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Les petites filles modèles

Chapter 34: XIII
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About This Book

The narrative follows two young sisters, affectionate and complementary in temper, whose everyday amusements, friendships, and mischief unfold through a sequence of domestic episodes. Their mother and caretakers guide them as they practice charity, obedience, and mutual care while encountering accidents, misunderstandings, and small calamities that prompt reflection and correction. Vignettes move between playful household scenes and more dramatic incidents that reveal both faults and virtues, with recurring emphasis on moral education, familial affection, and the shaping of character through example and gentle instruction.

«Elle est tout de même jolie votre poupée!» (Page 105.)

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MADELEINE.

Mais, madame, Suzanne l'a vue! Jeannette lui a dit de ne pas en parler et qu'on la lui avait donnée.

MADAME DE FLEURVILLE.

Ma pauvre fille, c'est quelque poupée de vingt-cinq sous habillée en papier qu'on aura donnée à Jeannette, et que Suzanne trouve superbe, parce qu'elle n'en a jamais vu de plus belle.

MARGUERITE.

Mais non, madame, c'est bien sûr ma poupée; elle a une robe de taffetas lilas, un seul soulier de satin bleu, et un chapeau de paille avec une plume blanche.

MADAME DE ROSBOURG.

Écoute, ma petite Marguerite, va me chercher Suzanne; je la questionnerai moi-même, et, si j'ai des raisons de penser que Jeannette a ta poupée, nous allons partir tout de suite pour le moulin.»

Marguerite partit comme une flèche et revint deux minutes après, traînant la petite Suzanne, toute honteuse de se trouver dans un si beau salon, en présence de ces dames.

MADAME DE ROSBOURG.

N'aie pas peur, ma petite Suzanne; je veux seulement te demander quelques détails sur la belle poupée de Jeannette. Est-il vrai qu'elle a une poupée très jolie et très bien habillée?

SUZANNE.

Pour ça, oui, madame; elle est tout à fait jolie.

MADAME DE ROSBOURG.

Comment est sa robe?

SUZANNE.

En soie lilas, madame.

MADAME DE ROSBOURG.

Et son chapeau?

SUZANNE.

En paille, madame; et tout rond, avec une plume blanche et des affiquets de velours noir.

MADAME DE ROSBOURG.

T'a-t-elle dit qui lui avait donné cette poupée?

SUZANNE.

Pour ça, non, madame; elle n'a point voulu nommer personne parce qu'on le lui a défendu, qu'elle dit.

MADAME DE ROSBOURG.

Y a-t-il longtemps qu'elle a cette poupée?

SUZANNE.

Il y a trois jours, madame; elle dit qu'elle l'a rapportée de la ville le jour de l'orage.

MADAME DE ROSBOURG.

Merci, ma petite Suzanne; tu peux t'en aller; voici des pralines pour t'amuser en route.»

Et elle lui mit dans la main un gros cornet de pralines; Suzanne rougit de plaisir, fit une révérence et s'en alla.

«Chère amie, dit Mme de Fleurville à Mme de Rosbourg, il me paraît certain que Jeannette a la poupée de Marguerite; allons-y toutes. Mettez vos chapeaux, petites, et dépêchons-nous de nous rendre au moulin.»

Les enfants ne se le firent pas dire deux fois; en trois minutes elles furent prêtes à partir. Tout le monde se mit en marche; au lieu de la consternation et du silence qui avaient attristé la même promenade, trois jours auparavant, les enfants s'agitaient, allaient et venaient, se dépêchaient et parlaient toutes à la fois.

Elles marchèrent si vite, qu'on arriva en moins d'une demi-heure. Les petites allaient se précipiter toutes trois dans le moulin en appelant Jeannette et en demandant la poupée. Mme de Rosbourg les arrêta et leur dit:

«Ne dites pas un mot, mes enfants, ne témoignez aucune impatience; tenez-vous près de moi, et ne parlez que lorsque vous verrez la poupée.»

Les petites eurent de la peine à se contenir; leurs yeux étincelaient, leurs narines se gonflaient, leur bouche s'ouvrait pour parler, leurs jambes les emportaient malgré elles; mais les mamans les firent passer derrière, et toutes cinq entrèrent ainsi au moulin.

La meunière vint ouvrir, fit beaucoup de révérences et présenta des chaises.

«Asseyez-vous, mesdames, mesdemoiselles, voici des chaises basses.»

Mme de Fleurville, Mme de Rosbourg et les enfants s'assoient; les trois petites s'agitent sur leurs chaises; Mme de Rosbourg leur fait signe de ne pas montrer d'impatience.

MADAME DE FLEURVILLE.

Eh bien, mère Léonard, comment cela va-t-il?

LA MEUNIÈRE.

Madame est bien honnête; ça va bien, Dieu merci.

MADAME DE FLEURVILLE.

Et votre fille Jeannette, où est-elle?

MÈRE LÉONARD.

Ah! je ne sais point, madame; peut-être bien au moulin.

MADAME DE FLEURVILLE.

Mes filles voudraient la voir; appelez-la donc....

MÈRE LÉONARD, allant à la porte.

Jeannette, Jeannette! (Après un moment d'attente.) Jeannette, arrive donc! où t'es-tu fourrée? Elle ne vient point! faut croire qu'elle n'ose pas.

MADAME DE FLEURVILLE.

Pourquoi n'ose-t-elle pas?

MÈRE LÉONARD.

Ah! quand elle voit ces dames, ça lui fait toujours quelque chose; elle s'émotionne de la joie qu'elle a.

MADAME DE FLEURVILLE.

Je voudrais bien lui parler pourtant; si elle est sage et bonne fille, je lui ai apporté un joli fichu de soie et un beau tablier pour les dimanches.

La mère Léonard s'agite, appelle sa fille, court de la maison au moulin et ramène, en la traînant par le bras, Jeannette qui s'était cachée et qui se débat vivement.

MÈRE LÉONARD.

Vas-tu pas finir, méchante, malapprise?

JEANNETTE, criant.

Je veux m'en aller; lâchez-moi; j'ai peur.

MÈRE LÉONARD.

De quoi que t'as peur, sans cœur? Ces dames vont-elles pas te manger?»

Jeannette cesse de se débattre; la mère Léonard lui lâche le bras; Jeannette se sauve et s'enfuit dans sa chambre. La mère Léonard est furieuse, elle craint que le fichu et le tablier ne lui échappent; elle appelle Jeannette:

«Méchante enfant, s'écrie-t-elle, petite drôlesse, je te vas querir et je te vas cingler les reins; tu vas voir.»

Mme de Fleurville l'arrête et lui dit: «N'y allez pas, mère Léonard; laissez-moi lui parler: je la trouverai, allez, je connais bien la maison.»

Et Mme de Fleurville entra chez Jeannette, suivie de la mère Léonard. Elles la trouvèrent cachée derrière une chaise. Mme de Fleurville, sans mot dire, la tira de sa cachette, s'assit sur la chaise, et, lui tenant les deux mains lui dit:

«Pourquoi te caches-tu, Jeannette? Les autres fois, tu accourais au-devant de moi quand je venais au moulin.»

Pas de réponse; Jeannette reste la tête baissée.

«Jeannette, où as-tu trouvé la belle poupée qu'on a vue chez toi l'autre jour?

JEANNETTE, avec vivacité.

Suzanne est une menteuse; elle n'a point vu de poupée; je ne lui ai rien dit; je n'ai parlé de rien, c'est des menteries qu'elle vous a faites.

MADAME DE FLEURVILLE.

Comment sais-tu que c'est Suzanne qui me l'a dit?

JEANNETTE, très vivement.

Parce qu'elle me fait toujours de méchantes choses; elle vous a conté des sottises.

MADAME DE FLEURVILLE.

Mais, encore une fois, pourquoi accuses-tu Suzanne, puisque je ne te l'ai pas nommée?

JEANNETTE.

Faut pas croire Suzanne ni les autres; je n'ai point dit qu'on m'avait donné la poupée; je n'en ai point, de poupée; c'est tout des menteries.

MADAME DE FLEURVILLE.

Plus tu parles et plus je vois que c'est toi qui mens; tu as peur que je ne te reprenne la poupée que tu as trouvée dans le bois le jour de l'orage.

JEANNETTE.

Je n'ai peur de rien; je n'ai rien trouvé sous le chêne, et je n'ai point la poupée de Mlle Marguerite.

Elle ramenait Jeannette en la traînant par le bras. (Page 113.)

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MADAME DE FLEURVILLE.

Comment sais-tu que c'est de la poupée de Mlle Marguerite que je te parle et qu'elle était sous le chêne?»

Jeannette, voyant qu'elle se trahissait de plus en plus, se mit à crier et à se débattre. Mme de Fleurville la laissa aller et commença la recherche de la poupée; elle ouvrit l'armoire et le coffre, mais n'y trouva rien; enfin, voyant que Jeannette s'était réfugiée près du lit, comme pour empêcher qu'on ne cherchât de ce côté, elle se baissa et aperçut la poupée sous le lit, tout au fond; elle se retourna vers la mère Léonard, et lui ordonna d'un air sévère de retirer la poupée. La mère Léonard obéit en tremblant et remit la poupée à Mme de Fleurville.

«Saviez-vous, dit Mme de Fleurville, que votre fille avait cette poupée?

—Pour ça non, ma bonne chère dame, répondit la mère Léonard; si je l'avais su, je la lui aurais fait reporter au château, car elle sait bien que cette poupée est à Mlle Marguerite; nous l'avions trouvée bien jolie la dernière fois que Mlle Marguerite l'a apportée. (Se retournant vers Jeannette.) Ah! mauvaise créature, vilaine petite voleuse, tu vas voir comme je te corrigerai. Je t'apprendrai à faire des voleries et puis des menteries encore, que j'en suis toute tremblante. Je voyais bien que tu mentais à madame, dès que tu as ouvert ta bouche pleine de menteries. Tu vas avoir le fouet tout à l'heure: tu ne perdras rien pour attendre.»

Jeannette pleurait, criait, suppliait, protestait qu'elle ne le ferait plus jamais. La mère Léonard, loin de se laisser attendrir, la repoussait de temps en temps avec un soufflet ou un bon coup de poing. Mme de Fleurville, craignant que la correction ne fût trop forte, chercha à calmer la mère Léonard, et réussit à lui faire promettre qu'elle ne fouetterait pas Jeannette et qu'elle se contenterait de l'enfermer dans sa chambre pour le reste de la journée. Les enfants étaient consternés de cette scène; les mensonges répétés de Jeannette, sa confusion devant la poupée retrouvée, la colère et les menaces de la mère Léonard les avaient fait trembler. Mme de Fleurville remit à Marguerite sa poupée sans mot dire, dit adieu à la mère Léonard, et sortit avec Mme de Rosbourg suivie des trois enfants. Elles marchaient depuis quelques instants en silence, lorsqu'un cri perçant les fit toutes s'arrêter; il fut suivi d'autres cris plus perçants, plus aigus encore: c'était Jeannette qui recevait le fouet de la mère Léonard. Elle la fouetta longtemps: car, à une grande distance, les enfants, qui s'étaient remises en marche, entendaient encore les hurlements, les supplications de la petite voleuse. Cette fin tragique de l'histoire de la poupée perdue les laissa pour toute la journée sous l'impression d'une grande tristesse, d'une vraie terreur.


XII

VISITE CHEZ SOPHIE

«Mais chairs amie, veuné dinné chés moi demin; mamman demand ça à votr mamman; nou dinron a sainq eure pour joué avan é allé promené aprais. Je pari que j'ai fé de fôtes; ne vous moké pas de moi, je vous pri!

«Sofie, votr ami.»

Camille reçut ce billet quelques jours après l'histoire de la poupée; elle ne put s'empêcher de rire en voyant ces énormes fautes d'orthographe; comme elle était très bonne, elle ne les montra pas à Madeleine et à Marguerite; elle alla chez sa maman.

CAMILLE.

Maman, Sophie m'écrit que Mme Fichini nous engage toutes à dîner chez elle demain.

MADAME DE FLEURVILLE.

Aïe, aïe! quel ennui! Est-ce que ce dîner t'amusera, Camille?

CAMILLE.

Beaucoup, maman. J'aime assez cette pauvre Sophie, qui est si malheureuse.

MADAME DE FLEURVILLE.

C'est bien généreux à toi, ma pauvre Camille, car elle t'a fait punir et gronder deux fois.

CAMILLE.

Oh! maman, elle a été si fâchée après!

MADAME DE FLEURVILLE, embrassant Camille.

C'est bien, très bien, ma bonne petite Camille; réponds-lui donc que nous irons demain bien certainement.»

Camille remercia sa maman, courut prévenir Madeleine et Marguerite, et répondit à Sophie:

«Ma chère Sophie,

«Maman et Mme de Rosbourg iront dîner demain chez ta belle-mère; elles nous emmèneront, Madeleine, Marguerite et moi. Nous sommes très contentes; nous ne mettrons pas de belles robes pour pouvoir jouer à notre aise. Adieu, ma chère Sophie, je t'embrasse.

«Camille de Fleurville

Toute la journée, les petites filles furent occupées de la visite du lendemain. Marguerite voulait mettre une robe de mousseline blanche; Madeleine et Camille voulaient de simples robes en toile. Mme de Rosbourg trancha la question en conseillant les robes de toile.

Marguerite voulait emporter sa belle poupée; Camille et Madeleine lui dirent:

«Prends garde, Marguerite: souviens-toi du gros chêne et de Jeannette.

MARGUERITE.

Mais demain il n'y aura pas d'orage, ni de forêt, ni de Jeannette.

MADELEINE.

Non, mais tu pourrais l'oublier quelque part, ou la laisser tomber et la casser.

MARGUERITE.

C'est ennuyeux de toujours laisser ma pauvre poupée à la maison. Pauvre petite! elle s'ennuie! Jamais elle ne sort! jamais elle ne voit personne!»

Camille et Madeleine se mirent à rire; Marguerite, après un instant d'hésitation, rit avec elles et avoua qu'il était plus raisonnable de laisser la poupée à la maison.

Le lendemain matin, les petites filles travaillèrent comme de coutume; à deux heures elles allèrent s'habiller, et à deux heures et demie elles montèrent en calèche découverte; Mmes de Rosbourg et de Fleurville s'assirent au fond; les trois petites prirent place sur le devant. Il faisait un temps magnifique, et, comme le château de Mme Fichini n'était qu'à une lieue, le voyage dura à peine vingt minutes. La grosse Mme Fichini les attendait sur le perron; Sophie se tenait en arrière, n'osant pas se montrer, de crainte des soufflets.

«Bonjour, chères dames, s'écria Mme Fichini; bonjour, chères demoiselles; comme c'est aimable d'arriver de bonne heure! les enfants auront le temps de jouer, et nous autres mamans, nous causerons. J'ai une grâce à vous demander, chères dames; je vous expliquerai cela; c'est pour ma vaurienne de Sophie; je veux vous en faire cadeau pour quelques semaines, si vous voulez bien l'accepter et la garder pendant un voyage que je dois faire.»

Mme de Fleurville, surprise, ne répondit rien; elle attendit que Mme Fichini lui expliquât le cadeau incommode qu'elle désirait lui faire. Ces dames entrèrent dans le salon, les enfants restèrent dans le vestibule.

«Qu'est-ce qu'a dit ta belle-mère, Sophie? demanda Marguerite, qu'elle voulait te donner à maman? Où veut-elle donc aller sans toi?

—Je n'en sais rien, répondit Sophie en soupirant; je sais seulement que depuis deux jours elle me bat souvent et qu'elle veut me laisser seule ici pendant qu'elle fera un voyage en Italie.

—En seras-tu fâchée? dit Camille.

—Oh! pour cela non, surtout si je vais demeurer chez vous: je serai si heureuse avec vous! Jamais battue, jamais injustement grondée, je ne serai plus seule, abandonnée pendant des journées entières, n'apprenant rien, ne sachant que faire, m'ennuyant. Il m'arrive bien souvent de pleurer plusieurs heures de suite, sans que personne y fasse attention, sans que personne cherche à me consoler.»

Et la pauvre Sophie versa quelques larmes; les trois petites l'entourèrent, l'embrassèrent, et réussirent à la consoler; dix minutes après, elles couraient dans le jardin et jouaient à cache-cache; Sophie riait et s'amusait autant que les autres.

Après deux heures de courses et de jeux, comme elles avaient très chaud, elles rentrèrent à la maison.

«Dieu! que j'ai soif! dit Sophie.

MADELEINE.

Pourquoi ne bois-tu pas?

SOPHIE.

Parce que ma belle-mère me le défend.

MARGUERITE.

Comment! Tu ne peux même pas boire un verre d'eau?

SOPHIE.

Rien absolument, jusqu'au dîner, et à dîner, un verre seulement.

MARGUERITE.

Pauvre Sophie, mais c'est affreux cela.»

«Sophie, Sophie! criait en ce moment la voix furieuse de Mme Fichini. Venez ici, mademoiselle, tout de suite.»

Sophie, pâle et tremblante, se dépêcha d'entrer au salon où était Mme Fichini. Camille, Madeleine et Marguerite avaient peur pour la pauvre Sophie; elles restèrent dans le petit salon, tremblant aussi et écoutant de toutes leurs oreilles.

MADAME FICHINI, avec colère.

Approchez, petite voleuse; pourquoi avez-vous bu le vin?

SOPHIE, tremblante.

Quel vin, maman? Je n'ai pas bu de vin.

MADAME FICHINI, la poussant rudement.

Quel vin, menteuse? Celui du carafon qui est dans mon cabinet de toilette.

SOPHIE, pleurant.

Je vous assure, maman, que je n'ai pas bu votre vin, que je ne suis pas entrée dans votre cabinet.

MADAME FICHINI.

Ah! vous n'êtes pas entrée dans mon cabinet! et vous n'êtes pas entrée par la fenêtre! et qu'est-ce donc que ces marques que vos pieds ont laissées sur le sable, devant la fenêtre du cabinet?

SOPHIE.

Je vous assure, maman....»

Mme Fichini ne lui permit pas d'achever: elle se précipita sur elle, la saisit par l'oreille, l'entraîna dans la chambre à côté, et malgré les protestations et les pleurs de Sophie elle se mit à la fouetter, à la battre jusqu'à ce que ses bras fussent fatigués. Mme Fichini sortit du cabinet toute rouge de colère. La malheureuse Sophie la suivait en sanglotant; au moment où elle s'apprêtait à quitter le salon pour aller retrouver ses amies, Mme Fichini se retourna vers elle et lui donna un dernier soufflet, qui la fit trébucher; après quoi, essoufflée, furieuse, elle revint s'asseoir sur le canapé. L'indignation empêchait ces dames de parler; elles craignaient, si elles laissaient voir ce qu'elles éprouvaient, que l'irritation de cette méchante femme ne s'en accrût encore, et qu'elle ne renonçât à l'idée de laisser Sophie à Fleurville pendant le voyage qu'elle devait bientôt commencer. Toutes trois gardaient le silence; Mme Fichini s'éventait. Mmes de Fleurville et de Rosbourg travaillaient à leur tapisserie sans mot dire.

MADAME FICHINI.

Ce qui vient de se passer, mesdames, me donne plus que jamais le désir de me séparer de Sophie; je crains seulement que vous ne vouliez pas recevoir chez vous une fille si méchante et si insupportable.

MADAME DE FLEURVILLE, froidement.

Je ne redoute pas, madame, la méchanceté de Sophie; je suis bien sûre que je me ferai obéir d'elle sans difficulté.

MADAME FICHINI.

Ainsi donc, vous voulez bien consentir à m'en débarrasser? Je vous préviens que mon absence sera longue; je ne reviendrai pas avant deux ou trois mois.

MADAME DE FLEURVILLE, toujours avec froideur.

Ne vous inquiétez pas du temps que durera votre absence, madame, je suis enchantée de vous rendre ce service.

MADAME FICHINI.

Dieu! que vous êtes bonne, chère dame! que je vous remercie! Ainsi je puis faire mes préparatifs de voyage?

MADAME DE FLEURVILLE, sèchement.

Quand vous voudrez, madame.

MADAME FICHINI.

Comment! je pourrais partir dans trois jours?

MADAME DE FLEURVILLE.

Demain, si vous voulez.

MADAME FICHINI.

Quel bonheur! que vous êtes donc aimable! Ainsi, je vous enverrai Sophie après-demain.

MADAME DE FLEURVILLE.

Très bien, madame; je l'attendrai.

MADAME FICHINI.

Surtout, chère dame, ne la gâtez pas, corrigez-la sans pitié: vous voyez comment il faut s'y prendre avec elle.»

Cependant Sophie allait rejoindre ses amies, pâles d'effroi et d'inquiétude; elles avaient tout entendu; elles croyaient que Sophie, tourmentée par la soif, avait réellement bu le vin du cabinet de toilette, et qu'elle n'avait pas osé l'avouer, dans la crainte d'être battue.

«Ma pauvre Sophie, dit Camille en serrant la main de Sophie qui pleurait, que je te plains! comme je suis peinée que tu n'aies pas avoué à ta belle-mère que tu avais bu ce vin parce que tu mourais de soif! Elle ne t'aurait pas fouettée plus fort: c'eût été le contraire, peut-être.

—Je n'ai pas bu ce vin, répondit Sophie en sanglotant; je t'assure que je ne l'ai pas bu.

—Mais qu'est-ce donc que ces pas sur le sable dont parlait ta belle-mère? Ce n'est pas toi qui as sauté par la fenêtre? demanda Madeleine.

—Non, non, ce n'est pas moi; je ne mentirais pas avec toi, et je t'assure que je n'ai pas passé par la fenêtre et que je n'ai pas touché à ce vin.»

Après quelques explications qui ne leur apprirent pas quel pouvait être le vrai coupable, les enfants réparèrent de leur mieux le désordre de la toilette de la pauvre Sophie; Camille lui rattacha sa robe, Madeleine lui peigna les cheveux, Marguerite lui lava les mains et la figure; ses yeux restèrent pourtant gonflés. Elles allèrent ensuite au jardin pour voir les fleurs, cueillir des bouquets et faire une visite à la jardinière.


XIII

VISITE AU POTAGER

Sophie, qui avait toujours le cœur bien gros et la démarche gênée par les coups qu'elle avait reçus, laissa ses amies admirer les fleurs et cueillir des bouquets, et alla s'asseoir chez la jardinière.

MÈRE LOUCHET.

Bonjour, mam'selle; je vous voyais venir boitinant, vous avez l'air tout chose. Seriez-vous malade comme Palmyre, qui s'est donné une entorse et qui ne peut quasi pas marcher?

SOPHIE.

Non, mère Louchet, je ne suis pas malade.

MÈRE LOUCHET.

Ah bien! c'est que votre maman a encore fait des siennes; elle frappe dur quand elle tape sur vous. C'est qu'elle n'y regarde pas: la tête, le cou, les bras, tout lui est bon.»

Sophie ne répondit pas; elle pleurait.

MÈRE LOUCHET.

Voyons, mam'selle, faut pas pleurer comme ça; faut pas être honteuse; ça fait de la peine, voyez-vous; nous savons bien que ce n'est pas tout roses pour vous. Je disais bien à ma Palmyre: «Ah! si je te corrigeais comme madame corrige mam'selle Sophie, tu ne serais pas si désobéissante». Si vous aviez vu tantôt comme elle m'est revenue, sa robe pleine de taches, sa main et sa figure couvertes de sable! c'est qu'elle est tombée rudement, allez.

SOPHIE.

Comment est-elle tombée?

MÈRE LOUCHET.

Ah! je n'en sais rien! elle ne veut pas le dire, tout de même. Sans doute qu'elle jouait au château, puisque nous n'avons point de sable ici; puis sa robe a des taches rouges comme du vin; nous n'avons que du cidre; nous ne connaissons pas le vin, nous.

SOPHIE, étonnée.

Du vin! où a-t-elle eu du vin?

MÈRE LOUCHET.

Ah! je n'en sais rien; elle ne veut pas le dire.

SOPHIE.

Est-ce qu'elle a pris le vin du cabinet de ma belle-mère?

MÈRE LOUCHET.

Ah! peut-être bien; elle y va souvent porter des herbes pour les bains de votre maman; ça se pourrait bien qu'elle eût bu un coup et qu'elle n'osât pas le dire. Ah! c'est que, si je le savais, je la fouetterais ferme, tout comme votre maman vous fouette.

SOPHIE.

Ma belle-mère m'a fouettée parce qu'elle a cru que j'avais bu son vin, et ce n'est pas moi pourtant.»

La mère Louchet changea de visage; elle prit un air indigné:

«Serait-il possible, s'écria-t-elle, pauvre petite mam'selle, que ma Palmyre ait fait ce mauvais coup et que vous ayez souffert pour elle? Ah! mais... elle ne l'emportera pas en paradis, bien sûr.... Palmyre, viens donc un peu que je te parle.

PALMYRE, dans la chambre à côté.

Je ne peux pas, maman; mon pied me fait trop mal.

MÈRE LOUCHET.

Eh bien! je vais aller près de toi, et mam'selle Sophie aussi.»

Toutes deux entrent chez Palmyre, qui est étendue sur son lit, le pied nu et enflé.

MÈRE LOUCHET.

Dis donc, la Malice, où t'es-tu foulé la jambe comme ça?»

Palmyre rougit et ne répond pas.

MÈRE LOUCHET.

Je te vas dire, moi: t'es entrée dans le cabinet de madame pour les herbes du bain; t'as vu la bouteille, t'as voulu goûter, t'as répandu sur ta robe tout en goûtant, t'as voulu descendre par la fenêtre, t'as tombé et t'as pas osé me le dire, parce que tu savais bien que je te régalerais d'une bonne volée. Eh?....

PALMYRE, pleurant.

Oui, maman, c'est vrai, c'est bien cela: mais le bon Dieu m'a punie, car je souffre bien de ma jambe et de mon bras.

MÈRE LOUCHET.

Et sais-tu bien que la pauvre mam'selle a été fouettée par madame, qu'elle en est toute souffreteuse et toute éclopée? Et tu crois que je te vas passer cela sans dire quoi et que je ne vas pas te donner une raclée?

SOPHIE, avec effroi.

Oh! ma bonne mère Louchet, si vous avez de l'amitié pour moi, je vous en prie, ne la punissez pas; voyez comme elle souffre de son pied. Maudit vin! il a déjà causé bien du mal chez nous; n'y pensez plus, ma bonne mère Louchet, et pardonnez à Palmyre comme je lui pardonne.

PALMYRE, joignant les mains.

Oh! mam'selle, que vous êtes bonne! que j'ai de regret que vous ayez été battue pour moi! Ah! si j'avais su, jamais je n'aurais touché à ce vin de malheur. Oh! mam'selle! pardonnez-moi! le bon Dieu vous le revaudra.»

Sophie s'approcha du lit de Palmyre, lui prit les mains et l'embrassa. La mère Louchet essuya une larme et dit: «Tu vois, Palmyre, ce que c'est que d'avoir de la malice; voilà mam'selle Sophie qu'est toute comme si elle s'était battue avec une armée de chats; c'est toi qu'es cause de tout cela; eh bien! est-ce qu'elle t'en tient de la rancune? Pas la moindre, et encore elle demande ta grâce. Et que tu peux lui brûler une fière chandelle! car je t'aurais châtiée de la bonne manière. Mais, par égard pour cette bonne mam'selle, je te pardonne; prie le bon Dieu qu'il te pardonne bien aussi; t'as fait une sottise pommée, vois-tu, ne recommence pas.»

Palmyre pleurait d'attendrissement et de repentir; Sophie était heureuse d'avoir épargné à Palmyre les douleurs qu'elle venait de ressentir elle-même si rudement. La mère Louchet était reconnaissante de n'avoir pas à battre Palmyre, qu'elle aimait tendrement, et qu'elle ne punissait jamais sans un vif chagrin: elle remercia donc Sophie du fond du cœur. Au milieu de cette scène, Camille, Madeleine et Marguerite entrèrent; la mère Louchet leur raconta ce qui venait de se passer et combien Sophie avait été généreuse pour Palmyre. Sophie fut embrassée et approuvée par ses trois amies.

«Ma bonne Sophie, lui demanda Camille, ne te sens-tu pas heureuse d'avoir épargné à Palmyre la punition qu'elle méritait, et d'avoir résisté au désir de te venger de ce que tu avais injustement souffert par sa faute?

—Oui, chère Camille, répondit Sophie; je suis heureuse d'avoir obtenu son pardon, mais je ne me sentais aucun désir de vengeance; je sais combien est terrible la punition dont elle était menacée, et j'avais aussi peur pour elle que j'aurais eu peur pour moi-même.»

Camille et Madeleine embrassèrent encore Sophie; puis toutes quatre dirent adieu à Palmyre et à la mère Louchet, et rentrèrent à la maison, car la cloche du dîner venait de sonner.


XIV

DÉPART

Sophie avait peur de rentrer au salon. Elle pria ses amies d'entrer les premières pour que sa belle-mère ne l'aperçût pas; mais elle eut beau se cacher derrière Camille, Madeleine et Marguerite, elle ne put échapper à l'œil de Mme Fichini, qui s'écria:

«Comment oses-tu revenir au salon? Crois-tu que je laisserai dîner à table une voleuse, une menteuse comme toi?

—Madame, répliqua courageusement Madeleine, Sophie est innocente; nous savons maintenant qui a bu votre vin; elle a dit vrai en vous assurant que ce n'était pas elle.

—Ta, ta, ta, ma belle petite; elle vous aura conté quelque mensonge; je la connais, allez, et je la ferai dîner dans sa chambre.

—Madame, dit à son tour Marguerite avec colère, c'est vous qui êtes méchante; Sophie est très bonne; c'est Palmyre qui a bu le vin, et Sophie a demandé pardon à sa maman qui voulait la fouetter, et vous avez voulu battre la pauvre Sophie sans vouloir l'écouter, et j'aime Sophie, et je ne vous aime pas.

MADAME FICHINI, riant avec effort.

Bravo, la belle! vous êtes bien polie, bien aimable, en vérité! Votre histoire de Palmyre est bien inventée.

CAMILLE.

Marguerite dit vrai, madame; Palmyre a apporté des herbes dans votre cabinet, a bu votre vin, a sauté par la fenêtre, et s'est donné une entorse; elle a tout avoué à sa maman, qui voulait la fouetter et qui lui a pardonné, grâce aux supplications de Sophie. Vous voyez, madame, que Sophie est innocente, qu'elle est très bonne, et nous avons toutes beaucoup d'amitié pour elle.

MADAME DE ROSBOURG.

Vous voyez aussi, madame, que vous avez puni Sophie injustement et que vous lui devez un dédommagement. Vous disiez tout à l'heure que vous désiriez partir promptement, et que Sophie vous gênait pour faire vos paquets: voulez-vous nous permettre de l'emmener ce soir? Vous auriez ainsi toute liberté pour faire vos préparatifs de voyage.»

Mme Fichini, honteuse d'avoir été convaincue d'injustice envers Sophie devant tout le monde, n'osa pas refuser la demande de Mme de Rosbourg, et, appelant sa belle-fille, elle lui dit d'un air maussade:

«Vous partirez donc ce soir, mademoiselle; je vais faire préparer vos effets. (Sophie ne peut dissimuler un mouvement de joie.) Je pense que vous êtes enchantée de me quitter; comme vous n'avez ni cœur ni reconnaissance, je ne compte pas sur votre tendresse, et vous ferez bien de ne pas trop compter sur la mienne. Je vous dispense de m'écrire, et je ne me tuerai pas non plus à vous donner de mes nouvelles, dont vous vous souciez autant que je me soucie des vôtres. (Se tournant vers ces dames.) Allons dîner, chères dames; à mon retour, je vous inviterai avec tous nos voisins; je vous ferai la lecture de mes impressions de voyage; ce sera charmant».

Et ces dames, suivies des enfants, allèrent se mettre à table. Sophie profita, comme d'habitude, de l'oubli de sa belle-mère pour manger de tout; cet excellent dîner et la certitude d'être emmenée le soir même par Mme de Fleurville achevèrent d'effacer la triste impression de la scène du matin.

Après dîner, les petites allèrent avec Sophie dans le petit salon où étaient ses joujoux et ses petites affaires; elles firent un paquet d'une poupée et de son trousseau, qui était assez misérable; le reste ne valait pas la peine d'être emporté.

Mme de Fleurville et Mme de Rosbourg, qui attendaient avec impatience le moment de quitter Mme Fichini, demandèrent leur voiture.

MADAME FICHINI.

Comment! déjà, mes chères dames? Il n'est que huit heures.

MADAME DE FLEURVILLE.

Je regrette bien, madame, de vous quitter si tôt, mais je désire rentrer avant la nuit.

MADAME FICHINI.

Pourquoi donc avant la nuit? La route est si belle! et vous aurez clair de lune.

MADAME DE ROSBOURG.

Marguerite est encore bien petite pour veiller; je crains qu'elle ne se trouve fatiguée.

MADAME FICHINI.

Ah! mesdames, pour la dernière soirée que nous passons ensemble, vous pouvez bien faire un peu veiller Marguerite.

MADAME DE ROSBOURG.

Nous sommes bien fâchées, madame, mais nous tenons beaucoup à ce que les enfants ne veillent pas.»

Un domestique vient avertir que la voiture est avancée. Les enfants mettent leurs chapeaux; Sophie se précipite sur le sien et se dirige vers la porte, de peur d'être oubliée; Mme Fichini dit adieu à ces dames et aux enfants; elle appelle Sophie d'un ton sec.

«Venez donc me dire adieu, mademoiselle. Vilaine sans cœur, vous avez l'air enchantée de vous en aller; je suis bien sûre que ces demoiselles ne quitteraient pas leur maman sans pleurer.

—Maman ne voyagerait pas sans moi, certainement, dit Marguerite avec vivacité, ni Mme de Fleurville sans Camille et Madeleine; nous aimons nos mamans parce qu'elles sont d'excellentes mamans; si elles étaient méchantes, nous ne les aimerions pas.»

Sophie trembla, Camille et Madeleine sourirent. Mmes de Fleurville et de Rosbourg se mordirent les lèvres pour ne pas rire, et Mme Fichini devint rouge de colère; ses yeux brillèrent comme des chandelles; elle fut sur le point de donner un soufflet à Marguerite; mais elle se contint, et, appelant Sophie une seconde fois, elle lui donna sur le front un baiser sec et lui dit en la repoussant:

«Je vois, mademoiselle, que vous dites de moi de jolies choses à vos amies! prenez garde à vous; je reviendrai un jour! Adieu.»

Sophie voulut lui baiser la main; Mme Fichini la frappa du revers de cette main en la lui retirant avec colère. La petite fille s'esquiva et monta avec précipitation dans la voiture.

Mmes de Fleurville et de Rosbourg dirent un dernier adieu à Mme Fichini, se placèrent dans le fond de la voiture, firent mettre Camille sur le siège, Madeleine, Sophie et Marguerite sur le devant, et les chevaux partirent. Sophie commençait à respirer librement, lorsqu'on entendit des cris: Arrêtez! arrêtez! La pauvre Sophie faillit s'évanouir; elle craignait que sa belle-mère n'eût changé d'idée et ne la rappelât. Le cocher arrêta ses chevaux; un domestique accourut tout essoufflé à la portière et dit:

«Madame... fait dire... à Mlle Sophie... qu'elle a... oublié... ses affaires,... qu'elle ne les recevra que demain matin,... à moins que mademoiselle n'aime mieux revenir... coucher à la maison.»

Sophie revint à la vie; dans sa joie elle tendit la main au domestique:

«Merci, merci, Antoine; je suis fâchée que vous vous soyez essoufflé à courir si vite. Remerciez bien ma belle-mère; dites-lui que je ne veux pas la déranger, que j'aime mieux me passer de mes affaires, que je les attendrai demain chez Mme de Fleurville. Adieu, adieu, Antoine.»

Mme de Fleurville, voyant l'inquiétude de Sophie, ordonna au cocher de continuer et d'aller bon train; un quart d'heure après, la voiture s'arrêtait devant le perron de Fleurville, et l'heureuse Sophie sautait à terre, légère comme une plume et remerciant Dieu et Mme de Fleurville du bon temps qu'elle allait passer près de ses amies.

Mme de Fleurville la recommanda aux soins des deux bonnes; il fut décidé qu'elle coucherait dans la même chambre que Marguerite, et elle y dormit paisiblement jusqu'au lendemain.


XV

SOPHIE MANGE DU CASSIS; CE QUI EN RÉSULTE

Sophie était depuis quinze jours à Fleurville; elle se sentait si heureuse, que tous ses défauts et ses mauvaises habitudes étaient comme engourdis. Le matin, quand on l'éveillait, elle sautait hors de son lit, se lavait, s'habillait, faisait sa prière avec ses amies; ensuite elles déjeunaient toutes ensemble; Sophie n'avait plus besoin de voler de pain pour satisfaire son appétit; on lui en donnait tant qu'elle en voulait. Les premiers jours, elle ne pouvait croire à son bonheur; elle mangea et but tant qu'elle pouvait avaler. Au bout de trois jours, quand elle fut bien sûre qu'on lui donnerait à manger toutes les fois qu'elle aurait faim, et qu'il était inutile de remplir son estomac le matin pour toute la journée, elle devint plus raisonnable et se contenta, comme ses amies, d'une tranche de pain et de beurre avec une tasse de thé ou de chocolat. Dans les premiers jours, à déjeuner et à dîner, elle se dépêchait de manger, de peur qu'on ne la fît sortir de table avant que sa faim fût assouvie. Ses amies se moquèrent d'elle; Mme de Fleurville lui promit de ne jamais la chasser de table et de la laisser toujours finir tranquillement ses repas. Sophie rougit, et promit de manger moins gloutonnement à l'avenir.

MADELEINE.

Ma pauvre Sophie, tu as toujours l'air d'avoir peur; tu te dépêches et tu te caches pour les choses les plus innocentes.

SOPHIE.

C'est que je crois toujours entendre ma belle-mère; j'oublie sans cesse que je suis avec vous, qui êtes si bonnes, et que je suis heureuse, bien heureuse!»

En disant ces mots, Sophie, les yeux pleins de larmes, baisa la main de Mme de Fleurville, qui à son tour l'embrassa tendrement.

SOPHIE, attendrie.

Oh! madame, que vous êtes bonne! Tous les jours je demande au bon Dieu qu'il me laisse toujours avec vous.

MADAME DE FLEURVILLE.

Ce n'est pas là ce qu'il faut demander au bon Dieu, ma pauvre enfant; il faut lui demander qu'il te rende si sage, si obéissante, si bonne, que le cœur de ta belle-mère s'adoucisse et que tu puisses vivre heureuse avec elle.»

Sophie ne répondit rien; elle avait l'air de trouver le conseil de Mme de Fleurville trop difficile à suivre. Marguerite paraissait tout interdite, comme si Mme de Fleurville avait dit une chose impossible à faire; Mme de Rosbourg s'en aperçut.

MADAME DE ROSBOURG, souriant.

Qu'as-tu donc, Marguerite? Quel petit air tu prends en regardant Mme de Fleurville.

MARGUERITE.

Maman,... c'est que... je n'aime pas que,... je suis fâchée que..., que,... je ne sais comment dire; mais je ne veux pas demander au bon Dieu que la méchante Mme Fichini revienne pour fouetter encore cette pauvre Sophie.

MADAME DE ROSBOURG.

Mme de Fleurville n'a pas dit qu'il fallait demander cela au bon Dieu: elle a dit que Sophie devait demander d'être très bonne, pour que sa belle-mère l'aimât et la rendît heureuse.

MARGUERITE.

Mais, maman, Mme Fichini est trop méchante pour devenir bonne; elle déteste trop Sophie pour la rendre heureuse, et, si elle revient, elle reprendra Sophie pour la rendre malheureuse.

MADAME DE FLEURVILLE.

Chère petite, le bon Dieu peut tout ce qu'il veut: il peut donc changer le cœur de Mme Fichini. Sophie, qui doit obéir à Dieu et respecter sa belle-mère, doit demander de devenir assez bonne pour l'attendrir et s'en faire aimer.

MARGUERITE.

Je veux bien que Mme Fichini devienne bonne, mais je voudrais bien qu'elle restât toujours là-bas et qu'elle nous laissât toujours Sophie.

MADAME DE FLEURVILLE.

Ce que tu dis là fait l'éloge de ton bon cœur, Marguerite; mais, si tu réfléchissais, tu verrais que Sophie serait plus heureuse aimée de sa belle-mère et vivant chez elle, que chez des étrangers, qui ont certainement beaucoup d'amitié pour elle, mais qui ne lui doivent rien, et desquels elle n'a le droit de rien exiger.

SOPHIE.

C'est vrai, cela, Marguerite: si ma belle-mère pouvait un jour m'aimer comme t'aime ta maman, je serais heureuse comme tu l'es, et je ne serais pas inquiète de ce que je deviendrai dans quelques mois.

MARGUERITE, soupirant.

Et pourtant j'aurai bien peur quand Mme Fichini reviendra.

SOPHIE, tout bas.

Et moi aussi.»

On se leva de table; les mamans restèrent au salon pour travailler, et les enfants s'amusèrent à bêcher leur jardin; Camille et Madeleine chargèrent Marguerite et Sophie de chercher quelques jeunes groseilliers et des framboisiers, de les arracher et de les apporter pour les planter.

«Où irons-nous? dit Marguerite.

SOPHIE.

J'ai vu pas loin d'ici, au bord d'un petit bois, des groseilliers et des framboisiers superbes.

MARGUERITE.

Je crois qu'il vaut mieux demander au jardinier.

SOPHIE.

Je vais toujours voir ceux que je veux dire; si nous ne pouvons pas les arracher, nous demanderons au père Louffroy de nous aider.»

Elles partirent en courant et arrivèrent en peu de minutes près des arbustes qu'avait vus Sophie; quelle fut leur joie quand elles les virent couverts de fruits! Sophie se précipita dessus et en mangea avec avidité, surtout du cassis; Marguerite, après y avoir goûté, s'arrêta.

«Mange donc, nigaude, lui dit Sophie; profite de l'occasion.

MARGUERITE.

Quelle occasion? J'en mange tous les jours à table et au goûter!

SOPHIE, avalant gloutonnement.

C'est bien meilleur quand on les cueille soi-même; et puis on en mange tant qu'on veut. Dieu, que c'est bon!»

Marguerite la regardait faire avec surprise; jamais elle n'avait vu manger avec une telle voracité, avec une telle promptitude; enfin, quand Sophie ne put plus avaler, elle poussa un soupir de satisfaction et essuya sa bouche avec des feuilles.

MARGUERITE.

Pourquoi t'essuies-tu avec des feuilles?

SOPHIE.

Pour qu'on ne voie pas de taches de cassis à mon mouchoir.

MARGUERITE.

Qu'est-ce que cela fait? Les mouchoirs sont faits pour avoir des taches.

SOPHIE.

Si l'on voyait que j'ai mangé du cassis, on me punirait.

MARGUERITE.

Quelle idée! on ne te dirait rien du tout; nous mangeons ce que nous voulons.

SOPHIE, étonnée.

Ce que vous voulez? et vous n'êtes jamais malades d'avoir trop mangé?

MARGUERITE.

Jamais; nous ne mangeons jamais trop, parce que nous savons que la gourmandise est un vilain défaut.»

Sophie, qui sentait combien elle avait été gourmande, ne put s'empêcher de rougir, et voulut détourner l'attention de Marguerite en lui proposant d'arracher quelques pieds de groseilliers pour les porter à ses amies. Elles allaient se mettre à l'œuvre, quand elles entendirent appeler: «Sophie, Marguerite, où êtes-vous?

SOPHIE, MARGUERITE.

Nous voici, nous voici; nous arrachons des arbres.»

Camille et Madeleine accoururent.

CAMILLE.

Qu'est-ce que vous faites donc depuis près d'une heure? Nous vous attendions toujours; voilà maintenant notre heure de récréation passée: il faut aller travailler.

MADELEINE.

Mais à quoi vous êtes-vous amusées? Il n'y a pas seulement un arbrisseau d'arraché!

MARGUERITE, riant.

C'est que Sophie s'en donnait et man....

SOPHIE, vivement.

Tais-toi donc, rapporteuse, tu vas me faire gronder.

MARGUERITE.

Mais je te dis qu'on ne te grondera pas: ma maman n'est pas comme la tienne.

CAMILLE.

Quoi? Qu'est-ce que c'est? Dis, Marguerite; et toi, Sophie, laisse-la donc parler.

MARGUERITE.

Eh bien, depuis près d'une heure, au lieu d'arracher des groseilliers, nous sommes là, Sophie à manger des groseilles et du cassis, et moi à la regarder manger. C'est étonnant comme elle mangeait vite! Jamais je n'ai vu tant manger en si peu de temps. Cela m'amusait beaucoup.

MADELEINE.

Pourquoi as-tu tant mangé, Sophie? tu vas être malade.

SOPHIE, embarrassée.

Oh non! je ne serai pas malade; j'avais très faim.

CAMILLE.

Comment, faim? Mais nous sortions de table!

SOPHIE.

Faim, non pas de viande, mais de cassis.

CAMILLE.

Ah! ah! ah! faim de cassis!... Mais comme tu es pâle! je suis sûre que tu as mal au cœur.

SOPHIE, un peu fâchée.

Pas du tout, mademoiselle, je n'ai pas mal au cœur; j'ai encore très faim, et je mangerais encore un panier plein de cassis.

MADELEINE.

Je ne te conseille pas d'essayer. Mais voyons, ma petite Sophie, ne te fâche pas, et reviens avec nous.»

Sophie se sentait un peu mal à l'aise et ne répondit rien; elle suivit ses amies, qui reprirent le chemin de la maison. Tout le long de la route, elle ne dit pas un mot. Camille, Madeleine et Marguerite, croyant qu'elle boudait, causaient entre elles sans adresser la parole à Sophie; elles arrivèrent ainsi jusqu'à leur chambre de travail, où leurs mamans les attendaient pour leur donner leurs leçons.

«Vous arrivez bien tard, mes petites, dit Mme de Rosbourg.

MARGUERITE.

C'est que nous avons été jusqu'au petit bois pour avoir des groseilliers; c'est un peu loin, maman.

MADAME DE FLEURVILLE.

Allons, à présent, mes enfants, travaillons; que chacun reprenne ses livres et ses cahiers.»

Camille, Madeleine et Marguerite se placent vivement devant leurs pupitres; Sophie avance lentement, sans dire une parole. La lenteur de ses mouvements attire l'attention de Mme de Fleurville, qui la regarde et dit:

«Comme tu es pâle, Sophie! Tu as l'air de souffrir! qu'as-tu?»

Sophie rougit légèrement; les trois petites la regardent; Marguerite s'écrie: «C'est le cassis!

MADAME DE FLEURVILLE.

Quel cassis? Que veux-tu dire, Marguerite?

SOPHIE, reprenant un peu de vivacité.

Ce n'est rien, madame; Marguerite ne sait ce qu'elle dit; je n'ai rien; je vais... très bien,... seulement... j'ai un peu... mal au cœur,... ce n'est rien....»

Mais, à ce moment même, Sophie se sent malade; son estomac ne peut garder les fruits dont elle l'a surchargé; elle les rejette sur le parquet.

Mme de Fleurville, mécontente, prend sans rien dire la main de Sophie et l'emmène chez elle; on la déshabille, on la couche et on lui fait boire une tasse de tilleul bien chaud. Sophie est si honteuse qu'elle n'ose rien dire; quand elle est couchée, Mme de Fleurville lui demande comment elle se trouve.

SOPHIE.

Mieux, madame, je vous remercie; pardonnez-moi, je vous prie; vous êtes bien bonne de ne m'avoir pas fouettée.

MADAME DE FLEURVILLE.

Ma chère Sophie, tu as été gourmande, et le bon Dieu s'est chargé de ta punition en permettant cette indigestion qui va te faire rester couchée jusqu'au dîner; elle te privera de la promenade que nous devons faire dans une heure pour aller manger des cerises chez Mme de Vertel. Quant à être fouettée, tu peux te tranquilliser là-dessus: je ne fouette jamais; et je suis bien sûre que, sans avoir été fouettée, tu ne recommenceras pas à te remplir l'estomac comme une gourmande. Je ne défends pas les fruits et autres friandises; mais il faut en manger sagement si l'on ne veut pas s'en trouver mal.»

Sophie ne répondit rien; elle était honteuse et elle reconnaissait la justesse de ce que disait Mme de Fleurville. La bonne, qui restait près d'elle, l'engagea à se tenir tranquille, mais un reste de mal de cœur l'empêcha de dormir; elle eut tout le temps de réfléchir aux dangers de la gourmandise, et elle se promit bien de ne jamais recommencer.