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Les petites filles modèles

Chapter 19: VI
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About This Book

The narrative follows two young sisters, affectionate and complementary in temper, whose everyday amusements, friendships, and mischief unfold through a sequence of domestic episodes. Their mother and caretakers guide them as they practice charity, obedience, and mutual care while encountering accidents, misunderstandings, and small calamities that prompt reflection and correction. Vignettes move between playful household scenes and more dramatic incidents that reveal both faults and virtues, with recurring emphasis on moral education, familial affection, and the shaping of character through example and gentle instruction.

«Ayez la complaisance de m'apporter tous ces pots de fleurs.» (Page 27.)

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MARGUERITE.

Mais si vous n'avez pas assez d'argent, Madeleine, vous prendrez le mien, n'est-ce pas?

MADELEINE.

Oui, oui, ma bonne petite, sois sans inquiétude, ne pensons plus à tout cela, et préparons notre jardin pour y replanter de nouvelles fleurs.»

Les trois petites se mirent à l'ouvrage; Marguerite fut chargée d'arracher les vieilles tiges et de les brouetter dans le bois, Camille et Madeleine bêchèrent avec ardeur; elles suaient à grosses gouttes toutes les trois quand Mme de Rosbourg, revenue de sa course, les rejoignit au jardin.

«Oh! les bonnes ouvrières! s'écria-t-elle. Voilà un jardin bien bêché! Les fleurs y pousseront toutes seules, j'en suis sûre.

—Nous en aurons bientôt, madame, vous verrez.

—Je n'en doute pas, car le bon Dieu récompensera toujours les bonnes petites filles comme vous.»

La besogne était finie; Camille, Madeleine et Marguerite eurent soin de ranger leurs outils, et jouèrent pendant une heure dans l'herbe et dans le bois. Alors la cloche sonna le dîner, et chacun rentra.

Le lendemain, après déjeuner, les enfants allèrent à leur petit jardin pour achever de le nettoyer.

Camille courait en avant. Le jardin lui apparut plein de fleurs mille fois plus belles et plus nombreuses que celles qui y étaient la veille. Elle s'arrêta stupéfaite; elle ne comprenait pas.

Madeleine et Marguerite arrivèrent à leur tour, et toutes trois restèrent muettes de surprise et de joie devant ces fleurs si fraîches, si variées, si jolies.

Enfin, un cri général témoigna de leur bonheur; elles se précipitèrent dans le jardin, sentant une fleur, en caressant une autre, les admirant toutes, folles de joie, mais ne comprenant toujours pas comment ces fleurs avaient poussé et fleuri en une nuit, et ne devinant pas qui les avait apportées.

«C'est le bon Dieu, dit Camille.

—Non, c'est plutôt la sainte Vierge, dit Madeleine.

—Je crois que ce sont nos petits anges», reprit Marguerite.

Mme de Fleurville arrivait avec Mme de Rosbourg.

«Voici l'ange qui a fait pousser vos fleurs, dit Mme de Fleurville en montrant Mme de Rosbourg. Votre douceur et votre bonté l'ont touchée; elle a été acheter tout cela à Moulins, pendant que vous vous mettiez en nage pour réparer le mal causé par Marguerite.»

On peut juger du bonheur et de la reconnaissance des trois enfants. Marguerite était peut-être plus heureuse que Camille et Madeleine, car le chagrin qu'elle avait fait à ses amies pesait sur son cœur.

Le lendemain, toutes les trois offrirent un bouquet composé de leurs plus belles fleurs, non seulement à Mme de Fleurville pour sa fête, mais aussi à Mme de Rosbourg, comme témoignage de leur reconnaissance.


VI

UN AN APRÈS

LE CHIEN ENRAGÉ

Un jour, Marguerite, Camille et Madeleine jouaient devant la maison, sous un grand sapin. Un grand chien noir qui s'appelait Calino, et qui appartenait au garde, était couché près d'elles.

Marguerite cherchait à lui mettre au cou une couronne de pâquerettes que Camille venait de terminer. Quand la couronne était à moitié passée, le chien secouait la tête, la couronne tombait, et Marguerite le grondait.

«Méchant Calino, veux-tu te tenir tranquille! si tu recommences, je te donnerai une tape.»

Et elle ramassait la couronne.

«Baisse la tête, Calino.»

Calino obéissait d'un air indifférent.

Marguerite passait avec effort la couronne à moitié; Calino donnait un coup de tête: la couronne tombait encore.

«Mauvaise bête! entêté, désobéissant!» dit Marguerite en lui donnant une petite tape sur la tête.

Au même moment, un chien jaune, qui s'était approché sans bruit, donna un coup de dent à Calino. Marguerite voulut le chasser: le chien jaune se jeta sur elle et lui mordit la main; puis il continua son chemin la queue entre les jambes, la tête basse, la langue pendante. Marguerite poussa un petit cri; puis, voyant du sang à sa main, elle pleura.

Camille et Madeleine s'étaient levées précipitamment au cri de Marguerite. Camille suivit des yeux le chien jaune; elle dit quelques mots tout bas à Madeleine, puis elle courut chez Mme de Fleurville.

«Maman, lui dit-elle tout bas, Marguerite a été mordue par un chien enragé.»

Mme de Fleurville bondit de dessus sa chaise.

«Comment sais-tu que le chien est enragé?

—Je l'ai bien vu, maman, à sa queue traînante, à sa tête basse, à sa langue pendante, à sa démarche trottinante; et puis il a mordu Calino et Marguerite sans aboiement, sans bruit; et Calino, au lieu de se défendre ou de crier, s'est étendu à terre sans bouger.

Le chien secouait la tête, la couronne tombait, et Marguerite le grondait. (Page 33.)

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—Tu as raison, Camille! Quel malheur, mon Dieu! Lavons bien vite les morsures dans l'eau fraîche, ensuite dans l'eau salée.

—Madeleine l'a menée dans la cuisine, maman. Mais que faire?»

Mme de Fleurville, pour toute réponse, alla avec Camille trouver Marguerite; elle regarda la morsure, et vit un petit trou peu profond qui ne saignait plus.

«Vite, Rosalie (c'était la cuisinière), un seau d'eau fraîche! Donne-moi ta main, Marguerite! Trempe-la dans le seau. Trempe encore, encore; remue-la bien. Donne-moi une forte poignée de sel, Camille,... bien.... Mets-le dans un peu d'eau.... Trempe ta main dans l'eau salée, chère Marguerite.

—J'ai peur que le sel ne me pique, dit Marguerite en pleurant.

—Non, n'aie pas peur: ce ne sera pas grand-chose. Mais, quand même cela te piquerait, il faut te tremper la main, sans quoi tu serais très malade.»

Pendant dix minutes, Mme de Fleurville obligea Marguerite à tenir sa main dans l'eau salée. S'apercevant de la frayeur de la pauvre enfant, qui contenait difficilement ses larmes, elle l'embrassa et lui dit:

«Ne t'effraye pas, ma petite Marguerite; ce ne sera rien, je pense. Tous les jours, matin et soir, tu tremperas ta main dans l'eau salée pendant un quart d'heure; tous les jours tu mangeras deux fortes pincées de sel et une petite gousse d'ail. Dans huit jours ce sera fini.

—Maman, dit Camille, n'en parlons pas à Mme de Rosbourg, elle serait trop inquiète.

—Tu as raison, chère enfant, dit Mme de Fleurville en l'embrassant. Nous le lui raconterons dans un mois.»

Camille et Madeleine recommandèrent bien à Marguerite de ne rien dire à sa maman, pour ne pas la tourmenter. Marguerite, qui était obéissante et qui n'était pas bavarde, n'en dit pas un mot. Pendant huit jours elle fit exactement ce que lui avait ordonné Mme de Fleurville; au bout de trois jours sa petite main était guérie.

Après un mois, quand tout danger fut passé, Marguerite dit un jour à sa maman:

«Maman, chère maman, vous ne savez pas que votre pauvre Marguerite a manqué mourir.

—Mourir, mon amour! dit la maman en riant. Tu n'as pas l'air bien malade.

—Tenez, maman, regardez ma main. Voyez-vous cette toute petite tache rouge?

—Oui, je vois bien; c'est un cousin qui t'a piquée!

—C'est un chien enragé qui m'a mordue

Mme de Rosbourg poussa un cri étouffé, pâlit et demanda d'une voix tremblante:

«Qui t'a dit que le chien était enragé? Pourquoi ne me l'as-tu pas dit tout de suite?

—Mme de Fleurville m'a recommandé de faire bien exactement ce qu'elle avait dit, sans quoi je deviendrais enragée et je mourrais. Elle m'a défendu de vous en parler avant un mois, chère maman, pour ne pas vous faire peur.

—Et qu'a-t-on fait pour te guérir, ma pauvre petite? Est-ce qu'on a appliqué un fer rouge sur la morsure?

—Non, maman, pas du tout. Mme de Fleurville, Camille et Madeleine m'ont tout de suite lavé la main à grande eau dans un seau, puis elles me l'ont fait tremper dans de l'eau salée, longtemps, longtemps; elles m'ont fait faire cela tous les matins et tous les soirs, pendant une semaine, et m'ont fait manger, tous les jours, deux pincées de sel et de l'ail.»

Mme de Rosbourg embrassa Marguerite avec une vive émotion, et courut chercher Mme de Fleurville pour avoir des renseignements plus précis.

Mme de Fleurville confirma le récit de la petite et rassura Mme de Rosbourg sur les suites de cette morsure.

«Marguerite ne court plus aucun danger, chère amie, soyez-en sûre; l'eau est le remède infaillible pour les morsures des bêtes enragées; l'eau salée est bien meilleure encore. Soyez bien certaine qu'elle est sauvée.»

Mme de Rosbourg embrassa tendrement Mme de Fleurville; elle exprima toute la reconnaissance que lui inspiraient la tendresse et les soins de Camille et de Madeleine, et se promit tout bas de la leur témoigner à la première occasion.


VII

CAMILLE PUNIE

Il y avait à une lieue du château de Fleurville une petite fille âgée de six ans, qui s'appelait Sophie. A quatre ans, elle avait perdu sa mère dans un naufrage; son père se remaria et mourut aussi peu de temps après. Sophie resta avec sa belle-mère, Mme Fichini; elle était revenue habiter une terre qui avait appartenu à M. de Réan, père de Sophie. Il avait pris plus tard le nom de Fichini, que lui avait légué, avec une fortune considérable, un ami mort en Amérique; Mme Fichini et Sophie venaient quelquefois chez Mme de Fleurville. Nous allons voir si Sophie était aussi bonne que Camille et Madeleine.

Un jour que les petites sœurs et Marguerite sortaient pour aller se promener, on entendit le roulement d'une voiture, et, bientôt après, une brillante calèche s'arrêta devant le perron du château; Mme Fichini et Sophie en descendirent.

«Bonjour, Sophie, dirent Camille et Madeleine; nous sommes bien contentes de te voir; bonjour, madame, ajoutèrent-elles en faisant une petite révérence.

—Bonjour, mes petites; je vais au salon voir votre maman. Ne vous dérangez pas de votre promenade; Sophie vous accompagnera. Et vous, mademoiselle, ajouta-t-elle en s'adressant à Sophie d'une voix dure et d'un air sévère, soyez sage, sans quoi vous aurez le fouet au retour.»

Sophie n'osa pas répliquer; elle baissa les yeux. Mme Fichini s'approcha d'elle les yeux étincelants:

«Vous n'avez pas de langue pour répondre, petite impertinente!

—Oui, maman», s'empressa de répondre Sophie.

Mme Fichini jeta sur elle un regard de colère, lui tourna le dos et entra au salon.

Camille et Madeleine étaient restées stupéfaites.

Marguerite s'était cachée derrière une caisse d'oranger. Quand Mme Fichini eut fermé la porte du salon, Sophie leva lentement la tête, s'approcha de Camille et de Marguerite, et dit tout bas:

«Sortons; n'allons pas au salon: ma belle-mère y est.

CAMILLE.

Pourquoi ta belle-mère t'a-t-elle grondée, Sophie? Qu'est-ce que tu as fait?

SOPHIE.

Rien du tout. Elle est toujours comme cela.

MADELEINE.

Allons dans notre jardin, où nous serons bien tranquilles. Marguerite, viens avec nous.

SOPHIE, apercevant Marguerite.

Ah! qu'est-ce que c'est que cette petite? je ne l'ai pas encore vue.

CAMILLE.

«C'est notre petite amie, et une bonne petite fille; tu ne l'as pas encore vue, parce qu'elle était malade quand nous avons été te voir et qu'elle n'a pu venir avec nous; j'espère, Sophie, que tu l'aimeras. Elle s'appelle Marguerite.»

Madeleine raconta à Sophie comment elles avaient fait connaissance avec Mme de Rosbourg. Sophie embrassa Marguerite, et toutes quatre coururent au jardin.

SOPHIE.

Les belles fleurs! Mais elles sont bien plus belles que les miennes. Où avez-vous eu ces magnifiques œillets, ces beaux géraniums et ces charmants rosiers? Quelle délicieuse odeur!

MADELEINE.

C'est Mme de Rosbourg qui nous a donné tout cela.

MARGUERITE.

Prenez garde, Sophie: vous écrasez un beau fraisier; reculez-vous.

SOPHIE.

Laissez-moi donc. Je veux sentir les roses.

MARGUERITE.

Mais vous écrasez les fraises de Camille. Il ne faut pas écraser les fraises de Camille.

SOPHIE.

Et moi, je te dis de me laisser tranquille, petite sotte.»

Et, comme Marguerite cherchait à préserver les fraises en tenant la jambe de Sophie, celle-ci la poussa avec tant de colère et si rudement, que la pauvre Marguerite alla rouler à trois pas de là.

Aussitôt que Camille vit Marguerite par terre, elle s'élança sur Sophie et lui appliqua un vigoureux soufflet.

Sophie se mit à crier, Marguerite pleurait, Madeleine cherchait à les apaiser. Camille était toute rouge et toute honteuse. Au même instant parurent Mme de Fleurville, Mme de Rosbourg et Mme Fichini.

Mme Fichini commença par donner un bon soufflet à Sophie, qui criait.

SOPHIE, criant.

Cela m'en fait deux; cela m'en fait deux!

MADAME FICHINI.

Deux quoi, petite sotte?

SOPHIE.

Deux soufflets qu'on m'a donnés.

MADAME FICHINI, lui donnant encore un soufflet.

Tiens, voilà le second pour ne pas te faire mentir.

CAMILLE.

Elle ne mentait pas, madame; c'est moi qui lui ai donné le premier.»

Mme Fichini regarda Camille avec surprise.

MADAME DE FLEURVILLE.

Que dis-tu, Camille? Toi, si bonne, tu as donné un soufflet à Sophie, qui vient en visite chez toi?

CAMILLE, les yeux baissés.

Oui, maman.

MADAME DE FLEURVILLE, avec sévérité.

Et pourquoi t'es-tu laissé emporter à une pareille brutalité?

CAMILLE, avec hésitation.

Parce que, parce que.... (Elle lève les yeux sur Sophie, qui la regarde d'un air suppliant.) Parce que Sophie écrasait mes fraises.

MARGUERITE, avec feu.

Non, ce n'est pas cela, c'est pour me....

CAMILLE, lui mettant la main sur la bouche, avec vivacité.

Si fait, si fait; c'est pour mes fraises. (Tout bas à Marguerite.) Tais-toi, je t'en prie.

MARGUERITE, tout bas.

Je ne veux pas qu'on te croie méchante, quand c'est pour me défendre que tu t'es mise en colère.

CAMILLE.

Je t'en supplie, ma petite Marguerite, tais-toi jusqu'après le départ de Mme Fichini.»

Marguerite baisa la main de Camille et se tut.

Mme de Fleurville voyait bien qu'il s'était passé quelque chose qui avait excité la colère de Camille, toujours si douce; mais elle devinait qu'on ne voulait pas le raconter, par égard pour Sophie. Pourtant elle voulait donner satisfaction à Mme Fichini et punir Camille de cette vivacité inusitée; elle lui dit d'un air mécontent:

«Montez dans votre chambre, mademoiselle; vous ne descendrez que pour dîner, et vous n'aurez ni dessert ni plat sucré.»

Camille fondit en larmes et se disposa à obéir à sa maman; avant de se retirer, elle s'approcha de Sophie, et lui dit:

«Pardonne-moi, Sophie; je ne recommencerai pas, je te le promets.»

Sophie, qui au fond n'était pas méchante, embrassa Camille, et lui dit tout bas:

«Merci, ma bonne Camille, de n'avoir pas dit que j'avais poussé Marguerite; ma belle-mère m'aurait fouettée jusqu'au sang.»

Camille lui serra la main et se dirigea en pleurant vers la maison. Madeleine et Marguerite pleuraient à chaudes larmes de voir pleurer Camille. Marguerite avait bien envie d'excuser Camille en racontant ce qui s'était passé; mais elle se souvint que Camille l'avait priée de n'en pas parler.

«Méchante Sophie, se disait-elle, c'est elle qui est cause du chagrin de ma pauvre Camille. Je la déteste.»

Mme Fichini remonta en voiture avec Sophie, qu'on entendit crier quelques instants après; on supposa que sa belle-mère la battait; on ne se trompait pas: car, à peine en voiture, Mme Fichini s'était mise à gronder Sophie, et, pour terminer sa morale, elle lui avait tiré fortement les cheveux.

A peine furent-elles parties, que Madeleine et Marguerite racontèrent à Mme de Fleurville comment et pourquoi Camille s'était emportée contre Sophie.

«Cette explication diminue beaucoup sa faute, mes enfants, mais elle a été très coupable de s'être laissée aller à une pareille colère. Je lui permets de sortir de sa chambre, pourtant elle n'aura ni dessert ni plat sucré.»

Madeleine et Marguerite coururent chercher Camille, et lui dirent que sa punition se bornait à ne pas manger de dessert et de plat sucré. Camille soupira et resta bien triste.

C'est qu'il faut bien avouer que la bonne, la charmante Camille avait un défaut: elle était un peu gourmande; elle aimait les bonnes choses, et surtout les fruits. Elle savait que justement ce jour-là on devait servir d'excellentes pêches et du raisin que son oncle avait envoyés de Paris. Quelle privation de ne pas goûter à cet excellent dessert dont elle s'était fait une fête! Elle continuait donc d'avoir les yeux pleins de larmes.

«Ma pauvre Camille, lui dit Madeleine, tu es donc bien triste de ne pas avoir de dessert?

CAMILLE, pleurant.

Cela me fait de la peine de voir tout le monde manger le beau raisin et les belles pêches que mon oncle a envoyés, et de ne pas même y goûter.

MADELEINE.

Eh bien, ma chère Camille, je n'en mangerai pas non plus, ni de plat sucré: cela te consolera un peu.

CAMILLE.

Non, ma chère Madeleine, je ne veux pas que tu te prives pour moi; tu en mangeras, je t'en prie.

MADELEINE.

Non, non, Camille, j'y suis décidée. Je n'aurais aucun plaisir à manger de bonnes choses dont tu serais privée.»

Camille se jeta dans les bras de Madeleine; elles s'embrassèrent vingt fois avec la plus vive tendresse. Madeleine demanda à Camille de ne parler à personne de sa résolution.

«Si maman le savait, dit-elle, ou bien elle me forcerait d'en manger, ou bien j'aurais l'air de vouloir la forcer à te pardonner.»

Camille lui promit de n'en pas parler pendant le dîner: mais elle résolut de raconter ensuite la généreuse privation que s'était imposée sa bonne petite sœur: car Madeleine avait d'autant plus de mérite qu'elle était, comme Camille, un peu gourmande.

L'heure du dîner vint; les enfants étaient tristes tous les trois. Le plat sucré se trouva être des croquettes de riz, que Madeleine aimait extrêmement.

MADAME DE FLEURVILLE.

Madeleine, donne-moi ton assiette, que je te serve des croquettes.

MADELEINE.

Merci, maman, je n'en mangerai pas.

MADAME DE FLEURVILLE.

Comment! tu n'en mangeras pas, toi qui les aimes tant!

MADELEINE.

Je n'ai plus faim, maman.

MADAME DE FLEURVILLE.

Tu m'as demandé tout à l'heure des pommes de terre, et je t'en ai refusé parce que je pensais aux croquettes de riz, que tu aimes mieux que tout autre plat sucré.

MADELEINE, embarrassée et rougissante.

J'avais encore un peu faim, maman, mais je n'ai plus faim du tout.»

Mme de Fleurville regarde d'un air surpris Madeleine, rouge et confuse; elle regarde Camille, qui rougit aussi et qui s'agite, dans la crainte que Madeleine ne paraisse capricieuse et ne soit grondée.

Mme de Fleurville se doute qu'il y a quelque chose qu'on lui cache, et n'insiste plus.

Le dessert arrive; on apporte une superbe corbeille de pêches et une corbeille de raisin; les yeux de Camille se remplissent de larmes; elle pense avec chagrin que c'est pour elle que sa sœur se prive de si bonnes choses. Madeleine soupire en jetant sur les deux corbeilles des regards d'envie.

«Veux-tu commencer par le raisin ou par une pêche, Madeleine? demanda Mme de Fleurville.

—Merci, maman, je ne mangerai pas de dessert.

—Mange au moins une grappe de raisin, dit Mme de Fleurville de plus en plus surprise; il est excellent.

—Non, maman, répondit Madeleine qui se sentait faiblir à la vue de ces beaux fruits dont elle respirait le parfum; je suis fatiguée, je voudrais me coucher.

—Tu n'es pas souffrante, chère petite? lui demanda sa mère avec inquiétude.

—Non, maman, je me porte très bien; seulement je voudrais me coucher.»

Et Madeleine, se levant, alla dire adieu à sa maman et à Mme de Rosbourg; elle allait embrasser Camille, quand celle-ci demanda d'une voix tremblante à Mme de Fleurville la permission de suivre Madeleine. Mme de Fleurville, qui avait pitié de son agitation, le lui permit. Les deux sœurs partirent ensemble.

Cinq minutes après, tout le monde sortit de table; on trouva dans le salon Camille et Madeleine s'embrassant et se serrant dans les bras l'une de l'autre. Madeleine quitta enfin Camille et monta pour se coucher.

Camille était restée au milieu du salon, suivant des yeux Madeleine et répétant:

«Cette bonne Madeleine! comme je l'aime! comme elle est bonne!

—Dis-moi donc, Camille, demanda Mme de Fleurville, ce qui passe par la tête de Madeleine. Elle refuse le plat sucré, elle refuse le dessert, et elle va se coucher une heure plus tôt qu'à l'ordinaire.

—Si vous saviez, ma chère maman, comme Madeleine m'aime et comme elle est bonne! Elle a fait tout cela pour me consoler, pour être privée comme moi; et elle est allée se coucher parce qu'elle avait peur de ne pouvoir résister au raisin, qui était si beau et qu'elle aime tant!

—Viens la voir avec moi, Camille; allons l'embrasser!» s'écria Mme de Fleurville.

Avant de quitter le salon, elle alla dire quelques mots à l'oreille de Mme de Rosbourg, qui passa immédiatement dans la salle à manger.

Mme de Fleurville et Camille montèrent chez Madeleine qui venait de se coucher; ses grands yeux bleus étaient fixés sur un portrait de Camille, auquel elle souriait.

Mme de Fleurville s'approcha de son lit, la serra tendrement dans ses bras et lui dit:

«Ma chère petite, ta générosité a racheté la faute de ta sœur et effacé la punition. Je lui pardonne à cause de toi, et vous allez toutes deux manger des croquettes, du raisin et des pêches que j'ai fait apporter.»

Au même moment, Élisa la bonne entra, apportant des croquettes de riz sur une assiette, du raisin et des pêches sur une autre. Tout le monde s'embrassa, Mme de Fleurville descendit pour rejoindre Mme de Rosbourg. Camille raconta à Élisa combien Madeleine avait été bonne; toutes deux donnèrent à Élisa une part de leur dessert, et après avoir bien causé, s'être bien embrassées, avoir fait leur prière de tout leur cœur, Camille se déshabilla, et toutes deux s'endormirent pour rêver soufflets, gronderies, tendresse, pardon et raisin.


VIII

LES HÉRISSONS

Un jour, Camille et Madeleine lisaient hors de la maison, assises sur leurs petits pliants, lorsqu'elles virent accourir Marguerite.

«Camille, Madeleine, leur cria-t-elle, venez vite voir des hérissons qu'on a attrapés; il y en a quatre, la mère et les trois petits.»

Camille et Madeleine se levèrent promptement et coururent voir les hérissons, qu'on avait mis dans un panier.

CAMILLE.

Mais on ne voit rien que des boules piquantes; ils n'ont ni tête ni pattes.

MADELEINE.

Je crois qu'ils se sont roulés en boule, et que leurs têtes et leurs pattes sont cachées.

CAMILLE.

Nous allons bien voir; je vais les faire sortir du panier.

MADELEINE.

Mais ils te piqueront; comment les prendras-tu?

CAMILLE.

Tu vas voir.

Camille prend le panier, le renverse: les hérissons se trouvent par terre. Au bout de quelques secondes, un des petits hérissons se déroule, sort sa tête, puis ses pattes; les autres petits font de même et commencent à marcher, à la grande joie des petites filles, qui restaient immobiles pour ne pas les effrayer. Enfin la mère commença aussi à se dérouler lentement et avança un peu la tête. Quand elle aperçut les trois enfants, elle resta quelques instants indécise; puis, voyant que personne ne bougeait, elle s'allongea tout à fait, poussa un cri en appelant ses petits et se mit à trottiner pour se sauver.

«Les hérissons se sauvent! s'écria Marguerite; les voilà qui courent tous du côté du bois.»

Au même moment le garde accourut.

«Eh! eh! dit-il, mes pelotes qui se sont déroulées! Il ne fallait pas les lâcher, mesdemoiselles; je vais avoir du mal à les rattraper.»

Et le garde courut après les hérissons, qui allaient presque aussi vite que lui; déjà ils avaient gagné la lisière du bois; la mère pressait et poussait ses petits. Ils n'étaient plus qu'à un pas d'un vieux chêne creux dans lequel ils devaient trouver un refuge assuré; le garde était encore à sept ou huit pas en arrière, ils avaient le temps de se soustraire au danger qui les menaçait, lorsqu'une détonation se fit entendre. La mère roula morte à l'entrée du chêne creux; les petits, voyant leur mère arrêtée, s'arrêtèrent également.

Le garde, qui avait tiré son coup de fusil sur la mère, se précipita sur les petits et les jeta dans son carnier.

Camille, Madeleine et Marguerite accoururent.

«Pourquoi avez-vous tué cette pauvre bête, méchant Nicaise? dit Camille avec indignation.

MADELEINE.

Les pauvres petits vont mourir de faim à présent.

NICAISE.

Pour cela non, mademoiselle; ce n'est pas de faim qu'ils vont mourir: je vais les tuer.

MARGUERITE, joignant les mains.

Oh! pauvres petits! ne les tuez pas, je vous en prie, Nicaise.

NICAISE.

Ah! il faut bien les faire mourir, mademoiselle; c'est mauvais, le hérisson: ça détruit les petits lapins, les petits perdreaux. D'ailleurs, ils sont trop jeunes; ils ne vivraient pas sans leur mère.

CAMILLE.

Viens, Madeleine; viens, Marguerite; allons demander à maman de sauver ces malheureuses petites bêtes.»

Toutes trois coururent au salon, où travaillaient Mme de Fleurville et Mme de Rosbourg.

LES TROIS PETITES ENSEMBLE.

Maman, maman, madame, les pauvres hérissons! ce méchant Nicaise va les tuer! La pauvre mère est morte! Il faut les sauver, vite, vite!

MADAME DE FLEURVILLE.

Qui? Qu'est-ce? Qui tuer? Qui sauver? Pourquoi «méchant Nicaise»?

LES TROIS PETITES ENSEMBLE.

Il faut aller vite. C'est Nicaise. Il ne nous écoute pas. Ces pauvres petits!

MADAME DE ROSBOURG.

Vous parlez toutes trois à la fois, mes chères enfants; nous ne comprenons pas ce que vous demandez. Madeleine, parle seule, toi qui es moins agitée et moins essoufflée.

MADELEINE.

C'est Nicaise qui a tué une mère hérisson; il y a trois petits, il veut les tuer aussi; il dit que les hérissons sont mauvais, qu'ils tuent les petits lapins.

CAMILLE.

Et je crois qu'il ment; ils ne mangent que de mauvaises bêtes.

MADAME DE FLEURVILLE.

Et pourquoi mentirait-il, Camille?

CAMILLE.

Parce qu'il veut tuer ces pauvres petits, maman.

MADAME DE FLEURVILLE.

Tu le crois donc bien méchant? Pour avoir le plaisir de tuer de pauvres petites bêtes inoffensives, il inventerait contre elles des calomnies!

CAMILLE.

C'est vrai, maman, j'ai tort; mais si vous pouviez sauver ces petits hérissons? Ils sont si gentils!

MADAME DE ROSBOURG, souriant.

Des hérissons gentils? c'est une rareté. Mais, chère amie, nous pourrions aller voir ce qu'il en est et s'il y a moyen de laisser vivre ces pauvres orphelins.»

Ces dames et les trois petites filles sortirent et se dirigèrent vers le bois où on avait laissé le garde et les hérissons.

Plus de garde, plus de hérissons, ni morts ni vivants. Tout avait disparu.

CAMILLE.

O mon Dieu! ces pauvres hérissons! je suis sûre que Nicaise les a tués.

MADAME DE FLEURVILLE.

Nous allons voir cela; allons jusque chez lui.»

Les trois petites coururent en avant. Elles se précipitèrent avec impétuosité dans la maison du garde.

LES TROIS PETITES ENSEMBLE.

Où sont les hérissons? Où les avez-vous mis, Nicaise?

Le garde dînait avec sa femme. Il se leva lentement et répondit avec la même lenteur:

«Je les ai jetés à l'eau, mesdemoiselles; ils sont dans la mare du potager.

LES TROIS PETITES ENSEMBLE.

Comme c'est méchant! comme c'est vilain! Maman, maman, voilà Nicaise qui a jeté les petits hérissons dans la mare.»

Mmes de Fleurville et de Rosbourg arrivaient à la porte.

MADAME DE FLEURVILLE.

Vous avez eu tort de ne pas attendre, Nicaise: mes petites désiraient garder ces hérissons.

NICAISE.

Pas possible, madame; ils auraient péri avant deux jours: ils étaient trop petits. D'ailleurs c'est une méchante race que le hérisson. Il faut la détruire.»

Mme de Fleurville se retourna vers les petites, muettes et consternées.

«Que faire, mes chères petites, sinon oublier ces hérissons? Nicaise a cru bien faire en les tuant; et, en vérité, qu'en auriez-vous fait? Comment les nourrir, les soigner?»

Les petites trouvaient que Mme de Fleurville avait raison, mais ces hérissons leur faisaient pitié; elles ne répondirent rien et revinrent à la maison un peu abattues.

Elles allaient reprendre leurs leçons, lorsque Sophie arriva sur un âne avec sa bonne.

Mme Fichini faisait dire qu'elle viendrait dîner et qu'elle se débarrassait de Sophie en l'envoyant d'avance.

SOPHIE.

Bonjour, mes bonnes amies; bonjour, Marguerite! Eh bien, Marguerite, tu t'éloignes?

MARGUERITE.

Vous avez fait punir l'autre jour ma chère Camille: je ne vous aime pas, mademoiselle.

CAMILLE.

Écoute, Marguerite, je méritais d'être punie pour m'être mise en colère: c'est très vilain de s'emporter.

MARGUERITE, l'embrassant tendrement.

C'est pour moi, ma chère Camille, que tu t'es mise en colère. Tu es toujours si bonne! Jamais tu ne te fâches.»

Sophie avait commencé par rougir de colère; mais le mouvement de tendresse de Marguerite arrêta ce mauvais sentiment; elle sentit ses torts, s'approcha de Camille et lui dit, les larmes aux yeux:

«Camille, ma bonne Camille, Marguerite a raison: c'est moi qui suis la coupable, c'est moi qui ai eu le premier tort en répondant durement à la pauvre petite Marguerite, qui défendait tes fraises. C'est moi qui ai provoqué ta juste colère en repoussant Marguerite et la jetant à terre; j'ai abusé de ma force, j'ai froissé tous tes bons et affectueux sentiments. Tu as bien fait de me donner un soufflet; je l'ai mérité, bien mérité. Et toi aussi, ma bonne petite Marguerite, pardonne-moi; sois généreuse comme Camille. Je sais que je suis méchante; mais, ajouta-t-elle en fondant en larmes, je suis si malheureuse!»

A ces mots, Camille, Madeleine, Marguerite se précipitèrent vers Sophie, l'embrassèrent, la serrèrent dans leurs bras.

«Ma pauvre Sophie, disaient-elles toutes trois, ne pleure pas, nous t'aimons bien; viens nous voir souvent, nous tâcherons de te distraire.»

Sophie sécha ses larmes et essuya ses yeux.

«Merci, mille fois merci, mes chères amies; je tâcherai de vous imiter, de devenir bonne comme vous. Ah! si j'avais comme vous une maman douce et bonne, je serais meilleure! Mais j'ai si peur de ma belle-mère! elle ne me dit pas ce que je dois faire, mais elle me bat toujours.

—Pauvre Sophie! dit Marguerite. Je suis bien fâchée de t'avoir détestée.

—Non, tu avais raison, Marguerite, parce que j'ai été vraiment détestable le jour où je suis venue.»

Camille et Madeleine demandèrent à Sophie de leur permettre d'achever un devoir de calcul et de géographie.

«Dans une demi-heure nous aurons fini et nous irons vous rejoindre au jardin.

MARGUERITE.

Veux-tu venir avec moi, Sophie? je n'ai pas de devoir à faire.

SOPHIE.

Très volontiers; nous allons courir dehors.

MARGUERITE.

Je vais te raconter ce qui est arrivé ce matin à trois pauvres petits hérissons et à leur maman.»

Et, tout en marchant, Marguerite raconta toute la scène du matin.

SOPHIE.

Et où les a-t-on jetés, ces hérissons?

MARGUERITE.

Dans la mare du potager.

SOPHIE.

Allons les voir; ce sera très amusant.

MARGUERITE.

Mais il ne faut pas trop approcher de l'eau: maman l'a défendu.

SOPHIE.

Non, non; nous regarderons de loin.»

Elles coururent vers la mare, et, comme elles ne voyaient rien, elles approchèrent un peu.

SOPHIE.

En voilà un, en voilà un! je le vois; il n'est pas mort, il se débat. Approche, approche; vois-tu?

MARGUERITE.

Oui, je le vois! Pauvre petit, comme il se débat! les autres sont morts.

SOPHIE.

Si nous l'enfoncions dans l'eau avec un bâton pour qu'il meure plus vite? Il souffre, ce pauvre malheureux.

MARGUERITE.

Tu as raison. Pauvre bête! le voici tout près de nous.

SOPHIE.

Voilà un grand bâton; donne-lui un coup sur la tête, il enfoncera.

MARGUERITE.

Non, je ne veux pas achever de tuer ce pauvre petit hérisson; et puis, maman ne veut pas que j'approche de la mare.

SOPHIE.

Pourquoi?

MARGUERITE.

Parce que je pourrais glisser et tomber dedans.

SOPHIE.

Quelle idée! Il n'y a pas le moindre danger.

MARGUERITE.

C'est égal! il ne faut pas désobéir à maman.

SOPHIE.

Eh bien, à moi on n'a rien défendu; ainsi je vais tâcher d'enfoncer ce petit hérisson.»

Et Sophie, s'avançant avec précaution vers le bord de la mare, allongea le bras et donna un grand coup au hérisson, avec la longue baguette qu'elle tenait à la main. Le pauvre animal disparut un instant, puis revint sur l'eau, où il continua à se débattre. Sophie courut vers l'endroit où il avait reparu, et le frappa d'un second coup de sa baguette. Mais, pour l'atteindre, il lui avait fallu allonger beaucoup le bras; au moment où la baguette retombait, le poids de son corps l'entraînant, Sophie tomba dans l'eau; elle poussa un cri désespéré et disparut.

Marguerite s'élança pour secourir Sophie, aperçut sa main qui s'était accrochée à une touffe de genêt, la saisit, la tira à elle, parvint à faire sortir de l'eau le haut du corps de la malheureuse Sophie, et lui présenta l'autre main pour achever de la retirer.

Pendant quelques secondes elle lutta contre le poids trop lourd qui l'entraînait elle-même dans la mare; enfin ses forces trahirent son courage, et la pauvre petite Marguerite se sentit tomber avec Sophie.

La courageuse enfant ne perdit pas la tête, malgré l'imminence du danger; elle se souvint d'avoir entendu dire à Mme de Fleurville que, lorsqu'on arrivait au fond de l'eau, il fallait, pour remonter à la surface, frapper le sol du pied; aussitôt qu'elle sentit le fond, elle donna un fort coup de pied, remonta immédiatement au-dessus de l'eau, saisit un poteau qui se trouva à portée de ses mains, et réussit, avec cet appui, à sortir de la mare.

N'apercevant plus Sophie, elle courut toute ruisselante d'eau vers la maison en criant: «Au secours, au secours!» Des faucheurs et des faneuses qui travaillaient près de là accoururent à ses cris.

«Sauvez Sophie, sauvez Sophie! elle est dans la mare! criait Marguerite.

—Mlle Marguerite est tombée dans l'eau, criaient les bonnes femmes; au secours!

—Sophie se noie, Sophie se noie, sanglotait Marguerite désolée; allez vite à son secours.»

Une des faneuses, plus intelligente que les autres, courut à la mare, aperçut la robe blanche de Sophie qui apparaissait un peu à la surface de l'eau, y plongea un long crochet qui servait à charger le foin, accrocha la robe, la tira vers le bord, allongea le bras, saisit la petite fille par la taille, et l'enleva non sans peine.

Pendant que la bonne femme sauvait l'enfant, Marguerite, oubliant le danger qu'elle avait couru elle-même, et ne pensant qu'à celui de Sophie, pleurait à chaudes larmes et suppliait qu'on ne s'occupât pas d'elle et qu'on retournât à la mare.

Camille, Madeleine, qui accoururent au bruit, augmentèrent le tumulte en criant et pleurant avec Marguerite.

Mme de Rosbourg et Mme de Fleurville, entendant une rumeur extraordinaire, arrivèrent précipitamment et poussèrent toutes deux un cri de terreur à la vue de Marguerite, dont les cheveux et les vêtements ruisselaient.

«Mon enfant, mon enfant! s'écria Mme de Rosbourg. Que t'est-il donc arrivé? Pourquoi ces cris?

—Maman, ma chère maman, Sophie se noie, Sophie est tombée dans la mare!»

A ces mots, Mme de Fleurville se précipita vers la mare, suivie du garde et des domestiques. Elle ne tarda pas à rencontrer la faneuse avec Sophie dans ses bras, qui, elle aussi, pleurait à chaudes larmes.

Mme de Rosbourg, voyant l'agitation, le désespoir de Marguerite, ne comprenant pas bien ce qui la désolait ainsi, et sentant la nécessité de la calmer, lui dit avec assurance:

«Sophie est sauvée, chère enfant; elle va très bien, calme-toi, je t'en conjure.

—Mais qui l'a sauvée? je n'ai vu personne.

—Tout le monde y a couru pendant que tu revenais.»

Cette assurance calma Marguerite; elle se laissa emporter sans résistance.