WeRead Powered by ReaderPub
Les petites filles modèles cover

Les petites filles modèles

Chapter 46: XIX
Open in WeRead

Explore more books like this:

About This Book

The narrative follows two young sisters, affectionate and complementary in temper, whose everyday amusements, friendships, and mischief unfold through a sequence of domestic episodes. Their mother and caretakers guide them as they practice charity, obedience, and mutual care while encountering accidents, misunderstandings, and small calamities that prompt reflection and correction. Vignettes move between playful household scenes and more dramatic incidents that reveal both faults and virtues, with recurring emphasis on moral education, familial affection, and the shaping of character through example and gentle instruction.

«Ci-gît Mimi, qui par sa grâce et sa gentillesse faisait le bonheur de sa maîtresse jusqu'au jour où il périt victime d'un moment d'humeur. Sa fin fut cruelle: il fut dévoré par un vautour. Ses restes, retrouvés par sa maîtresse inconsolable, reposent ici.

«Fleurville, 1856, 20 août.»

Ainsi finit Mimi, à l'âge de trois mois.


XIX

L'ILLUMINATION

Depuis un an que Sophie était à Fleurville, elle n'avait encore aucune nouvelle de sa belle-mère; loin de s'en inquiéter, ce silence la laissait calme et tranquille; être oubliée de sa belle-mère lui semblait l'état le plus désirable. Elle vivait heureuse chez ses amies; chaque journée passée avec ces enfants modèles la rendait meilleure et développait en elle tous les bons sentiments que l'excessive sévérité de sa belle-mère avait comprimés et presque détruits. Mme de Fleurville et son amie Mme de Rosbourg étaient très bonnes, très tendres pour leurs enfants, mais sans les gâter; constamment occupées du bonheur et du plaisir de leurs filles, elles n'oubliaient pas leur perfectionnement, et elles avaient su, tout en les rendant très heureuses, les rendre bonnes et toujours disposées à s'oublier pour se dévouer au bien-être des autres. L'exemple des mères n'avait pas été perdu pour leurs enfants, et Sophie en profitait comme les autres.

Un jour Mme de Fleurville entra chez Sophie; elle tenait une lettre.

«Chère enfant, dit-elle, voici une lettre de ta belle-mère....»

Sophie saute de dessus sa chaise, rougit, puis pâlit; elle retombe sur son siège, cache sa figure dans ses mains et retient avec peine ses larmes.

Mme de Fleurville, qui avait interrompu sa phrase au mouvement de Sophie, voit son agitation et lui dit: «Ma pauvre Sophie, tu crois sans doute que ta belle-mère va arriver et te reprendre; rassure-toi: elle m'écrit au contraire que son absence doit se prolonger indéfiniment; qu'elle est à Naples, où elle s'est remariée avec un comte Blagowski, et qu'une des conditions du mariage a été que tu n'habiterais plus chez elle. En conséquence, ta belle-mère me demande de te mettre dans une pension quelconque (Sophie rougit encore et regarde Mme de Fleurville d'un air suppliant et effrayé); à moins, continue Mme de Fleurville en souriant, que je ne préfère garder près de moi un si mauvais garnement. Qu'en dis-tu, ma petite Sophie? Veux-tu aller en pension ou aimes-tu mieux rester avec nous, être ma fille et la sœur de tes amies?

Le comte Blagowski.

Image plus grande

—Chère, chère madame, dit Sophie en se jetant dans ses bras et en l'embrassant tendrement, gardez-moi près de vous, continuez-moi votre affectueuse bonté, permettez-moi de vous aimer comme une mère, de vous obéir, de vous respecter comme si j'étais vraiment votre fille, et de m'appliquer à devenir digne de votre tendresse et de celle de mes amies.

MADAME DE FLEURVILLE, la serrant contre son cœur.

C'est donc convenu, chère petite: tu resteras chez moi; tu seras ma fille comme Camille, Madeleine et Marguerite. Je savais bien que tu nous préférerais à la meilleure, à la plus agréable pension de Paris.

SOPHIE.

Chère madame, je vous remercie de m'avoir si bien devinée. Je crains seulement de vous causer une dépense considérable....

MADAME DE FLEURVILLE.

Sois sans inquiétude là-dessus, chère enfant; ton père a laissé une grande fortune qui est à toi et qui suffirait à une dépense dix fois plus considérable que la tienne.»

Après avoir embrassé encore Mme de Fleurville, Sophie courut chez ses amies pour leur annoncer ces grandes nouvelles. Ce fut une joie générale; elles se mirent à danser une ronde si bruyante, accompagnée de tels cris de joie, qu'Élisa accourut au bruit.

ÉLISA.

Qu'est-ce? Qu'y a-t-il, mon Dieu? Quoi! c'est une danse! des cris de joie! Ah bien! une autre fois je ne serai pas si bête: vous aurez beau crier, je resterai bien tranquillement chez moi! Mais a-t-on jamais vu des petites filles crier et se démener ainsi, comme de petits démons?

MARGUERITE, sautant toujours.

Si tu savais, ma chère Élisa, si tu savais quel bonheur! Viens danser avec nous. Quel bonheur! quel bonheur!

ÉLISA.

Mais quoi donc? Pour quoi, pour qui faut-il que je me démène comme un lutin? M'expliquerez-vous enfin...?

MARGUERITE.

Sophie reste avec nous toujours! toujours! Mme Fichini s'est mariée. Ha! ha! ha! elle s'est mariée avec un comte Blagowski! ils ne veulent plus de Sophie,... quel bonheur! quel bonheur!»

Et la ronde, les sauts, les cris recommencèrent de plus belle. Élisa s'était mise de la partie, et le tapage devint tel, que successivement toute la maison vint savoir la cause de ce bruit sans pareil.

Chacun s'en allait heureux de la bonne nouvelle, car tous aimaient Sophie et la plaignaient d'avoir une si méchante belle-mère.

Enfin les petites filles se lassèrent de danser; toutes quatre tombèrent sur des chaises; Élisa s'y laissa tomber comme elles.

«Mes enfants, dit-elle, vous savez que pour les grandes fêtes on fait des illuminations: faisons-en une ce soir en l'honneur de Sophie.

CAMILLE.

Comment cela? il faudrait des lampions.

ÉLISA.

Eh! nous allons en faire.

MADELEINE.

Avec quoi? comment?

ÉLISA.

Avec des coquilles de noix et de noisettes, de la cire jaune et de la chandelle.

MARGUERITE.

Bravo, Élisa! Que d'esprit tu as! Viens que je t'embrasse.»

Et Marguerite se jeta sur Élisa pour l'embrasser; Camille, Madeleine, Sophie en firent autant, de sorte qu'Élisa, enlacée, étouffée, chercha à esquiver ces élans de reconnaissance; elle voulut se sauver: les quatre petites se pendirent après elle, et ce ne fut qu'après bien des courses qu'elle parvint à leur échapper. On l'entendit s'enfermer dans sa chambre: impossible d'y entrer; la porte était solidement verrouillée.

MARGUERITE.

Élisa! Élisa! ouvre-nous, je t'en prie.

CAMILLE.

Élisa! ma bonne Élisa, nous ne t'embrasserons plus que cent cinquante fois.

MADELEINE.

Élisa, excellente Élisa, ouvre; nous avons à te parler.

SOPHIE.

Élisa, Élisa, une petite ronde encore, et c'est fini.

ÉLISA.

C'est bon, c'est bon; cassez-vous le nez à ma porte, pendant que je casse autre chose.»

En effet, les enfants entendaient un bruit sec extraordinaire, qui ne discontinuait pas. Crac, crac, crac.

«Qu'est-ce qu'elle fait là dedans? dit tout bas Sophie; on dirait qu'elle fait frire des marrons qui éclatent.

MARGUERITE.

Attends, attends, je vais regarder par le trou de la serrure.... Je ne vois rien; elle est debout; elle nous tourne le dos et elle paraît très occupée, mais je ne vois pas ce qu'elle fait.

CAMILLE.

J'ai une idée; sortons tout doucement, faisons le tour par dehors, et regardons par la fenêtre, qui n'est pas bien haute. Comme elle ne s'y attend pas, elle n'aura pas le temps de se cacher.

SOPHIE.

C'est une bonne idée, mais pas de bruit; allons toutes sur la pointe des pieds, et pas un mot.»

En effet, elles se retirèrent tout doucement, sortirent, firent le tour de la maison sur la pointe des pieds, et arrivèrent ainsi sous la fenêtre d'Élisa. Quoique cette fenêtre fût au rez-de-chaussée, elle était encore trop haute pour les petites filles. A un signe de Camille, elles s'élancèrent sur le treillage qui garnissait les murs, et en une seconde leurs quatre têtes se trouvèrent à la hauteur de la fenêtre. Élisa poussa un cri et jeta promptement son tablier sur la commode devant laquelle elle travaillait. Il était trop tard, les petites avaient vu.

«Des noix, des noix! crièrent-elles toutes ensemble; Élisa casse des noix, c'est pour l'illumination de ce soir.

—Allons, voyons, puisque vous m'avez découverte, venez m'aider à préparer les lampions.»

Les enfants sautèrent à bas du treillage, refirent en courant, et cette fois pas sur la pointe des pieds, le tour de la maison, et se précipitèrent dans la chambre d'Élisa, dont la porte n'était plus fermée. Elles trouvèrent déjà une centaine de coquilles de noix toutes prêtes à être remplies de cire ou de graisse. Chacune des petites tira son couteau, et elles se mirent à l'ouvrage avec un zèle si ardent, qu'en moins d'une heure elles préparèrent deux cents lampions.

«Bon, dit Élisa; à présent allons chercher un pot de graisse, une boîte de veilleuses, une casserole à bec et un réchaud.»

Elles coururent avec Élisa à la cuisine et à l'antichambre pour demander les objets nécessaires à leur illumination. En revenant chez Élisa, Camille prit avec une cuiller de la graisse, qu'elle mit dans la casserole; Madeleine entassa du charbon dans le réchaud; Élisa alluma et souffla le feu; Sophie et Marguerite rangèrent les coquilles de noix sur la commode. Quand la graisse fut fondue, Élisa en remplit les coquilles, et, pendant qu'elle était encore chaude et liquide, les enfants mirent une mèche de veilleuse dans chacun des petits lampions.

Cette opération leur prit une bonne heure. Elles attendirent que la graisse fût bien refroidie et durcie, puis elles mirent tous les lampions dans deux paniers.

«Allons, dit Élisa, voilà notre ouvrage terminé; il ne nous reste plus qu'à placer tous ces petits lampions sur les croisées, sur les cheminées, sur les tables, et nous les allumerons après dîner, quand il fera nuit.»

Mme de Fleurville et Mme de Rosbourg travaillaient dans le salon quand les enfants et Élisa entrèrent avec leurs paniers.

MADAME DE ROSBOURG.

Qu'apportez-vous là, mes enfants?

CAMILLE.

Des lampions, madame, pour célébrer ce soir par une illumination le mariage de Mme Fichini et l'abandon qu'elle nous fait de Sophie.

MADAME DE FLEURVILLE.

Mais c'est très joli, tous ces petits lampions; où les avez-vous eus?

MADELEINE.

Nous les avons faits, maman; Élisa nous en a donné l'idée et nous a aidées à les faire.»

Mme de Fleurville et Mme de Rosbourg trouvèrent l'idée très bonne; elles aidèrent les enfants à placer les lampions. L'heure du dîner étant arrivée, Élisa emmena les petites filles pour les laver et les arranger. Le dîner leur parut bien long; elles étaient impatientes de voir l'effet de leur illumination. Après dîner il fallut encore attendre qu'il fît nuit. Elles firent une très petite promenade avec leurs mamans, jusqu'au moment où l'obscurité vint. Enfin Marguerite s'écria qu'elle voyait une étoile, ce qui prouvait bien qu'il faisait assez sombre pour commencer leur illumination. Tout le monde rentra un peu en courant; les mamans comme les petites filles se mirent à allumer les lampions.

Quand ils furent tous allumés, les enfants se mirent au milieu du salon pour juger de l'effet.

Tous ces cordons de lumière formaient un coup d'œil charmant. Les petites étaient enchantées; elles battaient des mains, sautaient; les mamans leur proposèrent une partie de cache-cache, qui fut acceptée avec des cris de joie; Élisa, Mme de Fleurville et Mme de Rosbourg jouèrent avec elles, on se cachait dans toutes les chambres, on courait dans les corridors, dans les escaliers, on trichait un peu, on riait beaucoup, et l'on était heureux.

Après deux heures de courses et de rires il fallut pourtant finir cette bonne journée. Mais, avant de se coucher, les enfants eurent un petit souper de gâteaux, de crèmes, de fruits. Élisa fut invitée à souper avec les petites filles. Comme elle était fort modeste, elle s'en défendit un peu; mais les enfants, qui voyaient dans ses yeux que toutes ces bonnes choses lui faisaient envie, l'entourèrent, la traînèrent vers la table, la firent asseoir, et lui servirent de tout en telle quantité qu'elle déclara ne plus pouvoir avaler. Alors les enfants firent un grand tas de gâteaux et de fruits, qu'elles enveloppèrent dans une immense feuille de papier, et la forcèrent à emporter le tout chez elle. Élisa les remercia, les embrassa et alla préparer leur coucher.

Sophie, de son côté, remercia Camille, Madeleine et Marguerite de leur amitié, et se retira le cœur rempli de reconnaissance et de bonheur.


XX

LA PAUVRE FEMME

«Mes chères enfants, dit un jour Mme de Fleurville, allons faire une longue promenade. Le temps est magnifique, il ne fait pas chaud; nous irons dans la forêt qui mène au moulin.

MARGUERITE.

Et cette fois je n'emporterai certainement pas ma jolie poupée.

MADAME DE ROSBOURG.

Je crois que tu feras bien.

CAMILLE, souriant.

A propos de moulin, savez-vous, maman, ce qu'est devenue Jeannette?

MADAME DE FLEURVILLE.

Le maître d'école est venu m'en parler il y a peu de jours; il en est très mécontent; elle ne travaille pas, ne l'écoute pas: elle cherche à entraîner les autres petites filles à mal faire. Ce qui est pis encore, c'est qu'elle vole tout ce qu'elle peut attraper, les mouchoirs de ses petites compagnes, leurs provisions, les plumes, le papier, tout ce qui est à sa portée.

MADELEINE.

Mais comment sait-on si c'est Jeannette qui vole? Les petites filles perdent peut-être elles-mêmes leurs affaires.

MADAME DE FLEURVILLE.

On l'a surprise déjà trois fois pendant qu'elle volait, ou qu'elle emportait sous ses jupons les objets qu'elle avait volés! Depuis ce temps, la maîtresse d'école la fouille tous les soirs avant de la laisser partir.

MARGUERITE.

Et sa mère, qui l'a tant fouettée l'année dernière pour la poupée, ne la punit donc pas?

MADAME DE ROSBOURG.

Sa mère l'a fouettée sévèrement pour la poupée, parce que ce vol lui avait fait perdre les présents que je devais lui donner; mais il paraît qu'elle l'élève très mal, et qu'elle lui donne de mauvais exemples.

SOPHIE.

Est-ce que sa mère vole aussi?

Le maître d'école est très mécontent de Jeannette. (Page 195.)

Image plus grande

MADAME DE FLEURVILLE.

Elle vole dans un autre genre que sa fille; ainsi, quand on lui apporte du grain à moudre, elle en cache une partie. Elle va la nuit avec son mari voler du bois dans la forêt qui m'appartient; elle vole du poisson de mes étangs et elle va le vendre au marché. Jeannette voit tout cela, et elle fait comme ses parents. C'est un grand malheur: le bon Dieu les punira un jour, et personne ne les plaindra.»

La promenade fut très agréable. On suivit un chemin qui entrait dans le bois; les enfants virent de loin Jeannette, qui se sauva dans le moulin aussitôt qu'elle les aperçut.

MARGUERITE.

Regarde, Sophie; vois-tu la tête de Jeannette qui passe par la lucarne du grenier?

SOPHIE.

Ah! elle la rentre! la voici qui reparaît à l'autre bout du grenier.

CAMILLE.

Prenez garde. Jeannette nous lance des pierres!»

En effet, cette méchante fille cherchait à attraper les enfants avec des pierres tranchantes qu'elle lançait de toute sa force. Mme de Fleurville en fut très mécontente, et promit qu'en rentrant elle ferait venir le père de Jeannette pour se plaindre de sa méchante fille.

On continua la promenade, et l'on finit par s'asseoir à l'ombre des vieux chênes chargés de glands. Pendant que les enfants s'amusaient à en ramasser et à remplir leurs poches, elles crurent entendre un léger bruit: elles s'arrêtèrent et écoutèrent: des gémissements et des sanglots arrivèrent distinctement à leurs oreilles.

«Allons voir qui est-ce qui pleure», dit Camille.

Et toutes quatre s'élancèrent dans le bois, du côté où elles entendaient gémir. A peine eurent-elles fait quelques pas, qu'elles virent une petite fille de douze à treize ans, couverte de haillons, assise par terre; sa tête était cachée dans ses mains; les sanglots soulevaient sa poitrine, et elle était si absorbée dans son chagrin, qu'elle n'entendit pas venir les enfants.

«Pauvre petite, dit Madeleine, comme elle pleure!»

La petite fille releva la tête et parut effrayée à la vue des quatre enfants qui l'entouraient; elle se leva et fit un mouvement pour s'enfuir.

CAMILLE.

Ne te sauve pas, ma petite fille; n'aie pas peur, nous ne te ferons pas de mal.

MADELEINE.

Pourquoi pleures-tu, ma pauvre petite?»

Le son de voix si plein de douceur et de pitié avec lequel avaient parlé Camille et Madeleine attendrit la petite fille, qui recommença à sangloter plus fort qu'auparavant.

Marguerite et Sophie, touchées jusqu'aux larmes, s'approchèrent de la pauvre enfant, la caressèrent, l'encouragèrent et réussirent enfin, aidées de Camille et de Madeleine, à sécher ses pleurs et à obtenir d'elle quelques paroles.

«Pauvre petite, dit Madeleine, comme elle pleure!»

Image plus grande

LA PETITE FILLE.

Mes bonnes petites demoiselles, nous sommes dans le pays depuis un mois: ma pauvre maman est tombée malade en arrivant; elle ne peut plus travailler. J'ai vendu tout ce que nous avions pour avoir du pain, je n'ai plus rien; j'avais pourtant espéré qu'on m'achèterait au moulin ma pauvre robe qui cache mes haillons, mais on n'en a pas voulu; j'ai été chassée, et même une petite fille m'a lancé des pierres.

MARGUERITE.

Je suis sûre que c'est la méchante Jeannette.

LA PETITE FILLE.

Oui, tout juste; sa mère l'a appelée de ce nom et lui a dit de finir, mais elle m'a encore attrapée au bras, si fort que j'en ai saigné. Ce ne serait rien si j'avais pu avoir quelque argent pour rapporter du pain à ma pauvre maman; elle est si faible, et elle n'a rien mangé depuis hier!

SOPHIE.

Rien mangé! Mais alors,... toi aussi, ma pauvre petite, tu n'as rien mangé!

LA PETITE FILLE.

Oh moi! mademoiselle, je ne suis pas malade: je puis bien supporter la faim; d'ailleurs, en allant au moulin, j'ai ramassé et mangé quelques glands.

CAMILLE.

Des glands! Pauvre, pauvre enfant! attends-nous un instant, ma petite; nous avons dans un panier du pain et des prunes, nous allons t'en apporter.

—Oui, oui, s'écrièrent tout d'une voix Madeleine, Marguerite et Sophie, donnons-lui notre goûter, et demandons de l'argent à nos mamans pour elle.»

Elles coururent rejoindre leurs mamans; elles arrivèrent toutes haletantes, et, pendant que Camille et Madeleine racontaient ce que leur avait dit la petite fille, Sophie et Marguerite couraient lui porter le panier qui renfermait les provisions; elles virent bientôt arriver Mme de Fleurville et Mme de Rosbourg.

La petite fille n'avait pas encore touché au pain ni aux fruits.

MADAME DE FLEURVILLE.

Mange, ma petite fille; tu nous diras ensuite où tu demeures et qui tu es.

LA PETITE FILLE, faisant une révérence.

Je vous remercie bien, madame, vous êtes bien bonne; j'aime mieux garder le pain et les fruits pour les donner à maman; je vais tout de suite les lui porter.

MADAME DE ROSBOURG.

Et toi, ma petite, tu n'en mangeras donc pas?

LA PETITE FILLE.

Oh! madame, merci bien, je n'en ai pas besoin; je ne suis pas malade, je suis forte.»

En disant ces mots, la petite fille, pâle, maigre et à peine assez forte pour se soutenir, essaya de porter le panier et fléchit sous son poids; elle se retint au buisson, rougit et répéta d'une voix faible et éteinte: «Je suis forte, mesdemoiselles, ne vous inquiétez pas de moi».

MADAME DE ROSBOURG, se mettant en marche.

Donne-moi ce panier, ma pauvre enfant, je le porterai jusque chez toi; où demeures-tu?

LA PETITE FILLE.

Ici, tout près, madame, sur la lisière du bois.

MADAME DE FLEURVILLE.

Comment s'appelle ta maman?

LA PETITE FILLE.

On l'appelle la mère la Frégate, mais son vrai nom est Françoise Lecomte.

MADAME DE FLEURVILLE.

Et pourquoi donc, mon enfant, l'appelle-t-on la mère la Frégate?

LA PETITE FILLE.

Parce qu'elle est la femme d'un marin.

MADAME DE ROSBOURG, avec intérêt.

Où est ton père? N'est-il pas avec vous?

LA PETITE FILLE.

Hélas! non, madame, et c'est pour cela que nous sommes si malheureuses. Mon père est parti il y a quelques années; on dit que son vaisseau a péri; nous n'en avons plus entendu parler; maman en a eu tant de chagrin qu'elle a fini par tomber malade. Nous avons vendu tout ce que nous avions pour acheter du pain, et maintenant nous n'avons plus rien à vendre. Que va devenir ma pauvre mère? Que pourrais-je faire pour la sauver?»

Et la petite fille recommença à sangloter.

Mme de Rosbourg avait été fort émue et fort agitée par ce récit.

«Sur quel vaisseau était monté ton père, demanda-t-elle d'une voix tremblante, et comment s'appelait le commandant?

LA PETITE FILLE.

C'était la frégate la Sibylle, commandant de Rosbourg.»

Mme de Rosbourg poussa un cri et saisit dans ses bras la petite fille effrayée.

«Mon mari!... son vaisseau!... répétait-elle. Pauvre enfant, toi aussi, tu es restée orpheline comme ma pauvre Marguerite! Ta pauvre mère pleure comme moi un mari perdu, mais vivant peut-être. Ah! ne t'inquiète plus de ta mère ni de ton avenir; vite, conduis-moi près d'elle, que je la voie, que je la console!»

Un matelot de la Sibylle.

Image plus grande

Et elle pressa le pas, tenant par la main la petite Lucie (c'était son nom); Mme de Fleurville et les enfants suivaient en silence. Lucie n'avait pas bien compris l'exclamation et les promesses de Mme de Rosbourg, mais elle sentait que c'était du bonheur qui lui arrivait et que sa mère serait secourue; elle marchait aussi vite que le lui permettait sa faiblesse; en peu d'instants elles arrivèrent à une vieille masure.

C'était une cabane, une hutte de bûcheron, abandonnée et délabrée. Le toit était percé de tous côtés; il n'y avait pas de fenêtre; la porte était si peu élevée, que Mme de Rosbourg dut se baisser pour y entrer; l'obscurité ne lui permit pas au premier moment de distinguer, au fond de la cabane, une femme, à peine couverte de mauvais haillons, étendue sur un tas de mousse: c'était le lit de la mère et de la fille. Aucun meuble, aucun ustensile de ménage ne garnissait la cabane; aucun vêtement n'était accroché aux murs. Mme de Rosbourg eut peine à retenir ses larmes à la vue d'une si profonde misère; elle s'approcha de la malheureuse femme pâle, amaigrie, qui attendait avec anxiété le retour de Lucie et la nourriture qu'elle devait acheter avec le prix de sa pauvre vieille robe. Mme de Rosbourg comprit que la faim était en ce moment la plus cruelle souffrance de la mère et de la fille; elle fit approcher Lucie, ouvrit le panier et partagea entre elles le pain et les fruits, qu'elles dévorèrent avec avidité. Elle attendit la fin de ce petit repas pour expliquer à la pauvre femme qu'elle était Mme de Rosbourg, femme du commandant de la Sibylle, et que la petite Lucie lui avait raconté leur misère, leur chagrin depuis la perte du vaisseau que montait son mari.

«Je me charge de votre avenir, ma pauvre Françoise, ajouta-t-elle; ne vous inquiétez ni de votre petite Lucie ni de vous-même. En rentrant à Fleurville, je vais immédiatement vous envoyer une charrette qui vous amènera au village. Je m'occuperai de vous loger, de vous faire soigner, de vous procurer tout ce qui vous est nécessaire. Dans deux heures vous aurez quitté cette habitation malsaine et misérable.»

Mme de Rosbourg ne donna ni à Françoise ni à Lucie le temps de revenir de leur surprise; elle sortit précipitamment, emmenant avec elle Mme de Fleurville et les enfants, qui étaient restées à la porte de la cabane. Aucune d'elles ne parla; Mme de Rosbourg était absorbée dans ses tristes souvenirs, Mme de Fleurville et les enfants respectaient sa douleur. En approchant du village, Mme de Rosbourg proposa à Mme de Fleurville de venir avec elle visiter une maison qui était à louer depuis quelque temps et qui pouvait convenir à la pauvre femme. Mme de Fleurville accepta la proposition avec empressement, et l'on se dirigea vers une maison petite, mais propre, et entièrement mise à neuf. Il y avait trois pièces, une cave et un grenier, un joli jardin et un potager planté d'arbres fruitiers; les chambres étaient claires, assez grandes pour servir, l'une de cuisine et de salle à manger, l'autre de chambre pour la mère Françoise et sa fille, la troisième de pièce de réserve.

Mme de Rosbourg eut peine à retenir ses larmes. (Page 209.)

Image plus grande

«Chère amie, dit Mme de Rosbourg à Mme de Fleurville, pendant que j'irai chez le propriétaire de cette maison, ayez la bonté de rentrer au château et d'envoyer une charrette qui ramènera la femme Lecomte, et une seconde voiture qui apportera ici les meubles et les effets indispensables pour ce soir. La pauvre femme pourra dès aujourd'hui passer la nuit dans un bon lit, en attendant que je lui achète de quoi se meubler convenablement.»

Mme de Fleurville et les enfants partirent sans plus attendre. Les enfants, aidées d'Élisa, se chargèrent de rassembler tout ce qu'il fallait pour le coucher, et le dîner de Françoise et de Lucie. Mais, quand chacune d'elles eut fait apporter les objets qu'elle croyait absolument nécessaires, il y en avait une telle quantité, qu'une seule charrette n'aurait pu en contenir même la moitié. C'étaient des tables, des chaises, des fauteuils, des tabourets, des flambeaux, des vases, des casseroles, des cafetières, des tasses, des verres, des assiettes, des carafes, des balais, des brosses, des tapis, un pain de sucre, deux pains de six livres chacun, une marmite pleine de viande, une cruche de lait, une motte de beurre, un panier d'œufs, dix bouteilles de vin, toutes sortes de provisions en légumes, en fruits, en saucissons, jambons, etc., etc.

Quand Élisa vit cet amas d'objets inutiles, elle se mit à rire si fort que Marguerite et Sophie se fâchèrent, pendant que Camille et Madeleine rougissaient de contrariété.

«Pourquoi ris-tu, Élisa? dit Marguerite avec animation. Il n'y a rien de si risible à voir préparer des provisions pour une pauvre femme.

ÉLISA, riant encore.

Et vous croyez que votre maman enverra tout cet amas de choses inutiles?

SOPHIE, piquée.

Il n'y a rien que de très utile dans ce que nous avons fait apporter.

ÉLISA.

Utile pour une maison comme la nôtre; mais pour une pauvre femme qui n'a pas seulement un lit à elle, que voulez-vous qu'elle fasse de tout cela? Et comment viendrait-elle à bout de ranger et de nettoyer tous ces meubles? et comment mangerait-elle tout ce pain, qui serait dur comme une pierre avant qu'elle arrivât à la dernière bouchée? cette viande, qui serait gâtée avant qu'elle en eût mangé la moitié? ce beurre, ces œufs, ces légumes? Tout serait perdu, vous le voyez bien.

CAMILLE.

Mais toi-même, Élisa, tu as préparé des matelas, des oreillers, des draps, des couvertures.

ÉLISA.

Certainement, parce que c'est nécessaire pour le coucher de la mère Lecomte et de sa fille. Mais tout cela?... Allons, laissez-moi faire; je vais arranger les choses pour le mieux. Joseph, venez nous aider à ranger nos affaires dans la charrette pour la petite maison blanche du village. Tenez, voilà Nicaise qui passe; appelez-le, qu'il nous donne un coup de main.... Bon;... prenez les matelas,... c'est cela;... à présent le paquet de couvertures, de draps et d'oreillers,... très bien.... Placez dans un coin ce pain, ce petit pot de beurre, ces six œufs;... bon;... et puis la petite marmite de bouillon,... une bouteille de vin à présent,... un paquet de chandelles et un flambeau. Là,... ajoutez cette petite table, deux chaises de paille, deux verres, deux assiettes,... et c'est tout. Allez, maintenant, et attendez madame pour décharger la voiture.»


XXI

INSTALLATION DE FRANÇOISE ET DE LUCIE

CAMILLE.

Maman, voulez-vous nous permettre d'aller avec Élisa à la petite maison blanche, pour préparer les lits et les provisions de la pauvre Lucie et de sa maman? Nous la verrons arriver et nous jouirons de sa surprise.

MADAME DE FLEURVILLE.

Oui, chères enfants, allez achever votre bonne œuvre et arrangez tout pour le mieux. Vous achèterez au village ce qui manquera pour leur petit repas du soir. Moi, je reste ici pour écrire des lettres et préparer vos leçons pour demain; vous me raconterez la joie de la pauvre femme et de sa fille.

MADELEINE.

Maman, pouvons-nous emporter une de nos chemises, un jupon, une robe, des bas, des souliers et un mouchoir pour la pauvre Lucie, qui est en haillons?

MADAME DE FLEURVILLE.

Certainement, ma petite Madeleine; tu as là une bonne et charitable pensée. Emportez aussi du linge pour la pauvre mère, et ma vieille robe de chambre, en attendant que Mme de Rosbourg achète ce qui est nécessaire pour les habiller.

MADELEINE.

Merci, ma chère maman; que vous êtes bonne!»

Mme de Fleurville embrassa tendrement Madeleine, qui courut annoncer cette heureuse nouvelle à ses amies. Élisa fit un petit paquet des effets qu'elles emportaient, et elles se remirent gaiement en route.

En arrivant à la maison blanche, elles y trouvèrent Mme de Rosbourg qui faisait décharger la charrette; les enfants aidèrent Élisa à faire les lits et à placer les objets qu'on avait apportés.

ÉLISA.

Il nous faut du bois pour faire cuire la soupe.

CAMILLE.

Et du sel pour mettre dedans!

MADELEINE.

Et des cuillers pour la manger!

SOPHIE.

Et des couteaux pour couper le pain!

MARGUERITE.

Et des terrines et des plats pour mettre le beurre et les œufs.

MADAME DE ROSBOURG.

Ma chère Élisa, voulez-vous aller au village acheter ce qui est nécessaire?

ÉLISA.

Oui, madame, avec grand plaisir. Attendez-moi, enfants, je serai revenue dans cinq minutes.»

Les enfants s'occupèrent à mettre le couvert, ce qui ne leur prit pas beaucoup de temps; elles placèrent la table au milieu de la cuisine, les deux chaises en face l'une de l'autre, les assiettes, les verres et la bouteille de vin sur la table, ainsi que le pain. Élisa revint en courant; elle apportait ce qui manquait et, de plus, du sucre pour le vin chaud qu'elle voulait faire boire à Françoise.

«Voici encore une cruche pour mettre de l'eau, ajouta-t-elle; nous n'y avions pas pensé.»

Après une attente de quelques minutes, pendant lesquelles Élisa eut le temps d'allumer le feu et de faire une bonne soupe et une omelette, on vit enfin arriver la charrette, dans laquelle était étendue la pauvre Françoise, la tête appuyée sur les genoux de la petite Lucie. Quand la voiture s'arrêta devant la porte, Mme de Rosbourg, aidée d'Élisa, en fit descendre Françoise, plus faible, plus pâle encore que quelques heures auparavant. La pauvre femme n'eut pas la force de remercier Mme de Rosbourg; mais son regard attendri indiquait assez la reconnaissance dont son cœur débordait. Lucie était si inquiète de cette grande faiblesse, qu'elle ne songea pas à regarder la maison ni la chambre où on la faisait entrer. Mais quand, rassurée sur sa mère, elle la vit couverte de linge blanc, couchée dans un bon lit, avec des draps, des couvertures: son visage, si inquiet jusqu'alors, devint radieux; sa tête penchée vers sa mère se redressa; ses yeux fixés sur ce pâle visage changèrent de direction; elle regarda autour d'elle: la douleur et l'inquiétude firent place au bonheur; ses joues se colorèrent; des larmes de joie coulèrent sur sa figure; l'émotion lui coupa la parole; elle ne put que se jeter à genoux et saisir la main de Mme de Rosbourg, qu'elle tint appuyée sur ses lèvres en éclatant en sanglots.

«Remets-toi, mon enfant, lui dit Mme de Rosbourg avec bonté en la relevant; ce n'est pas à moi que tu dois adresser de tels remerciements, mais au bon Dieu, qui m'a permis de te rencontrer et de soulager votre misère. Calme-toi pour ne pas agiter ta mère; avec du repos et une bonne nourriture elle se remettra promptement. Voici Élisa qui lui apporte une soupe et un verre de vin chaud sucré. Et toi, ma pauvre enfant, qui es presque aussi exténuée que ta mère, mets-toi à table et mange le petit repas que t'a préparé Élisa.»

Les enfants entraînèrent Lucie dans la pièce à côté et lui servirent son dîner, pendant qu'Élisa et Mme de Rosbourg faisaient manger Françoise. Camille lui servit de la soupe, Madeleine un morceau de bœuf, Sophie de l'omelette, et Marguerite lui versait à boire. Lucie ne se lassait pas de regarder, d'admirer, de remercier; elle appelait les enfants: Mes chères bienfaitrices, ce qui amusa beaucoup Marguerite.

Quand Lucie eut fini de manger, les quatre petites se précipitèrent pour l'habiller; elles faillirent la mettre en pièces, tant elles se dépêchaient de la débarrasser de ses haillons et de la revêtir des effets qu'elles avaient apportés. Lucie ne put s'empêcher de pousser quelques petits cris tandis que l'une lui arrachait des cheveux en enlevant son bonnet sale, que l'autre lui enfonçait une épingle dans le dos, que la troisième la pinçait en lui passant ses manches, et que la quatrième l'étranglait en lui nouant son bonnet blanc. Elle finit pourtant par se trouver admirablement habillée, et elle courut se faire voir à sa maman, qui, joignant les mains, regardait Lucie avec admiration. Elle dit enfin d'une voix un peu plus forte:

«Chères demoiselles, chères dames, que le bon Dieu vous bénisse et vous récompense; qu'il vous rende un jour le bien que vous me faites et le bonheur dont vous remplissez mon cœur! Ma pauvre Lucie, approche encore, que je te regarde, que je te touche! Ah! si ton pauvre père pouvait te voir ainsi!»

Elle retomba sur son oreiller, cacha sa tête dans ses mains et pleura. Mme de Rosbourg lui prit les mains avec affection et la consola de son mieux.

«Tout ce que nous envoie le bon Dieu est pour notre bien, ma bonne Françoise. Voyez! si la méchante meunière n'avait pas chassé votre pauvre Lucie, mes petites ne l'auraient pas entendue pleurer, je ne l'aurais pas questionnée, je n'aurais pas connu votre misère. Il en est ainsi de tout; Dieu nous envoie le bonheur et permet les chagrins; recevons-les de lui et soyons assurés que le tout est pour notre bien.»

Les paroles de Mme de Rosbourg calmèrent Françoise; elle essuya ses larmes et se laissa aller au bonheur de se trouver dans une maison bien close, bien propre, dans un bon lit avec du linge blanc, et avec la certitude de ne plus avoir à redouter ni pour elle ni pour Lucie les angoisses de la faim, du froid et de toutes les misères dont Mme de Rosbourg venait de la sortir.

«Demain, ma bonne Françoise, dit Mme de Rosbourg, j'irai à Laigle pour acheter les meubles, les vêtements et les autres objets nécessaires à votre ménage. Mes petites et moi, nous viendrons vous voir souvent; si vous désirez quelque chose, faites-le-moi savoir. En attendant, voici vingt francs que je vous laisse pour vos provisions de bois, de chandelle, de viande, de pain, d'épicerie. Quand vous serez bien guérie, je vous donnerai de l'ouvrage; ne vous inquiétez de rien; mangez, dormez, prenez des forces, et priez le bon Dieu avec moi qu'il nous rende un jour nos maris.»

Mme de Rosbourg appela les enfants, qui dirent adieu à Lucie en lui promettant de venir la voir le lendemain, et les ramena au château, où elles trouvèrent Mme de Fleurville un peu inquiète de leur absence prolongée, et prête à partir pour aller les chercher, l'heure du dîner étant passée depuis longtemps.

Les enfants racontèrent toute la joie de Lucie et de sa mère, leur reconnaissance, la bonté de Mme de Rosbourg; elles parlèrent avec volubilité toute la soirée; elles recommencèrent avec Élisa quand elles allèrent se coucher; elles parlaient encore en se mettant au lit; la nuit elles rêvèrent de Lucie, et le lendemain leur première pensée fut d'aller à la petite maison blanche. Quand Mme de Fleurville leur proposa de les y mener, Mme de Rosbourg était partie depuis longtemps pour acheter le mobilier promis la veille. Elles trouvèrent Françoise sensiblement mieux, et levée; Lucie avait demandé à un petit voisin obligeant de lui faire un balai: elle avait nettoyé non seulement les chambres, mais le devant de la maison; les lits étaient bien proprement faits, le bois qu'elle avait acheté était rangé en tas dans la cave; avec un de ses vieux haillons elle avait essuyé la table, les chaises, les cheminées: tout était propre. Françoise et Lucie se promenaient avec délices dans leur nouvelle demeure quand Mme de Fleurville et les enfants arrivèrent; elles apportaient quelques provisions pour le déjeuner; Lucie se mit en devoir de préparer le repas. Les enfants lui proposèrent de l'aider.

LUCIE.

Merci, mes bonnes chères demoiselles, je m'en tirerai bien toute seule; il ne faut pas salir vos jolies mains blanches à faire le feu et à fondre le beurre.

MARGUERITE.

Mais saurais-tu faire une omelette, une soupe?

LUCIE.

Oh! que oui, mademoiselle; j'ai fait des choses plus difficiles que cela quand nous avions de quoi. Pendant que maman travaillait, je faisais tout le ménage.»

Mme de Fleurville et les enfants rentrèrent au château pour les leçons, qui avaient été un peu négligées la veille. Mme de Rosbourg revint à midi; elle demanda et obtint un dernier congé pour aider à placer et à ranger le mobilier de la maison blanche. Élisa, qui était fort complaisante et fort adroite, fut encore mise en réquisition par Mme de Rosbourg et les enfants, et l'on retourna après déjeuner chez Françoise, les enfants courant et sautant tout le long du chemin. Elles trouvèrent la mère et la fille folles de joie devant tous leurs trésors. Meubles, vaisselle, linge, vêtements, rien n'avait été oublié. Ce fut une longue occupation de tout mettre en place. On courut chercher le menuisier pour clouer des planches; des clous à crochet. On accrocha et l'on décrocha dix fois les casseroles, les miroirs; presque tous les meubles firent le tour des chambres avant de trouver la place où ils devaient rester; chacune donnait son avis, criait, tirait, riait. Tout l'après-midi suffit à peine pour tout mettre en place. Jamais Lucie n'avait été si heureuse, son cœur débordait de joie; de temps à autre elle se jetait à genoux et s'écriait: «Mon Dieu, je vous remercie! Mes chères dames, que je vous suis reconnaissante! Mes bonnes petites demoiselles, merci, oh! merci.» Les petites étaient aussi joyeuses que Lucie et Françoise. La vue de tant de bonheur leur était une excellente leçon de charité. Sophie se promettait de toujours être charitable, de donner aux pauvres tout l'argent de ses menus plaisirs. La journée se termina par un repas excellent, que Mme de Fleurville avait fait apporter chez Françoise. Tous dînèrent ensemble sur la table neuve avec la vaisselle et le linge de Françoise. Élisa fut de la partie; Camille et Madeleine la placèrent entre elles et eurent soin de remplir son assiette tout le temps du dîner. On servit de la soupe, un gigot rôti, une fricassée de poulet, une salade et une tourte aux pêches. Lucie se léchait les doigts; les enfants jouissaient de son bonheur, que partageait Françoise.

Après le dîner, Mme de Rosbourg et Mme de Fleurville retournèrent au château, laissant Élisa avec les enfants, qui avaient instamment demandé de rester pour aider Lucie à laver, à essuyer la vaisselle et à tout mettre en ordre.

Quand tout fut propre et rangé, quand on eut soigneusement renfermé dans le buffet les restes du repas, Élisa et les enfants se retirèrent; Lucie aida sa mère à se coucher, et se reposa elle-même des fatigues de cette heureuse journée.


XXII

SOPHIE VEUT EXERCER LA CHARITÉ

Sophie avait été fortement impressionnée de l'aventure de Françoise et de Lucie; elle avait senti le bonheur qu'on goûte à faire le bien. Jamais sa belle-mère ni aucune des personnes avec lesquelles elle avait vécu n'avaient exercé la charité et ne lui avaient donné de leçons de bienfaisance. Elle savait qu'elle aurait un jour une fortune considérable, et, en attendant qu'elle pût l'employer au soulagement des misères, elle désirait ardemment retrouver une autre Lucie et une autre Françoise. Un jour la mère Leuffroy, la jardinière, avec laquelle elle aimait à causer, et qui était une très bonne femme, lui dit:

«Ah! mam'selle, il y a bien des pauvres que vous ne connaissez pas, allez! Je connais une bonne femme, moi, par delà la forêt, qui est tout à fait malheureuse. Elle n'a pas toujours un morceau de pain à se mettre sous la dent.

SOPHIE.

Où demeure-t-elle? Comment s'appelle-t-elle?

MÈRE LEUFFROY.

Elle reste dans une maisonnette qui est à l'entrée du village en sortant de la forêt; elle s'appelle la mère Toutain. C'est une pauvre petite vieille pas plus grande qu'un enfant de huit ans, avec de grandes mains, longues comme des mains d'homme. Elle a quatre-vingt-deux ans; elle se tient encore droite, tout comme moi; elle travaille le plus qu'elle peut; mais, dame! elle est vieille, ça ne va pas fort. Elle a une petite chaise qui semble faite pour un enfant, elle couche dans un four, sur de la fougère, et elle ne mange que du pain et du fromage, quand elle en a.

SOPHIE.

Oh! que je voudrais bien la voir! Est-ce bien loin?

MÈRE LEUFFROY.

Pour ça non, mam'selle: une demi-heure de marche au plus. Vous irez bien en vous promenant.»

Sophie ne dit plus rien, mais elle forma en elle-même le projet d'y aller; et, pour en avoir seule le mérite, elle résolut de le faire sans aide, sans en parler à personne, sinon à Marguerite, avec laquelle elle était plus particulièrement liée; d'ailleurs elle craignait que Camille et Madeleine, qui ne faisaient jamais rien sans demander la permission à leur maman, ne l'empêchassent de s'éloigner sans sa bonne. Elle attendit donc que Marguerite fût seule pour lui raconter ce qu'elle savait de la misère de cette pauvre petite vieille, et pour lui proposer d'aller la voir et la secourir.

MARGUERITE.

Je ne demande pas mieux; allons-y tout de suite, si maman le permet, et emmenons avec nous Camille, Madeleine et Élisa.

SOPHIE.

Mais non, Marguerite, il ne faut en parler à personne; ce sera bien plus beau, bien plus charitable, d'aller seules, de ne nous faire aider de personne, de donner à cette petite mère Toutain l'argent que nous avons pour nos gâteaux et nos plaisirs. Moi, j'ai trois francs vingt centimes dans ma bourse; et toi, combien as-tu?

MARGUERITE.

Moi, j'ai deux francs quarante-cinq centimes. Je sais bien que nous sommes riches; mais pourquoi est-ce mieux, pourquoi est-ce plus charitable de nous cacher de Mme de Fleurville, de maman, de Camille, de Madeleine, et d'aller seules chez cette bonne femme?

SOPHIE.

Parce que j'ai entendu dire l'autre jour à ta maman qu'il ne faut pas s'enorgueillir du bien qu'on fait, et qu'il faut se cacher pour ne pas en recevoir d'éloges. Alors, tu vois bien que nous ferons mieux de nous cacher pour faire la charité à cette bonne vieille.

MARGUERITE.

Il me semble pourtant que je dois le dire au moins à maman.

SOPHIE.

Mais pas du tout. Si tu le dis à ta maman, ils voudront tous venir avec nous, ils voudront tous donner de l'argent; et nous, que ferons-nous? Nous resterons là à écouter et à regarder, comme l'autre jour dans la cabane de Françoise et de Lucie. Quel bien avons-nous fait là-bas? Aucun; c'est Mme de Rosbourg qui a parlé et qui a tout donné.

MARGUERITE.

Sophie, je crois que nous sommes trop petites pour nous en aller toutes seules dans la forêt.

SOPHIE.

Trop petites! Tu as six ans, moi j'en ai huit, et tu trouves que nous ne pouvons pas sortir sans nos mamans ou sans une bonne? Ha! ha! ha! J'allais seule bien plus loin que cela quand j'avais cinq ans.»

Marguerite hésitait encore.

SOPHIE.

Je vois que tu as tout bonnement peur; tu n'oses pas faire cent pas sans ta maman. Tu crains peut-être que le loup ne te croque?

MARGUERITE, piquée.

Du tout, mademoiselle, je ne suis pas aussi sotte que tu le crois; je sais bien qu'il n'y a pas de loups, je n'ai pas peur, et, pour te le prouver, nous allons partir tout de suite.

SOPHIE.

A la bonne heure! Partons vite; nous serons de retour en moins d'une heure.»

Et elles se mirent en route, ne prévoyant pas les dangers et les terreurs auxquels elles s'exposaient. Elles marchaient vite et en silence; Marguerite ne se sentait pas la conscience bien à l'aise: elle comprenait qu'elle commettait une faute, et elle regrettait de n'avoir pas résisté à Sophie. Sophie n'était guère plus tranquille: les objections de Marguerite lui revenaient à la mémoire; elle craignait de l'avoir entraînée à mal faire. «Nous serons grondées», se dit-elle. Elle n'en continua pas moins à marcher et s'étonnait de ne pas être arrivée, depuis près d'une heure qu'elles étaient parties.

«Connais-tu bien le chemin? demanda Marguerite avec un peu d'inquiétude.

—Certainement, la jardinière me l'a bien expliqué, répondit Sophie d'une voix assurée, malgré la peur qui commençait à la gagner.

—Serons-nous bientôt arrivées?

—Dans dix minutes au plus tard.»

Elles continuèrent à marcher en silence; la forêt n'avait pas de fin; on n'apercevait ni maison ni village, mais le bois, toujours le bois.

«Je suis fatiguée, dit Marguerite.

—Et moi aussi, dit Sophie.

—Il y a bien longtemps que nous sommes parties.»

Sophie ne répondit pas: elle était trop agitée, trop inquiète pour dissimuler plus longtemps sa terreur.

«Si nous retournions à la maison? dit Marguerite.

—Oh oui! retournons.

—Qu'est-ce que tu as, Sophie, on dirait que tu as envie de pleurer?

—Nous sommes perdues, dit Sophie en éclatant en sanglots; je ne sais plus mon chemin, nous sommes perdues.

—Perdues! répéta Marguerite avec terreur; perdues! Qu'allons-nous devenir, mon Dieu!

—Je me suis probablement trompée de chemin, s'écria Sophie en sanglotant, à l'endroit où il y en a plusieurs qui se croisent; je ne sais pas du tout où nous sommes.»

Marguerite, la voyant si désolée, chercha à la rassurer en se rassurant elle-même.

«Console-toi, Sophie, nous finirons bien par nous retrouver. Retournons sur nos pas et marchons vite; il y a longtemps que nous sommes parties; maman et Mme de Fleurville seront inquiètes; je suis sûre que Camille et Madeleine nous cherchent partout.»

Sophie essuya ses larmes et suivit le conseil de Marguerite: elles retournèrent sur leurs pas et marchèrent longtemps; enfin elles arrivèrent à l'endroit où se croisaient plusieurs chemins exactement semblables. Là elles s'arrêtèrent.

«Quel chemin faut-il prendre? demanda Marguerite.

—Je ne sais pas; ils se ressemblent tous.

—Tâche de te rappeler celui par lequel nous sommes venues.»

Sophie regardait, recueillait ses souvenirs et ne se rappelait pas.

«Je crois, dit-elle, que c'est celui où il y a de la mousse.

—Il y en a deux avec de la mousse; mais il me semble qu'il n'y avait pas de mousse dans le chemin que nous avons pris pour venir.

—Oh si! il y en avait beaucoup.

—Je crois me rappeler que nous avons eu de la poussière tout le temps.

—Pas du tout; c'est que tu n'as pas regardé à tes pieds. Prenons ce chemin à gauche, nous serons arrivées en moins d'une demi-heure.»

Marguerite suivit Sophie; toutes deux continuèrent à marcher en silence; inquiètes toutes deux, elles gardaient pour elles leurs pénibles réflexions. Au bout d'une heure pourtant, Marguerite s'arrêta.

MARGUERITE.

Je ne vois pas encore le bout de la forêt; je suis bien fatiguée.

SOPHIE.

Et moi donc! mes pieds me font horriblement souffrir.

MARGUERITE.

Asseyons-nous un instant; je ne peux plus marcher.»

Elles s'assirent au bord du chemin; Marguerite appuya sa tête sur ses genoux et pleura tout bas; elle espérait que Sophie ne s'en apercevrait pas; elle avait peur de l'affliger, car c'était Sophie qui l'avait mise et s'était mise elle-même dans cette pénible position. Sophie se désolait intérieurement et sentait combien elle avait mal agi en entraînant Marguerite à faire cette course si longue, dans une forêt qu'elles ne connaissaient pas.

Elles restèrent assez longtemps sans parler; enfin Marguerite essuya ses yeux et proposa à Sophie de se remettre en marche. Sophie se leva avec difficulté; elles avançaient lentement; la fatigue augmentait à chaque instant, ainsi que l'inquiétude. Le jour commençait à baisser; la peur se joignit à l'inquiétude; la faim et la soif se faisaient sentir.

«Chère Marguerite, dit enfin Sophie, pardonne-moi: c'est moi qui t'ai persuadée de m'accompagner; tu es trop généreuse de ne pas me le reprocher.

—Pauvre Sophie, répondit Marguerite, pourquoi te ferais-je des reproches? Je vois bien que tu souffres plus que moi. Qu'allons-nous devenir, si nous sommes obligées de passer la nuit dans cette terrible forêt?

—C'est impossible, chère Marguerite; on doit déjà être inquiet à la maison, et l'on nous enverra chercher.

—Si nous pouvions au moins trouver de l'eau! J'ai si soif que la gorge me brûle.

—N'entends-tu pas le bruit d'un ruisseau dans le bois?

—Je crois que tu as raison; allons voir.»

Elles entrèrent dans le fourré en se frayant un passage à travers les épines et les ronces qui leur déchiraient les jambes et les bras. Après avoir fait ainsi une centaine de pas, elles entendirent distinctement le murmure de l'eau. L'espoir leur redonna du courage; elles arrivèrent au bord d'un ruisseau très étroit, mais assez profond; cependant, comme il coulait à pleins bords, il leur fut facile de boire en se mettant à genoux. Elles étanchèrent leur soif, se lavèrent le visage et les bras, s'essuyèrent avec leurs tabliers et s'assirent au bord du ruisseau. Le soleil était couché; la nuit arrivait; la terreur des pauvres petites augmentait avec l'obscurité; elles ne se contraignaient plus et pleuraient franchement de compagnie. Aucun bruit ne se faisait entendre; personne ne les appelait; on ne pensait probablement pas à les chercher si loin.

«Il faut tâcher, dit Sophie, de revenir sur le chemin que nous avons quitté; peut-être verrons-nous passer quelqu'un qui pourra nous ramener; et puis il fera moins humide qu'au bord de l'eau.

—Nous allons encore nous déchirer dans les épines, dit Marguerite.

—Il faut pourtant essayer de nous retrouver; nous ne pouvons rester ici.»

Marguerite se leva en soupirant et suivit Sophie, qui chercha à lui rendre le passage moins pénible en marchant la première. Après bien du temps et des efforts, elles se retrouvèrent enfin sur le chemin. La nuit était venue tout à fait; elles ne voyaient plus où elles allaient, et elles se résolurent à attendre jusqu'au lendemain.

Il y avait une heure environ qu'elles étaient assises près d'un arbre, lorsqu'elles entendirent un frou-frou dans le bois; ce bruit semblait être produit par un animal qui marchait avec précaution. Immobiles de terreur, les pauvres petites avaient peine à respirer; le frou-frou approchait, approchait; tout à coup Marguerite sentit un souffle chaud près de son cou; elle poussa un cri, auquel Sophie répondit par un cri plus fort; elles entendirent alors un bruit de branches cassées, et elles virent un gros animal qui s'enfuyait dans le bois. Moitié mortes de peur, elles se resserrèrent l'une contre l'autre, n'osant ni parler, ni faire un mouvement, et elles restèrent ainsi jusqu'à ce qu'un nouveau bruit plus effrayant vînt leur rendre le courage de se lever et de chercher leur salut dans la fuite: c'étaient des branches cassées violemment et un grognement entremêlé d'un souffle bruyant, auquel répondaient des grognements plus faibles. Tous ces bruits partaient également du bois en se rapprochant du chemin. Sophie et Marguerite épouvantées se mirent à courir; elles se heurtèrent contre un arbre dont les branches traînaient presque à terre; dans leur frayeur, elles s'élancèrent dessus, et, grimpant de branche en branche, elles se trouvèrent bientôt à une grande hauteur et à l'abri de toute attaque. Combien elles remercièrent le bon Dieu de leur avoir fait rencontrer cet arbre protecteur! et en effet elles venaient d'échapper à un grand danger: l'animal qui arrivait droit sur elles était un sanglier suivi de sept à huit petits. Si elles étaient restées sur son passage, il les aurait déchirées avec ses défenses. La peur qu'avaient eue et qu'avaient encore Sophie et Marguerite faisait claquer leurs dents et les avait rendues si tremblantes qu'elles pouvaient à peine se tenir sur l'arbre où elles étaient montées. Le sanglier s'était éloigné, et tout redevenait tranquille, lorsque le bruit du roulement d'une voiture vint ranimer les forces défaillantes des pauvres petites. Leur espérance augmentait à mesure que la voiture se rapprochait; enfin le pas d'un cheval résonna distinctement; bientôt elles entendirent siffler l'homme qui menait la charrette. Il approchait, elles allaient être sauvées.

«Au secours! au secours!» crièrent-elles plusieurs fois.

La voiture s'arrêta. L'homme sembla écouter.

«Au secours! sauvez-nous!» s'écrièrent-elles encore.

L'HOMME, entre ses dents.

Qui diantre appelle au secours? Je ne vois personne; il fait noir comme dans l'enfer.... Holà! qui est-ce qui appelle?

SOPHIE ET MARGUERITE.

C'est nous, c'est nous; sauvez-nous, mon cher monsieur, nous sommes perdues dans la forêt.

L'HOMME.

Tiens! c'est des voix d'enfants, cela. Où êtes-vous donc, les mioches? Qui êtes-vous?

SOPHIE.

Je suis Sophie.

MARGUERITE.

Je suis Marguerite; nous venons de Fleurville.

L'HOMME.

De Fleurville? C'est donc au château? Mais où diantre êtes-vous? Pour vous sauver, faut-il pas que je vous trouve?

SOPHIE.

Nous sommes sur l'arbre; nous ne pouvons pas descendre.

L'HOMME, levant la tête.

C'est, ma foi, vrai. Faut-il qu'elles aient eu peur, les pauvres petites! Attendez, ne bougez pas, je vais vous descendre.»

Et le brave homme grimpa de branche en branche, tâtant à chacune d'elles si les enfants y étaient.

Enfin il empoigna Marguerite.

L'HOMME.

Ne bougez pas, les autres; je vais descendre celle-ci et je regrimperai. Combien êtes-vous dans ce beau nid?

MARGUERITE.

Nous sommes deux.

L'HOMME.

Bon; ce ne sera pas long. Attendez-moi là, numéro 2, que je place le numéro 1 dans ma carriole.»