QUELQUES HÉROS D’OCCASION
Dès mon enfance, j’avais pris l’habitude de lire un certain choix d’anecdotes contées par un fabuliste célèbre avec autant de «brio» que de subtilité; j’aimais ces anecdotes, car elles me donnaient des enseignements précieux tout en me causant un vif plaisir. Ce livre était toujours à portée de ma main: toutes les fois que mon esprit pessimiste broyait du noir sur le compte du genre humain, j’avais recours à ces anecdotes et leur lecture chassait mes amères pensées; toutes les fois que je me sentais égoïste, en proie à des sentiments bas, je me tournais vers mon livre et je lui demandais de m’apprendre à vaincre ces mauvais penchants. Maintes fois j’ai désiré que le récit de ces charmantes anecdotes pût se prolonger au lieu de s’arrêter après un heureux dénouement naturel. Ce désir devint si impérieux que je pris le parti de le satisfaire et de compléter ces anecdotes en me mettant à la recherche de la partie qui leur manquait.
A grand’peine et après de pénibles recherches, je parvins à ce résultat; aujourd’hui, je vais vous exposer chaque anecdote l’une après l’autre en la faisant suivre de la contre-partie que mes investigations ont fini par découvrir.
LE CANICHE RECONNAISSANT
Un jour un brave médecin, trouvant sur le grand chemin un caniche égaré avec une patte cassée, transporta chez lui le pauvre animal et, après avoir pansé et bandé son membre fracturé, il remit l’exilé sur le grand chemin, lui rendit la liberté et n’y pensa plus. Quelle ne fut pas sa surprise lorsqu’en ouvrant sa porte un beau matin, deux ou trois jours plus tard, il se trouva en présence du caniche reconnaissant qui l’attendait patiemment en compagnie d’un autre chien égaré dont une patte venait également d’être cassée.
Le brave médecin soulagea immédiatement l’animal en détresse, et ne manqua pas d’admirer l’infinie bonté de la Providence qui n’hésitait pas à se servir d’un instrument aussi humble qu’un pauvre caniche abandonné, pour prouver à l’humanité que... etc., etc.
Le lendemain matin le bienfaisant médecin trouva devant sa porte les deux chiens frétillant de reconnaissance, mais accompagnés de deux autres chiens estropiés. Il pansa rapidement leurs blessures et les laissa repartir, de plus en plus émerveillé de la prévoyante bonté de la Providence. Le lendemain, les quatre chiens rafistolés étaient assis devant sa porte; à côté d’eux quatre autres chiens estropiés imploraient son assistance. Il opéra comme le jour précédent.
Le lendemain seize chiens, dont huit fraîchement estropiés, l’attendaient devant sa porte en barrant le trottoir; des badauds faisaient cercle autour d’eux et les regardaient. A midi toutes les pattes cassées se trouvaient remises, mais à la pieuse admiration du brave médecin se mêlait cette fois une légère note profane.
Le soleil se leva de nouveau, réchauffant de ses rayons trente-deux chiens, dont seize avec la patte cassée occupaient le trottoir, et dont les seize autres encombraient la rue. Les spectateurs humains se tenaient groupés où ils pouvaient. Les cris des blessés, les chaleureux remerciements des chiens guéris, les commentaire variés des badauds attroupés produisaient un vacarme étourdissant et toute cette foule interrompait le trafic de la rue.
Le brave médecin se fit assister à ses frais par deux étudiants en médecine et il accomplit pendant toute la journée sa tâche bienfaisante.
Mais tout ici-bas a une limite. Lorsque le lendemain matin le généreux médecin aperçut à la pointe du jour une multitude de chiens hurlant et geignant de plus en plus compacte, il s’écria: «J’aurais dû m’en douter plus tôt, les livres m’ont induit en erreur: ils racontent toujours le joli côté de l’histoire et s’en tiennent là. Passez-moi mon fusil, en voilà assez maintenant.»
Il sortit avec son arme et vint à marcher par mégarde sur la queue du premier caniche qu’il avait soigné; ce dernier le mordit violemment à la jambe.
La grande et belle action que ce caniche avait commise en amenant au docteur ses camarades estropiés venait de chavirer sa mentalité et de le rendre fou.
Un mois plus tard, le bienveillant médecin se tordait dans les atroces douleurs de l’hydrophobie. Il appela à son chevet ses amis désolés et leur dit: «Méfiez-vous des livres: ils ne vous content que la moitié de l’histoire. Toutes les fois qu’un pauvre diable implore votre assistance et que vous vous demandez, anxieux, quel sera le résultat de votre intervention, accordez-vous le bénéfice du doute et tuez le quémandeur.»
Ce disant, il se tourna vers la muraille et rendit son âme à Dieu.
L’AUTEUR BIENVEILLANT
Un pauvre et jeune littérateur débutant avait essayé en vain de faire accepter ses manuscrits. De guerre lasse, sentant que bientôt il allait mourir de faim si le sort continuait à s’acharner contre lui, il alla trouver un auteur célèbre et lui exposa sa situation en implorant de lui conseil et assistance. Le brave auteur mit immédiatement de côté ses propres feuillets et commença à parcourir les manuscrits du jeune écrivain découragé.
A la fin de sa lecture il donna une cordiale poignée de main au jeune homme et lui dit: «Votre travail mérite un plus long examen, revenez me voir lundi.»
Au jour dit, le célèbre auteur, un aimable sourire aux lèvres, ouvrit sans mot dire un magazine qui, encore humide, revenait à l’instant de l’imprimerie. Quelle ne fut pas la stupeur du jeune homme lorsqu’il reconnut son propre article sur l’une des pages: «Comment pourrai-je jamais vous témoigner ma reconnaissance pour votre générosité? dit-il en tombant à genoux et en éclatant en sanglots.—Le grand auteur était le célèbre Snodgrass; le pauvre et jeune débutant tiré de la misère et de l’obscurité devint plus tard le célèbre Snagsby.
Concluons de cette histoire qu’il faut prêter une oreille charitable à tous les débutants qui implorent votre assistance.
SUITE
La semaine suivante, Snagsby revint avec cinq manuscrits refusés. Le grand auteur fut un peu surpris, car à son sens le jeune écrivain n’avait besoin que d’un léger coup d’épaule pour le mettre en évidence. Il consentit cependant à parcourir ses manuscrits, supprimant des fleurs de rhétorique inutiles, des qualificatifs forcés et exagérés; après cet allègement, il réussit à faire accepter deux des articles.
Une semaine plus tard, Snagsby, reconnaissant, arriva avec un nouveau bagage de manuscrits. Le célèbre auteur avait éprouvé une vive satisfaction la première fois qu’il était venu en aide avec succès au jeune débutant, et il s’était félicité de sa généreuse action. Mais cette fois son enthousiasme se ralentit. Pourtant il lui parut impossible de repousser ce jeune écrivain qui se cramponnait à lui avec tant de confiance et de simplicité.
Le fin mot de tout ceci fut que le célèbre auteur se trouva complètement empêtré de ce débutant. Tous ses efforts généreux pour alléger le bagage de Snagsby restèrent infructueux; il dut chaque jour lui prodiguer ses conseils, ses encouragements, solliciter l’acceptation de ses manuscrits et même les retoucher pour les rendre présentables.
Lorsqu’un beau jour le jeune aspirant prit enfin son vol, il s’acquit une renommée subite en décrivant la vie privée du célèbre auteur avec une verve si caustique, si mordante et si humoristique que le livre se vendit d’une façon prodigieuse et que ce succès jeta la consternation dans l’âme du grand auteur mortifié.
En rendant son dernier soupir il murmura: «Hélas! les livres m’ont trompé; ils ne disent jamais que la moitié de l’histoire. Méfiez-vous, mes amis, des jeunes auteurs débutants. Que l’homme présomptueux ne s’avise jamais de secourir celui que Dieu a condamné à mourir de faim.»
LE MARI RECONNAISSANT
Un jour une dame traversait en voiture avec son jeune enfant la rue principale d’une grande ville, lorsque les chevaux prirent peur et s’emportèrent; le cocher fut précipité à bas de son siège, tandis que la dame et son fils restaient dans l’intérieur de la voiture, paralysés de terreur. Mais un brave jeune homme qui conduisait une voiture d’épicerie se jeta à la tête des animaux affolés et réussit à arrêter leur course au péril de sa vie.
La dame reconnaissante prit le nom de son bienfaiteur et, de retour chez elle, s’empressa de raconter à son mari l’acte héroïque du jeune homme.
Le mari écouta cet émouvant récit et rendit grâce au ciel qui avait permis à ces deux êtres si chers à son cœur d’échapper à ce grand danger; il fit ensuite appeler le brave jeune homme et glissant dans sa main un chèque de cinq cents dollars, il lui dit: «Prenez ceci en récompense de votre belle action, William Ferguson; si vous avez jamais besoin d’un ami, souvenez-vous que Thomson Mac Spadden voue à son bienfaiteur une reconnaissance éternelle.»
Nous conclurons de ceci qu’un bienfait n’est jamais perdu.
SUITE
William Ferguson vint trouver la semaine suivante M. Mac Spadden et le pria d’user de son influence pour lui obtenir un emploi plus rémunérateur (il se sentait capable d’exercer un métier plus élevé que celui de conducteur de voiture).
M. Mac Spadden lui obtint une place de commis avec un bon salaire. Sur ces entrefaites, la mère de Ferguson tomba malade et William supplia M. Mac Spadden de vouloir bien la recueillir chez lui. M. Mac Spadden y consentit. Avant peu, la mère de William se plaignit d’être séparée de ses plus jeunes enfants, Marie, Julia et le petit Jim. M. Mac Spadden les fit venir sans hésiter.
Un beau jour, que Jim était resté seul à la maison, il s’introduisit dans le salon, et en moins de trois quarts d’heure il mit à sac avec son couteau la soie du mobilier qui valait plus de 10.000 dollars. Deux jours plus tard, il dégringola de l’escalier et se rompit le cou; dix-sept membres de sa famille envahirent la maison pour assister à ses funérailles. Ils s’y trouvèrent si bien qu’ils établirent leur quartier général dans la cuisine et qu’ils demandèrent aux Mac Spadden de trouver pour chacun d’eux des emplois appropriés à leurs capacités.
La vieille femme buvait comme un trou et jurait comme un possédé. Mais les Mac Spadden reconnaissants estimèrent qu’en souvenir de ce que son fils avait fait pour eux ils devaient chercher à corriger cette femme de ses défauts.
William revint souvent solliciter des emplois de plus en plus lucratifs; le brave M. Mac Spadden se mit en quatre pour les lui procurer; il poussa même la bonté jusqu’à faire entrer William au Collège; mais aux premières vacances le jeune héros demanda à partir en Europe pour sa santé. Cette fois M. Mac Spadden se révolta contre son tyran et refusa carrément. La mère de William Ferguson en fut si stupéfaite qu’elle laissa tomber par terre sa bouteille de gin et qu’elle en resta bouche bée. Lorsqu’elle revint de sa stupeur elle balbutia: «Est-ce là votre reconnaissance? Que seraient devenus votre femme et votre enfant sans le dévouement de mon fils?»
William ajouta: «Elle est jolie, votre reconnaissance. Ai-je sauvé oui ou non la vie de votre femme!» Sept de ses parents jaillirent de la cuisine et s’écrièrent en chœur: «En voilà de la reconnaissance!»
Les sœurs de William protestèrent à leur tour et s’exclamèrent: «Elle est fameuse, sa reconnais... Mais elles furent interrompues par leur mère qui se mit à sangloter en balbutiant: «Et dire que mon pauvre petit Jim a perdu la vie au service d’un tel reptile!»
Cette fois l’exaspération de Mac Spadden atteignit son comble; il s’écria avec colère: «Sortez de ma maison, bande de mendiants et d’ingrats; j’ai été trompé par les livres, mais cela ne m’arrivera plus, je vous en réponds!» Puis se tournant vers William il lui cria: «C’est vrai, vous avez sauvé la vie de ma femme, mais le premier individu qui recommencera périra sur l’heure de ma propre main.»
Comme je ne suis pas un clergyman, je fais mes citations à la fin de mon sermon au lieu de les présenter au commencement. J’emprunte mon texte aux mémoires du président Lincoln parus dans la Revue mensuelle:
—L’acteur J. H. Hackett, dans son rôle de Falstaff, excita l’admiration du président Lincoln. Ce dernier, pour témoigner à l’acteur sa satisfaction, lui écrivit un mot aimable.
M. Hackett, en retour, envoya au président un livre quelconque, probablement de sa composition, puis il échangea quelques lettres avec le président.
Un soir, très tard, ayant complètement oublié cet épisode, je me rendis à la Maison Blanche, convoqué par le président: en entrant dans le cabinet de M. Lincoln, j’aperçus, à ma grande surprise, H. Hackett qui attendait une audience dans l’antichambre. Le président me demanda s’il y avait quelqu’un de l’autre côté de sa porte; je lui répondis que Hackett s’y trouvait. D’un air maussade il me dit: «Je ne puis le recevoir, non, décidément non, j’espérais bien qu’il était parti!» Puis il ajouta: «Ceci vous prouve l’inconvénient qu’il y a à se créer des amis dans ma situation. Vous savez combien j’appréciais Hackett comme acteur; je ne me suis d’ailleurs pas privé de le lui écrire; il m’a envoyé ce livre et je pensais que nous en resterions là; mais, parce que nous avons échangé quelques lettres amicales, il profite de cette circonstance pour m’adresser une requête: devinez ce qu’il me demande? Il veut tout bonnement que je le nomme «consul à Londres»; le pauvre cher homme!»
Je vous ferai observer, en terminant, que l’histoire de William Ferguson est parfaitement véridique et qu’elle concerne quelqu’un de ma connaissance (j’ai modifié quelques détails pour empêcher William de se reconnaître).
Tous ceux qui lisent cet article ont sans contredit, à certain moment de leur existence, joué le rôle de «héros d’occasion». Je voudrais bien savoir combien, parmi ces lecteurs, sont disposés à parler de cet épisode et combien aimeraient à se souvenir des conséquences qu’il entraîna?
A LA CURE D’APPÉTIT
CHAPITRE PREMIER
Cet établissement se nomme Hochberghaus et est situé en Bohême, à une petite journée de voyage de Vienne. Naturellement c’est un sanatorium, car l’empire d’Autriche regorge de ces établissements bienfaisants qui distribuent généreusement la santé au monde entier. Les eaux de cet empire ont toutes des propriétés médicinales. Mises en bouteilles, on les expédie dans le monde entier; quant aux natifs, ils boivent de la bière; ceci à première vue paraît un sacrifice méritoire, mais les étrangers qui ont bu à Vienne de la bière changent facilement d’opinion. Je veux surtout parler de la bière Pilsner que l’on déguste dans une petite taverne d’une ruelle obscure du premier arrondissement. (Le nom de cette taverne m’échappe, mais on peut facilement la retrouver; il suffit de demander l’église grecque; arrivé là, vous longez ce monument à droite, et la maison voisine est cette petite taverne.) Dans cette ruelle, aucun trafic, aucun bruit, on y trouve l’illusion d’un dimanche perpétuel; cette taverne se compose de deux petites salles à plafond bas soutenu par des voûtes massives; les voûtes et plafonds sont blanchis à la chaux; on se croirait presque dans les cellules des donjons d’une bastille. L’ameublement est des plus simples, très modeste et sans la moindre ornementation. Pourtant les consommateurs y trouvent une grande compensation, car la bière qu’on y boit est incomparable et aucune bière du monde ne peut rivaliser avec elle. Dans la première salle, vous trouverez douze ou quinze dames et messieurs; dans l’autre une douzaine de généraux et d’ambassadeurs. On peut vivre des mois à Vienne sans entendre parler de cet établissement, mais quiconque le connaît et l’a expérimenté ne peut plus s’en déshabituer.
Mais revenons à notre sujet: au sanatorium. Tous les gens mal portants devraient élire domicile à Vienne et y établir leur quartier général pour rayonner de là suivant leurs besoins sur les sanatoriums environnants. Ils feraient par exemple une fugue à Marienbad pour se débarrasser de leur embonpoint, à Carlsbad pour leurs rhumatismes, à Kaltenleutgeben pour une cure d’eau destinée à chasser à tout jamais leurs autres maladies. C’est si commode! Vous pouvez de Vienne envoyer un projectile dans Kaltenleutgeben avec un fusil calibre 12; là, en moins d’une heure, par des trains étonnamment lents, vous pouvez oublier dans des collines boisées et dans des sentiers ombragés la clarté fatigante et la grosse chaleur de la ville; vous pouvez trouver un air pur et frais, le concert des oiseaux, le repos et le calme du paradis.
A proximité de Vienne, il existe une multitude d’autres sanatoriums tous plus charmants les uns que les autres. Vienne est située au centre d’un magnifique amphithéâtre de montagnes couvertes de lacs et de forêts; vraiment aucune autre ville ne jouit d’une position aussi heureuse.
Le sanatorium de Hochberghaus représente un bâtiment de grande dimension planté solitairement au sommet d’une montagne couverte de forêts épaisses. C’est un établissement pour l’appétit, et les gens qui ont perdu leur appétit viennent là pour le retrouver. A mon arrivée, le professeur Haimberger me prit à part dans son cabinet de consultation et me posa les questions suivantes:
—Il est six heures. Quand avez-vous pris votre dernier repas?
—A midi.
—Qu’avez-vous mangé?
—Presque rien.
—Qu’y avait-il sur la table?
—Les mets habituels.
—Côtelettes, poulets, légumes, etc.?
—Oui, mais ne m’en parlez pas, cela m’exaspère.
—En êtes-vous dégoûté?
—Oh! oui, effroyablement: je voudrais qu’on ne m’en parlât plus jamais.
—La simple vue de la nourriture vous écœure, n’est-ce pas!
—Plus que cela, elle me révolte.
Le docteur réfléchit un instant, puis prenant un long menu, il le parcourut lentement des yeux.
—Je pense, dit-il, que vous désirez plutôt manger des... mais, tenez, choisissez vous-même.
Je jetai un coup d’œil sur cette liste et mon estomac se souleva d’horreur: de toutes ses combinaisons barbares à jamais inventées, celle-là était certainement la plus atroce. En tête du menu je lus: gras-double coriace, avancé, assaisonné à l’ail; au milieu de ce menu, mes yeux tombèrent sur: jeune chat, vieux chat, chat en salmis; au bas je lus: bottes de matelot frottées au suif et servies crues.
Je ne pus m’empêcher de dire au docteur:
—Je ne comprends pas que vous preniez en plaisantant un cas aussi sérieux que le mien. Je suis venu ici pour retrouver de l’appétit et non pour perdre le peu qui me reste.
Il me répondit gravement:
—Je ne plaisante pas; pourquoi plaisanterais-je?
—Mais je ne puis manger ces horreurs!
—Pourquoi pas? me demanda-t-il avec une naïveté admirable.
—Pourquoi pas? parce que, docteur, depuis des mois je ne puis rien supporter de plus substantiel que des omelettes et des flans. Vos plats innommables...
—Oh! vous arriverez à les aimer. Ils sont très bons, il faut que vous en mangiez; c’est le règlement de mon établissement et je ne tolérerai aucune infraction.
—Dans ce cas, docteur, répondis-je en souriant, vous ne m’empêcherez pas de partir, je pense; je m’en vais.
Il parut froissé et me dit sur un ton qui changea l’aspect des choses:
—J’espère bien que vous ne me causeriez pas ce préjudice. Je vous ai accepté dans mon établissement en toute confiance; vous ne me ferez pas pareil affront; ce sanatorium est mon gagne-pain; si vous partiez d’ici avec le triste appétit que vous avez actuellement, on le saurait, et on ne manquerait pas de dire que ma cure n’a pas réussi pour vous; les gens en concluraient que les autres cas doivent ressembler au vôtre. Vous ne partirez pas; vous ne me ferez pas cet affront!
Je lui présentai des excuses et lui promis de rester.
—A la bonne heure, j’étais sûr que vous ne partiriez pas et que vous ne retireriez pas le pain de la bouche de mes enfants.
—Votre famille mange donc ces mets abominables?
—Ma famille! naturellement non.
—Ah! et vous?
—Moi non plus.
—Ah! je commence à comprendre. Vous êtes comme les médecins qui se gardent bien de suivre leurs ordonnances.
—Il ne s’agit pas de cela. Vous n’avez pas mangé depuis six heures, voulez-vous souper maintenant ou plus tard?
—Je n’ai pas faim. Mais peu m’importe l’heure, je voudrais seulement ne plus penser à manger. C’est à peu près l’heure à laquelle je prends mon souper, et la régularité m’est recommandée par tous les médecins, soit, je vais essayer de grignoter un peu, mais j’aurais besoin d’un stimulant.
Le docteur me tendit son odieux menu.
—Choisissez, à moins que vous ne préfériez prendre votre repas plus tard.
—Oh! voyez-vous, montrez-moi le chemin de ma chambre, je vous prie, je ne puis me soumettre à votre règlement.
—Attendez un instant avant de prendre une décision définitive; voici un autre règlement: si vous choisissez immédiatement, on vous apportera de suite les plats que vous désignerez sur le menu; mais si vous différez, il vous faudra attendre mon bon plaisir. Vous ne pouvez manger un plat de ce menu sans ma permission.
—Dans ce cas montrez-moi ma chambre et envoyez la cuisinière se coucher, car rien ne presse pour moi.
Le professeur me fit monter l’escalier et me désigna un appartement très confortable se composant d’un petit salon, d’une chambre à coucher, d’une salle de bains.
Les fenêtres donnaient sur un paysage verdoyant sur des prés, des vallons, et des collines couvertes de forêts. Dans le salon j’aperçus beaucoup de livres sur une étagère. Le professeur me dit qu’il allait me laisser seul et il ajouta:
—Fumez, lisez tant qu’il vous plaira, buvez autant d’eau que vous voulez. Quand vous sentirez la faim, sonnez et commandez; je déciderai alors si on doit ou non exécuter vos ordres. Votre cas est mauvais et très enraciné; je crois que les quatorze premiers plats du menu sont trop délicats et ne vous conviendraient pas. Je vous demande comme grande faveur de vous en abstenir et de ne pas les commander.
—Rassurez-vous, et ne vous mettez pas martel en tête à ce sujet. Avec moi vous allez faire des économies; l’idée d’amuser l’appétit d’un homme malade avec ce menu à peine digne d’une buse est une pure insanité.
Je lui fis cette observation avec amertume, car je me sentais outré de ces procédés barbares qui équivalaient à un assassinat d’un nouveau genre. Le docteur parut mécontent, mais non offensé; il posa le menu sur la commode à la tête de mon lit et à portée de ma main, et ajouta:
—Votre cas n’est pas un des pires que j’aie rencontrés, pourtant je le considère comme grave, et il exige un traitement énergique. Je vous demande donc de restreindre votre appétit et de ne considérer aucun plat avant le numéro 15 du menu.
Il me quitta; je commençai à me déshabiller, car j’étais éreinté et je tombais de sommeil. Je dormis 15 heures et me réveillai bien reposé à 10 heures du matin. Le café de Vienne! Je pensai dès mon réveil à cette jouissance incomparable, à ce délicieux café à côté duquel tous les autres cafés d’Europe et des hôtels américains sont de la détestable lavasse. Je sonnai et commandai un café avec du pain viennois, autre délicieuse invention. Le garçon me parla à travers le guichet pratiqué dans la porte, et me dit de consulter le menu. Je le congédiai immédiatement. Après mon bain je m’habillai et me préparai à faire un tour de promenade; je trouvai la porte fermée, j’étais bel et bien bloqué. Je sonnai: le garçon arriva et m’expliqua que, d’après le règlement, les patients ne pouvaient sortir avant le premier repas. Je n’avais jamais éprouvé auparavant l’envie de sortir, mais cette fois c’était différent. Rien ne vous donne envie de prendre l’air comme la réclusion.
A deux heures de l’après-midi je n’avais rien mangé depuis 26 heures; j’avais bien quelquefois senti la faim, mais cette fois je m’aperçus que j’éprouvais une véritable fringale avec un grand F.
Pourtant, je ne me sentais pas assez affamé pour affronter l’odieux menu. Pour faire bonne contenance j’essayai de lire et de fumer; les livres à ma disposition ne parlaient que de naufrages, de gens perdus dans le désert, enfouis sous des éboulements de mines; de gens mourant de faim dans des villes assiégées; les plats les plus immondes avec lesquels les hommes affamés assouvissent leur faim en pareil cas défilèrent devant mes yeux. Au début ces récits me soulevèrent le cœur; au bout de quelques heures, ils me produisirent une impression moins répugnante, et je me surpris même à claquer des lèvres en pensant à ces mets odieux. Après 45 heures de jeûne, je tirai vigoureusement la sonnette et je commandai le second plat du menu: une espèce de compote composée de caviar et de goudron. On me le refusa encore. Pendant les 15 heures qui suivirent, je tirai la sonnette et commandai successivement un plat en suivant la liste de haut en bas. Toutes les fois j’éprouvai un refus: en arrivant au nº 15 je me sentis rassuré et mon cœur se mit à battre de plus en plus vite à mesure que mon espoir augmentait. Je n’avais pas mangé depuis 60 heures, mais je me sentais sûr de la victoire; je commandai donc le nº 15: jeune poulet bouilli dans l’œuf, six douzaines servies chaudes et sentant bon! Un quart d’heure après ce plat arrivait escorté du docteur qui se frottait les mains de joie. Il me dit avec excitation:
—En voilà une cure, une vraie cure! je savais bien que j’y arriverais, ma méthode ne manque jamais le but; eh! bien, vous avez retrouvé votre appétit, vous le reconnaissez; dites-le moi pour me faire plaisir.
—Apportez-moi vos saletés maintenant; je puis manger tout ce qui figure sur votre menu.
—Voilà qui est superbe! je savais bien que mon système est infaillible. Comment trouvez-vous ces oiseaux?
—Je n’ai jamais rien mangé d’aussi délicieux et pourtant en principe je n’aime pas la volaille. Voyez-vous, ne m’interrompez pas, ne me faites pas perdre une seule bouchée.
—La cure est parfaite, reprit le docteur, tout danger a disparu maintenant; laissez de côté la volaille, je vais vous faire apporter un bifteck. Le bifteck vint; gros à ne pas tenir dans un panier, avec des pommes de terre, du pain viennois et du café. Je mangeai à pleines dents ce repas bien digne de tous les sacrifices que j’avais faits pour le mériter et je laissai tomber des larmes de reconnaissance dans la sauce. C’étaient des larmes de reconnaissance à l’égard du docteur qui venait de me rendre une petite dose du sens commun sorti de mon esprit depuis tant d’années.
CHAPITRE II
Il y a trente ans de cela, le professeur Haimberger faisait un long voyage sur un bateau à voiles; il y avait 15 passagers à bord. Le service courant de table était ainsi réglé: à 7 heures du matin une tasse de mauvais café prise au lit; à 9 heures déjeuner se composant de: mauvais café avec lait conservé, petit pain graisseux, friture, poisson salé. A 1 heure lunch avec: langue froide, jambon, bœuf conservé, petit pain graisseux. A 5 heures, dîner avec soupe épaisse aux pois, poisson salé, bœuf conservé chaud servi avec choucroute, porc bouilli garni de fèves, pudding. De 9 à 11 h. du soir souper consistant en thé, lait conservé, langue froide, jambon, pickles, biscuits de mer, huîtres aux vinaigres, pieds de cochon au vinaigre, os grillés, lapin sauté.
A la fin de la première semaine, personne ne mangeait plus à bord, tout le monde ne faisait plus que grignoter. Les passagers venaient à table sans appétit uniquement pour tuer le temps et parce qu’ils savaient qu’il faut manger à des heures régulières. Ce menu grossier et monotone les écœurait; chaque jour, on les voyait errer sur le navire sans appétit, bâillant à se décrocher l’estomac, de mauvaise humeur, maussades et silencieux. Parmi eux se trouvaient trois dyspeptiques avérés, au bout de trois semaines ils étaient devenus des ombres; il y avait aussi un invalide cloué sur son lit qui ne mangeait que du riz bouilli et ne pouvait supporter la nourriture ordinaire du bord. Survint un naufrage; les passagers furent recueillis dans les canots de sauvetage et durent se contenter de la portion congrue qui s’impose en pareil cas. A mesure que les provisions s’épuisaient, les appétits augmentaient. Lorsqu’il ne resta plus que du jambon cru et que la ration de chacun fut réduite à deux onces par jour, tous les passagers avaient un appétit merveilleux. Au bout de 15 jours les dyspeptiques, l’invalide et les passagères les plus difficiles mâchaient avec délice les bottes des matelots et se plaignaient qu’on ne leur en donnât pas à discrétion. Pourtant, quelques jours auparavant, ces mêmes passagers ne pouvaient supporter le fastidieux bœuf salé, la choucroute et les autres crudités qu’on leur servait à bord. Un navire anglais les recueillit. Au bout de 10 jours les 15 passagers étaient en aussi bon état qu’au moment du naufrage.
—Leur mésaventure ne leur a causé aucun tort, dit le professeur, le remarquez-vous?
—Oui.
—Vous en rendez-vous bien compte?
—Mais oui, je le crois.
—Vous paraissez hésiter et ne pas bien comprendre l’importance de ce fait; je vous répète qu’aucun d’eux n’a souffert de cette mésaventure.
—Je le comprends bien et je le trouve étonnant.
—Pas le moins du monde étonnant; rien de plus naturel; ils étaient soumis à une cure d’appétit naturelle, la meilleure et la plus sage au monde.
—Est-ce cet exemple qui vous a suggéré l’idée de votre traitement?
—Vous l’avez dit.
—Vous avez donné à ces gens une leçon bien précieuse.
—En effet, en ce qui concerne la santé et beaucoup d’autres choses, la moyenne des gens ne connaissent que ce qui se fait autour d’eux, et ils obéissent uniquement à de stupides préjugés; ils sont incapables de coordonner trois ou quatre faits et d’en tirer des conclusions; incapables d’observer par eux-mêmes, ils n’agissent que par routine et par imitation. Si ceux que nous appelons les animaux inférieurs étaient aussi stupides que l’homme, ils disparaîtraient tous de la terre en moins d’une année.
—Vos passagers n’ont donc pas profité de la leçon?
—Pas le moins du monde. A bord du navire anglais ils reprirent leurs repas réguliers et bientôt on les vit grignoter de nouveau sans appétit, dégoûtés de la nourriture, de mauvaise humeur, l’air piteux, bâillant, jurant et grognant tout le long du jour.
—Ah! je comprends maintenant: votre théorie est...
—Bien simple. Ne mangez que quand vous aurez faim; si vous n’avez pas de goût pour la nourriture, réjouissez-vous et ne mangez que quand vous sentez une faim violente, alors vous éprouverez une grande jouissance et vous vous porterez merveilleusement.
—Dois-je observer une certaine régularité pour les heures de mes repas?
—Lorsque vous êtes en train de vaincre un mauvais appétit, la régularité n’est pas nécessaire; mais elle ne vous fera pas de mal aussi longtemps que votre appétit restera bon. Dès que votre appétit diminue, appliquez de nouveau le grand remède, c’est-à-dire le jeûne, long ou court suivant les besoins du cas.
—La meilleure nourriture, je suppose, est la plus saine?
—Toutes les nourritures sont saines, du moins suffisamment saines pour les gens qui en font usage. Que la nourriture soit raffinée ou grossière, elle aura toujours bon goût, et elle rassasiera son homme à condition qu’il surveille son appétit et qu’il s’impose un léger jeûne toutes les fois qu’il sent son appétit faiblir. Nansen était habitué à des menus très soignés, mais il ne souffrit nullement le jour où, à tous ses repas, il dut manger de la viande d’ours et cela pendant des mois; parce que son appétit se voyait toujours tenu en éveil par la difficulté de trouver régulièrement de la viande d’ours.
—Mais les docteurs ordonnent une nourriture délicate et recherchée à leurs malades.
—Ils ne peuvent faire autrement; car le malade est imbu d’idées préconçues et de superstitions, et ne consentirait jamais à se mettre à la diète. Il se croirait perdu s’il jeûnait.
—Cela l’affaiblirait, n’est-ce pas?
—Pas le moins du monde. Voyez plutôt les malades de notre naufrage: ils vécurent pendant 15 jours d’une pincée de jambon cru et de bottes de matelot à sucer; ils furent bien un peu affaiblis, mais ces privations ne leur firent aucun mal; elles les préparèrent à manger de bon cœur des plats plus substantiels, et leur valurent une robuste santé. Mais ils ne surent pas tirer profit de cet enseignement et ils restèrent des malades. Connaissez-vous le truc qu’emploient les docteurs de sanatorium?
—Quel est-il?
—Mon système repose sur la diète: cure de raisins, bains, cure de boue, tout cela se vaut. Le raisin, le bain et la boue ne sont là que pour la frime; la véritable cure s’opère par une diète subrepticement appliquée. Le malade est habitué à quatre repas, à des heures tardives; examinez avec moi le régime qu’il doit suivre au sanatorium: il se lève à 6 heures du matin, mange un œuf, se promène deux heures avec les autres malades, boit lentement un verre d’un liquide filtré qui sent la pourriture. Il se promène ensuite deux heures, mais seul; si vous lui parlez il vous répond d’un air préoccupé: «Mon eau! je promène mon eau pour la digérer; je vous en prie, ne m’interrompez pas»; et il continue à arpenter le terrain.
Il mange ensuite une feuille de rose sucrée, s’étend dans sa chambre pendant des heures dans le silence et la solitude les plus complets; il ne doit ni lire, ni fumer. Le docteur vient lui ausculter le cœur, lui tâter le pouls, la poitrine, le dos et l’estomac en écoutant tous ses battements dans un flageolet de deux sous; puis il fait préparer le bain du malade d’un demi-degré réaumur plus froid qu’hier. Après le bain, un autre œuf, un verre du même liquide infect à 3 ou 4 heures de l’après-midi, puis promenade solennelle suivant le rite non moins solennel. A six heures, dîner: un beignet et une tasse de thé. Repromenade.
A 8 1/2, souper; à 9 h., lit. Songez un peu à six semaines de ce régime! Il y a de quoi affamer un homme et le mettre en splendide forme. N’importe où, à Londres, à New-York, à Jéricho, ce régime produirait le même effet.
—Combien faut-il de temps pour mettre ici une personne en forme?
—Régulièrement il faudrait un jour ou deux, mais en fait il faut compter de une à six semaines, suivant le caractère et la mentalité du patient.
—Vous voyez là-bas cette foule de jeunes femmes qui jouent au foot-ball, boxent et sautent par-dessus des barrières? Elles sont ici depuis 6 ou 7 semaines; à leur arrivée elles ressemblaient à des spectres; elles avaient pour habitude de grignoter des friandises et des sucreries à heures fixes quatre fois par jour et ne se sentaient d’appétit pour rien. Je leur posai des questions et les enfermai dans leurs chambres; les plus frêles furent mises à la diète pendant 9 ou 10 heures, les autres pendant 12 ou 15 heures. Bientôt elles me supplièrent, disant qu’elles souffraient énormément de nausées, de mal de tête. Il fallait les voir manger après cette réclusion! Je les laissai ensuite circuler dans la maison et prendre les 4 repas auxquels elles étaient habituées.
Au bout de 2 jours je dus intervenir, car leur appétit diminuait. Je fis sauter un repas; cela les rétablit vite; puis elles reprirent les quatre repas; je leur demandai de supprimer d’elles-mêmes un repas sans attendre mon intervention. Pendant 15 jours, ces personnes luttèrent, mais ne purent y arriver, car l’énergie leur manquait; mais maintenant elles ont acquis cette énergie et elles se portent à merveille; d’elles-mêmes, de temps à autre, elles suppriment un repas; elles pourraient en toute sécurité retourner guéries chez elles, mais elles ne se sentent pas encore assez sûres d’elles-mêmes, et elles préfèrent attendre un peu.
—Tous les cas ne sont pas identiques?
—Naturellement. Parfois un homme apprend ce truc en une semaine et il sait régler son appétit en supprimant fréquemment un repas sans s’en apercevoir.
—Mais pourquoi supprimer un repas tout entier au lieu d’une partie d’un repas?
—C’est un moyen mesquin et incomplet. Si votre estomac ne fait pas entendre un appel vigoureux, il vaut mieux le laisser tranquille et lui accorder un repos complet. Certaines personnes peuvent prendre plus de repas que les autres et s’en trouvent bien. Il y a autant d’espèces d’appétit que d’espèces de gens. Je vais vous montrer tout à l’heure un homme qui avait pour habitude de grignoter huit fois par jour. Je l’ai réduit maintenant à 6 repas par jour et il se porte à merveille. Combien de repas par jour prenez-vous?
—Autrefois, il y a 22 ans, je prenais un repas et demi; pendant ces deux dernières années, 2 et demi: café et petit pain à 9 heures, lunch à 1 heure, dîner à 8 heures.
—Autrefois vous preniez un repas et demi, c’est-à-dire café et petit pain à 9 heures, dîner le soir, et rien entre, n’est-ce pas?
—Parfaitement.
—Pourquoi avez-vous ajouté un repas?
—Pour obéir à ma famille, qui s’imaginait que j’allais me tuer.
—Vous trouviez suffisant un repas et demi par jour pendant 22 ans?
—Très suffisant.
—Votre mauvais état de santé actuel est dû à ce repas supplémentaire. Supprimez-le; vous mangez plus souvent que votre estomac ne vous le demande, cette nourriture se perd au lieu de vous profiter. Vous mangez moins maintenant en un jour à vos deux repas et demi qu’autrefois à un repas et demi.
—C’est très vrai, beaucoup moins, car autrefois mon dîner était très substantiel.
—Mettez-vous à un seul repas par jour, le dîner, pendant quelques jours, jusqu’à ce que vous éprouviez un appétit vigoureux, régulier et bien assis; ensuite adoptez en permanence un repas et demi par jour et n’écoutez pas les balivernes de votre famille. Quand vous éprouvez un malaise, particulièrement une atteinte de fièvre, ne mangez rien du tout pendant 24 heures; cela vous guérira et la diète triomphera du mal de tête le plus opiniâtre. Je ne connais pas de douleur de tête qui puisse résister à la diète absolue pendant 24 heures.
—C’est vrai, j’ai constaté ce fait bien des fois.
EXTRAIT DU TIMES DE LONDRES EN 1904
CHAPITRE PREMIER
Correspondance du Times.—Chicago, 1ᵉʳ avril 1904.
Je reprends ma conversation téléphonique interrompue hier.
Depuis plusieurs heures cette vaste cité ne cesse de parler de l’étrange incident mentionné dans mon dernier rapport.
Pour répondre à votre désir, je vais vous conter ce roman depuis son origine jusqu’à son dénouement. Par un concours de circonstances fortuites, j’ai moi-même joué un rôle personnel dans une partie de ce drame. La scène se passe à Vienne le 31 mars 1898 à 1 heure du matin. J’avais assisté dans la soirée à une réunion mondaine; vers minuit je m’en allai en compagnie des attachés militaires anglais, italien et américain; nous décidâmes de nous rendre chez le lieutenant Hillyer, attaché militaire américain, pour terminer la soirée et fumer ensemble quelques cigarettes.
En arrivant, nous trouvâmes plusieurs visiteurs qui nous avaient devancés: le jeune Chepannik, M. K. son bailleur de fonds, M. W., secrétaire de ce dernier, et le lieutenant Clayton, appartenant à l’armée des Etats-Unis. A ce moment, la guerre était imminente entre l’Espagne et notre pays, et le lieutenant Clayton venait d’arriver en Europe chargé d’une mission militaire.
Je connaissais bien le jeune Chepannik et ses deux amis, et j’avais rencontré M. Clayton une ou deux fois à West-Point, quand il était à l’école des cadets. Ce dernier passait pour un officier capable, plutôt emporté de caractère et qui avait son franc-parler.
Cette réunion intime offrait un peu un but d’affaire: il s’agissait d’examiner la possibilité d’adapter le télélectroscope au service de l’armée. Ce projet semble étrange aujourd’hui, mais il n’en est pas moins vrai qu’à cette époque personne ne prenait au sérieux cette invention, à l’exception toutefois de son auteur. Même le bailleur de fonds de l’inventeur considérait cet instrument comme un curieux et bizarre jouet. Il en était tellement persuadé qu’il venait d’ajourner à la fin de ce siècle la mise en circulation publique de son invention, en la cédant à bail pour deux ans à un syndicat qui devait l’exploiter à l’exposition de Paris.
Au moment où nous entrions au fumoir, le lieutenant Clayton et Chepannik discutaient chaudement en allemand sur le télélectroscope. Clayton disait:
—Maintenant, vous connaissez ma façon de penser; et il accompagna cette déclaration d’un vigoureux coup de poing sur la table.
—Mais je n’en fais aucun cas, répliqua le jeune inventeur, sur un ton aussi calme que blessant.
Clayton se tourna vers M. K. et reprit:
—Je me demande pourquoi vous gaspillez votre argent à répandre ce jouet. A mon avis, jamais il ne rendra le moindre service à l’humanité.
—C’est possible, c’est possible, mais je ne regrette pas l’argent que j’ai hasardé; pour ma part je le considère comme un simple jouet, mais Chepannik en augure mieux et je le connais assez pour croire qu’il voit plus juste que moi (avec ou sans son télélectroscope).
Cette répartie ne fit qu’irriter Clayton davantage; il affirma de nouveau sa conviction que cette invention ne rendrait jamais à l’humanité le moindre service. Posant sur la table un farthing anglais, il ajouta:
—Prenez cette pièce, monsieur K., et emportez-la; si jamais le télélectroscope rend quelque service à un être humain (j’entends un service réel), vous m’adresserez par la poste cette pièce, et je retirerai alors ce que j’ai dit. Est-ce entendu?
—Entendu; et, ce disant, M. K. mit le farthing dans sa poche.
M. Clayton se tourna alors vers Chepannik et se mit à l’invectiver sur un ton plutôt injurieux. Chepannik lui répondit vertement et lui administra un coup de poing. Il s’ensuivit un pugilat, et les attachés durent séparer les deux combattants.
La scène maintenant se passe à Chicago, en automne 1901. Dès que le syndicat de Paris eut exploité le télélectroscope, cet appareil fut livré à l’usage public et s’adapta bientôt au système téléphonique du monde entier.
Le téléphone «à distance illimitée» venait d’atteindre son dernier perfectionnement, et chacun pouvait suivre les événements quotidiens du globe; deux témoins séparés par n’importe quelle distance pouvaient échanger leurs vues sur les faits mondiaux.
Chepannik venait d’arriver à Chicago; Clayton, alors capitaine, était au ministère de la Guerre. Ces deux individus rouvrirent leur querelle de 1898; à trois reprises différentes ils en vinrent aux coups et furent séparés par des témoins. Un beau jour, Chepannik disparut pendant deux mois; ses amis supposèrent d’abord qu’il était parti en voyage d’excursion, et qu’il leur donnerait bientôt de ses nouvelles, mais ils ne reçurent rien de lui; ils pensèrent alors qu’il était retourné en Europe; mais le temps passait, et on ne savait toujours rien de Chepannik; personne ne s’en inquiéta, car, comme beaucoup d’inventeurs et de poètes, il pouvait, au gré de son caprice, aller et venir sans avertir personne.
C’est maintenant que se passe la tragédie. Le 29 décembre, dans un compartiment sombre et retiré de la cave située sous la maison du capitaine Clayton, un cadavre était découvert par une des servantes de ce dernier. Les amis du défunt reconnurent sans hésitation le cadavre de Chepannik; cet homme avait trouvé une mort violente.
Clayton fut arrêté, cité en justice, et accusé de ce meurtre. Toutes les preuves les plus indiscutables étaient contre lui: Clayton le reconnaissait lui-même. Il n’en jura pas moins qu’il n’avait pas commis ce crime et qu’il lui était complètement étranger.
Les lecteurs s’en souviennent, il fut condamné à mort; ses nombreux et puissants amis firent l’impossible pour le sauver, car personne parmi eux ne mettait en doute la sincérité de son serment. Moi-même, je cherchai à le sauver, car, depuis que je le fréquentais avec suite, j’avais acquis la conviction qu’il était incapable d’attirer un ennemi dans un coin pour l’assassiner. Au cours de 1902 et de 1903, le gouverneur lui accorda plusieurs sursis; finalement le jour de l’exécution fut fixé au 31 mars. Le gouverneur se trouvait dans une situation des plus embarrassantes, car il était le propre oncle de la femme de Clayton. Le mariage des deux jeunes gens avait eu lieu en 1899; Clayton était alors âgé de 34 ans et la jeune fille de 33; de leur union très heureuse naquit une petite fille, qui avait alors trois ans. Un sentiment de pitié pour la jeune mère et pour son enfant contint d’abord les protestations; mais cela ne pouvait durer, car en Amérique la politique a main sur tout; bientôt les ennemis politiques du gouverneur signalèrent à l’attention publique les sursis successifs qu’il accordait, et ils réclamèrent que justice se fît.
Les partisans mêmes du gouverneur s’inquiétèrent, et parurent nerveux; ils vinrent plusieurs fois le trouver à Springfield, et eurent avec lui de longs entretiens.
Le gouverneur se trouvait pris entre deux feux; d’un côté sa nièce le suppliait de pardonner à son mari; de l’autre ses partisans lui demandaient de se souvenir qu’il était le premier magistrat de l’Etat et qu’il fallait en finir avec l’exécution de Clayton.
Cédant à la voix du devoir, le gouverneur donna sa parole que l’exécution ne serait plus reculée; ceci se passait il y a deux semaines. Mrs Clayton l’implora de nouveau, disant:
—Maintenant que vous venez de donner votre parole, mon dernier espoir s’évanouit, car je sais que vous ne reviendrez jamais sur votre promesse. Vous avez fait tout votre possible pour sauver John; je n’ai rien à vous reprocher; vous l’aimez, vous m’aimez aussi, et si vous pouviez le sauver vous le feriez. Il ne me reste plus qu’à adoucir les quelques jours qui lui restent à vivre avant que la nuit éternelle ne vienne assombrir ma vie. Oh! vous serez avec moi, ce jour terrible; vous ne me quitterez pas, n’est-ce pas?
—Je vous le promets, pauvre enfant, je resterai auprès de vous.
Sur l’ordre du gouverneur, Clayton reçut tous les adoucissements possibles dans sa prison; sa femme et son enfant passaient les journées auprès de lui; moi, je lui tenais compagnie la nuit. On le fit sortir de l’étroite cellule qu’il occupait depuis le commencement de sa réclusion pour lui donner les appartements spacieux et confortables du gardien-chef. Il ne pouvait s’empêcher de penser à l’infortuné inventeur, lâchement assassiné, et aux joies que lui procurerait le télélectroscope s’il en possédait un dans sa prison. Son désir fut exaucé.
Mis en communication avec le poste téléphonique international, il put ainsi chaque jour et chaque nuit appeler un coin différent du globe, prendre part à sa vie, jouir de ses spectacles étranges, parler avec ses habitants; en un mot, s’imaginer, grâce à ce merveilleux instrument, qu’il était aussi libre que les oiseaux de l’air. Cette illusion lui faisait oublier un instant sa prison, ses chaînes et ses barreaux macabres. Il parlait rarement, et je me gardais bien de l’interrompre lorsqu’il était absorbé par son appareil.
Je restais assis dans son petit salon, je lisais, je fumais, et les soirées me parurent calmes, reposantes et plutôt agréables. De temps à autre je l’entendais crier: «Donnez-moi Yeddo; donnez-moi Hong-Kong; donnez-moi Melbourne.» Je continuais à lire, à fumer confortablement, tandis qu’il était en communication avec ces pays lointains où le soleil commençait à poindre à l’horizon, et où les travailleurs se rendaient à leur travail quotidien. Parfois, la conversation qui arrivait de ces régions lointaines m’intéressait, et j’écoutais.
Hier, l’instrument resta silencieux; c’était plutôt naturel, car l’exécution devait avoir lieu le lendemain.
Cette veille fatale fut consacrée aux larmes, aux sanglots et aux adieux. Le gouverneur, la femme du prisonnier et son enfant restèrent à la prison jusqu’à onze heures et quart du soir et les scènes auxquelles j’assistai me désolèrent. L’exécution devait avoir lieu à 4 heures du matin. Quelques minutes après onze heures, des coups de marteau interrompirent le silence de la nuit. Une grande clarté se produisit au dehors et l’enfant se mit à crier: «Qu’est-ce que c’est, papa?» Courant à la fenêtre avant qu’on ait pu l’arrêter, la petite fille battit des mains et appela sa mère: «Oh! viens vite, maman, viens voir la jolie chose qu’ils préparent!» La pauvre mère savait ce qui se passait; elle s’évanouit. Le gibet se dressait sous les fenêtres du prisonnier.
L’infortunée fut emportée plus morte que vive dans ses appartements; Clayton et moi nous restâmes seuls, pensifs, songeurs et immobiles comme des statues.
La nuit était froide et lugubre, car l’hiver venait de faire sa réapparition momentanée, comme il arrive souvent au début du printemps. Le ciel était sombre et sans étoiles, et un vent violent soufflait du lac. Le silence de la pièce que nous occupions était si complet que, par contraste, tous les bruits du dehors prenaient des proportions exagérées: ces bruits s’harmonisaient avec la situation et avec notre état d’âme: le tonnerre retentissait, le vent soufflait en tourbillons et avec des gémissements lugubres; de temps à autre, une giboulée de grésil venait cingler les vitres, et au dehors, sans discontinuer, les constructeurs de gibet martelaient leurs sourds coups de masses. Au bout d’un certain intervalle, un nouveau son arriva jusqu’à nous, à peine perceptible au milieu des mugissements de la tempête. Une cloche sonnait minuit. Nous entendîmes avec la même anxiété la même cloche marquer de sa voix lugubre un, deux, trois coups. Cette fois nous retînmes notre respiration; Clayton n’avait plus que 60 minutes à vivre!
Clayton se leva et, s’approchant de la fenêtre, il leva les yeux vers le ciel sombre; écoutant les bourrasques de vent et de pluie, il murmura: «Est-ce là la dernière vision terrestre d’un homme qui va mourir?» Puis il ajouta: «Non! il faut que je voie encore le soleil; il me faut du soleil. Un instant après, il cria fiévreusement: «Chine, donnez-moi la Chine, Péking!»
Etrangement ému je pensai en moi-même: «Dire qu’un être humain est capable d’accomplir cet inimaginable prodige de changer l’hiver en été, la nuit en jour, la tempête en calme, de donner l’illusion de la liberté à un prisonnier dans sa cellule, et de verser des rayons de soleil d’une clarté aveuglante sur un pauvre diable qui va mourir dans une profonde obscurité!»
Je prêtai l’oreille.
—Quelle clarté! quelle lumière! quelle splendeur! est-ce bien Péking?
—Oui.
—Quelle heure est-il?
—Midi.
—Que signifient cette foule et ces costumes de gala? cette profusion de riches couleurs et ce luxe somptueux? Pourquoi toutes ces splendeurs et cette clarté aveuglante?
—On va couronner notre nouvel empereur.
—Mais, je croyais que cette cérémonie avait eu lieu hier?
—Aujourd’hui, pour nous, représente hier pour vous.
—C’est vrai, j’ai l’esprit confus ces derniers jours pour certaines raisons particulières.......—Est-ce le commencement de la procession?
—Non, mais seulement les préparatifs deux heures avant.
—Encore deux heures à attendre!
—Oui; pourquoi soupirez-vous?
—Parce que j’aimerais assister à toute la procession.
—Et pourquoi ne le pourriez-vous pas?
—Il faut que je sorte immédiatement!
—Vous avez un rendez-vous?
Après une pause:—Oui.
—Après une autre pause: Que vois-je dans ce splendide pavillon?
—C’est la famille impériale et toutes les têtes couronnées du monde entier venues pour la cérémonie.
—Qui sont ces personnes dans les deux pavillons de droite et de gauche?
—A droite, ce sont les ambassadeurs, leur famille et leur suite; à gauche, des étrangers de marque.
—Vous seriez bien bon de...
Boum! à travers la tempête de pluie et de vent, la même cloche qui tout à l’heure venait de sonner une demi-heure. La porte s’ouvrit, le gouverneur, la jeune femme et l’enfant entrèrent; l’infortunée portait des vêtements de deuil. Elle s’effondra en sanglotant sur la poitrine de son mari. Ne pouvant supporter ce spectacle lamentable, je me retirai dans la chambre voisine et fermai la porte. Je restai là silencieux, attendant, prêtant l’oreille aux grincements et au fracas de la tempête. Au bout de quelques minutes, qui me parurent un siècle, un certain mouvement se produisit dans le salon où se tenait le condamné; je compris que le clergyman, le sheriff et la garde venaient d’entrer.
Après quelques mots échangés à voix basse, un grand silence se fit; j’entendis un murmure, une prière, des sanglots, puis des pas—le départ pour le gibet.
L’enfant cria d’une voix douce: «Ne pleure pas, maman, on nous rendra bientôt papa, et nous le ramènerons à la maison.»
La porte se referma. Ils étaient partis. Je me sentis honteux. De tous les amis du condamné j’étais le seul à ne pas l’accompagner jusqu’au gibet; sans courage, sans volonté, j’arpentais la pièce en luttant contre moi-même et en me répétant que j’allais le suivre. Mais nous sommes ce que nous sommes, et nous ne pouvons changer notre nature. Je restai là, sur place. Je repris ma marche nerveuse et agitée au travers de la pièce et soulevai la fenêtre, poussé par cette étrange fascination qu’exercent sur l’esprit humain la terreur et l’effroi, et je plongeai du regard dans la cour. A la clarté aveuglante des lampes électriques, j’aperçus le petit groupe des témoins privilégiés, la jeune femme sanglotant contre la poitrine de son oncle: le condamné se tenait debout sur l’échafaud, la corde passée autour du cou, les bras liés derrière le dos, la tête couverte d’un bonnet noir; le sheriff, à ses côtés, avait une main appuyée sur la bascule, le clergyman se tenait devant lui, la tête découverte et son livre à la main:
—«Je suis la Résurrection et la Vie.»
Je tournai la tête, ne pouvant en entendre ni en voir davantage. Machinalement et sans m’en rendre compte, mes yeux se portèrent sur l’étrange appareil, et voici que Péking et la procession du Fils du Ciel m’apparurent. Une seconde plus tard je me penchai à la fenêtre, essoufflé, suffoquant, essayant de parler, sentant qu’il le fallait absolument. J’entendis ces paroles du clergyman: «Que Dieu ait pitié de votre âme. Amen.»
Le sheriff fit tomber le bonnet noir sur le visage du condamné et posa la main sur la bascule. Rassemblant toutes mes forces je m’écriai:
—Arrêtez, pour l’amour de Dieu, arrêtez, cet homme est innocent. Venez voir ici Chepannik en chair et en os.
Trois minutes après, le gouverneur prenait ma place à la fenêtre, et ordonnait:
—Faites tomber ses liens et rendez-lui la liberté.
Trois minutes plus tard, le salon du condamné était envahi. Inutile de vous décrire cette scène, une véritable orgie de joie.
Un messager porta un mot à Chepannik au pavillon. En apprenant cette nouvelle, il fut saisi d’un effroi rétrospectif. Il se précipita à l’extrémité du fil pour parler à Clayton, au gouverneur et à tous les autres; la jeune femme, ne sachant comment lui exprimer sa profonde reconnaissance pour avoir sauvé son mari, lui envoya une foule de baisers à 12.000 milles de distance.
Tous les télélectrophonoscopes du globe furent mis en communication et fonctionnèrent, et pendant bon nombre d’heures, les rois et les reines de plusieurs royaumes (quelques reporters aussi, bien entendu) conversèrent avec Chepannik et le comblèrent de louanges. Les sociétés scientifiques, qui jusqu’alors avaient omis de le nommer membre honoraire, s’empressèrent de lui conférer cette dignité.
Comment expliquer son absence et sa disparition de parmi nous? La chose est bien simple: pour se soustraire à la renommée universelle du monde, et à l’engouement général du public qui ne lui laissait ni trêve ni repos, il avait laissé pousser sa barbe, avait coiffé son nez de verres de couleur, s’était déguisé, et, sous un faux nom, il parcourait le monde incognito.
Tel est le récit du drame qui, au printemps de 1898, commença à Vienne par une querelle de peu d’importance et qui, au printemps de 1904, faillit se terminer par une tragédie.
CHAPITRE II
Correspondance du Times.—Chicago, 5 avril 1904.
Aujourd’hui, par le chemin de fer électrique, arriva de Vienne une enveloppe à l’adresse du capitaine Clayton; elle contenait un farthing anglais. Le réceptionnaire de cette enveloppe parut quelque peu ému. Il demanda la communication avec Vienne et se trouva face à face avec M. K.; il lui dit: «Je n’ai pas besoin de vous en raconter bien long. Ma physionomie vous en dit assez. Ma femme a le farthing; rassurez-vous, elle ne le jettera pas au vent».
CHAPITRE III
—Correspondance du Times.—Chicago, 23 avril 1904.—Maintenant que l’affaire Clayton a suivi son cours et qu’elle est terminée, je vais la résumer. La nouvelle de la délivrance romanesque de Clayton, qui, on peut le dire, échappa miraculeusement à une mort infâme, plongea toute cette région dans le ravissement et la joie, pendant les neufs jours proverbiaux; mais, après cela, le désenchantement inévitable survint et les gens se prirent à réfléchir, pensant: «Pourtant, un homme a été tué et Clayton l’a tué.» D’autres répondirent: «C’est vrai, nous avons perdu de vue cet important détail, l’excitation a fait dévier notre jugement de la ligne droite.»
A l’unanimité on décida qu’il fallait de nouveau traduire Clayton en justice; des mesures furent prises en conséquence et on renvoya l’affaire devant la cour de Washington; car, en Amérique, d’après le nouveau paragraphe additionnel à la constitution de 89, les seconds procès ne sont plus affaires d’Etat, mais deviennent affaires nationales; ils doivent en conséquence être jugés devant la cour suprême des Etats-Unis. Les juges furent donc convoqués à Chicago. La session s’ouvrit avant-hier avec le decorum habituel, très impressionnant. Les neuf juges, présidés par leur nouveau président, firent leur apparition en robe noire. En ouvrant la séance, le président s’exprima ainsi:
«A mon avis ce cas est des plus simples; le prisonnier que vous voyez à la barre fut accusé du meurtre du nommé Chepannik; jugé avec impartialité, il a été justement condamné à mort pour le meurtre de ce même Chepannik. Il devient évident maintenant que le nommé Chepannik n’a nullement été assassiné. Les décisions des tribunaux français dans l’affaire Dreyfus établissent sans contredit que les jugements des tribunaux restent permanents et ne peuvent être révisés. Nous devons respecter et admettre ce précédent, car tout l’édifice de la jurisprudence repose sur des précédents. Le prisonnier que vous voyez à la barre a donc été justement et impartialement condamné à mort pour le meurtre du nommé Chepannik; à mon avis, il n’y a qu’une façon de résoudre ce cas: il doit être pendu».
Le juge Crawford objecta:
—Mais, Excellence, on lui a pardonné devant le gibet.
—Ce pardon n’est pas valable et ne peut subsister, car il s’appliquait au fait d’avoir tué Chepannik; or il ne l’a pas tué. Un homme ne peut recevoir le pardon d’un crime qu’il n’a pas commis; ce serait une absurdité.
—Mais Excellence, il a tué un homme.
—Ce détail reste complètement étranger à la question, et ne doit nullement nous inquiéter. La cour ne doit pas juger ce crime avant que le prisonnier n’ait expié l’autre.
—Si nous ordonnons l’exécution du prisonnier, Excellence, nous provoquerons une erreur judiciaire, car le gouverneur le graciera de nouveau.
—Il n’en aura pas le pouvoir. Il ne peut gracier un homme pour un crime qu’il n’a pas commis. Comme je le faisais remarquer tout à l’heure, ce serait une absurdité.
Après un moment de réflexion, le juge Wadsworth ajouta:
—Plusieurs de mes collègues et moi, arrivons à conclure, Excellence, que nous commettrions une erreur en faisant pendre le prisonnier pour avoir tué Chepannik, alors que tout prouve qu’il ne l’a pas tué.
Au contraire, il est prouvé qu’il a tué Chepannik. Le précédent français établit que nous devons nous en tenir au jugement de la cour.
—Mais Chepannik est encore en vie.
—Dreyfus aussi.
A la fin il fut reconnu impossible d’ignorer le précédent français. Une seule chose restait à faire: Clayton fut livré au bourreau. Cette décision provoqua une excitation générale l’Etat tout entier se leva comme un seul homme pour demander le pardon de Clayton et sa remise en jugement. Le gouverneur lui pardonna mais la cour suprême ne pouvait qu’annuler ce pardon, elle l’annula, et l’infortuné Clayton fut pendu hier. La ville tout entière est drapée de noir; on peut en dire autant de l’Etat, lui aussi. L’Amérique entière fait chorus pour écraser de son mépris la justice française et le méchant «petit soldat» qui, en l’instituant, affligea de cette déplorable invention les autres nations chrétiennes.