Quand elle fut bien essuyée, séchée et rhabillée, sa maman lui demanda ce qui était arrivé. Marguerite lui raconta tout, mais en atténuant ce qu'elle sentait être mauvais dans l'insistance de Sophie à faire périr le pauvre hérisson et à approcher de la mare, malgré l'avertissement qu'elle avait reçu.
«Tu vois, chère enfant, dit Mme de Rosbourg en l'embrassant mille fois, si j'avais raison de te défendre d'approcher de la mare. Tu as agi comme une petite fille sage, courageuse et généreuse.... Allons voir ce que devient Sophie.»
Sophie avait été emportée par Mme de Fleurville et Élisa chez Camille et Madeleine, qui l'accompagnaient. On l'avait également déshabillée, essuyée, frictionnée, et on lui passait une chemise de Camille, quand la porte s'ouvrit violemment et Mme Fichini entra.
Sophie devint rouge comme une cerise; l'apparition furieuse et inattendue de Mme Fichini avait stupéfié tout le monde.
«Qu'est-ce que j'apprends, mademoiselle? vous avez sali, perdu votre jolie robe en vous laissant sottement tomber dans la mare! Attendez, j'apporte de quoi vous rendre plus soigneuse à l'avenir.»
Et, avant que personne eût eu le temps de s'y opposer, elle tira de dessous son châle une forte verge, s'élança sur Sophie et la fouetta à coups redoublés, malgré les cris de la pauvre petite, les pleurs et les supplications de Camille et de Madeleine, et les remontrances de Mme de Fleurville et d'Élisa, indignées de tant de sévérité. Elle ne cessa de frapper que lorsque la verge se brisa entre ses mains; alors elle en jeta les morceaux et sortit de la chambre. Mme de Fleurville la suivit pour lui exprimer son mécontentement d'une punition aussi injuste que barbare.
«Croyez, chère dame, répondit Mme Fichini, que c'est le seul moyen d'élever des enfants; le fouet est le meilleur des maîtres. Pour moi, je n'en connais pas d'autres.»
Si Mme de Fleurville n'eût écouté que son indignation, elle eût chassé de chez elle une si méchante femme; mais Sophie lui inspirait une pitié profonde: elle pensa que se brouiller avec la belle-mère, c'était priver la pauvre enfant de consolations et d'appui. Elle se fit donc violence et se borna à discuter avec Mme Fichini les inconvénients d'une répression trop sévère. Tous ces raisonnements échouèrent devant la sécheresse de cœur et l'intelligence bornée de la mauvaise mère, et Mme de Fleurville se vit obligée de patienter et de subir son odieuse compagnie.
Quand Mme de Rosbourg et Marguerite entrèrent chez Camille et Madeleine, elles furent surprises de les trouver toutes deux pleurant, et Sophie en chemise, criant, courant et sautant par excès de souffrance, le corps rayé et rougi par la verge dont les débris gisaient à terre.
Mme de Rosbourg et Marguerite restèrent immobiles d'étonnement.
«Camille, Madeleine, pourquoi pleurez-vous? dit enfin Marguerite, prête elle-même à pleurer. Qu'a donc la pauvre Sophie et pourquoi est-elle couverte de raies rouges?
—C'est sa méchante belle-mère qui l'a fouettée, chère Marguerite. Pauvre Sophie! pauvre Sophie!»
Les trois petites entourèrent Sophie et parvinrent à la consoler à force de caresses et de paroles amicales. Pendant ce temps Élisa avait raconté à Mme de Rosbourg la froide cruauté de Mme Fichini, qui n'avait vu dans l'accident de sa fille qu'une robe salie, et qui avait puni ce manque de soin par une si cruelle flagellation. L'indignation de Mme de Rosbourg égala celle de Mme de Fleurville et d'Élisa; les mêmes motifs lui firent supporter la présence de Mme Fichini.
Camille, Madeleine et Marguerite eurent besoin de faire de grands efforts pour être polies à table avec Mme Fichini. La pauvre Sophie n'osait ni parler ni lever les yeux; immédiatement après le dîner, les enfants allèrent jouer dehors. Quand Mme Fichini partit, elle promit d'envoyer souvent Sophie à Fleurville, comme le lui demandaient ces dames.
«Puisque vous voulez bien recevoir cette mauvaise créature, dit-elle en jetant sur Sophie un regard de mépris, je serai enchantée de m'en débarrasser le plus souvent possible; elle est si méchante, qu'elle gâte toutes mes parties de plaisir chez mes voisins. Au revoir, chères dames.... Montez en voiture, petite sotte!» ajouta-t-elle en donnant à Sophie une grande tape sur la tête.
Quand la voiture fut partie, Camille et Madeleine, qui n'étaient pas revenues de leur consternation, ne voulurent pas aller jouer; elles rentrèrent au salon, où avec leur maman et avec Mme de Rosbourg elles causèrent de Sophie et des moyens de la tirer le plus souvent possible de la maison maternelle. Marguerite était couchée depuis longtemps; Camille et Madeleine finirent par se coucher aussi, en réfléchissant au malheur de Sophie et en remerciant le bon Dieu de leur avoir donné une si excellente mère.
IX
POIRES VOLÉES
Quelques jours après l'aventure des hérissons, Mme de Fleurville avait à dîner quelques voisins, parmi lesquels elle avait engagé Mme Fichini et Sophie.
Camille et Madeleine n'étaient jamais élégantes; leur toilette était simple et propre. Les jolis cheveux blonds et fins de Camille et les cheveux châtain clair de Madeleine, doux comme de la soie, étaient partagés en deux touffes bien lissées, bien nattées et rattachées au-dessus de l'oreille par de petits peignes; lorsqu'on avait du monde à dîner, on y ajoutait un nœud en velours noir. Leurs robes étaient en percale blanche tout unie; un pantalon à petits plis et des brodequins en peau complétaient cette simple toilette. Marguerite était habillée de même; seulement ses cheveux noirs, au lieu d'être relevés, tombaient en boucles sur son joli petit cou blanc et potelé. Toutes trois avaient le cou et les bras nus quand il faisait chaud; le jour dont nous parlons, la chaleur était étouffante.
Quelques instants avant l'heure du dîner, Mme Fichini arriva avec une toilette d'une élégance ridicule pour la campagne. Sa robe de soie lilas clair était garnie de trois amples volants bordés de ruches, de dentelles, de velours; son corsage était également bariolé de mille enjolivures qui le rendaient aussi ridicule que sa jupe; l'ampleur de cette jupe était telle, que Sophie avait été reléguée sur le devant de la voiture, au fond de laquelle s'étalait majestueusement Mme Fichini et sa robe. La tête de Sophie paraissait seule au milieu de cet amas de volants qui la couvraient. La calèche était découverte; la société était sur le perron. Mme Fichini descendit triomphante, grasse, rouge, bourgeonnée. Ses yeux étincelaient d'orgueil satisfait; elle croyait devoir être l'objet de l'admiration générale avec sa robe de mère Gigogne, ses gros bras nus, son petit chapeau à plumes de mille couleurs couvrant ses cheveux roux, et son cordon de diamants sur son front bourgeonné. Elle vit avec une satisfaction secrète les toilettes simples de toutes ces dames; Mmes de Fleurville et de Rosbourg avaient des robes de taffetas noir uni; aucune coiffure n'ornait leurs cheveux, relevés en simples bandeaux et nattés par derrière; les dames du voisinage étaient les unes en mousseline unie, les autres en soie légère; aucune n'avait ni volants, ni bijoux, ni coiffure extraordinaire. Mme Fichini ne se trompait pas en pensant à l'effet que ferait sa toilette; elle se trompa seulement sur la nature de l'effet qu'elle devait produire: au lieu d'être de l'admiration, ce fut une pitié moqueuse.
«Me voici, chères dames, dit-elle en descendant de voiture et en montrant son gros pied chaussé de souliers de satin lilas pareil à la robe, et à bouffettes de dentelle; me voici avec Sophie comme saint Roch et son chien.»
Sophie, masquée d'abord par la robe de sa belle-mère, apparut à son tour, mais dans une toilette bien différente: elle avait une robe de grosse percale faite comme une chemise, attachée à la taille avec un cordon blanc; elle tenait ses deux mains étalées sur son ventre.
«Faites la révérence, mademoiselle, lui dit Mme Fichini. Plus bas donc! A quoi sert le maître de danse que j'ai payé tout l'hiver dix francs la leçon et qui vous a appris à saluer, à marcher et à avoir de la grâce? Quelle tournure a cette sotte avec ses mains sur son ventre!
—Bonjour, ma petite Sophie, dit Mme de Fleurville: va embrasser tes amies. Quelle belle toilette vous avez, madame! ajouta-t-elle pour détourner les pensées de Mme Fichini de sa belle-fille. Nous ne méritons pas de pareilles élégances, avec nos toilettes toutes simples.
—Comment donc, chère dame! vous valez bien la peine qu'on s'habille. Il faut bien user ses vieilles robes à la campagne.»
Et Mme Fichini voulut prendre place sur un fauteuil, près de Mme de Rosbourg; mais la largeur de sa robe, la raideur de ses jupons repoussèrent le fauteuil au moment où elle s'asseyait, et l'élégante Mme Fichini tomba par terre....
Un rire général salua cette chute, rendue ridicule par le ballonnement de tous les jupons, qui restèrent bouffants, faisant un énorme cerceau au-dessus de Mme Fichini, et laissant à découvert deux grosses jambes dont l'une gigotait avec emportement, tandis que l'autre restait immobile dans toute son ampleur.
Mme de Fleurville, voyant Mme Fichini étendue sur le plancher, comprima son envie de rire, s'approcha d'elle et lui offrit son aide pour la relever; mais ses efforts furent impuissants, et il fallut que deux voisins, MM. de Vortel et de Plan, lui vinssent en aide.
A trois, ils parvinrent à relever Mme Fichini; elle était rouge, furieuse, moins de sa chute que des rires excités par cet accident, et se plaignait d'une foulure à la jambe.
Sophie se tint prudemment à l'écart, pendant que sa belle-mère recevait les soins de ces dames; quand le mouvement fut calmé et que tout fut rentré dans l'ordre, elle demanda tout bas à Camille de s'éloigner.
«Pourquoi veux-tu t'en aller? dit Camille; nous allons dîner à l'instant.»
Sophie, sans répondre, écarta un peu ses mains de son ventre, et découvrit une énorme tache de café au lait.
SOPHIE, très bas.
Je voudrais laver cela.
CAMILLE, bas.
Comment as-tu pu faire cette tache en voiture?
SOPHIE, bas.
Ce n'est pas en voiture, c'est ce matin à déjeuner: j'ai renversé mon café sur moi.
CAMILLE, bas.
Pourquoi n'as-tu pas changé de robe pour venir ici?
SOPHIE, bas.
Maman ne veut pas; depuis que je suis tombée dans la mare, elle veut que j'aie des robes faites comme des chemises, et que je les porte pendant trois jours.
CAMILLE, bas.
Ta bonne aurait dû au moins laver cette tache, et repasser ta robe.
SOPHIE, bas.
Maman le défend; ma bonne n'ose pas.»
Camille appelle tout bas Madeleine et Marguerite; toutes quatre s'en vont. Elles courent dans leur chambre; Madeleine prend de l'eau, Marguerite du savon: elles lavent, elles frottent avec tant d'activité que la tache disparaît; mais la robe reste mouillée, et Sophie continue à y appliquer ses mains jusqu'à ce que tout soit sec. Elles rentrent toutes au salon au moment où l'on allait se mettre à table. Mme Fichini boite un peu; elle est enchantée de l'intérêt qu'elle croit inspirer, et ne fait pas attention à Sophie, qui en profite pour manger comme quatre.
Après dîner, toute la société va se promener. On se dirige vers le potager; Mme de Fleurville fait admirer une poire d'espèce nouvelle, d'une grosseur et d'une saveur remarquables. Le poirier qui la produisait était tout jeune et n'en avait que quatre.
Tout le monde s'extasiait sur la grosseur extraordinaire de ces poires.
«Je vous engage, mesdames et messieurs, à venir les manger dans huit jours; elles auront encore grossi et seront mûres à point», dit Mme de Fleurville.
Chacun accepta l'invitation; on continua la revue des fruits et des fleurs.
Sophie suivait avec Camille, Madeleine et Marguerite. Les belles poires la tentaient; elle aurait bien voulu les cueillir et les manger; mais comment faire? Tout le monde la verrait.... «Si je pouvais rester toute seule en arrière! se dit-elle. Mais comment pourrai-je éloigner Camille, Madeleine et Marguerite? Qu'elles sont ennuyeuses de ne jamais me laisser seule!»
Tout en cherchant le moyen de rester seule derrière ses amies, elle sentit que sa jarretière tombait.
«Bon! voilà un prétexte.»
Et, s'arrêtant près du poirier tentateur, elle se mit à arranger sa jarretière, regardant du coin de l'œil si ses amies continuaient leur chemin.
«Que fais-tu là? dit Camille en se retournant.
SOPHIE.
J'arrange ma jarretière, qui est défaite.
CAMILLE.
Veux-tu que je t'aide?
SOPHIE.
Non, non, merci; j'aime mieux m'arranger moi-même.
CAMILLE.
Je vais t'attendre alors.
SOPHIE, avec impatience.
Mais non, va-t'en, je t'en supplie! tu me gênes.»
Camille, surprise de l'irritation de Sophie, alla rejoindre Madeleine et Marguerite.
Aussitôt qu'elle fut éloignée, Sophie allongea le bras, saisit une poire, la détacha et la mit dans sa poche. Une seconde fois elle étendit le bras, et, au moment où elle cueillait la seconde poire, Camille se retourna et vit Sophie retirer précipitamment sa main et cacher quelque chose sous sa robe.
Camille, la sage, l'obéissante Camille, qui eût été incapable d'une si mauvaise action, ne se douta pas de celle que venait de commettre Sophie.
CAMILLE, riant.
Que fais-tu donc là, Sophie? Qu'est-ce que tu mets dans ta poche? et pourquoi es-tu si rouge?
SOPHIE, avec colère.
Je ne fais rien du tout, mademoiselle; je ne mets rien dans ma poche et je ne suis pas rouge du tout.
CAMILLE, avec gaieté.
Pas rouge! Ah! vraiment oui, tu es rouge. Madeleine, Marguerite, regardez donc Sophie: elle dit qu'elle n'est pas rouge.
SOPHIE, pleurant.
Tu ne sais pas ce que tu dis; c'est pour me taquiner, pour me faire gronder que tu cries tant que tu peux que je suis rouge; je ne suis pas rouge du tout. C'est bien méchant à toi.
CAMILLE, avec la plus grande surprise.
Sophie, ma pauvre Sophie, mais qu'as-tu donc? Je ne voulais certainement pas te taquiner, encore moins te faire gronder. Si je t'ai fait de la peine, pardonne-moi.»
Et la bonne petite Camille courut à Sophie pour l'embrasser. En s'approchant, elle sentit quelque chose de dur et de gros qui la repoussait; elle baissa les yeux, vit l'énorme poche de Sophie, y porta involontairement la main, sentit les poires, regarda le poirier et comprit tout.
«Ah! Sophie, Sophie! lui dit-elle d'un ton de reproche, comme c'est mal, ce que tu as fait!
—Laisse-moi tranquille, petite espionne, répondit Sophie avec emportement; je n'ai rien fait: tu n'as pas le droit de me gronder; laisse-moi, et ne t'avise pas de rapporter contre moi.
—Je ne rapporte jamais, Sophie. Je te laisse; je ne veux pas rester près de toi et de ta poche pleine de poires volées.»
La colère de Sophie fut alors à son comble; elle levait la main pour frapper Camille, lorsqu'elle réfléchit qu'une scène attirerait l'attention et qu'elle serait surprise avec les poires. Elle abaissa son bras levé, tourna le dos à Camille, et, s'échappant par une porte du potager, courut se cacher dans un massif pour manger les fruits dérobés.
Camille resta immobile, regardant Sophie qui s'enfuyait; elle ne s'aperçut pas du retour de toute la société et de la surprise avec laquelle la regardaient sa maman, Mme de Rosbourg et Mme Fichini.
«Hélas! chère madame, s'écria Mme Fichini, deux de vos belles poires ont disparu!»
Camille tressaillit et regarda le poirier, puis ces dames.
«Sais-tu ce qu'elles sont devenues, Camille?» demanda Mme de Fleurville.
Camille ne mentait jamais.
«Oui, maman, je le sais.
—Tu as l'air d'une coupable. Ce n'est pas toi qui les as prises?
—Oh non! maman.
—Mais alors où sont-elles? Qui est-ce qui s'est permis de les cueillir?»
Camille ne répondit pas.
MADAME DE ROSBOURG.
Réponds, ma petite Camille; puisque tu sais où elles sont, tu dois le dire.
CAMILLE, hésitant.
Je..., je... ne crois pas, madame,... je... ne dois pas dire....
MADAME FICHINI, riant aux éclats.
Ha, ha, ha! c'est comme Sophie, qui vole et mange mes fruits et qui ment ensuite. Ha, ha, ha! ce petit ange qui ne vaut pas mieux que mon démon! Ha, ha, ha! fouettez-la, chère madame, elle avouera.
CAMILLE, avec vivacité.
Non, madame, je ne fais pas comme Sophie; je ne vole pas, et je ne mens jamais!
MADAME DE FLEURVILLE.
Mais pourquoi, Camille, si tu sais ce que sont devenues ces poires, ne veux-tu pas le dire?»
Camille baisse les yeux, rougit et répond tout bas: «Je ne peux pas».
Mme de Rosbourg avait une telle confiance dans la sincérité de Camille, qu'elle n'hésita pas à la croire innocente; elle soupçonna vaguement que Camille se taisait par générosité; elle le dit tout bas à Mme de Fleurville, qui regarda longuement sa fille, secoua la tête et s'éloigna avec Mme de Rosbourg et Mme Fichini. Cette dernière riait toujours d'un air moqueur. La pauvre Camille, restée seule, fondit en larmes.
Elle sanglotait depuis quelques instants, lorsqu'elle s'entendit appeler par Madeleine, Sophie et Marguerite.
«Camille! Camille! où es-tu donc? nous te cherchons depuis un quart d'heure.»
Camille sécha promptement ses larmes, mais elle ne put cacher la rougeur de ses yeux et le gonflement de son visage.
«Camille, ma chère Camille, pourquoi pleures-tu? lui demanda Marguerite avec inquiétude.
—Je... ne pleure pas: seulement... j'ai..., j'ai... du chagrin.»
Et, ne pouvant retenir ses pleurs, elle recommença à sangloter. Madeleine et Marguerite l'entourèrent de leurs bras et la couvrirent de baisers, en lui demandant avec instance de leur confier son chagrin.
Aussitôt que Camille put parler, elle leur raconta qu'on la soupçonnait d'avoir mangé les belles poires que leur maman conservait si soigneusement. Sophie, qui était restée impassible jusqu'alors, rougit, se troubla, et demanda enfin d'une voix tremblante d'émotion: «Est-ce que tu n'as pas dit... que tu savais..., que tu connaissais....
CAMILLE.
Oh non! je ne l'ai pas dit; je n'ai rien dit.
MADELEINE.
Comment! est-ce que tu sais qui a pris les poires?
CAMILLE, très bas.
Oui.
MADELEINE.
Et pourquoi ne l'as-tu pas dit?»
Camille leva les yeux, regarda Sophie et ne répondit pas.
Sophie se troublait de plus en plus; Madeleine et Marguerite s'étonnaient de l'embarras de Camille, de l'agitation de Sophie. Enfin Sophie, ne pouvant plus contenir son sincère repentir et sa reconnaissance envers la généreuse Camille, se jeta à genoux devant elle en sanglotant: «Pardon, oh! pardon, Camille, bonne Camille! J'ai été méchante, bien méchante; ne m'en veux pas.»
Marguerite regardait Sophie d'un œil enflammé de colère; elle ne lui pardonnait pas d'avoir causé un si vif chagrin à sa chère Camille.
«Méchante Sophie, s'écria-t-elle, tu ne viens ici que pour faire du mal; tu as fait punir un jour ma chère Camille, aujourd'hui tu la fais pleurer; je te déteste, et cette fois-ci c'est pour tout de bon: car, grâce à toi, tout le monde croit Camille gourmande, voleuse et menteuse.»
Sophie tourna vers Marguerite son visage baigné de larmes et lui répondit avec douceur:
«Tu me fais penser, Marguerite, que j'ai encore autre chose à faire qu'à demander pardon à Camille; je vais de ce pas, ajouta-t-elle en se levant, dire à ma belle-mère et à ces dames que c'est moi qui ai volé les poires, que c'est moi qui dois subir une sévère punition; et que toi, bonne et généreuse Camille, tu ne mérites que des éloges et des récompenses.
—Arrête, Sophie, s'écria Camille en la saisissant par le bras; et toi, Marguerite, rougis de ta dureté, sois touchée de son repentir.»
Marguerite, après une lutte visible, s'approcha de Sophie et l'embrassa les larmes aux yeux. Sophie pleurait toujours et cherchait à dégager sa main de celle de Camille pour courir à la maison et tout avouer. Mais Camille la retint fortement et lui dit:
«Écoute-moi, Sophie, tu as commis une faute, une très grande faute; mais tu l'as déjà réparée en partie par ton repentir. Fais-en l'aveu à maman et à Mme de Rosbourg; mais pourquoi le dire à ta belle-mère, qui est si sévère et qui te fouettera impitoyablement?
—Pourquoi? pour qu'elle ne te croie plus coupable. Elle me fouettera, je le sais; mais ne l'aurai-je pas mérité?»
A ce moment, Mme de Rosbourg sortit de la serre à laquelle étaient adossés les enfants et dont la porte était ouverte.
«J'ai tout entendu, mes enfants, dit-elle; j'arrivais dans la serre au moment où vous accouriez près de Camille, et c'est moi qui me charge de toute l'affaire. Je raconterai à Mme de Fleurville la vérité; je la cacherai à Mme Fichini, à laquelle je dirai seulement que l'innocence de Camille a été reconnue par l'aveu du coupable, que je me garderai bien de nommer. Ma petite Camille, ta conduite a été belle, généreuse, au-dessus de tout éloge. La tienne, Sophie, a été bien mauvaise au commencement, belle et noble à la fin; toi, Marguerite, tu as été trop sévère, ta tendresse pour Camille t'a rendue cruelle pour Sophie; et toi, Madeleine, tu as été bonne et sage. Maintenant, tâchons de tout oublier et de finir gaiement la journée. Je vous ai ménagé une surprise: on va tirer une loterie; il y a des lots pour chacune de vous.»
Cette annonce dissipa tous les nuages; les visages reprirent un air radieux, et les quatre petites filles, après s'être embrassées, coururent au salon. On les attendait pour commencer.
Sophie gagna un joli ménage et une papeterie;
Camille, un joli bureau avec une boîte de couleurs, cent gravures à enluminer, et tout ce qui est nécessaire pour dessiner, peindre et écrire;
Madeleine, quarante volumes de charmantes histoires et une jolie boîte à ouvrage avec tout ce qu'il fallait pour travailler;
Marguerite, une charmante poupée en cire et un trousseau complet dans une jolie commode.
X
LA POUPÉE MOUILLÉE
Après avoir bien joué, bien causé, pris des glaces et des gâteaux, Sophie partit avec sa belle-mère; Camille, Madeleine et Marguerite allèrent se coucher.
Mme de Fleurville embrassa mille fois Camille; Mme de Rosbourg lui avait raconté l'histoire des poires, et toutes deux avaient expliqué à Mme Fichini l'innocence de Camille sans faire soupçonner Sophie.
Marguerite était enchantée de sa jolie poupée et de son trousseau. Dans le tiroir d'en haut de la commode, elle avait trouvé:
1 chapeau rond en paille avec une petite plume blanche et des rubans de velours noir;
1 capote en taffetas bleu avec des roses pompons;
1 ombrelle verte à manche d'ivoire;
6 paires de gants;
4 paires de brodequins;
2 écharpes en soie;
1 manchon et une pèlerine en hermine.
Dans le second tiroir:
6 chemises de jour;
6 chemises de nuit;
6 pantalons;
6 jupons festonnés et garnis de dentelle;
6 paires de bas;
6 mouchoirs;
6 bonnets de nuit;
6 cols;
6 paires de manches;
2 corsets;
2 jupons de flanelle;
6 serviettes de toilette;
6 draps;
6 taies d'oreiller;
6 petits torchons;
Un sac contenant des éponges, un démêloir, un peigne fin, une brosse à tête, une brosse à peignes.
Dans le troisième tiroir étaient toutes les robes et les manteaux et mantelets; il y avait:
1 robe en mérinos écossais;
1 robe en popeline rose;
1 robe en taffetas noir;
1 robe en étoffe bleue;
1 robe en mousseline blanche;
1 robe en nankin;
1 robe en velours noir;
1 robe de chambre en taffetas lilas;
1 casaque en drap gris;
1 casaque en velours noir;
1 talma en soie noire;
1 mantelet en velours gros bleu;
1 mantelet en mousseline blanche brodée.
Marguerite avait appelé Camille et Madeleine pour voir toutes ces belles choses; ce jour-là et les jours suivants elles employèrent leur temps à habiller, déshabiller, coucher et lever la poupée.
Un après-midi Mme de Fleurville les appela:
«Camille, Madeleine, Marguerite, mettez vos chapeaux; nous allons faire une promenade.
CAMILLE.
Allons vite avec maman! Marguerite, laisse ta poupée et courons.
MARGUERITE.
Non, j'emporte ma poupée avec moi; je veux l'avoir toujours dans mes bras.
MADELEINE.
Si tu la laisses traîner, elle sera sale et chiffonnée.
MARGUERITE.
Mais je ne la laisserai pas traîner, puisque je la porterai dans mes bras.
CAMILLE.
C'est bon, c'est bon; laissons-la faire, Madeleine; elle verra bien tout à l'heure qu'une poupée gêne pour courir.»
Marguerite s'entêta à garder sa poupée, et toutes trois rejoignirent bientôt Mme de Fleurville.
«Où allons-nous, maman? dit Camille.
—Au moulin de la forêt, mes enfants.»
Marguerite fit une petite grimace, parce que le moulin était au bout d'une longue avenue et que la poupée était un peu lourde pour ses petits bras.
Arrivée à la moitié du chemin, Mme de Fleurville, qui craignait que les enfants ne fussent fatigués, s'assit au pied d'un gros arbre, et leur dit de se reposer pendant qu'elle lirait; elle tira un livre de sa poche; Marguerite s'assit près d'elle, mais Camille et Madeleine, qui n'étaient pas fatiguées, couraient à droite, à gauche, cueillant des fleurs et des fraises.
«Camille, Camille, s'écria Madeleine, viens vite; voici une grande place pleine de fraises.»
Camille accourut et appela Marguerite.
«Marguerite, Marguerite, viens aussi cueillir des fraises: elles sont mûres et excellentes.»
Marguerite se dépêcha de rejoindre ses amies, qui déposaient leurs fraises dans de grandes feuilles de châtaignier. Elle se mit aussi à en cueillir; mais, gênée par sa poupée, elle ne pouvait à la fois les ramasser et les tenir dans sa main, où elles s'écrasaient à mesure qu'elle les cueillait.
«Que faire, mon Dieu! de cette ennuyeuse poupée? se dit-elle tout bas; elle me gêne pour courir, pour cueillir et garder mes fraises. Si je la posais au pied de ce gros chêne?... il y a de la mousse; elle sera très bien.»
Elle assit la poupée au pied de l'arbre, sauta de joie d'en être débarrassée, et cueillit des fraises avec ardeur.
Au bout d'un quart d'heure, Mme de Fleurville leva les yeux, regarda le ciel qui se couvrait de nuages, mit son livre dans sa poche, se leva et appela les enfants.
«Vite, vite, mes petites, retournons à la maison: voilà un orage qui s'approche; tâchons de rentrer avant que la pluie commence.»
Les trois petites accoururent avec leurs fraises et en offrirent à Mme de Fleurville.
MADAME DE FLEURVILLE.
Nous n'avons pas le temps de nous régaler de fraises, mes enfants; emportez-les avec vous. Voyez comme le ciel devient noir; on entend déjà le tonnerre.
MARGUERITE.
Ah! mon Dieu! j'ai peur.
MADAME DE FLEURVILLE.
De quoi as-tu peur, Marguerite?
MARGUERITE.
Du tonnerre. J'ai peur qu'il ne tombe sur moi.
MADAME DE FLEURVILLE.
D'abord, quand le tonnerre tombe, c'est généralement sur les arbres ou sur les cheminées, qui sont plus élevés et présentent une pointe aux nuages: ensuite le tonnerre ne te ferait aucun mal quand même il tomberait sur toi, parce que tu as un fichu de soie et des rubans de soie à ton chapeau.
MARGUERITE.
Comment? la soie chasse le tonnerre?
MADAME DE FLEURVILLE.
Oui, le tonnerre ne touche jamais aux personnes qui ont sur elles quelque objet en soie. L'été dernier, un de mes amis qui demeure à Paris, rue de Varennes, revenait chez lui par un orage épouvantable; le tonnerre est tombé sur lui, a fondu sa montre, sa chaîne, les boucles de son gilet, les clefs qui étaient dans sa poche, les boutons d'or de son habit, sans lui faire aucun mal, sans même l'étourdir, parce qu'il avait une ceinture de soie qu'il porte pour se préserver de l'humidité.
MARGUERITE.
Ah! que je suis contente de savoir cela! je n'aurai plus peur du tonnerre.
MADAME DE FLEURVILLE.
Voilà le vent d'orage qui s'élève; courons vite, dans dix minutes la pluie tombera à torrents.
Les trois enfants se mirent à courir.
Mme de Fleurville suivait en marchant très vite; mais elles avaient beau se dépêcher, l'orage marchait plus vite qu'elles, les gouttes commencèrent à tomber plus serrées, le vent soufflait avec violence; les enfants avaient relevé leurs jupons sur leurs têtes, elles riaient tout en courant; elles s'amusaient beaucoup de leurs jupons gonflés par le vent, des larges gouttes qui les mouillaient, et elles espéraient bien recevoir tout l'orage avant d'arriver à la maison. Mais elles entraient dans le vestibule au moment où la grêle et la pluie commençaient à leur fouetter le visage et à les tremper.
«Allez vite changer de souliers, de bas et de jupons, mes enfants», dit Mme de Fleurville.
Et elle-même monta dans sa chambre pour ôter ses vêtements mouillés.
Il fut impossible de sortir pendant tout le reste de la soirée; la pluie continua de tomber avec violence; les petites jouèrent à cache-cache dans la maison; Mmes de Fleurville et de Rosbourg jouèrent avec elles jusqu'à huit heures. Marguerite alla se coucher; Camille et Madeleine, fatiguées de leurs jeux, prirent chacune un livre; elles lisaient attentivement: Camille, le Robinson suisse, Madeleine, les contes de Grimm, lorsque Marguerite accourut en chemise, nu-pieds, sanglotant et criant.
Camille et Madeleine jetèrent leurs livres et se précipitèrent avec terreur vers Marguerite. Mmes de Fleurville et de Rosbourg s'étaient aussi levées précipitamment et interrogeaient Marguerite sur la cause de ses cris.
Marguerite ne pouvait répondre; les larmes la suffoquaient. Mme de Rosbourg examina ses bras, ses jambes, son corps, et, s'étant assurée que la petite fille n'était pas blessée, elle s'inquiéta plus encore du désespoir de Marguerite.
Enfin elle put articuler: «Ma... poupée,... ma... poupée....
—Qu'est-il donc arrivé? demanda Mme de Rosbourg; Marguerite,... parle,... je t'en prie.
—Ma... poupée.... Ma belle... poupée est restée... dans... la forêt... au pied... d'un arbre.... Ma poupée, ma pauvre poupée!»
Et Marguerite recommença à sangloter de plus belle.
«Ta poupée neuve dans la forêt! s'écria Mme de Rosbourg. Comment peut-elle être dans la forêt?
—Je l'ai emportée à la promenade et je l'ai assise sous un gros chêne, parce qu'elle me gênait pour cueillir des fraises; quand nous nous sommes sauvées à cause de l'orage, j'ai eu peur du tonnerre et je l'ai oubliée sous l'arbre.
—Peut-être le chêne l'aura-t-il préservée de la pluie. Mais pourquoi l'as-tu emportée? Je t'ai toujours dit de ne pas emporter de poupée quand on va faire une promenade un peu longue.
—Camille et Madeleine m'ont conseillé de la laisser, mais je n'ai pas voulu.
—Voilà, ma chère Marguerite, comment le bon Dieu punit l'entêtement et la déraison; il a permis que tu oubliasses ta pauvre poupée, et tu auras jusqu'à demain l'inquiétude de la savoir peut-être trempée et gâtée, peut-être déchirée par les bêtes qui habitent la forêt, peut-être volée par quelque passant.
—Je vous en prie, ma chère maman, dit Marguerite en joignant les mains, envoyez le domestique chercher ma poupée dans la forêt; je lui expliquerai si bien où elle est qu'il la trouvera tout de suite.
—Comment! tu veux qu'un pauvre domestique s'en aille par une pluie battante dans une forêt noire, au risque de se rendre malade ou d'être attaqué par un loup? Je ne reconnais pas là ton bon cœur.
—Mais ma poupée, ma pauvre poupée, que va-t-elle devenir? Mon Dieu, mon Dieu! elle sera trempée, salie, perdue!
—Chère enfant, je suis très peinée de ce qui t'arrive, quoique ce soit par ta faute; mais maintenant nous ne pouvons qu'attendre avec patience jusqu'à demain matin. Si le temps le permet, nous irons chercher ta malheureuse poupée.»
Marguerite baissa la tête et s'en alla dans sa chambre en pleurant et en disant qu'elle ne dormirait pas de la nuit. Elle ne voulait pas se coucher, mais sa bonne la mit de force dans son lit; après avoir sangloté pendant quelques minutes, elle s'endormit et ne se réveilla que le lendemain matin.
Il faisait un temps superbe: Marguerite sauta de son lit pour s'habiller et courir bien vite à la recherche de sa poupée.
Quand elle fut lavée, coiffée et habillée, et qu'elle eut déjeuné, elle courut rejoindre ses amies et sa maman, qui étaient prêtes depuis longtemps et qui l'attendaient pour partir.
«Partons, s'écrièrent-elles toutes ensemble; partons vite, chère maman, nous voici toutes les trois.
—Allons, marchons d'un bon pas, et arrivons à l'arbre où la pauvre poupée a passé une si mauvaise nuit.»
Tout le monde se mit en route; les mamans marchaient vite, vite; les petites filles couraient plutôt qu'elles ne marchaient, tant elles étaient impatientes d'arriver; aucune d'elles ne parlait, leur cœur battait à mesure qu'elles approchaient.
«Je vois le grand chêne au pied duquel elle doit être», dit Marguerite.
Encore quelques minutes, et elles arrivèrent près de l'arbre. Pas de poupée; rien qui indiquât qu'elle aurait dû être là.
Marguerite regardait ses amies d'un air consterné; Camille et Madeleine étaient désolées.
«Mais, demanda Mme de Rosbourg, es-tu bien sûre de l'avoir laissée ici?
—Bien sûre, maman, bien sûre.
—Hélas! en voici la preuve», dit Madeleine en ramassant dans une touffe d'herbes une petite pantoufle de satin bleu.
Marguerite prit la pantoufle, la regarda, puis se mit à pleurer. Personne ne dit rien; les mamans reprirent le chemin de la maison, et les petites filles les suivirent tristement. Chacune se demandait:
«Qu'est donc devenue cette poupée? Comment n'en est-il rien resté? La pluie pouvait l'avoir trempée et salie, mais elle n'a pu la faire disparaître! Les loups ne mangent pas les poupées; ce n'est donc pas un loup qui l'a emportée.»
Tout en réfléchissant et en se désolant, elles arrivèrent à la maison. Marguerite alla dans sa chambre, prit toutes les affaires de sa poupée perdue, les plia proprement et les remit dans les tiroirs de la commode, comme elle les avait trouvées; elle ferma les tiroirs, retira la clef et alla la porter à Camille.
«Tiens, Camille, lui dit-elle, voici la clef de ma petite commode; mets-la, je te prie, dans ton bureau; puisque ma pauvre poupée est perdue, je veux garder ses affaires. Quand j'aurai assez d'argent, j'en achèterai une tout à fait pareille, à laquelle les robes et les chapeaux pourront aller.»
Camille ne répondit pas, embrassa Marguerite, prit la clef et la serra dans un des tiroirs de son bureau, en disant: «Pauvre Marguerite!»
Madeleine n'avait rien dit; elle souffrait du chagrin de Marguerite et ne savait comment la consoler. Tout à coup son visage s'anime, elle se lève, court à son sac à ouvrage, en tire une bourse, et revient en courant près de Marguerite.
«Tiens, ma chère Marguerite, voici de quoi acheter une poupée; j'ai amassé trente-cinq francs pour faire emplète de livres dont je n'ai pas besoin; je suis enchantée de ne pas les avoir encore achetés, tu auras une poupée exactement semblable à celle que tu as perdue.
—Merci, ma bonne, ma chère Madeleine! dit Marguerite, qui était devenue rouge de joie. Oh! merci, merci. Je vais demander à maman de me la faire acheter.»
Et elle courut chez Mme de Rosbourg, qui lui promit de lui faire acheter sa poupée la première fois que l'on irait à Paris.
XI
JEANNETTE LA VOLEUSE
Madeleine avait reçu les éloges que méritait son généreux sacrifice; trois jours s'étaient passés depuis la disparition de la poupée; Marguerite attendait avec une vive impatience que quelqu'un allât à Paris pour lui apporter la poupée promise. En attendant, elle s'amusait avec celle de Madeleine. Il faisait chaud, et les enfants étaient établies dans le jardin, sous des arbres touffus. Madeleine lisait. Camille tressait une couronne de pâquerettes pour la poupée, que Marguerite peignait avant de lui mettre la couronne sur la tête. La petite boulangère, nommée Suzanne, qui apportait deux pains à la cuisine, passa près d'elle. Elle s'arrêta devant Marguerite, regarda attentivement la poupée et dit:
«Elle est tout de même jolie, votre poupée, mam'selle!
MARGUERITE.
Tu n'en as jamais vu de si jolie, Suzanne?
SUZANNE.
Pardon, mam'selle, j'en ai vu une plus belle que la vôtre, et pas plus tard qu'hier encore.
MARGUERITE.
Plus jolie que celle-ci! Et où donc, Suzanne?
SUZANNE.
Ah! près d'ici, bien sûr. Elle a une belle robe de soie lilas; c'est Jeannette qui l'a.
MARGUERITE.
Jeannette, la petite meunière! Et qui lui a donné cette belle poupée?
SUZANNE.
Ah! je ne sais pas, mam'selle; elle l'a depuis trois jours.»
Camille, Madeleine et Marguerite se regardèrent d'un air étonné: toutes trois commençaient à soupçonner que la jolie poupée de Jeannette pouvait bien être celle de Marguerite.
CAMILLE.
Et cette poupée a-t-elle des sabots?
SUZANNE, riant.
Oh! pour ça non, mam'selle; elle a un pied chaussé d'un beau petit soulier bleu, et l'autre est nu; elle a aussi un petit chapeau de paille avec une plume blanche.
MARGUERITE, s'élançant de sa chaise.
C'est ma poupée, ma pauvre poupée que j'ai laissée il y a trois jours sous un chêne, lorsqu'il a fait un si gros orage, et que je n'ai pas retrouvée depuis.
SUZANNE.
Ah bien! Jeannette m'a dit qu'on lui avait donné la belle poupée, mais qu'il ne fallait pas en parler, parce que ça ferait des jaloux.
CAMILLE, bas à Marguerite.
Laisse aller Suzanne, et courons dire à maman ce qu'elle vient de nous raconter.»
Camille, Madeleine et Marguerite se levèrent et coururent au salon, où Mme de Fleurville était à écrire, pendant que Mme de Rosbourg jouait du piano.
CAMILLE ET MADELEINE, très précipitamment.
Madame, madame, voulez-vous nous laisser aller au moulin? Jeannette a la poupée de Marguerite; il faut qu'elle la rende.
MADAME DE ROSBOURG.
Quelle folie! mes pauvres enfants, vous perdez la tête! Comment est-il possible que la poupée de Marguerite se soit sauvée dans la maison de Jeannette?