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Les petites alliées

Chapter 24: IMMORALITÉ
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About This Book

The novel traces the daily life and social world of a young woman who earns her living in the demi-monde, detailing her routines, friendships among other courtesans, and encounters with clients in a sunlit seaside town. Through episodes of vanity, calculation, tenderness, and exhaustion, the narrative explores the transactional nature of intimacy, the compromises required for independence, and the hypocrisies of respectable society. Scenes alternate between intimate interior moments and public rituals, depicting how beauty, desire, and survival intertwine in a constrained social environment.

Des ongles elle indiquait les marques encore perceptibles qu'avaient laissées, sur les joues de Célia, les griffes de la Joliette....

—Ceci, oui.—Sans compter le reste, les cicatrices du dedans.... Dites, pour voir?... l'autre homme? le premier? celui que vous avez connu jadis, et qui vous a fait de la peine?... Dame! c'est vous qui venez de me raconter cette histoire.... Eh bien! cet homme-là? ça vous est agréable de vous souvenir de lui?

Sur les joues griffées, deux larmes roulèrent. Et Célia ne répliqua pas.

Mandarine achevait, mélancolique:

—Ah! l'amour!... de jolies phrases, n'est-ce pas? des baisers bien faits ... et le fameux frisson au creux du dos.... Mais votre Peyras, par exemple?... pour qu'il sache si parfaitement embrasser, caresser, et dire les mots qu'il faut, sur combien de femmes pensez-vous qu'il se soit exercé d'abord?... Aïe! Voilà que je vous fais mal, hein?... Pleurez, mon pauvre petit, pleurez.... Et puis essuyez vos yeux,—et venez!

Elle n'ordonnait plus, elle priait Mais Célia, brusque, refusa encore d'un violent coup de tête. Et Mandarine alors jeta son dernier argument:

—Si!... vous viendrez!... Ne dites pas non. Je sais que vous viendrez,—parce que j'ai encore une chose à vous dire: vous viendrez,—parce que Rabœuf vous aime.... Oui, il vous aime, et plus que vous ne croyez, et mieux.... Vous viendrez parce que vous lui avez déjà fait assez de peine comme cela, et que vous n'aurez pas le cœur de lui en faire encore....

—Taisez-vous!—fit Célia soudain.

Précipitamment, elle séchait ses paupières, et frottait de poudre tout son visage rougi: Bertrand Peyras sortait du couloir des lavabos....

Il s'arrêta, le temps d'allumer une cigarette,—le temps aussi pour les deux femmes d'en finir avec leur messe basse, à supposer que le dernier évangile ne fût pas dit.—Puis s'approchant, il se rassit, et consulta sa montre:

—Eh!—fit-il alors.—Savez-vous qu'il est bientôt minuit et demie?

Célia, silencieuse, inclina la tête. Mandarine se leva:

—Adieu,—dit-elle.

Elle ne s'en allait cependant pas. L'aspirant d'ailleurs, s'était levé à son tour:

—Mais ne partez donc pas seule!—dit-il, poli.—Vous rentrez chez vous, rue Courbet? nous allons vous mettre à votre porte.... Nous logeons à l'hôtel Saint-Roch ... c'est à côté....

Il la retenait par la manche.

—Non!—dit-elle.—Je ne rentre pas rue Courbet. Je retourne au Mourillon, par le dernier tram.

—Ah?—fit-il, étonné.

Il la regardait bien en face. Elle lui rendit son regard et, sans baisser les yeux:

—Peyras!—dit-elle tout à coup.—Je crois que vous êtes, au fond, quelqu'un de très chic....

Il éclata de rire, et, à son habitude, plaisanta.

—Au fond?... diable! la surface, alors, vous semble d'une qualité sensiblement moins élégante?

Elle fit comme si elle n'avait pas entendu.

—Très chic, oui. Le plus simple est donc de vous expliquer toute l'affaire....

Célia se leva à son tour,—d'un bond:

—Mandarine!

—Chut! C'est moi qui parle, pas vous. Peyras! faites-la taire, si vous voulez que je puisse finir.... Voici: vous savez qu'elle était avec Rabœuf, la semaine dernière, votre gosse?... avec Rabœuf le médecin.... Mais vous ne savez peut-être pas que Rabœuf l'avait prise pour six semaines.... Il doit partir pour une campagne quelconque, en mai, Rabœuf.... Non: vous ne savez sûrement pas qu'il avait prise Célia pour ce temps-là ... et qu'il a payé, d'avance, toutes les dettes qu'elle avait ... trois mille francs de dettes ... plus, des notes, des factures, un crédit chez les fournisseurs ... enfin, tout ce qu'on peut payer....

L'aspirant, les sourcils froncés soudain, ne riait plus.

—Ah?—dit-il simplement, quand elle s'arrêta.—En effet: je ne savais pas.... Et merci d'avoir été sûre que je ne savais pas, chère amie....

Il réfléchissait. Mandarine reprit:

—Tout à l'heure, j'étais là-bas, moi ... là-bas, villa Chichourle ... chez eux. Il l'attendait, sans se plaindre. Je suis partie malgré lui: il ne voulait pas que je vienne ici....

—Ah?—dit encore Bertrand Peyras.

Célia rassise, le visage dans ses deux bras croisés, pleurait.

Au mur de porcelaine peinte, l'horloge sonna un coup. Les aiguilles marquaient minuit et demie. Il y avait juste une heure que Mandarine avait franchi le seuil de la Pintade.

Mandarine alors, fit un pas vers la porte:

—Adieu,—répéta-t-elle.—Il est temps, pour le dernier tramway....

Mais Bertrand Peyras, la retint encore par la manche.

—Oh! non!—dit-il, d'une voix qui tremblait un peu ... très peu.—Oh! non! il n'est plus temps: le dernier tramway part en ce moment même.... Mais je vais vous mettre dans un des landaus de la place du Théâtre....

Il regarda Célia pleurant; et Mandarine sentit que lui-même n'était pas très loin des larmes. Il répéta:

—Dans un landau ... avec cette gosse.... Et vous tâcherez de la consoler durant le trajet ... pour qu'elle ne rentre pas là-bas les yeux trop gonflés ... puisqu'il faut, honnêtement, qu'elle y rentre ... et que je m'en aille autre part, moi ... autre part, tout seul ... honnêtement....


CHAPITRE XVIII

CLAIR DE LUNE PHILOSOPHIQUE


—En somme,—dit L'Estissac,—depuis sa fugue d'il y a trois semaines, votre Célia n'a pas cessé d'être sage comme une image.

—Oui,—dit Rabœuf;—et pareille sagesse mérite, incontestablement récompense. C'est à quoi j'ai commencé de songer.

Ils marchaient tous deux seuls dans la rue nocturne, absolument déserte et noire.

Toulon dormait. Les hautes maisons, toutes obscures, laissaient apercevoir, entre leurs toits surplombants, des rectangles de ciel étoilé. Le pavé sec sonnait sous le talon. Et, le long des ruisseaux taris, les rats d'égoût soupaient, paisiblement attablés par petits groupes autour de chaque tas d'ordures.

L'Estissac et Rabœuf s'en revenaient à pied de la villa Chichourle, et regagnaient l'arsenal où l'un et l'autre devaient achever la nuit: le lieutenant de vaisseau était «de ronde»,—son cuirassé en carénage dans l'un des bassins Missiessy;—et le médecin, dont le congé avait expiré la veille, prenait «la garde» à l'ambulance, pour relever avant minuit un camarade complaisant.

Us allaient côte à côte, se taisant par intervalles; car leur intimité déjà vieille les autorisait à ne pas parler quand ils n'avaient rien à se dire. Et quand ils parlaient, c'était en toute sincérité, car ils se connaissaient l'un l'autre exactement.

—C'était gentil, ce soir, chez vous,—reprit le duc;—elle devient bonne maîtresse de maison, votre amie.

—Elle s'y efforce beaucoup,—fit le médecin.—Elle a vite remarqué le prix que nous attachons aux menus détails d'un chez-soi délicat. Et, très réellement, la pauvre gosse se met en quatre pour nous être agréable à tous.

—A tous ... et d'abord à vous.

—Oui, d'abord à moi: car c'est un fait comique, mais incontestable: elle m'a une gratitude tout à fait absurde pour la façon dont je l'ai reçue, le soir de cette fameuse fugue dont vous parliez à l'instant.

—Absurde? pourquoi? Vous avez été bon pour elle, mon vieux.

—Vous l'auriez été comme moi. La belle affaire! Et songez qu'à mon âge le mérite est plus mince qu'il n'eût été au vôtre. J'ai quarante-six ans, L'Estissac. Vous ne voudriez pas qu'à quarante-six ans je puisse en vouloir à une gosse,—par ailleurs exquise, et bonne du cœur à la tête,—de m'avoir préféré deux nuits durant un aspirant plus jeune qu'elle et joli comme un cœur.

—D'autres gens que vous lui en auraient voulu.

—Possible. J'aime mieux être moi que ces autres gens.... Une cigarette? nous aurons juste le temps d'en griller la moitié, avant de frapper à la grande porte....

—Volontiers....

Ils s'arrêtèrent pour frotter les tisons. Ils arrivaient au carrefour de la rue des Marchands et du cours La Fayette. Au-dessus de leurs têtes, une risée secoua les feuilles des platanes déjà verdoyants.

—Il fait bon marcher dans cette nuit-ci,—fit L'Estissac;—la terre printannière embaume comme une fille parfumée.

—Oui,—dit l'autre.

Ils repartirent. Cent pas plus loin, Rabœuf, pensif, murmura:

—Ces semaines que nous vivons à présent seront bien un des moins mauvais souvenirs de ma vie.

—De ma vie aussi,—fit le duc en écho.

Ils traversaient la vieille place du quartier des pêcheurs, dont l'ancien nom de Saint-Pierre a fait place au nom plus pittoresque de Gambetta. Au bout d'une rue étroite et courte, une porte énorme coupait un gigantesque mur,—le mur et la porte de l'Arsenal Maritime.

L'Estissac, devançant son compagnon, souleva le heurtoir qui retomba avec un bruit d'arme à feu.

—L'antique et solennelle—non: quotidienne—cérémonie,—dit Rabœuf.

Ils attendirent patiemment. De l'autre côté de la porte, des pas s'approchaient avec lenteur. Un guichet grillé finit par s'ouvrir, sans hâte. Une tête d'indigène parut.—Les garde-consignes, Provençaux ou Corses pour la plupart, poussent loin l'indolence du crû.

Et le dialogue rituel s'engagea:

—Qui vive?

—Officiers.

—De quel bord?

---Eckmühl.

Des gonds rouilles grincèrent. Une petite porte, ménagée dans un vantail de la grande, s'entrebâilla.

Derrière, c'était, sous le fronton monumental une sorte de hall très vaste, séparant deux corps de garde, et large ouvert sur un espace immense, où l'on apercevait vaguement, parmi des quinconces de hauts platanes, toute une géométrie confuse d'interminables bâtiments alignés le long de grandes voies pavées et ferrées, lesquelles s'enfonçaient dans la nuit, et se perdaient au loin, on ne savait où. Tout cet espace,—l'Arsenal de Toulon, qui couvre trois lieues carrées de terre et de mer,—était obscur et désert, beaucoup plus désert et beaucoup plus obscur que les rues toulonnaises d'où Rabœuf et L'Estissac sortaient. Si bien que, tout d'abord, marchant derechef l'un près de l'autre et enveloppés dans cette obscurité et dans cette solitude, ils ne soufflèrent plus mot, jusqu'au bout du premier kilomètre.

Alors, comme ils arrivaient sur le quai d'une darse où plusieurs navires désarmés gisaient, lugubres comme des épaves, une sentinelle, invisible dans sa guérite masquée, les arrêta. Et il fallut échanger les paroles réglementaires:

—Halte-là! Qui vive?

—Officiers.

—Avance au ralliement!

Ils avancèrent l'un après l'autre. Le soldat, baïonnette croisée, les attendait. L'Estissac, du mot de ralliement qu'il prononça à voix basse, fit relever la lame bleue braquée vers sa poitrine:

—«Fontenoy!»

L'homme remit l'arme sur l'épaule et les deux officiers passèrent outre. Un mince croissant de lune luisait dans le ciel où se profilait, aérienne et noire, la silhouette d'une grue à mâter.

L'Estissac se reprit à songer tout haut:

—Cela transforme étrangement la vie, une présence de femme dans une maison....

—Parbleu!—fit Rabœuf, avec une sorte d'amertume.

Le duc tourna les yeux vers lui:

—A quoi pensez-vous donc, mon vieux?

—A moi,—dit le médecin.—Ce n'est pas plus intéressant qu'il ne faut.

L'Estissac continuait de le regarder:

—Elle vous plaît pourtant, la petite Célia?

—Oui. Mais c'est moi qui ne lui plaît pas.

Le duc, lentement, haussa les épaules:

—Vous en demandez beaucoup, mon vieux! L'amour alors? et l'amour partagé? Il vous faudrait ça...? Ah! médecin! ne cherchons pas la pierre philosophale!... Vous le disiez tout à l'heure, je suis plus jeune que vous; j'ai déjà renoncé tout de même à fabriquer de l'or. Pourtant, j'ai pleuré plus souvent qu'à mon tour au deuxième acte de Tristan.... Mais la vie quotidienne comporte peu de duos, même wagnériens.... Non! je n'attends plus Ysolde. Je ne m'accorde même plus d'aller rêver sous les chênes moussus de la forêt poétique. La prose me suffit. Je m'y suis résigné. Et plût à Dieu qu'il me fût permis, comme à vous, de m'asseoir sans arrière-pensée dans le fauteuil seigneurial de la villa Chichourle, et de m'y reposer longtemps ... tant qu'il me plairait ... jusqu'à la fin....

Rabœuf leva les sourcils:

—Qui vous empêche?

—Qui? tout le monde et moi-même. Suis-je libre? Est-il à moi, le nom que je porte? le nom, le titre, la fortune et le reste, tout ce que m'ont légué mon père, mon grand-père, mon bisaïeul et les autres? Est-ce pour faire joujou qu'on m'a prêté l'héritage, en attendant que je le repasse à mon premier-né? Pas plus qu'on ne me prête pour faire joujou l'Eckmühl, de quatre heures à huit heures, en attendant de le repasser à l'officier du quart suivant!... Il y a la route à suivre, la vitesse à garder, le cahier de service à consulter.... Il y a la consigne! Pour le duc de La Masque et L'Estissac, la consigne est de se marier sans mésalliance, et de transmettre aux descendants, intacte et accrue, toute la puissance constituée par les deux duchés.—Pourquoi faire, cette puissance, en fin de compte? Je n'en sais rien. Qu'importe? C'est une force que je dois conserver, un poids qui pèse dans je ne sais quel plateau de la grande balance universelle.—Si, par ma faute, l'équilibre, un beau jour, allait se rompre, hein, mon vieux? qu'est-ce que le Grand Balancier lui dirait, au duc Hugues, cinquième du nom, votre serviteur et copain? Mieux vaut n'y pas penser. Mieux vaut, comme disent nos amis, les hommes d'Asie, ne pas lancer de Karma par le monde. La pierre une fois dans la mare, qui sait où iront les rides concentriques? Vous, Rabœuf, votre pierre est moins lourde, vous pouvez la jeter où il vous plaît. Ma pierre, à moi, est un pavé. Et c'est à mon cou que je la sens pendue.

Ils foulaient maintenant l'herbe rase d'une sorte de place où gisaient éparses des ferrailles bizarres. Au passage, L'Estissac, du bout de sa canne, frappa une chaudière rouillée qui rendit un son triste.

—Ma pierre, à moi,—dit Rabœuf,—est trop légère. Une éponge! je ne la sens pas. C'est pis que d'en être fatigué. Vous, mon vieux, vous vous plaignez de n'être pas libre? Je me plains, moi, d'être hors la loi. Votre consigne? je voudrais qu'on me l'eût imposée! C'est vers le bonheur qu'elle vous guide. Vous marier,—vous marier sans mésalliance, c'est-à-dire épouser une femme de votre rang, de votre esprit, de votre culture, avec qui l'entente sera prompte et douce, même hors de l'amour,—et faire à cette femme des enfants? quoi de mieux au monde? quelle vie plus logique? et quelle immortalité plus réelle, que de léguer son âme aux êtres nés de soi? Comparez ce sort-là, réglé, discipliné, harmonieux, au sort qui m'est fait: Moi, paysan, fils de paysan, le hasard m'a poussé hors du sillon natal. J'ai cessé de tenir au lieu d'où je venais, et je n'ai pas trouvé un autre lieu pour m'accrocher. En sorte que me voilà condamné à l'exil perpétuel et au perpétuel voyage, comme l'unique aïeul que je me reconnaisse, Ashavérus! Je ne me marierai pas, ni raisonnablement comme vous ferez, vous, ni d'aucune autre manière: les femmes dont je voudrais ne voudraient pas de moi, et celles qui m'accepteraient, c'est moi qui ne me contenterais pas d'elles. La faute en est à vous, L'Estissac, à vous et aux camarades de votre caste: vous m'avez fait trop large place à côté de vous. A force de vous regarder vivre, j'ai fini par vivre comme vous, d'une vie pareille. L'homme que je suis ne diffère plus beaucoup de l'homme que vous êtes. Alors? quelle solution? Une paysanne—la paysanne que m'eût choisie ma mère—n'est plus mon fait, n'est-ce pas? Une bourgeoise—de la petite bourgeoisie à laquelle mes galons pourraient prétendre—ne l'est pas davantage: me voyez-vous mari d'une honnête provinciale qui communie tous les dimanches et prend un bain de propreté tous les samedis? Vous le sentez bien que c'est impossible,—que tout est impossible. A moi Rabœuf, humble morticole, presque vieux, presque laid, presque pauvre, il faudrait une femme presque sœur de la femme que vous aurez, vous, Hugues de Guibre, quinze fois millionnaire et deux fois duc!—Non, mon vieux, il n'y a pas de solution. Il n'y a pas de mariage pour moi. Il y a les départs, les campagnes lointaines, les croiseurs errant de Sainte-Hélène à l'île de Pâques, et, dans l'intervalle du congé obligatoire, l'illusion d'une villa Chichourle et l'illusion d'une Célia. L'Estissac, mon cher vieux! ne m'enviez pas ces illusions-là!...

Ils marchaient toujours, mais d'un pas ralenti. Maintenant ils traversaient une manière de carrefour, très vaste, où convergeait, dans le plus étrange désordre, un véritable faisceau de voies ferrées, dont les rails, luisants sous la lune, rayonnaient dans toutes les directions. Et de longues rames de wagons gisaient inertes sur ces rails. Le caillou du ballast s'éboulait parfois sous les pieds.

Tout d'un coup, au bout de ce carrefour, une silhouette énorme émergea de la nuit,—la silhouette de l'Eckmühl échoué dans son bassin de radoub.—Le cuirassé, peint en gris azuré, se dessinait couleur de brume sur la brume bleuâtre de l'horizon. Et le prodigieux échafaudage de sa coque et de ses superstructeurs, de ses spardecks et de ses passerelles, de ses tourelles et de ses canons, de ses bossoirs, de ses manches à air, de ses cheminées, de ses hunes, de ses mâts, de son gréement, se mêlait à l'échafaudage moins fantastique des nuages du ciel que la brise nocturne effilochait alentour. C'était comme un palais magique, comme un burg de fées dont les donjons et dont les flèches semblaient crever le firmament et, de leurs pointes aiguës, déchirer l'étoffe pluvieuse derrière laquelle se cachent les étoiles.—Rabœuf et L'Estissac, ensemble, firent halte, et regardèrent, muets.

Puis Rabœuf tendit la main vers l'extraordinaire architecture, et murmura, si bas que L'Estissac entendit à peine:

—Bah! vivre là-dedans, même seul, même éternellement seul, c'est déjà quelque chose! Ne geignons pas!...

Et doucement, L'Estissac prit dans sa large main l'épaule de son compagnon.

—Mon vieux! voilà la parole sage!—Se marier? à quoi bon? Le bonheur est-il là? vivre à deux quand on ne s'aime pas?... ou quand on ne s'aime plus?... Car nous sommes de pauvres gens, et le feu le plus clair ne brûle pas longtemps dans un cœur d'homme ou de femme.... Le dieu Eros fut miséricordieux, quand il coucha, tout de suite, sous la même pierre, Juliette et Roméo, dès leur premier baiser!... Vivre à deux, quand on ne s'aime pas, vivre toute sa vie? Mieux vaut vivre seul, éternellement seul,—même ailleurs que là-dedans!...

Rabœuf, pensif, avança d'un pied:

—Peut-être!—dit-il d'un ton las.—Peut-être! Et pourtant, je m'assieds chaque soir, comme vous dites, dans le fauteuil seigneurial de la villa Chichourle, et je m'y repose longtemps ... moins longtemps que je ne voudrais....

—Moins longtemps? pourquoi?

—Parce que le jour viendra, pour cette petite fille qui ne m'aime pas, qui ne peut pas m'aimer, d'oublier la reconnaissance qu'elle se figure me devoir.... Et ce jour-là....

L'Estissac secouait vivement la tête de droite à gauche:

—Non, mon vieux! Meilleur que vous ne pensez, le cœur de cette petite!... Elle se souviendra!...

Rabœuf regardait vers la terre:

—Elle se souviendra ... je veux bien.... N'empêche que, sur sa route, un Peyras repassera tôt ou tard.... Et pour qu'elle résiste alors à l'envie de le suivre une fois de plus....

Il se tut. Immobile, et les yeux toujours baissés, il continuait de regarder vers la terre. L'Estissac, muet aussi, regardait pareillement.

—Adieu!—dit Rabœuf tout à coup.

Il avait saisi la main de l'Estissac et la pressait:

—Adieu, bonsoir! Vous voici chez vous et je n'ai que le temps, moi, de marcher vite, si je veux arriver à l'ambulance avant minuit.... Bonne ronde, mon vieux, et puis, dormez et ne rêvez pas!...

Sans répondre, le duc rendit la poignée de main, affectueuse et longue. Et il écouta s'éloigner dans la nuit le pas pesant du médecin;—il écouta longtemps, jusqu'à ce que le silence eût recommencé de régner, absolu et quasi surnaturel, dans tout l'arsenal endormi, autour du cuirassé dont la silhouette brumeuse se mêlait toujours aux nuages effilochés par la brise nocturne....


CHAPITRE XIX

QUI FINIT PAR OÙ D'AUTRES COMMENCÈRENT


Encore humide du tub de minuit, et frissonnante, Célia, le peignoir serré autour du corps, se hâta d'achever sa toilette de lit: cheveux défaits et rattachés lâches, crayon aux sourcils, raisin aux lèvres, poudre aux épaules, nuage de parfum. Après quoi, le peignoir rejeté, la chemise passée, elle bondit comme une chèvre du cabinet dans la chambre, et se coula dans les draps ouverts, si vite qu'elle y fut avant que la porte, tirée derrière elle, eût claqué. Alors seulement, couchée, elle s'aperçut que Rabœuf, dérogeant à tous les us conjugaux, n'avait point attendu dans le fauteuil rituel le bon plaisir de sa maîtresse: la chambre était vide et l'amant sorti.

Le cas était unique. D'étonnement, Célia faillit se relever. Les coudes en arrière et le buste hors du lit, elle appela, criant:

—Où êtes-vous donc?

La réponse vint de la terrasse:

—Ici, dehors. Je prends l'air.

Célia, écoutant, perçut le bruit des pas sur le carrelage de briques. Rabœuf marchait de long en large, peut-être un peu nerveusement.

—Mais vous allez attraper froid!

—Non. J'achève ma cigarrette et je reviens dans l'instant. La fumée vous empesterait, ma chère. Excusez-moi, je suis à vous....


Ce n'était pas un jeudi: les deux amants avaient passé toute leur soirée tête à tête. Ils n'étaient pas sortis, même pour dîner: Rabœuf, quinze jours plus tôt, avait insisté pour qu'on prît une cuisinière à demeure; et l'on faisait maintenant maison tout à fait bourgeoise, sans plus jamais courir les cabarets; ce dont Célia s'accommodait le mieux du monde. On poussait même les choses si loin qu'on avait négligé trois semaines de suite d'aller aux vendredis du Casino.—Et c'était la jeune Favouille, femme de chambre de plus en plus raffinée, qui avait obtenu d'y aller ces trois fois-là, à la place de «madame»....


—Me voici,—fit Rabœuf, rentrant.

Il jeta son chapeau sur le fauteuil, et, approchant une chaise, vint s'asseoir au chevet du lit.

—Avez-vous sommeil, chérie?

—Un peu, oui....

—Rien qu'un peu?... Alors, dites? ça vous ennuierait-il beaucoup qu'avant de faire dodo, nous deux, on commence par causer dix petites minutes?... par causer, comme nous voilà, en gens sérieux, de choses sérieuses?...

Elle ouvrit larges ses yeux noirs:

—De choses sérieuses?

—Oui....

Il était tout près d'elle. Un bras nu de Célia s'allongeait hors des draps, à découvert. L'amant prit ce bras, en caressa la peau souple, et en baisa lentement le poignet veiné.

—Eh bien, qu'en pensez-vous? On cause?

—Mais certainement!...

Curieuse et très réveillée maintenant, elle nicha confortablement sa nuque au creux de l'oreiller, et, s'emparant à son tour de la main qui l'avait caressée, elle ne la lâcha pas, la serrant fort, d'une bonne étreinte amicale.

Et Rabœuf commença, sans plus de préambule:

—Petite amie, vous n'avez sûrement pas lu les journaux de ce soir?... Non.... Tant mieux: parce que je préfère vous dire moi-même, et comme ceci ... en vous embrassant ... la mauvaise nouvelle.... Il y a, dans les journaux de ce soir, ma désignation,—ma désignation que j'attendais, vous le savez, à peu près pour cette semaine:—Rabœuf, médecin de première classe: flottille de la baie d'Halong;—ralliera le Tonkinpar paquebot;—départ de Marseille le 23 mai.—Le 23 mai ... dans trente-deux jours....

Autour de ses doigts prisonniers, Rabœuf sentit les doigts de sa maîtresse crispés tout d'un coup,—le temps d'un clin d'œil: l'étreinte, l'instant d'après, se relâcha. Et Rabœuf, abaissant son regard, vit le bras nu qui de nouveau gisait, inerte et comme pensif. Il était très beau, ce bras nu,—d'un noble dessin, robuste et net;—et la main n'était pas laide non plus, un peu grande, un peu forte; mais si délicatement soignée, polie, adoucie, et devenue si blanche et si douce, qu'elle en paraissait petite et fine, et faite uniquement pour être baisée.

—Oui,—redit Rabœuf.—Dans trente-deux jours, la liberté pour vous, petite amie....

Au creux de l'oreiller, la nuque encadrée de cheveux bruns tressaillit, et, sur les yeux noirs, les paupières battirent avec vivacité, comme pour un reproche. Mais Célia ne parla point.


Rabœuf, maintenant, exposait la situation:

—Moi, c'est très simple, et d'ailleurs sans nulle importance. Dans trente-deux jours, je vous dirai adieu, comme Riveral fit, il y a six mois.... Et mon paquebot, celui de Riveral, peut-être, m'emportera vers le pays où Riveral rêve sans doute à vous, et où j'y rêverai avec lui.... Vous, c'est plus intéressant. Vous resterez à Toulon, n'est-ce pas? Je crois que Toulon est encore la seule ville où vous puissiez vivre, sinon heureuse, du moins contente.... Vous resterez donc à Toulon ... ici, j'imagine?... villa Chichourle?... j'aimerais, quand je serai loin, vous savoir dans cette maison où vous m'avez permis d'habiter avec vous.... Cela m'aiderait à vous mieux revoir dans mes songeries ... dans mes songeries de vieil homme errant, infiniment reconnaissant à la gracieuse fillette que vous êtes, qui aura daigné, dix longues semaines, prêter au susdit vieil homme votre jeunesse, votre beauté, votre bonne grâce, et le sourire de cette bouche, et la douceur de ces yeux, et même, parfois, le frisson, peut-être sincère, de tout ce corps que j'aime....

Il s'était interrompu. Elle vit qu'il tremblait un peu. Et, à son tour, elle sentit une émotion brusque la prendre à la gorge. C'était comme deux pouces lentement enfoncés dans la chair de son cou, au-dessous du larynx. Elle dut faire un effort pour tousser. Et, ensuite, sa voix fut rauqe:

—Vous êtes gentil,—dit-elle simplement;—très gentil....

Puis, après un silence, elle questionna, avec un intérêt qui n'était pas de politesse:

—Cette baie d'Halong où vous allez ... comment est-ce?

Il expliqua:

—C'est très loin ... au plus profond du golfe du Tonkin ... lequel golfe est tout au bout de l'Indo-Chine....

—Ça, je sais....

Il posa un coude sur le lit, et son menton sur son poing:

—C'est juste!... vous êtes savante....

Elle essaya de rire:

—Ne vous moquez pas de moi!...

Mais il était sérieux:

—Je ne me moque pas. Vous êtes savante, non seulement pour une femme de votre milieu, mais pour une femme de n'importe quel milieu.... Oui: à vivre près de vous, on apprend des choses. J'en ai appris, moi, tout vieux que je suis. Et l'homme qui aurait la chance de vous avoir pour camarade moins ... moins temporaire ... pour ... pour compagne ... trouverait en vous une utile, une précieuse petite alliée....

Elle rougit, confuse, avec une joie singulière au fond d'elle. Ce compliment-là lui avait été doux.

Elle interrompit pourtant:

—Vous disiez que la baie d'Halong?...

Il inclina la tête:

—C'est plutôt un archipel qu'une baie.... Figurez-vous deux ou trois milliers d'îlots, tous petits, abrupts, très hauts et très noirs ... et, entre ces îlots, une mer plate et glauque, une mer immobile et morte.... La grande terre est invisible derrière l'archipel. On y arrive après d'extravagants zigzags, après une navigation tâtonnante, où l'on croit jouer à cache-cache plutôt que faire route vers un but choisi.... Et alors, on découvre un village annamite, cent ou deux cents masures, avec, rangées le long d'une plage, dix ou quinze maisonnettes d'Européens. J'habiterai l'une de ces maisonnettes. Et j'y vivrai deux ans, à peu près seul, sans autres compagnons que les rares officiers de la flottille, lesquels pourront n'être pas de mes amis, et sans autres distractions que celle, unique, de me promener dans le pays, médiocre d'ailleurs, et d'y chasser, si par extraordinaire le cœur m'en dit....

Il regardait toujours la main blanche, aux ongles scintillants, abandonnée sur la courte-pointe. Il acheva:

—Vous le voyez, le temps ni le loisir ne me manqueront, pour me souvenir de Célia, et la regretter....

La main blanche se souleva de la courte-pointe, hésita un moment, puis retomba. Et Célia murmura, avec une émotion qui, vraiment, n'avait pas l'air feinte:

—Vous serez triste là-bas....

—Peuh! autant que partout ailleurs; pas davantage.

Il répéta:

—Autant que partout ailleurs ... sauf ici, petite fille!...

Elle sourit, touchée encore. Et elle tourna un peu la tête pour lui faire bien face. Puis, de nouveau, elle dit:

—Vous êtes gentil!...

Et il répliqua:

—Non. Je ne suis pas gentil. Je dis la vérité, voilà tout....

Il reprit, après avoir songé:

—Donc?... Vous resterez ici, villa Chichourle?... Oh! vous êtes bien entendu tout à fait libre.... Et vos projets ne me regardent en rien.... Mais, si je suis indiscret, c'est seulement pour tâcher de vous être, tant bien que mal, utile.... Avant de partir, je voudrais organiser à peu près votre vie ... et vous laisser à l'abri, pour quelque temps, des petits ennuis, des petits soucis, des petites nécessités odieuses.... Je voudrais que notre vieil ami Céladon ne risquât plus de remettre ses pieds toujours boueux dans ce logis propret, dont j'emporte, grâce à vous, un si bon, si bon souvenir....

Sur les yeux noirs, les paupières violettes battirent encore très vivement. Et la voix de Célia redevint rauque, comme si les deux pouces invisibles avaient de nouveau pressé sa gorge:

—Oh! mon ami!... Vous avez déjà tant fait pour moi ... tellement trop!...

Elle avait rejeté ses deux coudes en arrière, et se redressait. Il ouvrait la bouche pour répondre, elle l'arrêta vivement:

—Non! écoutez-moi ... Je ne vous ai jamais dit ma pensée ... parce que c'était inutile ... parce que je me figurais que vous la deviniez ... et aussi parce que je n'osais pas.... Mais, ce soir, vous me dites, vous, des paroles si bonnes!... D'abord, je ne vous ai jamais demandé pardon, mon ami ... oui, pardon!... pour l'affaire de ... de ce petit.... Je vous en prie! laissez-moi finir maintenant ... ou je ne saurai plus ... et il faut que vous sachiez:—Si je suis partie ce soir-là, c'est que j'étais un peu folle ... j'avais eu tant de chagrin, quand lui, autrefois, était parti!... et je n'ai pas songé du tout que vous, vous auriez du chagrin aussi, à cause de mon départ.... Alors, n'est-ce pas? vous comprenez? je n'a jamais voulu vous faire de la peine!... Et quand j'ai su que vous étiez malheureux, je suis revenue. Maintenant, il y a encore ceci, qu'il faut que vous sachiez: que je vous ai toujours aimé de tout mon cœur! que je vous aime très, très, très affectueusement ... comme je n'ai jamais aimé personne!... personne: ni mes parents, ni aucun ami, ni aucune amie!... Voilà! Et c'est pourquoi je vous demande sérieusement de ne pas faire pour moi de nouvelles choses ... de ne pas me donner d'argent, ni de bijoux, ni rien ... de ne pas m'ouvrir de crédit, de ne pas payer la villa d'avance.... Voyez-vous, ce n'est pas pour gagner rien de tout cela que je suis restée avec vous ... et que j'y resterais encore, tant que vous auriez envie de Célia ... non! c'est parce que je vous aimais, c'est parce que je vous aime, comme je viens de vous dire, de tout mon cœur! Et si vous me faisiez maintenant de beaux cadeaux ... maintenant qu'en somme, et grâce à vous, je n'ai plus besoin de rien, d'ici à plusieurs mois ... eh bien, j'aurais honte, et j'aurais mal!...

Elle se tut et respira fort, comme si le souffle avait manqué à ses poumons. Lui, très pâle tout d'un coup, s'était levé. Et de sa main gauche, il soutenait sa nuque, comme s'il eût été pris d'un vertige soudain.

—Célia!—dit-il d'une voix très sourde.—Célia!...

Le souffle lui manquait aussi. Il parla néanmoins, et elle eut la sensation singulière d'entendre des mots qui ne sortaient pas d'une gorge, ni d'une poitrine, mais d'un cœur,—tellement les sons étaient profonds et haletants:

—Célia ... est-ce vrai!... bien vrai?... que vous resteriez avec moi davantage?... longtemps?... tant que je voudrais?... Est-ce vrai, bien vrai que ... que vous m'aimez?...

Elle ne répondit pas des lèvres. Mais sa tête et ses yeux, lentement, gravement, énergiquement, affirmèrent le «oui» qu'il implorait.

Il insista pourtant, plus calme cette fois:

—Ma petite fille!... c'est une question sérieuse que je vous pose là.... Et j'ai besoin que vous me répondiez sans mensonge.... Je ne veux pas que vous ayez pitié de votre vieil amoureux.... Je veux que vous lui disiez la vérité, la vraie vérité.... M'aimez-vous?... pas d'amour, bien entendu!... mais d'amitié?... Et,—songez-y bien! réfléchissez! tâtez-vous le cœur!—accepteriez-vous de continuer notre vie commune? de la continuer plusieurs mois? plusieurs années peut-être?... Doucement! doucement!... Ne vous trompez pas!...

Elle avait déjà répété le signe affirmatif, de toute sa tête franchement inclinée.

—Célia!... Célia!... Je vous en supplie!... n'allez pas trop vite!... Fermez les yeux!... pensez à tout cela, sans hâte! Et écoutez, écoutez encore: là-bas, où je vais, sur cette plage de la baie d'Halong, dans cette maisonnette que j'habiterai, la place ne manquerait pas pour une petite fée bienfaisante. Et si j'étais sûr que la petite fée n'eût pas trop tôt fait de regretter la France, de regretter Toulon, de regretter tout ce qu'on laisse à Toulon, amis et amies, plaisirs, fête, casinos, villa Chichourle, et, par-dessus tout, la liberté ... oui, Célia chérie, si je savais cela, si j'en étais sûr....

Elle se redressait davantage sur les reins et sur les coudes, comme pour aller au-devant des mots qu'elle guettait.

Et, impatiente, anxieuse, elle coupa la phrase:

—Vous m'emmèneriez? Vrai?...

A son tour, il inclina la tête. Puis, reculant d'un pas comme pour éviter la tentation des belles lèvres fardées qui s'offraient à lui, joyeuses et complaisantes:

—Oui,—dit-il,—je vous emmènerais. Mais je viens de vous expliquer: il faudrait que je sois sûr ... tout à fait sûr ... de....

Elle coupa la phrase encore, impétueusement:

—Oh! oui! oui! oui! emmenez-moi!... J'en ai tant envie, si vous saviez!... et depuis si longtemps!... tant envie de partir, de changer, de ne plus recommencer toujours les mêmes choses, les mêmes sales choses!... de ne plus courir après les amants!... de ne plus revoir la vieille Elvire, la mère Agassen, Céladon, les autres!... de ne plus me cogner le cœur aux gens qui m'ont fait pleurer!... et de vivre un peu tranquille, et d'oublier, et de me reposer!... n'importe où ... où vous voudrez, où vous m'emmènerez....

Il recula encore:

—Célia!... pas trop vite ... réfléchissez encore ... là-bas, où je vous emmènerai, j'y serai, moi! et c'est avec moi qu'il faudra vous reposer ... vous reposer longtemps!... Comptez, Célia! Cela dure deux ans, une campagne lointaine ... deux ans,—vingt-quatre mois,—cent quatre semaines!... Croyez-vous que vous pourrez? croyez-vous que vous n'en aurez pas, très vite, par-dessus la tête?... Croyez-vous que....

Mais elle cria:

—Non! non!

Elle était à demi levée, les draps rejetés, une épaule nue, un sein hors de la chemise. Elle ne s'en apercevait pas. Elle agitait une main ardente:

—Non! jamais! n'ayez pas peur! Oh! je sais pourquoi vous avez peur: c'est à cause de l'affaire ... de l'affaire du petit. Mais je vous ai expliqué! Et comprenez, comprenez donc! si je me suis sauvée ce soir-là, c'est parce que j'ai cru qu'il m'aimait, lui, Peyras ... qu'il m'aimait comme je l'aimais.... Voilà pourquoi je suis devenue folle.... Le bonheur, le grand bonheur! j'ai cru qu'il était là, dans mes mains!... le grand bonheur, celui que j'avais rêvé depuis toujours, celui dont l'espoir me faisait sangloter, quand j'étais jeune fille, chaque fois que j'écoutais les pas de mon fiancé, dans le grand parc, parmi les feuilles mortes.... J'ai écouté encore, j'ai cru entendre.... Ho! non! ce n'est pas vrai! ne faites pas attention!... Tout ça ne veut rien dire, rien.... Mais je vois que vous comprenez.... A présent, c'est fini. J'ai compris, moi aussi. J'ai compris qu'il n'existe pas, le grand bonheur. Et je suis contente de trouver l'autre, le bonheur possible, le bonheur qui existe, le bonheur que vous m'avez donné ici, vous, mon ami, mon ami que j'aime de tout mon cœur!... Oui, j'en suis contente. Et n'ayez pas peur que je regrette.... Je ne regretterai pas, je ne regretterai rien,—jamais!—Ce n'est pas deux ans que je voudrais vivre dans votre maison: c'est dix ans, c'est quinze ans, c'est autant d'années que vous me permettriez ... parce que je vous connais maintenant, et je sais combien elle est douce la vie que vous voulez me faire! N'ayez pas peur!... Emmenez-moi!...

Il avait croisé ses bras sur sa poitrine. Et le sang ne revenait pas à ses joues toujours pâles.

—Célia!—dit-il, si bas que, cette fois, elle entendit à peine:—Célia, réellement? vous le voudriez, vivre dans ma maison ... dix ans? quinze ans? plus?...

Elle cria:

—Oui!

Et, alors, sa voix, à lui, résonna tout à coup très nette et très calme, précise, froide, résolue:

—Célia, alors, il y a un moyen très simple.... Célia, voulez-vous me faire l'honneur de devenir ma femme?

Elle était presque hors du lit, et demi-nue. Elle retomba d'un seul coup, comme frappée par une balle, et, d'un geste d'agonisante, ramena sur sa poitrine le drap, comme pour se cacher et s'ensevelir. Ses lèvres serrées ne s'ouvraient pas. Ses yeux démesurément ouverts, tournoyaient lentement dans leurs orbites immobiles.

Il ne bougea pas, et répéta, exactement de la même voix:

—Voulez-vous me faire l'honneur de m'accepter pour mari?

Il la regardait de toute la force aiguë de ses petits yeux gris, qui ne clignaient pas. Une minute tout entière, elle subit le regard de ces yeux-là, sans s'y dérober. Puis elle ferma ses yeux à elle, et, secouant, la tête à trois reprises, elle fit «non» courageusement.

Mais les petits yeux gris, maintenant, voyaient clairs. Un quart d'heure plus tôt, Rabœuf, persuadé qu'on ne l'aimait pas, qu'on ne l'aimait d'aucune manière, se fut tout de suite courbé sous le refus. Maintenant, il savait; il ne doutait plus, il était fort. Il marcha vers le lit. Il prit à deux mains la tête enfoncée dans, l'oreiller, il sentit sous ses doigts les tempes chaudes qui battaient une fièvre violente. Et très, très tendrement, il interrogea; si tendrement qu'on n'eut point l'énergie de ne pas lui répondre.

—Petite Célia, pourquoi ne voulez-vous pas? pourquoi? Tout à l'heure, vous m'avez affirmé que la vie à nous deux ne vous effrayait pas ... que vous n'en aviez ni dégoût, ni horreur.... La vie à nous deux pourtant, cela ressemble au mariage.... Eh bien, pourquoi le mariage, maintenant, vous effraie-t-il?... Dites?... C'est un dégoût?... non ... une horreur?... non plus ... alors quoi? un scrupule?... ah!...

Entre ses paumes attentives, il avait deviné le tressaillement des joues qui brûlaient.

—Un scrupule!... Oui, je m'en doutais.... O cher, cher, cher petit cœur honnête!... C'est vous, vous, qui vous faites un scrupule de m'épouser, moi! Vous avez vingt-quatre ans; quand vous passez dans la rue, les hommes se retournent; vous jouez au piano du Beethoven et du Bach; et vous savez ce qu'est la baie d'Halong.... Et c'est moi, le vieux paysan mal dégrossi, moi le morticole à matelots, sans avenir et sans fortune, c'est moi, qui, vous épousant, ferait le mauvais marché! Chérie, pensez une minute à cela, une seule minute ... et puis éclatez de rire! Ma jolie fiancée, je vous promets de n'être pas un tyran; je vous promets de ne jamais user des droits odieux et imbéciles que la loi prétend donner aux maris sur les femmes; je vous promets de respecter absolument, et jusqu'au dernier jour, votre indépendance, votre dignité, votre fantaisie. Ce n'est pas pour vous lier que je vous demande de me tendre la main: c'est pour que vous ayez une autre main, plus robuste, où appuyer la vôtre; c'est pour que les mauvaises gens, dont il ne manque pas, et qui molestent si volontiers une Célia sans défense, saluent désormais une Célia que je défendrai.... Mais point d'autre raison, mademoiselle! point d'arrière-pensée, point de calcul machiavélique dans cette caboche qui vous aime, et qui saura faire en sorte que jamais vous n'ayez à souffrir de cet amour. Non! et c'est à mon tour de vous le dire: n'ayez pas peur! Ne regardez pas dans l'avenir avec des yeux inquiets! Ne tâtez pas votre cœur, et ne tremblez pas, parce qu'il bat fort! Je sais qu'à vingt-quatre ans les plus sages petites filles ne peuvent pas loyalement jurer qu'elles seront sages toute leur vie. Mais vous savez pareillement que le plus solide des vieux messieurs ne peut pas s'engager non plus à n'attraper jamais la typhoïde.... Et on n'est pas plus responsable de cela que de ceci.... Nous n'échangerons donc pas de serments inutiles.... Et il n'y aura rien de changé dans nos conventions actuelles ... et rien non plus de changé dans cette vie qui vous plaît, sauf qu'elle comportera légalement un peu plus de sécurité pour vous, ma compagne légale....

Elle avait rouvert les yeux; et Rabœuf apercevait deux grosses larmes pures, suspendues à la frange des cils. Entre les mains qui la tenaient toujours, la tête prisonnière ne remuait pas, n'osant plus résister, ne voulant pas céder encore....

Et Rabœuf, alors, sourit, non sans quelque mélancolie:

—Ma compagne légale, oui.... Et ce n'est certes pas un titre qui ait de quoi vous éblouir beaucoup!... Mon nom que je vous offre? Mince cadeau! Croyez-vous que beaucoup de jeunes filles daigneraient l'accepter? Tenez! l'autre semaine, j'en causais avec L'Estissac; et toute son amitié pour moi ne l'aveuglait pas au point de me trouver mariable. Un gars de mon espèce, de mon âge et de ma tournure? il faut être indulgent autant que vous pour ne pas lui rire au nez!...

Le sourire peu à peu se changeait en une moue de tristesse.

—Petite Célia, petite Célia!... Savez-vous au juste ce que nous sommes, vous et moi? Deux parias! La vie sociale, impitoyable, nous a l'un et l'autre rejetés hors de toutes ses castes. J'ignore d'où vous venez; mais, princesse ou bergère autrefois, vous n'êtes aujourd'hui plus rien, de par les préjugés tout puissants: car une courtisane, même bonne, belle, honnête et noble comme vous, cela ne compte pas, cela n'existe pas, sauf pour les rares, rares cervelles égarées dans le milliard de brutes qui peuple la terre.—Et voilà pour vous. Voici maintenant pour moi: une mauvaise fée que j'eus sans doute pour marraine, m'a donné sournoisement tous les goûts, toutes les aspirations, toutes les délicatesses que ses sœurs bienfaisantes ont coutume de donner aux seuls fils de rois. Or, je suis un fort pauvre bougre, de quelque côté qu'on veuille bien me considérer. Le monde s'est en conséquence accommodé de moi très mal,—aussi mal que je me suis accommodé de lui! Je n'ai trouvé grâce, tout comme vous-même, qu'auprès des rares, rares cervelles dont je vous parlais tantôt. Et je suis paria, comme vous êtes paria. Donnons-nous la main, petite amie!...

Il s'était penché, et, sur le front moite, il appuyait un grand baiser tendre. A la fin, se relevant:

—Il se fait tard,—dit-il.—Et je veux que vous vous reposiez.... Demain nous recauserons de tout cela.... En attendant, bonsoir, petite fiancée mignonne!... Et faites vite dodo.... Au fait, vous voilà bien bouleversée.... Voyons, franchement: préférez-vous que je dorme cette nuit sur le divan du salon, ou cela vous est-il vraiment égal de me faire une place dans votre grand lit?...


CHAPITRE XX

IMMORALITÉ


La rue toulonnaise était tout obscure et déserte. Aux tas d'ordures des deux ruisseaux, les chats et les rats soupaient par petites tables fraternelles.

Dans le silence léthargique qui pesait sur la ville, un pas résonna, lointain. Au bout de la rue, une silhouette brune émergea de l'ombre, et fut visible dans la flaque lumineuse répandue au pied d'un réverbère. Le pas se rapprochait, martelant le gros pavé. Un second réverbère éclaira la haute stature, les épaules larges et la barbe assyrienne d'Hugues de Guibre, duc de la Masque et L'Estissac....

La maison de Mandarine, noire du seuil au toit, montrait sa porte étroite entre ses fenêtres à grilles. Le duc s'arrêta devant le volet rituel, et, le bras passé entre deux barreaux, frappa d'un doigt. Et l'huis s'ouvrit beaucoup plus promptement qu'il n'était d'usage. Sans doute la venue du visiteur était-elle guettée.

La minute d'après, au seuil de la fumerie,—pleine, comme d'habitude, de gens qui ne fumaient point,—L'Estissac, rejetant sa pèlerine flottante, apparaissait scintillant d'or dans sa grande tenue de cérémonie: redingote galonnée, épaulettes, sabre, et longue brochette de croix barrant toute la poitrine. Du creux des nattes, une voix,—la voix rauque et douce de Mandarine,—admira:

—Dieux! que vous êtes beau!

—Dame!—fit le duc, imperturbable,—naturellement!...

Le kimono de soie brodée se souleva, et la petite lampe à verre renflé y sema des reflets chatoyants:

—Alors?... c'est fait, tout de bon?... célébré?... et vous arrivez de là-bas?...

—Oui.

Cette fois, des quatre coins de la fumerie, douze questions posées ensemble, se confondirent:

—C'était beau? ça s'est bien passé? Racontez-nous! donnez-nous des détails! tous les détails!...

L'Estissac salua à la ronde. Puis, moins pressé que son auditoire:

—Procédons par ordre! La princesse de céans permettra-t-elle que j'endosse un kimono, plus confortable que cette noble défroque?

Mandarine étendit comme un sceptre la pipe d'où sortait encore un filet de fumée:

—Lohéac! s'il vous plaît!... voulez-vous conduire L'Estissac dans ma chambre, et lui donner....

—Tiens?—fit le duc.—Saint-Elme manque à l'appel, ce soir?

Saint-Elme répondit lui-même;—la lampe à verre renflé changeait tout juste l'ombre en pénombre:

—Je ne manque pas, cher ami. Mais je n'ai plus l'honneur d'être cavalier servant, ici....

—Et j'ai l'honneur de l'être devenu, cher ami,—acheva Lohéac de Villaine.

Ils avaient ri tous deux, l'amant d'hier et l'amant d'aujourd'hui. La très indépendante Mandarine changeait assez souvent de compagnon pour que nul amour-propre ne pût se froisser d'une disgrâce d'avance prévue. Et la tradition exigeait impérieusement que tout ancien amant restât bon camarade.

Mais L'Estissac, soudain pensif, se souvint d'un temps où Lohéac de Villaine, clown de cirque ou portefaix sur les gladiateurs du Rhône, ne riait pas,—ne riait jamais.—Lui, L'Estissac, en ce temps-là, avait désespéré de jamais découvrir un remède à l'incurable ennui qui rongeait cet homme.—Ce remède, Mandarine, fille de Ninon de Lenclos, l'avait-elle trouvé?...


Vêtu d'étoffe ample, selon l'ordonnance du lieu, et, confortablement allongé parmi l'assistance nombreuse, un coussin de paille de riz sous son coude, L'Estissac commençait le récit tant réclamé:

—Or donc, ce jourd'hui, 21 mai 1909, Leurs Excellences MM. Marius Agantanière, conseiller municipal, conseiller général, adjoint au maire de cette ville, et l'abbé Santoni, premier vicaire à l'église Saint-Flavien du Mourillon, ont célébré, chacun en ce qui le concerne, le mariage légitime du docteur Rabœuf, notre ami, et de mademoiselle Célia, notre amie.—Moi, L'Estissac, eus l'honneur d'être témoin officiel de l'une et de l'autre cérémonie, la civile et la religieuse. Et je puis me porter garant de l'exacte légalité et de l'irréprochable correction qui furent observées dans celle ci comme dans celle-là.—Célia, ce soir, s'appelle madame Joseph Rabœuf.

—Au fait,—interrompit quelqu'un,—comment s'appelait-elle ce matin?

L'Estissac haussa une épaule:

—Elle s'appelait mademoiselle Alice Dax, ce qui d'ailleurs ne présente aucun intérêt, sauf pour elle.

Elle n'avait pas de parents?

—J'ai lieu de croire que si: on est toujours la fille de quelqu'un, c'est Brid'oison qui l'a dit. Mais ses parents n'ont en l'occurrence pas donné signe de vie, sauf pour fournir à qui de droit les actes de consentement obligatoires.

—Maintenant, racontez!... Il y avait beaucoup de monde?...

—Il y avait les deux fiancés et les quatre témoins. Point davantage. Ni Célia, ni Rabœuf n'avaient jugé le moins du monde utile d'informer leurs relations innombrables qu'à partir de ce jour ils dormiraient ensemble légitimement. Je crois bien que la princesse de céans fut seule, avec notre amie la marquise Dorée, à recevoir un mot....

—Un mot qui nous invitait très gentiment toutes deux. Mais, bien entendu, nous avons décliné l'invitation.

L'Estissac regarda Mandarine:

—Vous auriez très bien pu accepter, princesse. Je ne crois pas du tout que Célia désirât votre refus....

—Je suis sûre qu'elle ne le désirait pas. Mais tout de même, Dorée et moi avons été d'accord pour nous abstenir....

—D'accord absolument,—approuva la marquise.

Elle aussi était là, pelotonnée dans l'angle le plus éloigné de la lampe, et garant ainsi son gosier précieux du contact immédiat de la fumée qui enroue.

—On n'y voit goutte,—fit le duc en manière d'excuse.—Je ne me doutais pas que vous fussiez ici, marquise! Pardonnez si je ne bouscule pas tout le monde pour aller baiser vos bras....

Il se redressa et s'assit à la turque. Maintenant que ses yeux s'étaient accoutumés à la demi-obscurité, il comptait l'assistance. Outre Saint-Elme et Lohéac, deux anciens camarades entouraient la maîtresse de maison,—le lieutenant de vaisseau Malte-Croix et l'enseigne Port-Cros, celui-là même qui, jadis, était venu consulter la pauvre Jannik à cause d'un mariage.—Et deux fillettes leur faisaient vis-à-vis, de l'autre côté de la lampe Petite Horreur et Farigoulette. L'Estissac se haussant, en aperçut un peu plus loin une troisième, que Saint-Elme étreignait avec beaucoup d'intimité. Et L'Estissac, discret, ne regarda pas plus avant.

—Je disais donc,—répéta-t-il,—que Célia aurait à coup sûr embrassé de bon cœur aujourd'hui ses deux meilleures amies.

Ce fut Dorée qui répondit, du ton le plus diplomatique:

—Nous l'aurions embrassée de bien bon cœur aussi.... Mais, vous comprenez, L'Estissac, dans une affaire comme celle-ci, il y a le public à considérer. La femme du docteur Rabœuf n'est plus Célia.... Et c'est à nous de nous en rendre compte....

—Tôt ou tard,—compléta Mandarine,—ils reviendront ensemble à Toulon.... Et alors ce ne sera pas dans le demi-monde qu'il leur faudra, bon gré mal gré, vivre, les pauvres!...

Elle avait mis, sur le dernier mot, une pointe d'accent provençal, drôle et mélancolique.

Mais, impatiente d'autres détails, la jeune Farigoulette reprenait l'interrogatoire:

—Et après le mariage? Ils sont partis? en voyage de noces?

—En voyage de noces, oui, mon enfant. Vous n'ignorez sans doute pas que Rabœuf embarque après-demain, à Marseille, pour la station locale du Tonkin....

—Alors, ils s'en vont ensemble?

—Ensemble. Trente jours de paquebot d'abord. Et, ensuite, la lune de miel là-bas, dans la patrie des boys et des congaïs....

---Requiescant in pace!—prononça Lohéac de Villaine.


Pour la douzième fois, Mandarine avait aspiré, d'une interminable haleine, la fumée grise d'une énorme pipée, cuite artistement. Renversée sur le dos, la nuque au coussin de cuir gonflé, elle jugea tout à coup, au milieu d'un silence pensif:

—Voilà qui finit en somme très logiquement!

—Quoi?—questionna Lohéac.

—L'aventure de notre vie à chacun. Je ne pose pas pour la prophétesse. Mais j'ai toujours été persuadée que chaque chose arriverait comme elle vient d'arriver. Nous suivons notre chemin, sans dévier d'un pas.

L'Estissac avait souri.

—Expliquez, jeune philosophe?...

—Il n'y a rien à expliquer, c'est tout à fait évident. Par exemple: Lohéac et moi, nous voilà amants,—Lohéac qui n'a jamais pu vivre trois mois de suite à la même place, moi qui n'ai jamais pu dormir avec le même copain trois mois durant. Voyez comme ça s'arrange bien! On sera d'accord tout le temps, nous deux, même pour divorcer dans douze semaines....

—Dans douze semaines seulement,—fit Lohéac.

Par-dessus deux corps étendus, il allongea son propre corps, et vint effleurer de sa bouche la bouche de sa maîtresse. Un baiser chanta. Et, en écho, trois largeurs de poitrines plus loin, un autre baiser chanta pareillement, entre la bouche de Saint-Elme et la bouche de la fillette qu'il pressait entre ses bras.

—L'atmosphère est bien tendre, chez vous, princesse!—constata Malte-Croix, parlant pour la première fois.

Mandarine dégagea ses lèvres, juste le temps indispensable pour répliquer:

—Nous sommes quatre jeunes mariés, ici!... Pas notre faute!... C'est le mauvais exemple de Célia....

Et le dernier mot fut étouffé, parce que Lohéac impatient s'était de nouveau penché sur Mandarine.

—Quatre jeunes mariés?—interrogea L'Estissac.

Il regardait Port-Cros, l'enseigne, son plus proche voisin de natte. Et Port-Cros sourit:

—Je n'en suis pas, capitaine! Vous vous souvenez du conseil que m'avait donné notre chère petite Jannik, l'an passé.... Je ne l'ai pas suivi.... Pauvre mignonne.... Comme elle me gronderait sagement, si nous avions encore la joie de pouvoir être grondés par elle!... Mais non, je ne fais pas de figure d'époux, ce soir.... Petite Horreur n'a daigné m'accepter qu'à titre de camarade.... Les jeunes mariés sont le ménage Lohéac-Mandarine et le ménage Saint-Elme-Favouille....

—Favouille!

Favouille, à son tour, dégagea ses lèvres, comme avait fait Mandarine, et tint à prouver elle-même sa présence, et son nouvel état:

—Favouille, oui! ça ne peut pas vous étonner, voyons! Du moment que madame Célia n'était plus madame Célia, je ne pouvais pas rester sa femme de chambre! Nous avons ensemble monté en grade....

—Et puis,—plaida Saint-Elme, persuasif,—cette enfant a eu quatorze ans avant-hier!... Attendre plus longtemps, sous ce climat aux printemps excessifs, eût été bien immoral!...

Il attira en pleine lumière la tête rousse aux yeux rieurs:

—Dites qu'elle n'est pas jolie à point, d'ailleurs!... avec cet amour de nez, insolent comme une trompette en bataille!...

Mais la gosse, convaincue, secouait ses boucles:

—Trompette? c'est un chic de plus, d'abord!...

—Soyez tous heureux!—fit L'Estissac très gravement.

On ne s'embrassait plus, et, derechef, la fumerie avait recouvré son charme de paix et de silence. Mandarine fumait sa seizième pipée. Sous l'effort de la bouche aspirante et des poumons gonflés, les deux seins, de leurs pointes hardies, tendaient la soie brochée du kimono. Et la fumeuse, prolongeant sa volupté subtile, retenait longtemps la fumée grise, avant d'en rejeter, par l'arc entr'ouvert des lèvres, un mince filet parfumé.

—Mandarine,—reprit le duc soudain,—Mandarine! vous ne m'avez pas dit ce qui m'intéresse le plus, moi, égoïste!... «Nous suivons notre chemin, sans dévier d'un pas....» C'est bon pour vous, c'est bon pour Lohéac.... Mais moi? où est-il, ce chemin que je suis? et comment voyez-vous que je le suis comme je dois le suivre?...

Elle s'appuya sur sa pipe, comme une fée sur sa magique baguette:

—Vous? je ne sais pas, vous êtes un trop haut et trop puissant seigneur.... Votre chemin est une grande route, qui passe trop loin de nos petits sentiers.... Je ne sais donc pas pour vous....

—Si vous ne savez que pour vous seule!....

—Je sais pour nous toutes, nous, vos petites amies, vos petites camarades ... vos petites alliées ... je sais pour Favouille, je sais pour Farigoulette, je sais pour Petite Horreur.... Nous continuons de mener notre vie simplette, nous continuons à vous amuser de notre mieux, et nous espérons que vous ne serez pas par trop ingrats, pas par trop méchants.... Je savais pour Dorée, qui sera une grande artiste.... Je savais pour Célia.... Je savais pour Jannik.... A propos de Dorée, vous ne l'avez pas félicitée....

—Comment? est-ce que?...

—Oui, cher ami! Elle débute dans quinze jours à Orléans.... Et Lohéac m'emmènera l'applaudir.... Voilà pour Dorée, toute modeste ici, dans son petit coin..... Elle n'était pas tout à fait des nôtres.... Et Célia non plus....

—Ah?... vous aviez flairé ça?...

—Oui. Je ne suis pas absolument aussi bête que j'en ai l'air.... Célia, c'était, comme avait dit ce drôle de gosse, Peyras, une sauvagesse-bachelière.... Trop bachelière et trop sauvagesse.... Faite pour un seul monsieur, faite pour un mari.... Vous vous rappelez peut-être une belle fable de La Fontaine, La Souris métamorphosée en Fille? C'est vous qui me l'avez apprise:

«On tient toujours du lieu dont on vient!...

—Je me rappelle....

—Elle y retourne, à ce lieu-là, notre ex-Célia ... et Rabœuf n'a pas tort de lui payer le billet de retour....

L'enseigne Port-Cros, rebelle au mariage, se prit à grogner:

—Savoir, princesse!.... Qu'il ait raison, c'est possible! Mais qu'il doive être cocu, c'est certain!...

—Quand même? Être cocu, voilà-t-il pas une belle affaire!... Et puis, sait-on jamais!...


Dans le silence, un coq, au loin, chanta. Et L'Estissac, se relevant, enjamba les corps étendus pour aller, dans la chambre voisine, rendosser son uniforme doré.

Sur la fumerie, le sommeil s'abattait peu à peu. Et les couples qui ne dormaient pas commençaient d'échanger des caresses plus douces....

Près de sortir, L'Estissac s'arrêta, et, longuement, considéra les nattes, et la lampe déjà basse, et l'amas des corps endormis ou voluptueux....

Mandarine souleva nonchalamment sa tête lasse. L'Estissac vit le beau visage maintenant très pâle, et l'arc sanglant des belles lèvres que les dents avaient mordues.

—Vous partez déjà?...

—Oui, petite fille.... Ne vous dérangez pas, ne dérangez pas votre amant.... Il faut que je m'en aille ... que je m'en aille le long de ce chemin que vous m'avez dit, le long de ma grande route....


Dehors, l'aube était mélancolique et fraîche....


CHAPITRE XXI

OÙ LE NAVIRE ARRIVE AU PORT


Par la passe dite passe Henriette, le croiseur de la République l'Arcole entrait en baie d'Halong. Sur la passerelle, le lieutenant de vaisseau de L'Estissac, officier de quart, indiquait du geste à l'homme de barre le chenal qu'il fallait suivre, un chenal sinueux et délicat.

A droite, à gauche, en arrière, en avant, d'étranges îlots, tous très hauts et très noirs, pareils à des tours gothiques mystérieusement surgies de la mer, cernaient le navire de leurs architectures enchevêtrées. Et c'était comme un labyrinthe indéfini, un labyrinthe glauque et mouvant où mille et mille navires avaient dû s'égarer et disparaître, sans plus pouvoir ensuite s'en évader jamais.... Le ciel très bas, couleur de cuivre, pesait sur la mer plate, couleur d'étain. Et un crachin brumeux s'égouttait sans trêve, comme si les nuages tristes eussent pleuré à toutes petites larmes. Sous l'étrave de l'Arcole, l'eau morte tranchée étirait à perte de vue deux longues rides droites qui s'écartaient à angle aigu, et s'en allaient mourir en silence au pied des îlots noirs, plus nombreux d'instant en instant, et plus étranges.... L'Estissac, les yeux sur la carte étalée, continuait de donner la route au timonier; et, non loin, assis sur un pliant de toile, le capitaine de vaisseau commandant,—le «vieux»,—n'intervenait pas, laissant à son subordonné toute initiative.

A la fin, L'Estissac, ayant manœuvré près d'une heure sans souffler mot, se tourna cependant vers le chef:

—Voici la Noix,—dit-il en désignant un point de l'horizon trouble.

Le «vieux», placide, fumait en regardant les rochers, proches maintenant du navire.

—Les ordres?—demanda L'Estissac.

—Mouiller dans les alignements.

Le cigare mâchonné faisait la voix plus brève.

—A gauche, cinq!—commanda le lieutenant de vaisseau.

Il appela d'un signe l'homme du porte-voix de la machine:

—Prévenez qu'on sera mouillé dans un quart d'heure.—Commandant?...

—Hein?

—Faut-il permettre la communication avec la terre?

—Si vous voulez! Mais, pour l'agrément qu'il y a, dans ce patelin, à traîner ses souliers dans la brousse annamite et dans le charbon des mines.... Vous avez envie de descendre, vous?

L'Estissac inclina la tête:

—Oui, commandant! j'ai un ami, à Hongaï ... le médecin de la flottille.... Rabœuf, vous connaissez?... Il y a presque deux ans que je ne l'ai vu ... depuis son mariage, ma foi! je me souviens: je l'avais mis moi-même en paquebot, avec sa femme....

—Sa femme a pu vivre ici? Elle y est encore?

—Je n'en sais justement rien.... Mais je suppose que oui....

—Le climat est d'ailleurs possible, dans ce Delta....

—Oui.... Pardon, commandant.... Voici l'alignement qui «ferme».... Vous permettez....

—Faites....

L'Estissac commanda:

—Les sifflets!... Tambours, clairons!... Chacun à son poste pour le mouillage!

Dans la forêt des îlots, pressés maintenant les uns contre les autres autant que les troncs d'une futaie pétrifiée, une clairière assez large venait de s'ouvrir, et l'Arcole, diminuant de vitesse, gouvernait vers l'entrée de cette clairière, port naturel où jamais n'atteignit tempête ni cyclone....


A l'échelle du grand appontement de bois, le canot major accosta. L'Estissac mit pied à terre, escalada les marches et, debout sur le quai, embrassa d'un coup d'œil circulaire tout l'horizon.

Au sud, c'était la mer,—la baie d'Halong, et son archipel innombrable.—Les îlots amoncelés formaient écran, et nulle part on n'apercevait une trouée d'eau libre. En sorte que c'était plutôt un lac resserré qu'une mer. Au nord, un paysage singulier, moitié collines et moitié marais, s'étendait à perte de vue, et les nuages bas y traînaient leurs effiloches. Une route bien entretenue suivait le rivage, et la pente d'un coteau l'y appuyait. A flanc de ce coteau, des maisonnettes groupaient leurs murs de briques, leurs toits de tuiles, et les palissades de bambous pointus qui entouraient leurs jardins. La route, un quart de lieue plus loin, aboutissait au village annamite: trente rues, cinq cents cañhas, quatre mille âmes. Autour de L'Estissac immobile, vingt garnements, garçons et fillettes, si pareils entre eux qu'on s'y trompait inévitablement, le harcelait pour qu'il fît choix d'un guide:

—Capitaine!... capitaine!... y en a moyen quoi faire? aller hôtel? poste? Chinois? «casser boîte»?

L'Estissac leva sa canne. Des mains hardies agrippaient ses vêtements.

—Toi,—dit-il en touchant l'épaule la plus proche.—Et vous autres, oust! y en a moyen foutu camp!

Il connaissait la langue du crû.

L'enfant choisi, interrogé, désigna la plus haut perchée des maisonnettes qui dominaient la route.

—Y en a bon chemin derrière Grand Hôtel....

Le Grand Hôtel était, sur trois faces, entouré d'une brousse quasi vierge; et le bon chemin n'était qu'un sentier, mais joli, et bien parfumé de menthe sauvages....

—Maintenant, toi aussi, foutu camp! voilà sapèques!...

L'enfant détala.


Le jardin, à peine plus grand qu'un jardinet de Neuilly ou d'Auteuil, n'était qu'un seul buisson d'hibiscus, au travers duquel une allée, frayée à peu près, menait tout droit à la maison. Huit marches de pierre grise exhaussait celle-ci au-dessus du sol. Et L'Estissac, les ayant gravies, domina les deux moitiés du buisson fleuri, fleuri tellement qu'on n'en voyait pas la verdure, et que le jardin entier rougeoyait comme un champ de coquelicots splendides. Le terrain s'inclinait doucement, suivant une pente convexe; la route en contrebas n'était pas visible, à cause de la chute fuyante des hibiscus, qui semblait surplomber la mer même,—la mer, dont la plaine glauque et morte, toute hérissée de rochers noirs, formait autour du gracieux buisson pourpré le plus bizarre cadre et le plus mélancolique....

L'Estissac contempla longtemps, et rêva, avant de frapper à la porte de teck sculpté....