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Les Peterkins

Chapter 15: SUR LES BÉBÉS
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About This Book

Une suite de saynètes humoristiques met en scène une famille bien intentionnée mais portée au raisonnement ingénu, qui affronte des problèmes domestiques par des solutions littérales et exagérées. Chaque épisode présente une situation quotidienne — déménagement, apprentissage des langues, achats, inventions pratiques — au cours de laquelle la logique commune est tordue jusqu'à l'absurde, produisant malentendus et complications. Le ton est moqueur mais affectueux : les gaffes répétées servent à souligner la vanité des raisonnements simplistes et la comique fragilité des habitudes humaines, en préférant l'observation d'étrangetés familières à une intrigue unique.

Au moment même où les spectateurs passaient devant elle, la hyène s’arrêta, colla son nez contre le plafond de la voiture et poussa plusieurs hurlements brefs, rauques et terrifiants. Miss Spouter cria d’effroi, Miss Pea éclata d’un rire hystérique; quant au colonel Grice, d’un mouvement instinctif, il recula de plusieurs pas. Reprenant courage (il n’avait à ses côtés ni son épée ni ses pistolets), il revint d’un bond au milieu des spectateurs, puis, regardant d’un air courroucé et presque dédaigneux la hyène qui avait repris sa promenade, il s’écria:

—Infect animal, tu penses sans doute aux tombes que tu as violées, et tu soupires après d’autres cadavres! Ne t’y trompe pas, nous sommes tous vivants ici, personne d’entre nous, du moins je l’espère, avant longtemps ne servira à assouvir ton ignoble voracité.

Puis il se dirigea du côté des singes:

—Hallo, hallo, Bill, je savais bien que je vous trouverais ici! Je vois que vous avez avec vous vos enfants.

La personne à laquelle s’adressait le colonel Grice était un jeune fermier, grand et fort, qui portait par-dessus ses vêtements une veste ronde d’étoffe grossière garnie de poches spacieuses. Dans chacune de ces poches étaient enfouis un pied et une moitié de jambe appartenant à un enfant d’environ deux ans. Le père tenait dans chacune de ses mains un pied de l’autre enfant qui se cramponnait à son cou en l’enlaçant de ses bras.

Les deux enfants se ressemblaient trait pour trait, à part une légère différence dans la couleur de leurs yeux. Ce monsieur, Bill Williams, père des deux enfants, avait épousé trois ans auparavant Miss Caroline Thigpea.

La naissance de ces deux jumeaux avait rempli M. Williams d’une joie exultante; il avait choisi pour eux, très peu de temps après leur venue en ce monde, les noms des descendants de Mars et de Rhée Sylvia; mais pour des raisons personnelles à lui, il modifia légèrement ces noms et les appela Romerlus et Rémerlus.

—C’est Rémus, monsieur Bill, protesta l’ami qui lui avait suggéré le choix des noms; Rémus et non Rémerlus; les vrais noms sont Romulus et Rémus.

—Non, Philippe, avait répondu M. Bill, je choisis Romerlus et Rémerlus. Mes deux fils sont nés en même temps; aussi forts l’un que l’autre, aussi bien venus, ils ont les mêmes traits harmonieux et je ne vois pas pourquoi l’un d’eux aurait un nom plus long que l’autre.

Dès qu’ils avaient été capables de se tenir debout, leur père les avait accoutumés à ce mode de voyage, et il se sentait radieux quand il s’exhibait en public avec ses deux jumeaux à cheval en croupe sur son dos.

—Je savais bien que je vous trouverais ici, Bill, avec vos deux garçons.

—En effet, colonel, je suis venu ici pour voir ces animaux et pour inculquer à mes fils les premiers éléments de géographie. Voyons Rom et Rem, ne me serrez donc pas tant, vous m’étranglez; vous voyez bien qu’il n’y a pas de danger!

Ces enfants, très dégourdis pour leur âge, s’accommodaient parfaitement de cette façon de voyager; mais quand ils se trouvèrent en présence des animaux féroces, ils furent pris de terreur et se cramponnèrent à leur père.

Le colonel Grice, revenu de la frayeur que lui avait causée la hyène, trouva drôle la peur des jumeaux.

—C’est très naturel, Bill, parfaitement naturel: certains, vous le savez, prétendent que les singes sont nos parents; vos fils sans doute n’aiment pas soutenir les regards de leurs semblables.

—Les singes ne sont ni mes parents, ni ceux de mes enfants, colonel, répondit M. Bill; si vous croyez qu’ils appartiennent à l’espèce humaine, pourquoi, vous qui n’avez pas d’enfants, ne les adopteriez-vous pas comme vôtres?

M. Bill supposait que le colonel faisait allusion à la légende de la louve; mais le colonel ne se doutait pas de l’étrange origine de Rome; sa remarque était un pur jeu d’esprit, un trait naturel de bonne humeur.

Après l’inspection des bêtes fauves, chacun regagna sa place. Le colonel Grice s’assit sur un gradin dominant l’entrée principale par laquelle devaient arriver les artistes du Cirque. M. Williams était assis au premier rang près de l’entrée opposée. Il avait sorti ses deux jumeaux de ses poches et les tenait sur ses genoux. Le colonel ne perdait pas une occasion d’attirer de son côté l’attention de l’écuyer-chef, qui lui répondait par un petit sourire bienveillant.

A ce moment, le rideau de la porte principale s’écarta, l’orchestre préluda par une marche et les chevaux-pie firent leur entrée avec leurs cavaliers silencieux qui avaient tous l’air de sortir du bain dans leur accoutrement des plus primitifs. La vieille miss Sally Casch, cousine et voisine du colonel Grice, s’écria:

—Grands dieux, Moses! Ce ne sont pas des êtres animés! Ils ressemblent à des figures de cire.

—Je vous assure, cousine Sally, que ce sont des hommes, répondit le colonel avec une candeur accentuée.

Au même instant, un clown moucheté et tout bariolé se précipita sur la piste en criant: «Nous voici, messieurs!»

—Dieu tout puissant! s’écrièrent Miss Cash et toutes les dames qui l’entouraient.

Seul, le colonel Grice, qui avait assisté à la représentation de la veille, put garder son sang froid; tous les autres restèrent émerveillés.

—J’ai soixante-neuf ans, dit le vieux M. Pate, et je n’ai jamais vu pareil spectacle.

Tandis que les clowns évoluaient dans tous les sens et faisaient les pirouettes les plus variées, le vieux bonhomme les suivait des yeux, sans perdre un seul de leurs mouvements.

—Trouvez-vous tout cela décent, Moses? demanda Miss Cash.

Les clowns exécutaient à ce moment leurs sauts périlleux, tombant pêle-mêle l’un sur l’autre, sur le dos, à plat ventre, et ils ne s’arrêtèrent que lorsque l’essoufflement de leurs poumons les y obligea.

—Voyez-vous, dit le colonel, en jetant un petit regard de côté sur sa femme et sur les amis des deux sexes qui l’entouraient, personne n’est obligé de rester et d’assister à ce spectacle. Ceux qui en ont assez peuvent s’en aller, rien ne les en empêche.

—Certes non, répondit Miss Cash d’un air pincé; j’ai payé un dollar à l’entrée et je veux en avoir pour mon argent.

L’exercice qui suivit fut celui auquel le colonel Grice attachait le plus d’importance. Un cheval aussi farouche en apparence que les coursiers de Mazeppa bondit sur la piste; le chef-écuyer demanda à un clown où était le cavalier de l’animal; le clown lui répondit avec un air navré que le cavalier était malade et que personne de la troupe ne serait capable de le remplacer. Alors commença la plaisanterie d’usage: le chef-écuyer ordonna au clown de monter le cheval; le clown après maintes tergiversations essaya d’attraper l’animal, qui se sauva et se fit donner la chasse.

L’écuyer-chef, furieux, administra une volée de coups de fouet au cheval récalcitrant, et demanda un cavalier de bonne volonté pour essayer de le dompter. Sur ces entrefaites, un jeune homme plutôt mal vêtu, dans un complet état d’ébriété, pénétra sur la piste par l’entrée principale, et, après une violente altercation avec le gardien, vint se planter droit devant M. Bill Williams, et le dévisagea.

—Tiens, deux enfants! L’un d’eux vous appartient, je suppose?

—Oui, répondit M. Bill.

—Et l’autre?

—A ma femme, continua M. Bill; d’ailleurs cela ne regarde personne; passez votre chemin, s’il vous plaît!

L’étranger se retourna, et fixant son attention sur ce qui se passait sur la piste, s’écria:

—Je peux monter ce cheval.

A peine l’individu avait-il prononcé ces mots qu’il trébucha et s’aplatit dans la sciure de bois, deux pas derrière les talons du cheval. Toute l’assistance, à l’exception du Colonel Grice, se leva et se mit à crier d’horreur:

—Relevez-le, Bill, emportez-le! cria le colonel Grice.

M. Bill ne se le fit pas dire deux fois: déposant ses deux bébés dans le giron de sa femme, il s’efforça d’entraîner le pochard hors de la piste. Ce dernier se débattait et cherchait à revenir en arrière.

—Voyons, mon ami, dit M. Bill, j’ignore qui vous êtes, et personne ici n’a l’air de vous connaître; voyez-vous, si je n’avais pas tenu Rom et Rem...

L’individu se débattit de plus belle; M. Bill le prit à bras-le-corps, mais recevant un croc-en-jambe, il tomba à plat ventre; l’étranger en profita pour s’élancer de nouveau sur la piste, derrière le cheval. Le chef-écuyer semblait fort embarrassé.

—Oh! laissez-le monter un instant, capitaine, cria le colonel Grice; il est tellement ivre que s’il tombe il ne se fera pas le moindre mal.

—C’est une honte, Moses, protesta Miss Cash, je ne suis pas venue ici et je n’ai pas payé un dollar à la porte pour voir tuer les gens. Un individu pris de boisson a le droit de vivre comme les autres.

Pendant ce temps, le cheval s’était laissé monter et venait de repartir au grand galop. Si Miss Cash avait tout à l’heure réclamé l’exécution complète du programme, ce qu’elle voyait maintenant était bien de nature à lui faire fermer les yeux en se voilant la face: l’animal, fou furieux, galopait à perdre haleine, tandis que le malheureux pochard restait couché sur la crinière. Tous les spectateurs étaient anxieux; les gens au cœur tendre regrettaient d’être venus. Dans cette lutte entre la vie et la mort, l’étranger semblait pourtant commencer à se dégriser. Au grand étonnement de tous, il se releva sur l’encolure, rassembla les rênes, sortit de ses pieds les souliers grossiers qu’il portait, fit voler en l’air son vieux chapeau, remit en ordre sa chevelure ébouriffée et avant que Miss Cash ait pu prononcer une parole, il se trouva debout sur la selle.

Alors se produisit l’étrange et successive métamorphose qui stupéfia tous les assistants, et dont le vieux M. Pate ne cessa de parler plus tard.

L’étranger enleva veste sur veste, gilet sur gilet, pantalon sur pantalon, chemise sur chemise, et finit par se trouver aussi peu habillé qu’un épi de blé. Lorsque les spectateurs s’aperçurent que ce prétendu ivrogne appartenait à la troupe du cirque, ils se livrèrent à une bruyante hilarité qui se prolongea pendant plusieurs minutes. Quant au colonel Grice, son mouchoir était littéralement trempé des larmes qu’il venait de verser. Au milieu de ce fou-rire général, M. Bill lui-même oublia sa propre déconfiture:

—C’est infâme, Moses, cria Miss Cash, de faire jouer un tel tour à Bill Williams sous les yeux de sa femme. Vous mériteriez qu’il vous rendît la pareille.

Personne ne perdra le souvenir de la charmante jeune fille (annoncée sur l’affiche du cirque sous le nom de Mˡˡᵉ Louise, la plus célèbre écuyère du monde), qui se présenta devant le public avec une jupe délicieuse, des bas roses, un corsage garni de volants dorés, une ceinture d’un bleu azur, des joues d’un rose couleur de pêche, de jolis cheveux blonds frisés et qui envoya à pleines mains des baisers à l’assistance. Les jeunes gens en perdirent la tête lorsqu’ils virent la charmante écuyère danser sur son cheval lancé à plein galop, sauter par-dessus son fouet et à travers des cerceaux, enfin, s’asseoir sur la selle et caresser gracieusement sa jupe de tulle avec des gestes arrondis et un abandon exquis.

Le jeune Jack Wats, à peine âgé de dix ans (à l’exemple de son frère aîné Tommy, qui à treize ans se déclarait amoureux de Miss Wilkins, la maîtresse d’école), s’enfuit le lendemain matin de la maison paternelle, et accompagna le cirque à plus de trois milles; il alla même jusqu’à supplier le directeur de l’enrôler dans sa troupe, ne demandant pour tout salaire que le logement et la nourriture.

Repris, ramené chez ses parents et fortement tancé par sa mère, le bambin confessa que son seul but avait été de s’emparer de la personne de Mˡˡᵉ Louise et des immenses trésors que son imagination lui prêtait; après cela, le jeune ravisseur aurait emporté son butin vers quelque rivage lointain, que, dans son affolement, il n’avait pas pris le temps de choisir d’avance.

Avant la pantomime finale, un petit incident se produisit qui ne figurait pas au programme—sorte d’intermède improvisé par l’esprit exubérant des spectateurs et des forains. Le colonel Grice, très satisfait du succès de cette représentation qu’il considérait en quelque sorte comme une fête organisée par lui, se sentait parfaitement d’humeur à accepter des compliments, voire même des remerciements de toute l’assistance. Quand le soi-disant pochard eut sauté à bas de Mazeppa, le clown sortit une bouteille de sa poche, la porta à ses lèvres en se dissimulant derrière le dos du chef-écuyer. Un autre clown l’aperçut et lui reprocha de ne pas inviter ses amis à partager cette bouteille. Tous deux se trouvaient à ce moment-là sur la piste, contre l’entrée principale.

—Pourquoi n’invitez-vous pas le colonel Grice à boire avec vous? suggéra M. Bill Williams à voix basse; il en serait enchanté.

Le clown ne se le fit pas dire deux fois; sans la moindre hésitation il éleva sa bouteille et dit:

—Si le colonel Grice veut bien...

—Silence, murmura le chef-écuyer, taisez-vous.

Mais c’était trop tard: le colonel venait de se lever et descendait pour rejoindre le clown.

—Vous n’allez pas faire cela, Moses, s’écria Miss Cash! Vraiment ce pauvre Moses a la tête perdue par ce cirque et par toute cette bande d’énergumènes!

Après avoir enjambé les têtes et les épaules de plusieurs rangées de spectateurs, le colonel se trouvait maintenant dans l’arène; il paraissait très digne, quoique évidemment gêné par cette timidité à laquelle n’échappent pas même les plus grands hommes de guerre, lorsque, dépouillés de leurs armes, ils sentent que l’attention d’un grand nombre de civils des deux sexes est braquée sur leur propre personne.

Le colonel marcha droit sur le clown et tendit la main vers lui pour saisir la bouteille. Le clown, dans un accès de folle gaieté, retira brusquement la bouteille, leva une jambe en l’air, puis, s’accroupissant par terre, appuya sur son nez le pouce de la main qui lui restait libre et fit au colonel un gigantesque pied-de-nez; il espérait que le colonel ferait durer plus longtemps la plaisanterie en essayant de rattraper la bouteille.

En cela il se trompait.

Les personnes qui croyaient avoir vu précédemment le colonel Grice se mettre en colère reconnurent que cette fois il venait d’atteindre le paroxysme de la fureur, lorsque toute l’assistance, à commencer par Miss Cash, se tordit littéralement de rire au moment où le clown retira la bouteille. Fort heureusement, le colonel n’avait à portée de sa main ni épée, ni pistolet, ni canne de promenade; la seule arme qui lui restait était sa langue. Se reculant d’un pas ou deux, et lançant sur le clown accroupi des regards furieux, il s’écria:

—Infâme pitre au dos moucheté, aux jambes bariolées, à la face barbouillée, vilain bouffon au chapeau pointu!

A chacune de ces apostrophes violentes, le pauvre clown tendit le cou et se leva progressivement; lorsque le colonel eut apaisé son répertoire d’injures, le clown se trouvait debout et d’un air piteux bégaya:

—Mon cher colonel Grice.....

—Fermez votre ignoble bouche rouge, tonna le colonel, je me moque pas mal de votre whisky! j’en ai du meilleur chez moi; vous, pauvre hère, vous n’avez jamais bu son pareil. Lorsque vous m’avez demandé de boire avec vous, pour ne pas vous humilier j’étais prêt à accepter votre invitation. Voilà plusieurs jours que je vous régale, vous et tous vos piètres compagnons; je vous ai amené plus de cinquante spectateurs et pour me récompenser vous...

—Mon cher colonel Grice, recommença le clown...

Le colonel reprit la série de ses épithètes injurieuses; à ce moment, le chef-écuyer, qui n’avait pu encore placer un seul mot, s’écria sur un ton calme:

—Ne voyez-vous donc pas, colonel Grice, que tout cela n’est qu’une plaisanterie suggérée par un de vos voisins? La bouteille ne contenait que de l’eau; je vous demande bien pardon si cette farce vous a déplu, mais il me semble que les épithètes dont vous vous êtes servi valent déjà une expiation.

—Venez, Moses, venez, cria miss Cash, qui venait seulement de maîtriser son fou rire; nous appellerons cela un prêté-rendu, Moses; vous avez joué un tour à Bill Williams qui n’a pas protesté; maintenant il vous rend la monnaie de votre pièce et vous vous indignez. Ah! Ah! qu’en dites-vous?

A ces mots, tous les assistants partirent d’un violent éclat de rire.

Le colonel hésita un instant; puis, comprenant que sa place n’était pas au milieu d’une arène de cirque, il fit demi-tour et se dirigea vers la sortie.

—Comment, lui demanda miss Cash, vous partez avant la fin, sans même vous faire rembourser une partie de votre argent?

Le colonel fit volte-face. Comme il lui coûtait de manquer la pantomime finale et en particulier la scène de l’arrachage de dents, il s’arrêta et resta jusqu’à la fin de la représentation.

Le directeur du cirque crut comprendre que la colère du colonel s’était un peu calmée; s’approchant de lui avec précaution il lui présenta des excuses au nom du clown et de toute sa troupe, et le pria de vouloir bien accepter un verre de Porto à la «Spouter Taverne». Le colonel ne se sentit pas le courage de refuser; il ne le pouvait d’ailleurs pas et il accepta.

—Voulez-vous vous joindre à nous, Messieurs? dit le directeur en s’adressant à M. Williams. Nous nous sommes un peu amusés à vos dépens; mais j’espère que vous n’y verrez aucune malice; d’ailleurs nous n’avons jamais eu l’intention de vous froisser.

—Je ne bois jamais d’alcool, répondit M. Bill; mais par exception je veux bien prendre en votre compagnie la valeur d’un petit dé à coudre.

La réunion à la taverne fut des plus cordiales. M. Bill assit Rom et Rem sur le comptoir et le clown leur donna un gros morceau de sucre.

—Ils ont l’air de braves petits bonshommes bien pacifiques, remarqua le clown; ils ne doivent jamais se disputer.

—Oh! non, pas trop, répondit M. Bill; quelquefois Rom (c’est celui qui a les yeux les plus bleus) veut être servi avant Rem: il tire à lui la cuiller en faisant passer la nourriture sous le nez de Rem. Mais quand je vois cela, je le fais descendre de sa chaise et je l’oblige à attendre que Rem ait fini. Je cherche le plus possible à obtenir que mes deux garçons vivent en bonne intelligence, «comme deux bons frères», ce qui n’est pas toujours le cas en famille.

M. Bill savait que le colonel Grice et son plus jeune frère Adam ne se parlaient plus depuis de nombreuses années.

—Vous avez raison, Bill, reprit le colonel, parfaitement raison; élevez-les bien, et prenez grand soin de vos fils; deux enfants à élever à la fois représentent plutôt une lourde tâche, n’est-ce pas, Bill? Voire même une grosse charge!

Et ce disant le colonel cligna de l’œil malicieusement en regardant autour de lui.

—Merci, colonel, je fais certes de mon mieux pour les élever, je les aime autant l’un que l’autre; non, voyez-vous, colonel, deux enfants ne sont pas une si grosse charge; maintenant que j’en ai deux au lieu d’un, comme ils sont de la même taille je me sens tout déséquilibré lorsque je ne les prends pas avec moi. Voyez-vous, colonel, mes jumeaux se font «contre-poids dans mes poches», j’aime beaucoup mieux en avoir deux que pas un seul. Viens, Rom, viens, Rem, il faut que nous partions.

M. Bill s’approcha du comptoir, les deux bambins rengainèrent leurs morceaux de sucre, et le trio s’en alla.

A partir de ce jour, la petite ville de Dukesborough se demanda pourquoi elle ne figurerait pas parmi les villes principales de Géorgie.

SUR LES BÉBÉS

DISCOURS PRONONCÉ A CHICAGO AU BANQUET DONNÉ PAR L’ARMÉE DU TENNESSEE A SON PREMIER COMMANDANT LE GÉNÉRAL S. GRANT (NOVEMBRE 1879).

Nous n’avons pas tous eu la bonne fortune de naître femmes; chacun ne peut devenir général, poète ou homme d’Etat; mais lorsque nous venons à parler des bébés, nous nous trouvons sur un terrain commun à tous. N’est-ce point honteux que, depuis plus de mille ans, nul n’ait prononcé le nom des bébés aux toasts des banquets qui se donnent dans le monde? On dirait vraiment que le bébé est une quantité négligeable!

Si vous voulez bien réfléchir un instant, vous reporter cinquante ou soixante ans en arrière aux premiers jours de votre vie conjugale et vous souvenir de votre premier bébé, vous reconnaîtrez qu’il représentait un être de très grande importance. Vous, militaires, vous savez tous que lorsque ce petit personnage fit son apparition au foyer familial, il vous a fallu vous résigner à lui voir prendre le commandement sur tous et sur tout.

Vous êtes devenus ses serviteurs, mieux, ses gardes du corps et il ne vous a plus été permis de le quitter. Chef autoritaire, votre bébé ne s’inquiétait ni du temps, ni de la distance, ni de la température. Vous dûtes exécuter ses ordres sans contrôler si cela était possible ou non, et son manuel de tactique n’admettait qu’une seule allure: le pas gymnastique. Il vous traitait avec insolence et manque de respect, et personne de vous n’osait protester. Ceux d’entre vous qui avaient assisté à la terrible canonnade de Donelson et de Wicksburg, et qui, dans la mêlée, rendirent coups pour coups, se trouvèrent complètement désarmés lorsque ce petit personnage audacieux osa griffer leurs favoris, tirer leurs cheveux et égratigner leur nez.

On vous avait toujours vus faire face aux batteries ennemies qui vomissaient la mort avec le fracas du tonnerre, et marcher devant vous la tête haute: mais lorsque vous avez entendu son terrible cri de guerre, faisant demi-tour, vous vous êtes lancés dans une autre direction, trop heureux d’échapper à ce danger. Lorsqu’il vous demandait son sirop calmant, vous êtes-vous jamais avisés de grommeler en déclarant que certaines fonctions n’étaient pas compatibles avec la dignité d’un officier et d’un gentleman? Non, certes, vous vous leviez et vous lui apportiez son sirop. Lorsqu’il vous demandait son biberon et qu’il n’était pas chaud, avez-vous jamais maugréé? Non, vous vous leviez pour le faire chauffer.

Vous remplissiez si bien vos fonctions de domestique que plusieurs fois il vous arriva de sucer vous-même ce bout de caoutchouc au goût insipide pour vous assurer que tout allait bien: vous mélangiez trois parties d’eau dans une de lait, vous ajoutiez une pincée de sucre pour combattre la colique et une goutte de pippermint pour arrêter un hoquet trop tenace. Vous avez appris bien des choses au cours de cet apprentissage!

Certaines personnes naïves croient que, d’après certain vieux dicton, les bébés sourient dans leur sommeil lorsque les anges chuchotent à leur oreille. Très jolie, cette allégorie, mais bien puérile, mes chers amis!

Si votre bébé avait envie de faire sa promenade matinale à son heure habituelle (généralement deux heures du matin), vous vous leviez immédiatement, persuadé que cette partie de plaisir était projetée par vous depuis longtemps. Ah! comme vous étiez bien discipliné, lorsque vous arpentiez la chambre en costume primitif et que, pour faire cesser le caquetage de votre bébé, vous chantiez en adoucissant votre voix martiale «do-do l’enfant dormira bientôt».

Quel édifiant spectacle pour une armée du Tennessee! Mais aussi quelle gêne pour les voisins! Car je me demande qui peut bien aimer la musique militaire à trois heures du matin!

Après avoir gardé ce petit personnage pendant deux ou trois heures la nuit, et vous être convaincus qu’il lui fallait à tout prix du bruit et du mouvement, que faisiez-vous alors? Vous continuiez cette récréante distraction, buvant votre calice jusqu’à la lie. Qui donc osera soutenir qu’un bébé est un être sans importance? J’affirme qu’un bébé peut remplir à lui tout seul une maison et une vaste cour; il peut fournir assez d’occupation pour vous déborder, vous, et tout votre ministère de l’intérieur. Il se lance dans toutes les entreprises avec une activité aussi dévorante qu’irrépressible. Faites de votre mieux, vous ne pourrez jamais le satisfaire.

Passe encore lorsque vous n’avez qu’un seul bébé; mais, le plus souvent, du fond de votre cœur vous demandez deux jumeaux. Deux jumeaux sont le synonyme d’un perpétuel vacarme; trois enfants valent à eux seuls une insurrection.

Vous le voyez, il était grand temps que le directeur des toasts reconnût l’importance des bébés.

Songez à ce que l’avenir nous réserve! Dans cinquante ans d’ici, je suppose, nous serons tous morts, et ce drapeau flottera, je l’espère, sur une république de plus de 200 millions d’âmes (ce chiffre est basé sur l’accroissement progressif de notre population). Notre Etat, représenté actuellement par une frêle goëlette, se sera transformé alors en une immense baleine. Les bébés, au berceau aujourd’hui, seront alors sur le pont. Il faut bien les entraîner à la manœuvre, car nous allons leur confier une lourde tâche. Parmi les trois ou quatre millions de berceaux qu’on balance en ce moment dans l’univers, il en est que notre nation conserverait à jamais comme des objets sacrés si nous savions ce qu’ils contiennent. Dans un de ces berceaux, Farragut, insouciant de l’avenir, perce en ce moment ses dents et se prépare à émerveiller le monde de l’éclat de ses hauts faits.

Dans un autre berceau, le futur astronome, célèbre aux yeux de tous, cligne des yeux en contemplant la voie lactée; mais le pauvre petit diable se demande ce qu’est devenue celle qu’il appelait sa nourrice. Dans un autre berceau est couché le futur grand historien; il restera sans doute là jusqu’à ce que sa mission terrestre soit accomplie.

Dans un autre berceau, le futur Président essaye de résoudre le problème profond de la calvitie précoce qui l’atteint, et, dans une nuée d’autres berceaux, se trouvent soixante mille futurs chercheurs d’emploi, tout prêts à lui fournir l’occasion d’affronter une seconde fois ce même grand problème.

Enfin, dans un autre berceau, situé quelque part sous un drapeau, le futur et célèbre commandant en chef des armées américaines se sent si écrasé sous le poids des grandeurs et des responsabilités prochaines qu’il emploie toute sa stratégie à trouver le moyen de mettre son orteil dans sa bouche (je crois, sauf votre respect, que votre illustre hôte de ce soir est parvenu, il y a quelque cinquante-six ans, à accomplir ce haut fait d’armes)!

Si l’on admet que l’enfant se retrouve plus tard dans l’homme, peu de gens mettront en doute le succès du futur commandant en chef.

CONSIDÉRATIONS SUR LE TEMPS

Discours prononcé au 71ᵉ dîner annuel de la Société de New-England.

Je me permets de croire que le maître tout puissant, auteur de nos jours, a créé toutes choses dans l’Etat de New-England à l’exception de la température.

J’ignore qui a fait le temps, mais je suppose que ce doit être des apprentis novices d’une fabrique de planches ou de draps de New-England; ces apprentis sont sans doute chargés de fabriquer la température pour les pays qui demandent un bon article, et ils cherchent leurs pratiques ailleurs s’ils ne les trouvent pas dans le New-England.

La température du New-England offre tellement de variété qu’elle excite l’admiration des étrangers en même temps qu’elle provoque leurs regrets.

Dans le New-England, le temps joue toujours un rôle important; il préside continuellement aux affaires; il forme sans cesse de nouveaux projets, et les essaye sur les gens pour voir comment ils s’en tirent. Mais c’est surtout au printemps que le temps paraît le plus actif. Au printemps j’ai compté dans l’espace de vingt-quatre heures cent trente-six différentes espèces de temps. C’est d’ailleurs moi qui ai fait la renommée et la fortune de l’individu qui, à la dernière exposition du centenaire, exhibait sa merveilleuse collection de temps si stupéfiante pour les étrangers. Cet individu se disposait à parcourir le monde pour récolter des spécimens du temps sous les divers climats. Je lui dis: «Ne faites pas cela; venez plutôt dans le New-England par une journée de printemps bien choisie.» Je lui promis qu’il trouverait là la quintessence du genre, tant pour la variété que pour la quantité. Il vint donc et compléta sa collection en quatre jours. Quant à la variété, il avoua qu’il avait trouvé plusieurs centaines d’espèces de temps complètement inconnues de lui jusqu’à ce jour.

Après avoir récolté, trié et séparé toutes les espèces de temps qui lui paraissaient imparfaites, il lui resta une telle profusion de temps qu’il put en louer, en vendre, en mettre en réserve, et même en donner une partie aux pauvres. Les gens de New-England sont généralement patients et endurants de nature, mais cependant il y a des choses qu’ils ne peuvent supporter. Chaque année, ils tuent une quantité de poètes en leur faisant chanter les charmes du merveilleux printemps.

Ces poètes, presque tous visiteurs accidentels, arrivent avec un bagage de connaissances du printemps qu’ils apportent de loin; il leur est donc impossible de connaître les sentiments des natifs sur le printemps.

Les vieilles probabilités ont la réputation bien méritée d’être des prophètes très justes et très clairvoyants. Prenez le journal et observez avec quelle assurance il indique aujourd’hui quel temps il fera sur le Pacifique, sur la mer du Sud, dans les Etats du centre et dans la région du Visconsin. Suivez ses prédictions jusqu’au moment où elles approchent de New-England; vous verrez subitement la courbe s’arrêter et la prévision rester muette. Nul ne peut annoncer quel temps il fera dans le New-England.

Le journal, tant bien que mal, rédige une prévision comme celle-ci: vents probables du nord-est au sud-ouest, variations vers le sud, l’ouest et l’est, sur certains points fortes dépressions barométriques; averses probables, neige, grêle, puis sécheresses suivies ou précédées de tremblements de terre avec tonnerre et éclair. Puis il termine par ce post-scriptum pour en quelque sorte parer à toute surprise: «Mais il peut se faire que dans l’intervalle cette prévision soit complètement bouleversée.»

Oui, certes, un des plus brillants fleurons de la température du New-England est son incertitude étonnante. Une seule chose paraît certaine: la diversité, la variété et le défilé interminable des variations de cette température; seulement, vous ne pouvez jamais savoir par quel bout ce défilé va commencer. Vous opiniez pour la sécheresse, et, laissant votre parapluie à la maison, vous partez gaiement en excursion; une fois sur deux vous êtes trempé. Vous redoutez l’approche d’un tremblement de terre et pour mieux supporter les secousses, vous vous mettez en quête d’un appui où vous vous cramponnerez; à ce même moment vous êtes frappé par la foudre. Ce sont là de gros mécomptes malheureusement inévitables.

La foudre dans le New-England produit des effets si particuliers que lorsqu’elle frappe un être ou un objet elle n’en laisse plus bribe reconnaissable; je vous défierais de dire si la chose ou la personne frappée était un objet de valeur ou un congressiste.

Quant au tonnerre! lorsqu’il commence à racler et à accorder ses instruments avant le concert général, les étrangers s’écrient: «Oh! quel effroyable tonnerre vous avez ici!» Mais lorsque le chef d’orchestre a levé son bâton et que le concert commence vraiment, vous voyez alors tous les étrangers disparaître, s’enfuir dans les caves et se cacher la tête dans un baril de cendres.

Il me reste encore à envisager la dimension du temps dans le New-England (je veux parler de sa dimension en longueur). Elle n’est nullement proportionnée à la grandeur de ce petit Etat. Pressez-le, empaquetez-le aussi serré que possible et vous verrez que le temps déborde toujours à New-England et qu’il se répand à plusieurs centaines de milles à la ronde sur les Etats environnants.

Le New-England ne peut maintenir la dixième partie de son temps; en essayant de le contenir cet État se fend et craquelle de toutes parts.

Je pourrais écrire des volumes sur la barbare perversité du temps dans le New-England, mais je me bornerai à en citer un simple spécimen.

J’aime à entendre tomber la pluie sur un toit de zinc; aussi, pour m’offrir ce plaisir, ai-je couvert en zinc une partie de mon toit. Vous vous figurez peut-être, monsieur, qu’il pleut sur ce zinc? Et bien non, la pluie passe par-dessus toutes les fois.

Notez bien que dans mon discours je me suis tout bonnement proposé de faire honneur au temps de New-England sans prétendre lui rendre justice; mais, somme toute, ce temps présente une ou deux particularités (ou si vous aimez mieux produit certains effets), auxquelles nous autres résidents nous renoncerions difficilement.

Si nous n’avions pas notre feuillage enchanteur d’automne nous devrions quand même être reconnaissants au temps de la forme qu’il revêt pour nous dédommager de tous ses caprices malfaisants (je veux parler de la tourmente de glace). A ce moment-là, l’arbre dépouillé de ses feuilles est habillé de glace du sommet au pied, d’une glace aussi brillante et aussi claire que le cristal; chaque branche est parsemée de perles glacées de gouttes de rosée cristallisées, et l’arbre tout entier étincelle froid et blanc comme l’aigrette de diamants du Shah de Perse. Alors le vent agite les branches, le soleil apparaît et transforme ces myriades de perles et de gouttes en prismes qui étincellent, brûlent et scintillent comme autant de feux de couleur; ces prismes passent avec une inconcevable rapidité du bleu au rouge, du rouge au vert, du vert au jaune d’or; l’arbre devient une véritable fontaine lumineuse, un feu d’artifice de joyaux éblouissants.

L’art de la nature atteint alors l’apogée suprême d’une magnificence enivrante, éblouissante et presque intolérable. Les mots que j’emploie ne sont certes pas trop forts pour rendre ma pensée.

UN SAUTEUR MEXICAIN PUR-SANG

Je m’étais décidé à acheter un cheval de selle. En dehors d’un cirque, je n’avais jamais vu monter à cheval aussi vigoureusement et avec autant d’élégance que ces Mexicains, ces Californiens, ces Américains mexicanisés, qui, chaque jour, s’exhibaient dans les rues avec des costumes aussi pittoresques que bariolés. Comme ils montaient à cheval! Penchés légèrement en avant sur leurs selles, souples et nonchalants, avec leurs grands chapeaux de feutre brun aux larges bords relevés sur le front et leurs longues plumes empanachées, ces cavaliers passaient dans la ville comme un tourbillon de vent et ne laissaient derrière eux que des nuages de poussière.

Lorsqu’ils trottaient, ils s’enlevaient avec une cadence gracieuse et semblaient faire corps avec leur cheval. Je savais tout juste distinguer un cheval d’une vache et je désirais vivement étendre le domaine de mes connaissances hippiques. Je me décidai donc à acheter un cheval.

Tandis que je ruminais cette idée dans mon esprit, le commissaire aux enchères présenta un cheval noir, presque aussi bossu qu’un dromadaire, qui me parut particulièrement déplaisant.

La mise à prix fut proclamée à 22 dollars.

—Allons, messieurs; cheval, selle et bride à 22 dollars!

Je me sentis incapable de résister à la tentation.

Un homme que je ne connaissais pas, mais qui semblait être le frère du commissaire aux enchères, lut dans mes yeux mon désir ardent, et me fit remarquer que le cheval était merveilleux pour ce prix; il ajouta que seule la selle valait 22 dollars. C’était une selle espagnole, garnie de riches panneaux, chamarrée de broderies d’or. Je répondis à cet étranger que j’avais une médiocre envie de couvrir l’enchère; je crus d’abord que cet individu roublard voulait me tâter, mais ce soupçon disparut lorsqu’il me parla sur un ton qui m’inspira toute confiance.

—Je connais ce cheval, me dit-il, je le connais parfaitement. En votre qualité d’étranger vous pourriez vous méprendre sur son origine et croire que c’est un cheval américain; mais je vous garantis que non, c’est tout autre chose (excusez-moi de vous parler si bas, mais les gens qui m’entourent pourraient nous entendre); ce cheval est, sans l’ombre d’un doute, un «sauteur Mexicain pur-sang».

Cette dénomination de «Sauteur mexicain» ne me disait pas grand’chose, mais l’attitude de cet homme m’inspira une telle confiance que je jurai dans mon for intérieur de posséder un «sauteur mexicain pur-sang» ou de mourir.

—Ce cheval possède-t-il d’autres qualités? demandai-je, sans manifester trop d’empressement.

Passant son index dans la poche de mon veston, il m’entraîna à part et murmura à mon oreille ces mots impressionnants:

—Il n’existe pas d’obstacle en Amérique que ce cheval ne puisse franchir.

—Allons, messieurs, allons, à 24 dollars et demi!

—27, criai-je avec frénésie.

—Vendu! dit le préposé aux enchères; et il m’adjugea le sauteur mexicain pur-sang.

Je pouvais à peine contenir ma joie. J’acquittai l’argent et plaçai l’animal dans une pension des environs pour qu’il puisse manger et se reposer.

Dans l’après-midi, je ramenai mon cheval sur la place du marché; des badauds complaisants lui maintinrent la tête et la queue pendant que je l’enfourchais. A peine étais-je assis qu’il rassembla ses quatre pieds sous lui, céda du rein, puis soudain arqua le dos et m’envoya en l’air à 3 ou 4 pieds de hauteur! Je retombai droit dans ma selle; malheureusement il recommença son coup de raquette; je repartis en l’air et retombai sur le pommeau d’abord, puis sur le cou du cheval (tout cela en l’espace de trois ou quatre secondes); à ce moment il pointa et se tint presque debout sur ses jambes de derrière; saisissant désespérément le cou de ma monture, je me retrouvai en selle et tint bon. L’animal se reçut sur ses jambes de devant et levant sa croupe en l’air, il décocha vers le ciel une formidable ruade et resta en équilibre sur ses pieds de devant. Sa croupe s’abaissa de nouveau et il continua cet étrange exercice qui consistait à m’envoyer en l’air pour me faire redescendre ensuite. Lorsque pour la troisième fois je repartis en l’air, j’entendis un étranger qui disait: Oh! quel merveilleux sauteur!

Sur ces entrefaites, quelqu’un administra au cheval un bruyant coup de chambrière; lorsque je me ramassai par terre, mon fameux sauteur américain avait disparu. Un jeune Californien lui donna la chasse, le rattrapa et me demanda la permission de le monter. Je lui accordai cette faveur spéciale. Il enfourcha mon pur-sang, partit en l’air une première fois, mais quand il redescendit il planta ses éperons dans les flancs de l’animal qui partit comme un dard, droit devant lui. Léger comme un oiseau, il vola par-dessus trois barrières consécutives et descendit à toute allure la route qui conduisait à la vallée de Washoe.

Je m’assis sur une borne en poussant un soupir, et machinalement je portai une main à mon front et l’autre au creux de mon estomac. Pour la première fois de ma vie, je constatai la pauvreté de la machine humaine, car, cette fois, il m’aurait fallu deux ou trois mains supplémentaires pour contenir les autres points douloureux de mon corps. Je n’essaierai pas de vous décrire combien je me sentais meurtri, courbaturé, quel désordre général interne et externe j’éprouvais après cette navrante équipée. Une foule plutôt sympathique m’entourait; un homme d’un certain âge me prodigua ses bonnes paroles de consolation.

—Etranger, on vous a mis dedans. Tout le monde dans ce camp connaît ce cheval; le premier enfant venu vous aurait dit que c’est un rueur de profession, l’animal le plus vicieux et le plus infernal de tout le continent américain. Je m’appelle Curry; je suis le vieux Curry, le vieil Abel Curry; entendez-moi bien, votre cheval est un sauteur mexicain pur-sang peu ordinaire dans son genre, je vous assure. Maladroit que vous êtes, par votre manque de sang-froid et de clairvoyance vous avez raté l’occasion d’acheter un cheval «américain» pour presque le même prix que cette satanée vieille relique étrangère.

Je n’accusai pas le coup, mais je pensai en moi-même que si l’enterrement du frère du commissaire aux enchères avait lieu pendant que je me trouvais sur le territoire, je sacrifierais tout au plaisir d’y assister.

Après un temps de galop de seize lieues, le jeune Californien et le sauteur mexicain pur-sang revinrent à la ville, jetant autour d’eux des flocons d’écume semblables aux embruns qu’un typhon chasse devant lui; finalement, l’animal et son cavalier sautèrent par-dessus un Chinois qui poussait une brouette et ils s’arrêtèrent en plein devant le parlement.

Pantelant, soufflant le feu par ses naseaux embrasés, l’animal jetait autour de lui des yeux hagards! Vous croyez peut-être que cette bête infernale était réduite! Nullement. Le président du parlement le croyait lui aussi et il l’enfourcha pour aller au Capitole; mais le premier obstacle que l’animal heurta fut une pile de poteaux télégraphiques presque aussi haute qu’une église; il franchit les deux lieues qui le séparaient du Capitole en battant le record de la vitesse obtenue jusqu’à ce jour; à vrai dire, il ne parcourut réellement qu’une lieue et préféra manger l’autre en sautant par-dessus les barrières et les fossés pour couper au plus court et éviter les sinuosités de la route. Lorsque le président arriva au Capitole, il déclara qu’il venait de voyager dans les airs comme s’il avait fait son excursion sur le dos d’une comète.

Le soir, le président rentra chez lui à pied pour prendre de l’exercice et il fit attacher le sauteur mexicain derrière une voiture de pierres. Le jour suivant, je prêtai mon animal au secrétaire du parlement pour se rendre à la mine argentifère de Dana, éloignée de six lieues; il revint lui aussi à pied pour prendre l’exercice et fit remorquer sa monture. Toutes les personnes auxquelles je le prêtai revenaient toutes à pied; il leur fallait à tout prix prendre de l’exercice. Je n’en continuai pas moins à le prêter à quiconque désirait s’en servir; j’espérais qu’un beau jour on me l’estropierait ou même qu’on le tuerait et qu’ainsi je pourrais me faire rembourser le prix de mon sauteur mexicain.

Malheureusement aucun accroc ne lui arriva; à sa place tous les chevaux auraient péri, lui s’en tira toujours sain et sauf. Il faisait tous les jours des escapades impossibles et n’y laissait jamais sa peau. Quelquefois il calculait mal son coup et endommageait fortement son cavalier, mais à lui il n’arrivait jamais rien.

J’essayai de le vendre par tous les moyens possibles; mes efforts me valurent une réputation de naïveté bien établie. Le commissaire aux enchères parcourut les rues bride abattue pendant quatre jours sur le dos de mon animal, bousculant la populace, interrompant les conversations, écrasant les enfants; jamais il ne reçut une offre sérieuse. Les gens souriaient avec malice et rengaînaient instantanément leur désir de l’acheter.

D’accord avec le commissaire aux ventes, je retirai mon cheval du marché. Nous essayâmes de le faire passer dans une vente privée et de l’échanger à perte contre des tombes d’occasion, de la ferraille, des traités de tempérance, bref contre toutes sortes d’objets. Mais aucun propriétaire ne se prêta à notre combinaison et nous dûmes encore retirer l’animal du marché.

A partir de ce jour je renonçai à monter mon cheval; la marche était un exercice bien suffisant pour un homme comme moi, criblé de blessures, de fractures et de contusions. De guerre lasse j’essayai de me débarrasser de lui, mais ce fut en vain; en dernier ressort, je l’offris au gouverneur pour l’usage de sa brigade; il parut d’abord bien accueillir ma proposition, mais son visage se renfrogna et il me répondit que «cela ferait un effet déplorable». A ce moment-là le patron de la pension de mon cheval m’apporta sa note pour les six semaines de soins donnés à l’animal: écurie pour le cheval, 15 dollars; foin pour le cheval, 250 dollars! Mon sauteur mexicain avait mangé une tonne de foin et l’homme ajouta qu’il en aurait mangé plus de cent s’il ne lui avait pas coupé les vivres.

Je dois vous faire remarquer ici judicieusement que le prix courant du foin pendant cette même année et une partie de l’année suivante fut réellement de 250 dollars la tonne. Pendant l’année précédente le foin s’était vendu 500 dollars or, et pendant l’hiver précédent il y avait eu en certains endroits telle pénurie de ce produit que sa valeur avait atteint jusqu’à 800 dollars la tonne!

La conclusion de cet état de choses est facile à tirer: les gens épuisèrent leur provision de foin, la disette s’en suivit pour le bétail et avant l’arrivée du printemps, les vallées de Carson et d’Eagle se trouvèrent littéralement jonchées de carcasses. Ce que j’affirme est d’ailleurs facile à vérifier.

Je me débrouillai pour payer la pension de mon cheval, et le même jour, je donnai mon sauteur mexicain pur sang à un émigrant de l’Arkansas que le sort me fit rencontrer. Si mon récit lui tombe jamais sous les yeux il se souviendra certainement de ma donation.

Quiconque a eu jamais la bonne fortune de monter un véritable sauteur mexicain reconnaîtra l’exactitude de la description que je fais de cet animal dans ce chapitre. Il ne la trouvera pas exagérée; mais quiconque ne connaît pas ce genre d’animal très spécial me reprochera sans doute d’en faire un portrait grotesque et fantasque.

L’HOMME LE PLUS MÉCHANT ET LE PLUS STUPIDE DE TURQUIE

(D’APRÈS SAMUEL COX)

Il y a quelques années de cela, le drogman de la légation américaine à Constantinople fut appelé à servir d’arbitre dans une contestation entre un étranger et un vieux Turc, docteur en droit et en théologie. Après plusieurs tentatives de conciliation, le drogman conclut que le docteur était un individu méchant et rébarbatif. Ce dernier avait précédemment exercé les fonctions de cadi au tribunal civil de Smyrne. Le drogman lui conta une histoire pour son instruction. Le fait se passe dans le vieux Stamboul, peu importe l’époque, la morale qui en découle peut s’appliquer à n’importe quelle région et à n’importe quel temps.

Nous dirons que l’histoire remonte à la fin du XVIᵉ siècle, époque à laquelle l’empire turc était florissant et en pleine prospérité, sous le règne d’Amurath III, sixième empereur ottoman, petit fils de Suliman le Magnifique.

Comme cette histoire le prouvera, ce sultan n’était pas le plus médiocre des empereurs ottomans: grand, l’air viril, plutôt gros de constitution, très pâle de figure, il portait une longue barbe effilée. Il n’avait pas l’air aussi féroce que les autres sultans; beaucoup moins débauché et pas du tout viveur, il châtiait les ivrognes et s’accordait à peine chaque jour un petit verre d’absinthe.

Son peuple savait qu’il aimait la justice; on le considérait comme un bon prince, bien qu’il ait fait étrangler ses frères; l’histoire ajoute qu’à la vue de leurs cadavres il ne put retenir ses larmes, car il ne se complaisait pas dans ces actes de cruauté barbare exigés par la forme et le bon ordre de son gouvernement.

Mais revenons à notre histoire du drogman. Elle fut ainsi racontée à la légation, l’été dernier, pendant une sieste de doux farniente:

Il y avait un homme appelé Mustapha qui vivait près de la Porte d’Or; il était très vieux, très riche; sur le point de mourir il fit venir son fils et lui tint le langage suivant:

—Mon cher enfant, je vais mourir; avant de vous quitter, je veux vous indiquer mes dernières volontés. Voici cent livres, vous les donnerez à l’homme le plus méchant que vous rencontrerez. Voici cent autres livres, vous les donnerez à l’homme le plus stupide que vous découvrirez.

Quelques jours après le père mourut; son fils se mit en quête du méchant homme; on lui en indiqua plusieurs, mais ils ne lui parurent point assez méchants. De guerre lasse, il loua un cheval et se rendit à Yosgat, en Asie-Mineure. Là tous les habitants à l’unanimité lui désignèrent leur cadi comme l’homme le plus exécrable du monde. Cette révélation donna entière satisfaction au jeune homme. Il se rendit chez le cadi, lui raconta l’histoire du testament de son père et ajouta:

—Comme je tiens à accomplir la volonté de mon père, je vous prie d’accepter ces cent livres.

—Mais, objecta le cadi, comment savez-vous que je suis si méchant?

—Le témoignage de toute la ville me l’indique, répondit le fils.

—Notez bien, jeune homme, reprit le cadi, qu’il est contraire à mes principes d’accepter le moindre présent; si je reçois de l’argent, c’est à un point de vue tout spécial; je n’accepterai votre offre que si je puis vous donner l’équivalent de votre argent.

Cette réponse du cadi paraissait juste et elle embarrassa le jeune homme; cependant, comme il désirait avant tout accomplir la volonté de son père, il insista auprès du cadi.

—Monsieur le juge, reprit-il, si vous me vendiez quelque chose, la volonté de mon père n’en serait pas moins respectée, il me semble?

—Ceci demande réflexion, reprit le cadi en regardant tout autour de lui comme s’il cherchait quel objet il pourrait vendre au jeune homme en respectant la volonté du testament.

Il réfléchit longtemps; soudain, une idée lumineuse jaillit de son esprit: apercevant deux pieds de neige dans la cour devant sa maison, il dit au jeune homme:

—Je vais vous vendre de la neige, cette neige que vous voyez là; acceptez-vous le marché?

—Oui, répondit l’autre, comprenant que la neige ne représentait rien de précieux.

Le cadi établit un acte régulier dont les frais furent payés naturellement par l’acquéreur en plus des cent livres représentant le prix de la neige. Le jeune homme retourna chez lui, se demandant, un peu soucieux, s’il avait strictement accompli la volonté de son père, car, après tout, le cadi ne lui semblait pas si méchant; n’avait-il pas en effet refusé énergiquement d’accepter l’argent sans un échange de bon aloi? Sa perplexité fut de courte durée.

Le second jour, de bon matin, le secrétaire du cadi vint trouver le jeune homme pour lui dire que son maître désirait le voir.

—Soit, j’irai le trouver, répondit le jeune homme.

—Non, dit le secrétaire, j’ai l’ordre de vous ramener avec moi.

Le jeune homme résista, mais le secrétaire insista. Ce dernier l’emporta enfin et tous deux se mirent en route.

—Que me voulez-vous, cadi Effendi? demanda le jeune homme.

—Soyez le bienvenu, répondit le cadi, je vous ai prié de venir, parce que votre neige me gêne beaucoup dans ma cour. Les autorités ne veulent plus en supporter la responsabilité. C’est un dépôt dangereux, on ne peut pas le mettre en sûreté comme un autre objet de valeur. De plus, elle encombre la route sur laquelle chacun a le droit de circuler. Que s’en suit-il? Votre neige sera piétinée ou volée, ou bien elle fondra et toute la responsabilité en pèsera sur moi. C’est ce que je veux éviter, aussi je vous prie d’enlever votre neige.

—Mais, cadi Effendi, répliqua le jeune homme, qu’à cela ne tienne, laissez-la fondre, laissez-la voler ou piétiner, je ne vous en réclamerai pas la valeur.

—Pas le moins du monde, dit le cadi, vous n’avez pas le droit d’obstruer ainsi la voie publique; faites-moi le plaisir d’enlever votre neige ou je me verrai dans l’obligation de vous mettre en prison et de vous rendre responsable du gaspillage d’une propriété que vos héritiers pourront revendiquer un jour ou l’autre.

—Faites-la balayer, reprit le jeune homme, j’en supporterai les frais.

—Par exemple, répondit le cadi indigné, me prenez-vous pour votre domestique? Vous n’avez pas l’air de vous douter que ce balayage coûterait encore fort cher.

—J’en paierai la dépense, quelle qu’elle soit, répéta le jeune homme.

—Eh bien, elle se montera à vingt livres, dit le cadi.

—Je les paierai, répondit le jeune homme.

C’est ainsi que le cadi extorqua vingt livres supplémentaires au fils du défunt.

Pourtant le jeune homme se déclara satisfait. Il fut enchanté de trouver en la personne de ce cadi un homme dont la bassesse de caractère lui permettait d’accomplir la volonté de son père.

Après cette expérience, le jeune homme se mit à la recherche de l’homme stupide pour accomplir la deuxième clause du testament de son père. Cette fois il limita ses recherches à la cité de Stamboul, qu’il habitait. Il montait la rue qui mène à la Sublime Porte lorsqu’il entendit résonner l’écho d’un brillant orchestre. Il se dirigea du côté de la musique; arrivé à une petite distance, il aperçut une grande procession avec un déploiement de soldats. Un homme très âgé, revêtu d’un magnifique uniforme, montait un cheval arabe, dont la robe était d’une blancheur immaculée. Une quantité de décorations de toutes tailles et de toutes couleurs couvrait la poitrine de ce vieillard. Le harnachement du cheval était constellé de broderies d’or.

Une douzaine de hauts fonctionnaires du gouvernement d’Amurath III entouraient le vieillard; eux aussi portaient des vêtements magnifiques; ils étaient revenus récemment du Caucase avec un chargement de richesses et ils profitaient de cette occasion aujourd’hui pour exhiber leurs longues robes et leurs bijoux; ils portaient tous des uniformes merveilleusement brodés et montaient des chevaux superbes; une immense multitude les suivait. Tous les habitants de Galata et de Stamboul s’étaient réunis pour jouir de ce spectacle. Un murmure de peut-être soixante dialectes s’élevait de cette foule bigarrée. Le fils de Mustapha se mit à suivre la procession.

Il demanda à un piéton coiffé d’un turban vert, qui était assis sur une fontaine, ce que signifiait cette procession. L’autre lui apprit que le vieillard était le nouveau grand vizir d’Amurath; ce vizir venait d’être nommé et il allait prendre possession de son poste. Suivant la solennité d’usage, on escortait toujours ainsi les grands vizirs.

Lorsque la procession arriva à la Sublime Porte, le grand vizir descendit de cheval sur le seuil de la porte; là, chose étrange à dire, se trouvait un grand plateau et sur ce plateau une tête humaine fraîchement décapitée. Cette vue, bien faite pour donner la chair de poule, frappa d’horreur le jeune homme; recouvrant peu à peu ses sens, il demanda ce que signifiait cet usage. On lui apprit que la tête sanglante était celle du précédent grand vizir qui avait été décapité pour expier un méfait.

—La tête de son successeur figurera-t-elle aussi un jour sur le plateau? demanda le jeune homme à un soldat qui maintenait l’ordre de la procession.

—De nos jours il est difficile d’y échapper, répondit le soldat.

Après cela le jeune homme posa immédiatement d’autres questions; il se mit à la recherche du kiahaja du nouveau grand vizir (car tout grand vizir a un factotum); il trouva le kiahaja et le pria de remettre au grand vizir les cent livres léguées par son père.

Le kiahaja, après avoir fait décliner au jeune homme ses nom et qualités, reçut l’argent et le remit plus tard au grand vizir. Ce grand fonctionnaire n’en croyait pas ses yeux.

—Quel ami, demanda-t-il, peut bien me laisser cet argent et pourquoi ce legs?

Il fit ensuite appeler le jeune homme et le questionna sur son père. Le fils répondit:

—Mon père s’appelait Mustapha, il habitait près de la Porte d’Or, mais vous ne le connaissiez pas, maître.

—Lui me connaissait-il?

—Non, Seigneur, répondit le jeune homme.

—Mais alors pourquoi ce legs en ma faveur?

Le fils raconta l’histoire au grand vizir et lui avoua qu’il ne lui paraissait pas possible de trouver un homme plus stupide et plus idiot que lui; voilà pourquoi les cent livres léguées par son père devaient revenir à ce haut fonctionnaire.

Cette révélation stupéfia le grand vizir qui demanda:

—Comment savez-vous que je suis si stupide? Ni vous ni votre père ne me connaissiez.

—Votre acceptation du poste de grand vizir en présence de la tête décapitée de votre prédécesseur en dit assez long. Inutile de fournir d’autres explications.

A ces mots le grand vizir resta coi; ne trouvant pas de réponse plausible, il saisit sa barbe à pleines mains, la tira et réfléchit quelques instants. S’adressant au jeune homme il lui dit:

—Fils du grand et sage Mustapha, faites-moi le plaisir d’accepter d’être mon hôte ce soir; demain matin j’aurai un petit entretien avec vous.

Le jeune homme accepta l’invitation. Le lendemain le grand vizir le fit demander et lui apprit qu’il allait se rendre au palais d’Amurath, à la pointe de Seraglio. Il pria le jeune homme de l’accompagner. Celui-ci essaya de refuser, mais en vain, car le grand vizir l’entraîna avec lui.

Arrivé au palais, le grand vizir va droit au chef des Eunuques et s’adressant à ce superbe Arabe:

—Votre Grandeur, dit-il, je sais que Sa Majesté, en me confiant le poste très recherché de grand vizir, m’a fait le plus grand honneur du monde; je lui voue une profonde reconnaissance pour cette rare distinction. Cependant, Excellence, ce jeune homme que vous voyez est venu me trouver aujourd’hui et il m’a tenu un langage tel que je suis décidé à donner ma démission; je me sens incapable de servir Sa Majesté avec le dévouement qu’elle mérite.

L’Eunuque resta pétrifié: c’était la première fois qu’un grand vizir osait parler de démission. L’acte du grand vizir parut si étrange à l’Eunuque que celui-ci se rendit immédiatement chez le Sultan pour lui faire son rapport. Le Sultan fut aussi stupéfait qu’indigné et manda aussitôt le grand vizir avec son jeune acolyte. Quand ils arrivèrent en présence d’Amurath, ils le trouvèrent de plutôt mauvaise humeur.

Les Janissaires avaient conspiré contre lui; sa femme, sa sœur et sa mère, sur lesquelles il comptait pour soulager sa santé précaire et sa détresse mentale, avaient en vain essayé de le calmer et d’apaiser sa colère. Son visage pâle devint écarlate de rage.

S’adressant avec fureur au grand vizir:

—Comment se fait-il, coquin, que vous osiez parler de votre démission?

—Majesté, reprit le grand vizir, je sais parfaitement que je commets un acte téméraire, mais c’est ce jeune garçon (et ce disant il montra du doigt le jeune homme) qui m’y oblige. Si Votre Majesté désire connaître les raisons impérieuses auxquelles je cède, qu’Elle daigne interroger ce jeune homme. Lorsque Votre Majesté connaîtra ces motifs, Elle comprendra que je suis l’homme le plus stupide de son empire et qu’il serait contraire à sa dignité de me conserver plus longtemps comme son représentant immédiat.

Le jeune homme est ensuite appelé; il raconte son histoire. Le sultan sourit et finit par céder au sentiment de justice inné en lui. Il décrète par un iradé spécial que désormais aucun grand vizir ne serait plus décapité.