«Niais que je suis, songea-t-il. Qui sait si je ne trouverai pas l'occasion cherchée de fausser compagnie à tous ces moines, que l'enfer engloutisse!»
Le résultat de cette réflexion fût qu'au lieu de frapper comme il en avait eu l'intention il répondit paisiblement, avec son plus gracieux sourire:
—Soit! j'irai donc de plein gré, à seule fin de vous éviter la peine de me porter.
Les deux moines eurent une grimace de satisfaction.
—A la bonne heure, mon gentilhomme, fit joyeusement frère Bautista, vous voilà raisonnable. Et, par saint Baptiste, mon vénéré patron, vous verrez que vous ne regretterez pas de faire connaissance avec le réfectoire où nous vous conduisons!
—Allons donc, mon révérend, puisque, aussi bien, c'est l'ordre, comme dit si élégamment votre digne frère. Mais je vous préviens: cette fois-ci, pas plus que les autres, vous ne réussirez à me faire absorber la moindre nourriture.
Les deux moines firent la grimace. Ils échangèrent un coup d'oeil inquiet, tandis que leur front se rembrunissait.
—Bah! fit frère Bautista, allons toujours. Nous verrons bien si vous aurez l'affreux courage de vous dérober devant les délices de la table qui vous attend.
Dans le couloir, ils trouvèrent une escorte de six moines robustes qui entourèrent le chevalier et le conduisirent jusqu'à la porte du réfectoire, située dans le même couloir.
L'escorte resta dehors, et Pardaillan pénétra avec ses deux gardiens ordinaires. Derrière lui il entendit grincer les verrous. Il jeta autour de lui un regard investigateur qui embrassait d'un seul coup jusqu'aux moindres détails et demeura tout émerveillé devant le spectacle réjouissant qui s'offrait à ses yeux.
La salle elle-même était carrée, haute de plafond, vaste de dimensions. Le plafond, le plancher, les boiseries qui la recouvraient entièrement, des essences les plus rares, étaient de véritables merveilles de mosaïque et de sculpture. Quatre tapisseries flamandes ornaient deux côtés de la salle et représentaient les quatre saisons. Mais, si le décor de chacune de ces tapisseries variait, suivant la saison qu'il représentait, dans une intention qui sautait aux yeux, le fond du sujet était le même partout.
C'était une profusion de fruits, de victuailles variées, de flacons, que des personnages, hommes et femmes, engloutissaient gloutonnement.
Une cheminée monumentale occupait à elle seule les deux tiers d'un côté. L'intérieur de cette cheminée était garni d'arbustes, de plantes rares, de fleurs aux parfums très doux, rangés en corbeille autour d'une vasque de marbre dont le jet d'eau retombait en pluie fine, avec un murmure caresseur, et rafraîchissant l'air, saturé de parfums. Deux fenêtres aux rideaux de velours hermétiquement clos; dix fauteuils de dimensions colossales s'espaçaient le long des boiseries; deux bahuts se faisaient vis-à-vis. Bien qu'il fît grand jour au-dehors, aux quatre angles, quatre torchères énormes, chargées de cire rose et parfumée, qui se consumaient lentement et dont les volutes de fumée bleuâtre répandaient dans la salle ce parfum spécial qu'on y respirait.
Voilà ce que vit Pardaillan d'un coup d'oeil.
Tout, dans cette salle, semblait avoir été aménagé en vue de la glorification de la gourmandise. Tout semblait avoir été conçu en vue de l'inciter à faire comme les personnages des tableaux et tapisseries, c'est-à-dire à bâfrer sans retenue.
Au centre de la salle, une table était dressée, autour de laquelle vingt personnes eussent pu s'asseoir à l'aise. Une nappe d'une blancheur éblouissante et d'une finesse arachnéenne; des chemins de table en dentelles précieuses, des surtouts d'argent massif, des cristaux enchâssés de métal précieux, une vaisselle d'or et d'argent, des flambeaux aux cires allumées et des jonchées de fleurs. Tel était le décor prestigieux destiné à encadrer dignement les innombrables plats, les fruits savoureux, les entremets, les pâtisseries, les compotes et les gelées et l'escadron des flacons de toutes formes et de toutes dimensions, rangés en bon ordre devant la ligne des bouteilles ventrues, vénérablement poussiéreuses.
Au milieu de cette table, surchargée de provisions qui eussent suffi à rassasier vingt personnes douées du plus solide appétit, un couvert, un seul, était mis. Et, devant cet unique couvert, un vaste fauteuil semblait tendre ses bras rigides à l'heureux gourmet à l'intention duquel on avait fait cette débauche de richesses gastronomiques.
Voilà ce que désignaient de la main les frères Zacarias et Bautista. Et leurs yeux clignotants, leur énorme bouche qui s'arrondissait en cul de poule, leurs larges narines qui reniflaient non les parfums répandus dans la salle, mais le fumet des plats, leur air de fausse modestie, tout dans leur attitude semblait dire que tout cela était leur oeuvre à eux, tout implorait un compliment que Pardaillan ne leur refusa pas.
—Admirable! dit-il simplement, d'un air très convaincu.
—N'est-ce pas? rayonna frère Bautista. Et que direz-vous, mon frère, quand vous aurez goûté aux délicieuses choses qui figurent sur cette table!
Les deux moines se regardaient d'un air triomphant.
Hélas! leur joie fut de courte durée, car Pardaillan ajouta aussitôt:
—Merveilleux! Mais vous vous êtes donné beaucoup de peine bien inutilement, car je ne toucherai à rien des merveilles entassées là.
La consternation des moines confina au désespoir. Pour un peu, ils l'eussent battu.
—Ne blasphémez pas, dit sévèrement frère Bautista. Asseyez-vous plutôt dans ce moelleux fauteuil qui vous tend les bras.
—Mais puisque je vous dis que je ne veux rien prendre... Rien, entendez-vous?
—C'est l'ordre! dit doucement frère Zacarias.
Pardaillan lui jeta un coup d'oeil de côté.
—Vous l'avez déjà dit, fit-il avec son air narquois. Vous ne variez pas souvent vos formules.
—Puisque c'est l'ordre! répéta naïvement frère Zacarias.
—Asseyez-vous, mon frère, supplia Bautista, faites-le pour l'amour de nous... Nous sommes déshonorés si vous résistez à tous nos efforts.
Pardaillan eut-il pitié de leur désespoir très sincère? Comprit-il que la résistance serait inutile et que, rigoureux observateurs de la consigne reçue, ses deux gardiens ne lui laisseraient aucun répit, tant qu'il ne se serait pas assis à cette table somptueuse? Nous ne saurions dire, mais toujours est-il que, de son air railleur, il condescendit:
—Eh bien, soit. Pour l'amour de vous, je veux bien m'asseoir là... Mais vous serez bien fins si vous réussissez à me faire ingurgiter la moindre des choses.
Et il s'assit brusquement, avec un air qui eût donné fort à réfléchir aux dignes moines s'ils avaient été plus physionomistes ou s'ils avaient mieux connu leur prisonnier.
—Allons, dit Pardaillan, qui sentait la colère le gagner, allons, faites en conscience votre métier de bourreau.
Les deux moines le regardèrent avec stupéfaction. Ils ne comprenaient pas.
Dès que Pardaillan eut pris place dans le fauteuil, un orchestre, qui semblait être dissimulé derrière la cheminée, se mit à jouer des airs tour à tour tendres et languissants, joyeux et capricants. Et les sons des instruments à cordes, auxquels se mêlaient les sons plus aigus des flûtes et ceux plus nasillards des hautbois, lui arrivaient voilés, mystérieux, comme très lointains, évocateurs de rêves mélancoliques ou joyeux.
Cette mise en scène savante, cette musique lointaine, ces fleurs, ces parfums aphrodisiaques, la splendeur de cette table, le fumet des plats, l'arôme capiteux des vins tombant en pluie de rubis et de topazes dans des coupes de pur cristal, au long pied de métal précieux, chefs-d'oeuvre d'orfèvrerie, il y avait là plus qu'il n'en fallait pour affoler l'esprit le plus ferme et le plus lucide. Malgré sa force de caractère peu commune, Pardaillan était pâle de l'effort surhumain qu'il faisait pour se maîtriser.
Avait-il donc réellement peur du poison dont il était menacé?
Non, Pardaillan n'avait pas peur du poison. Menacé à mots couverts des supplices les plus horribles, il est facile de comprendre qu'entre une torture savamment dosée pour la faire durer des heures et des jours, peut-être, et un poison foudroyant, le choix était tout fait. N'importe qui, à sa place, n'eût pas hésité et eût pris le poison.
Ce n'était pas la mort elle-même, non plus, qui l'effrayait. En descendant au fond de sa conscience, on eût peut-être trouvé que la mort eût été accueillie par lui comme une délivrance. Depuis que mortes étaient ses seules affections, mortes aussi ses haines, Pardaillan ne pouvait plus guère tenir à la vie.
Alors?
Alors, il y avait ceci: avec ses idées spéciales, Pardaillan se disait qu'ayant accepté du roi Henri une mission de confiance il n'avait pas le droit de mourir, lui, Pardaillan, avant que cette mission fût accomplie.
On voit qu'il était rigoureusement logique. Seulement, pour mettre en pratique une logique de ce genre, il fallait être doué d'une énergie peu commune, d'une dose de volonté, d'un courage et d'un sang-froid qu'il était peut-être seul capable d'avoir.
Tout ceci avait été longuement et mûrement pesé, calculé et finalement résolu, dans la solitude de sa cellule. On a pu voir par les tentatives désespérées de ses gardiens, Bautista et Zacarias, qu'il suivait avec une inébranlable rigueur la ligne de conduite qu'il s'était tracée.
Une chose qu'il avait aussi décidée, et que nous devons faire connaître, c'est qu'il courrait le risque de l'empoisonnement en prenant la nourriture qu'on lui présenterait, le quatrième jour à partir de la réception du billet du Chico.
Pourquoi ce quatrième jour? Comptait-il donc sur le nain? Pas plus sur le nain que sur autre chose, autant sur lui que sur n'importe qui.
Le Chico, à ses yeux, était une carte dans ses mains. Pour le moment, cette carte n'était pas à dédaigner plus qu'une autre. Elle pouvait être bonne, elle pouvait être mauvaise, il ne savait pas encore. Cela dépendrait du jeu qu'abattrait son adversaire.
Il s'était fixé ce terme de quatre jours, simplement parce qu'il se disait que les forces humaines ont une limite, et que, s'il voulait être en état de profiter des événements favorables qui pouvaient toujours se produire, il lui fallait, de toute nécessité, réparer ses forces affaiblies par un long jeûne..
Évidemment, la menace du poison restait toujours suspendue sur sa tête. Mais quoi? Il fallait cependant bien en finir d'une manière ou d'une autre. C'était un risque à courir, il le savait bien: il le courrait, voilà tout.
Au surplus, rien ne prouvait que, devant son obstination, d'Espinosa ne renoncerait pas au poison pour chercher autre chose.
Lorsqu'ils eurent enfin amené leur prisonnier à s'asseoir devant son couvert, Bautista et Zacarias se dirent que le plus fort était fait et que cet homme extraordinaire ne saurait, cette fois, résister aux tentations accumulées sur cette table.
Avec des précautions minutieuses, ils saisirent chacun un flacon et versèrent, l'un d'un certain vin de Beaune que les années de bouteille avaient pâli à tel point que, du rouge initial, il était passé au rose effacé; l'autre, d'un certain xérès qui, dans le cristal limpide, ressemblait à de l'or en fusion. Et, en faisant cette opération avec toute la dévotion désirable, ils tiraient la langue, tels deux chiens altérés. Quand les deux verres furent pleins, ils les saisirent doucement par le pied, les soulevèrent béatement, dévotieusement, comme ils eussent soulevé l'hostie consacrée, et tendirent chacun le sien.
—C'est du velours, dit onctueusement Bautista, en clignant des yeux.
—Du satin, ajouta Zacarias d'un air non moins pénétré.
—Mes dignes révérends, fit tranquillement Pardaillan, croyez-moi, le mieux est de cesser cette lamentable comédie.
—Comédie! protesta Bautista; mais, mon frère, ce n'est point une comédie.
—C'est l'ordre, comme dit si bien frère Zacarias. Oui?... En ce cas, allez-y, harcelez-moi... Mais je vous ai prévenus: je ne toucherai à rien de ce que vous m'offrirez.
—Qu'à cela ne tienne! s'écria vivement Bautista qui, tout borné qu'il fût, ne manquait pas d'à-propos. Choisissez vous-même.
En disant ces mots, il posait délicatement le verre sur la table, et, d'un geste large, il désignait les flacons rangés en bon ordre.
Les deux moines faillirent se trouver mal.
De cette lutte extraordinaire quoique bizarre, Pardaillan sortit vainqueur, mais anéanti, brisé, et, dès qu'il eut réintégré sa cellule, il tomba sans forces dans son fauteuil. Une journée de fatigues physiques les plus dures l'eut moins fatigué que l'effort moral énorme qu'il venait de faire.
Il ne faut pas oublier qu'il y avait trois longs jours qu'il n'avait pris de nourriture, et il se trouvait dans un état de faiblesse compréhensible, mais qui ne laissait pas que de l'inquiéter.
La fièvre le minait, et la soif, l'horrible soif qui contractait sa gorge en feu et tuméfiait ses lèvres desséchées, le faisait cruellement souffrir.
Il avait des bourdonnements qui, à la longue, devenaient exaspérants, et, ce qui était plus grave, des éblouissements fréquents, qui le laissaient dans un état de prostration qui ressemblait singulièrement à l'évanouissement. Enfoncé dans son fauteuil, il grondait en songeant aux deux moines:
«Les scélérats, m'ont-ils assez assassiné!... Vit-on jamais acharnement pareil?... Ils ne m'ont pas fait grâce du plus petit plat. Comment ai-je pu résister à la faim qui me tenaille? car j'ai faim, mordieu! j'enrage de faim et de soif... Ah! par ma foi! j'ai fait ce que j'ai pu!
Arrive qu'arrive, demain je mangerai.
Le lendemain, l'heure du petit déjeuner arriva, et les moines ne parurent pas.
«Diable! songea Pardaillan déçu, aurais-je trop attendu? M. d'Espinosa aurait-il changé d'idée et, renonçant au poison, voudrait-il me prendre par la faim?
Il attendit sans trop de regret, ce petit déjeuner étant un repas frugal, très léger, qui n'eût pu le satisfaire après le long jeûne qu'il venait d'endurer.
L'heure du grand déjeuner arriva à son tour. Et les moines ne parurent toujours pas.
Cette fois, Pardaillan commença de s'inquiéter pour de bon.
«Il n'est pas possible que ce soit un oubli, songeait-il en arpentant nerveusement sa chambre. Il doit y avoir quelque chose... Mais quoi?... D'Espinosa aurait-il deviné qu'aujourd'hui j'étais résolu à affronter son poison?... Le Chico aurait-il fait quelque tentative imprudente?... Se serait-il laissé prendre?... Si je m'informais?...»
Il se dirigea vers la porte. Mais, au moment de frapper au judas, il s'arrêta, indécis.
«Non, fit-il en s'éloignant lentement, je ne veux pas leur laisser voir que j'attends ma pitance avec impatience... quoique, à tout prendre... Patientons encore.»
L'heure de la collation passa. Puis, l'heure du dîner vint à son tour. Les moines demeurèrent invisibles. Enfin, l'heure du souper vint et passa sans amener les moines.
«Morbleu! fit rageusement Pardaillan, je veux savoir à quoi m'en tenir!»
Résolument, il se dirigea vers le judas et frappa. On ouvrit aussitôt.
—Vous avez besoin de quelque chose? fit une voix doucereuse qui n'était pas celle de ses gardiens ordinaires.
—Je veux manger, fit brutalement Pardaillan. A moins que vous n'ayez résolu de me laisser crever de faim, auquel cas je vous prierai de me le faire savoir.
—Vous voulez manger! fit la voix sur un ton de surprise manifeste. Et qui vous en empêche? N'avez-vous pas tout ce qu'il vous faut dans votre chambre?
—Je n'ai rien, mort de tous les diables! Et c'est pourquoi je vous demande de me dire si vous avez résolu de me laisser périr de faim!
—Vous laisser mourir de faim, bonté divine! Y pensez-vous? Les frères Zacarias et Bautista ont dû garnir votre table, je présume.
—Je n'ai rien, vous dis-je, gronda Pardaillan, qui se demandait si on ne se moquait pas de lui, pas le plus petit morceau de pain, pas une goutte d'eau.
—Ah! mon Dieu!... les deux étourdis vous ont oublié!
La voix paraissait sincèrement navrée. Quant à étudier la physionomie pour se rendre compte si on ne jouait pas la comédie, il ne fallait guère y songer. A travers les étroites lamelles de cuivre et dans la demi-obscurité d'un couloir éclairé par quelques veilleuses, l'oeil perçant de Pardaillan lui-même ne percevait guère que des contours indécis.
—Enfin, s'écria-t-il, comment se fait-il que je ne les aie pas vus aujourd'hui?
—Ils ont demandé et obtenu la permission de sortir du couvent. Oh! pour la journée seulement! Mais on pensait qu'ils auraient eu la précaution de vous fournir les provisions nécessaires à la journée avant de s'absenter. Ah! si monseigneur apprend de quelle négligence ils se sont rendus coupables... je ne voudrais pas être à leur place... Mais vous, monsieur, pourquoi avoir attendu si longtemps? Pourquoi n'avoir pas prévenu des le déjeuner? On vous aurait servi à l'instant... Tandis que, à présent...
—A présent? fit Pardaillan.
—A présent, tout dort au couvent, le père pitancier comme les autres. Impossible de vous donner la moindre des choses. Quel malheur!
—Bah! fit Pardaillan, qui commençait à se rassurer, un jour d'abstinence de plus ou de moins, je n'en mourrai pas. Si j'avais seulement un peu d'eau pour humecter mes lèvres. Enfin, n'en parlons plus. J'attendrai jusqu'à demain... si toutefois il est bien vrai qu'on n'ait pas décidé de me laisser mourir de faim.
Le lendemain, à l'heure du petit déjeuner, toujours pas de moines. Et Pardaillan se demanda si, après l'avoir assommé de prévenances, après l'avoir accablé d'une profusion de mets délicats, alors qu'il était résolu à ne rien prendre, on n'allait pas, maintenant, lui laisser indéfiniment tirer la langue. Enfin, à l'heure du grand déjeuner, les deux gardiens parurent, et, avec des mines lugubres, annoncèrent que «les viandes de monsieur le chevalier étaient servies».
Pardaillan commençait à si bien désespérer qu'il leur fit répéter l'annonce, croyant avoir mal entendu. Certain que le repas l'attendait, et qu'avec ce repas son sort serait définitivement réglé, il retrouva son calme et son assurance. Souriant de la mine piteuse des deux moines qui, pensait-il, avaient dû être vertement tancés, il bougonna:
—Comment se fait-il que, devant vous absenter toute la journée, vous n'ayez pas eu la précaution de me munir des aliments nécessaires?
—Mais... puisque vous refusez tout ce que nous vous offrons, s'écria naïvement Bautista.
—Est-ce une raison?... Hier, précisément, j'étais disposé à manger.
—Est-ce possible!...
—Puisque je vous le dis.
—Et aujourd'hui? haleta Zacarias.
—Aujourd'hui, comme hier, j'enrage de faim et de soif!...
—Seigneur Dieu! s'écria Bautista, ravi, quel plaisir vous nous faites!... Venez vite, monsieur.
Et ils entraînèrent vivement leur prisonnier, qui se laissait faire avec complaisance. Quand ils furent devant la table, aussi somptueusement garnie que l'avant-veille, le moine Zacarias s'écria, en désignant d'un clignement d'oeil significatif l'énorme profusion de plats chargés de victuailles:
—Je vous défie bien de la mettre à sec!
—Il est de fait, confessa Pardaillan, qu'il y a là de quoi satisfaire plusieurs appétits robustes.
Et il s'assit résolument devant l'unique couvert. Et, comme l'avant-veille, l'orchestre invisible se fit entendre, mystérieux et lointain, tandis que les moines s'empressaient à le servir, pleins de prévenances et d'attentions, les yeux luisants, la face épanouie, heureux de penser qu'enfin, ils allaient réaliser leur rêve de gourmands.
Pardaillan, très froid, attaqua, les hors-d'oeuvre. Et, à le voir si calme, si admirablement maître de lui, on n'eût, certes, pu soupçonner le drame effroyable qui se passait dans son esprit.
En effet, à chaque bouchée qu'il avalait, quoi qu'il en eût, cette question revenait sans cesse à son esprit:
—Est-ce celle-ci qui va me foudroyer?
Et, chaque fois qu'il passait à un autre plat, il se disait:
«Ce n'était pas celui qu'on enlève... ce sera peut-être pour celui-ci.»
Au commencement du repas, il avait goûté avec circonspection chaque bouchée, chaque gorgée, analysant, pour ainsi dire, l'aliment ou le liquide qu'il avait dans la bouche avant de l'avaler. Puis, cette lenteur l'avait impatienté, son naturel insouciant avait repris le dessus, et il s'était mis à boire et à manger comme s'il avait été sûr de n'avoir rien à redouter. Bref, il mangea comme quatre et but comme six, non par gourmandise, comme il eût pu faire en toute autre circonstance, mais parce qu'il estimait que c'était nécessaire.
Quant aux moines, ce qu'ils demandaient, c'était qu'il goûtât à l'un quelconque de ces plats, à seule fin que le reste pût leur revenir, comme on le leur avait promis.
Ce repas, qui ne fut peut-être pas apprécié comme il le méritait, bien que Pardaillan fût un fin gourmet, s'acheva enfin, et il regagna sa chambre où il se jeta dans son fauteuil.
«Ouf! fit-il, me voilà rassasié... et vivant encore. Voyons, le billet disait: un poison foudroyant... Oui, mais on peut avoir changé d'idée... on peut avoir mis un poison lent... Attendons. Nous verrons bien.»
Durant quelques heures, il resta sans bouger dans son fauteuil. Il paraissait assoupi, mais il ne dormait pas. Suivant son expression, il attendait et, en même temps, il réfléchissait. Au bout de ce temps, il se leva et se mit à se promener lentement, un sourire au lèvres.
«Je commence à croire que, décidément, il n'y avait pas le moindre poison dans les aliments que j'ai absorbés. D'Espinosa aurait-il changé d'idée, comme je le prévoyais... ou tout ceci ne serait-il qu'une comédie admirablement machinée, et dont j'ai été sottement dupe?... Peut-être! Attendons encore. Voici que l'heure de la collation est passée et je n'ai pas encore aperçu mes dignes gardiens.»
En effet, les moines ne reparurent pas, ni à l'heure du dîner, ni à l'heure du souper non plus. Pardaillan avait trop copieusement déjeuné, à une heure trop tardive, pour avoir faim. Mais il suivait une idée qu'il avait résolu d'élucider. Il se dirigea donc vers le judas et appela comme il avait fait la veille. Cette fois, ce fut le frère Zacarias qui lui répondit.
—Eh! mon digne révérend, fit-il de son air figue et raisin, l'heure du dîner est passée, celle du souper aussi... on ne me sert donc plus de ces mirifiques festins?...
—Finis, les mirifiques festins, mon frère, fit le moine d'une voix pâteuse et infiniment triste. Finis... hélas!
—Ah! ah! fit Pardaillan, dont l'oeil pétilla. Mais, dites-moi, pourquoi cet «hélas!»... Vous vous intéressez donc à moi?...
Avec une franchise qui eût été du cynisme si elle n'eût été de l'inconscience, le moine répondit:
—Non, mon frère. Seulement, il paraît que vous avez commis je ne sais quelle faute, en punition de laquelle nos supérieurs ont décidé de vous priver de nourriture pendant quelque temps. Et, comme frère Bautista et moi avions droit aux restes de ces mirifiques repas, que nous regrettons plus que vous, croyez-le, il se trouve que la punition dont vous êtes frappé nous atteint autant, si ce n'est plus, que vous.
—Je comprends, fit Pardaillan avec un air de compassion. En sorte que vous vous êtes régalé des reliefs de mon succulent déjeuner?
—Sans doute!... Et il était même si succulent que notre regret de voir supprimer ces merveilles n'en est que plus cuisant... Tant de si bonnes choses perdues, pour nous, et dont se régalaient nos vénérables frères.
—Pourquoi vos frères et pas vous? Ceci ne me paraît pas juste!
—Mgr d'Espinosa tenait essentiellement à ce que vous fussiez traité magnifiquement et que vous fissiez honneur aux repas confectionnés à votre intention. Pour nous punir de vos refus obstinés, dont nous étions tenus pour responsables, on nous privait de ces merveilles culinaires, qui nous fussent revenues de droit, si vous aviez consenti à en goûter tant soit peu.
—Pourquoi ne me l'avez-vous pas dit? Si vous m'aviez averti, je me fusse laissé faire, pour vous être agréable.
—Hélas! on l'avait prévu. Aussi nous avait-on formellement interdit de vous prévenir.
—Ah! vous m'en direz tant! fit Pardaillan qui, ayant tiré du moine ce qu'il en voulait, le quitta sans façon.
Quand il vit que le judas s'était refermé, il éclata d'un rire silencieux et murmura:
«Bien joué, ma foi! Je me suis laissé berner comme un sot!... La leçon ne sera pas perdue.»
XVI
LE PLANCHER MOUVANT
Le lendemain, il se leva à son heure habituelle. Il avait adopté une embrasure de sa fenêtre. Il y poussait le fauteuil, et, là, abrité par le renfoncement de la fenêtre, caché par le large et haut dossier du fauteuil, il était à peu près certain d'échapper à la surveillance occulte qu'il sentait peser sur lui.
Ce fut là qu'il se réfugia et qu'il resta de longues heures, immobile, paraissant sommeiller et réfléchissant profondément. Et, sans doute croyait-il avoir percé le but mystérieux poursuivi par le grand inquisiteur, car, parfois, une lueur malicieuse brillait au fond de ses prunelles, un sourire narquois errait sur ses lèvres. Il savait qu'il était condamné à jeûner durant quelque temps, puisque le frère Zacarias l'avait prévenu la veille; donc, il pensait que ses gardiens ne pénétreraient pas dans sa chambre. Il ne se trompait pas. La matinée se passa sans qu'on lui apportât la moindre nourriture. Vers une heure de l'après-midi, il se leva languissant, et s'en fut au coffre à habits, d'où il tira un petit paquet qu'il cacha dans son pourpoint, s'enveloppa soigneusement dans les plis de son manteau qu'il ne quittait pas depuis quelque temps, et, péniblement, car il se sentait très faible, il regagna son fauteuil où il disparut.
Que fit-il là? Nous ne saurions dire au juste. Mais il remuait les mâchoires comme quelqu'un qui mastique un aliment. Peut-être avait-il imaginé ce moyen de tromper la faim.
Pendant trois longs jours, on le laissa ainsi, seul, sans lui apporter un morceau de pain, un verre d'eau. Il était devenu d'une faiblesse extrême, il paraissait avoir une grande peine à se tenir debout, et il lui fallait de longs et pénibles efforts pour arriver à traîner le fauteuil dans son coin favori.
Car, chose bizarre, il s'obstinait à se réfugier là. Il y avait exactement treize jours qu'il était enfermé dans ce couvent-prison, et il n'était plus reconnaissable. Hâve, les traits tirés, une barbe naissante envahissant ses joues et son menton, les yeux brillants d'un éclat fiévreux, il n'était plus que l'ombre de lui-même. Il passait la plus grande partie de son temps dans le fauteuil où il restait prostré de longues heures.
Le quatrième jour, au matin, ses gardiens lui apportèrent une boule de pain noir et un alcarazas rempli d'eau en lui recommandant de ménager ces maigres provisions, attendu qu'on ne lui en donnerait d'autres que dans deux jours.
C'est à peine s'il parut entendre ce qu'on lui disait. Il faut croire, cependant, qu'il avait entendu et compris, car, deux heures plus tard, le pain était diminué de moitié et l'alcarazas s'était vidé dans les mêmes proportions. Il faut croire aussi qu'il était surveillé de près, car, peu de temps après, les moines reparurent et le prièrent de les suivre.
Le maigre repas qu'il venait de faire lui avait rendu un peu de forces, car il se leva sans trop de difficultés. Mais, ce qui étonna les deux gardiens, c'est qu'il ne paraissait pas très bien comprendre ce qu'ils disaient.
Voyant cela, Bautista le prit par un bras, Zacarias par l'autre, et ils l'entraînèrent doucement. On lui fit traverser quelques couloirs et descendre deux étages. Une porte s'ouvrit, les moines le poussèrent, et il obéit docilement au geste et pénétra dans le nouveau local qui lui était assigné. Les moines posèrent par terre ce qui restait de pain et d'eau, qu'ils avaient eu la précaution d'emporter, et se retirèrent silencieusement. Bautista s'en fut tout droit chez le supérieur du couvent.
—Eh bien? fit laconiquement ce personnage.
—C'est fait, répondit non moins laconiquement le frère Bautista.
—Il n'a pas fait de difficultés?
—Aucune, révérendissime père. D'ailleurs, je ne sais si c'est l'effet du jeûne prolongé, mais il ne paraît pas avoir toute sa conscience. Ah! ce n'est plus le fringant cavalier qu'il était lorsqu'il est entré ici!
—Est-il réellement si bas? Faites attention, mon frère, que ceci est d'une importance capitale.
—Révérendissime père, je crois sincèrement que, si on le soumet encore quelques jours à un régime aussi dur, il perdra la raison... à moins qu'il ne tombe d'inanition.
—Nous enverrons le père médecin vérifier sans qu'il puisse s'en douter. Vous êtes bien sûr qu'il avait avalé le contenu de la bouteille de Saumur que nous vous avions recommandé de placer bien en évidence le jour de son entrée au couvent?
—Absolument... Il ne restait pas une goutte de vin au fond de la bouteille. Frère Zacarias et moi nous nous en sommes assurés.
Le prieur eut un sourire sinistre:
—S'il en est ainsi, il doit être, en effet, à point. N'importe, pour plus de sûreté, j'enverrai le médecin. Allez, mon frère!
La cellule dans laquelle on venait de conduire Pardaillan pouvait avoir environ dix pieds de long et autant en largeur. Elle était parfaitement obscure. Il n'y avait aucun meuble, pas un siège, pas même une botte de paille, et le chevalier, qui, décidément, n'avait plus de forces, dut s'accroupir sur le plancher, le dos appuyé à une des cloisons de son cachot.
Combien de temps resta-t-il ainsi accroupi? Des heures ou des minutes? Il n'aurait su dire, car il paraissait avoir perdu conscience de l'état misérable dans lequel il se trouvait.
Il est probable que le temps qu'il passa ainsi fut assez long, car il eut faim, et, en un geste machinal, il finit la miche de pain et vida presque entièrement la provision d'eau.
A ses tortures vint s'en ajouter une autre; la chaleur. Cette chaleur allait sans cesse en augmentant et paraissait provenir du plafond de son cachot. Sous l'effet de cette chaleur anormale, l'air se faisait de plus en plus rare, et sa respiration devenait plus pénible.
Il était ruisselant de sueur et il haletait. Par là-dessus, un silence de tombe, une obscurité compacte à tel point que, si la cruche, à laquelle il se désaltérait de temps en temps, n'avait pas été sous sa main, il n'aurait pu la retrouver.
Et voici que le milieu de ce brasier insupportable que paraissait être le plafond s'ouvrit soudain, un flot de lumière inonda le cachot et vint l'aveugler de son éclat insoutenable.
C'est a croire qu'on venait d'allumer brusquement, au-dessus de sa tête, un soleil dont les éclats fulgurants lui brûlaient les yeux. Et, en même temps, par un phénomène inexplicable, la chaleur diminuait, une douce fraîcheur lui succédait. Mais cette fraîcheur ne fit que s'accentuer et se changea rapidement en un froid glacial. Si bien que, après avoir été en nage, il grelottait dans son coin.
Avec le froid intense succédant à la chaleur torride, un autre phénomène se produisit: des émanations délétères envahirent son cachot, une puanteur insupportable vint le suffoquer. Et, toujours, cet infernal soleil qui lardait ses prunelles de milliers de coups d'épingle atrocement douloureux chaque fois qu'il se risquait à ouvrir les paupières.
Pardaillan, asphyxié, à demi terrassé peut-être par la congestion, avait roulé sur le sol. Le délire s'était emparé de lui, un râle étouffé coulait sans interruption de ses lèvres glacées, et, parfois, un gémissement plaintif alternait avec le râle. Et les heures s'écoulèrent, douloureuses, mortelles, sans qu'il en eût conscience.
Brusquement, l'éclat du soleil s'atténua. Le cachot fut encore vivement éclairé, mais cette lumière, du moins, était très supportable. En même temps, un déplacement d'air violent, tel que le produit un puissant ventilateur, balaya les mauvaises odeurs qui infectaient le cachot, et l'air redevint respirable. Puis, aussitôt, des bouffées de chaleur attiédirent l'atmosphère, pendant que des bouffées de parfums très doux achevaient de chasser ce qui pouvait rester de miasmes épars dans l'air.
Rapidement, ce cachot, où il avait failli être terrassé tour à tour par la chaleur et le froid, par l'asphyxie et la congestion, ce cachot, où il avait failli être aveuglé par les éclats puissants d'un soleil factice, redevint habitable. Il éprouva aussitôt les bienfaisants effets de cet heureux changement. Le délire fit place à une sorte d'engourdissement qui n'avait rien de douloureux, les râles cessèrent, la respiration redevint normale. Peu à peu, cette sorte d'engourdissement disparut. Il retrouva non pas cette admirable intelligence qui le faisait supérieur à ceux qui l'entouraient, mais un vague embryon de conscience.
C'était peu. C'était cependant une amélioration notable, comparée à l'état où il se trouvait avant.
Nous avons dit qu'il avait roulé par terre. C'est sur son manteau que nous aurions dû dire.
En effet, malgré la chaleur—on était au gros de l'été—par suite d'on ne sait quelle inexplicable fantaisie, tout à coup, il s'était enveloppé dans son manteau et n'avait plus voulu s'en séparer. Cette fantaisie remontait au jour de ce fameux et unique repas qu'il avait fait dans cette merveilleuse salle à manger, aménagée à son intention.
Pendant ce repas, il avait gardé son manteau, et, depuis, il ne l'avait plus quitté, ni jour ni nuit.
Les dignes frères Bautista et Zacarias avaient fort bien remarqué cette bizarrerie, sans y attacher d'importance, d'ailleurs.
Donc, Pardaillan avait roulé à terre dans son manteau. Il se redressa lentement. Sa manie étant passée, sans doute, il enleva ce manteau, le plia proprement, et, comme il n'y avait pas de siège, il s'assit dessus et s'appuya au mur. Il jeta autour de lui un regard qui n'était plus ce regard si vif d'autrefois, mais où ne luisait plus cette lueur de folie qu'on y voyait l'instant d'avant. Il vit près de lui un pain entier et une cruche pleine d'eau.
Ceci fait supposer que le supplice avait duré un jour, deux jours peut-être, puisqu'on avait renouvelé ses provisions sans qu'il s'en fût aperçu. Il prit le pain sec et dur et le dévora presque en entier. De même, il vida aux trois quarts la cruche.
Ce maigre repas lui rendit un peu de forces. Les forces amenèrent une nouvelle amélioration dans son état mental. Il eut plus nettement conscience de sa situation. Il s'accota au mur le plus commodément qu'il put et se remit à regarder attentivement autour de lui, avec ce regard étonné d'un homme qui ne reconnaît pas les lieux où il se trouve.
A ce moment, à son côté gauche, il perçut un bruit sec, semblable à un ressort qui se détend. Il y regarda. Une lame large comme une main, longue de près de deux pieds, tranchante comme un rasoir, pointue comme une aiguille, ressemblant assez exactement à une faux, venait de surgir de la muraille, là, à son côté, à la hauteur du sein. Le tranchant, placé horizontalement et tourné de son côté, l'avait frôlé en passant; quelques lignes de plus à droite, et c'en était fait de lui: la lame le perçait de part en part.
Le Pardaillan au coeur de diamant qu'il était, il y avait quelques jours à peine, eût considéré cette dangereuse apparition avec étonnement, peut-être—et encore, n'est-ce pas bien sûr—en tout cas, sans manifester le moindre émoi. Hélas! ce Pardaillan n'était plus. Les intolérables tortures qu'il endurait depuis bientôt deux semaines, quelque drogue infernale qu'on avait réussi à lui faire absorber, avaient fait de lui une loque humaine. Il n'était peut-être pas tout à fait fou, il était bien près de le devenir.
De l'homme fort, sain, vigoureux qu'il était, la faim, la soif, les abominables supplices qu'on lui infligeait avaient fait de lui un être faible, sans énergie, sans volonté. Et ceci n'était rien. Ce qui était le plus affreux, c'est que la drogue, l'horrible drogue, non contente de dévorer cette intelligence si lumineuse qui était la sienne, de l'aventurier hardi, entreprenant, intrépide et vaillant, avait fait un être pusillanime qu'un rien effarouchait et qui ressemblait à un poltron. Pardaillan le brave; finissant dans la peau d'un lâche!... Quel triomphe pour Fausta!
En voyant cette faux qui l'avait frôlé de si près que c'était un miracle qu'elle ne l'eût pas transpercé, le nouveau Pardaillan fut secoué d'un tremblement nerveux; il tremble, sans songer à s'écarter. Au même instant, du côté opposé, il perçut le même bruit, précurseur d'une apparition nouvelle, et il se replia, se tassa, avec une expression de terreur indicible, et un hurlement, long, lugubre, pareil à celui d'un chien hurlant à la mort, jaillit de ses lèvres crispées. Une nouvelle lame venait de jaillir à son côté droit; et, comme la première, il s'en fallait d'un fil qu'elle ne l'eût atteint.
Un inappréciable instant, il resta ainsi, entre ces deux tranchants qui débordaient des deux côtés de sa poitrine, pareils aux deux branches énormes de quelque fantastique et menaçante cisaille prête à se refermer et à le broyer. Et, aussitôt, juste au-dessus de sa tête. Une troisième faux parut, dont le tranchant placé dans le sens vertical paraissait vouloir le couper en deux, de haut en bas.
Par quel miracle cette troisième faux l'avait-elle manqué de quelques lignes? L'ancien Pardaillan n'eût pas manqué de se poser cette question dès la première apparition.
Le nouveau Pardaillan se contenta de hurler plus fort, et, en même temps, plus plaintivement. Seulement, cette fois, guidé sans doute par l'instinct de la conservation, il s'écarta précipitamment de l'infernale muraille. Et les deux faux horizontales l'enserraient si étroitement que, dans le mouvement qu'il fit, il taillada son pourpoint. Il eut pourtant cette suprême chance de ne pas déchirer ses chairs en même temps.
Sorti de la dangereuse position où il se trouvait, il se hâta de se mettre hors d'atteinte et, accroupi au milieu du cachot, en continuant d'émettre des gémissements, comme fasciné, il regardait les trois faux d'un air stupide.
Alors, les deux faux horizontales, placées exactement sur la même ligne, se mirent automatiquement en branle, se refermant à fond l'une sur l'autre, comme les deux branches d'une paire de ciseaux. Puis elles s'ouvrirent, et ce fut alors la faux verticale qui s'abaissa pour se relever dès que les autres se rapprochaient pour se croiser.
Ce mouvement rapide des trois faux ressemblait au jeu régulier de trois monstrueux hachoirs, alternant, avec une précision mécanique, à coups carrément rythmés, malgré leur rapidité. Et chaque fois qu'une des faux se fermait à fond ou s'ouvrait toute grande, cela produisait, sur la cloison, un bruit sec qui éclatait comme le bruit d'une baguette frappant un tambour. En sorte que, avec la rapidité acquise, ces bruits, d'abord espacés, se changèrent en un roulement continu qui remplit le cachot d'un bourdonnement sonore.
Lorsque le mouvement de ces trois faux fut régulièrement établi, à côté, une deuxième série de trois faux fit son apparition, et, comme la première, elle se mit en mouvement automatiquement. Et le roulement devint plus fort. Enfin une troisième, une quatrième et une cinquième série apparurent et se mirent en branle.
Alors, d'une extrémité à l'autre de la cloison diabolique, Pardaillan ne vit plus que l'éclat fulgurant de l'acier tombant et se relevant avec une rapidité prodigieuse. Il était interdit de s'approcher de cette cloison, sous peine d'être happé par les faux et haché menu comme chair à pâté. Et le roulement devint assourdissant.
Pardaillan, hors de l'atteinte des faux, ne pouvait détacher ses yeux exorbités de ce spectacle fantastique. Et la même plainte lugubre fusait de ses lèvres, sans répit.
Tout à coup, il tressaillit. Il venait de sentir le plancher s'écrouler sous lui. Tout d'abord, il crut s'être trompé.
La peur—car il avait une peur affreuse, peur de mourir haché par ces horrifiantes lames, il avait peur, lui! Pardaillan!—la peur, donc, lui donnait une lueur de lucidité qui lui permettait d'observer et de raisonner.
Mais, comme il contemplait toujours les faux en mouvement, il vit bientôt qu'il ne s'était pas malheureusement trompé. En effet, il n'y avait pas à en douter, le plancher s'inclinait dans la direction de la machine à hacher.
C'était le nom que, d'instinct, il avait spontanément donné, dans son esprit, à cette effroyable invention. Il s'inclinait si bien, même, que sous chacun de ces groupes, qui était comme une pièce dont le tout constituait la machine, une quatrième faux venait d'apparaître.
La disposition de ces quatre faux formait un losange parfait. Ainsi, le long de la cloison, il y avait maintenant cinq losanges. Seulement, tandis que les trois faux primitives continuaient leur perpétuel mouvement de hachoir, la quatrième restait immobile, paraissant attendre et guetter, sournoise et menaçante. Et le mouvement d'inclinaison du plancher se poursuivait lentement, avec une régularité terrifiante.
Alors, Pardaillan remarqua ce qu'il n'avait pas encore remarqué jusque-là: que le plancher de son cachot paraissait être une énorme plaque d'acier, lisse, glissante, sans une soudure visible, sans la moindre protubérance à quoi il eût pu s'accrocher. Il se sentit doucement, mais irrésistiblement, glisser sur ce plancher, et il comprit qu'il allait rouler infailliblement jusqu'à l'un de ces cinq hachoirs qui le mettrait en pièces.
Alors aussi, la peur de mourir qui le talonnait, la terreur sans nom qui lui rongeait le cerveau achevèrent l'oeuvre dissolvante, poursuivie avec une ténacité féroce durant quinze jours de tortures variées, longuement et froidement préméditées, accumulées avec un art diabolique et destinées à faire sombrer cette raison si solide, si lumineuse.
Le but visé par Fausta et d'Espinosa était atteint: Pardaillan n'était plus.
C'était un pauvre fou qui, maintenant, hagard, échevelé, écumant, hurlait son désespoir et sa terreur. Et ce fou, d'une voix qui s'efforçait de couvrir le tonitruant roulement de la machine à hacher, criait de toutes ses forces, déjà épuisées:
—Arrêtez!... Arrêtez!... Je ne veux pas mourir!... Je ne veux pas!...
Mais on ne l'entendait pas sans doute. Ou peut-être l'implacable volonté de l'inquisiteur avait-elle décidé de pousser l'expérience jusqu'au bout.
Car le plancher continuait de s'abaisser avec une régularité désespérante. Maintenant ce n'était plus cinq losanges, mais dix qui fonctionnaient simultanément, avec la même rapidité, avec le même roulement formidable qui remplissait le cachot de son bruit de tonnerre.
L'instinct de la conservation, si puissant, à défaut du raisonnement, à jamais aboli, peut-être, fit que Pardaillan découvrit l'unique chance qui lui restait de sauver cette vie à laquelle il tenait tant maintenant. Voici quelle était cette chance:
Ce plancher mobile était maintenu d'un côté par des charnières puissantes. Ces charnières n'étaient pas placées contre le mur qui soutenait le plancher. Elles étaient sous le plancher même. C'est-à-dire que, du côté opposé à la pente, on avait posé une forte traverse de métal.
C'est sur cette traverse qu'étaient vissées les charnières. Si cette traverse avait eu quelques centimètres de plus dans sa largeur, Pardaillan eût pu à la rigueur se poser là-dessus et attendre aussi longtemps que ses forces le lui eussent permis. Malheureusement, la traverse était trop étroite. Mais, s'il n'était pas possible de se poser là-dessus, on pouvait du moins s'y accrocher et s'y maintenir en se couchant à plat ventre, suspendu par le bout des doigts. Le fou—nous ne voyons pas d'autre nom à lui donner—avait vu cela.
C'était, tout bonnement, une manière de prolonger son supplice de quelques secondes. Il était évident qu'il ne pourrait se maintenir longtemps dans cette position et même, en admettant que le mouvement de descente s'arrêtât, la pente était déjà assez raide pour rendre la chute inévitable.
Le fou ne raisonna pas tant. Il vit là une chance de prolonger son agonie, et, désespérément, il s'accrocha à ce rebord sauveur. Il y gagna du moins qu'il ne vit plus les épouvantables hachoirs qui avaient le don de l'affoler.
Le plancher continuait sa descente. Maintenant, la cloison était tapissée du haut en bas et dans toute sa largeur de faux qui continuaient immuablement leur mouvement de hachoir et semblaient appeler la proie convoitée.
Pardaillan, suspendu dans le vide, sentait ses forces l'abandonner de plus en plus; ses doigts, gonflés par l'effort, s'engourdissaient; la tête lui tournait et, malgré son état, il comprenait que, bientôt, dans un instant, il lâcherait prise, et ce serait fini: il roulerait là-bas se faire hacher par la hideuse machine.
Il râlait, et, cependant, son désir de vivre était si prodigieusement tenace qu'il trouvait encore, et malgré tout, la force de crier presque sans discontinuer:
«Arrêtez! Arrêtez!...»
Bientôt, il fut à bout de force. Sa main gauche glissa, lâcha prise. Il se maintint un instant de sa seule main droite. Les doigts de cette main, à leur tour, le trahirent un à un. Deux doigts seuls restèrent désespérément incrustés dans le métal et supportèrent le poids de son corps un inappréciable instant.
Alors, il ferma les yeux, un soupir atroce gonfla sa poitrine, un cri terrible, un cri de bête qu'on égorge, jaillit de ses lèvres tuméfiées, et il roula, roula là-bas sur les hachoirs qui le saisirent.