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Les Pardaillan — Tome 06 : Les amours du Chico cover

Les Pardaillan — Tome 06 : Les amours du Chico

Chapter 27: EPILOGUE
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About This Book

A tense sequence of rescue and revelation weaves together political intrigue and romantic rivalry: a nobleman escapes a deadly plot through a hidden entrance aided by a diminutive companion, returns to an inn where a young woman's relief is shadowed by jealousy toward the rescuer, and misread loyalties and passions complicate relationships; elsewhere a dominant woman compels a public and devastating disclosure about a torero's parentage, heightening conflict. The episodes alternate action, clandestine passages, and emotional confrontation to explore identity, honor, jealousy, and betrayal amid plots and shifting alliances.




XXIII

L'ÉCHAPPÉ DE L'ENFER

Le premier soin de Juana, en arrivant à l'hôtellerie, fut, naturellement, de faire appeler un médecin.

Pardaillan, bien qu'il fût à peu près sûr de ne pas s'être trompé, attendit impatiemment que le savant personnage, après un minutieux examen de la blessure, se fût prononcé.

Il arriva que le médecin confirma de tous points ses propres paroles. Avant huit jours, le blessé serait sur pied... C'était miracle qu'il n'eût pas été tué roide.

Tranquille sur ce point, Pardaillan, malgré la chaleur, s'enveloppa dans son manteau et s'éclipsa à la douce, sans rien dire à personne. Dehors, il se mit à marcher d'un pas rude dans la direction du Guadalquivir, et, avec un sourire terrible, il murmura:

«A nous deux, Fausta!»

Fausta, après l'arrestation de Pardaillan et l'enlèvement de don César, était rentrée chez elle, dans cette somptueuse demeure qu'elle avait sur la place San Francisco.

Pardaillan aux mains de l'Inquisition, elle s'efforça de le rayer de son esprit et de ne plus songer à lui.

Toutes ses pensées se portèrent sur don César et, par conséquent, sur les projets ambitieux qu'elle avait formes et qui avaient tous pour base son mariage avec le fils de don Carlos.

Les choses n'étaient peut-être pas au point où elle les eut voulues; mais, à tout prendre, elle n'avait pas lieu d'être mécontente.

Pardaillan n'était plus. La Giralda était aux mains de don Almaran, qui avait eu la stupidité de se faire blesser par le taureau, mais qui, tout blessé qu'il fût ne lâcherait pas sa proie. Le Torero était dans une maison à elle, chez des gens à elle.

En ayant la prudence de laisser oublier les événements qui s'étaient produits lors de l'arrestation projetée du Torero, en s'abstenant surtout de se rendre elle-même dans cette maison, elle était à peu près certaine que d'Espinosa ne découvrirait pas la retraite où était caché le prince.

Plus tard, dans quelques jours, lorsque l'oubli et la quiétude seraient venus, elle ferait transporter le prince dans sa maison de campagne et elle saurait bien le décider à adopter ses vues. Plus tard, aussi, lorsque cette vaste intrigue serait bien amorcée, elle s'occuperait de son fils... le fils de Pardaillan.

Un seul point noir: d'Espinosa paraissait être admirablement renseigné au sujet de cette conspiration dont le duc de Castrana était le chef avéré et dont elle était elle, le chef occulte.

D'Espinosa devait, par conséquent, connaître son rôle à elle, dans cette affaire. Cependant, il ne lui en avait jamais soufflé mot. Une chose aussi l'agaçait. Elle sentait planer autour d'elle et même chez elle une surveillance occulte qui, à la longue, devenait intolérable.

Fausta avait compris. Somme toute, elle était prisonnière. Cela ne l'inquiétait pas autrement. Elle savait que, lorsqu'elle le voudrait, elle saurait fausser compagnie à son terrible allié: d'Espinosa. Mais cela l'énervait et elle se demandait, sans pouvoir se faire une réponse satisfaisante, quelles étaient les intentions du grand inquisiteur à son égard:

Tout ceci avait été cause que, pendant les quinze jours qu'avait duré la détention de Pardaillan, elle s'était tenue sur une extrême réserve.

Tous les jours, elle allait voir d'Espinosa et s'informait de Pardaillan. D'Espinosa lui rendait compte de l'état du prisonnier et de ce qui avait été fait ou se préparait.

La veille de ce jour où nous avons vu Pardaillan arracher la Giralda aux griffes de Barba Roja, elle était allée, dans la soirée, faire sa visite au grand inquisiteur. A ses questions, d'Espinosa, sur un ton étrange, avait répondu:

—Les tourments du sire de Pardaillan sont terminés.

—Dois-je comprendre qu'il est mort? avait demandé Fausta.

Et le grand inquisiteur, sans vouloir s'expliquer davantage, avait répété sa phrase:

—Ses tourments sont terminés.

En ce qui concernait don Almaran, elle avait appris que, complètement remis, il avait projeté d'aller le lendemain au château de Bib-Alzar, où l'appelait il ne savait quelle affaire.

Fausta avait souri. Elle savait, elle, quelle était cette affaire qui appelait Barba Roja à la forteresse de Bib-Alzar. Et elle était rentrée chez elle.

Or, ce jour, une heure environ après le moment où nous avons vu Pardaillan s'éloigner en murmurant: «A nous deux, Fausta!», la princesse se trouvait dans ce petit oratoire de sa maison de campagne qui, on ne l'a pas oublié sans doute, communiquait par une porte secrète avec les sous-sols mystérieux de la somptueuse demeure.

Au moment où nous pénétrons dans cette petite pièce, très simplement meublée, Fausta terminait un long entretien qu'elle venait d'avoir avec le Torero.

—Madame, disait le Torero d'une voix très triste, croyant m'amener à accepter vos propositions en levant certains scrupules que j'avais, vous avez eu la cruauté de me faire connaître la douloureuse et sombre vérité sur ma naissance. Peut-être eût-il été plus humain de me laisser ignorer cette fatale vérité!... N'importe, le mal est fait, il n'y a plus à y revenir... Mais votre but n'est pas atteint. A quoi bon vous obstiner inutilement? Je ne suis pas le frénétique ambitieux que vous avez souhaité, et, maintenant plus que jamais, je suis résolu à ne pas me dresser contre celui qui est et restera, pour moi, le roi... pas autre chose. Mon ambition, madame, est de me retirer dans ce beau pays de France avec mon ami M. de Pardaillan, et de tâcher de me faire ma place au soleil. Le rêve de ma vie est de finir mes jours avec la compagne que j'ai choisie.

—Oh! gronda Fausta avec rage, aurai-je donc toujours cette cruelle déception, croyant m'adresser à des hommes, de ne rencontrer que des femmes... de misérables et faibles femmes, qui ne vivent que de sentiment!... Pourquoi ne suis-je pas un homme moi-même?... Ce Pardaillan que tu veux suivre, sais-tu seulement ce qu'il est devenu?

—Que voulez-vous dire? s'exclama le Torero, qui ignorait l'arrestation du chevalier.

—Mort! dit Fausta d'une voix glaciale. Mort, ce Pardaillan dont la pernicieuse influence t'a soufflé ta stupide résistance. Mort fou... fou furieux... Ah! ah! ah! un fou furieux était tout désigné pour servir de modèle à cet autre fou que tu es toi-même! Et c'est moi, moi Fausta, qui l'ai acculé à la folie, moi qui l'ai précipité dans le néant.

—Par le Christ! madame, si ce que vous dites est vrai, votre...

D'un geste violent, Fausta l'interrompit.

—Tu m'écouteras jusqu'au bout, gronda-t-elle. Et n'oublie pas qu'au moindre geste que tu feras tu tomberas pour ne plus te relever... Ces murs ont des yeux et des oreilles... et je suis bien gardée... Quant à ta bien-aimée... cette misérable bohémienne pour qui tu refuses le trône que je t'offre... eh bien... sache-le donc, misérable fou, elle est morte... morte, entends-tu?... morte déshonorée, salie par les baisers de Barba Roja... Sois donc fidèle à son souvenir... Peut-être, toi aussi, à l'imitation de Pardaillan le fou, as-tu résolu de vivre éternellement fidèle au souvenir d'une morte... une morte souillée!

D'un bond, le Torero fut sur elle et lui saisit le poignet, et, avec des yeux de dément, il lui cria dans la figure:

—Répétez... répétez ces infâmes paroles... et, j'en jure Dieu, votre dernière heure est venue!...

Fausta ne sourcilla pas. Elle ne chercha pas à se dégager de son étreinte. Seulement, sa main libre alla fouiller dans son sein et en sortit un mignon petit poignard.

—Une simple piqûre de ceci, dit-elle froidement, et tu es mort. La pointe de ce stylet a été plongée dans un poison qui ne pardonne pas.

Profitant de sa stupeur, elle se dégagea d'un geste brusque, et, s'adossant à la cloison, de sa voix implacable, elle reprit:

—Je répète: Pardaillan est mort fou... et c'est mon oeuvre... Ta fiancée est morte souillée... et c'est encore mon oeuvre... Et, toi, tu vas mourir désespéré... et ce sera mon oeuvre, encore, toujours!...

En disant ces mots, elle actionna le ressort qui ouvrait la porte secrète, et, sans se retourner, elle fit un bond en arrière.

Elle se heurta à une poitrine humaine. Un homme était là... derrière cette porte secrète qu'elle croyait être seule à connaître... Un homme qui avait entendu, peut-être, ce qu'elle venait de dire. Qui était cet homme? Peu importait. L'essentiel était qu'il disparût. Elle leva le bras armé du poignard empoisonné et l'abattit dans un geste foudroyant.

Sa main fut happée au passage par une autre main, une tenaille vivante qui lui broya le poignet et l'obligea à lâcher l'arme mortelle, ensuite de quoi la tenaille la ramena dans le cabinet, cependant qu'une voix narquoise qu'elle reconnaissait enfin disait:

—J'entends parler de mort, de poison, de folie, de torture, que sais-je encore! J'imagine que Mme Fausta doit avoir un entretien d'amour... Toutes les fois que Fausta parle d'amour, elle prononce le mot: mort.

A ces paroles, à cette apparition inattendue, un double cri, jeté sur un ton différent, retentit:

—Pardaillan!...

—Moi-même, madame, fit Pardaillan, qui resta devant la porte secrète comme pour en interdire l'approche à Fausta.

Et, de cette voix blanche qu'il avait dans ses moments de colère terrible, il reprit:

—Mon compliment, madame, ceux que vous tuez se portent assez bien. Dieu merci!... Et quant à la folie furieuse dont vous parliez tout à l'heure... peut-être suis-je fou, en effet, mais c'est du désir impérieux de vous écraser comme une bête venimeuse que vous êtes!

—Pardaillan!... vivant!... répéta Fausta.

—Vivant, morbleu! bien vivant, madame... Aussi vivant que cette jolie Giralda que vous aviez condamnée et qui n'a pas été souillée par l'illustre Barba Roja, attendu que la main que voici l'a proprement expédié dans un autre monde... avant qu'il eût pu consommer l'attentat odieux que vous aviez prémédité... N'avez-vous pas proclamé que tout cela était votre oeuvre?...

—Vivante!... Giralda est vivante? haleta le Torero.

—Tout ce qu'il y a de plus vivante, mon prince...

—Oh! Pardaillan! Pardaillan!... comment pourrai-je...

Cependant Fausta s'était ressaisie. Cette femme extraordinaire avait lu sa condamnation dans les yeux de Pardaillan.

—Si je ne le tue... il me tue, se dit-elle avec ce calme surhumain qu'elle avait. Mourir n'est rien.. mais je ne veux pas mourir de sa main... à lui...

Et, d'un geste prompt comme l'éclair elle saisit un petit sifflet d'argent qu'elle avait suspendu à son cou et le porta à ses lèvres.

Pardaillan vit le geste. Il eût pu l'arrêter. Il dédaigna de le faire.

Mais, en même temps que Fausta appelait, lui, d'un geste plus rapide encore, tira d'un même coup sa dague et son épée, et tendant la dague à don César, désarmé, avec une physionomie hermétique, une voix étrangement calme:

—Vous demandiez comment vous acquitter du peu que j'ai fait pour vous? Je vais vous le dire: prenez ceci... et gardez-moi madame... gardez-la-moi précieusement... Vous m'en répondrez sur votre vie... Au moindre geste suspect de sa part, abattez-la sans pitié... comme un chien enragé.

Et avec un accent d'irrésistible autorité:

—Faites ce que je vous demande... pas autre chose... et nous serons quittes, mon prince.

Cependant la porte s'était ouverte. Quatre hommes, l'épée nue à la main, se montrèrent sur le seuil. Et sans doute ne s'attendaient-ils pas à trouver là cet adversaire, car ils s'arrêtèrent indécis et se consultèrent du regard avant d'attaquer. Et Pardaillan, voyant leur hésitation, de sa voix narquoise, railla:

—Bonsoir, messieurs!... Monsieur de Chalabre, monsieur de Montsery, monsieur de Sainte-Maline, enchanté de vous revoir!

—Monsieur, dit poliment Sainte-Maline en saluant galamment, tout l'honneur est pour nous.

Chalabre et Montsery exécutèrent la plus impeccable des révérences de cour que Pardaillan leur rendit très poliment, en ajoutant:

—Nous allons donc une fois de plus essayer de mettre à mal le sire de Pardaillan... S'il ne m'était si cher, et pour cause, je vous souhaiterais volontiers meilleure chance, messieurs.

—Vous nous comblez, monsieur, dit Montsery.

—A vrai dire, ce n'est pas vous que nous pensions trouver ici, ajouta Chalabre.

Le quatrième personnage qui accompagnait les trois ordinaires n'était autre que Bussi-Leclerc.

Sa stupeur avait été telle, en reconnaissant Pardaillan, qu'il était encore là, sans parole, immobile, les yeux exorbités, comme pétrifié.

Pardaillan l'avait tout de suite aperçu, mais, suivant une tactique qui avait le don d'exaspérer le célèbre bretteur, il feignait de ne pas le voir.

Cependant il ne le perdait pas de vue. Au compliment de Sainte-Maline, il s'écria tout à coup avec un air de surprise indignée:

—Mais que vois-je?... Mais oui, c'est Jean Leclerc!... Comment des gentilshommes aussi accomplis peuvent-ils se commettre en semblable compagnie! Fi! messieurs, vous me chagrinez!... Mais regardez-le donc!... Voyez, sur sa joue, la trace de la main que voici, et qui s'abattit sur sa face suant la peur, est encore apparente!... Fi donc!

Ces paroles produisirent l'effet qu'il en attendait. Sans dire un mot, les dents serrées, fou de honte et de fureur, Bussi-Leclerc coupa court aux compliments alambiqués en se ruant, l'épée haute, et les autres bondirent à la rescousse.

Pendant un moment, qui parut mortellement long à Fausta gardée à vue par le Torero, on n'entendit, dans le petit cabinet, que le froissement du fer et le souffle rauque des combattants qui s'escrimaient en silence.

La pièce était petite; si simplement meublée qu'elle fût, les quelques meubles qu'elle renfermait diminuaient encore l'espace et gênaient les mouvements.

Les quatre bravi se gênaient mutuellement plus qu'ils ne s'aidaient.

Pardaillan était plus libre de ses mouvements qu'eux. Il était resté le dos tourné à la porte secrète ouverte derrière lui.

Fausta avait immédiatement remarqué ce détail. Elle se disait que si Pardaillan avait voulu il aurait pu l'entraîner avec lui, bondir par cette ouverture, repousser la porte et il se serait ainsi dérobé à la lâche agression des quatre. Il ne l'avait pas fait: donc il ne l'avait pas voulu.

Pourquoi? Parce qu'il était sûr de battre ses agresseurs, se répondait Fausta.

Et un morne désespoir lentement s'emparait d'elle Elle voyait, elle sentait que Pardaillan serait vainqueur.

Les quatre s'animaient; ils frappaient d'estoc et de taille, ils bondissaient, renversant les obstacles, se ruaient en avant, rompaient d'un bond de fauve, s'écrasaient sur le parquet pour se relever aussitôt, et maintenant les injures, les menaces les plus effroyables sortaient de leurs bouches crispées.

Pardaillan restait immuable, impavide, ferme comme un roc. Il n'avançait pas encore, mais il n'avait pas rompu d'une semelle.

Il semblait s'être interdit de franchir cette porte ouverte derrière lui. Son épée seule agissait. Elle était partout à la fois, parant ici, frappant là.

Cependant Pardaillan aussi commençait à s'échauffer, et il se disait surtout qu'il était temps d'en finir.

Alors il se mit en marche, attaquant à son tour avec une impétuosité irrésistible.

Son effort se portait principalement sur Bussi. Et ce qui devait arriver arriva. Pardaillan se fendit dans un coup droit foudroyant et Bussi tomba comme une masse.

Or, pendant tout le temps qu'avait duré cette lutte inégale, Bussi n'avait eu qu'une crainte, si tenace, si violente, qu'elle le paralysait et lui enlevait la meilleure partie de ses moyens. Bussi se disait: «Il va me désarmer... encore!» Si bien que, lorsqu'il reçut le coup en pleine poitrine, il eut un sourire de satisfaction intense, et, en rendant un flot de sang, il exhala sa satisfaction dans ce mot:

—Enfin!...

Et il demeura immobile... à jamais.

Alors Pardaillan s'occupa sérieusement des trois qui restaient. Et aussi paisiblement que s'il eût été sur les planches d'une salle d'armes, il dit très sérieusement:

—Messieurs, en souvenir de certaine offre galante que vous me fîtes un jour que vous me croyiez dans l'embarras, je vous ferai grâce de la vie...

Et avec un froncement de sourcils:

—Mais comme vous devenez par trop encombrants, je me vois obligé de vous condamner à l'inaction... pour un bout de temps.

Il achevait à peine que Sainte-Maline, la cuisse traversée, s'écroulait en poussant un cri de douleur.

—Un!... compta froidement Pardaillan.

Et presque aussitôt:

—Deux!

C'était Chalabre qui était atteint à l'épaule.

Restait Montsery, le plus jeune. Pardaillan baissa son épée et dit doucement:

—Allez-vous-en!

—Fi! monsieur, s'écria Montsery, rouge d'indignation, je ne mérite pas l'injure que vous me faites.

Et il se rua à corps perdu.

—C'est vrai! confessa gravement Pardaillan en parant, je vous demande pardon... Trois!...

—A la bonne heure, monsieur! cria joyeusement Montsery, en secouant son poignet droit traversé de part en part. Vous êtes un galant homme... Merci!

Et il s'évanouit.

Pardaillan se tourna alors vers Fausta, et, d'une voix cinglante comme un coup de fouet, il dit en montrant la porte par où les bravi avaient fait irruption:

—Si vous avez d'autres assassins apostés par là... ne vous gênez pas... usez encore un coup de ce joli sifflet d'argent qui pendille sur votre sein...

Morne, désemparée pour la première fois de sa vie, peut-être, Fausta fit: non! d'un signe de tête farouche.

—Eh! quoi! fit Pardaillan avec une ironie méprisante, eh! quoi! quatre pauvres petits assassins seulement, autour de Fausta?... Voyons, en cherchant bien!...

—A quoi bon! confessa Fausta d'un air profondément découragé.

—Ah! je me disais aussi!... ricana Pardaillan. Alors, puisque vous refusez mon offre pourtant séduisante, permettez que je prenne mes précautions pour qu'on ne vienne pas nous déranger.

En disant ces mots, il alla fermer la porte à clef, poussa le verrou intérieur et mit la clef dans sa poche. Ceci fait, il retourna lentement vers Fausta, et son visage, jusque-là railleur et dédaigneux, avait pris une expression de menace si terrible que Fausta, affolée, clama dans son esprit:

—C'est fini!... Il va me tuer!... lui!... lui!...

Pardaillan, sans prononcer une parole, s'approcha d'elle avec une lenteur effroyable.

Et elle, pétrifiée, avec des yeux sans expression, le regardait s'approcher sans faire un mouvement.

Quand il fut contre elle, poitrine contre poitrine, sans desserrer les dents, avec un regard effrayant, d'un éclat insoutenable, avec la même lenteur calculée, il leva les mains et les abattit sur ses épaules qui ployèrent. Puis les mains remontèrent, s'arrêtèrent au cou qu'elles agrippèrent, et les doigts sur la nuque, les deux pouces sous le menton, commencèrent d'exercer l'inévitable et mortelle pression.

Alors, d'un geste animal, Fausta rentra la tête dans les épaules. Ses yeux de diamant noir, ordinairement si graves, si calmes, si clairs, se levèrent sur lui effarés, suppliants, et, dans un gémissement, elle implora:

—Pardaillan!... ne me tue pas!...

—Ah! éclata Pardaillan, avec un éclat de rire plus effrayant que sa colère de tout à l'heure, ah! c'est donc vrai!... Tu as peur!... peur de mourir!... Fausta a peur de la mort!... Ah! ceci te manquait, Fausta!...

Fausta se redressa majestueusement. Le calme prodigieux, qui l'avait abandonnée un instant, lui revint comme par enchantement, et avec un accent de souveraine hauteur, en le fixant droit dans les yeux:

—Je n'ai pas peur de la mort... et tu le sais bien... Pardaillan.

—Allons donc! ricana le chevalier, tu as peur!... Tu as demandé grâce... là... à l'instant.

—J'ai demandé grâce, c'est vrai!... Mais je n'ai pas peur... pour moi.

Et d'un geste prompt comme la foudre, profitant de l'inattention du Torero qui suivait cette scène fantastique avec un intérêt passionné, elle lui arracha la dague qu'il tenait machinalement, déchira d'un geste violent son corsage et, appuyant la pointe de la dague sur son sein nu, avec un accent de froide résolution:

—Répète que Fausta a peur... et je tombe foudroyée à tes pieds... Et toi, Pardaillan, tu ne sauras jamais pourquoi je t'ai demandé grâce.

Pardaillan comprit qu'elle ferait comme elle disait.

«Soit, dit-il. Je ne répéterai pas... J'attendrai, pour me prononcer, que vous vous soyez expliquée... Car, enfin, vous ne sauriez nier que vous avez demandé grâce!

—Oui, je t'ai demandé grâce... et je le ferais encore... Mais écoute, Pardaillan, il m'a fallu mille fois plus de courage pour t'implorer qu'il n'en faudrait pour me percer de ce fer...

Et comme il la regardait d'un air étonné, cherchant à comprendre le sens de ses paroles:

—Ecoute-moi, Pardaillan, et tu comprendras.

Et elle continua en s'animant peu à peu:

—Oui, j'ai voulu te tuer, oui, j'ai cherché à t'atteindre par les moyens les plus horribles, j'en conviens, oui, j'ai été froidement cruelle et sans coeur... mais je t'aimais, Pardaillan... je t'ai toujours aimé... et toi, tu m'as dédaignée... Comprends-tu?... Mais, si j'ai été implacable et odieuse dans ma haine, qui était de l'amour, entends-tu? Pardaillan, je n'ai pas voulu—ah! cela, jamais!—je n'ai pas voulu qu'un jour ton fils pût se dresser devant toi et te demander:

—Qu'avez-vous fait de ma mère?

—Je n'ai pas voulu que cette chose horrible arrivât... parce que je suis la mère de ton fils. Comprends-tu maintenant pourquoi je t'ai demandé grâce? Pourquoi tu ne peux pas tuer la mère de ton enfant?

En entendant ces paroles, qu'il était à mille lieues de prévoir, le sentiment qui domina chez Pardaillan fut l'étonnement, un étonnement prodigieux.

Eh! quoi! il était père?... Il avait un fils, lui, Pardaillan?...

On comprend qu'il voulut savoir à quoi s'en tenir sur la naissance de ce fils, et il interrogea Fausta qui lui fit le récit des événements relatés dans les premiers chapitres de cette histoire. Pardaillan écouta ce récit avec une attention soutenue, et quand elle eut terminé:

—En sorte que, fit-il, mon fils se trouve, peut-être, à l'heure qu'il est, à Paris, sous la garde de votre suivante Myrthis... Et vous, digne mère, vous n'avez su trouver le temps de vous occuper de cet enfant... Il est vrai que vous aviez fort à faire... et de si graves choses... Enfin, ce qui est fait est fait.

Fausta courba la tête.

—Que comptez-vous faire? fit-elle.

—Mais... je compte rentrer à Paris... puisque aussi bien ma mission est terminée.

—Vous avez le document?

—Sans doute!... Et vous, quelles sont vos intentions?

—Je n'ai plus rien à faire non plus ici... Sixte-Quint est mort. Je compte me retirer en Italie, où on me laissera vivre tranquille... Je l'espère, du moins.

Ils se regardèrent un moment fixement, puis ils détournèrent leurs regards. Ni l'un ni l'autre ne posa nettement la question au sujet de l'enfant. Peut-être chacun avait-il à part soi son idée bien arrêtée, qu'il tenait à ne pas dévoiler.

Pardaillan se leva et, s'inclinant légèrement:

—Adieu, madame, fit-il froidement.

—Adieu, Pardaillan! répondit-elle sur le même ton.




EPILOGUE

En rentrant à l'auberge de la Tour avec le Torero, Pardaillan trouva un dominicain qui l'attendait patiemment.

Le moine venait de la part de Mgr le grand inquisiteur annoncer à sa seigneurie que S. M. le roi recevrait en audience d'adieux M. l'ambassadeur, le dernier jour de la semaine. En même temps le moine remit à Pardaillan un sauf-conduit en règle pour lui et sa suite, plus un bon de 50 000 ducats d'or au nom de don César el Torero, payables à volonté dans n'importe quelle ville du royaume, ou à Paris, ou encore dans n'importe quelle ville du gouvernement des Flandres.

Le roi reçut fort aimablement M. l'ambassadeur et l'assura que l'Espagne ne ferait aucune difficulté pour reconnaître Sa Majesté de Navarre comme roi de France le jour où Elle se convertirait à la religion catholique.

D'Espinosa pria l'ambassadeur de bien vouloir accepter un souvenir que le grand inquisiteur lui offrait personnellement, comme au plus brave, au plus digne gentilhomme qu'il eût jamais eu à combattre.

Ce souvenir, que Pardaillan accepta avec une joie visible, était une épée de combat, une longue, solide et merveilleuse rapière, signée d'un des meilleurs armuriers de Tolède.

Pardaillan l'accepta d'autant plus volontiers que ce n'était pas là une arme de parade, mais une bonne et solide rapière très simple. Seulement, en rentrant à l'auberge, il s'aperçut que cette rapière si simple avait sa garde enrichie de trois diamants dont le plus petit valait pour le moins cinq à six mille écus.

Le Chico, qui se remettait à vue d'oeil, grâce à la constante sollicitude de «sa petite maîtresse», se vit doter, par la générosité reconnaissante du Torero, d'une somme de cinquante mille livres, ce qui ne contribua pas peu à le faire bien voir du brave Manuel, lequel n'avait pas consenti sans faire la grimace au mariage de sa fille, la jolie et riche Juana, avec ce bout d'homme, gueux comme Job de biblique mémoire.

Pardaillan voulut assister au mariage du nain, estimant qu'il lui devait bien cette marque d'amitié.

D'ailleurs on peut dire sans exagérer que ce mariage fut un véritable événement et que tout ce que la ville comptait de huppés et même de gens de la cour eut la curiosité d'assister à cette union qualifiée d'extravagante par plus d'un. Mais, quand on vit l'adorable couple qu'ils formaient, un concert de louanges et de bénédictions s'éleva de toutes parts.

Il va sans dire que, dès que le petit homme avait été en état de le faire, Pardaillan avait repris consciencieusement ses leçons d'escrime et se montrait surpris et émerveillé des progrès rapides de son élève.

Enfin, Pardaillan reprit la route de France, emmenant avec lui le Torero et sa fiancée, la jolie Giralda, lesquels avaient résolu de s'unir en France même.

Un mois environ après son départ de Séville, Pardaillan apportait à Henri IV le précieux document conquis au prix de tant de luttes et de périls, et lui rendait un compte minutieux de l'accomplissement de sa mission.

—Ouf! s'écria le Béarnais en déchirant en mille miettes, avec une satisfaction visible, le fameux parchemin. Ventre-saint-gris! monsieur, je vous devrai deux fois ma couronne... Ne dites pas non... J'ai bonne mémoire. Ça, voyons, demeurerez-vous intraitable et ne pourrai-je rien pour vous?

—Ma foi, sire, répondit Pardaillan avec son sourire bon enfant, voici qui tombe à merveille. J'ai précisément une faveur à demander à Votre Majesté.

—Bon! fit joyeusement le roi. Voyons la faveur... et si vous n'êtes pas trop exigeant...

Et, en lui-même, il se disait:

«Tu y viens, comme tous les autres!...»

Et Pardaillan se disait de son côté:

«...Si vous n'êtes pas trop exigeant!... Tout le Béarnais est dans ces mots.»

Et tout haut:

—Je demanderai à Votre Majesté la faveur de lui présenter un ami que j'ai ramené d'Espagne.

—Comment, c'est tout?...

—Je demanderai pour lui un emploi honorable dans les armées du roi.

Et, saisissant la grimace imperceptible du roi, il ajouta froidement:

—Un emploi honorifique... cela va de soi... Mon ami est assez riche pour se passer d'une solde.

—Bon! Du moment que...

Pardaillan sourit de l'aveu et reprit, toujours froidement:

—Votre Majesté voudra bien, en souvenir de la haute estime dont elle veut bien m'honorer, s'intéresser particulièrement à mon ami et lui faciliter les occasions de se produire à son avantage.

—Diable! fit le roi surpris.

—Enfin Votre Majesté voudra bien ériger en duché la terre que cet ami compte acheter en France.

—Ho! diable!... diable!... un duché!... comme cela... d'un coup... à quelque croquant... Cela fera hurler!

—Vous laisserez hurler, sire!... Mais mon ami n'est pas un croquant.. Il est de noblesse authentique... et de très bonne noblesse.

—Si vous en répondez! fit le roi hésitant.

—J'en réponds, sire... Enfin, est-ce oui, est-ce non?

—C'est oui, diable d'homme!... Vous ne trouverez cependant pas excessif que je sache à qui doit s'adresser cette faveur?

—Du moment qu'elle est accordée, non, fit Pardaillan, qui avait repris son air bon-enfant.

Et, en quelques mots, il expliqua qui était le Torero pour qui il demandait ces faveurs qui avaient paru excessives au roi.

—Eh! ventre-saint-gris! que ne l'avez-vous dit tout de suite?

—J'avais mon idée, sire, répondit Pardaillan en souriant.

Le roi le regarda un moment dans les yeux, puis il éclata de rire en levant les épaules. Il avait deviné à quel mobile avait obéi Pardaillan.

Alors, lui prenant la main avec une émotion réelle:

—Et pour vous?... Ne me demandez-vous rien?

—Mais je n'ai besoin de rien, sire, fit Pardaillan de son air le plus naïf. Ou plutôt si... j'ai besoin de quelque chose...

—Ah! vous voyez bien!....

—J'ai besoin, continua Pardaillan imperturbable, d'avoir toute ma liberté à moi.

—Ah! fit le roi déçu, quelque aventure extraordinaire, sans doute?

—Mon Dieu! non, sire... une aventure bien banale... Un enfant à rechercher.

—Un enfant? fit le roi très étonné. En quoi cet enfant peut-il bien vous intéresser?

—C'est mon fils! répondit Pardaillan en s'inclinant.




TABLE DES MATIÈRES

I.—Les idées de Juana.

II.—Fausta et le torero.

III.—Le fils du roi.

IV.—Entretien de Pardaillan et du torero.

V.—Dans l'arène.

VI.—Le plan de Fausta.

VII.—La corrida.

VIII.—Le Chico rejoint Pardaillan.

IX.—L'orage éclate.

X.—Le triomphe du Chico.

XI.—Vive le roi Carlos!

XII.—L'épée de Pardaillan.

XIII.—Les amours du Chico.

XIV.—Fausta.

XV.—Le repas de Tantale.

XVI.—Le plancher mouvant.

XVII.—Le philtre du moine.

XVIII.—Changement de rôles.

XIX.—Libre!

XX.—Bib-Alzar.

XXI.—Barba Roja.

XXII.—L'aveu du Chico.

XXIII.—L'échappé de l'enfer.

Épilogue.