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Les Pardaillan — Tome 06 : Les amours du Chico cover

Les Pardaillan — Tome 06 : Les amours du Chico

Chapter 9: VI LE PLAN DE FAUSTA
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About This Book

A tense sequence of rescue and revelation weaves together political intrigue and romantic rivalry: a nobleman escapes a deadly plot through a hidden entrance aided by a diminutive companion, returns to an inn where a young woman's relief is shadowed by jealousy toward the rescuer, and misread loyalties and passions complicate relationships; elsewhere a dominant woman compels a public and devastating disclosure about a torero's parentage, heightening conflict. The episodes alternate action, clandestine passages, and emotional confrontation to explore identity, honor, jealousy, and betrayal amid plots and shifting alliances.




VI

LE PLAN DE FAUSTA

Nous avons dit que le Torero s'était trouvé dans la désagréable obligation de dresser sa tente près de celle de Barba Roja.

Sans qu'il s'en doutât, ce voisinage déplaisant était dû à une intervention de Fausta. Voici comment:

Le roi et son grand inquisiteur avaient résolu l'arrestation de don César et de Pardaillan. Le roi poursuivait de sa haine, depuis vingt ans, son petit-fils. Cette haine sauvage, que vingt années d'attente n'avaient pu atténuer, était cependant surpassée par la haine récente qu'il venait de vouer à l'homme coupable d'avoir douloureusement blessé son incommensurable orgueil.

Si le roi n'obéissait qu'à sa haine, d'Espinosa, au contraire, agissait sans passion et n'en était que plus redoutable. Il n'avait, lui, ni haine, ni colère. Mais il craignait Pardaillan. Chez un homme froid et méthodique, mais résolu, comme l'était d'Espinosa, cette crainte était autrement dangereuse et plus terrible que la haine.

De l'intervention de Pardaillan dans les affaires du petit-fils du roi, d'Espinosa avait conclu qu'il en savait beaucoup plus qu'il ne paraissait; que, par ambition personnelle, il se faisait le champion et le conseiller d'un prince qui fût demeuré sans nom et peu redoutable sans ce concours inespéré.

L'erreur de d'Espinosa était de s'obstiner à voir un ambitieux en Pardaillan. La nature chevaleresque et désintéressée au possible de cet homme, si peu semblable aux hommes de son époque, lui avait complètement échappé.

S'il eût mieux compris le caractère de son adversaire, il se fût rendu compte que jamais Pardaillan n'eût consenti à la besogne qu'on le soupçonnait capable d'entreprendre. Il est certain que, si le Torero avait manifesté l'intention de revendiquer des droits inexistants, étant donné les conditions anormales de sa naissance, s'il avait fait acte de prétendant, comme on s'efforçait de le lui faire faire, Pardaillan lui eût tourné dédaigneusement le dos. En condamnant un homme sur le seul soupçon d'une action qu'il était incapable de concevoir, d'Espinosa commettait donc lui-même une méchante action.

Toutefois, s'il n'avait pu comprendre l'extraordinaire générosité de Pardaillan, il ne faut pas oublier que d'Espinosa était gentilhomme. Comme tel, il avait foi en la parole donnée et en la loyauté de son adversaire. Sur ce point, il avait su justement l'apprécier.

Donc, d'Espinosa et le roi, son maître, étaient d'accord sur ces deux points: la prise et la mise à mort de Pardaillan et du Torero. La seule divergence de vues qui existât entre eux, concernant Pardaillan, était dans la manière dont ils entendaient mettre à exécution leur projet. Le roi eût voulu qu'on arrêtât purement et simplement l'homme qui lui avait manqué de respect. Pour cela, que fallait-il: un officier et quelques hommes. Pris, l'homme était jugé, condamné, exécuté. Tout était dit.

D'Espinosa voyait autrement les choses. Oser manquer à la majesté royale était, à ses yeux, un crime que les supplices les plus épouvantables étaient impuissants à faire expier comme il le méritait. Mais qu'était-ce que quelques minutes de tortures, comparées à l'énormité du forfait? Bien peu de chose, en vérité. Avec un homme d'une force physique extraordinaire, jointe à une force d'âme peu commune, on pouvait même dire que ce n'était rien. Il fallait trouver quelque chose d'inédit, quelque chose de terrible. Il fallait une agonie qui se prolongeât des jours et des jours en des transes, en des affres insupportables.

C'est là que Fausta était intervenue et lui avait soufflé l'idée qu'il avait aussitôt adoptée.

Ce que devait être le châtiment imaginé par Fausta, c'est ce que nous verrons plus tard.

Pour le moment, toutes les mesures étaient prises pour assurer l'arrestation imminente de Pardaillan et du Torero. Peut-être d'Espinosa, mieux renseigné qu'il ne voulait bien le laisser voir, avait-il pris d'autres dispositions mystérieuses concernant Fausta, et qui eussent donné à réfléchir à celle-ci, si elle les avait connues. Peut-être!

Fausta était d'accord avec d'Espinosa et le roi en ce qui concernait Pardaillan seulement. Le plan que le grand inquisiteur se chargeait de mettre à exécution était, en grande partie, son oeuvre à elle.

Là s'arrêtait l'accord. Fausta voulait bien livrer Pardaillan parce qu'elle se jugeait impuissante à le frapper elle-même, mais elle voulait sauver don César, indispensable à ses projets d'ambition.

Or, Fausta se trompait dans son appréciation du caractère du Torero, comme d'Espinosa s'était trompé dans la sienne, sur celui de Pardaillan. Comme d'Espinosa, sur une erreur elle bâtit un plan qui, même s'il se fût réalisé, eût été inutile.

La Giralda étant, dans son idée, l'obstacle, sa suppression s'imposait. Fausta avait jeté les yeux sur Barba Roja pour mener à bien cette partie de son plan. Pourquoi sur Barba Roja? Parce qu'elle connaissait la passion sauvage du colosse pour la jolie bohémienne.

Admirablement renseignée sur tous ceux qu'elle utilisait, elle savait que Barba Roja était une brute incapable de résister à ses passions. Son amour, violent, brutal, était plutôt du désir sensuel que de la passion véritable.

En revanche, à la suite de l'humiliation sanglante qu'il lui avait infligée. Barba Roja s'était pris pour Pardaillan d'une haine féroce. Si le hasard voulait que le colosse se trouvât là quand on procéderait à l'arrestation du chevalier, il était homme à oublier momentanément son amour pour se ruer sur celui qu'il haïssait.

Or, la besogne de Barba Roja était toute tracée. A lui incombait le soin de débarrasser Fausta de la Giralda, en enlevant la jeune fille. Il fallait, de toute nécessité, qu'il s'en tînt au rôle qu'elle lui avait assigné.

Fausta n'avait pas hésité. L'intelligence de Barba Roja était loin d'égaler sa force. Centurion, stylé par Fausta, était arrivé aisément à le persuader que Pardaillan était épris de la bohémienne. Et, avec cette familiarité cynique qu'il affectait quand il se trouvait seul avec le dogue du roi, il avait conclu en disant:

—Beau cousin, soufflez-lui le tendron. Quand vous en serez las, vous le lui renverrez... quelque peu endommagé. Croyez-moi, c'est là une vengeance autrement intéressante que le stupide coup de dague que vous rêvez.

Barba Roja avait donné tête baissée dans le panneau.

Par surcroît de précaution, Fausta lui avait fait donner l'ordre de prendre part à la course. Le roi s'était fait tirer l'oreille. Il n'avait pas pardonné à son dogue une défaite qui lui paraissait trop facile. Mais d'Espinosa avait fait remarquer que ce serait là une manière de montrer que les coups de Pardaillan n'étaient pas, au demeurant, si terribles, puisqu'ils n'empêchaient pas celui qui les avait reçus de lutter contre le taureau, quarante-huit heures après. Le roi s'était laissé convaincre.

Quant à Barba Roja, il ne se tenait pas de joie, et, malgré que son bras le fît encore souffrir, il s'était juré d'estoquer proprement son taureau pour se montrer digne de la faveur royale qui s'étendait sur lui au moment où, précisément, il avait lieu de se croire momentanément en disgrâce.

Par cette dernière précaution, Fausta s'était sentie plus tranquille. Barba Roja, après avoir couru son taureau, serait occupé avec la Giralda. Une rencontre entre lui et Pardaillan serait ainsi évitée. Et, comme Fausta prévoyait tout, au cas où Barba Roja, blessé par le taureau, ne pourrait participer à l'enlèvement de la jolie bohémienne. Centurion et ses hommes opéreraient sans lui, et à son lieu et place.

Puisque nous faisons un exposé de la situation des partis en présence, il nous paraît juste, laissant pour un instant ces puissants personnages à leurs préparatifs, de voir un peu ce qu'on avait à leur opposer du côté adverse.

D'une part, nous trouvons une jeune fille, la Giralda, complètement ignorante des dangers qu'elle court, naïvement heureuse de ce qu'elle croit un hasard, qui lui permet d'admirer, en bonne place, l'élu de son coeur.

D'autre part, un jeune homme, El Torero. S'il avait des appréhensions, c'était surtout au sujet de sa fiancée. Un secret instinct l'avertissait qu'elle était menacée. Pour lui-même, il était bien tranquille. Ainsi qu'il l'avait dit à Pardaillan, il croyait fermement que Fausta avait considérablement exagéré les dangers auxquels il était exposé.

Cependant, il voulait bien admettre que quelque ennemi inconnu avait intérêt à sa mort. En ce cas, le pis qui pouvait lui arriver était d'être assailli par quelques coupe-jarrets, et il se sentait de force à se défendre vigoureusement. D'ailleurs, on ne viendrait pas l'attaquer dans la piste, quand il serait aux prises avec le taureau. Ce n'est pas non plus dans les coulisses de l'arène, coulisses à ciel ouvert, sous les yeux de la multitude, qu'on viendrait lui chercher noise. Donc, toutes les histoires de Mme Fausta n'étaient que... des histoires.

S'il avait pu voir les mouvements de troupes surpris par Pardaillan, il aurait perdu quelque peu de cette insouciante quiétude.

Enfin, il y avait Pardaillan.

Pardaillan, sans partisans, sans alliés, sans troupes, sans amis, seul, absolument seul.

Pardaillan, malheureusement, s'était écarté de l'excavation par où il entendait ce qui se disait et voyait ce qui se passait dans la salle souterraine, où se réunissaient les conjurés, au moment où Fausta parlait à Centurion de la Giralda. Il ne croyait donc pas que la jeune fille fût menacée.

En revanche, il savait pertinemment ce qui attendait le Torero. Il savait que l'action serait chaude et qu'il y laisserait vraisemblablement sa peau. Mais il avait dit qu'il serait là et la mort seule eût pu l'empêcher de tenir sa promesse.

Chose incroyable, l'idée ne lui vint pas que les formidables préparatifs qui s'étaient faits sous ses yeux pouvaient tout aussi bien le viser, que le Torero.

De ce qu'il ne se croyait pas directement menacé, il ne s'ensuit pas qu'il s'estimait en parfaite sécurité au milieu de cette foule de seigneurs, dont il sentait la sourde hostilité.

Et, comme il sentait autour de lui gronder la colère, comme il ne voyait que visages renfrognés ou menaçants, il se hérissa plus que jamais, toute son attitude devint une provocation qui s'adressait à une multitude.

Comme on le voit, la partie était loin d'être égale, et, comme le pensait judicieusement le chevalier, il avait toutes les chances d'être emporté par la tourmente.




VII

LA CORRIDA

Lorsque Pardaillan s'assit au premier rang des gradins, à la place que d'Espinosa avait eu la précaution de lui faire garder, les trompettes sonnèrent.

C'était le signal impatiemment attendu annonçant que le roi ordonnait de commencer.

Barba Roja avait été désigné pour courir le premier taureau. Le deuxième revenait à un seigneur quelconque dont nous n'avons pas à nous occuper; le troisième, au Torero.

Barba Roja, muré dans son armure, monté sur une superbe bête caparaçonnée de fer comme le cavalier, se tenait donc à ce moment dans la piste, entouré d'une dizaine d'hommes à lui, chargés de le seconder dans sa lutte.

La piste était, en outre, envahie par une foule de gentilshommes qui n'y avaient que faire, mais éprouvaient l'impérieux besoin de venir parader là, sous les regards des belles et nobles dames occupant les balcons et les gradins.

Nécessairement, on entourait et complimentait Barba Roja, raide sur la selle, la lance au poing, les yeux obstinément fixés sur la porte du toril, par où devait pénétrer la bête qu'il allait combattre.

En dehors de la foule des gentilshommes inutiles et des areneros de Barba Roja, il y avait tout un peuple d'ouvriers chargés de l'entretien de la piste, d'enlever les blessés ou les cadavres, de répandre du sable sur le sang, de l'ouverture et de la fermeture des portes, enfin, de mille et un petits travaux accessoires, dont la nécessité urgente se révélait à la dernière minute.

Lorsque les trompettes sonnèrent, ce fut une débandade générale, qui excita au plus haut point l'hilarité des milliers de spectateurs et eut l'insigne honneur d'arracher un mince sourire à Sa Majesté. On savait que l'entrée du taureau suivait de très près la sonnerie et, dame! nul ne se souciait de se trouver soudain face à face avec la bête.

Ce bref intermède, c'était la comédie préludant au drame.

Les derniers fuyards n'avaient pas encore franchi la barrière protectrice, les hommes de Barba Roja, qui devaient supporter le premier choc du fauve, achevaient à peine de se masser prudemment derrière son cheval, que, déjà, le taureau faisait son entrée.

C'était une bête splendide: noire tachetée de blanc, sa robe était luisante et bien fournie, les jambes courtes et vigoureuses, le cou énorme; la tête puissante, aux yeux noirs et intelligents, aux cornes longues et effilées, était fièrement redressée, dans une attitude de force et de noblesse impressionnantes.

En sortant du toril, où depuis de longues heures il était demeuré dans l'obscurité, il s'arrêta tout d'abord, comme ébloui par l'aveuglante lumière d'un soleil rutilant, inondant la place. Le taureau se présentant noblement, les bravos saluèrent son entrée, ce qui parut le surprendre et le déconcerter.

Bientôt, il se ressaisit et il secoua sa tête entre les cornes de laquelle pendait le flot de rubans dont Barba Roja devait s'emparer pour être proclamé vainqueur; à moins qu'il ne préférât tuer le taureau, auquel cas le trophée lui revenait de droit, même si la bête était mise à mort par l'un de ses hommes et par n'importe quel moyen.

Le taureau secoua plusieurs fois sa tête, comme s'il eût voulu jeter bas la sorte de stupeur qui pesait sur lui. Puis, son oeil de feu parcourut la piste. Tout de suite, à l'autre extrémité, il découvrit le cavalier immobile, attendant qu'il se décidât à prendre l'offensive.

Dès qu'il aperçut cette statue de fer, il se rua en un galop effréné.

C'était ce qu'attendait l'armure vivante, qui partit à fond de train, la lance en arrêt.

Et, tandis que l'homme et la bête, rués en une course échevelée fonçaient droit l'un sur l'autre, un silence de mort plana sur la foule angoissée.

Le choc fut épouvantablement terrible.

De toute la force des deux élans contraires, le fer de la lance pénétra dans la partie supérieure du cou.

Barba Roja se raidit dans un effort de tous ses muscles puissants pour obliger le taureau à passer à sa droite, en même temps qu'il tournait son cheval à gauche. Mais le taureau poussait de toute sa force prodigieuse, augmentée encore par la rage et la douleur, et le cheval, dressé droit sur ses sabots de derrière, agitait violemment dans le vide ses jambes de devant.

Un instant, on put craindre qu'il ne tombât à la renverse, écrasant son cavalier dans sa chute.

Pendant ce temps, les aides de Barba Roja, se glissant derrière la bête, s'efforçaient de lui trancher les jarrets au moyen de longues piques dont le fer, très aiguisé, affectait la forme d'un croissant. C'est ce que l'on appelait la media-luna.

Tout à coup, sans qu'on pût savoir par suite de quelle manoeuvre, le cheval, dégagé, retombé sur ses quatre pieds, fila ventre à terre, se dirigeant vers la barrière, comme s'il eût voulu la franchir, tandis que le taureau poursuivait sa course en sens contraire.

Alors, ce fut la fuite éperdue chez les auxiliaires de Barba Roja, personne, on le conçoit, ne se souciant de rester sur le chemin du taureau, qui courait droit devant lui.

Cependant, ne rencontrant pas d'obstacle, ne voyant personne devant elle, la bête s'arrêta, se retourna et chercha de tous les côtés, en agitant nerveusement sa queue. Sa blessure n'était pas grave; elle avait eu le don de l'exaspérer. Sa colère était à son paroxysme et il était visible—toutes ses attitudes parlaient un langage très clair, très compréhensible—qu'elle ferait payer cher le mal qu'on venait de lui faire. Mais, devenue plus circonspecte, elle resta à la place où elle s'était arrêtée et attendit, en jetant autour d'elle des regards sanglants.

Étant donné les dispositions nouvelles de la bête, étant donné surtout qu'elle se tenait sur ses gardes, maintenant, il était clair que la deuxième passe serait plus terrible que la première.

Barba Roja avait poussé jusqu'à la barrière. Arrivé là, il s'arrêta net et il fit face à l'ennemi. Il attendit un instant, très court, et, voyant que le taureau semblait méditer quelque coup et ne paraissait pas disposé à l'attaque, il mit son cheval au pas et s'en fut à sa rencontre en le provoquant, en l'insultant, comme s'il eût été à même de le comprendre.

—Taureau! criait-il à tue-tête, va! Mais va donc! (Anda! anda!) Lâche! couard! chien couchant!...

Le taureau, sournoisement, épiait les moindres gestes de l'homme qui avançait lentement, prêt à saisir au bond l'occasion propice.

Au fur et à mesure qu'il approchait de l'animal, l'homme accélérait son allure et redoublait d'injures vociférées d'une voix de stentor. C'était d'ailleurs dans les moeurs de l'époque.

Naturellement, et pour cause, le taureau n'avait garde de répondre.

Mais les spectateurs, qui se passionnaient à ce jeu terrible, se chargeaient de répondre pour lui. Les uns, en effet, tenaient pour l'homme et criaient:

«Taureau poltron! Va le chercher. Barba Roja! Tire-lui les oreilles! Donne-le à tes chiens!

D'autres, au contraire, tenaient pour la bête et répondaient:

«Viens-y! tu seras bien reçu! Il va te mettre les tripes au vent! Tu n'oseras pas y aller!»

Et Barba Roja avançait toujours, s'efforçant de couvrir de sa voix les clameurs de la multitude, ne perdant pas de vue son dangereux adversaire, accélérant toujours son allure.

Quand le taureau vit l'homme à sa portée, il baissa brusquement la tête, visa un inappréciable instant, et, dans une détente foudroyante de ses jarrets d'acier, d'un bond prodigieux, il fut sur celui qui le narguait.

Contre toute attente, il n'y eut pas collision.

Le taureau, ayant manqué le but, passa tête baissée à une allure désordonnée. Le cavalier, qui avait dédaigné de frapper, poursuivit sa route ventre à terre du côté opposé.

Barba Roja ne perdait pas de vue son adversaire. Quand il le vit bondir, il obligea son cheval à obliquer à gauche. La manoeuvre était audacieuse. Pour la tenter, il fallait non seulement être un écuyer consommé, doué d'un sang-froid remarquable, mais encore et surtout être absolument sûr de sa monture. Il fallait, en outre, que cette monture fût douée d'une souplesse et d'une vigueur peu communes. Accomplie avec une précision admirable, elle eut un succès complet.

Si le taureau avait chargé avec l'intention manifeste de tuer, il n'en était pas de même du cavalier, qui ne visait qu'à enlever le flot de rubans.

Effectivement, soit adresse réelle, confinant au prodige, soit—plutôt—chance extraordinaire, le colosse réussit pleinement et, en s'éloignant à toute bride, dressé droit sur les étriers, il brandissait fièrement la lance, au bout de laquelle flottait triomphalement le trophée de soie, dont la possession faisait de lui le vainqueur de cette course.

Et la foule des spectateurs, électrisée par ce coup d'audace, magistralement réussi, salua la victoire de l'homme par des vivats joyeux, et c'était toute justice, car ce coup était extrêmement rare, et, pour se risquer à l'essayer, il fallait être doué d'un courage à toute épreuve.

Mais Barba Roja avait à faire oublier la leçon que lui avait infligée le chevalier de Pardaillan; il avait à se faire pardonner sa défaite et à consolider son crédit ébranlé près du roi. Il n'avait pas hésité à s'exposer pour atteindre ce résultat, et son audace avait été largement récompensée par le succès d'abord, ensuite par le roi lui-même, qui daigna manifester sa satisfaction à voix haute.

Ayant conquis le flot de rubans, il pouvait, après en avoir fait hommage à la dame de son choix, se retirer de la lice. C'était son droit. Mais, grisé par son succès, enorgueilli par la royale approbation, il voulut faire plus et mieux, et, bien qu'il eût senti son bras faiblir lors de son contact avec la bête, il résolut incontinent de pousser la lutte jusqu'au bout et d'abattre son taureau.

C'était d'une témérité folle. Tout ce qu'il venait d'accomplir pouvait être considéré comme jeu d'enfant à côté de ce qu'il entreprenait. Ce fut l'impression qu'eurent tous les spectateurs en voyant qu'il se disposait à poursuivre la course.

En effet, comme on a pu le remarquer, le taureau avait commencé par foncer au hasard, par instinct combatif. Dès la première passe, il avait compris qu'il s'était trompé. Chaque passe, dénuée de succès, était une leçon pour lui.

Il ne perdait rien de sa force et de son courage indomptable, sa rage et sa fureur restaient les mêmes, mais il acquérait la ruse qui lui avait fait défaut jusque-là.

Le premier choc avait eu lieu non loin de la barrière, presque en face de Pardaillan. C'est là que le taureau avait éprouvé sa première déception, là qu'il avait été frappé par le fer de la lance, là qu'il revenait toujours. Le déloger du refuge qu'il s'était choisi devenait terriblement dangereux.

Afin de permettre à leur maître de parader un moment en promenant le trophée conquis, les aides de Barba Roja s'efforçaient de détourner de lui l'attention de l'animal.

Mais le taureau semblait avoir compris que, son véritable ennemi, c'était cette énorme masse de fer à quatre pattes, comme lui, qui évoluait là-bas. C'était de là qu'était parti le coup qui l'avait meurtri. C'était cela qu'il voulait meurtrir à son tour.

Et, comme il se méfiait, maintenant, il ne bougeait pas du gîte qu'il s'était choisi. Il dédaignait les appels, les feintes, les attaques sournoises des hommes de Barba Roja. Parfois, comme agacé, il se ruait sur ceux qui le harcelaient de trop près, mais il ne continuait pas la poursuite et revenait invariablement à son endroit favori, comme s'il eût voulu dire: c'est ici le champ de bataille que je choisis. C'est ici qu'il faudra me tuer, ou que je te tuerai.

Barba Roja n'en voyait pas si long. Ayant suffisamment paradé, il s'affermit sur les étriers, assura sa lance dans son poing énorme et, voyant que la bête refusait de quitter son refuge, il prit du champ et fonça sur elle à toute vitesse.

Comme elle avait déjà fait une fois, la bête le laissa approcher et, quand elle le jugea à la distance qui lui convenait, elle bondit de son côté.

Maintenant, écoutez ceci: au moment d'atteindre le taureau, l'homme faisait obliquer son cheval à gauche, de telle sorte que la lance portât sur le côté droit. Deux fois de suite. Barba Roja avait exécuté cette manoeuvre. Deux fois le taureau avait donné dans le piège et avait passé par le chemin que l'homme lui indiquait.

Or, le taureau avait appris la manoeuvre.

Deux leçons successives lui avaient suffi. Maintenant, on ne pouvait plus la lui faire.

Donc, le taureau fonça droit devant lui comme il avait toujours fait. Seulement, à l'instant précis où le cavalier changeait la direction de son cheval, le taureau changea de direction aussi et, brusquement, il tourna à droite.

Le résultat de cette manoeuvre imprévue de la bête fut épouvantable.

Le cheval vint donner du poitrail en plein dans les cornes. Il fut soulevé, enlevé, projeté avec une violence, une force irrésistibles.

Le cavalier, qui s'arc-boutait sur les étriers, portant tout le poids du corps en avant pour donner plus de force au coup qu'il voulait porter, le cavalier, frappant dans le vide, perdit l'équilibre, la violence du choc l'arracha de la selle et, passant par-dessus l'encolure de sa monture, passant par-dessus le taureau lui-même, alla s'aplatir sur le sable de la piste, proche de la barrière, où il demeura immobile, évanoui.

Une immense clameur jaillit des milliers de poitrines des spectateurs haletants.

Cependant, le taureau s'acharnait sur le cheval. Les aides de Barba Roja se partageaient la besogne, et, tandis que les uns s'élançaient au secours du maître, les autres s'efforçaient de détourner de lui l'attention de la bête ivre de fureur, rendue plus furieuse encore par la vue du sang répandu. Car le cheval, malgré le caparaçon de fer, frappé au ventre, perdait ses entrailles par une plaie large, béante.

Relever un homme du poids de Barba Roja n'était pas besogne si facile, d'autant que le poids du colosse s'augmentait de celui de l'armure.

Il fallut donc renoncer à le relever et s'occuper incontinent de le transporter hors de la piste. La barrière n'était pas loin, heureusement, et les quatre hommes qui le secouraient, bien que troublés par les évolutions du taureau, seraient parvenus à le faire passer de l'autre côté de l'abri, si le taureau n'avait eu une idée bien arrêtée et n'eût poursuivi l'exécution de cette idée avec une ténacité déconcertante.

Nous avons dit que la bête en voulait à cette masse de fer et surtout à celle qui l'avait frappé.

Voici qui le prouve:

Le taureau avait atteint le cheval. Sans s'occuper de ce qui se passait autour de lui, sans donner dans les pièges que lui tendaient les hommes du cavalier, écrasé sur le sol, cherchant à l'éloigner de la monture, il s'acharna sur le malheureux coursier avec une rage dont rien ne saurait donner une idée.

Mais, tout en frappant et en broyant une partie de la masse qui l'avait bafoué, c'est-à-dire le cheval, il n'oubliait pas l'autre partie qui l'avait blessé, c'est-à-dire l'homme étendu sur le sable.

Quand le cheval ne fut qu'une masse de chairs pantelantes encore, il le lâcha et se retourna vers l'endroit où était tombé l'homme.

Et, ce qui prouve bien qu'il suivait son idée de vengeance et la mettait à exécution avec un esprit de suite vraiment surprenant, c'est que toutes les tentatives des aides de Barba Roja pour le détourner échouèrent piteusement.

Le taureau, de temps en temps, se détournait de sa route pour courir sus aux importuns. Mais, quand il les avait mis en fuite, il ne continuait pas la poursuite et revenait avec un acharnement au blessé, qu'il voulait, c'était visible, atteindre à tout prix.

Les serviteurs de Barba Roja, voyant le taureau, plus furieux que jamais, foncer sur eux, voyant l'inutilité des efforts de leurs camarades, se sentant enfin menacés eux-mêmes, se résignèrent à abandonner leur maître et s'empressèrent de courir à la barrière et de la franchir.

Un immense cri de détresse jaillit de toutes les poitrines, étreintes par l'horreur et l'angoisse.

La piste avait été envahie par une foule de braves, courageux certes, animés des meilleures intentions aussi, mais agissant sans ordre, dans une confusion inexprimable, se tenant prudemment à distance du taureau et ne réussissant, en somme, par leurs clameurs et leur vaine agitation, qu'à l'exaspérer davantage, si possible.

A moins d'un miracle, c'en était fait de Barba Roja, Tous le comprirent ainsi.

Le roi, dans sa loge, se tourna légèrement vers d'Espinosa et, froidement:

—Je crois, dit-il, qu'il vous faudra vous mettre en quête d'un nouveau garde du corps pour mon service particulier.

Cependant, le taureau arrivait sur l'homme, toujours étalé sur le sol. La seule chance qui lui restait de s'en tirer résidait maintenant dans la solidité de son armure et dans la versatilité de la bête qui chargeait. Si elle se contentait de quelques coups, l'homme pouvait espérer en réchapper, fortement éclopé sans doute, estropié peut-être, mais enfin avec des chances de survivre à ses blessures. Si la bête montrait le même acharnement qu'elle avait montré pour le cheval, il n'y avait pas d'armure assez puissante pour résister à la force des coups redoublés qu'elle lui porterait.

Et, maintenant, quelques toises à peine la séparaient de son ennemi inerte...

A ce moment, un frémissement prodigieux, qui n'avait rien de commun avec le frisson de la terreur qui la secouait jusque-là, agita cette foule énervée par l'angoisse.

Sur les gradins, aux fenêtres, aux balcons, des hommes se dressaient, debout, hagards, congestionnés, cherchant à voir, à voir malgré tout, sans s'occuper de gêner le voisin. Une immense acclamation retentit dans les tribunes, gagna le populaire debout, qui se bousculait pour mieux voir, se répercuta jusque sous les arcades de la place et dans les rues adjacentes:

«Noël! Noël! pour le brave gentilhomme!»

Dans la tribune royale, le même frisson de curiosité et d'espoir secoua tous les dignitaires qui oublièrent momentanément la sévère étiquette pour se bousculer derrière le roi, s'approcher de la rampe du balcon pour voir.

Jusqu'au roi lui-même qui, déposant son flegme et son impassibilité, se dressa tout droit, les deux mains crispées sur le velours de la rampe de fer, se penchant hors du balcon.

Seule, au milieu de la fièvre générale, Fausta demeura froide, impassible, un énigmatique sourire se jouant sur ses lèvres, qui tremblaient légèrement.

Le populaire voulait voir. Les nobles, aux gradins et aux fenêtres, voulaient voir. Le roi et le grand inquisiteur voulaient voir. Tous, tous, ils voulaient voir.

Voir quoi?

Ceci:

Un homme venait de bondir dans la piste et seul, à pied, sans armure, ayant à la main une longue dague, hardiment, posément, avec un sang-froid qui tenait du prodige, venait se placer résolument entre la bête et Barba Roja.

Et, tout à coup, après le tumulte, le frémissement, l'acclamation spontanée, un silence prodigieux plana sur l'assemblée haletante.

Le roi regarda d'Espinosa et lui dit à voix basse, avec un sourire livide:

«Monsieur de Pardaillan!»

Il y avait, dans la manière dont il prononça ces paroles, de la stupeur et aussi de la joie, ce qu'il traduisit en ajoutant aussitôt:

«Par le Dieu vivant! cet homme est fou! Je crois, monsieur le grand inquisiteur, que nous voici débarrassés du bravache, sans que nous y soyons pour rien. J'en suis fort aise, car, ainsi, mon bon cousin de Navarre ne pourra me reprocher d'avoir manqué aux égards dus à son représentant.

—Je le crois aussi, sire, répondit d'Espinosa avec son calme accoutumé.

—Vous croyez donc, sire, et vous, monsieur, que le sire de Pardaillan va être mis à mal par ce fauve? intervint délibérément Fausta.

—Par Dieu! madame, ricana le roi, je ne donnerais pas un maravédis de sa peau.

Fausta secoua gravement la tête et, avec un accent prophétique qui impressionna fortement le roi et d'Espinosa:

—Je crois, moi, dit-elle, que le sire de Pardaillan va tuer proprement cette brute.

—Qui vous fait croire cela, madame? fit vivement le roi.

—Je vous l'ai dit, sire: le chevalier de Pardaillan est au-dessus du commun des mortels, même si ces mortels ont le front ceint de la couronne. Non, sire, le chevalier de Pardaillan ne périra pas encore dans cette rencontre, et, si vous voulez le frapper, il faudra recourir au moyen que je vous ai indiqué.

Le roi regarda d'Espinosa et ne répondit pas, mais il demeura tout songeur.

Le taureau, cependant, en voyant se dresser soudain devant lui cet adversaire inattendu, s'était arrêté comme s'il eût été étonné.

Après cet instant de courte hésitation, il baissa la tête, visa son adversaire et, presque aussitôt, il la redressa et porta un coup foudroyant de rapidité.

Pardaillan attendit le choc avec ce calme prodigieux qu'il avait dans l'action. Il s'était placé de profil devant la bête, solidement campé sur les pieds bien unis en équerre, le coude levé, la garde de la dague, longue et flexible, devant la poitrine, la tête légèrement penchée à droite, de façon à bien viser l'endroit où il voulait Frapper.

Le taureau, de son côté, ayant bien visé son but, fonça tête baissée, et vint s'enferrer lui-même.

Pardaillan s'était contenté de le recevoir à la pointe de la dague en effaçant à peine sa poitrine.

Enferré, le taureau ne bougea plus.

Et, alors, ce fut un instant d'angoisse affreuse parmi les innombrables spectateurs de cette lutte extraordinaire.

Que se passait-il donc? Le taureau était-il blessé? Était-il touché seulement? Comment et pourquoi demeurait-il ainsi immobile?

Et le téméraire gentilhomme, qui semblait mué en statue! Que faisait-il donc? Pourquoi ne frappait-il pas de nouveau? Attendait-il donc que le taureau se ressaisît et le mît en pièces?

Et le silence angoissant pesait lourdement sur tous.

A vrai dire, le chevalier n'était guère plus fixé que les spectateurs.

Il voyait bien que la dague s'était enfoncée jusqu'à la garde. Il sentait bien tressaillir et fléchir le taureau. Mais, diantre! avec un adversaire de cette force, qui pouvait savoir? La blessure était-elle suffisamment grave? N'allait-il pas se réveiller de cette sorte de torpeur et lui faire payer par une mort épouvantable le coup qu'il venait de lui porter?

C'est ce que se demandait Pardaillan...

Mais il n'était pas homme à rester longtemps indécis. Il résolut d'en avoir le coeur net, coûte que coûte. Brusquement, il retira l'arme, qui apparut rouge de sang, et s'écarta, au cas, improbable, d'une suprême révolte de la bête.

Brusquement, le taureau, foudroyé, tomba comme une masse.

Alors, ce fut une détente dans la foule. Les traits convulsés reprirent leur expression naturelle, les gorges contractées se dilatèrent, les nerfs se détendirent. On respira largement: on eût dit qu'on craignait de ne pouvoir emmagasiner assez d'air pour actionner les poumons violemment comprimés.

Sous l'influence de la réaction, des femmes éclatèrent en sanglots convulsifs; d'autres, au contraire, riaient aux éclats. Ce fut un soulagement universel d'abord, puis un étonnement prodigieux et puis, tout à coup, la joie éclata, bruyante, animée, et se fondit en une acclamation délirante à l'adresse de l'homme courageux qui venait d'accomplir cet exploit.

Pardaillan, sa dague sanglante à la main, resta un bon moment à contempler d'un oeil rêveur et attristé l'agonie du taureau que, par un coup de maître prodigieux à l'époque, il venait de mettre à mort.

En ce moment, il oubliait le roi et sa haine, et sa cour de hautains gentilshommes qui l'avaient dévisagé d'un air provocant. Il oubliait Fausta et son trio d'ordinaires qui se pavanaient à une fenêtre proche du balcon royal, et Bussi-Leclerc, livide, dont les yeux sanglants l'eussent foudroyé à distance, s'ils en avaient eu le pouvoir, et d'Espinosa et ses hommes d'armes, et ses inquisiteurs et ses nuées d'espions. Il oubliait le Torero et les dangers qui le menaçaient.

Après avoir longuement considéré le taureau expirant, il murmura avec un accent de pitié inexprimable:

«Pauvre bête!...»

Ainsi, dans l'ingénuité de son âme, sa pitié allait à la bête qui l'eût infailliblement broyé s'il n'eût pris les devants.

En faisant ces réflexions plutôt désabusées, ses yeux tombèrent sur la dague qu'il tenait machinalement dans son poing crispé. Il la jeta violemment, loin de lui, dans un geste de répulsion et de dégoût.

Il aperçut alors le groupe des serviteurs de Barba Roja qui emportaient leur maître, toujours évanoui, et, machinalement, ses yeux allèrent alternativement du colosse qu'on emportait à la bête, qu'on s'apprêtait déjà à traîner hors de la piste.

Ses traits reprirent leur première expression de rêverie mélancolique, tandis qu'il songeait:

«Qui pourrait me dire lequel est le plus féroce, le plus brute, de l'homme qu'on emporte là-bas ou de la bête, que j'ai stupidement sacrifiée?»

Et, comme, nécessairement, on se ruait sur lui dans l'intention de le féliciter, il s'éloigna à grandes enjambées furieuses, sans vouloir rien entendre, laissant ceux qui l'abordaient, la bouche en coeur, tout déconfits et se demandant, non sans apparence de raison, si cet intrépide gentilhomme français, si fort et si brave, n'était pas quelque peu dément.

Sans se soucier de ce qu'on pouvait dire et penser, Pardaillan s'en fut retrouver le Torero, sous sa tente, ayant résolu de ne pas réoccuper le siège qu'on lui avait réservé, mais ne voulant pas cependant abandonner le prince au moment où il aurait besoin de l'appui de son bras.

Dans la loge royale, autant que partout ailleurs, on avait suivi avec un intérêt passionné les phases du combat. Mais, alors que partout ailleurs—ou à peu près—on souhaitait ardemment la victoire du gentilhomme, dans la loge royale on souhaitait, non moins ardemment, sa mort. «On» s'applique spécialement à Fausta, à Philippe II et à d'Espinosa.

Toutefois, si ces deux derniers croyaient fermement que le chevalier, non armé pour une lutte inégale, devait infailliblement succomber, victime de sa téméraire générosité, sous l'empire de la superstition qui lui suggérait la pensée que Pardaillan était invulnérable, Fausta, tout en souhaitant sa mort, croyait aussi fermement qu'il serait vainqueur de la brute.

Lorsque le taureau s'abattit, sans triompher, très simplement, elle fit:

—Eh bien, qu'avais-je dit?

—Prodigieux! fit le roi, non sans admiration.

—Je crois, madame, dit d'Espinosa, avec son calme habituel, je crois que vous avez raison: cet homme est invulnérable. Nous ne pouvons le frapper qu'en utilisant le moyen que vous nous avez indiqué. Je n'en vois pas d'autre. Je m'en tiendrai à celui-là, qui me paraît bon.

—Bien vous ferez, monsieur, dit gravement Fausta.

Le roi était l'homme des procédés lents et tortueux et des dissimulations patientes, autant qu'il était tenace dans ses rancunes.

—Peut-être, dit-il, après ce qui vient de se passer, serait-il opportun de remettre à plus tard la mise à exécution de nos projets.

D'Espinosa, à qui s'adressaient plus particulièrement ces paroles, regarda le roi droit dans les yeux, et, lentement, laconiquement, avec un accent de froide résolution et un geste tranchant comme un coup de hache:

—Trop tard! dit-il.

Fausta respira. Elle avait craint un instant que le grand inquisiteur n'acquiesçât à la demande du roi.

Philippe considéra à son tour, un moment, son grand inquisiteur en face, puis, il détourna négligemment la tête sans plus insister.

Ce simple geste du roi, c'était la condamnation de Pardaillan.




VIII

LE CHICO REJOINT PARDAILLAN

La course qui suit ne se rattachant par aucun point à ce récit, nous laisserons jouter de son mieux le noble hidalgo, qui avait succédé à Barba Roja—sérieusement endommagé par sa chute, paraît-il—et nous suivrons le chevalier de Pardaillan.

Il pénétra dans le couloir circulaire, qui tournait sans interruption autour de la piste, comme de nos jours.

Plus que de nos jours, ce couloir était occupé par la suite des seigneurs qui devaient prendre part à une des courses et par une foule d'aides et d'ouvriers. Il y avait de plus la ruée de tous ceux que l'intervention imprévue du Français avait enthousiasmés et qui s'étaient précipités vers lui.

La porte de la barrière franchie, la foule acclamant le vainqueur et s'écartant complaisamment pour lui laisser passage, Pardaillan se trouva en face de celui qu'il cherchait, c'est-à-dire du Torero, à moitié déshabillé, tenant sa cape d'une main, son épée de l'autre, et qui paraissait tout haletant comme à la suite d'un grand effort longtemps soutenu.

Retiré sous sa tente où il procédait à sa toilette, avec tout le soin minutieux qu'on apportait à cette opération jugée alors très importante, don César avait été un des derniers à avoir connaissance de l'accident survenu à Barba Roja.

Bien qu'il eût de très légitimes raisons de considérer le colosse comme un ennemi, le Torero avait une trop généreuse nature pour hésiter sur la conduite à tenir en semblable occurrence. Sans prendre le temps d'achever de se vêtir, sauter sur sa cape et son épée, partir en courant, tel fut son premier mouvement.

Il pensait atteindre la piste en quelques bonds et il espérait arriver à temps pour sauver son ennemi en attirant l'attention du taureau vers lui.

Mais il avait compté sans l'encombrement, il ne pouvait avancer que lentement, trop lentement au gré de son impatiente générosité.

Étroitement pressé dans la cohue, qu'il s'efforçait vainement de traverser, il apprit la foudroyante intervention du gentilhomme français.

On ne nommait pas ce gentilhomme. Mais le Torero ne pouvait s'y tromper. Pardaillan, seul, était capable d'un trait de bravoure et de générosité pareil.

Pressé de toutes parts, écumant de rage et de colère, étreint par l'angoisse, le Torero dut, en se rongeant les poings de désespoir, se contenter d'écouter le récit du combat fait à voix haute par ceux qui voyaient, répété et commenté de bouche en bouche par ceux qui ne voyaient pas.

La formidable acclamation qui suivit la mort du taureau ne put le tirer d'inquiétude. Il savait, en effet, que, dans leur engouement pour ces luttes violentes, les spectateurs, électrisés, acclamaient impartialement aussi bien la bête que l'homme, lorsqu'un coup excitait leur admiration.

Heureusement, les commentaires qui suivirent vinrent lui apporter un peu d'espoir. Il n'eut qu'à prêter l'oreille pour entendre les exclamations les plus diverses:

«Le taureau s'est écroulé comme une masse!—Un coup, un seul coup lui a suffi, senor!—Et avec une méchante petite dague!—Splendide! Merveilleux!—Voilà un homme!—Quel dommage qu'il ne soit pas Espagnol!—Le plus admirable, c'est que c'est le même gentilhomme qui a, l'autre jour, administré la correction que vous savez à ce pauvre Barba Roja, qui joue de malheur décidément!—Quoi, le même?—C'est comme j'ai l'honneur de vous le dire, senor. L'autre jour, il corrigé Barba Roja, aujourd'hui, il s'expose bravement pour le secourir. C'est noble, généreux!»

En moins d'une minute, le Torero en apprit cent fois plus sur les faits et gestes de Pardaillan, que celui-ci me lui en avait dit depuis qu'il le connaissait.

Malgré tout, il n'était pas encore rassuré, lorsque le mouvement de la foule, s'écartant pour faire place au triomphateur, le mit face à face avec celui qu'il s'était vainement efforcé de secourir.

—Hé! cher ami! fit le chevalier, de son air railleur, où courez-vous ainsi, demi nu?

Tout heureux de le retrouver sans l'apparence d'une blessure, le Torero s'écria, en désignant de la main la foule qui les entourait:

—Je voulais pénétrer dans la piste, mais j'ai été pris au milieu de cette presse, et, malgré tous mes efforts, je n'ai pu me dégager à temps.

Pardaillan jeta un coup d'oeil sur la masse de curieux qui se pressaient devant lui. Il fit entendre un sifflement admiratif.

—Il est de fait, dit-il, que l'entreprise n'était pas aisée au milieu d'une cohue pareille.

Et, prenant amicalement le bras du jeune homme, il dit très doucement:

—Puisque c'est moi que vous cherchiez, il est en effet inutile d'aller plus loin. Venez, cher ami, nous causerons chez vous. Je n'aime pas, ajouta-t-il en fronçant légèrement le sourcil, avoir autour de moi autant d'indiscrets personnages.

Ceci dit à voix assez haute pour être entendu de tous, sur ce ton froid qui lui était particulier quand l'impatience commençait à le gagner, souligné par un coup d'oeil impérieux, fit s'écarter vivement les plus pressants.

Lorsqu'ils se trouvèrent sous la tente:

—Ah! chevalier, s'écria le Torero encore ému, quelle imprudence!... Vous venez de me faire passer les minutes les plus atroces de mon existence!

Le chevalier prit son expression la plus naïvement étonnée.

—Moi! s'écria-t-il; et comment cela?

—Comment? Mais en vous jetant témérairement, comme vous l'avez fait, au-devant d'un adversaire terrible. Comment, vous ne connaissez rien du caractère du taureau, vous ne savez rien de sa manière de combattre, vous soupçonnez à peine la force prodigieuse dont la nature l'a doté, et vous allez délibérément vous jeter sur son chemin avec, pour toute arme, une dague à la main! Savez-vous que c'est miracle, vraiment, que vous soyez vivant encore? Savez-vous que vous aviez toutes les chances de ne pas en revenir?

—Toutes, moins une, fit paisiblement Pardaillan. C'est précisément celle qui m'a tiré d'affaire, tandis que la pauvre bête y a laissé sa vie. Et c'est grâce à vous, du reste.

—Comment, grâce à moi! s'écria le Torero qui ne savait plus si le chevalier parlait sérieusement ou s'il était en train de se moquer de lui.

Mais Pardaillan reprit, sur un ton au sérieux duquel il n'y avait pas à se méprendre:

—Sans doute. Vous m'avez, dans nos conversations, si bien dépeint la bête, vous m'avez si bien dévoilé son caractère et ses manières, vous m'avez si bien indiqué et ses ruses et la facilité avec laquelle on peut la leurrer, vous m'avez si magistralement montré l'anatomie de son corps, enfin, vous m'avez indiqué de façon si nette et si exacte l'endroit précis où il fallait la frapper, que je n'ai eu qu'à me souvenir de vos leçons, qu'à suivre à la lettre vos indications pour la tuer avec une facilité dont je suis à la fois étonné et honteux. Tout l'honneur du coup, si tant est qu'honneur il y a, vous revient, en bonne justice.

Écrasé par la logique de ce raisonnement débité avec un sérieux imperturbable et, qui pis est, avec une sincérité manifeste, le Torero leva les bras au ciel.

—Vous avez une manière de présenter les choses tout à fait particulière.

Ceci était dit sur un ton tel que Pardaillan éclata franchement de rire. Et le Torero ne put s'empêcher de partager son hilarité.

—Mais, chevalier, dit-il quand, son hilarité fut calmée, je vous dirai que le merveilleux, l'admirable, ce qui fait vraiment de vous le triomphateur que vous vous refusez à être, c'est précisément, d'avoir su garder assez de sang-froid pour mettre en pratique d'aussi magistrale manière les pauvres indications que j'ai eu le bonheur de vous donner.

—Parlons sérieusement. Savez-vous que vous êtes en droit de me garder quelque rancune de ce coup qu'il vous plaît de qualifier de merveilleux?

—Dieu me soit en aide! Et comment? Pourquoi?

—Parce que, sans ce coup-là, à l'heure qu'il est, je crois bien que le seigneur Barba Roja aurait rendu son âme à Dieu.

—Je ne vois pas...

—Ne m'avez-vous pas dit que vous lui vouliez la malemort? Je crois me souvenir vous avoir entendu dire qu'il ne mourrait que de votre main.

En disant ces mots, Pardaillan étudiait de son oeil scrutateur le loyal visage de son jeune ami.

—Je l'ai dit, en effet, répondit le Torero, et j'espère bien qu'il en sera ainsi que je désire.

—Vous voyez donc bien que vous avez le droit de m'en vouloir, dit froidement le chevalier.

Le Torero secoua doucement la tête:

—Quand je suis parti à peine vêtu, comme vous le voyez, je courais au secours d'une créature humaine en péril. Je vous jure bien, chevalier, qu'en allant tenter le coup que vous avez si bien réussi je n'ai pas pensé un seul instant que j'agissais au profit d'un ennemi.

L'oeil de Pardaillan pétilla de joyeuse malice.

—En sorte que, dit-il, ce fameux coup, que vous ne risqueriez peut-être pour vous-même qu'à la toute dernière extrémité, si je ne vous avais prévenu, vous l'eussiez tenté en faveur d'un ennemi?

—Oui, certes, fit énergiquement le Torero. Mais ne détestez-vous pas vous-même Barba Roja?

Pardaillan avait fait entendre ce léger sifflement qui pouvait exprimer aussi bien l'assentiment ou la dénégation.

Puis, il dit paisiblement:

—Savez-vous à quoi je pense?

—Non! dit le Torero surpris.

—Eh bien, je pense qu'il est fort heureux pour vous que notre ami Cervantes ne soit pas ici présent.

De plus en plus ébahi par ces brusques sautes d'esprit auxquelles il n'était pas encore habitué, le Torero ouvrit des yeux énormes et demanda machinalement:

—Pourquoi?

—Parce que, dit froidement Pardaillan, il aurait eu, à vous entendre, une belle occasion de vous donner, à vous aussi, ce nom de don Quichotte dont il me rebat les oreilles à tout bout de champ.

Et, comme le Torero demeurait muet de stupeur, il ajouta:

—Mais, dites-moi, où avez-vous pris que je déteste le Barba Roja?

—Ma foi, je l'ai entendu dire dans le couloir où j'étais si bien écrasé que je n'ai pu en sortir.

—Voilà comme on travestit toujours la vérité, murmura le chevalier. Je n'ai pas de raisons d'en vouloir à Barba Roja. C'est bien plutôt lui qui me veut la malemort.

A ce moment, une main souleva la portière qui masquait l'entrée de la tente et un personnage entra délibérément.

—Hé! c'est mon ami Chico! s'écria gaiement Pardaillan. Sais-tu que tu es superbe! Peste! quel costume! Regardez donc, don César, ce magnifique pourpoint de velours, et ces manches de satin bleu pâle, et ce haut-de-chausses, et ces dentelles, et ce superbe petit manteau de soie bleue, doublée de satin blanc. Bleu et blanc, ma parole, ce sont vos couleurs. Et cette dague au côté! Sais-tu que tu as tout à fait grand air? Et je me demande si c'est bien toi, Chico, que je vois là.

Pardaillan ne raillait pas, comme on pourrait croire.

Le nain était vraiment superbe.

Habituellement il affectait un dédain superbe pour la toilette. Il ne pouvait en être autrement, d'ailleurs, habitué qu'il était à courir la campagne. Puis, pour tout dire, quand il allait implorer la charité des âmes pieuses, il était bien obligé d'endosser un costume qui inspirât la pitié. Car il ne faut pas oublier que le Chico était un mendiant, un simple et vulgaire mendiant. Au reste, à l'époque, la mendicité était un métier comme un autre.

Le Chico donc était habituellement en haillons. Très propres, il est vrai, depuis la leçon que lui avait infligée la petite Juana; mais des haillons, si propres qu'ils soient, sont toujours des haillons. Le nain n'endossait de beaux habits que lorsqu'il allait voir Juana. Mais ces beaux habits eux-mêmes n'étaient que de la friperie, en comparaison du magnifique costume, flamboyant neuf, qu'il arborait ce jour-là.

Le Torero, qui achevait rapidement de s'habiller, se chargea de renseigner le chevalier.

—Figurez-vous, chevalier, dit-il, que le Chico, qui s'est mis dans la tête qu'il m'a de grandes obligations, alors qu'en réalité c'est moi qui suis son obligé, le Chico est venu me demander, comme une faveur, de m'assister dans ma course. Il a fait les frais de ce magnifique costume, aux couleurs de celui que j'endosse moi-même, et du diable si je sais avec quel argent il a pu faire ces frais considérables! Je ne pouvais vraiment pas lui refuser, après tant d'attentions délicates. Ce qui fait qu'on me verra dans l'arène avec un page portant mes couleurs.

—Oui-da! fit Pardaillan, qui étudiait sans en avoir l'air le petit homme. Mais c'est très bien, cela! Il vous fera grand honneur, j'en réponds.

Le Chico était heureux des compliments qu'il recevait, et il le laissait ingénument voir.

—Tiens, dit-il, j'ai voulu faire honneur à mon noble maître. Puisque vous le dites, j'y ai réussi.

—Tout à fait, par ma foi. Mais pourquoi dis-tu: mon noble maître, en parlant de don César? Sais-tu s'il est noble seulement, puisque lui-même n'en sait rien!

—Il l'est, dit le nain avec conviction.

—C'est probable, c'est certain même. Mais enfin il serait, je crois, bien en peine de montrer ses parchemins.

Pardaillan avait sans doute une arrière-pensée en poussant ainsi le nain sur une question qui avait alors une très grande importance. Peut-être, connaissant sa fierté, s'amusait-il tout bonnement à le taquiner.

Quoi qu'il en soit, le Chico répondit vivement:

—Ses parchemins, il doit les avoir, bien en règle, tiens!

—Ah bah! fit Pardaillan, surpris à son tour.

Irrévérencieusement, le Chico haussa les épaules.

—Parce que vous êtes étranger, vous ne savez pas, dit-il. Don César est un ganadero (éleveur de taureaux). En Espagne, c'est une profession qui anoblit.

—Tiens, tiens. Est-ce vrai ce qu'il dit là, don César?

—Sans doute! Ne le saviez-vous pas?

—Ma foi non.

—C'est à ce titre seul que je dois le très grand honneur que veut bien me faire notre sire le roi, en m'admettant à courir devant lui.

—Diable! mais, dites donc, je vous croyais pauvre?

—Je le suis aussi, dit le Torero en souriant. La ganaderia que je possède m'a été léguée par celui qui m'a élevé et qui la tenait, sans nul doute, de mon père ou de ma mère. Mais elle ne me rapporte rien.

—Vous m'en direz tant...

Et profitant de ce que le Torero sortait pour donner des instructions aux deux hommes qui, en outre du Chico, devaient l'assister dans sa course:

—Dis-moi, fit Pardaillan lorsqu'il se vit seul avec le nain, quelle mouche t'a piqué de venir précisément aujourd'hui t'enrôler dans la suite de don César?

Le Chico regarda fixement Pardaillan.

—Vous le savez bien, dit-il.

—Moi! Le diable m'emporte si je sais ce que tu veux dire!

Le Chico jeta un coup d'oeil furtif sur la portière, et baissant la voix:

—Vous avez cependant entendu ce qui se disait dans la salle souterraine, dit-il.

—Quel rapport?...

—Vous savez bien que don César est en péril, puisque vous ne le quittez pas d'une semelle.

—Quoi! fit Pardaillan, ému par la simplicité naïve de ce dévouement. Quoi! c'est pour cela que tu es venu t'offrir? C'est pour le défendre que tu as pris cette dague qui te donne un air si crâne?

Et il considérait le petit homme avec une admiration attendrie.

Le nain cependant se méprit sur la signification de ce coup d'oeil, et, hochant tristement la tête, il dit, sans amertume:

—Je vous comprends. Vous vous dites que ma faiblesse et ma petite taille ne pourront apporter qu'une aide illusoire s'il y a bataille. Peut-on savoir? La piqûre d'un mosquito (moustique) suffit parfois pour détourner le bras qui allait porter le coup mortel. Je puis être ce mosquito, tiens!

—Je ne pense pas cela, dit gravement Pardaillan. Loin de moi la pensée de chercher à diminuer ton généreux dévouement. Mais, mon petit, sais-tu que la lutte sera terrible, la bagarre affreuse?

—Je le sais, tiens!

—Sais-tu que tu risques ta peau?

—Pour ce qu'elle vaut, ce n'est vraiment pas la peine d'en parler. Et puis, si vous croyez que je tiens à la vie, vous vous trompez, ajouta le nain d'un ton désabusé.

—Chico, fit sincèrement Pardaillan, tu es tout petit par la taille, mais tu as un grand coeur.

—Tiens! vous voulez bien le dire, et vous le croyez comme vous le dites, et cela doit être, puisque vous le dites. Depuis que je vous connais, j'ai comme cela des idées que je ne comprends pas très bien. On m'eût fort étonné en me disant que je pourrais concevoir de telles idées. C'est ainsi pourtant. Je ne sais pas qui vous êtes, ce que vous voulez, où vous allez, ce que vous valez. Mais, depuis que je vous ai vu, je ne suis plus le même. Un mot de vous me bouleverse, et, pour mériter un compliment de vous, je passerais sans hésiter à travers un brasier!

Pardaillan, très ému par l'accent poignant du petit homme, murmura:

«Pauvre petit bougre!»

Et tout haut, avec une douceur inexprimable:

—Tu as raison, Chico, je comprends admirablement ce que tu dis et je devine ce que tu ne dis pas.

Et changeant de ton, avec une brusquerie affectée:

—Où t'étais-tu terré hier, Chico? On t'a cherché vainement de tous côtés.

—Qui donc m'a cherché? Vous?

—Non, pas moi, cornes du diable! Mais certaine petite hôtelière que tu connais bien.

—Juana! dit le Chico qui rougit.

—Tu l'as nommée.

Le nain hocha la tête.

—Qu'est-ce à dire? gronda Pardaillan. Douterais-tu de ma parole?

Le Chico eut une imperceptible hésitation.

—Non! dit-il. Cependant...

—Cependant? demanda Pardaillan qui souriait malicieusement.

—Elle m'avait chassé la veille... j'ai peine à croire...

—Qu'elle t'ait envoyé chercher le lendemain? Cela prouve que tu n'es qu'un niais, Chico. Tu ne connais pas les femmes.

—Vous ne raillez pas? Juana m'a envoyé chercher? dit le nain devenu radieux.

—Je me tue à te le dire, mort-diable!

—Alors?...

—Alors tu pourras aller la voir après la course. Tu seras bien reçu, j'en réponds... si toutefois tu tires tes chausses de la bagarre.

—Je les tirerai, tiens! s'écria le nain rayonnant de joie.

—A moins que tu ne préfères te retirer tout de suite..., hasarda le chevalier.

—Comment cela? fit naïvement le Chico.

—En t'en allant avant la bataille.

—Abandonner don César dans le danger! Vous n'y pensez pas! Arrive qu'arrive, je reste, tiens!

—A la bonne heure! Silence, voici le Torero.

—Si vous voulez bien me suivre, chevalier, dit le Torero en soulevant la portière, sans entrer, le moment approche.

—A vos ordres, don César.