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Les Pardaillan — Tome 06 : Les amours du Chico cover

Les Pardaillan — Tome 06 : Les amours du Chico

Chapter 20: XVII LE PHILTRE DU MOINE
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About This Book

A tense sequence of rescue and revelation weaves together political intrigue and romantic rivalry: a nobleman escapes a deadly plot through a hidden entrance aided by a diminutive companion, returns to an inn where a young woman's relief is shadowed by jealousy toward the rescuer, and misread loyalties and passions complicate relationships; elsewhere a dominant woman compels a public and devastating disclosure about a torero's parentage, heightening conflict. The episodes alternate action, clandestine passages, and emotional confrontation to explore identity, honor, jealousy, and betrayal amid plots and shifting alliances.




XVII

LE PHILTRE DU MOINE

Or, Pardaillan n'était pas mort.

La machine à hacher était une sinistre comédie imaginée par Fausta, de concert avec d'Espinosa.

Fausta avait indiqué au grand inquisiteur un moyen qui, dans son infernale barbarie, lui avait paru le meilleur. Il l'avait adopté et perfectionné dans les détails. On serait venu lui en indiquer un autre qui lui eût paru supérieur, il aurait renoncé à celui de Fausta pour adopter celui-là.

Il poursuivait la mise à exécution de son plan avec une rigueur d'autant plus inexorable qu'elle était froidement raisonnée. Il agissait pour un principe—et c'est ce qui le faisait si terrible, si redoutable—non pour l'assouvissement d'une haine personnelle. Il n'avait pas menti lorsqu'il l'avait dit à Pardaillan.

Cette incroyable et abominable invention de la machine à hacher était donc destinée non à broyer le chevalier, mais à achever de porter l'épouvante dans son esprit déprimé par les tortures de la faim et de la soif.

Et cette épouvante, amenée à son paroxysme par une graduation dosée avec un art infernal, avait été initialement préparée par un stupéfiant, et en même temps devait compléter l'oeuvre dévastatrice de ce poison.

En conséquence, les premières faux apparues étaient réellement de bel et de bon acier; elles étaient parfaitement tranchantes et acérées. Mais, les hachoirs du bas, ceux que Pardaillan n'avait pu voir, attendu que, étendu à plat ventre sur le plancher, cramponné à la traverse, il leur tournait le dos, ces hachoirs du bas, sur lesquels, grâce à la déclivité du plancher, son corps devait rouler, étaient placés là comme un leurre et s'étaient repliés comme du caoutchouc sous le poids du corps qu'ils auraient dû hacher.

Pardaillan, lorsqu'il avait lâché prise, était à moitié évanoui. Lorsqu'il parvint, sans se faire du mal, au bas de la pente, il demeura étendu à terre, sans connaissance.

Longtemps, il resta ainsi privé de sentiment. Petit à petit, il revint à lui et jeta autour de lui un regard, sans vie.

Il se trouvait dans un cachot de dimensions exactement égales à celles de la chambre d'où il venait d'être précipité. Le plancher d'acier était remonté automatiquement et constituait le plafond de sa nouvelle cellule.

Ici, comme à l'étage supérieur, il n'y avait aucun meuble, pas d'issues visibles autres qu'une porte de fer dûment verrouillée. Seulement, ici le sol était en terre battue, les murs étaient épais et couverts d'une couche de moisissure et de salpêtre, l'air chaud et fétide.

Pardaillan regarda tous ces détails d'un oeil sans expression et ne vit rien. Il prit un coin de son manteau qui avait roulé avec lui, il se mit à le tortiller comme un enfant qui, d'un chiffon, s'amuse à fabriquer une poupée, et il éclata de rire.

Longtemps, avec cette gravité particulière aux tout-petits et aux grands dont l'intelligence s'est éteinte, il s'occupa à cette distraction enfantine.

Comme un enfant, il parlait à la poupée, que ses doigts tortillaient inlassablement; il lui disait des choses puériles qui n'avaient aucun sens, il la pressait dans ses bras, la repoussait, la grondait avec des airs courroucés, puis la reprenait, la berçait, la consolait et, fréquemment, sans motif apparent, il laissait échapper le même éclat de rire sans expression.

Ce jeu dura des heures sans qu'il parût se lasser; il n'avait plus conscience du temps.

La porte s'ouvrit. Un moine parut. Il apportait un pain et une cruche d'eau. Mais sans doute craignait-on un retour d'intelligence, une crise de révolte et de fureur, car ce moine, solidement bâti, tenait un fouet à la main.

Il ne fit pas un geste de menace, il ne parut même pas regarder le prisonnier. Sa présence seule suffit. Dès qu'il aperçut ce moine, Pardaillan poussa un cri de détresse, se blottit dans un coin et, cachant son visage dans son bras replié—le geste d'un enfant qui veut se garer de la taloche—il hoqueta d'une voix suppliante:

«Ne... me... battez pas!... Ne me battez pas!»

Le moine posa tranquillement à terre le pain et la cruche et le regarda un instant curieusement. Lentement, il leva le bras armé du fouet.

«Grâce!» gémit Pardaillan, sans chercher d'ailleurs à éviter le coup.

Le bras du moine retomba doucement sans frapper. Il hocha la tête en le regardant, toujours avec la même attention curieuse, et murmura:

«Il est inutile de le prévenir que je lui apporte sa pitance d'un jour: il ne comprendrait pas. Il est inutile de le frapper, c'est un enfant inoffensif.»

Et il sortit.

Pardaillan resta longtemps sans bouger, dans le coin où il s'était réfugié. Peu à peu, il se risqua, écarta son bras, et, ne voyant plus personne, rassuré, il reprit son jeu avec le pan de son manteau.

Deux fois, le moine se présenta ainsi pour renouveler ses provisions. Chaque fois, la même scène se produisit. La troisième fois, le moine était accompagné d'Espinosa. Et, cette fois encore, Pardaillan montra la même terreur enfantine.

«Vous voyez, monseigneur, fit le moine, c'est toujours ainsi. Le sire de Pardaillan n'existe plus, c'est maintenant un enfant faible et peureux. De toutes les secousses qu'il a reçues, et aussi grâce à mon philtre, il ne reste plus qu'un sentiment vivant en lui: la peur. Son intelligence remarquable: abolie. Sa force extraordinaire: détruite. Regardez-le! Il ne peut même pas se tenir debout. C'est miracle vraiment qu'il soit encore vivant.

—Je vois, dit paisiblement d'Espinosa. Je connaissais la puissance dévastatrice de votre poison. J'avoue cependant que je redoutais qu'il ne produisît pas tout l'effet désirable. C'est que le sujet sur lequel nous avions à l'appliquer était doué d'une constitution exceptionnellement vigoureuse. Vous avez trouvé là quelque chose de vraiment remarquable.

Pendant cet entretien, Pardaillan, réfugié dans son coin, le visage enfoui dans son bras, secoué de tremblements convulsifs, gémissait doucement. Et le grand inquisiteur et le moine savant parlaient et agissaient devant lui comme s'il n'eût pas existé.

—Pour ce que j'ai à lui dire, reprit d'Espinosa, après un silence passé à considérer froidement le prisonnier de l'Inquisition, j'ai besoin qu'il retrouve un moment l'intelligence nécessaire pour me comprendre.

—J'étais prévenu, dit le moine avec une paisible assurance, j'ai apporté ce qu'il faut. Quelques gouttes de la liqueur contenue dans ce flacon vont lui rendre ses forces et son intelligence. Mais, monseigneur, l'effet de cette liqueur ne se fera sentir guère plus d'une demi-heure.

—C'est plus qu'il m'en faut pour ce que j'ai à lui dire.

Le moine, sans s'attarder davantage, s'approcha du prisonnier qui redoubla de gémissements, mais ne fit pas un geste pour éviter l'approche de celui qui l'effrayait à ce point.

Avec autorité, le moine saisit le coude, écarta le bras, mit le visage de Pardaillan à découvert, sans que celui-ci opposât la moindre résistance, fît autre chose que de continuer à gémir doucement. Le moine écarta les lèvres et approcha son flacon. Il allait verser la liqueur, préalablement dosée, lorsque, posant sa main sur son bras, d'Espinosa l'arrêta en disant:

—Faites attention, mon révérend père, que je vais rester en tête-à-tête avec le prisonnier. Cette liqueur doit lui rendre sa vigueur, dites-vous, il ne faudrait pourtant pas que je sois exposé...

—Rassurez-vous, monseigneur, fit respectueusement le moine, le prisonnier retrouvera, pour quelques jours, sa vigueur primitive. Mais son intelligence sera à peine galvanisée. L'idée ne lui viendra pas de faire usage de sa force redoutable. Il restera ce qu'il est maintenant: un enfant craintif. J'en réponds.

Et, sur un geste d'autorisation, il vida le contenu d'un minuscule flacon entre les lèvres du prisonnier qui, d'ailleurs, n'opposa aucune résistance, et, se redressant:

—Avant cinq minutes, monseigneur, le prisonnier sera en état de vous comprendre... à peu près, dit-il.

—C'est bien, dit le grand inquisiteur. Allez, fermez la porte à l'extérieur et remontez sans m'attendre.

—Et monseigneur? dit-il respectueusement.

—Ne vous inquiétez pas, sourit d'Espinosa, je sais le moyen de sortir de ce cachot sans passer par cette porte.

Sans plus insister, le moine s'inclina devant son chef suprême et obéit passivement à l'ordre reçu. D'Espinosa, sans manifester ni inquiétude ni émotion, entendit les verrous grincer à l'extérieur, avec ce calme qui ne l'abandonnait jamais. Il se tourna vers Pardaillan et, à la lueur blafarde d'une lampe que le moine avait posée à terre, il se mit à étudier curieusement l'effet produit par la liqueur qu'on lui avait fait absorber. Galvanisé par le remède violent, le prisonnier parut retrouver une vie nouvelle.

Tout d'abord, il fut secoué d'un long frisson, puis son torse affaissé se redressa lentement. Comme s'il avait été, jusque-là, oppressé jusqu'à la suffocation, il respira longuement, bruyamment, le sang afflua à ses pommettes livides, l'oeil morne, éteint, retrouva une partie de son éclat, laissa percevoir une vague lueur d'intelligence. Et il se redressa, se mit sur ses pieds, s'étira longuement, avec un sourire de satisfaction.

Il regarda autour de lui avec un étonnement visible et aperçut d'Espinosa. Alors, comme un effrayé, il se recula vivement jusqu'au mur, qui l'arrêta. Mais il ne se cacha pas le visage, il ne cria pas, il ne gémit pas. Cependant, il considérait d'Espinosa avec une inquiétude manifeste. Le grand inquisiteur, qui le tenait sous le poids de son regard froid et volontaire, fit deux pas vers lui. Pardaillan jeta autour de lui ce regard de la bête menacée qui cherche le trou où elle pourra se terrer. Et, ne trouvant rien, ne pouvant plus reculer, il effectua le seul mouvement possible: il s'écarta. Et, en exécutant ce mouvement, il surveillait attentivement le grand inquisiteur, qu'il ne paraissait pas reconnaître.

D'Espinosa sourit. Il se sentit pleinement rassuré. Non qu'il eût peur, il était brave, la mort ne l'effrayait pas.

Mais il avait une tâche à accomplir et il ne voulait pas partir en laissant son oeuvre inachevée.

Il s'approcha donc de Pardaillan avec assurance et, de sa voix très calme, presque douce:

—Eh bien, Pardaillan, ne me reconnaissez-vous pas?...

—Pardaillan? répéta le chevalier, qui paraissait faire des efforts de mémoire prodigieux pour fixer les souvenirs confus que ce nom évoquait dans son esprit.

—Oui, Pardaillan... C'est toi qui es Pardaillan, reprit d'Espinosa en le fixant.

Pardaillan se mit à rire doucement et murmura:

—Je ne connais pas ce nom-là.

Et cependant il ne cessait de surveiller celui qui lui parlait, avec une inquiétude manifeste. D'Espinosa fit un pas de plus et lui mit la main sur l'épaule. Pardaillan se mit à trembler, et d'Espinosa, sous son étreinte, le sentit chanceler, prêt à s'abattre. Pour la deuxième fois, il eut ce même sourire livide, et, avec une grande douceur, il dit:

—Rassure-toi, Pardaillan, je ne veux pas te faire de mal.

—Vrai? fit anxieusement le fou.

—Ne le vois-tu pas? dit l'inquisiteur.

Pardaillan le considéra longuement avec une méfiance visible et, peu à peu, convaincu sans doute, il se rasséréna et, finalement, se mit à sourire, d'un sourire sans expression. Le voyant tout à fait rassuré, d'Espinosa reprit:

—Il faut te souvenir. Il le faut... entends-tu? Tu es Pardaillan.

—C'est un jeu? demanda le fou d'un air amusé. Alors, je veux bien être Par...dail...lan... Et vous, qui êtes-vous?

—Je suis d'Espinosa.

—D'Espinosa? répéta le fou qui cherchait à se souvenir. D'Espinosa!... je connais ce nom-là...

Et, tout à coup, il parut avoir trouvé.

—Oh! s'écria-t-il, en donnant tous les signes d'une vive terreur... Oui, je me souviens!... D'Espinosa... c'est un méchant... prenez garde... il va nous battre!

—Ah! gronda d'Espinosa, tu commences à te souvenir. Oui, je suis d'Espinosa et toi tu es Pardaillan. Pardaillan, l'ami de Fausta.

—Fausta! dit le fou sans hésitation; j'ai connu une femme qui s'appelait ainsi. C'est une méchante femme!...

—C'est bien celle-là, sourit d'Espinosa. La mémoire te revient tout à fait.

Mais le dément avait une idée fixe et il la suivait sans défaillir. Il se pencha sur d'Espinosa et, sur un ton confidentiel:

—Vous me plaisez, dit-il. Écoutez, je vais vous dire, il ne faut pas jouer avec d'Espinosa et Fausta. Ce sont des méchants... Ils nous feront du mal.

—Misérable fou! grinça d'Espinosa, impatienté. Je te dis que d'Espinosa c'est moi. Rappelle-toi!

Il l'avait pris par les deux mains et, penché sur lui, à deux pouces de son visage, il fixait sur lui un regard ardent comme s'il avait espéré lui communiquer ainsi un peu de cette intelligence qu'il s'était acharné à abolir. Et, soit par hasard, soit qu'il eût réussi à lui imposer sa volonté, le fou poussa un grand cri, se dégagea d'une brusque secousse, se rencogna dans un angle du cachot, et, d'une voix qui haletait, il râla:

—Je vous reconnais... Vous êtes d'Espinosa... Oui... Je me souviens... Vous m'avez fait souffrir... la faim, l'horrible faim et la soif... et cette galerie abominable où l'on suppliciait tant de pauvres malheureux!...

—Enfin! tu te souviens!

—N'approchez pas!... hurla le fou au comble de l'épouvante. Je vous reconnais... Que voulez-vous?

—Cette fois, tu me reconnais bien. Oui, tu étais un homme fort et vaillant, et maintenant qu'es-tu? Un enfant qu'un rien épouvante. Et c'est moi qui t'ai mis dans cet état. Tu me comprends un peu, Pardaillan; une vague lueur d'intelligence illumine en ce moment ton cerveau. Mais tout à l'heure la nuit se fera de nouveau en toi et tu redeviendras ce que tu étais à l'instant: un pauvre fou.

—Et sais-tu qui m'a donné l'idée de t'infliger les tortures qui devaient faire sombrer ton intelligence? Ton amie Fausta. Oui, c'est elle qui a eu cette idée que je n'aurais pas eue, je l'avoue. Oui, tu l'as dit: je vais te tuer. Oh! ne crie pas ainsi. Je ne veux pas te tuer d'un coup de poignard, ce serait une mort trop douce et trop rapide. Tu mourras lentement, dans la nuit, muré dans une tombe. Tu achèveras de mourir par la faim, l'horrible faim, comme tu disais tout à l'heure. Regarde, Pardaillan, voici ton tombeau.

En disant ces mots, d'Espinosa avait sans doute actionné quelque invisible ressort, car une ouverture apparut soudain, au milieu d'une des parois du cachot.

D'Espinosa prit la lampe d'une main, alla chercher Pardaillan et le saisit de l'autre, et, sans qu'il opposât la moindre résistance, car, le malheureux, inconscient de sa force revenue, se contentait de gémir, il le traîna jusqu'à cette ouverture, et, élevant sa lampe pour qu'il pût mieux voir:

—Regarde, Pardaillan! répéta-t-il d'une voix vibrante. Vois-tu? Ici, pas de lumière, autant dire pas d'air. C'est une tombe, une véritable tombe où tu te consumeras lentement par la faim. Nul au monde ne connaît ce tombeau; nul que moi.

—Et sais-tu? Pardaillan, tiens, je vais te le dire à seule fin que ton supplice soit plus grand—si toutefois tu te souviens de mes paroles—ce tombeau qui tout à l'heure sera le tien, il a une issue secrète que, seul, je connais.

—Tu la chercheras cette issue, Pardaillan, cela te fera une occupation qui te distraira. Tu la chercheras, car tu ne veux pas mourir maintenant. Mais tu ne la trouveras pas. Nul que moi ne saurait la trouver. Et moi, dans un instant, je sortirai d'ici pour ne plus y revenir. Mais, avant de sortir, je vais te pousser là et toi, en posant le pied sur cette dalle que tu vois là, devant toi, tu actionneras toi-même le ressort de la porte de fer qui doit te murer vivant là-dedans.

—Grâce! gémit le malheureux fou qui se raidit. Je ne veux pas mourir! Grâce!...

—Je le sais bien, reprit d'Espinosa avec son calme terrible. Et, cependant, tout à l'heure, tu entreras là, et, à compter de cet instant, tu n'existeras plus.

—Et maintenant que tu sais ce qui t'attend, il faut que tu saches pourquoi, n'ayant pas de haine contre toi, je l'ai fait: parce que les hommes de ta trempe, s'ils ne viennent pas à nous, s'ils ne sont pas avec nous, sont un danger permanent pour l'ordre de choses établi par notre sainte mère l'Eglise. Parce que tu as insulté à la majesté royale de mon souverain. Parce que tu t'es dressé menaçant devant lui et que tu as voulu faire avorter ses vastes projets.

—Et maintenant que tu sais tout cela, maintenant que tu sais que tu vas mourir, il faut que tu meures désespéré de savoir que tu as échoué dans toutes tes entreprises contre nous. Sache donc que ce parchemin que tu es venu chercher de si loin, il est en ma possession!

—Le parchemin!... bégaya Pardaillan.

—Tu ne comprends pas? Il faut que tu comprennes cependant. Tiens, regarde. Le voici, ce parchemin. Vois-tu? C'est la déclaration du feu roi Henri troisième qui lègue le royaume de France à mon souverain. Regarde-le bien, ce parchemin. C'est grâce à lui que ton pays deviendra espagnol.

Un instant, d'Espinosa laissa sous les yeux du fou le parchemin qu'il avait sorti de son sein. Puis, voyant que l'autre le regardait d'un air hébété, sans comprendre, il haussa doucement les épaules, replia le précieux document, le remit où il l'avait pris, et, abattant sa main robuste sur l'épaule de Pardaillan, il le tira facilement à lui, car l'autre n'opposait qu'une faible résistance, et, sur un ton impératif:

—Maintenant que je t'ai dit ce que j'avais à te dire, entre dans la mort.

Et il abattit son autre main sur l'épaule de Pardaillan et le poussa rudement jusqu'au seuil de l'ouverture béante, en ajoutant:

—Voici ta tombe.

Alors, une voix narquoise qu'il connaissait bien, une voix qui le fit frémir de la nuque aux talons, tonna soudain:

—Mordieu! mourons ensemble!

Et, avant qu'il eût pu faire un mouvement, une main de fer le saisissait à la gorge et l'étranglait.

D'Espinosa lâcha l'épaule de Pardaillan. Sa main alla chercher la dague dont il avait eu la précaution de s'armer. Il n'eut pas la force d'achever le geste. La main de fer resserra son étreinte et le grand inquisiteur fit entendre un râle étouffé. Alors, Pardaillan lâcha la gorge, et, le saisissant à bras le corps, il le souleva, l'arracha de terre, le tint un instant suspendu à bout de bras et le lança à toute volée dans ce qui devait être sa tombe.

Posément, Pardaillan ramassa la lampe que d'Espinosa avait reposée à terre, alla prendre son manteau—ce fameux manteau dont il ne pouvait plus se séparer et avec lequel il s'était amusé à fabriquer des embryons de poupée—et, sa lampe à la main, il franchit le seuil de l'ouverture mystérieuse, en ayant soin de poser fortement le pied sur la dalle qui actionnait le ressort fermant la porte, et qu'il avait, il faut croire, bien remarquée lorsque d'Espinosa la lui avait montrée.

En effet, il entendit un bruit sec. Il se retourna et vit que le mur avait repris sa place. Il n'y avait plus là d'ouverture visible.

Pardaillan venait de s'enfermer lui-même dans ce trou noir qui, comme l'avait dit d'Espinosa, étendu sans connaissance sur le sol, ressemblait assez à une tombe.

Pardaillan venait de s'enfermer dans cette tombe, mais il y avait d'abord jeté son puissant et implacable adversaire.




XVIII

CHANGEMENT DE RÔLES

Pardaillan posa le manteau et la lampe par terre. Dans ce tombeau, comme dans les deux précédents cachots où il venait de séjourner, il n'y avait aucun meuble; pas de fenêtre, pas de porte. Il lui eût été difficile de retrouver l'emplacement de la porte secrète, qui s'était refermée d'elle-même.

Pardaillan accomplissait ses gestes avec un calme prodigieux. La facilité avec laquelle il avait à demi étranglé son ennemi et l'avait projeté dans ce trou prouvait que ses forces lui étaient revenues.

Ce n'était d'ailleurs pas le seul changement survenu dans sa personne. En même temps que la vigueur, l'intelligence paraissait lui être revenue.

Il n'avait plus cet air morne, hébété, peureux qu'il avait quelques instants plus tôt. Il avait ce visage impénétrable, froidement résolu, et cependant nuancé d'ironie, qu'il avait autrefois, lorsqu'il se disposait à accomplir quelque coup de folie.

Il se dirigea vers d'Espinosa, le fouilla sans hâte, prit le parchemin, qu'il étudia attentivement, et, ayant reconnu que ce n'était pas une copie, mais l'original parfaitement authentique, il le plia soigneusement et, à son tour, il le mit dans son sein.

Ceci fait, il prit la dague, qu'il passa à sa ceinture, et s'assura que d'Espinosa n'avait pas d'autre arme cachée, ni aucun papier susceptible de lui être utile, le cas échéant et, n'ayant rien trouvé, il s'assit paisiblement à terre, près de la lampe et du manteau, et attendit avec un sourire indéchiffrable aux lèvres.

Assez promptement, le grand inquisiteur revint à lui. Ses yeux se portèrent sur Pardaillan et, en voyant cette physionomie qui avait retrouvé son expression d'audace étincelante, il hocha gravement la tête, sans dire un mot.

Pas un instant, il ne perdit cet air calme, rigide, qui était le sien. Son regard se posa sur celui de Pardaillan, aussi ferme et assuré que s'il avait été dans le palais, entouré de gardes et de serviteurs. Il ne montra ni étonnement, ni crainte, ni gêne. Seulement, son oeil de feu ne cessait pas de scruter Pardaillan avec une attention passionnée.

Il se disait qu'il avait encore une chance de salut, puisque le remède, grâce à quoi son prisonnier avait retrouvé assez de lucidité pour essayer de l'entraîner dans la mort avec lui, perdrait toute sa force stimulante au bout d'une demi-heure.

Il s'agissait donc de se dérober à une nouvelle attaque du prisonnier jusqu'à ce que, le stimulant n'ayant plus d'action, il redevînt ce qu'il était avant, ce qu'il resterait jusqu'à sa mort: un enfant inoffensif et peureux.

En somme, lui, d'Espinosa, était vigoureux et adroit. Il ne chercherait pas à lutter contre son adversaire; tous ses efforts se borneraient à éviter un corps à corps dans lequel il savait bien qu'il serait battu. Il fallait gagner quelques minutes. Toute la question se résumait à cela.

Coûte que coûte donc, il gagnerait les quelques minutes nécessaires. Et, si le prisonnier devenait trop menaçant, il s'en débarrasserait d'un coup de dague.

Voilà ce que se disait le grand inquisiteur en étudiant Pardaillan, cependant que sa main, sous la robe rouge, cherchait la dague qu'il avait cachée. Alors seulement il s'aperçut qu'il n'avait plus cette arme sur laquelle il comptait en cas de suprême péril.

Il sentit la sueur de l'angoisse perler à la racine de ses cheveux. Mais il montra le même visage impassible, le même regard aigu qui n'avait rien perdu de son assurance. Et comme il croyait toujours que Pardaillan, en le saisissant à la gorge, avait obéi à un mouvement tout impulsif, non raisonné, il pensa que dans sa chute la dague s'était peut-être détachée de sa ceinture et qu'elle gisait à terre, peut-être tout près de lui. Il fallait la retrouver à l'instant. Et du regard il se mit à fureter partout.

—Alors, avec cet air d'ingénuité aiguë, sur un ton narquois, le prisonnier lui dit:

—Ne cherchez pas plus longtemps, voici l'objet.

Et en disant ces mots il frappait doucement sur la poignée de la dague passée à sa ceinture et il ajoutait avec un sourire railleur:

—Je vous remercie, monsieur, d'avoir eu l'attention de songer à m'apporter une arme...

D'Espinosa ne sourcilla pas. C'était un lutteur digne de se mesurer avec le redoutable adversaire qu'il avait devant lui.

Au même instant, une idée lui traversa le cerveau comme un éclair et, d'un geste instinctif, il porta les mains à son sein où il avait caché le fameux parchemin.

Une teinte terreuse, à peine perceptible, se répandit sur son visage. Le coup lui était, certes, plus sensible que la perte de l'arme qui devait le sauver.

Alors, seulement, il commença de soupçonner la vérité et qu'il avait été joué de main de maître par cet homme vraiment extraordinaire, qui avait su déjouer la surveillance d'une nuée d'espions invisibles; cet homme qui avait su tromper les moines médecins qui avaient passé de longues heures à l'étudier et à l'observer; cet homme, enfin, qui avait su si bien jouer le rôle qu'il s'était donné qu'il en avait été dupe, lui d'Espinosa.

Il jeta sur celui dont il était le prisonnier—par un renversement de rôles inouï d'audace—un regard d'admiration sincère en même temps qu'un soupir douloureux trahissait le désespoir que lui causait sa défaite.

Et comme il avait lu dans son esprit, Pardaillan dit, sans nulle raillerie, avec une pointe de commisération que l'oreille subtile d'Espinosa perçut nettement et qui l'humilia profondément:

—Le parchemin que vous cherchez est en ma possession... comme votre dague. Je suis vraiment honteux du peu de difficulté que j'ai rencontrée dans l'accomplissement de la mission qui m'était confiée.

—Mais aussi, monseigneur, convenez que vous avez agi avec une étourderie sans égale. A force de vouloir pousser les choses à l'excès, à force de présomption, vous avez fini par perdre la partie que vous aviez si belle. Convenez qu'elle n'était pourtant pas égale, cette partie, et que vous aviez tous les atouts dans votre jeu. Convenez aussi que je ne vous ai pas pris en traître, et vous ne sauriez en dire autant... soit dit sans vous offenser.

D'Espinosa avait écouté jusqu'au bout avec une attention soutenue. Il ne manifestait ni dépit, ni crainte, ni colère.

—Ainsi, fit-il, vous avez pu résister à la puissance du stupéfiant qu'on vous a fait boire?

Pardaillan se mit à rire doucement, du bout des dents.

—Mais, monsieur, fit-il avec son air ingénument étonné, quand on veut faire prendre un stupéfiant pareil à celui dont vous parlez, encore faut-il s'arranger de manière que ce stupéfiant ne trahisse pas sa présence par un goût particulier. Voyons, c'est élémentaire, cela.

—Cependant, vous avez absorbé le narcotique.

—Eh! précisément, monsieur. Raisonnablement, pouvez-vous penser qu'un homme comme moi se sentira terrassé par un sommeil invincible pour une ou deux malheureuses bouteilles qu'il aura vidées, sans que ce sommeil suspect éveille sa méfiance? Cette méfiance a suffi pour me faire remarquer que votre stupéfiant avait changé—oh! d'une manière imperceptible—le goût du Saumur que je connais fort bien.

Cela a suffi pour que le contenu de la bouteille suspecte s'en allât se mélanger aux eaux sales de mes ablutions.

—Cela tient, dit gravement d'Espinosa, à ce que, me méfiant de votre vigueur exceptionnelle, j'avais recommandé de forcer un peu la dose du poison. N'importe, je rends hommage à la délicatesse de votre odorat et de votre palais, qui vous a permis d'éventer le piège auquel d'autres, réputés délicats, s'étaient laissé prendre.

Pardaillan s'inclina poliment, comme s'il était flatté du compliment. D'Espinosa reprit:

—En ce qui concerne le poison, la question est élucidée. Mais comment avez-vous pu deviner que mon dessein était de vous acculer à la folie?

—Il ne fallait pas, dit Pardaillan en haussant les épaules, il ne fallait pas dire, devant moi, certaines paroles imprudentes que vous avez prononcées et que Fausta, plus experte que vous, vous a reprochées incontinent. Fausta elle-même n'aurait pas dû me dire certaines autres paroles qui ont éveillé mon attention. Enfin, il ne fallait pas, ayant commis ces écarts de langage, me faire admirer avec tant d'insistance cette jolie invention de la cage où vous enfermez ceux que vous avez fait sombrer dans la folie. Il ne fallait pas m'expliquer, si complaisamment, que vous obteniez ce résultat en leur faisant absorber une drogue pernicieuse qui obscurcissait leur intelligence, et que vous acheviez l'oeuvre du poison en les soumettant à un régime de terreur continu, en les frappant à coups d'épouvante, si je puis ainsi dire.

—Oui, fit d'Espinosa, d'un air rêveur, vous avez raison; à force d'outrance, j'ai dépassé le but. J'aurais dû me souvenir qu'avec un observateur profond tel que vous, il fallait, avant tout, se tenir dans une juste mesure. C'est une leçon; je ne l'oublierai pas.

Pardaillan s'inclina derechef, et de cet air naïf et narquois qu'il avait quand il était satisfait:

—Est-ce tout ce que vous désiriez savoir? dit-il. Ne vous gênez pas, je vous prie... Nous avons du temps devant nous.

—J'userai donc de la permission que vous m'octroyez si complaisamment, et je vous dirai que je reste confondu de la force de résistance que vous possédez.

Car enfin, si je sais bien compter, voici quinze longs jours que vous n'avez fait que deux repas. Je ne compte pas le pain qu'on vous donnait: il était mesuré pour entretenir chez vous les tortures de la faim et non pour vous sustenter.

En disant ces mots, d'Espinosa le fouillait de son regard aigu. Et encore une fois, Pardaillan déchiffra sa pensée dans ses yeux, car il répondit en souriant:

Je pourrais vous laisser croire que je suis en effet d'une force de résistance exceptionnelle qui me permet de résister aux affres de la faim et, là où d'autres succomberaient, de conserver mes forces et ma lucidité. Mais comme vous paraissez fonder je ne sais quel espoir sur mon état de faiblesse, je juge préférable de vous faire connaître la vérité.

Et allongeant la main, sans se déranger, il attira à lui ce fameux manteau dont il ne pouvait plus se séparer, et aux yeux étonnés de d'Espinosa, il en tira un jambon de dimensions respectables, un flacon rempli d'eau et quelques fruits.

—Voici, dit-il, mon garde-manger. Lors du mirifique festin que me firent faire mes deux moines geôliers, je mangeai et bus assez sobrement, ainsi que le commandait la prudence, vu l'état de délabrement dans lequel m'avaient mis cinq longs jours de jeûne. Mais si je mangeai peu, je profitai de ce que mes gardiens n'avaient d'yeux que pour les provisions accumulées sur ma table et je fis disparaître quelques-unes de ces provisions, plus deux flacons de bon vin, plus quelques fruits et menues pâtisseries.

—Ces provisions me furent d'un grand secours et c'est grâce à elles que vous me voyez si vigoureux. Quand mes deux flacons de vin furent vides, j'eus soin de les remplir de l'eau claire, quoique pas très fraîche, qu'on me distribuait. Je ne savais pas, en effet, si un jour on ne me priverait pas complètement de nourriture et de boisson.

—Or, je tenais à prolonger mon existence autant qu'il serait en mon pouvoir de le faire. J'espérais, pour ne point vous le celer, que vous commettriez cette suprême faute de vous enfermer en tête à tête avec moi. L'événement a justifié mes prévisions et bien m'en a pris d'avoir agi en conséquence.

—Ainsi, fit lentement d'Espinosa, vous aviez à peu près tout prévu, tout deviné? Cependant, les différentes épreuves auxquelles vous avez été soumis étaient de nature à ébranler une raison aussi solide que la vôtre.

—J'avoue que cette invention de la machine à hacher, avec les différents incidents qui l'agrémentent, est une assez hideuse invention. Mais quoi? Je savais que je ne devais pas mourir encore, puisque je ne vous avais pas revu, et au surplus, tel n'était pas votre but. Je pensai donc que les hachoirs, le chaud, le froid, le soleil ardent, l'asphyxie, tout cela disparaîtrait successivement en temps voulu. C'était un moment fort désagréable à passer. Je me résignai à le supporter de mon mieux.

D'Espinosa le considéra longuement sans mot dire, puis, avec un long soupir:

—Quel dommage, fit-il, qu'un homme tel que vous ne soit pas à nous!

Et voyant que Pardaillan se hérissait:

—Rassurez-vous, reprit-il, je ne prétends pas essayer de vous soudoyer. Ce serait vous faire injure. Je sais que les hommes de votre trempe se dévouent à une cause qui leur paraît belle et juste... mais ne se vendent pas.

Et il demeura un moment songeur sous l'oeil narquois de Pardaillan, qui l'observait sans en avoir l'air et respectait sa méditation. Enfin il redressa la tête, et regardant son adversaire en face, sans trouble apparent, sans provocation, avec une aisance admirable:

—Et maintenant que je suis votre prisonnier—car je suis votre prisonnier—que comptez-vous faire?

—Mais, fit Pardaillan avec son air le plus naïf et comme s'il disait la chose la plus naturelle du monde, je compte vous prier d'ouvrir cette fameuse porte secrète, et que vous êtes seul au monde à connaître, et qui nous permettra de sortir de ce lieu, qui n'a rien de bien plaisant.

—Et si je refuse? demanda d'Espinosa sans sourciller.

—Nous mourrons ensemble ici, dit Pardaillan avec une froide résolution.

—Soit, dit d'Espinosa avec non moins de résolution, mourons ensemble. Au bout du compte le supplice sera égal pour tous les deux, et si la vie mérite un regret, vous aurez ce regret au même degré que moi.

—Vous vous trompez, dit froidement Pardaillan. Le supplice ne sera pas égal. Je suis plus vigoureux que vous et j'ai des provisions qui dureront quelques jours, en les rationnant convenablement. Il est clair que vous succomberez par la faim et la soif. J'ai tâté de ce genre de supplice, je puis vous assurer qu'il est assez affreux. Quand vous ne serez plus qu'un cadavre, moi, avec le fer que voici, je pourrai abréger mon agonie.

Si fort, si maître de lui qu'il fût, d'Espinosa ne put réprimer un frisson.

—Nous n'aurons pas les mêmes regrets en face de la mort, continua Pardaillan de sa voix implacablement calme. Le seul regret que j'éprouverai sera de ne pouvoir, avant de m'en aller, dire deux mots à Mme Fausta. C'est une satisfaction que j'aurais voulu me donner, je l'avoue. Mais bah! on ne fait pas toujours comme on veut. Je partirai donc sans regret, avec la satisfaction de me dire que j'ai accompli, avant, jusqu'au bout, la mission que je m'étais donnée: arracher au roi Philippe ce document qui lui livrait la France, mon pays. Vous, monsieur, êtes-vous sûr qu'il en soit de même pour vous?

—Que voulez-vous dire? haleta d'Espinosa, qui se redressa comme s'il avait été piqué par un fer rouge.

—Ceci que je vous ai entendu dire à vous-même: le grand inquisiteur ne saurait mourir avant d'avoir mené à bien la tâche qu'il s'est imposée pour le plus grand profit de notre sainte mère l'Eglise.

—Démon! rugit d'Espinosa, douloureusement atteint dans ce qui lui tenait le plus au coeur.

—Vous voyez donc bien, continua Pardaillan, implacable, que nous ne sommes nullement logés à la même enseigne. Je m'en irai sans regret. Vous, monsieur, vous mourrez désespéré de laisser votre oeuvre inachevée. Ceci dit, monsieur, j'attendrai que vous reveniez vous-même sur ce sujet. Quant à moi, je suis résolu à ne plus vous en parler. Quand vous serez décidé, vous me le direz. Bonsoir!

Et Pardaillan, sans plus s'occuper de d'Espinosa, s'accota contre le mur, s'arrangea le mieux qu'il put avec son manteau et parut s'endormir.

D'Espinosa le considéra longuement, sans faire un mouvement. La pensée de sauter sur lui à l'improviste, de lui arracher la dague, de le poignarder avec et de s'enfuir ensuite l'obsédait. Mais il se dit qu'un homme comme Pardaillan ne se laissait pas surprendre aussi aisément.

Il renonça donc à cette idée, qu'il reconnaissait impraticable. Mais en écartant cette idée il lui en vint une autre. Pourquoi ne profiterait-il pas du sommeil apparent ou réel de Pardaillan pour ouvrir la porte secrète et d'un bond se mettre hors de toute atteinte? En y réfléchissant bien, ceci lui parut peut-être réalisable. C'était une chance à courir. Que risquait-il? Rien. S'il réussissait, c'était sa délivrance et la mort certaine de Pardaillan.

Que fallait-il pour cela? Ramper un instant dans une direction opposée précisément à celle où se trouvait Pardaillan.

Ayant décidé de tenter l'aventure, avec des précautions infinies, il se mit en marche. Il avait avancé de quelques pieds et commençait à espérer qu'il pourrait mener à bien sa tentative, lorsque Pardaillan, sans bouger de sa place, lui dit tranquillement:

—Je sais maintenant dans quelle direction il me faudra chercher la sortie... quand vous aurez cessé de vivre. Mais, monsieur, votre compagnie m'est si précieuse que je ne saurais m'en passer. Veuillez donc venir vous asseoir ici près de moi.

Et sur un ton rude:

—Et n'oubliez pas, monsieur, qu'au moindre mouvement suspect de votre part, je serai obligé, à mon grand regret, de vous plonger ce fer dans la gorge. Nous sortirons d'ici ensemble, et je vous ferai grâce de la vie, ou nous y resterons ensemble jusqu'à votre mort!

D'Espinosa se mordit les lèvres jusqu'au sang. Une fois de plus, il venait de se laisser duper par ce terrible jouteur. Sans dire un mot, sans essayer une résistance qu'il savait inutile, il vint s'asseoir près de Pardaillan, ainsi que celui-ci l'avait ordonné, et muet, farouche, il se plongea dans ses pensées.

La situation était terrible. Mourir pour lui n'était rien, et il était résolu à accepter la mort plutôt que délivrer Pardaillan. Mais ce qui lui broyait le coeur, c'était la pensée de laisser son oeuvre inachevée.

Par un incroyable et fabuleux renversement des rôles, lui, le chef suprême, dans ce couvent où tout était à lui: choses et gens, où tout lui obéissait au geste, il était le prisonnier de cet aventurier qu'il croyait tenir dans sa main puissante, et qui maintenant pouvait d'un geste détruire, avec sa vie, tout ce qu'il représentait de puissance, de richesse, d'autorité, d'ambition.

Oui, ceci était lamentable et grotesque. Quel effarement dans le monde religieux lorsqu'on apprendrait que Inigo d'Espinosa, cardinal-archevêque de Tolède, grand inquisiteur, avait mystérieusement disparu au moment où, un nouveau pape devant être élu, tous les yeux étaient tournés vers lui, attendant qu'il désignât le successeur de Sixte-Quint. Quelle stupeur lorsque l'on saurait que cette disparition coïncidait avec une visite faite à un prisonnier, dans un des cachots de ce couvent San Pablo où tout lui appartenait!

Telles étaient les pensées que ressassait d'Espinosa dans son coin.

Pardaillan ne paraissait pas s'occuper de lui. Mais d'Espinosa savait qu'il ne le perdait pas de vue et qu'au moindre mouvement il le verrait se dresser devant lui.

Il n'avait d'ailleurs aucune velléité de résistance. Il commençait à apprécier son adversaire à sa juste valeur et sentait confusément que le mieux qu'il eût à faire était de s'abandonner à sa générosité; il en tirerait certes plus d'avantages qu'à tenter de se soustraire par la force ou par la ruse.

Après s'être dit qu'il consentait à la mort pourvu que Pardaillan mourût avec lui, il avait fait le compte de ce que lui coûterait cette satisfaction, et en ressassant les pensées que nous avons essayé de traduire plus haut, il avait trouvé que, tout compte fait, la mort de Pardaillan lui coûterait cher. C'était un petit pas vers la capitulation.

Il n'était pas éloigné de partager l'avis de Fausta, qui prétendait que Pardaillan était invulnérable. Il se disait que cet être exceptionnel était de force à attendre patiemment qu'il fût mort de faim, lui Espinosa, ainsi qu'il l'en avait menacé, après quoi il chercherait et trouverait la porte secrète.

Il avait commis l'impardonnable faute de limiter ses recherches. Certes, la découverte du ressort caché n'était pas besogne facile. Elle n'était cependant pas impossible. Pour un observateur sagace comme cet aventurier, cette besogne se simplifiait beaucoup.

Évidemment, la porte ouverte, il fallait sortir. Mais maintenant il croyait Pardaillan capable de renverser tous les obstacles. Il le voyait libre et joyeux, chevauchant avec insouciance vers la France, rapportant à Henri de Navarre ce précieux parchemin qu'il avait conquis de haute lutte.

Non, cent fois non! Mieux valait le prendre lui-même par la main et le conduire hors de cette tombe, mieux valait au besoin lui donner une escorte pour le conduire hors du royaume, et s'il l'exigeait, pour sa sécurité, l'accompagner lui-même, mais rester vivant et continuer l'oeuvre entreprise. Sa résolution prise, il ne différa pas un instant la mise à exécution et, s'adressant à Pardaillan:

—Monsieur, dit-il, j'ai réfléchi longuement, et s'il vous convient d'accepter certaines conditions, je suis tout prêt à vous tirer d'ici.

—Un instant, monsieur, fit Pardaillan sans montrer ni joie ni surprise, je ne suis pas pressé, nous pouvons causer un peu, que diable! Moi aussi, j'ai mes petites conditions à poser. Nous allons donc, s'il vous plaît, les discuter, avant les vôtres... que je devine, au surplus.

—Voyons vos conditions?

—Ma mission, dit paisiblement Pardaillan, étant accomplie, je quitterai l'Espagne... aussitôt que j'aurai terminé certaines petites affaires que j'ai à régler. Vous voyez, monsieur, que je souscris une des deux conditions que vous vouliez m'imposer.

Si maître de lui qu'il fût, d'Espinosa ne put réprimer un geste de surprise. Pardaillan eut un léger sourire et continua avec cet air glacial qui dénotait une inébranlable résolution:

—Pareillement, je souscris à votre seconde condition et je vous engage ma parole d'honneur que nul ne saura que j'ai tenu le grand inquisiteur d'Espagne à ma merci et que je lui ai fait grâce de la vie.

Pour le coup d'Espinosa fut assommé par cette pénétration qui tenait du prodige et il le laissa voir.

—Quoi! balbutia-t-il, vous avez deviné!

Encore une fois, Pardaillan eut un sourire énigmatique et reprit:

—Je ne vois pas que vous ayez d'autres conditions à me poser. Si je me suis trompé, dites-le.

—Vous ne vous êtes pas trompé, fit d'Espinosa qui s'était ressaisi.

—Et maintenant voici mes petites conditions à moi. Premièrement, je ne serai pas inquiété pendant le court séjour que j'ai à faire ici et je quitterai le royaume avec tous les honneurs dus au représentant de Sa Majesté le roi de France.

—Accordé! fit d'Espinosa sans hésiter.

—Secondement, nul ne pourra être inquiété du fait d'avoir montré quelque sympathie à l'adversaire que j'ai été pour vous.

—Accordé, accordé!

—Troisièmement enfin, il ne sera rien entrepris contre le fils de don Carlos, connu sous le nom de don César el Torero.

—Vous savez?...

—Je sais cela... et bien d'autres choses, dit froidement Pardaillan. Il ne sera rien entrepris contre don César et sa fiancée, connue sous le nom de la Giralda.

Il pourra, avec sa fiancée, quitter librement l'Espagne sous la sauvegarde de l'ambassadeur de France. Et comme il ne serait pas digne que le petit-fils d'un monarque puissant vécût pauvre et misérable à l'étranger, il lui sera remis une somme—que je laisse à votre générosité le soin de fixer—et avec laquelle il pourra s'établir en France et y faire honorable figure. En échange de quoi j'engage ma parole que le prince ne tentera jamais de rentrer en Espagne et ignorera, du moins de mon fait, le secret de sa naissance.

A cette proposition, évidemment inattendue, d'Espinosa réfléchit un instant, et, fixant son oeil clair sur l'oeil loyal de Pardaillan, il dit:

—Vous vous portez garant que le prince n'entreprendra rien contre le trône, qu'il ne tentera pas de rentrer dans le royaume?

—J'ai engagé ma parole, fit Pardaillan glacial. Cela suffit, je pense.

—Cela suffit, en effet, dit vivement d'Espinosa. Peut-être avez-vous trouvé la meilleure solution de cette grave affaire.

—En tout cas, dit gravement Pardaillan, ce que je vous propose est humain... je ne saurais en dire autant de ce que vous vouliez faire.

—Eh bien, ceci est accordé comme le reste.

—En ce cas, dit Pardaillan en se levant, il ne nous reste plus qu'à quitter au plus tôt ce lieu. L'air qu'on y respire n'est pas précisément agréable.

—D'Espinosa se leva à son tour, et au moment d'ouvrir la porte secrète:

—Quelles garanties exigez-vous de la loyale exécution du pacte qui nous unit? dit-il.

Pardaillan le regarda un instant droit dans les yeux et s'inclinant avec une certaine déférence.

—Votre parole, monseigneur, dit-il très simplement, votre parole de gentilhomme.

Pour la première fois de sa vie, peut-être, d'Espinosa se sentit violemment ému. Qu'un tel homme, après tout ce qu'il avait tenté contre lui, lui donnât une telle marque d'estime et de confiance, cela l'étonnait prodigieusement et bouleversait toutes ses idées.

D'Espinosa, sous le coup de l'émotion, soutint le regard de Pardaillan avec une loyauté égale à celle de son ancien ennemi et, aussi simplement que lui, il dit gravement:

—Sire de Pardaillan, vous avez ma parole de gentilhomme.

Et aussitôt, pour témoigner que lui aussi il avait pleine confiance, il ouvrit la porte secrète sans chercher à cacher où se trouvait le ressort qui actionnait cette porte. Ce que voyant, Pardaillan eut un sourire indéfinissable.

Quelques instants plus tard, le grand inquisiteur et Pardaillan se trouvaient sur le seuil d'une maison de modeste apparence. Pour arriver là, il leur avait fallu ouvrir plusieurs portes secrètes. Et toujours d'Espinosa avait dévoilé sans hésiter le secret de ces ouvertures, alors qu'il lui eût été facile de le dissimuler.

Remontant à la lumière, ils avaient traversé des galeries, des cours, des jardins, de vastes pièces, croisant à tout instant des moines qui circulaient affairés.

Aucun de ces moines ne s'était permis le moindre geste de surprise à la vue du prisonnier, paraissant sain et vigoureux, et s'entretenant familièrement avec le grand inquisiteur. Et au sein de ce va-et-vient continuel, à d'Espinosa qui l'observait du coin de l'oeil, Pardaillan montra le même visage calme et confiant, la même liberté d'esprit. Seulement, dame! lorsqu'il se vit enfin dans la rue, le soupir qu'il poussa en dit long sur les transes qu'il venait d'endurer.

Au moment où Pardaillan allait le quitter, d'Espinosa demanda:

—Vous comptez continuer à loger à l'auberge de la Tour jusqu'à votre départ?

—Oui, monsieur.

—Bien, monsieur.

Il eut une imperceptible hésitation, et brusquement:

—J'ai cru comprendre que vous portiez un vif intérêt à cette jeune fille... la Giralda.

—C'est la fiancée de don César pour qui je me sens une vive affection, expliqua Pardaillan qui fixait d'Espinosa.

—Je sais, fit doucement celui-ci. C'est pourquoi je pense qu'il vous importe peut-être de savoir où la trouver.

—Il m'importe beaucoup, en effet. A moins, reprit-il en fixant davantage d'Espinosa, à moins qu'on ne l'ait arrêtée... avec le Torero, peut-être?

—Non, fit d'Espinosa avec une évidente sincérité. Le Torero n'a pas été arrêté. On le cache. J'ai tout lieu de croire que maintenant que vous voilà libre, ceux qui le séquestrent comprendront qu'ils n'ont plus rien à espérer puisque nous sommes d'accord et que vous emmenez le prince avec vous, en France. En conséquence, ils ne feront pas de difficulté à lui rendre la liberté. Si vous tenez à le délivrer, orientez vos recherches du côté de la maison des Cyprès.

—Fausta! s'exclama Pardaillan.

—Je ne l'ai pas nommée, sourit doucement d'Espinosa.

Et, sur un ton indifférent, il ajouta:

—Ce vous sera une occasion toute trouvée de lui dire ces deux mots que vous regrettiez si vivement de ne pouvoir lui dire avant votre départ pour l'éternel voyage. Mais je reviens à cette jeune fille. Elle, aussi, elle est séquestrée. Si vous voulez la retrouver, allez donc du côté de la porte de Bib-Alzar, passez le cimetière, faites une petite lieue, vous trouverez un château fort, le premier que vous rencontrerez. C'est une résidence d'été de notre sire le roi qu'on appelle le Bib-Alzar, à cause de sa proximité de la porte de ce nom. Soyez demain matin, avant onze heures, devant le pont-levis du château. Attendez là, vous ne tarderez pas à voir paraître celle que vous cherchez. Un dernier mot à ce sujet: il ne serait peut-être pas mauvais que vous fussiez accompagné de quelques solides lames, et souvenez-vous que passé onze heures vous arriverez trop tard.

Pardaillan avait écouté avec une attention soutenue. Quand le grand inquisiteur eut fini, il lui dit, avec une douceur qui contrastait étrangement avec le ton narquois qu'il avait eu jusque-là:

—Je vous remercie, monsieur... Voici qui rachète bien des choses.

D'Espinosa eut un geste détaché, et, avec un mince sourire, il dit:

—A propos, monsieur, remontez donc cette ruelle. Vous aboutirez à la place San Francisco, c'est votre chemin. Mais sur la place, détournez-vous un instant de votre chemin. Allez donc devant l'entrée du couvent San Pablo... vous y trouverez quelqu'un qui, j'imagine, sera bien content de vous revoir, attendu que tous les jours il vient là passer de longues heures... je ne sais trop pourquoi.

Et sur ces mots, il fit un geste d'adieu, rentra dans la maison et poussa la porte derrière lui.