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Les Peterkins

Chapter 12: CHAPITRE IV
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About This Book

Une suite de saynètes humoristiques met en scène une famille bien intentionnée mais portée au raisonnement ingénu, qui affronte des problèmes domestiques par des solutions littérales et exagérées. Chaque épisode présente une situation quotidienne — déménagement, apprentissage des langues, achats, inventions pratiques — au cours de laquelle la logique commune est tordue jusqu'à l'absurde, produisant malentendus et complications. Le ton est moqueur mais affectueux : les gaffes répétées servent à souligner la vanité des raisonnements simplistes et la comique fragilité des habitudes humaines, en préférant l'observation d'étrangetés familières à une intrigue unique.

Comme ma tante se prosternait devant moi, ma conscience chancela de nouveau et tomba lourdement sur le parquet.

—Oh! promettez-le-moi ou vous êtes perdu! promettez-le-moi, soyez sauvé et vous vivrez d’une vie nouvelle.

Poussant un profond soupir ma conscience subjuguée ferma les yeux et tomba dans un profond sommeil.

Avec une exclamation de joie, je passai d’un bond devant ma tante et saisis à la gorge le tyran de ma vie entière. Après tant d’années d’attente et d’espoir je le tenais donc enfin! Je mis ma conscience en pièces, je la fendis en menus morceaux, et jetai dans le feu ses débris sanglants. Enfin! ma conscience était morte et pour toujours; je me sentais un homme libre! Je me tournai vers ma pauvre tante, qui paraissait pétrifiée de terreur, et je m’écriai:

—Sortez d’ici avec tous vos pauvres, vos charités, vos réformes, votre morale fastidieuse! Vous voyez devant vous un homme qui a cessé de lutter et dont l’âme a trouvé enfin la paix, un homme dont le cœur est devenu insensible au chagrin, à la souffrance et au remords; un homme sans conscience! Dans ma joie je veux bien vous épargner; mais je pourrais vous étrangler sans le moindre regret! Sauvez-vous.

Elle s’enfuit. Depuis ce jour ma vie respire le bonheur, un bonheur inconnu. Rien au monde ne pourrait me persuader de reprendre une conscience. J’expulsai tous mes vieux préjugés pour vivre d’une vie nouvelle. Pendant les deux semaines qui suivirent, pour satisfaire certaines vieilles rancunes je tuai 38 personnes. Je brûlai une maison qui offusquait ma vue, j’extorquai à une veuve et à des orphelins leur dernière vache; celle-ci est je crois très bonne sans être cependant de pure race.

J’ai de plus commis moult crimes très variés et ce genre d’occupation m’a follement diverti; autrefois sans aucun doute, mes cheveux seraient devenus gris et mon cœur trop sensible aurait saigné de douleur.

Pour terminer j’ajoute, à titre de réclame, que les écoles de médecine désireuses de trouver des mendiants pour leurs expériences scientifiques feront bien de visiter la collection que je possède dans ma cave avant de faire leurs acquisitions ailleurs; cette collection de mendiants rassemblée et préparée par moi-même, je la vendrais à bon compte, en gros, en détail ou à la tonne, car je veux renouveler mon stock pour le printemps prochain.

LES AMOURS D’ALONZO FITZ CLARENCE ET DE ROSANNAH ETHELTON

CHAPITRE PREMIER

Par une triste matinée d’hiver, la ville de Eastport, dans l’état du Maine, était ensevelie sous un blanc linceul de neige tombée depuis peu. Cette neige avait interrompu la circulation des rues, d’habitude très mouvementées; on apercevait ce jour-là de grands espaces déserts, des avenues aussi silencieuses que blanches. De chaque côté de la chaussée, la neige formait un talus escarpé. De temps en temps on pouvait entendre le raclement lointain d’une pelle de bois et on apercevait à une certaine distance une silhouette noire penchée en avant, disparaissant dans une tranchée pour réapparaître un instant après, et lancer en l’air une pesante pelletée de neige. Mais il faisait si froid que les travailleurs posaient bientôt leur pelle et se réfugiaient dans la maison la plus proche en exécutant des moulinets avec leurs bras pour se réchauffer.

A ce moment le ciel s’obscurcit; le vent se leva et souffla avec rage, envoyant de violentes bouffées qui chassaient devant elles un fin brouillard de neige. Sous l’effort d’une de ces bouffées, de grands tourbillons de neige s’amoncelèrent au milieu des rues, formant des monticules blancs aussi tristes que des tombes. Quelques minutes plus tard, une autre bouffée balayait la crête de ces monticules, entraînant avec elle une fine poussière de neige semblable aux flocons d’écume que la tempête arrache du sommet des vagues de la mer.

Alonzo Fitz Clarence était assis dans son gentil et élégant cabinet de travail, drapé dans une robe de chambre de soie bleue garnie de revers et de parements de satin écarlate. Il avait devant lui les restes de son déjeuner et la table élégante sur laquelle ce dernier était servi s’harmonisait agréablement avec le charme, la richesse, le bon goût de la pièce. Un feu joyeux brûlait dans la cheminée.

Un violent coup de vent s’abattit contre les fenêtres et un tourbillon de neige vint les cingler avec un bruit strident. L’élégant jeune solitaire murmura:

—Un vrai temps à ne pas sortir, aujourd’hui. Au fond je n’en suis pas fâché, mais que faire pour me distraire? Ma mère n’est pas loin de moi, je puis facilement communiquer avec ma tante Suzanne, mais par un jour aussi triste il faut trouver un nouvel élément de distraction pour rompre la monotonie d’une captivité forcée.

Il leva les yeux sur sa jolie pendule de cheminée:

—Cette pendule va encore de travers, pensa-t-il; elle ne se doute jamais de l’heure qu’il est; quand elle la sait par hasard elle m’induit en erreur, ce qui revient au même... Alfred!

Pas de réponse.

—Alfred!... Voilà un brave garçon aussi inexact que ma pendule.

Alonzo mit le doigt sur un bouton de sonnette électrique fixé au mur. Il attendit un instant, appuya encore, attendit de nouveau et dit:

—Voilà encore une batterie détraquée! mais pendant que j’y suis, je veux savoir tout de même quelle heure il est.

Se dirigeant vers un tube acoustique émergeant du mur, il siffla, appela sa mère et répéta deux fois son appel.

—Décidément je perds mon temps, la batterie de ma mère est aussi en désordre. Impossible pour moi de communiquer avec les étages inférieurs.

Il s’assit à son bureau de palissandre, appuya son menton sur le coin de sa main gauche et appela en dirigeant sa voix vers le parquet:

—Tante Suzanne!

Une voix agréable lui répondit:

—Est-ce vous Alonzo?

—Oui, je suis trop paresseux et je me sens trop bien ici pour descendre; pourtant j’ai bien besoin qu’on vienne à mon aide en ce moment.

—Mon cher, qu’avez-vous donc?

—Quelque chose d’assez sérieux, je vous assure.

—Oh! ne me tenez pas en suspens, je vous en prie. Qu’y a-t-il?

—Je désire savoir quelle heure il est.

—Vilain garçon, quelle mauvaise plaisanterie! C’est tout ce que vous désirez savoir?

—Oui, tout, sur mon honneur. Tranquillisez-vous. Indiquez-moi l’heure et je vous en serai très reconnaissant.

—Juste neuf heures cinq.

Alonzo murmura:

—Tiens, neuf heures cinq et, regardant sa pendule, il ajouta: «Aujourd’hui elle va mieux que de coutume, elle ne varie que de trente-quatre minutes. Voyons un peu... trente-trois et vingt et un font cinquante-quatre; quatre fois cinquante-quatre font 236; moins un, reste 235. C’est bien cela.

Il tourna les aiguilles de sa pendule et leur fit marquer une heure moins vingt-cinq, puis il ajouta:

—Nous allons voir maintenant si elle peut marcher droit quelque temps; sans cela je la bazarde.

Il s’assit de nouveau à son bureau et appela:

—Tante Suzanne!

—Quoi, mon cher?

—Avez-vous déjeuné?

—Oui, depuis une heure.

—Etes-vous occupée?

—Non, je couds; pourquoi?

—Etes-vous seule?

—Oui, mais j’attends quelqu’un à 9 h. 1/2..

—Vous avez bien de la chance. Je suis tout seul et j’aimerais tant causer avec quelqu’un.

—Et bien! causons ensemble un instant.

—Mais ce que j’ai à vous dire est secret.

—N’ayez pas peur; parlez à votre aise, personne n’est avec moi.

—Je ne sais vraiment si j’oserai.

—Voyons, Alonzo, vous savez bien que vous avez confiance en moi, ne vous arrêtez pas.

—Je le sais bien, ma tante, mais ce que j’ai à vous dire est très sérieux, me touche de très près, intéresse toute ma famille et même toute l’humanité.

—Voyons, Alonzo, parlez. Je n’en soufflerai mot. Qu’avez-vous?

—Je n’ose vous le dire, ma tante.

—Je vous en supplie, parlez. Vous savez que je vous aime et que rien de ce qui vous touche ne m’est étranger. Ayez confiance en moi et dites-moi tout. Qu’avez-vous?

—C’est le temps!...

—Que le diable emporte le temps! Je ne comprends pas que vous ayez le courage de me tourmenter ainsi, Alonzo.

—Ma chère tante, j’en suis désolé; sur mon honneur je ne recommencerai plus; me pardonnez-vous?

—Je ne le devrais pas, car vous recommencerez certainement à vous moquer de moi.

—Non, certes, sur mon honneur. Mais que temps, quel affreux temps! Il faut absolument se remonter le moral artificiellement. Il neige, il vente, il fait des rafales, et avec cela un froid noir. Mais quel temps avez-vous là-bas?

—Un temps chaud, pluvieux, mélancolique. Les gens se promènent dans les rues avec des parapluies; des torrents d’eau coulent à chaque extrémité des baleines. En ce moment un convoi funèbre défile dans la rue; aussi loin que mon regard peut s’étendre, j’aperçois un double rang de parapluies. J’ai fait allumer du feu pour m’égayer, mais je laisse les fenêtres ouvertes pour me rafraîchir. C’est peine perdue, car la brise embaumée de décembre pénètre dans ma chambre et m’apporte les suaves parfums des fleurs qui dans leur profusion jettent une note d’exubérance sur l’esprit des hommes déprimés et sombres.

Alonzo entr’ouvrit la bouche pour répondre: «Vous devriez faire imprimer cette jolie tirade poétique.» Mais il s’arrêta net, car il venait d’entendre sa tante parler à quelqu’un d’autre. Il se leva, se dirigea vers la fenêtre et contempla le triste paysage d’hiver. La tempête faisait rage et chassait la neige devant elle plus furieusement que jamais; les volets battaient les murs à se décrocher; un chien abandonné, la tête basse, la queue serrée entre les jambes, rasait en tremblant les murs pour s’abriter contre la tourmente. Une jeune fille, les jupes retroussées au-dessus des genoux, pataugeait dans l’eau en détournant son visage des coups de vent; le capuchon de son caoutchouc venait d’être rejeté en arrière par la rafale.

Alonzo frissonna et pensa en soupirant: «J’aimerais mieux la boue, la pluie chaude, et même les fleurs insolentes, que cet affreux temps!» Il quitta la fenêtre, fit un pas en arrière et s’arrêta en prêtant l’oreille: il venait d’entendre quelques accents d’un chant à lui familier. La tête inconsciemment penchée en avant, il savourait cette mélodie, immobile, impassible, respirant à peine. Le chant était exécuté avec une certaine imperfection, mais Alonzo semblait y trouver un charme tout particulier. Lorsque la chanson fut terminée, Alonzo poussa un profond soupir et dit: «Je n’ai jamais entendu chanter le Doux tout à l’heure avec autant de grâce.»

Il se dirigea vers son bureau, écouta un instant et demanda sur un ton confidentiel:

—Ma tante, qui est donc ce divin chanteur?

—C’est la personne dont j’attendais la visite; elle va demeurer chez moi un mois ou deux; je vais vous présenter à elle: Miss...

—Pour l’amour de Dieu, attendez un instant, tante Suzanne, vous allez un peu vite, il me semble.

Il courut à sa chambre à coucher et revint un instant après complètement métamorphosé et très élégamment vêtu.

—Que les femmes sont donc inconséquentes! Un peu plus ma tante allait me présenter à cette divine personne dans ma robe de chambre bleu de ciel garnie de revers rouges.

Il se dirigea vers son bureau et dit à sa tante, en esquissant un sourire de bonne humeur et en accompagnant ses paroles de mouvements de tête significatifs:

—Maintenant je suis prêt, ma chère tante.

—Parfait; miss Rosannah Ethelton, permettez-moi de vous présenter mon cher neveu, M. Alonzo Fitz Clarence. Maintenant, mes amis, que je vous ai présentés l’un à l’autre, je vous laisse pour vaquer à mes occupations. Asseyez-vous, Rosannah; faites-en autant, Alonzo; au revoir, à tout à l’heure, je reviendrai bientôt.

Alonzo prit un siège et pensa en lui-même: «Le vent peut souffler, la tourmente de neige peut faire fureur au dehors; peu m’importe maintenant, je me sens parfaitement heureux.»

Tandis que nos deux jeunes personnages causent entre eux et font connaissance à distance, parlons un peu de cette jeune fille, et essayons de la présenter au lecteur.

Assise avec un charmant abandon dans une pièce élégamment meublée qui était, à n’en pas douter, le boudoir d’une femme raffinée et sentimentale, elle avait à côté d’elle un métier terminé à son sommet par un joli panier garni d’une bordure multicolore et dont émergeaient des rubans, des morceaux d’étoffe de toute espèce.

Sur un rouge tapis de Turquie, on voyait répandus en profusion des bouts de soie, des rubans, une bobine ou deux et une paire de ciseaux. Sur un divan recouvert d’une sorte d’étoffe indienne chamarrée de fils noirs, dorés, entrelacés, un grand carré d’étoffe blanche, plutôt commune, décorée en son milieu d’un bouquet de fleurs brodées, servait de coussin au chat de la maison qui dormait en ce moment d’un profond sommeil.

Devant la fenêtre se dressait un chevalet avec une ébauche de tableau; à côté une palette et des brosses étaient étalées en désordre sur une chaise. On apercevait des livres dans tous les coins, livres de cuisine, manuels de prières, catalogues. Un peu plus loin se trouvait un piano couvert de morceaux de musique; de nombreux tableaux ornaient les murs et le marbre de la cheminée; dans les encoignures et sur tous les meubles qui le permettaient on trouvait une profusion de bibelots rares offrant la plus complète collection de spécimens chinois. Une large fenêtre donnait sur un jardin qu’égayaient les fleurs et les arbustes les plus variés. Mais la jeune fille dont nous nous occupons représentait à elle seule le tableau le plus exquis qui puisse être dépeint: elle avait un profil grec délicieusement ciselé, un teint d’un blanc laiteux, de grands yeux bleus bordés de longs cils retroussés, une expression confiante qui tenait le milieu entre la candeur de l’enfant et l’innocence d’un jeune faon; une chevelure opulente d’un blond doré couronnait sa tête élégante; chaque mouvement et chaque attitude chez elle étaient empreints d’une grâce naturelle. Sa toilette tout entière et ses bijoux dénotaient l’harmonie exquise qui résulte d’un goût naturel et perfectionné encore par l’éducation.

Cette jeune fille portait une simple robe de tulle ornée de trois rangs de volants bleu pâle et bordée d’une lisière en forme de chenille; elle avait aux bras un bracelet de corail, une longue chaîne d’or au cou; une touffe de myosotis et de lis égayait ses jolis cheveux dorés.

Elle était divinement belle dans ce simple accoutrement; on devine l’effet éblouissant que devait produire sa beauté lorsqu’elle paraissait au bal ou dans une cérémonie de gala.

Pendant qu’elle causait avec Alonzo, les minutes passaient. Soudain, elle leva les yeux sur la pendule. Une légère rougeur colora ses joues et elle s’écria:

—Maintenant, au revoir, monsieur Fitz Clarence, il faut que je vous quitte.

Elle se leva si précipitamment de sa chaise qu’elle entendit à peine l’adieu du jeune homme. Regardant dans une attitude charmante la pendule qui venait de la rappeler à l’ordre, elle murmura: onze heures cinq minutes! Voilà deux heures qui m’ont paru aussi courtes que vingt minutes. Mon Dieu! que va-t-il penser de moi?

Au même instant Alonzo regardait sa pendule et disait:

—Comment! trois heures moins vingt-cinq! Presque deux heures qui ont passé comme deux minutes. Cette horloge radote encore certainement. Miss Ethelton! encore une seconde, êtes-vous encore là?

—Oui, mais soyez prompt, car il faut que je m’en aille.

—Auriez-vous la bonté de me dire quelle heure il est?

La jeune fille rougit et pensa: «Je le trouve un peu cruel de me poser cette question», puis elle lui répondit sur un ton détaché, admirablement contrefait:

—Il est onze heures cinq.

—Oh! merci, il faut que vous sortiez, n’est-ce pas?

—Oui.

—J’en suis désolé.

Pas de réponse.

—Miss Ethelton?

—Eh bien?

—Vous êtes encore là, n’est-ce pas?

—Oui, mais dépêchez-vous. Qu’avez-vous donc à me dire?

—Rien de particulier. Je me sens bien seul ici. Ne serait-il pas indiscret de vous demander de vouloir bien causer avec moi de temps en temps si cela ne vous dérange pas trop?

—Je verrai, je ne sais pas, je vais y réfléchir.

—Oh! merci! Miss Ethelton!... ah! quel malheur, elle est partie! me voilà maintenant en tête à tête avec le brouillard, le vent et les rafales de neige! Mais elle m’a dit au revoir! j’ai bien entendu au revoir et non bonjour. La pendule allait bien, après tout. Ces deux heures ont passé comme un éclair.

Il se rassit, regarda le feu d’un œil rêveur, puis soupira.

—Quelle étrange chose! Il y a deux heures je me sentais un homme libre, maintenant mon cœur est à San-Francisco.

Pendant ce temps, Rosannah Ethelton, appuyée nonchalamment dans un fauteuil placé contre la fenêtre de sa chambre à coucher, jetait un regard rêveur sur la pluie fine qui fouettait la Porte d’Or et pensait en elle-même: «Comme il me paraît différent de ce pauvre Burley, dont l’esprit borné est à peine capable d’imiter les autres!»

CHAPITRE II

Quatre semaines plus tard, M. Sidney Algernon Burley offrait un lunch brillant à ses amis dans un des somptueux salons de Telegraph Hill, et agrémentait sa réception d’imitations des voix et des gestes de certains acteurs populaires à San-Francisco.

Très élégant, il avait une tenue soignée, paraissait plutôt gai, mais cependant regardait la porte avec une insistance qui dénotait de l’impatience et un certain malaise. A ce moment, un domestique apporta un message à la maîtresse de la maison: l’attitude de M. Burley changea aussitôt, son entrain diminua progressivement et son regard prit une expression d’abattement presque sinistre.

Les invités partirent un à un, laissant M. Burley en tête à tête avec la maîtresse de maison à laquelle il dit:

—Sans le moindre doute elle me fuit. Elle s’excuse chaque fois. Si seulement je pouvais la voir, si j’avais l’occasion de lui parler, ne fût-ce qu’un instant, mais cette incertitude...

—Son refus est peut-être motivé par le seul fait du hasard, monsieur Burley. Allez donc un instant dans le petit salon et distrayez-vous quelques minutes. Je vais donner un ordre pressant et monterai ensuite dans sa chambre; sans aucun doute elle ne refusera pas de vous voir.

M. Burley monta avec l’intention de gagner le petit salon, mais en passant devant le boudoir de la tante Suzanne, dont la porte était restée légèrement entrebâillée, il surprit un rire joyeux qu’il reconnut immédiatement; sans frapper à la porte et sans se faire annoncer, il entra. Aux premiers pas il entendit des paroles qui le glacèrent d’effroi et jetèrent la mort dans son cœur. Une voix disait:

—Ma chérie, le plus beau jour de ma vie est arrivé.

Rosannah Ethelton, qui lui tournait le dos, répondit:

—Vraiment, mon cher!

Il la vit se pencher, puis entendit un bruit de baisers. La rage lui rongeait le cœur. La conversation continua très tendre.

—Rosannah, je savais bien que vous deviez être ravissante, mais votre vue m’a ébloui et m’a grisé de bonheur.

—Alonzo, je suis tout heureuse de vous l’entendre dire; je sais que vous exagérez, mais je ne vous en suis pas moins reconnaissante de votre aimable pensée à mon égard. Je vous supposais un noble visage, mais la réalité m’a révélé que votre charme dépasse la faible conception de mon imagination.

Burley entendit encore un nouveau bruit de baisers.

—Merci, ma chère Rosannah! Le photographe m’a flatté, mais n’y faites pas attention. Je me sens si heureux, Rosannah!

—Oh! Alonzo, personne avant moi n’a connu les douceurs de l’amour; personne après moi ne saura ce qu’est le bonheur véritable. Je nage dans un océan de félicité sous un firmament d’extase.

—Oh! ma chère Rosannah, vous m’appartenez, n’est-ce pas?

—Entièrement, Alonzo: maintenant et pour toujours. Tout le long du jour et pendant mes rêves la nuit, je répète sans cesse ces noms bénis: Alonzo Fitz Clarence, Alonzo Fitz Clarence, Eastport, Etat du Maine.

—Malédiction! j’ai maintenant son adresse! rugit Burley; puis il se retira.

La mère d’Alonzo se tenait derrière son fils; elle était si emmitouflée dans ses fourrures qu’on n’apercevait de sa personne que ses yeux et son nez. Elle représentait bien une allégorie de l’hiver, car elle était littéralement poudrée de neige.

Derrière Rosannah se tenait tante Suzanne: elle représentait une vraie allégorie de l’été, car elle était légèrement vêtue et elle agitait avec frénésie son éventail pour rafraîchir son visage couvert de transpiration. Les yeux de ces deux femmes étaient humectés de larmes de joie.

—Ah! s’écria Mᵐᵉ Fitz Clarence, je comprends maintenant, Alonzo, pourquoi, pendant six semaines, personne ne réussissait à vous faire sortir de votre chambre.

—Ah! s’écria tante Suzanne, ceci m’explique pourquoi, Rosannah, vous avez mené une vie d’ermite pendant ces six dernières semaines.

—Dieu vous bénisse, mon fils, votre bonheur me rend heureuse; venez dans les bras de votre mère, Alonzo.

—Dieu vous bénisse, Rosannah, car vous allez faire le bonheur de mon cher neveu, venez dans mes bras.

A Telegraph-Will et à Eastport Square, il y eut simultanément une grande effusion de cœurs et de joyeux attendrissements. Les deux dames donnèrent à leurs domestiques des ordres différents. L’une d’elles commanda: «Faites un grand feu de bois bien sec et apportez-moi une limonade bouillante.»

L’autre ordonna: «Eteignez-moi ce feu, apportez-moi deux éventails en feuilles de palmier et une carafe d’eau glacée.»

Les deux jeunes gens se séparèrent et leurs parents causèrent ensemble de la douce surprise et arrêtèrent les préparatifs du mariage.

Quelques minutes auparavant, M. Burley sortait précipitamment de l’hôtel de Telegraph-Will sans prendre congé de personne. Il marmottait entre ses dents: «Elle ne l’épousera jamais, je le jure! Avant que la nature n’ait dépouillé son manteau d’hermine hivernal pour revêtir sa parure d’émeraude du printemps, elle m’appartiendra.»

CHAPITRE III

Deux semaines plus tard.—Plusieurs fois dans la journée, pendant les trois ou quatre jours précédents, un évêque tiré à quatre épingles et à l’air très austère, affligé d’un défaut à l’œil, avait rendu visite à Alonzo.

D’après sa carte, il était le Révérend Melton Hargrave de Cincinnati. Il déclara qu’il n’exerçait plus son ministère à cause de l’état de sa santé. Pourtant, à en juger par sa physionomie vigoureuse et sa forte structure, il ne paraissait nullement mal portant. Il était l’inventeur d’un perfectionnement important apporté au téléphone et espérait faire fortune en vendant son brevet.

—A présent, déclara-t-il, un homme peut adapter à un fil télégraphique qui transmet un chant ou un concert d’un Etat à l’autre son propre téléphone particulier, et s’offrir une audition sans la permission du propriétaire de cette musique. Mon invention se borne à cela.

—C’est parfait, répondit Alonzo, à condition que le propriétaire de la musique n’éprouve aucun préjudice lorsqu’on l’arrête au passage; dans ce cas, je ne vois pas de quoi il se plaindrait.

—En effet, ajouta le Révérend, il n’aurait à se plaindre de rien; mais supposez, continua-t-il, qu’au lieu de musique interceptée au passage il s’agisse de déclarations amoureuses, de tendresses d’un caractère tout particulier.

Alonzo frissonna de la tête aux pieds!

—Monsieur, ajouta-t-il, votre invention n’a pas de prix, il faut que j’en profite sur l’heure.

Mais malheureusement l’invention éprouva du retard et n’arriva pas de Cincinnati comme le Révérend l’avait annoncé. Alonzo s’impatientait de jour en jour et ne pouvait se faire à l’idée que les douces paroles de Rosannah destinées à sa personne pourraient être interceptées par un tiers malhonnête. Le Révérend vint plusieurs fois s’excuser de ce retard et rendre compte des mesures qu’il avait prises pour hâter les choses.

Une après-midi, le Révérend vint frapper à la porte d’Alonzo. Ne recevant pas de réponse, il entra, jeta un regard furtif autour de lui, referma la porte brusquement et courut au téléphone. A ce moment les vibrations de l’appareil envoyèrent à son oreille le refrain mélodieux du doux «Tout à l’heure». Imitant fidèlement la voix d’Alonzo, le Révérend demanda à la personne qui chantait avec un sincère accent d’impatience:

—C’est vous, ma chérie?

—Oui, Alonzo.

—Je vous en prie, ne chantez plus cet air cette semaine; essayez une chanson plus moderne.

Au même instant des pas agiles, indices d’un cœur heureux, se faisaient entendre dans l’escalier; le Révérend, avec un sourire diabolique, se réfugia derrière les vastes plis des rideaux. Alonzo entra et courut au téléphone:

—Ma chère Rosannah, demanda-t-il, voulez-vous que nous chantions ensemble?

—Quelque chose de moderne? répliqua-t-elle avec une amère ironie.

—Oui, si vous le préférez.

—Chantez tout seul, si le cœur vous en dit.

Cette réponse acariâtre abasourdit le jeune homme et ulcéra son cœur. Il reprit:

—Rosannah, cela ne vous ressemble guère.

—A mon avis j’ai bien le droit de vous faire cette réponse après votre aimable réflexion de tout à l’heure, monsieur Fitz Clarence.

—M. Fitz Clarence! Rosannah, je ne vous ai rien dit d’impoli que je sache.

—Naturellement! je me serai trompée, j’aurai mal compris; je vous en demande bien pardon. Vous m’avez bel et bien dit: «Ne chantez plus cet air-là aujourd’hui.»

—Chanter quoi aujourd’hui?

—L’air auquel vous faites allusion. Mais il me semble que subitement nous nous comprenons bien mal.

—Je n’ai fait allusion à aucun chant.

—Vraiment?

—Non, je vous assure.

—Je regrette d’être obligée de vous donner un démenti.

—Je vous répète que je ne vous ai fait aucune allusion à ce sujet.

—Seconde impolitesse! cela suffit amplement, Monsieur. Je ne vous le pardonnerai jamais, tout est rompu entre nous.

Alonzo s’empressa d’ajouter:

—Oh! Rosannah! ne me parlez pas ainsi: un terrible mystère, quelque odieuse méprise plane sur nous. En vous affirmant que je ne vous ai rien dit de semblable je suis profondément sérieux et sincère. Pour rien au monde je ne voudrais vous faire de la peine, ma chère Rosannah. Je vous en supplie, dites-moi un mot de consolation.

Après un instant de silence, Alonzo entendit des sanglots étouffés et comprit que la jeune fille avait quitté le téléphone. Il se leva avec un profond soupir, sortit de sa chambre en murmurant entre ses dents: «Je vais me mettre à la recherche de ma mère; elle seule pourra lui persuader que je n’ai jamais eu l’intention de lui faire de la peine.»

Une minute plus tard, le Révérend se glissait à quatre pattes près du téléphone comme un chat qui s’apprête à sauter sur sa proie. Il n’eut pas longtemps à attendre, car une voix douce, repentante, entrecoupée de larmes, se fit entendre:

—Mon cher Alonzo, j’ai eu tort de vous accuser; vous êtes incapable de me dire une parole cruelle. Quelqu’un animé d’une malicieuse intention a certainement imité votre voix.

Le Révérend répondit froidement en contrefaisant la voix d’Alonzo:

—Vous m’avez déclaré que tout était rompu entre nous, soit! je dédaigne votre repentir et méprise vos regrets.

Il s’éloigna ensuite radieux et triomphant de sa méchante action.

Quatre heures plus tard, Alonzo et sa mère rentraient d’une tournée de visites de charité. Ils appelèrent au téléphone leurs amis de San-Francisco, mais ne reçurent aucune réponse; ils attendirent près de l’appareil qui s’obstinait à rester muet. A la fin, alors que le soleil se couchait à San-Francisco et qu’il faisait déjà nuit depuis plus de trois heures à Eastport, ils reçurent une réponse. Mais, hélas! C’était la voix de tante Suzanne qui leur parlait.

—J’ai été dehors toute la journée, disait-elle; je rentre à l’instant. Je vais aller lui parler.

Après dix minutes d’attente, Alonzo et sa mère entendirent ces paroles fatidiques prononcées avec une intonation terrible.

—Elle est partie emportant ses bagages avec elle! Elle a dit à ses domestiques qu’elle se rendait chez d’autres amis, mais j’ai trouvé ce petit mot sur la table de sa chambre. Ecoutez plutôt: «Je suis partie, ne cherchez pas à savoir où; mon cœur est brisé; vous ne me reverrez plus jamais. Dites-lui que je penserai toujours à lui en chantant mon doux «Tout à l’heure», mais que je n’oublierai jamais les dures paroles qu’il m’a dites.» Ainsi était conçue sa lettre. Alonzo! Qu’est-ce que cela signifie? Qu’est-il donc arrivé?

Alonzo demeura pâle et glacé d’effroi. Sa mère écarta les rideaux de velours et ouvrit la fenêtre. Reprenant ses sens au contact de l’air frais, il raconta à sa tante son étrange histoire. Pendant ce temps, sa mère découvrait une carte qui venait de tomber sur le parquet lorsqu’elle remua les rideaux; elle lut sur cette carte: M. Sydney Algernon Burley, San-Francisco.

—Le misérable! s’écria Alonzo, en se précipitant hors de la pièce à la poursuite du faux Révérend, bien décidé à le massacrer!

La trouvaille de cette carte expliquait tout maintenant: les deux amoureux, en se déclarant par téléphone leur mutuel amour, avaient été surpris sans méfiance; l’ennemi avait su profiter de leur faiblesse et de leur imprévoyance.

CHAPITRE IV

Pendant les deux mois qui suivirent, bien des événements se succédèrent. La pauvre Rosannah, depuis sa fuite, n’était jamais retournée chez sa grand’mère, à Portland, en Orégon, et elle ne lui avait donné d’autre signe de vie que le duplicata de la triste note laconique laissée par elle à l’hôtel de Télégraph-Hill. Etait-elle encore vivante?

En tout cas la personne qui l’avait recueillie la cachait soigneusement, car jusqu’à ce jour il avait été impossible de découvrir sa trace.

Alonzo, lui, ne l’avait pas oubliée et ne perdait pas tout espoir. Il se disait: «Un jour, lorsqu’elle se sentira triste, elle chantera la douce chanson que j’aimais tant et je la découvrirai.» Il mit donc sac au dos, prit avec lui un téléphone portatif, quitta sa ville natale et ses frimas et partit pour courir le monde. Il traversa bien des Etats lointains. De temps à autre, les étrangers voyaient avec étonnement un jeune homme pâle, à l’air épuisé et profondément malheureux, grimper péniblement le long des poteaux télégraphiques plantés dans les endroits les plus solitaires; là il restait quelquefois perché pendant plusieurs heures l’oreille appuyée contre une petite boîte carrée; puis il descendait en poussant de profonds soupirs et continuait son chemin. Parfois les habitants tiraient sur lui à l’exemple des paysans qui déchargent leurs armes sur les aéronautes parce qu’ils les prennent pour des fous et des individus dangereux. Aussi ses vêtements étaient-ils criblés de plomb et toute sa personne constellée de blessures; mais il supporta patiemment ses misères.

En accomplissant son pieux pèlerinage il pensait souvent en soupirant: «Ah si seulement je pouvais entendre le doux Tout à heure!»

Au bout de deux mois de cette vie errante, quelques âmes compatissantes s’apitoyèrent sur l’état du pauvre vagabond et l’enfermèrent dans une maison de fous à New-York.

Il n’opposa aucune résistance, car son énergie, son cœur et son courage étaient à bout. Le directeur de la maison le prit en pitié, l’installa dans son propre appartement et le soigna avec un dévouement plein d’affection. Au bout d’une semaine, le patient put se lever pour la première fois. Il était étendu confortablement sur un canapé, écoutant le sifflement lugubre du vent de mars et le piétinement des pas dans la rue (il était environ 6 heures du soir à New-York et chacun rentrait chez soi après une journée bien remplie).

Alonzo avait à côté de lui un bon feu pétillant qui lui faisait oublier les intempéries et la brise glaciale du dehors. Il souriait à la pensée que ses longues promenades amoureuses le faisaient passer pour un maniaque aux yeux du monde et il laissait errer capricieusement son imagination, lorsqu’un son très discret et très doux, lointain et à peine perceptible, vint frapper son oreille. Son pouls s’arrêta; il écouta haletant, les lèvres entr’ouvertes. Le son grandit peu à peu; toujours haletant, l’oreille tendue, il se souleva sur les coudes. Enfin il s’écria:

—C’est elle! Je reconnais sa voix divine!

Il se traîna vers le coin d’où partait le son, écarta un rideau et découvrit un téléphone. Se penchant sur l’appareil il poussa l’exclamation suivante:

—Dieu soit loué! Je l’ai enfin découverte! parlez-moi vite, ma Rosannah bien-aimée! Le cruel mystère s’éclaircit enfin: c’est ce méchant Burley qui en imitant ma voix a déchiré votre cœur par son insolent discours.

Après une pause qui parut un siècle à Alonzo, une voix faible articula ces mots:

—Oh! Alonzo, répétez-moi les douces paroles que je viens d’entendre.

—Elles sont sincères, bien sincères, ma chère Rosannah, et je vous le prouverai avant peu.

—Oh! Alonzo, restez auprès de moi! parlez-moi, ne me quittez pas un seul instant, jurez-moi que nous ne nous séparerons plus jamais. Oh! quelle heure bénie! quel instant adorable est celui-ci!

—Chaque année pendant toute votre vie nous célébrerons le joyeux anniversaire par un cantique d’actions de grâce.

—Oh! oui, Alonzo, oh! oui!

—Notons bien l’heure de cette résurrection, ma chère Rosannah; six heures quatre minutes du soir.

—Ici il est midi vingt-trois, Alonzo.

—Comment, Rosannah, mais où êtes-vous donc?

—A Honolulu, aux îles Sandwich. Et vous? Ne me quittez pas un seul instant; j’en mourrais de chagrin. Etes-vous chez vous en ce moment?

—Non, ma chérie, j’habite à New-York une maison de fous où un docteur me soigne.

Un cri d’effroi parvint à l’oreille d’Alonzo sous la forme d’un bourdonnement confus; ce cri venait de traverser cinq mille lieues! Alonzo se hâta d’ajouter:

—Rassurez-vous, ma chère, ce n’est rien, je vais mieux, car votre présence est pour moi le meilleur des remèdes.

—Alonzo! comme vous m’avez fait peur! Continuez votre récit.

—Rosannah! fixez vous-même le jour bienheureux qui doit unir nos cœurs.

Après un court temps d’arrêt une voix timide répondit:

—Je rougis de joie et de bonheur; voulez-vous que nous fixions une date prochaine?

—Ce soir même, Rosannah; ne perdons pas un seul instant; oui, ce soir même et sans le moindre retard.

—Oh! comme vous êtes impatient! je n’ai ici aucun des miens à l’exception de mon vieil oncle, ancien missionnaire, et de sa femme. J’aimerais tant que votre mère et votre tante Suzanne...

—Dites notre mère et notre tante Suzanne, ma chère Rosannah!

—Oui, notre mère et notre tante Suzanne (je rectifie bien volontiers), j’aimerais tant les avoir auprès de nous.

—Moi aussi. Si nous télégraphiions à tante Suzanne? Combien lui faudrait-il de temps pour venir nous rejoindre?

—Le vapeur quitte San-Francisco après-demain; la traversée dure 8 jours. Notre tante serait donc ici le 31 mars.

—Eh bien, choisissons le 1ᵉʳ avril, qu’en dites vous, Rosannah?

—C’est cela! quel délicieux mois d’avril nous allons passer, Alonzo!

—Entendu pour le 1ᵉʳ avril, ma chérie. Quel bonheur! Fixez vous-même l’heure, Rosannah.

—J’aime tant le matin, c’est si gai. Que diriez-vous de huit heures, Alonzo?

—Soit, choisissons huit heures, ce sera la plus belle heure de ma vie, car, à ce moment-là, nos deux cœurs ne feront plus qu’un.

Pendant un instant, le téléphone se contenta de transmettre un bruit de baisers aussi chaleureux qu’ininterrompus. Rosannah rompit alors le silence:

—Excusez-moi un instant, mon cher, j’ai un rendez-vous, il faut que je vous quitte.

La jeune fille se leva et se dirigea vers une fenêtre d’où elle découvrait un paysage merveilleux; elle s’assit pour le contempler. A gauche on apercevait la charmante vallée de Ruana émaillée des fleurs tropicales les plus diverses aux couleurs vermeilles, et couverte de cocotiers aux formes élégantes; des citronniers et des orangers garnissaient les versants des collines et formaient une nappe de verdure très agréable à l’œil; un peu plus haut on apercevait le fameux précipice où le premier kaméhaméha bouscula ses ennemis vaincus en assurant leur destruction. En face de la fenêtre on apercevait la ville étrange; çà et là, clairsemés, des groupes pittoresques d’indigènes qui lézardaient au soleil; dans le lointain, à droite, l’océan agité secouait sa crinière floconneuse aux reflets du soleil.

Rosannah admirait ce spectacle vêtue d’une robe blanche très légère, et s’éventait avec une feuille de palmier, lorsqu’un boy canaque, le cou serré dans une vieille cravate et coiffé d’un chapeau de feutre sans fond, passa sa tête à la porte et annonça:

—Un monsieur de San-Francisco.

—Fais-le entrer, dit la jeune fille, en se redressant et en prenant un air très digne.

M. Sydney Algernon Burley se présenta dans une tenue impeccable et tiré à quatre épingles. Il se pencha légèrement en avant pour embrasser la main de la jeune fille, mais celle-ci fit un geste et lui lança un coup d’œil qui l’arrêta net.

Elle lui dit froidement:

—Comme je vous l’avais promis, je vous attendais. J’ai cru à vos déclarations et à votre insistance, je vous ai promis de fixer le jour qui doit nous unir. Je choisis le 1ᵉʳ avril à huit heures du matin; maintenant, retirez-vous!

—Oh! ma bien-aimée, quelle reconnaissance...

—Pas un mot de plus. Je ne veux plus vous voir, je ne veux plus communiquer avec vous avant ce moment-là. Ne me suppliez pas, vous perdriez votre temps.

Lorsqu’il fut parti, elle se laissa tomber sur un fauteuil, car la série d’émotions qu’elle venait de traverser avait affaibli son énergie. Elle pensa en elle-même: «Je l’ai échappé belle! si le moment fixé l’avait été une heure plus tôt... horreur! quel danger j’ai couru! et dire qu’à un moment donné j’ai cru aimer ce monstre méprisable sans foi ni loi! Oh! il expiera sa méchanceté!

Nous allons maintenant terminer cette histoire, car il reste bien peu à dire. Le 2 avril, la Gazette d’Honolulu faisait paraître cet avis:

Mariés.—Dans cette ville, par téléphone, hier matin à 8 heures, le révérend Nathan Hays, assisté du révérend Nathaniel Davis de New-York, a uni M. Alonzo Fitz Clarence de Eastport (Maine) à miss Rosannah Ethelton de Portland (Orégon). Mʳˢ Suzanne Howland, de San-Francisco, amie de la jeune femme, assistait à la cérémonie. Elle était l’hôte du révérend Hays et de sa femme, tous deux oncle et tante de la fiancée. M. Sydney Algernon Burley, de San-Francisco, assistait aussi à la cérémonie, mais il ne resta pas jusqu’à la fin du service religieux. Le superbe yacht du capitaine Hawthorne, élégamment décoré, fut mis à la disposition de la jeune femme, de ses parents et de ses amis, et les transporta en excursion à Haléakala.

Les journaux de New-York, le même jour, contenaient l’avis suivant:

Mariés.—Dans cette ville, hier, par téléphone, à 2 h. 1/2 du matin, le révérend Nathaniel Davis assisté du révérend Nathan Hays de Honolulu a uni M. Alonzo Fitz Clarence de Eastport (Maine) à Miss Rosannah Ethelton de Portland (Orégon). Les parents et de nombreux amis du fiancé étaient présents; tous assistèrent à un somptueux déjeuner et à des réjouissances qui se prolongèrent jusqu’au lendemain matin; puis ils firent un voyage d’excursion à l’Aquarium, car l’état de santé du fiancé ne permettait pas un plus long déplacement.

Vers la fin de ce jour mémorable, M. et Mᵐᵉ Alonzo Fitz Clarence s’entretenaient amoureusement de leurs futurs projets de voyage de noce, lorsque soudain la jeune femme s’écria:

—Oh! Alonzo, j’oubliais de vous dire; j’ai tenu parole, j’ai fait ce que je vous avais dit.

—Vraiment, ma chère!

—Oui, parfaitement! Je lui ai joué un joli tour. Quelle délicieuse surprise pour lui! Il était là devant moi, droit comme un piquet, mourant de chaleur dans son habit noir, tandis que la température étouffante faisait sortir le mercure par le haut du thermomètre; il m’attendait pour m’épouser. Si vous aviez vu le regard qu’il me lança lorsque je lui parlai à l’oreille! Ah! sa méchanceté m’a fait bien souffrir et m’a fait verser bien des larmes, mais nous sommes quittes maintenant; je n’éprouve plus vis-à-vis de lui le moindre sentiment de vengeance. Je lui ai dit que je lui pardonnais tout, mais il ne l’a pas voulu croire. Il se vengera, m’affirma-t-il, et empoisonnera notre existence. Mais il en est incapable, n’est-ce pas, mon cher?

—Absolument incapable, ma Rosannah bien-aimée.

Au moment où j’écris ces lignes, la tante Suzanne, la vieille grand’mère, le jeune couple et tous ses parents d’Eastport sont parfaitement heureux, et rien ne fait supposer que leur bonheur pâlira.

Tante Suzanne ramena la fiancée d’Honolulu, l’accompagna sur notre continent et elle eut le bonheur d’assister à la première effusion de tendresse d’un mari très épris et d’une jeune femme qui ne s’étaient jamais vus avant cette première rencontre.

Disons un mot du misérable Burley, dont les perfides machinations furent à deux doigts de jeter le trouble dans le cœur et dans l’existence de nos deux jeunes amis. En essayant de maltraiter un ouvrier estropié et sans défense, qu’il accusait injustement de lui avoir fait du tort, il tomba dans une chaudière d’huile bouillante et expira au milieu d’atroces souffrances.

LE CHAT DE DICK BAKER

Un de mes camarades de là-bas, qui, comme moi, pendant dix-huit années, mena une vie de labeur et de privations, était un de ces esprits heureux qui portent patiemment la croix de leurs lourdes années d’exil. Cet ami s’appelait Dick Baker, mineur de Dead House Gulch. A 46 ans il avait les cheveux gris comme un rat, le front soucieux; il avait reçu une éducation des plus rudimentaires, s’habillait comme un paysan; ses mains souillées de terre révélaient sa profession, mais son cœur était d’un métal plus précieux que l’or qu’il remuait à la pelle lorsqu’il le sortait des entrailles de la terre; il était plus précieux même que les plus riches pièces d’or nouvellement frappées et éblouissantes de clarté.

Tout rude d’écorce et tout primitif qu’il était, il n’avait pu se consoler de la perte d’un chat merveilleux qu’il possédait (lorsqu’un homme ne voit ni femme ni enfants à son foyer, il éprouve le besoin irrésistible de s’entourer d’un favori, car son cœur a besoin d’aimer).

Mon ami parlait toujours de l’étrange sagacité de ce chat, comme un homme intimement convaincu que cet animal avait en lui quelque chose d’humain, je dirai presque quelque chose de surnaturel.

Je l’entendis un jour parler en ces termes de cet animal:

—«Messieurs, je possédais autrefois un chat appelé Tom Quartz; comme tout le monde, vous l’auriez profondément admiré; je l’ai gardé huit années et il était vraiment le plus remarquable chat que j’aie jamais vu. Ce beau chat gris avait plus de sens commun que n’importe qui dans notre camp de mineurs; d’une dignité sans pareille, il n’aurait jamais toléré la moindre familiarité, fût-ce de la part du gouverneur de Californie. Jamais il ne s’abaissa à attraper un rat, il était au-dessus de ce petit métier. La mine seule et ses secrets l’intéressaient. Il connaissait tout de la vie des mineurs et en savait plus long qu’aucun homme de ma connaissance; il flairait les placers et grattait la terre derrière nous lorsque Jim et moi nous montions dans la colline pour prospecter; il trottait derrière nous et nous aurait suivis indéfiniment. Je le répète, il avait un flair extraordinaire du terrain; c’était à ne pas y croire.

«Lorsque nous nous mettions en quête d’or, mon chat jetait autour de lui un coup d’œil circulaire et lorsque ses prévisions n’étaient pas bonnes, il nous regardait d’un air spécial qui semblait vouloir dire: «Vous voudrez bien m’excuser, je rentre»; et là-dessus, il partait le nez en l’air dans la direction du camp. Lorsqu’au contraire le sol lui plaisait, il attendait d’un air calme et recueilli le lavage de la première corbeille; s’il voyait six ou sept grains d’or, il paraissait satisfait; il se couchait alors sur nos vêtements et ronflait comme un paquebot à vapeur jusqu’au moment où nous secouions nos blouses pour le réveiller; il se levait alors et regardait autour de lui d’un air entendu. Mais un beau jour le camp tout entier fut atteint de la fièvre du quartz aurifère; chacun se mit à piocher, à sonder, à faire parler la poudre au lieu de pelleter le sable sur le versant de la colline; on abandonna la surface pour ouvrir des puits profonds dans la terre. Nous nous mîmes tous à perforer les couches de quartz.

«Lorsque nous ouvrîmes notre premier puits, Tom Quartz sembla se demander ce que «diantre» tout cela signifiait. Il n’avait jamais vu de mineurs travailler de cette façon; il n’y comprenait plus rien, en restait ébahi; tout cela le dépassait et lui paraissait de la pure folie. Ce chat, voyez-vous, méprisait cordialement les innovations et ne pouvait les supporter. Vous savez ce que sont les vieilles habitudes!

«Peu à peu pourtant, Tom Quartz sembla se réconcilier légèrement avec ces nouvelles inventions, bien qu’il ne pût comprendre pourquoi nous creusions perpétuellement un puits sans jamais ramener la moindre corbeille d’or. De guerre lasse il se décida à descendre lui-même dans le puits pour se rendre compte de la situation. Lorsqu’il s’aperçut que nos dépenses s’accumulaient, sans nous laisser un centime de profit, il prit un air de profond dégoût, fit une moue très prononcée, se coucha en rond dans un coin, et se mit à dormir.

«Notre puits avait atteint 8 pieds de profondeur, et la roche devenait si dure que nous décidâmes de la faire sauter par explosion. C’était la première fois que nous faisions jouer la mine depuis la naissance de Tom Quartz. Nous allumâmes donc la mèche, et sortîmes du puits, en nous éloignant d’environ 50 mètres. Par un oubli inconcevable, nous laissâmes Tom Quartz endormi sur son sac de gunny.

«Une minute plus tard, nous vîmes un tourbillon de fumée sortir du trou, un effroyable craquement se produisit, et environ 4.000 tonnes de rocailles, de terre, de fumée, de débris, furent projetées en l’air à plus d’un mille et demi de hauteur. Par Saint Georges, au centre même de cet effroyable chaos, nous vîmes voler Tom Quartz, sens dessus dessous, crachant, éternuant, jurant et griffant. Nous le perdîmes ensuite de vue pendant deux minutes et demie: puis, soudain, une pluie de rocs et de décombres retomba devant nous, et à dix pieds de l’endroit où nous nous trouvions mon chat se retrouva sur ses pattes. Jamais vous n’imaginerez un animal plus piteux: une de ses oreilles était rabattue sur son cou, sa queue menaçait le ciel comme un panache et il clignait des yeux avec frénésie; noir de poudre et de fumée, son corps était souillé de la tête à la queue. Nous eûmes d’abord envie de lui faire des excuses, mais nous ne trouvâmes pas un mot à lui dire. Il jeta sur lui-même un regard dégoûté, puis il nous fixa et sembla nous dire: «Vous trouvez peut-être charmant, messieurs, de vous moquer d’un chat qui n’a jamais vu sauter une mine, mais sachez bien que je ne partage pas votre avis.» Puis il tourna sur ses talons et regagna ma hutte sans ajouter un mot.

«Vous me croirez si vous voulez, mais après cet incident jamais chat n’eut des préjugés plus arrêtés que Tom Quartz contre l’exploitation du quartz aurifère.

«Lorsque dans la suite il se décida à redescendre au puits, il fit preuve d’une sagacité étonnante. Toutes les fois que nous préparions une explosion et que la mèche commençait à crépiter, il nous regardait et semblait nous dire: «Vous voudrez bien m’excuser, n’est-ce pas?»—puis il sortait du trou et grimpait sur un arbre. Vous appellerez cela si vous voulez de la sagacité, pour moi je déclare que c’est de l’inspiration!»

—Dites donc, monsieur Baker, remarquai-je, le préjugé de votre chat contre l’extraction du quartz aurifère me paraît explicable étant données les circonstances qui le firent naître. Avez-vous jamais pu guérir votre chat de ce préjugé?

—Le guérir! Certes non! Quand Tom Quartz a mis quelque chose dans sa tête, c’est bien pour toujours; il a une telle caboche! quand même vous le feriez sauter en l’air trois millions de fois sans interruption, vous n’extirperiez pas de son cerveau son stupide préjugé contre l’extraction du quartz!

LA FÊTE DISPENDIEUSE DU COLONEL MOSES GRICE

(D’APRÈS RICHARD JOHNSTON)

A part la visite d’un ventriloque débutant qui venait de passer dans cette région en faisant son tour de province, la petite ville de Dukesborough n’avait jamais vu d’autre spectacle qu’une exhibition de quelques figures en cire.

Autant que je m’en souviens, l’une de ces figures représentait William Pitt, l’autre la Belle-au-bois-dormant; la première semblait appartenir à l’homme d’Etat le plus triste et le plus jaune que j’aie jamais rencontré; quant à l’autre, elle me donna l’impression d’un cadavre, tant son sommeil paraissait profond. Aggy, ma bonne, me voyant terrifié à l’aspect de cette figure, me répéta sur un ton solennel:

—Cette dame est fatiguée, voyez-vous! elle s’est endormie d’un sommeil profond.

—Je criai tant et si bien qu’Aggy fut obligée de m’emmener.

Les gens de Dukesborough, quoique très arriérés, éprouvèrent une grande déception en voyant ces figures de cire, et ils déclarèrent que si tous les divertissements publics devaient ressembler à celui-là, il vaudrait mieux pour Dukesborough supprimer toute communication avec le genre humain, fermer ses écoles, ses deux ou trois magasins, sa taverne, son bureau de poste, la boutique du cordonnier et du forgeron, en un mot réduire la localité à sa plus simple expression.

Ils ne se servirent pas exactement de ces termes, mais ce fut bien le fond de leur pensée lorsque William Pitt, la Belle-au-bois-dormant et leurs pâles acolytes quittèrent la ville silencieusement.

On n’avait jamais vu de cirque à Dukesborough; les habitants ne connaissaient cette invention que par ouï-dire; même le colonel Moses Grice, du 14ᵉ régiment de la milice géorgienne, malgré ses trente-cinq ans, ses six pieds de haut, sa belle prestance, ses riches plantations et ses vingt-cinq nègres, n’avait jamais assisté dans sa vie qu’à trois représentations théâtrales à la petite ville d’Augusta. Il rapporta une telle impression de ces représentations, qu’il jura d’en garder toute sa vie un souvenir impérissable.

Depuis longtemps il désirait voir un cirque, persuadé que, d’après ce qu’il en avait entendu dire, il trouverait cette exhibition fort intéressante. Or, il arriva qu’un jour où il s’était rendu à Augusta pour accompagner un wagon chargé de coton récolté sur ses plantations, il rencontra à la taverne le directeur d’un cirque qui distribuait des prospectus et faisait une tournée de réclame avant le passage de sa troupe.

Le colonel Grice se lia immédiatement avec cet individu qui lui parut fort intelligent et de relation agréable. Il lui fit de Dukesborough une telle description que, bien que cette ville ne figurât pas sur l’itinéraire de la tournée (le directeur lui avoua, à sa grande honte, qu’il n’avait jamais entendu parler de cette localité), il fixa un jour pour visiter Dukesborough et pour présenter à ses habitants le Grand Cirque Universel fin de siècle, si apprécié à Londres, à Paris et à New-York.

Jamais on n’avait vu sur les murs de si grandes et de si brillantes affiches; les enfants passèrent des heures devant les grandes lettres noires et rouges qui tapissaient les murailles de la taverne; de plusieurs lieues à la ronde, tout le monde accourut pour lire les mots magiques et contempler les dessins suggestifs. On découvrit que le colonel Grice était le principal instigateur de la venue du Cirque, et tous l’accablèrent de questions sur l’importance de la troupe, sur la nature de ses exercices, sur l’influence que cet événement pourrait exercer sur l’avenir du Dukesborough et sur le caractère de ses habitants.

On se méfiait bien un peu de l’influence morale et religieuse que pourrait avoir ce cirque sur le public, mais, comme on le verra plus tard, le directeur du Grand Cirque Universel avait tout prévu à cet égard.

Le colonel Grice manifesta son intention d’aller à la rencontre du Cirque et d’assister à l’avance aux deux ou trois représentations qu’il devait donner avant son arrivée à Dukesborough. Il pourrait ainsi mettre le directeur au courant des goûts et de la mentalité des habitants de cette localité.

Le colonel habitait à cinq milles au sud du village; il était marié, mais n’avait pas d’enfants (ce qui l’attristait un peu); on ne lui connaissait pas de dettes, il était très hospitalier et toujours prêt à encourager, surtout en paroles, les entreprises publiques et privées; on savait qu’il adorait la carrière militaire, bien qu’il n’eût jamais vu le feu; suivant sa propre expression, sa carrière était «sa seconde femme».

En dehors du service, il était d’une affabilité charmante, très rare chez les militaires. Lorsqu’on le voyait en grand uniforme à la tête de son régiment et l’épée au côté, on sentait qu’il n’était pas homme à badiner. Le ton sur lequel il donnait ses ordres et sa forte voix de commandement indiquaient assez qu’il exigeait une obéissance rapide et complète.

Dès que ses hommes avaient rompu les rangs, le colonel se départissait de son air grave et on le voyait sourire aimablement comme s’il voulait rassurer les spectateurs et indiquer que, pour le moment, le danger était passé et que ses amis pouvaient approcher sans crainte.

Le colonel rejoignit le cirque plus loin qu’il ne se l’était d’abord proposé. Il voulait l’étudier à fond, aussi ne recula-t-il pas devant une chevauchée de 70 milles pour assister à toutes ses représentations. Plusieurs fois pendant son voyage, et plus tard le jour de la grande représentation à Dukesborough, il déclara qu’un seul mot pouvait résumer son appréciation sur le cirque: celui de «grandeur».

—Quant au caractère moral et religieux des gens qui composaient ce cirque, disait-il, voyez-vous, messieurs, hum! hum!... voyez-vous, mesdames, je n’ai pas la prétention d’être très pratiquant, mais je respecte la religion plus que n’importe quel citoyen de l’état de Géorgie; je ne dirai donc pas que la troupe est d’une moralité exemplaire ni d’une piété rigoureuse. Voyez-vous, messieurs, ces gens-là ne s’occupent pas de religion; ils n’assistent pas au prêche, on ne les entend jamais chanter des cantiques. Comment les définir? Je me sens très embarrassé; bref, voyez-vous, ils font tout ce qu’ils peuvent et se tirent d’affaire le mieux possible. Décidément le mot «grandeur» est celui qui s’applique le mieux à tous leurs exercices. Quand vous verrez ce cirque, et qu’impatients vous vous précipiterez sous la tente après l’ouverture des portes, vous verrez que j’avais raison de vous parler de «grandeur». Je vous garantis que Dukesborough n’oubliera pas ce spectacle; c’est tout ce que je puis vous dire.

Le colonel Grice, devenu très intime avec le directeur du cirque, je dirai même pris d’une affection pour lui aussi grande que s’il eût été son frère, avait invité, chemin faisant, toute la troupe à déjeuner; l’invitation fut acceptée.

La réception eut lieu chez le colonel; sa femme, d’abord effrayée d’une telle invasion de gens, se montre aussi accueillante et aussi hospitalière que le colonel.

Les enfants, comme les grandes personnes, attendaient avec beaucoup d’impatience la grande exhibition du lendemain. Le maître d’école ne paraissait pas décidé à octroyer à ses élèves un jour de congé; ceci les rendait très anxieux, car les jours de congé étaient bien rares.

Le maître d’école, cédant au désir général, se laissa heureusement persuader.

Le grand jour était enfin venu! Ceux qui savaient que le cirque arrivait sous l’escorte du colonel Grice se portèrent à sa rencontre, les uns à pied, les autres à cheval. Certains partirent en tilbury, puis ils dételèrent leurs chevaux, les attachèrent aux arbres d’un bosquet et continuèrent à pied un peu plus loin.

Dans le défilé, les plus belles voitures ouvraient la marche, mais personne ne put dire exactement ce que les individus au costume bariolé qui ouvraient la marche portaient dans leurs mains: un habitant de Dukesborough, qui passait pour avoir du jugement, affirma qu’ils portaient une espèce de tambour de dimension énorme; mais on n’adopta pas son idée.

Il est impossible de décrire l’effet que produisit l’orchestre dans la longue voiture couverte qui, tirée par six chevaux gris, s’avançait en tête du cortège. Tous, jeunes comme vieux, frissonnèrent d’émotion.

Le vieux monsieur Leadbetter était en train de lire un chapitre de la bible, lorsqu’aux premiers sons de l’orchestre ses lunettes sautèrent par-dessus son nez. Il avoua plus tard confidentiellement qu’il ne les avait jamais retrouvées.

Le Cirque Universel comportait aussi une petite ménagerie d’animaux qui devait être exhibée au public dès l’ouverture des portes. Il y avait un chameau, un zèbre, un lion, une hyène, deux léopards, un porc-épic, six singes, un vautour et quelques perroquets.

Pendant le défilé de la cavalcade, il fallait voir avec quelle rapidité les curieux arrivés en retard dans leurs voitures firent faire demi-tour à leurs chevaux par crainte de la musique et de l’odeur des bêtes fauves. Pour la première et unique fois dans l’histoire de Dukesborough, on vit, dans l’unique rue de cette localité, un encombrement momentané de voitures, et un véritable danger d’accrochage de roues.

—Avance un peu, dit le vieux Tony au nègre qui conduisait la voiture devant lui, avance un peu, la tête du chameau entre dans ma voiture!

Pour une raison inconnue, peut-être à cause de sa haute taille, et de la longue ouverture de sa mâchoire, le chameau semblait être regardé comme le fauve le plus carnivore et le plus friand de chair humaine.

La place choisie pour dresser la tente du cirque fut le rond-point au pied de la colline sur laquelle s’élève l’hôtel Basil. Dès l’ouverture des portes, la foule se pressa à l’intérieur. Le colonel Grice se tenait à l’entrée pour s’assurer que tout le monde pourrait jouir du spectacle, même ceux qui n’auraient pas les moyens de payer leur place; le brave colonel, en effet, voulait que tous ses voisins pussent profiter de cette fête organisée par lui, et que la réjouissance fût complète. Pénétrant à l’intérieur du cirque, avec l’allure décidée d’un propriétaire, il jeta un coup d’œil circulaire de bienveillante satisfaction. Les dames et les messieurs qui se trouvèrent autour de lui, lorsqu’il passa l’inspection des stalles contenant les animaux, purent entendre ses paternels avertissements:

—Faites attention, mes amis, faites attention, dit-il gentiment à quelques jeunes garçons qui s’appuyaient contre la balustrade de la stalle du porc-épic; faites attention, voici le fameux porc-épic; vous voyez ses piquants; lorsqu’il est en colère, il fait le gros dos et transperce ceux qui l’approchent.

Les enfants reculèrent effrayés, bien que le pauvre petit animal parût extrêmement pacifique.

—Voici la hyène, continua le colonel en avançant de quelques pas; sa nourriture favorite est la chair humaine; aussitôt que cet animal apprend la mort de quelqu’un, il vient quelques jours après rôder autour du cimetière, et se met à gratter la terre; dans les régions fréquentées par les hyènes, les habitants sont obligés d’enterrer leurs parents dans des cercueils de pierre.

—Oh! grands dieux, colonel! éloignons-nous!

Cette exclamation fut poussée par Miss Angeline Spouter, la plus mince de la bande des spectateurs, qui marchait bras-dessus bras-dessous avec Miss Georgiana Pea.

—Il n’y a pas de danger, Miss Angeline, pas le moindre danger, répondit le colonel en regardant l’animal dans les yeux, comme s’il voulait lui intimer l’ordre de rester couché dans son coin. Rassurez-vous, pour sortir il lui faudrait passer par-dessus mon corps; je vous assure que vous ne courez pas le plus petit danger; d’ailleurs cet animal est surtout friand de cadavres.

—Pourtant, objecta Miss Pea (j’oubliais de dire que cette jeune fille était douée d’un bel embonpoint), s’il prenait à la hyène l’envie de goûter de la chair vivante, je serais certainement pour elle un morceau de premier choix!

La hyène réputée si féroce ne daignait même pas regarder ses spectateurs; mais elle continuait à arpenter son étroite cage et à frotter son nez contre le plafond comme si elle voulait faire monter vers le ciel ses intimes pensées. Je n’oublierai jamais combien cette pauvre bête paraissait malheureuse. Les autres animaux semblaient adoucir leur captivité en entretenant avec l’homme des rapports de domesticité plus ou moins cordiaux. Le lion évidemment aimait son gardien; les léopards donnaient la même impression; mais la hyène, plus étroitement encagée que tous les autres, conquise, non soumise, complètement sauvage, roulait sans cesse ses féroces yeux gris, et semblait emmagasiner dans sa tête d’amers projets de vengeance. Je suis persuadé que si la hyène un jour venait à s’échapper, avant de songer à manger les morts du cimetière, elle s’offrirait comme premier régal le directeur du Grand Cirque Universel.