit Pardaillan en une vision rapide comme un éclair. Et, en jetant un coup d'oeil angoissé sur la cage fantastique, il songea:

«Quelle abominable surprise me réserve encore ce maître-bourreau?

D'Espinosa s'arrêta devant le corps de bâtiment. Un moine se détacha du groupe, vint ouvrir les cadenas qui maintenaient extérieurement un fort volet de bois. Le volet ouvert tout grand démasqua une ouverture garnie d'épais barreaux croisés.

Cette ouverture donnait sur une sorte de fosse. Sur le sol fangeux de cette fosse, au milieu d'immondices innommables, à moitié nu, un homme était accroupi.

Aveuglé par le flot de lumière succédant sans transition à l'obscurité profonde dans laquelle il était plongé, il demeura un instant immobile, les yeux clignotants. Puis il se dressa brusquement, déchira l'air d'un hurlement lugubre et bondit sur les barreaux, cherchant à agripper ceux qui le regardaient du dehors.

Voyant qu'il ne pouvait y parvenir, il se mit à mordre les barreaux de fer, sans arrêter ses hurlements. Alors, du plafond de la fosse, une trombe d'eau s'abattit sur le forcené. Il lâcha les barreaux, se rejeta dans sa fosse et se mit à courir dans tous les sens, cherchant à se soustraire à l'avalanche liquide qui le poursuivait partout.

Bientôt, les hurlements se changèrent en plaintes confuses, puis le malheureux suffoqua et s'abattit pantelant au milieu de sa fosse, pendant que l'eau tombait, implacablement et à torrents, sur lui.

Brusquement, l'abominable pluie cessa. Alors, une porte s'ouvrit; un moine, armé d'une discipline, entra et attendit patiemment que l'homme, à moitié suffoqué, reprît ses sens.

Lorsque le malheureux ouvrit les yeux, iî aperçut le moine qui l'observait. Sans doute savait-il ce qui l'attendait, car, avant même que le moine eût fait un geste, il se redressa d'un bond, et se mit à tourner autour de la fosse, sans s'arrêter de hurler. Froidement, sans hâte, en relevant d'une main sa robe qui eût pu traîner dans la boue, le moine se mit aussi en marche. Seulement, à chaque pas qu'il faisait, il levait la discipline et la laissait tomber à toute volée sur les épaules de l'homme qui bondissait à tort et à travers, mais ne cherchait pas à entrer en lutte avec le terrible moine.

On eût dit d'un dompteur fouaillant un fauve grondant, menaçant, mais n'ayant pas le courage de se jeter, gueule et griffes ouvertes, sur son bourreau.

Très rapidement, la victime, épuisée déjà par les jets d'eau reçus, tomba de nouveau sur le sol. Implacablement, le moine continua de la fustiger jusqu'à ce qu'il vît qu'elle était évanouie. Alors, il attacha sa discipline à sa ceinture, retroussa sa robe et, sans s'inquiéter de l'homme, il sortit posément, comme il était entré.

Tandis que le moine, qui avait déjà ouvert le volet, s'occupait à le refermer, d'Espinosa expliquait avec une froide indifférence:

—Ceci est un supplice plus terrible peut-être que tous ceux que vous venez de voir. L'homme que nous quittons, de son vivant, était duc et grand d'Espagne. Le crime qu'il a commis méritait un châtiment spécial. L'homme a été discrètement enlevé et conduit ici... comme vous. On lui a fait boire d'une certaine potion préparée par un révérend père de ce couvent. Ce breuvage agit sur le cerveau qu'il engourdit. Au bout d'un certain temps, celui qui a eu le malheur d'en avaler une dose suffisante sent son intelligence s'obscurcir. Alors, nous soumettons le condamné à un régime spécial.

—Tout d'abord, on l'enferme dans un cachot que je n'ai pu vous faire voir, attendu qu'il n'y en a aucun d'occupé en ce moment. Au bout de quelques jours, le condamné est à peu près fou. Quelques-uns sortent de là complètement fous et inoffensifs. D'autres, au contraire, ont parfois encore des éclairs de lucidité et sont dangereux. Alors, nous les mettons dans le cachot que vous venez de voir et, quand ils ont subi durant quelques semaines le traitement de ce pauvre duc, c'est fini. Ils sont irrémédiablement fous. Alors, ils ne connaissent plus que leur gardien, dont ils ont une peur incroyable, et nous pouvons, sans crainte, adoucir un peu leur sort en les laissant vivre en commun et au grand air, dans la cage que vous voyez.

Tout en donnant ces explications de cet air effroyablement calme, qui lui était habituel, d'Espinosa conduisait Pardaillan, secoué d'indignation, Pardaillan qui se raidissait pour montrer un visage froid et intrépide, vers la cage de fer.

Les moines firent une trouée dans le feuillage et Pardaillan put voir. Il y avait là une vingtaine de malheureux à peine couverts de loques ignobles, maigres comme des squelettes, pâles, avec des barbes et des chevelures embroussaillées. Les uns se tenaient accroupis à terre, en plein soleil. D'autres tournaient et retournaient comme des fauves en cage. Les uns riaient, d'autres pleuraient. Presque tous s'isolaient.

Dès qu'ils virent les visiteurs, tous, sans exception, se ruèrent sur les barreaux. Non point menaçants, comme le duc, mais suppliants, les mains jointes, et, de leurs pauvres lèvres crispées, tombaient ces mots terribles que Pardaillan avait entendus: «Faim! Manger!» Un des moines prit dans un coin un panier préparé d'avance, et en vida le contenu à travers les barreaux.

Et, Pardaillan, le coeur soulevé de dégoût et d'horreur, vit que ce que l'exécrable moine venait de vider ainsi était tout simplement un panier d'ordures. Et, le plus horrible, c'est que les malheureux fous, qu'on laissait lentement mourir de faim, se jetèrent à corps perdu sur ces immondes ordures, se les disputèrent en grondant et que chacun, dès qu'il avait pu happer un morceau de n'importe quoi, s'enfuyait avec sa proie, de peur qu'on ne vînt la lui arracher.

«Horrible! répéta encore une fois Pardaillan, qui eût voulu s'enfuir et ne pouvait détacher ses yeux de cet écoeurant spectacle.

—Tous les hommes que vous voyez ici étaient jeunes, beaux, riches, braves et intelligents. Tous, ils étaient de la plus haute noblesse. Voyez ce qu'en ont fait le breuvage inventé par un de nos pères et le régime auquel on les a soumis. Que dites-vous de ce supplice-là, chevalier?

Fixant d'Espinosa, avec cet air d'ironie et d'insouciance qui masquait sa physionomie, Pardaillan lui lança, sur un ton détaché qui émerveilla le grand inquisiteur:

—Me direz-vous, monsieur, si toutefois je ne suis pas curieux, à quoi riment ces écoeurantes exhibitions?

Quelque chose comme un pâle sourire vint effleurer les lèvres d'Espinosa.

—J'ai voulu, fit-il doucement, que vous fussiez bien pénétré de cette pensée qu'irrémissiblement condamné, tout ce que vous venez de voir n'est rien auprès de ce qui vous attend. J'ai fait pour vous ce que je n'aurais fait pour nul autre. C'est une marque d'estime que je devais à votre caractère intrépide, que j'admire plus que quiconque, croyez-le bien.

—Fort bien, monsieur. Je me tiens pour dûment averti. Et, maintenant, faites-moi reconduire dans mon cachot... ou ailleurs... A moins que vous n'en ayez pas fini avec les spectacles du genre de ceux que vous venez de me montrer.

—C'est tout... pour le moment, fit d'Espinosa impassible.

Et, se tournant vers les moines:

—Puisqu'il le désire, reconduisez M. le chevalier de Pardaillan à sa chambre. Et n'oubliez pas que j'entends qu'il soit traité avec tous les égards qui lui sont dus.

Et, revenant à Pardaillan, il ajouta avec un air de grande sollicitude:

—Allez donc, monsieur de Pardaillan, et surtout mangez. Mangez et buvez... Ne faites pas comme ce matin, où vous n'avez rien pris. La diète est mauvaise dans votre situation. Si ce qu'on vous sert n'est pas de votre goût, commandez vous-même ce que vous désirez. Rien ne vous sera refusé. Mais, pour Dieu, mangez!

—Monsieur, dit poliment Pardaillan, sans rien montrer de l'étonnement que lui causait cette affectueuse insistance, je ferai de mon mieux. Mais j'ai un estomac fort capricieux. C'est lui qui commande, et je suis bien obligé de lui obéir.

—Espérons, dit gravement d'Espinosa, que votre estomac se montrera mieux disposé que ce matin.

—Je n'ose trop y compter, dit Pardaillan en s'éloignant au milieu de son escorte de moines-geôliers.

Lorsqu'il se retrouva quelques instants plus tard dans sa chambre, Pardaillan se mit à marcher de long en large avec agitation.

«Pouah! songeait-il, la venimeuse bête! Comment ai-je pu résister à la tentation de l'étrangler de mes mains?

Et, avec un sourire qui eût donné le frisson au grand inquisiteur, s'il l'avait vu:

«Bah! il l'a bien dit: il était gardé de près. Je n'aurais pas eu le temps de l'atteindre. Et j'y aurais gagné de me voir enchaîner. Mes mains restent libres. Qui sait si une occasion ne se présentera pas? Alors...

Et son sourire se fit plus aigu.

Las de s'agiter, il se jeta dans le fauteuil et se mit à réfléchir profondément, repassant dans son esprit les scènes qui venaient de se dérouler, jusque dans leurs plus petits détails, évoquant les moindres gestes, les coups d'oeil les plus furtifs, se rappelant les paroles les plus insignifiantes en apparence, et s'efforçant de tirer la vérité de ses observations et de ses déductions.

Deux moines lui apportèrent son dîner. Avec des yeux luisants de convoitise, ils étalèrent amoureusement les provisions sur la table, alignèrent respectueusement les flacons aux formes diverses, et, au lieu de se retirer, comme ils faisaient d'habitude, ils restèrent en contemplation devant la table, semblant attendre que le chevalier fît honneur à ce repas soigné. Voyant qu'il ne se décidait pas, un des deux moines demanda:

—Monsieur le chevalier ne veut donc pas manger?

Surmontant la répulsion que lui inspiraient ses deux gardiens, Pardaillan répondit doucement:

—Tout à l'heure, peut-être... Pour le moment, je n'ai pas faim.

Les deux moines échangèrent un furtif coup d'oeil que Pardaillan surprit au passage.

—Monsieur le chevalier désire-t-il qu'on lui fasse autre chose? insista le moine.

—Non, mon révérend, je ne désire rien qu'une chose...

—Laquelle? fit le moine avec empressement.

—Que vous me laissiez seul, dit froidement Pardaillan.

Les deux moines échangèrent encore le même coup d'oeil furtif que Pardaillan surprit encore, puis ils contemplèrent une dernière fois les mets appétissants dont la table était chargée, et sortirent enfin en étouffant un gros soupir.

Dès qu'ils furent dehors, Pardaillan s'assura d'un coup d'oeil que le judas de la porte était bien fermé. Il s'approcha alors de la table et contempla les plats, nombreux et variés, qui la garnissaient. Il en prit quelques-uns au hasard et se mit à les sentir avec une attention soutenue.

«Je ne sens rien d'anormal, se dit-il en posant les plats à leur place. En revanche, mordieu! je sens que j'étrangle de faim et de soif!...

Il prit un flacon.

«Hermétiquement bouché! dit-il. Mais qu'est-ce que cela prouve!»

Il le déboucha et le flaira comme il avait flairé les mets.

«Rien! je ne sens rien!»

Et lentement, à regret, il reposa le flacon sur la table.

«Ne rien boire, ne rien manger, durant trois jours, a dit le billet du Chico. Poison foudroyant... Mort-diable! je puis bien patienter.

Il tourna le dos à la table pour s'arracher à la tentation et s'en fut vers le coffre où il avait enfermé le reste de ses provisions de la veille. Il fit une piteuse grimace et grommela:

—C'est maigre!

Résolument, il prit une tranche de pâté et la porta à sa bouche. Mais il n'acheva pas le geste.

—Qui me dit, songea-t-il, qu'on n'a pas pénétré ici pendant la promenade que m'a fait faire cet inquisiteur que la foudre écrase!... Qui me dit que ces mets, inoffensifs hier soir, ne sont pas mortels maintenant?

Il replaça la tranche où il l'avait prise et referma le coffre. Il traîna le fauteuil devant la fenêtre et s'assit, le dos tourné à la table tentatrice. En même temps, pour se donner la force de résister, il murmura:

«Je n'ai plus guère que deux jours et demi à patienter. Que diable! deux jours sont bientôt passés!

Et, par un puissant effort de volonté, il réussit à se soustraire à cette obsession et se mit à repasser tout ce que lui avait dit d'Espinosa.

Des bribes de phrases lui revenaient plus particulièrement: «On lui fait boire une potion... Ce breuvage agit sur le cerveau qu'il engourdit... Il sent son intelligence s'obscurcir... Toutefois, ce n'est pas encore la folie.»

Et un détail, que nous avons omis de signaler, lui revenait obstinément à la mémoire: au premier repas qu'il avait fait dans cette chambre, à ce même repas où il avait absorbé un narcotique qui devait le tenir endormi plusieurs jours, il avait tout de suite remarqué sur la table une bouteille de vieux vin de Saumur, pour lequel il avait un faible, et l'avait mise de côté, la réservant pour la bonne bouche. Or, à la fin de son repas, lorsqu'il voulut attaquer la bonne bouteille, il s'était senti pris d'un subit malaise. C'était le narcotique qui faisait son effet.

Cela avait été très passager. Mais il n'en fallait pas plus pour éveiller ses soupçons. Avant de vider le verre qu'il venait de remplir, il le porta à ses narines et le flaira longuement.

Cet examen ne lui ayant pas paru suffisant, il trempa son doigt dans le verre, laissa tomber quelques gouttes du liquide léger et mousseux sur sa langue et se mit à le déguster avec tout le soin d'un parfait connaisseur qu'il était. Le résultat de cette dégustation avait été qu'il avait déposé le verre sur la table, sans y toucher davantage. Son repas était achevé. Il n'avait plus ni faim ni soif.

Tout à coup, une inspiration soudaine lui était venue. Il s'était levé et était allé vider le verre et tout le contenu de la bouteille de ce Saumur, qui lui paressait suspect, dans le bassin de cuivre qui contenait encore l'eau sale rougie de son sang, qu'il y avait laissée après s'être convenablement débarbouillé. Puis, il était revenu s'asseoir à table, reposant la bouteille et le verre à leur place. Quelques instants plus tard, la tête lourde, pris d'un sommeil irrésistible, il s'était endormi aussitôt.

Pourquoi avait-il agi ainsi? Il n'aurait su le dire. Pourquoi ce détail qu'il avait presque oublié lui revenait-il maintenant obstinément à la mémoire? Pourquoi rapprochait-il cet incident des paroles prononcées par d'Espinosa? Pourquoi le dialogue de Fausta et du grand inquisiteur, parlant de sa folie, ce dialogue qui lui était tout à coup revenu à la mémoire, dans ce qu'il appelait déjà la «galerie des supplices», pourquoi ce dialogue lui revenait-il de nouveau à la mémoire?

Quelles conclusions tirait-il de l'incident de la bouteille de vin de Saumur vidée dans une cuvette d'eau sale, des paroles d'Espinosa, des paroles de Fausta, de la vision de la cage des fous? C'est ce que nous ne saurions dire. Mais toujours est-il que, peu à peu il s'assoupit dans son fauteuil et que, dans son sommeil agité, il avait aux lèvres un sourire narquois, et, de temps en temps, il bredouillait des mots sans suite, parmi lesquels revenait fréquemment celui-ci: FOLIE.

Le soir venu, les moines, consternés de voir qu'il n'avait pas touché au dîner, non plus qu'au déjeuner, lui servirent un souper plus soigné encore que les précédents repas. Malgré leur insistance, Pardaillan refusa de manger.

Les moines durent se retirer sans être parvenus à le décider et, dès qu'il se vit seul, il se hâta de se mettre au lit pour se soustraire à la tentation de la table étincelante. Et il faut convenir qu'il lui fallut une force de volonté peu commune, car la faim se faisait cruellement sentir. Peut-être l'eût-il moins sentie s'il avait pu détacher complètement son esprit de cette pensée.

Mais les moines revenaient obstinément avec leur table chargée de mets appétissants. Et, sous prétexte que, peut-être plus tard, il voudrait faire honneur à ce repas, ils laissaient devant lui cette table et tout ce qu'elle supportait de bonnes choses. Or, si Pardaillan réussissait, à force de volonté, à chasser la faim, un regard tombant par hasard sur la table suffisait à réveiller son estomac qui se mettait aussitôt à hurler famine.

Le lendemain, le même supplice se renouvela, avec aggravation de repas augmentés. En effet, les moines, impitoyables, lui servirent un petit et un grand déjeuner, un dîner, une collation et un souper.

Cinq fois dans la même journée, il eut à résister à l'abominable tentation d'une table qui se faisait de plus en plus recherchée, de plus en plus abondante et délicate, de plus en plus chargée des crus les plus rares et les plus renommés.

Le troisième jour, Pardaillan, la gorge sèche, la tête en feu, sentant ses jambes se dérober sous lui, se disait pour se donner du courage:

«Plus que ce jour à passer. Par Pilate! il se passera comme les deux autres! Et après?... Bah! nous verrons bien. Arrive qu'arrive.

Il cherchait toujours un moyen de s'évader. Il ne trouvait rien. Et maintenant, peut-être par suite de la faiblesse qu'il éprouvait et qui le privait d'une partie de ses moyens, maintenant il en arrivait à compter sur le Chico, à espérer que, peut-être, il réussirait à le tirer de là, et il passait la plus grande partie de son temps à guetter par la fenêtre, espérant toujours apercevoir la fine silhouette du petit homme, espérant recevoir un nouveau billet de lui. Mais le Chico ne se montra pas, ne donna pas signe de vie.

Ce jour-là, ses deux gardiens se montrèrent particulièrement affectés de son obstination à refuser toute nourriture. Jusqu'au jour de la visite de d'Espinosa, ces deux moines avaient gardé un silence si scrupuleux qu'il eût pu les croire muets.

A dater de la visite de leur chef suprême, ils se montrèrent aussi bavards qu'ils avaient été muets jusque-là. Et, comme leur grande préoccupation était de voir que le prisonnier confié à leurs soins ne voulait rien prendre, les dignes révérends n'ouvraient la bouche que pour parler mangeaille et beuverie.

L'un recommandait particulièrement tel plat, dont il donnait la recette, l'autre prônait tel entremets sucré, délicieux, disait-il, à s'en lécher les doigts; l'un sommait le chevalier de goûter au mets qu'il vantait, l'autre l'adjurait de n'en rien faire, jurant par la Vierge et par tous les saints que goûter à cette pitance c'était s'exposer bénévolement à un empoisonnement certain.

Ces disputes, devant un homme qui se laissait lentement mourir de faim, avaient quelque chose de hideux et grotesque à la fois.

Pardaillan aurait pu imposer silence aux deux enragés bavards et les prier de le laisser tranquille. Ils eussent obéi. Mais Pardaillan était persuadé que les deux moines jouaient une abominable comédie, pour l'amener à absorber le liquide ou l'aliment qui contenait le poison destiné à le foudroyer.

Il était persuadé que, s'il avait voulu les chasser, les moines n'eussent tenu aucun compte de ses ordres et se fussent obstinés à le harceler de plus belle. Dans ces conditions, il n'y avait qu'à se résigner.

Or, Pardaillan se trompait. Les deux moines ne jouaient nullement la comédie. Ils étaient bien sincères. C'était deux pauvres diables de moines, d'esprit plutôt borné, qui ne devaient la mission de confiance dont ils étaient chargés qu'à leur force herculéenne.

On leur avait confié la garde de Pardaillan, on leur avait ordonné d'accéder à tous ses désirs, et, hormis de lui ouvrir la porte et de le laisser aller, d'obéir à ses ordres.

On leur avait surtout recommandé de faire tous leurs efforts pour l'amener à prendre un peu de nourriture. Ils s'acquittaient très consciencieusement de leur tâche et n'en cherchaient pas plus long.

Comme on les savait quelque peu gourmands et ne détestant nullement de vider une bonne bouteille, on leur avait défendu, sous menace des châtiments les plus exemplaires, d'accepter quoi que ce fût de leur prisonnier, fût-ce une simple goutte d'eau.

Enfin—et ceci montre que d'Espinosa ne laissait rien au hasard et savait habilement utiliser les passions de ceux qu'il employait—on leur avait dit que, s'ils amenaient leur prisonnier à goûter à un seul des innombrables plats dont la table était garnie, à avaler, ne fût-ce qu'une gorgée de vin ou d'eau, les restes de la magnifique table leur reviendraient intégralement et qu'ils pourraient boire et manger tout leur soûl et se griser à en rouler par terre, ayant d'avance absolution pleine et entière.

Pardaillan ignorait tout cela, et pour cause. Cependant, à différentes reprises, et pour avoir le coeur net il avait placé devant les moines un des plats pris au hasard, il avait lui-même rempli à ras bord un verre d'un vin généreux et:

—Tenez, mon révérend, avait-il dit, vous seriez heureux de me voir manger, dites-vous... Eh bien, goûtez une bouchée seulement de ce plat, et je vous jure que j'en mangerai après vous; goûtez une seule gorgée de ce vin au fumet délicat et je vous promets de vider la bouteille ensuite.

—Impossible de vous satisfaire, disait d'un air navré un des moines.

—Pourquoi? demandait Pardaillan.

—Hélas! mon frère, on nous a formellement interdit d'accepter rien de vous.

—Sous peine de la discipline, ajoutait l'autre.

—La discipline et autres châtiments corporels, et l'in pace, et la diète forcée et...

—N'en parlons plus, interrompait Pardaillan.

Et, en lui-même, il ajoutait:

«Pardieu! ils n'auraient garde d'y goûter: les sacripants savent que ces mets sont empoisonnés.»

Dans ce troisième jour, frère Bautista et frère Zacarias (pourquoi ne ferions-nous pas connaître les noms des deux moines gardiens?) se montrèrent plus affectés que jamais, affectés et furieux; navrés, parce qu'ils enrageaient de voir tant de si succulentes choses; furieux, parce qu'ils n'étaient pas éloignés de croire que leur prisonnier s'obstinait ainsi uniquement pour leur faire pièce. Or, voici qu'à l'heure du dîner les deux moines se présentèrent devant Pardaillan comme d'habitude. Seulement, au lieu de dresser le couvert dans la chambre, frère Bautista, qui paraissait radieux ainsi que son digne acolyte Zacarias, annonça d'une superbe voix de basse:

—Si monsieur le chevalier veut bien passer au réfectoire, nous aurons l'honneur de lui servir le dîner.

Pardaillan fut ébahi de cette annoncé: Que signifiait cette fantaisie et quelle surprise douloureuse ou quel piège dissimulait-elle?

A voir les mines béates et radieuses de ses deux gardiens, à leurs sourires entendus, aux coups d'oeil malicieux qu'ils échangeaient, il crut comprendre qu'il se tramait quelque chose de louche contre lui. Il répondit donc sèchement:

«Mon révérend, je vous ai dit une fois pour toutes que je ne voulais point manger. Vous n'aurez donc pas l'honneur de me servir le dîner, attendu que je suis résolu à ne point bouger d'ici.

Ayant dit, il se jeta dans son fauteuil et leur tourna le dos.

Les deux moines se regardèrent consternés.

Cependant, frère Bautista, qui était le plus inconscient des deux, partant le plus disposé à se mettre en avant, fit une tentative désespérée, et, sur un ton qui n'admettait pas de réplique:

—Il faut venir cependant, trancha-t-il.

Pardaillan, frappé de ce ton, presque menaçant, se redressa aussitôt, et, avec un sourire narquois, il goguenarda:

—Il faut?... Pourquoi?

—C'est l'ordre, dit plus doucement frère Zacarias.

—Et si je refuse d'obéir à l'ordre? railla Pardaillan.

—Nous serons forcés de vous porter.

Pardaillan fit rapidement deux pas en avant. Il n'avait rien pris depuis bientôt trois jours, mais il sentait bien qu'il était encore de force à mettre facilement à la raison les deux insolents frocards. Il allait donc projeter ses deux poings en avant lorsqu'une réflexion subite arrêta le geste ébauché.