WeRead Powered by ReaderPub
Les Pardaillan — Tome 06 : Les amours du Chico cover

Les Pardaillan — Tome 06 : Les amours du Chico

Chapter 22: XIX LIBRE!
Open in WeRead

Explore more books like this:

About This Book

A tense sequence of rescue and revelation weaves together political intrigue and romantic rivalry: a nobleman escapes a deadly plot through a hidden entrance aided by a diminutive companion, returns to an inn where a young woman's relief is shadowed by jealousy toward the rescuer, and misread loyalties and passions complicate relationships; elsewhere a dominant woman compels a public and devastating disclosure about a torero's parentage, heightening conflict. The episodes alternate action, clandestine passages, and emotional confrontation to explore identity, honor, jealousy, and betrayal amid plots and shifting alliances.




XIX

LIBRE!

Tant qu'il s'était trouvé avec d'Espinosa, Pardaillan était resté impassible.

Mais lorsqu'il se vit dans la ruelle déserte, sous les rayons obliques d'un soleil brûlant—il était environ cinq heures de l'après-midi—il aspira l'air chaud avec délice, et en s'éloignant à grandes enjambées dans la direction que lui avait indiquée d'Espinosa, il laissait éclater sa joie intérieurement.

Et levant la tête, contemplant avec des yeux émerveillés l'air éclatant d'un ciel sans nuages:

«Mort-dieu! il fait bon respirer un air autre que l'air fétide d'un cachot: il fait bon contempler cette voûte azurée et non une voûte de pierres noires, humides et froides. Et toi, rutilant soleil!... Salut!... soleil, soutien et réconfort des vieux routiers tels que moi!»

Puis changeant d'idée, avec un sourire terrible:

«Ah! Fausta! je crois que l'heure est enfin venue de régler nos comptes!»

En songeant de la sorte, il était arrivé sur la place San Francisco.

«Allons chercher ce pauvre Chico, fit-il avec un sourire attendri. Pauvre bougre! c'est qu'il a tenu parole... il n'a pas quitté la porte de ma prison. Et s'il n'a rien fait pour moi, ce n'est pas la bonne volonté qui lui a manqué... Ah! petit Chico! si tu savais comme ton humble dévouement me réchauffe le coeur!...»

Il était maintenant dans la rue San-Pablo—du nom du couvent—et il approchait de la porte de cette extraordinaire prison où il venait de passer quinze jours qui eussent anéanti tout autre que lui. Il cherchait des yeux le Chico et ne parvenait pas à le découvrir. Il commençait à se demander si d'Espinosa ne s'était pas trompée ou si, entre-temps, le nain ne s'était pas éloigné, lorsqu'il entendit une voix, qu'il reconnut aussitôt, lui dire mystérieusement:

—Suivez-moi!

Il se faisait un plaisir malicieux de surprendre le nain: ce fut lui qui fut surpris. Il se retourna et aperçut le Chico qui, d'un air indifférent, s'éloignait vivement de la porte du couvent. Il le suivit cependant sans rien dire, en se demandant quels motifs il pouvait bien avoir d'agir de la sorte.

Le nain, sans se retourner, d'un pas vif et léger, contourna le mur du couvent et s'engagea dans un dédale de ruelles étroites et caillouteuses. Là, il s'arrêta enfin, et saisissant la main de Pardaillan étonné, il la porta à ses lèvres en s'écriant avec un accent de conviction touchant dans sa naïveté:

—Ah! je savais bien, moi, que vous seriez plus fort qu'eux tous! Je savais bien que vous vous en iriez quand vous voudriez! Vite, maintenant, ne perdons pas de temps! Suivez-moi!

Pardaillan, doucement ému, le considérait avec un inexprimable attendrissement.

—Où diable veux-tu donc me conduire? dit-il doucement.

Le Chico se mit à rire:

—Je veux vous cacher, tiens! Je vous réponds qu'ils ne vous trouveront pas là où je vous conduirai.

—Me cacher!... Pour quoi faire?

—Pour qu'ils ne vous reprennent pas, tiens!

A son tour, Pardaillan se mit à rire de bon coeur.

—Je n'ai pas besoin de me cacher, fit-il. Sois tranquille, ils ne me reprendront pas.

Le Chico n'insista pas; il ne posa aucune question, il ne témoigna ni surprise ni inquiétude.

Pardaillan avait dit qu'il n'avait pas besoin de se cacher et qu'on ne le reprendrait pas. Cela lui suffisait. Et comme son petit coeur débordait de joie, il saisit une deuxième fois la main de Pardaillan, et il allait la porter à ses lèvres, lorsque celui-ci, se penchant, l'enleva dans ses bras, en disant:

—Que fais-tu, nigaud?... Embrasse-moi!...

Et il appliqua deux baisers sonores sur les joues fraîches et veloutées du petit hommes, qui rougit de plaisir et rendit l'étreinte de toute la force de ses petits bras.

En le reposant à terre, il dit, avec une brusquerie destinée à cacher son émotion.

—En route, maintenant! Et puisque tu veux absolument me conduire quelque part, conduis-moi vers certaine hôtellerie de la Tour, où nous serons tous deux, je le crois du moins, admirablement reçus par la plus jeune, la plus fraîche et la plus gente des hôtesses d'Espagne.

Quelques instants plus tard, ils faisaient leur entrée dans le patio de l'auberge de la Tour, à peu près désert en ce moment, et où Pardaillan commença de mener un tel tapage que ce qu'il avait voulu amener se produisit: c'est-à-dire que la petite Juana se montra pour voir qui était ce client qui faisait un tel vacarme.

Elle était bien changée, la mignonne Juana. Elle paraissait dolente, languissante, indifférente. On eût dit qu'elle relevait de maladie. Et pourtant malgré cet état inquiétant, malgré un air visiblement découragé et comme détaché de tout, Pardaillan, qui la détaillait d'un coup d'oeil prompt et sûr, remarqua qu'elle était restée aussi coquette, plus coquette que jamais, même.

En reconnaissant Pardaillan et le Chico, une lueur illumina ses yeux languissants, une bouffée de sang rosa ses joues si pâles, et, joignant ses petites mains amaigries, dans un cri qui ressemblait à un gémissement, elle fit:

—Sainte Marie!... Monsieur le chevalier!...

Et après ce petit cri d'oiseau blessé, elle chancela et serait tombée si, d'un bond, Pardaillan ne l'avait saisie dans ses bras. Et chose curieuse, qui accentua le sourire malicieux de Pardaillan, elle avait crié: «Monsieur le chevalier!» et c'est sur le Chico que ses yeux s'étaient portés, c'est en regardant le Chico qu'elle s'était évanouie.

Pardaillan l'enleva comme une plume et, la posant délicatement sur un siège, il lui tapota doucement les mains en disant:

—Là, là, doucement, ma mignonne... Ouvrez ces jolis yeux.

Et au Chico pétrifié, plus pâle, certes, que la gracieuse créature évanouie:

—Ce n'est rien, vois-tu. C'est la joie.

Et avec un redoublement de malice:

—Elle ne s'attendait pas à me revoir aussi brusquement, après ma soudaine disparition. Je n'aurais jamais cru que cette petite eût tant d'affection pour moi...

L'évanouissement ne fut pas long. Le petite Juana rouvrit presque aussitôt les yeux, et, se dégageant doucement, confuse et rougissante, elle dit avec un délicieux sourire:

—Ce n'est rien... C'est la joie...

Et par un hasard fortuit, sans aucun doute, il se trouva qu'en disant ces mots, ses yeux étaient braqués sur le Chico, son sourire s'adressait à lui.

—C'est bien ce que je disais à l'instant même: c'est la joie, fit Pardaillan, de son air le plus naïf.

Et aussitôt il ajouta:

—Or ça, ma mignonne, puisque vous revoilà solide et vaillante, sachez que j'enrage de faim et de soif et de sommeil... Sachez que voici quinze jours, que je n'ai ni mangé, ni bu, ni dormi.

—Quinze jours! s'écria Juana, terrifiée. Est-ce possible?

Le Chico crispa ses petits poings et, d'une voix sourde:

—Ils vous ont infligé le supplice de la faim? fit-il d'une voix qui tremblait. Oh! les misérables!...

—Oui, mordieu! Quinze jours! C'est vous dire, ma jolie Juana, que je vous recommande de soigner le repas que vous allez me faire servir et de soigner surtout le lit dans lequel je compte m'étendre aussitôt après. Car j'ai besoin de toutes mes forces pour demain. Seulement, comme j'ai besoin de m'entretenir avec mon ami Chico de choses qui ne doivent être surprises par nulle oreille humaine—à part les vôtres, si petites et si rosés—je vous demanderai de me faire servir dans un endroit où je sois sûr de ne pas être entendu.

—Je vais vous conduire chez moi, en ce cas, et je vous servirai moi-même, s'écria gaiement Juana, qui paraissait renaître à la vie.

Lorsqu'elle les eut introduits dans ce cabinet qui lui était personnel, elle voulut sortir, pour donner ses ordres, mais Pardaillan l'arrêta et, avec une gravité comique:

—Petite Juana, dit-il, et sa voix avait des inflexions d'une douceur pénétrante—je vous ai dit que vous seriez une petite soeur pour moi. N'est-ce donc pas l'usage ici, comme en France, que frère et soeur s'embrassent après une longue séparation?

—Oh! de grand coeur! dit Juana, sans manifester ni trouble ni embarras.

Et sans plus se faire prier, elle tendit ses joues sur lesquelles Pardaillan déposa deux baisers fraternels. Après quoi, avec un naturel, une bonhomie admirables, il se tourna vers le Chico et, le désignant à Juana:

—Et celui-ci? fit-il. N'est-il pas... un peu plus qu'un frère pour vous? Ne l'embrassez-vous pas aussi?

Or, chose curieuse, la petite Juana qui avait chastement, ingénument tendu ses joues appétissantes, la petite Juana, à la proposition d'embrasser le Chico, rougit jusqu'aux oreilles.

Et le Chico, qui avait rougi aussi, était, en voyant cet embarras subit, devenu pâle comme une cire, crispait son poing sur la table à laquelle il s'appuyait, ses jambes se dérobant sous lui, et la regardait anxieusement avec des yeux embués de larmes.

Cependant, comme Juana demeurait toujours immobile, les yeux baissés, l'air embarrassé, tortillant nerveusement le coin de son tablier; comme le Chico, de son côté, plus embarrassé peut-être que sa petite maîtresse, n'osait faire un mouvement, Pardaillan prit un air courroucé et gronda:

—Mordieu! qu'attendez-vous, avec vos airs effarouchés? Ce baiser vous serait-il si pénible?

Et, poussant le Chico par les épaules:

—Va donc! niais, puisque tu en meurs d'envie... et elle pareillement!

Poussé malgré lui, le nain n'osa pas encore s'exécuter.

—Juana! fit-il dans un murmure.

Et cela signifiait: tu permets?

Elle leva sur lui ses grands yeux brillants de larmes contenues et gazouilla avec une tendresse infinie;

—Luis!

Et ils ne bougeaient toujours pas. Ce que voyant, Pardaillan bougonna:

—Morbleu! que de manières pour un pauvre petit baiser!

Et, riant sous cape, il les jeta brusquement dans les bras l'un de l'autre.

Oh! ce fut le plus chaste des baisers! Les lèvres du Chico effleurèrent à peine le front rougissant de la jeune fille. Et, comme il se reculait respectueusement, brusquement elle enfouit son visage dans ses deux mains, et se mit à pleurer doucement.

—Juana! cria le nain bouleversé.

Juana s'était laissée aller dans ce vaste fauteuil de chêne qui était son siège préféré. Le Chico s'était agenouillé sur le tabouret de bois, haut et large comme une petite estrade. Pressé contre ses genoux, il tenait ses mains dans les siennes et la contemplait avec cette adoration fervente qu'elle connaissait, qui la flattait autrefois et qui, aujourd'hui, la faisait rougir de plaisir et lui ensoleillait le coeur.

—Méchant!... murmura Juana d'une voix qui ressemblait au gazouillis d'un oiseau. Méchant! voici quinze grands jours que je ne t'ai vu!

Il baissa la tête comme un coupable et balbutia:

—Ce n'est pas ma faute... Je n'ai pas pu...

—Dis-moi plutôt que tu n'as pas voulu!... N'était-il pas convenu que nous devions agir de concert... le délivrer ensemble, ou mourir ensemble, avec lui?

—Oh! oh! songea Pardaillan qui prit ce visage hermétique qu'il avait dans ses moments d'émotion violente, voici du nouveau, par exemple!

Et, avec un frémissement:

—Quoi! cette chose affreuse aurait pu se produire? Ma mort eût été la condamnation de ces deux adorables enfants? Par Pilate! je ne pensais pas qu'en travaillant à sauver ma peau, je travaillais en même temps pour le salut de ces deux innocentes créatures...

Le Chico avoua dans un souffle:

—Je ne voulais pas que tu meures!... je ne pouvais pas accepter cela... non, je ne le pouvais pas.

—Tu préférais mourir seul?... Et moi, méchant, que serais-je devenue?... Ne serais-je pas morte aussi si...

Elle n'acheva pas et, rougissant plus fort, elle cacha sa tête, à nouveau, dans ses mains. Et ce fut encore une fatalité qu'elle n'eût pas le courage de terminer sa phrase. Car le Chico, qui la considéra un moment avec une ineffable tendresse, hochant la tête d'un air apitoyé, acheva ainsi la phrase: «Je serais morte aussi... s'il était mort.» Et, le regard douloureux et cependant toujours affectueusement dévoué qu'il jeta sur Pardaillan, en se redressant lentement, exprimait si clairement cette pensée que celui-ci, emporté malgré lui, lui cria:

—Imbécile!...

Le Chico le regarda d'un air effaré, ne comprenant rien à cette exclamation peu flatteuse, encore moins pourquoi son grand ami paraissait si fort en colère contre Lui.




XX

BIB-ALZAR

Pardaillan comprit que la situation risquait de se prolonger indéfiniment sans amener le dénouement qu'il voulait. Il renonça donc, momentanément, à son projet au sujet des deux naïfs amoureux, et, de sa voix bougonne, coupa court en s'écriant:

—Morbleu! ma gentille Juana, vous oubliez décidément que j'enrage de faim et de soif et que je tombe de sommeil. Ça, vivement, deux couverts ici, pour mon ami Chico et moi. Et ne ménagez ni les victuailles ni les bons vins!

—Ah! mon Dieu! s'écria Juana en bondissant, et moi qui oubliais que, depuis quinze jours, vous n'avez rien pris!

Et Pardaillan qui souriait, d'un sourire presque paternel, l'entendit crier: «Barbara, Brigida, vite, le couvert dans mon cabinet... le couvert de grande cérémonie. Laura, à la cave, ma fille, et montez les plus vieux vins et les meilleurs. Voyez s'il ne reste pas quelques bouteilles de vouvray, montez-en deux!...

Et, à son père, qui trônait, de blanc vêtu, dans la cuisine reluisante, entouré de ses marmitons, gâte-sauce, aides et apprentis:

—Vite, padre, aux fourneaux, et préparez un de ces repas comme vous en feriez pour Mgr d'Espinosa lui-même!

Et la voix tendrement bourrue de Manuel qui répondait:

—Eh! bon Dieu! fillette, quel client illustre avons-nous donc à satisfaire? Serait-ce pas quelque infant, par hasard?

—Mieux que cela, mon père: c'est le seigneur de Pardaillan qui est de retour!

Et l'accent triomphal, la profonde admiration avec laquelle elle prononçait ces simples paroles en disaient plus long que le plus long des discours. Et il faut croire qu'elle n'était pas seule à partager cet enthousiasme, car le digne Manuel lâcha aussitôt ses fourneaux pour aller faire son compliment à cet hôte illustre.

C'est que Pardaillan ignorait que son intervention à la corrida et la manière magistrale dont il avait estoqué le taureau l'avaient rendu populaire.

On savait qu'il avait risqué sa vie pour sauver celle de Barba Roja—qu'il avait cependant des motifs de ne pas aimer, puisqu'il lui avait infligé une de ces corrections qui comptent dans la vie d'un homme et dont la cour et la ville s'étaient entretenues plusieurs jours durant. On connaissait son arrestation et la manière prodigieusement inusitée qu'il avait fallu employer pour la mener à bien.

Enfin—mais ceci, on le chuchotait tout bas—on savait qu'il s'était attiré l'inimitié du roi en prenant énergiquement la défense du Torero menacé. Or, le Torero était la coqueluche, l'adoration des Sévillans en particulier et de tous les Andalous en général.

Tout ceci faisait que Pardaillan était également admiré et de la noblesse et du peuple.

Enfin, le couvert fut dressé, les premiers plats furent posés à côté des hors-d'oeuvre, rangés en bon ordre: Le dîner de Manuel n'était peut-être pas l'incomparable chef-d'oeuvre qu'il avait pompeusement annoncé, mais les vins étaient authentiques, d'âge respectable, onctueux et veloutés à souhait, les pâtisseries fines et délicates, les fruits délicieux. Et le gracieux sourire de la mignonne servante volontaire aidant, Pardaillan, qui avait pourtant fait dans sa vie aventureuse bien des dîners plantureux et délicats, put compter celui-ci parmi les meilleurs.

Mais, tout en mangeant de son robuste appétit, tout en veillant à ce que le Chico fût copieusement servi, il ne perdait pas de vue qu'il avait encore à faire et n'arrêtait pas de poser question sur question au petit homme.

De cette sorte d'interrogatoire serré, il résulta que: le Chico ayant trouvé un blanc-seing—qu'il remit à Pardaillan en assurant que c'était lui qui l'avait perdu—avait eu l'idée de remplir ce blanc-seing, de façon à pénétrer dans le couvent, et, en vertu de l'ordre dont il aurait été le possesseur, à le faire élargir immédiatement.

Malheureusement, il ne pouvait jouer lui-même le rôle du personnage qu'impliquait la possession d'un tel document. Il avait donc pensé à don César. Mais il n'avait pu approcher le Torero. Tout ce qu'il avait pu faire, c'était de surprendre qu'on l'avait tiré de la maison où il était gardé pour le transporter de nuit à la maison des Cyprès. Il avait immédiatement conçu le projet de délivrer le Torero, à seule fin qu'il pût à son tour délivrer le chevalier.

En le transportant dans cette maison, dont il connaissait à merveille toutes les caches, comme il disait, on lui facilitait singulièrement la besogne.

Mais il avait vainement fouillé les sous-sols de la maison sans y découvrir celui qu'il cherchait.

Il avait pensé que le prisonnier devait être gardé en haut, dans les appartements. Il savait bien comment pénétrer là, ce n'était pas cela qui l'eût embarrassé; mais en haut, au milieu de gardes et de serviteurs, il ne pouvait plus être question d'une surprise.

L'aventure tournait au coup de main et ce n'était pas lui, faible et chétif, qui pouvait le tenter. Il avait essayé cependant. Il avait failli se faire surprendre et n'avait rien trouvé. Alors, en désespoir de cause, il avait pensé à don Cervantes.

Par fatalité, le poète, employé au gouvernement des Indes, avait été envoyé en mission à Cadix et il avait dû se morfondre.

En ce qui concernait la Giralda, il avait pu, en suivant tantôt Centurion, tantôt son sergent, découvrir le lieu de sa retraite.

Elle était enfermée au château de Bib-Alzar. Et le terrible, pour elle, c'est que Barba Roja, qui avait été assez sérieusement blessé par le taureau. Barba Roja était maintenant sur pied, complètement remis, et certainement il ne tarderait pas à l'aller chercher pour l'emmener chez lui.

Tels étaient, résumés, les renseignements que le nain fournit à Pardaillan, attentif.

Au reste, il n'était pas seul à écouter le petit homme.

Juana ne perdait pas une de ses paroles et le contemplait avec une évidente admiration que Pardaillan remarqua fort bien. Une chose qu'il remarqua aussi, c'est que le nain affectait maintenant une singulière indifférence vis-à-vis de la jeune fille, qui, elle, au contraire, n'avait d'yeux et d'attentions que pour lui et le traitait avec une douceur déférente à laquelle il ne paraissait pas prêter attention, bien qu'elle fût toute nouvelle pour lui et dût lui paraître très douce.

—Sais-tu, dit Pardaillan très sérieusement, lorsque le nain eut terminé son récit, sais-tu que tu es un hardi et délié compagnon?

Le compliment, venant de lui, n'avait pas de prix. Le Chico et la petite Juana en devinrent écarlates de plaisir et d'orgueil. Seulement, alors que la jeune fille semblait approuver hautement ces paroles par une mimique expressive, le petit homme eut un geste confus qui voulait dire: ne vous moquez pas de moi.

Devant son geste, Pardaillan insista:

—Puisque je te le dis... Je m'y connais un peu, il me semble. Quel dommage que tu n'aies pas plus de forces qu'un oiselet chétif! Mais j'y songe!... A tout prendre, c'est un malheur facilement réparable... et je veux le réparer... Comment n'y ai-je pas songé plus tôt?... Je veux t'apprendre à manier une épée...

A cette offre inespérée, quoique secrètement désirée sans doute, le nain bondit, et, les yeux brillants de joie, joignant ses petites mains, il s'écria:

—Quoi!... Vous consentiriez?...

—Par Pilate! comme disait monsieur mon père, je ne me dédis jamais, tu sauras cela, mon Chico! Et la preuve, c'est que je vais te donner ta première leçon... à l'instant même.

Le nain se mit à sauter de joie, et Juana, aussi joyeuse que lui, battit des mains. Seulement, la joie de la jeune fille fondit comme neige au soleil quand elle entendait Pardaillan ajouter d'un air très détaché:

—D'autant que pour l'expédition que nous allons entreprendre ce soir et celle de demain matin, le peu que je vais t'enseigner en une leçon te sera peut-être utile...

Et, sans paraître remarquer la soudaine pâleur de la jeune fille, ni le regard de douloureux reproche qu'elle attachait sur lui, il ajouta:

—Juana, ma mignonne, envoyez donc chercher dans ma chambre deux épées... sans oublier les boutons que vous trouverez dans quelque poche d'habit pendu au mur.

Et, tandis que la triste Juana, courbant la tête, sortait pour chercher les épées demandées, s'adressant au nain qui, dans sa joie exubérante, gambadait comme un fou:

—Tu n'as pas peur, au moins? fit-il en souriant.

—Peur?... fit le Chico étonné, peur de quoi?...

—Dame! fit Pardaillan de son air le plus ingénu, il va y avoir des horions à donner et à recevoir!

—On tâchera de les donner... et de ne pas les recevoir, fit le Chico en riant. Et puis, vous serez là, tiens?

—Tu ne me demandes pas où je veux te conduire?

—Tiens! comme c'est difficile à deviner! fit le Chico en haussant les épaules d'un air entendu. J'imagine que nous allons, ce soir, à la maison des Cyprès, et demain matin au château de Bib-Alzar!

Juana avait apporté les épées et les boutons, que le chevalier ajusta à la pointe des lames, et, la table poussée dans un coin, dans le petit cabinet même, la leçon commença, sous l'oeil apeuré de Juana.

Les épées de Pardaillan étaient de longues et lourdes rapières.

Tout d'abord le Chico éprouva quelque peine à les manier. Mais il était nerveux et souple; peu à peu, le poignet s'entraîna et il ne sentit plus le poids de la rapière, plus longue que lui de près d'un pied.

La leçon se poursuivit jusqu'à ce que la nuit fût tombée tout à fait, avec une patience inaltérable de la part du maître, une bonne volonté que rien ne rebutait de la part de l'élève.

Lorsque Pardaillan jugea que la soirée était assez avancée et que l'heure était venue, il arrêta la leçon et déclara gravement qu'il était content; le Chico avait des dispositions et il en ferait un escrimeur passable, ce qui transporta d'aise le petit homme et fit plaisir à Juana, qui avait assisté à la leçon.

Le moment étant venu, Pardaillan ceignit son épée, choisit dans sa collection une dague assez longue, légère et résistante, quoique flexible, et la ceignit lui-même à la taille du nain, très fier de voir cette épée—car, pour sa taille, c'était une longue épée—qui lui battait les mollets.

Quand Juana vit qu'ils se disposaient à sortir, elle fit une tentative désespérée et demanda timidement:

—Je croyais, seigneur de Pardaillan, que vous vouliez vous reposer?... Je vous ai fait préparer un lit douillet à faire envie à un moine!

—Misère de moi! gémit Pardaillan, voilà bien ma malchance... Mais, ma mignonne, j'utiliserai ce lit douillet à mon retour et ferai de mon mieux pour rattraper le temps perdu.

—Et si vous... ne revenez pas? dit faiblement Juana.

—Pourquoi ne reviendrais-je pas? s'étonna Pardaillan.

—Puisque vous dites que... l'expédition est... dangereuse... vous pourriez... être... blessé...

—Impossible! assura Pardaillan.

—Pourquoi? demanda Juana, qui sentit l'espoir renaître en elle.

—Parce qu'une expédition—autrement dangereuse, celle-là—m'attend demain matin. Et, comme il n'y a que moi qui puisse la mener à bien, il est clair que je reviendrai pour l'accomplir.

Et, riant sous cape, il sortit avec le Chico, laissant Juana écrasée par cette bizarre logique et plus inquiète qu'avant.

Pardaillan, guidé par le Chico, pénétra dans les sous-sols de la mystérieuse maison des Cyprès. Au bout de deux heures environ, Pardaillan et le nain sortirent, comme ils étaient entrés, sans avoir été découverts, sans qu'il leur fût arrivé la moindre mésaventure. Mais ils sortaient à deux comme ils étaient entrés.

Pardaillan avait-il réussi ou échoué dans ce qu'il était venu tenter? C'est ce que nous ne saurions dire.

Il était un peu plus de onze heures lorsqu'ils rentrèrent à l'hôtellerie. Ils n'eurent pas la peine de frapper; la petite Juana les attendait sur le seuil de la porte.

La jeune fille avait passé tout le temps qu'avait duré leur absence à guetter leur retour, dans des transes mortelles. Du premier coup d'oeil, elle avait constaté qu'ils étaient, tous les deux, en parfait état. Un long soupir de soulagement avait gonflé son sein et ses beaux yeux noirs avaient aussitôt retrouvé leur éclat joyeux.

Elle avait voulu les faire souper, leur montrant la table toute dressée et chargée de victuailles appétissantes. Mais Pardaillan avait déclaré qu'il avait besoin de repos et il avait fait un signe imperceptible au Chico, lequel, répondant par un signe de tête affirmatif, déclara que, lui aussi, tombait de sommeil.

Le Chico parti, Pardaillan se fit conduire à sa chambre, se glissa entre les draps blancs et fleurant bon la lavande de ce lit douillet, préparé expressément à son intention, et dormit tout d'une traite jusqu'à six heures du matin.




XXI

BARBA ROJA

Il se leva et s'habilla en un tour de main. Frais et dispos, il sortit aussitôt et s'en fut droit chez un armurier où il choisit une mignonne petite épée qui avait les apparences d'un jouet, mais qui était une arme parfaite, flexible et résistante, en dur acier forgé et non trempé. C'était le présent qu'il voulait faire au Chico.

Son acquisition faite, il revint à l'hôtellerie. Son absence n'avait pas duré une demi-heure, et le nain, qu'il attendait, n'étant pas encore arrivé, il fit préparer un déjeuner substantiel pour lui et son compagnon.

Enfin, le nain parut. Sur une interrogation muette de Pardaillan, il dit:

—Barba Roja vient de sortir du palais. Ils sont douze, parmi lesquels Centurion et Barrigon. Ils vont là-bas... je les ai suivis un moment pour être sûr.

—Tout va bien! s'écria joyeusement Pardaillan. Tu es un adroit compère... C'est un plaisir de travailler avec toi!

Le nain rougit de plaisir.

Il était à ce moment un peu plus de sept heures et demie. Pardaillan calcula qu'il avait du temps devant lui et résolut, pour tuer une heure, de donner une deuxième leçon à son petit ami.

Le nain accepta avec un empressement et une joie qui témoignaient du vif plaisir qu'il avait de profiter de sa bonne aubaine et d'arriver à un résultat appréciable. Mais sa joie devint du délire et il se montra ému jusqu'aux larmes lorsqu'il vit la superbe petite épée que Pardaillan était allé acheter à son intention.

Pour couper court à son émotion et à ses remerciements, Pardaillan expliqua:

—Tu comprends que tu ne peux pas t'armer comme tout le monde. Il te faut donc compenser par une habileté, une adresse et une vivacité supérieures l'inégalité des armes. En conséquence, il te faut, dès maintenant, t'habituer à lutter avec cette petite aiguille contre ma rapière du double plus longue.

La leçon se prolongea le temps fixé par Pardaillan. Comme la veille, le professeur se déclara satisfait et assura que l'élève deviendrait un escrimeur passable. Passable, dans la bouche de Pardaillan, voulait dire redoutable.

Après la leçon, ils expédièrent rapidement le déjeuner qui les attendait et, sans s'occuper des mines désespérées de Juana, Pardaillan et le Chico se mirent en route, se dirigeant vers la porte de Bib-Alzar.

Très triste, agitée de pressentiments sinistres, la petite Juana se remit sur le pas de la porte et les suivit du regard, tant qu'elle put les apercevoir. Après quoi, elle rentra dans son cabinet et se mit à pleurer doucement. Mais, c'était une fille de tête que la petite Juana. Obligée par les circonstances de diriger une maison à un âge où l'on n'a guère d'autre souci que se livrer à des jeux plus ou moins bruyants, elle avait appris à prendre de promptes résolutions.

Le résultat de ses réflexions fut qu'elle alla tout droit trouver un de ses domestiques nommé José, lequel José détenait les importantes fonctions de chef palefrenier de l'hôtellerie, et lui donna ses ordres.

Un petit quart d'heure plus tard, José sortit de l'auberge conduisant par la bride un vigoureux cheval attelé à une petite charrette. Dans la charrette, étendues sur des bottes de paille, bien enveloppées dans de grandes mantes noires dont les capuchons étaient rabattus sur la figure, étaient la petite Juana et sa nourrice Barbara. Et le palefrenier, marchant d'un bon pas à cote du cheval, prit le chemin de la porte de Bib-Alzar...

Le même chemin que venait de prendre Pardaillan.

Le château fort de Bib-Alzar, construction massive et trapue, véritable nid de vautours, remontait à l'époque des grandes luttes contre les Maures envahisseurs.

Suivant les règles du temps, concernant l'art de la fortification, il était bâti sur une emmenée. Ses tours crénelées, dressées menaçantes vers le ciel, étaient dominées par la masse centrale du donjon, lequel était surmonté, au nord et au midi, de deux échauguettes en poivrière: yeux monstrueux ouverts sur l'horizon qu'ils scrutaient avec une vigilance de tous les instants.

Comme dans toute résidence royale, il y avait là une petite garnison et de nombreux serviteurs. Les uns et les autres saisissaient avec empressement toutes les occasions de se rendre à la ville proche.

En ce moment, grâce à la présence du roi à Séville, l'ennui pesait plus que jamais sur la garnison, attendu qu'il était interdit, sous peine de mort, de sortir du château, sous quelque prétexte que ce fût, à moins d'un ordre formel du roi ou du grand inquisiteur.

Cette défense, bien entendu, ne concernait que les officiers et soldats, et non les serviteurs.

La grand-route passait au pied de l'éminence que dominait le château. Là, elle bifurquait et s'ouvrait un sentier, assez large pour permettre à la litière royale de passer. C'était le seul chemin visible qui permettait d'aboutir du château à la route.

Il devait certainement y avoir d'autres voies souterraines qui permettaient de gagner la campagne, mais personne ne les connaissait, à part le gouverneur, et encore n'était-ce pas bien sûr.

Telles étaient les explications que le Chico avait données à Pardaillan. Lorsqu'ils arrivèrent au pied de l'éminence, il était un peu plus de dix heures.

Pardaillan était donc en avance de près d'une heure sur l'heure que lui avait indiquée d'Espinosa.

D'un coup d'oeil expert, il eût tôt fait de se rendre compte de la disposition, et vit avec satisfaction que toute personne qui sortirait de la forteresse devait passer forcément devant lui. Donc, il était impossible qu'on emmenât la Giralda sans qu'on la vît.

En attendant, il plaça le Chico en sentinelle, derrière un quartier de roche, dans un endroit assez éloigné de la porte d'entrée.

Il n'avait nullement besoin de faire surveiller cet endroit, mais il tenait à ce que le petit homme qui, en tant que combattant, ne pouvait lui être d'aucune utilité, ne se trouvât pas exposé inutilement.

Après quoi, tranquille de ce côté, il vint se poster à quelques toises du pont-levis, en se dissimulant de son mieux dans l'herbe qui poussait, haute et drue, sur les côtés, bordant les fossés de la petite esplanade qui s'étendait devant l'entrée du château fort. Et il attendit.

Il entendit enfin le bruit des chaînes qui se déroulaient et vit le pont-levis s'abaisser lentement.

Il eut un sourire de satisfaction et, sans se redresser, il mit l'épée à la main.

En effet, c'était bien Barba Roja tenant dans ses bras la Giralda endormie ou évanouie.

Mais le colosse était entouré d'une troupe d'hommes d'armes dont les sinistres physionomies étaient, à elles seules, un épouvantail capable de mettre en fuite le plus résolu des chercheurs d'aventures. Et, en tête de la troupe qui pouvait bien se composer d'une quinzaine de sacripants, tous gens de sac et de corde, soigneusement triés sur le volet, immédiatement derrière Barba Roja venaient l'ex-bachelier Centurion et son sergent Barrigon.

Pardaillan ne prêta qu'une médiocre attention à cette bande de malandrins armés de formidables rapières, sans compter la dague qu'ils avaient tous, pendue au côté droit.

Il ne vit et ne voulut voir que Barba Roja et celle qu'il tenait dans ses bras. Il laissa la troupe, tout entière sortir de la voûte et s'engager sur la petite esplanade.

Lorsque le pont-levis, en se relevant, lui fit comprendre que toute la bande était sortie, il se redressa doucement et, sans hâte, il alla se camper au milieu du chemin. Et, d'une voix terrible à force de calme et de froide résolution, il cria, comme un officier commandant une manoeuvre:

—Halte... On ne passe pas!

Barba Roja crut que, derrière cet extravagant audacieux, devait se trouver une troupe au moins égale à la sienne, et il s'arrêta net, immobilisant ses hommes derrière lui.

Alors, seulement, il reconnut Pardaillan et vit qu'il était seul, parfaitement seul, au milieu du chemin.

Il eut un sourire terrible.

Par Dieu! la partie était belle!

Il allait s'emparer de son ennemi, l'emmener proprement ficelé, l'obliger à assister au déshonneur de la donzelle qu'il aimait, après quoi un coup de poignard bien appliqué le débarrasserait à tout jamais du Français maudit.

Tel fut le plan qui germa instantanément dans la cervelle du colosse, et de la réussite duquel il ne douta pas un instant.

Peut-être eût-il montré moins d'assurance s'il avait pu lire ce qui se passait dans l'esprit de ses diables à quatre. En effet, en exceptant Centurion et Barrigon, qui avaient mille et une bonnes raisons de lui rester fidèles, les treize autres ne paraissaient pas montrer cet entrain qui décide de la victoire... surtout quand on a pour soi le nombre.

C'est que ces treize-là avaient déjà eu affaire à Pardaillan; ces treize-là étaient ceux qui avaient été si fort malmenés dans la fameuse grotte de la maison des Cyprès.

Malheureusement pour lui. Barba Roja ne se rendit pas compte de cet état d'esprit qui pouvait faire avorter son dessein de s'emparer de Pardaillan.

Il se crut sincèrement le plus fort, assuré de la victoire, et résolut de s'amuser un peu, tel le chat qui joue avec la souris avant de l'abattre d'un coup de griffe. Il mit tout ce qu'il put mettre d'ironie et de mépris dans sa voix pour s'écrier:

—Ça, que veut ce truand?... Si c'est une bourse qu'il cherche, qu'il prenne garde de trouver les étrivières... en attendant une bonne corde!

—Fi donc! répliqua la voix très calme de Pardaillan. Votre bourse, mon petit Barba Roja, si je l'avais voulue, je l'aurais prise ce jour où je dus, pour sauver votre carcasse, mettre à mal une pauvre bête, assurément moins brute que vous!

Barba Roja avait espéré s'amuser aux dépens de Pardaillan. Il aurait dû cependant se souvenir de la scène de l'antichambre royale et savoir qu'à ce jeu-là, comme aux autres, il n'était pas de force à se mesurer avec lui.

Du premier coup, il perdit son sang-froid. En entendant Pardaillan lui rappeler que, somme toute, il lui avait sauvé la vie, il étrangla de honte et de fureur. Il ne chercha plus à railler et à s'amuser, et il grinça:

—Misérable mécréant! c'est bien pour cela que ma haine pour toi s'est encore accrue... ce que je n'aurais pas cru possible...

—Parbleu! dit froidement Pardaillan. Quant aux étrivières, on les applique aux petits garçons malappris tels que vous. Je ne sais ce qui me retient de vous les appliquer séance tenante... ne fût-ce que pour voir si vous sautez toujours aussi bien... Vous souvenez-vous, mon petit?

Barba Roja écumait. Il acheva de perdre la tête et, sans trop savoir ce qu'il disait, cria:

—Ça, que veux-tu?

—Moi? fit Pardaillan de son air le plus naïf. Je veux simplement te débarrasser du fardeau de cette jeune fille... Tu vois bien qu'elle est trop lourde pour tes faibles bras... Tu vas la laisser choir, mon petit!

—Place! par le Christ! hurla le colosse.

—On ne passe pas! répéta Pardaillan en lui présentant la pointe de sa rapière.

A ce moment-là, il n'avait qu'une crainte: c'est que le colosse ne s'obstinât à garder la jeune fille dans ses bras, ce qui l'eût fort embarrassé.

Heureusement, l'intelligence du colosse était loin d'égaler sa force. Exaspéré par les paroles de Pardaillan, il posa rudement la jeune fille à terre et se rua tête baissé, l'épée haute.

En même temps que lui. Centurion, Barrigon et les autres attaquèrent. Pardaillan eut devant lui un cercle d'acier qui cherchait de toutes parts à l'atteindre. Il dédaigna de s'en occuper.

Il porta toute son attention sur Barba Roja, pensant, non sans raison, que le chef atteint les autres ne compteraient plus. Et, d'un coup droit, foudroyant, presque au jugé, il se fendit à fond.

Barba Roja, traversé de part en part, leva les bras, laissa tomber son épée et se renversa comme une masse en rendant des flots de sang.

Un instant, il talonna le sol à coups furieux, puis il se tint immobile: il était mort.

Alors, Pardaillan se tourna vers Centurion. Il sentait que, celui-là, comme Barba Roja, agissait pour son compte personnel. Celui-là avait aussi une haine à satisfaire.

Ce ne fut pas long. D'un coup de pointe, il atteignit Centurion à l'épaule, d'un coup de revers il enleva une partie de la joue de Barrigon, qui le serrait de trop près.

Il y eut un double hurlement suivi d'une double chute, et Pardaillan n'eut plus devant lui que les treize, lesquels, se battant uniquement pour gagner honnêtement l'argent qu'on leur donnait, étaient loin de montrer la même ardeur que les trois chefs qui venaient d'être mis hors de combat.

—A qui le tour? lança Pardaillan d'une voix tonnante. Qui veut tâter de Giboulée?

Et aussitôt deux hurlement attestèrent que deux hommes avaient tâté de Giboulée.

Les treize, en effet, avaient eu cette suprême pudeur de tenter—pour la forme—une illusoire résistance. Lorsqu'ils entendirent le double hurlement de douleur de deux des leurs, ils étaient déjà prêts à lâcher pied.

Pour comble de malchance, voici qu'à cet instant précis des glapissements aigus se firent entendre sur leur flanc. Et quelque chose, ils ne savaient quoi, un étrange petit animal, quelque petit démon, suppôt de ce grand diable, sans doute, qui n'arrêtait pas de pousser des cris perçants qui leur déchiraient les oreilles, se glissa entre leurs jambes et, partout où cette fantastique et insaisissable petite bête se faufilait ainsi, un combattant atteint soit au mollet, à la cuisse ou au ventre, jamais plus haut, poussait un hurlement où la terreur superstitieuse tenait autant de place que la douleur réelle, et, sans demander son reste, le blessé, réunissant toutes ses forces, se hâtait de tirer au large, se défilant de son mieux le long des bas-côtés du sentier.

En moins de temps qu'il n'en faut pour l'écrire, la place se trouva déblayée.

Sur le champ de bataille, il ne restait que le cadavre de Barba Roja et les corps évanouis, ou morts, de Barrigon et de Centurion, tombés non loin de la Giralda.




XXII

L'AVEU DU CHICO

Alors, Pardaillan partit d'un long éclat de rire, et, s'adressant à ce diablotin qui avait semé la panique dans la troupe des spadassins, et continuait à pousser des clameurs aiguës, entrecoupées d'éclats de rire sardoniques, et se démenait en brandissant une longue aiguille à tricoter et contrefaisait les contorsions et les grimaces des vaincus blessés et fuyant, tels des lièvres:

—Bravo, Chico! cria-t-il enthousiasmé.

Mais, aussitôt, il se reprit et, très sévère:

—Est-ce ainsi que tu obéis à mes ordres?...

La joie qui animait la tête fine et intelligente du nain tomba soudain.

Piteusement, il expliqua qu'il avait bien compris l'intention de Pardaillan, et qu'il serait mort de honte s'il avait poussé la poltronnerie jusqu'à demeurer spectateur impassible de l'inégale lutte.

—Imbécile! fit Pardaillan en dissimulant un sourire de satisfaction. La lutte était inégale, en effet... mais pas à leur avantage... puisqu'ils sont en fuite.

—C'est vrai, tout de même, avoua le nain.

—Malheureux! Et si tu avais été tué?... Je n'aurais jamais osé me représenter devant certaine hôtesse que tu connais.

Et, pour couper court à l'embarras du Chico, il se dirigea vers la Giralda, évanouie et non endormie, s'accroupit devant elle et, du tranchant de son épée, se mit à couper les cordes qui liaient ses pieds et ses mains. A ce moment, il entendit la voix étranglée du Chico crier:

—Gardez-vous!...

En même temps, il perçut comme un glissement sur son dos, et, tout de suite après, un grand cri suivi d'un râle. Il se redressa d'un bond, l'épée à la main, et vit d'un coup d'oeil ce qui s'était passé.

Centurion, qu'il avait cru mort ou évanoui, n'avait pas perdu connaissance, malgré sa blessure.

Or, Pardaillan s'était accroupi à quelques pas du bravo et lui tournait le dos. Alors, celui-ci s'était dit que, s'il pouvait ramper jusqu'à lui, il pourrait, d'un coup de dague donné dans le dos, assouvir sa haine. Et il s'était mis en marche, avec des précautions infinies, étouffant de son mieux les gémissements que chacun de ses mouvements lui arrachait, car sa blessure le faisait cruellement souffrir.

Au moment où il se redressait péniblement pour porter le coup mortel à l'homme qu'il haïssait, le nain l'avait aperçu et s'était jeté devant lui, le bras levé.

Le pauvre petit homme avait reçu le coup de dague en pleine poitrine, et c'était lui qui avait poussé ce grand cri qui avait fait frissonner Pardaillan. Mais, en même temps, il avait eu la satisfaction de plonger sa petite épée, jusqu'à la garde, dans la gorge du misérable qui avait fait entendre ce râle étouffé et s'était abattu, la face contre terre.

Fou de douleur à la vue du nain qui perdait des flots de sang, Pardaillan, pris d'une de ces colères terribles, cria:

—Ah! vipère!

Et, levant le pied, d'un coup de talon furieux, il broya la tête du misérable, qui se tordit un moment et demeura enfin immobile à jamais.

Ainsi finit don Cristobal Centurion, qui avait espéré, grâce à l'appui de Fausta, devenir un puissant personnage.

—Chico! mon pauvre petit Chico! râla Pardaillan, qui prit doucement le nain dans ses bras.

Le Chico jeta sur lui un regard qui exprimait tout le dévouement et toute l'affection dont son petit coeur était rempli; un sourire très doux erra sur ses lèvres, et il murmura:

—Je... suis... content!

Et il s'abandonna, évanoui, dans les bras qui le soutenaient.

Pâle de douleur et de désespoir, Pardaillan défit rapidement le pourpoint et se mit à vérifier la blessure avec la compétence d'un chirurgien consommé. Alors, un immense soupir s'exhala de sa poitrine oppressée, et, avec un sourire radieux, il s'écria tout haut:

—C'est un vrai miracle!... La lame a glissé sur les côtes... Dans huit jours il sera sur pied, dans quinze il n'y paraîtra plus... C'est égal, j'ai eu peur!

Tranquillisé sur le sort de son petit ami, son naturel insouciant et railleur reprit le dessus, et il songea:

—Me Voilà bien loti!... une femme évanouie et un enfant blessé sur les bras!... Hé! mais... morbleu! voici mon affaire.

Ce qui motivait cette exclamation, c'était la vue d'une charrette qui s'était arrêtée en bas, sur la route, et dont le conducteur, qui se tenait à côté du cheval, semblait se demander ce qu'il devait faire: ou continuer par la grand-route ou grimper par le sentier.

Pardaillan jeta un coup d'oeil sur les deux corps étendus à terre. Et sa résolution fut prise. Il cria à pleins poumons au charretier:

Ho! l'homme!... Si vous êtes chrétien, attendez un moment!

Il faut croire qu'il fut entendu et compris, car il vit une silhouette féminine se dresser debout dans la charrette, descendre précipitamment, et se ruer à l'assaut du sentier.

«Bon! songea Pardaillan, tout va bien.»

Et, se baissant, il prit dans ses bras robustes la Giralda et le Chico et se mit à descendre doucement, sans paraître gêné par son double fardeau. Au fur et à mesure qu'il descendait, la silhouette qui montait à sa rencontre précipitait sa marche, et, bientôt, malgré la mante qui la recouvrait, il la reconnut.

—Par ma foi, c'est la petite Juana! se dit-il, enchanté au fond de la rencontre. Pour une fois, voici donc une femme qui sait arriver à propos!...

En effet, c'était la petite Juana qui grimpait précipitamment le sentier, suivie de loin par la vieille Barbara, suant, soufflant... et pestant, à son ordinaire.

A la vue de Pardaillan, seul sur l'esplanade, elle avait senti une angoisse mortelle l'étreindre; en l'entendant appeler, elle avait compris qu'un malheur était arrivé. Elle en avait le pressentiment douloureux puisque c'est ce qui l'avait décidée à tenter cette démarche plutôt risquée.

Elle avait bondi hors de la charrette et s'était mise à courir à la rencontre du chevalier.

En approchant, elle avait vu que le chevalier portait dans ses bras deux corps qui semblaient privés de vie.

Un affreux sanglot déchira sa gorge contractée. Le malheur pressenti était arrivé!

Sans forces, elle s'arrêta, plus pâle peut-être que le blessé que Pardaillan tenait dans ses bras, et elle râla:

—Il est mort, n'est-ce pas?

Comme s'il avait la tête égarée par la douleur, Pardaillan répondit d'une voix sourde:

—Pas encore!

Et il continua son chemin, comme inconscient du coup terrible qu'il venait de porter, se dirigeant vivement vers la charrette.

La petite Juana n'eut pas un cri, pas une plainte, pas une larme. Seulement, de pâle qu'elle était, elle devint livide, et, lorsque Pardaillan passa près d'elle, il courba la tête d'un air honteux, sous le regard de douloureux reproche qu'elle lui décocha.

Et elle se mit à le suivre, du pas raide, saccadé d'un automate.

Près de la charrette, Pardaillan déposa la Giralda dans les bras de la duègne en disant d'un air bourru:

—Occupez-vous de celle-ci.

Et, se baissant, il étendit doucement le blessé sur l'herbe roussie qui bordait la route.

En voyant son compagnon d'enfance, son petit jouet vivant, livide, couvert de sang, ses paupières mi-closes laissant apercevoir le blanc de l'oeil révulsé, la petite Juana sentit un affreux déchirement dans tout son être et s'abattit sur les genoux.

Elle prit doucement dans ses bras la tête si pâle de son ami, et, sans rien voir autour d'elle, non plus que Pardaillan, qui paraissait horriblement gêné par le spectacle de ce désespoir morne, elle se mit à le bercer doucement, dans un geste maternel, tandis qu'elle balbutiait, avec une tendresse infinie:

—Chico!... Chico!... Chico!...

Et, sous cette caresse tendrement berceuse, l'amour qui emplissait le coeur fidèle du petit homme, l'amour puissant, naïf et sincère, montra une fois de plus quel était son pouvoir: le blessé reprit ses sens.

Tout de suite, il vit dans quels bras adorés il était blotti, tout de suite, il reconnut son grand ami qui se penchait aussi sur lui, et il leur sourit, les enveloppant dans le même sourire.

Et, d'un regard d'une éloquence muette, il interrogea son grand ami, qui détourna les yeux d'un air embarrassé.

—Je voudrais savoir, pourtant..., fit le blessé.

—Hélas!... murmura Pardaillan.

Et le Chico comprit. Il eut une contraction douloureuse de ses traits fins.

Mais ce ne fut qu'un nuage fugitif qui passa aussitôt. Il reprit vite possession de lui et retrouva, avec sa sérénité, son bon sourire de chien dévoué, à l'adresse des deux seuls êtres qu'il eût aimés au monde, et il murmura:

—Oui, il vaut mieux qu'il en soit ainsi.

Juana aussi avait compris... et alors, seulement, les larmes jaillirent à flots pressés de ses yeux endoloris. Très doucement, il demanda:

—Pourquoi pleures-tu, Juana?

—O Luis!... Luis!... peux-tu bien me demander cela?

—Il ne faut pas pleurer, insista doucement le blessé. Vois-tu, il vaut mieux que je m'en aille... J'aurais été une gêne pour toi... et moi... j'aurais été très malheureux!

—Luis!... Luis!...

—Car, vois-tu, je puis bien te le dire maintenant... puisque je vais mourir...

Et, comme s'il eût voulu être bien sûr avant de dire ce qu'il avait à dire, il insista en fixant Pardaillan:

—Car je vais mourir, n'est-ce pas?

Et il faut croire que le pauvre Pardaillan, dans son désespoir, n'avait plus toute sa présence d'esprit, car, au lieu de le réconforter par des paroles d'espoir, comme le lui commandait l'humanité la plus élémentaire, il cacha sa tête dans ses mains, pour dissimuler ses larmes, sans doute, et, en même temps, de la tête, il disait frénétiquement: «Oui! Oui!»

Sans remarquer cette insistance féroce, le nain continua, toujours avec la même douceur:

—Puisque je vais mourir... je puis bien te le dire, Juana... je t'aimais... je t'aimais bien.

—Hélas!... moi aussi, gémit la jeune fille.

—Mais moi, fit le blessé avec un triste sourire, moi, Juana, je ne t'aimais pas comme une soeur... j'aurais... voulu faire de toi... ma... ma femme! Il ne faut pas m'en vouloir, je ne t'aurais jamais dit cela... mais je vais mourir... ça n'a plus d'importance. Rappelle-toi, Juana... je t'aimais...

—Chico! sanglota la petite Juana, éperdue, Chico! tu me brises le coeur... Ne vois-tu donc pas que moi aussi je t'aime... et pas comme un frère!...

—Oh! murmura le blessé, ébloui, qui trouva la force de redresser sa petite tête, oh!... dis-tu vrai?...

—Luis! clama la petite Juana, qui pressa tendrement cette tête chère dans ses bras, Luis, je t'aimais, aussi!... je t'ai toujours aimé!...

Une expression de joie céleste se répandit sur les traits du nain.

—Oh!... trop tard..., fit-il dans un souffle, je... vais mourir.

—Luis! cria Juana à demi folle, ne meurs pas... Je t'aime!... Je t'aime!...

—Trop... tard!... fit encore une fois le nain.

Et il se renversa, évanoui.

—Eh! mordieu! éclata Pardaillan, ne pleurez pas, petite Juana!... Il n'est pas mort!... Il ne mourra pas!

—Oh! monsieur, fit Juana en secouant douloureusement la tête, ne jouez pas avec ma douleur... Je vous jure qu'elle est sincère!...

—Eh! morbleu! je le sais bien! Mais, regardez-moi, ma mignonne, ai-je l'air d'un homme qui joue avec une chose aussi respectable qu'une douleur sincère?

—Que voulez-vous dire? haleta la jeune fille.

—Rien que ce que j'ai dit. Le Chico n'est pas mort... Voyez, il s'agite... Et il ne mourra pas!

—Juana, fit le blessé, dans un cri de joie délirante, puisqu'il le dit... c'est que c'est la vérité... Je ne mourrai pas!...

Et avec une inquiétude navrante:

—Mais... si je ne meurs pas... m'aimeras-tu quand même?

—Oh! méchant... peux-tu faire pareille question?

Et, pour cacher son trouble:

—Mais, monsieur le chevalier, pourquoi cette comédie lugubre?... Savez-vous, soit dit sans reproche, que vous pouviez me tuer?

—Que non, ma mignonne... Pourquoi cette comédie, dites-vous!... Eh! par Pilate! parce que je n'ai pas vu d'autre moyen d'amener cet incorrigible timide à prononcer ces deux mots si terribles et si doux: Je t'aime!

—Ainsi, c'était pour cela?

—M'en voulez-vous? fit doucement Pardaillan en lui prenant les deux mains.

—Je suis bien trop heureuse pour vous en vouloir...

Et, avec un accent de gratitude infinie:

—Il faudrait que je fusse la plus ingrate des créatures... Ne vous devrai-je pas mon bonheur?

Alors, se penchant sur elle, désignant le Chico du coin de l'oeil, Pardaillan lui dit tout bas:

—Ne vous avais-je pas prédit que vous finiriez par l'aimer?

—C'est vrai, fit-elle simplement. Tout ce que vous promettez arrive.

Pardaillan se mit à rire, de son bon rire si clair.

—Et maintenant, fit-il, savez-vous ce que je vous prédis?

—Quoi donc?

—C'est que votre premier enfant sera un garçon...

Juana rougit, et, considérant la petite taille du nain, secoua la tête d'un air de doute.

Un garçon, reprit Pardaillan en riant toujours, que vous appellerez Jean en souvenir de moi... et qui deviendra plus grand que moi... et qui sera solide comme un chêne.

—Je le crois, dit gravement Juana, puisque vous le dites, et je vous promets de lui donner le nom de Jean en souvenir de vous.

Quant au Chico, il ne disait rien, il ne pensait à rien. Il croyait faire un rêve délicieux et ne souhaitait qu'une chose: ne se réveiller jamais.