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Les pilotes de l'Iroise

Chapter 11: 9 Courses, Combats.
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About This Book

The narrative follows a small crew of coastal pilots who navigate foggy, hazard-strewn waters, depicting their routines, local superstitions, and rough camaraderie. Episodes alternate between quiet shipboard life and sudden, high-stakes actions to save imperiled vessels, while other scenes shift to encounters with privateers and acts of capture, exposing moral complexity. Vivid sketches of sailors' humor, family ties, and religious observance contrast with violent storms and wrecks, together offering a series of maritime vignettes that explore courage, fate, and the relentless danger of the sea.

Adieu, la belle, je m'en vas,

Adieu, la belle, je m'en vas;

Puisque mon bâtiment s'en va. (Bis.)

Je m'en vais faire un tour à Nantes,

Puisque la loi me le commande.

Et les forbans répètent ce refrain:

Ah! puisqu'à Nantes vous allez,

Ah! puisqu'à Nantes vous allez,

Un corsage m'apporterez. (Bis.)

Mais un corsage avec des manches,

Qui soit doublé de roses blanches.

A Nantes étant arrivé,

A Nantes étant arrivé,

Au corsage n'ai plus pensé. (Bis.)

Je n'ai pensé qu'à la ribote,

Au cabaret avec les autres.

Ah! que dira ma mie à ça?

Ah! que dira ma mie à ça?

—Tu mentiras, tu lui diras (Bis.)

Qu'il n'y a pas de corsage à Nantes,

De la façon qu'elle demande.

La nuit avait caché sous ses voiles épais cette sanglante saturnale: le jour vint en éclairer les restes. Avec l'aurore les yeux appesantis des forbans, ivres encore, se rouvrirent. Il fallut appareiller: la voix impérieuse de Rodriguez alla réveiller les buveurs endormis. Pour avoir plus tôt fait, on coupe le câble: le brick dérive, on largue enfin les voiles, et le bâtiment capturé louvoie tant bien que mal dans les passes, pour gagner la rade. Quelle ne dut pas être la surprise des hommes placés sur les hautes batteries de terre, en voyant le pavillon colombien flotter sur le brick qui la veille avait arboré si fièrement le pavillon espagnol! Le navire amariné salue les forts de la rade, mais par des salves irrégulières, des salves à la pirate. Les forts lui répondent, et Rodriguez et ses écumeurs de mer accueillent, par des hourras délirants, les hourras que la foule rassemblée sur le rivage pousse vers eux. C'est la première émotion de gloire qu'éprouvaient peut-être ces bandits: elle n'éveilla chez eux qu'un sentiment d'ambitieuse cruauté.

La prise de Rodriguez laisse enfin tomber l'ancre dans la rade de Carthagène. Des centaines de pirogues l'entourent; des amas de femmes, d'oisifs, de buveurs et de curieux tombent à bord. Le vin coule de nouveau sur le pont, encore fumant de carnage; et dans une seconde orgie, les forbans oublient leur gloire de la nuit, leurs blessures et jusqu'à ce qu'ils ont fait d'extraordinaire. Le Libérateur fait appeler Rodriguez. Rodriguez se rend, figure toute saignante encore de son coup de pique, au palais de Bolivar. La multitude suit, comme ces lames bruyantes qui viennent de battre l'arrière de son navire, à son entrée glorieuse dans le port.

—Français, vous êtes un brave homme, lui dit le héros! Que puis-je faire pour vous?

—Général! me faire donner un gilet rond, car le mien est percé aux coudes. Voyez!

—Combien avez-vous fait de prisonniers?

—Aucun, général. Je n'ai pas eu le temps de m'amuser à si peu de chose.

À ces mots le Libérateur frémit. Rodriguez remarque ce mouvement, et il s'empresse d'ajouter:

—En ont-ils fait eux, les brigands, lorsqu'à Basinas ils ont massacré huit cents de vos plus braves soldats?

—Capitaine Rodriguez, le brick que vous avez enlevé avec tant d'intrépidité, appartiendra à vous et à vos gens. Voici un de mes gilets: vous ira-t-il?.

—Un autre que moi vous dirait peut-être, général, qu'il ne va pas à toutes les tailles; mais moi, sans compliment, je le prends, et je tâcherai de le remplir.

—Et ces pistolets, voulez-vous les accepter aussi, avec le gilet et cette ceinture? Tout cela m'a plus d'une fois servi.

—Et ces armes-là vous serviront encore, mais dans mes mains, général.

—Allez vous faire panser de votre blessure, et revenez chez moi, quand vous voudrez. Votre hamac sera pendu dans ma chambre. Je n'ai pas besoin de vous dire que ma table est devenue la vôtre.

—Trop d'honneur, mon général; ce n'est pas de refus.

Une poignée de main suit ce rapide entretien. Rodriguez sort, porté par la foule, suivi des aides-de-camp qui l'admirent, parce que le Libérateur l'a accueilli avec distinction. Il ne savait où porter ses pas, ni comment échapper à l'ovation populaire dont il se voyait menacé. Il n'aimait pas les triomphes.

Une jeune fille, jolie, alerte et palpitante, saute vers lui, d'un des groupes qui lui barraient le passage par enthousiasme. Elle court à sa rencontre, un mouchoir blanc à la main. Rodriguez s'arrête machinalement, et, sans savoir encore ce que lui veut cette belle enfant, il la laisse passer sur sa joue ensanglantée le mouchoir qu'elle lui présente avec la grâce la plus naïve et la plus touchante.

Etonné de cette prévenance si familière, il s'écrie, en portant ses regards distraits sur les grands yeux vifs de l'inconnue: La drôle de petite fille! Et la petite fille lui sourit avec une expression de tendresse qui le consterne.

—Comment te nommes-tu?

—Mosquita, monsieur le capitaine.

—Qui es-tu? Où est ta famille?

—Je suis née à Popayan. Je n'ai plus de parents, les Espagnols les ont tués.

—Oui: les gredins! Eh bien! moi, je t'adopte, et je te vengerai. Où demeures-tu?

—Là! C'est ma maison: elle est à moi.

—Allons-y. Cette maison sera la mienne. Mais m'as-tu jamais vu?

—Sans doute, il y a trois jours: Je vous ai vu parler au Libérateur, et dès ce moment j'ai juré de vous suivre partout.

Oh! la drôle de petite fille! répète Rodriguez. Et le voilà entrant dans la maison de Mosquita. Il se repose enfin!

La chambre de Mosquita n'était pas richement ornée, mais elle était proprette. Un lit de courbari, un hamac en filet élégant, une petite table et une grande armoire composaient, avec quelques chaises en crin et un christ, tout son ameublement. Un vieux nègre servait de domestique à la petite orpheline, qui vivait à Carthagène d'une faible pension que le gouvernement colombien lui payait quand il pouvait.

Rodriguez, après s'être laissé laver sa plaie avec une eau de Gombeau, préparée par sa jolie hôtesse, s'empare du hamac. Il jette à terre le gilet rond du Libérateur, qu'il trouve cousu de quadruples, mais l'attention délicate du général est à peine remarquée: c'est son pantalon qui l'occupe. Ce pantalon est percé, Mosquita le prend des mains du corsaire pour le raccommoder, et elle le répare avec autant de tranquillité que si depuis dix ans elle vivait avec l'homme que pour la première fois elle vient de recevoir chez elle. Accablé de fatigues, Rodriguez s'endort pendant que sa nouvelle conquête travaille auprès de lui son pantalon, et qu'elle veille à ne pas interrompre le silence parfait qui règne dans cette modeste habitation, qui va devenir bientôt l'asile de l'amour et du bonheur.

Vers le soir notre corsaire se réveille: ses yeux, en se rouvrant, rencontrent ceux de Mosquita. En penchant sa tête reposée sur le rebord du hamac, il voit sur une petite table, tout auprès de lui, des pipes, du tabac de Varinas et une tasse de café tout chaud. Il fume, il boit, et Mosquita le sert avec une grâce et une attention parfaite. Une de ses mains cherche celle de la jeune Américaine, et Mosquita a l'air heureuse, mais heureuse de ce bonheur innocent qui ne sait rien prévoir, et qui s'abandonne à toutes les illusions qui l'ont produit.

—Mais dis-moi donc comment, charmante petite fille, tu t'es déterminée à te donner à moi, plutôt qu'à tout autre?

—Mais je ne sais pas! De riches Espagnols, de brillants officiers m'ont recherchée, et j'ai tout refusé. Mais dès que je vous ai vu, je me suis dit: Voilà l'homme que je veux, et je n'en aurai jamais d'autre.

—Et quelle est ton intention, encore? À quoi prétends-tu? Qu'espères-tu enfin, en te donnant à moi avec tant d'abandon et de confiance?

—A être votre compagne, si je suis assez heureuse, et à vous servir, si vous ne m'aimez pas.

Elle prononçait ces derniers mots avec peine, et en baissant ses yeux mouillés des plus belles larmes que Rodriguez eût encore vues.

—Et comment ne t'aimerait-on pas avec ta voix si pénétrante, tes regards si caressants et ton air si bon, si tendre!...

—Vous m'aimez donc un peu?

—Mais je t'aimerai, du moins. Tiens, faisons tout de suite connaissance.

La connaissance fut bientôt faite. Une fille qui se livre à celui qu'elle a choisi comme l'homme qui lui est destiné, ne met pas de coquetterie dans sa défaite: elle croit ne remplir que le devoir que lui impose son coeur; et puis, dans ces pays à demi civilisés, où l'amour n'est pas encore devenu tout-à-fait un calcul, on trouve parfois de la naïveté dans les faveurs que les femmes offrent à leur amant. Mosquita devint la maîtresse de Rodriguez, sans chercher à lui faire acheter, par des combats irritants, un bonheur qu'elle paraissait fière de lui accorder. Elle lui donna ce qu'elle avait de plus précieux, comme une preuve de la tendresse qu'elle voulait lui inspirer. Hommes de l'Europe, vous auriez trouvé bien étrange de voir, quelques instants après la perte de son innocence, cette jeune fille au pied de la couche de son nouvel amant, raccommoder les vêtements de celui à qui elle venait de vouer son existence, et qu'elle connaissait encore à peine. Oh! sans doute, en la voyant ainsi, vous l'eussiez prise pour une de ces créatures qui semblent s'abandonner, non à tel homme plutôt qu'à tel autre, mais qui étendent leur facile attachement sur tous ceux qui veulent bien se charger d'elles. Et cependant cette petite Mosquita n'avait pas encore aimé, et Rodriguez, à qui elle venait de s'offrir, devait être son premier et son dernier amant.

Cet enchantement d'une vie paisible, cet enivrement d'un amour inattendu, et qui s'offrait à lui sous des formes aussi piquantes, lui fit oublier pendant quelques jours tout ce qui auparavant l'avait occupé. Mosquita le charmait par son ingénuité, et le touchait par l'abandon de sa tendresse, enfantine. Sans cesse attachée à ses pas, en évitant de l'importuner, elle paraissait épier l'instant où elle pourrait prévenir un de ses désirs, lui épargner un moment d'ennui. Il se sentait presque honteux de se laisser aller au charme qui l'environnait, et cependant il y cédait avec une complaisance qu'il n'avait pas encore connue.—Ah! disait-il à sa maîtresse, je vois maintenant le tort que j'ai eu. Je ne pourrai plus me séparer de toi, sans éprouver un regret qui humiliera trop ma fierté.

—Et pourquoi te séparerais-tu de moi?

—Pour courir à des dangers que me réserve une destinée que je veux remplir.

—Eh bien! je te suivrai.

—Me suivre sur mer, au milieu des combats, parmi des forbans?

—Suis-je devenue ta compagne pour ne partager que ton bonheur? Tu me parles de dangers, de combats, comme si près de toi il pouvait y avoir quelque chose à craindre pour moi. C'est la mort, n'est-ce pas, que je pourrai trouver en te suivant? Mais crois-tu que je vivrais, si tu t'éloignais de moi? Oh! quand je me suis attachée à toi, c'est ma vie que je t'ai donnée, et la liane doit mourir avec l'arbre qu'elle a enlacé une fois.

—Mais, Mosquita, entends-tu bien ces matelots qui viennent m'arracher d'ici, en me reprochant le temps que j'ai passé dans tes bras! Vois, comme ils sont rudes et impitoyables! Ils ne conçoivent pas comment j'ai pu les oublier un instant pour toi, et ils ne me pardonneraient pas, une fois à bord, ce qu'ils appellent non pas une faiblesse, mais une lâcheté. Les entends-tu crier à ta porte même contre toi, qu'ils accusent de m'avoir retenu quelques jours loin d'eux? Et les hurlements de ces hommes effroyables ne t'intimident pas, et tu ne frémirais pas de me suivre au milieu de ces tigres!

—Moi? non. Ne serais-je pas avec toi?

—Mais s'ils voulaient t'arracher de mes bras, aux dépens même de ma vie?

—Oh! alors je mourrais contente, car tu m'aurais défendue contre eux.

—Je ne puis consentir à te laisser partager un sort qui n'est pas fait pour toi, pour ta faiblesse, pour ton sexe enfin.

—Eh bien, je te suivrai malgré toi, quand ce serait avec l'un de ces hommes que tu me dépeins si terribles.

—Allons! allons! capitaine, à bord, à bord! hurlèrent au même instant une douzaine de matelots ivres, qui venaient chercher Cavet. L'ouvrage ne va pas à bord du brick, depuis que vous vous êtes encotillonné. Ce n'est pas ça, il nous faut un capitaine, il nous faut vous, enfin; et puisque vous ne pouvez pas vous en passer, amenez avec vous votre camarade de lit, que Dieu confonde!

—Vois-tu? s'écria Mosquita, ce sont ces hommes-là même que tu voulais me faire redouter, qui te donnent le même avis que moi. Je te suivrai, je m'attacherai à tes pas, à toutes tes actions, à ta vie, et la mort seule pourra me séparer de toi, par qui j'existe, par qui je pense, par qui je respire, enfin.

—Eh bien, puisque tu le veux avec tant d'acharnement, viens, suis-moi; mais surtout, garde-toi bien de me reprocher, quel que puisse être notre sort, la faiblesse d'avoir consenti à t'enchaîner à une destinés de pirate.



8

Appareillage pour courir bon-bord.

Un navire de cent pieds de tête en tête, fait comme une moule, raz sur l'eau comme une chaloupe, une mâture penchée sur l'arrière comme si à chaque coup de tangage elle allait tomber, quatorze caronades de 16, en batterie, une pièce en fonte de 24, à pivot entre le grand mât et le mât de misaine, un gréement en désordre, des voiles mal pliées, et deux bords peints en noir, tel était le brick espagnol que Cavet avait enlevé, et sur lequel il se disposait à prendre la mer.

Son équipage avait été ramassé dans tous les lieux où il avait pu se procurer des hommes de bonne volonté. Quelques matelots colombiens fort paresseux, des Américains criards et entêtés, des Anglais vaillants et ivrognes, des Français tapageurs et insubordonnés composaient son personnel, et la bigarrure que l'on remarquait dans tous ces gens rassemblés sur le même bâtiment pour aller courir la même fortune, aurait présenté quelque chose d'assez piquant, sans l'effroi que devait inspirer cette réunion d'êtres si semblables dans leur brutalité et si différents dans leurs moeurs et leur jargon.

Cavet arrive à bord avec Mosquita. Quelques matelots occupés dans les haubans à réparer des enfléchures, se demandent, en les voyant paraître: Quelle est cette femme-là?

—La mienne! répond leur capitaine.

—Eh bien, excusez: il paraît que le capitaine veut naviguer avec de la viande fraîche. Elle n'est pas déjà si déchirée sa petite camarade de lit!

—Cette camarade de lit vous la respecterez, ou nous aurons affaire ensemble.

—Oui, mais nous verrons un peu quelle langue elle parle. Cela ne nous empêchera pas de la respecter, capitaine. D'ailleurs elle nous portera bonheur. Il n'y a que les grandes dames et les calotins qui jettent un mauvais sort sur les navires. Mais les femmes à tout le monde, ça c'est comme un morceau de corde de pendu, ça porte bonheur.

—Tu vois, dit avec affliction Cavet en se retournant vers sa compagne, tu vois à quels gens nous aurons affaire!

—Ne serai-je pas toujours avec toi au milieu d'eux! c'était-là la seule réponse que faisait Mosquita aux observations de son amant.

Le jour marqué pour l'appareillage, cinq à six embarcations chargées de matelots ivres, se rendirent à bord, et chacune d'elles semblait vomir cette espèce immonde sur le pont de l'Albatros. Les uns chantaient, criaient, beuglaient en se rendant à bord; les autres se jetaient à la mer tout habillés pour faire plus noblement le trajet. Les canots du navire recueillaient deux qui par fanfaronnade s'exposaient ainsi à se noyer. En vain le capitaine avait-il envoyé sur les vergues les hommes qui devaient larguer les voiles: en vain encourageait-il les autres à virer sur le câble pour mettre l'ancre en haut: les voiles ne se larguaient pas, l'ancre restait toujours au fond, et le pavillon colombien flottant sur l'arrière du bâtiment couvrait de son éclat tant de désordre et de turpitude. Que de jurons se croisaient, que d'injures grossières s'échangeaient à bord! Le capitaine seul, impassible au sein de cette scène dégoûtante, semblait attendre qu'il plût à ses gens d'exécuter ses commandements. C'est demain, se disait-il, que tout rentrera dans l'ordre, si l'autorité, qu'ils méconnaissent encore aujourd'hui, m'est laissée. Et il se promenait avec calme sur son pont.

Pour la pauvre Mosquita, retirée dans un des coins du gaillard d'arrière, elle voyait sans oser dire un mot toute cette confusion au milieu de laquelle son amant lui paraissait admirable. Toutes ses pensées, toute son amoureuse attention se portaient sur lui, sur lui seul. C'était un dieu pour elle, et les autres hommes des misérables indignes d'un tel chef.

Vers le soir enfin l'Albatros se trouva appareillé, ou pour mieux dire mis en dérive par son équipage. Le capitaine, placé à la barre, gouverna le navire en dehors des passes, et, après la manoeuvre, il voyait ses plus galants matelots lancer des oeillades fripponnes à sa maîtresse, et hasarder même de ces petites caresses lourdes et brutales que Mosquita repoussait avec plus de complaisance que de dure sévérité.

—Comment finira tout ceci? disait-il, en lui-même et en soupirant.

Quelques pavillons jetés sur le gaillard d'arrière et près du couronnement servirent de couche au capitaine pendant la nuit. Un nègre, qu'il avait pris depuis quelque temps en affection, lui porta une paire de pistolets chargés. Mosquita s'assit à côté de son amant, et la nuit, une nuit de désordre encore, se passa dans cette anxiété.

Mais déjà même, au milieu de ses premières et de ses plus vives appréhensions sur l'avenir, l'amoureuse Mosquita sentait la douceur de se voir rapprochée plus intimement de celui qu'elle aimait plus que sa vie. Quel bonheur elle éprouvait de pouvoir se dire qu'elle contribuerait peut-être à charmer ou à préserver même une existence si chère! Que son Rodriguez lui paraissait beau au milieu de ces hommes terribles, dont il s'était rendu le chef par la supériorité du courage et l'empire de son mérite! Que d'avenir dans ce regard perçant, qui semblait contenir la destinée de tout le corsaire! que de noblesse naturelle dans sa taille élevée, dans ses traits simules et quelquefois si doux! Oh! sans doute à terre, les autres femmes lui auraient disputé victorieusement le bonheur de posséder ce coeur si bien fait pour recevoir d'impétueuses impressions. Mais là, à bord, seule avec lui, sans cesse auprès de lui, elle pouvait sans craindre de déchirantes rivalités, s'enivrer de la volupté de posséder celui qu'elle adorait. La vie sauvage du bord, l'aspect même de ces êtres odieux que son amant était réduit à commander, l'embellirait encore aux yeux de Rodriguez, et ces épanchements intimes du fond du coeur au milieu des dangers, la rendraient plus chère à l'homme dont elle voulait seule occuper tous les moments, toutes les pensées, toute l'existence enfin.



9

Courses, Combats.

Sous le ciel bouillant et convulsif du tropique du Cancer, s'étendent dans l'Occident des mers qui vont baigner de leurs tièdes flots une multitude d'îles et de rochers à peine connus de notre froide Europe. Avec quelle pittoresque bizarrerie et quelle capricieuse profusion la Providence semble avoir semé ces terres tantôt hautes et étroites, tantôt longues et basses, sur ce golfe mexicain qui se recourbe du côté des Florides et du côté de la Colombie, comme pour resserrer dans ses bras immenses ces myriades d'îles si diverses par leurs formes, et pourtant si uniformes dans leur variété même! Que de majesté dans ces montagnes audacieuses qui semblent être tombées des nuages qu'elles dominent, pour éteindre leur base volcanique au sein des mers qui bouillonnent autour d'elles!

Si jamais il put entrer dans les desseins de la Providence de réserver aux malfaiteurs errants sur les flots un asile où ils pussent perpétuer leur brigandage, sans doute que c'est dans le golfe du Mexique qu'elle a voulu créer un théâtre à leurs funestes exploits, et leur ménager un refuge contre les châtiments que la société destine à leurs crimes. Parcourez ces petites criques si bien cachées, ces ports naturels si bien défendus par eux-mêmes contre les croiseurs, et vous resterez convaincu que le golfe du Mexique est bien mieux encore la terre promise pour les pirates, que les Abruzzes ou la Sierra-Morena pour les bandits de notre continent.

Ce fut dans ces parages, où la brûlante imagination d'un jeune marin peut trouver encore tant de poésie, que notre capitaine Rodriguez voulut commencer ses courses, courses fatales qui devaient bientôt remplir d'horreur ces mers presque toujours si belles, si transparentes et si paisibles! Ce fut sous l'ardeur de ce soleil si majestueux et si fécond, qu'il sentit s'allumer dans son coeur la passion des grandes choses, mais des choses atroces qui retentissent aussi dans le monde. Comment se fait-il que la chaleur que l'on semble dérober au ciel de ces climats incandescents, ne serve quelquefois qu'à développer dans notre coeur la soif du pillage et du sang humain!

L'Albatros était parti de Carthagène, le pont couvert de ces bandits, qui jusque-là avaient reconnu, pendant l'armement, l'autorité de Rodriguez. Mais une fois au large, un des plus hardis de l'équipage s'avance vers le capitaine, et lui dit:

—Au nom de tous nos gens, je te dégomme, jusqu'à nouvel ordre, du titre de capitaine.

Rodriguez s'attendait à cette destitution, et même à la forme brutale sous laquelle elle devait lui être annoncée.

—Je veux bien, répond-il, rentrer dans la classe des autres hommes de l'équipage. Mais de quel droit me prives-tu ainsi de l'autorité que m'a confiée le Libérateur?

—De quel droit? Tu vas le savoir.

Le Libérateur, d'abord, n'a pas enlevé le navire que nous avons actuellement sous la plante des pieds; mais il nous en a fait cadeau après l'enlèvement auquel tu as aidé plus que n'importe qui, c'est vrai. Cependant il ne faut pas que ta part soit trop forte; et puisque le navire nous a été donné à tous, nous nous trouvons tous être armateurs du bâtiment. Il ne s'agit plus que de choisir un capitaine qui convienne à l'équipage.

—Rien de mieux: le plus capable doit commander. Choisissons.

—C'est bien là ce que nous voulons faire aussi, et le plus justement que nous pourrons. As-tu un plan d'arrêté?

—Aucun.

—Eh bien, nous sommes déjà plus avancés que toi, car nous en avons bâclé un, et un fameux encore. Comme il n'y a que trois particuliers, entre nous tous, capables de nous commander, nous allons choisir aux voix qui des trois sera gradé capitaine.

—En ce cas, il faudra que chacun écrive le nom de celui à qui il voudra accorder son suffrage.

—Oui, et il n'y a pas une douzaine d'entre nous qui sachent écrire! J'ai un moyen de faire l'affaire sans plume et sans papier; écoute, voici mon plan: Chaque individu prendra un biscaïen, une balle et une pomme de racage. On mettra sur le capot d'arrière une baille de combat. Toi, tu feras l'appel, et à mesure que tu nommeras un homme de l'équipage, le particulier larguera dans la baille de combat, son biscaïen, sa balle ou sa pomme de racage, selon son idée. Tous les biscaïens seront pour toi, les balles pour Gouffier et les pommes de racage pour moi, Pierre Chouart. Ça te chausse-t-il un peu proprement?

—Comme une paire de gants. Mais faisons vite, car le navire ne peut pas rester sans commandement.

—Eh bien, fais mettre vent-dessus-vent-dedans pendant l'opération, et je vais expliquer ma mécanique à tout notre monde.

Rodriguez commande: Cargue la grand'voile, amène déborde, et cargue les perroquets; borde l'écoute de guy, masque le grand hunier, la barre dessous, et halle bas le grand foc.

La baille de combat est placée derrière: elle servira d'urne pour le scrutin qui s'apprête. Les biscaïens, les balles et les pommes de racage sont distribués aux votants: ces objets tiendront lieu de boules. Trois notabilités se chargent de compter les suffrages. Au coup de sifflet de silence, lancé par Pierre Chouart, tout le monde se tait, Rodriguez fait l'appel. Chaque votant passe à son tour. Les biscaïens tombent lourdement au fond de la baille de combat: les pommes de racage résonnent quelquefois, mais il est bientôt facile de deviner que Rodriguez l'emportera. Ses compétiteurs pâlissent. Leur rire aigre et forcé dénote le dépit qu'ils éprouvent. Le moment d'examiner et de compter les suffrages arrive, quand tout l'équipage a voté. On soulève la toile qui recouvre l'urne; on fait le partage des voix: quatre-vingt-neuf biscaïens pour Rodriguez, trente-six balles pour Gouffier et vingt-cinq pommes de racage pour Pierre Chouart.... Vive Rodrignez! vive Rodriguez! Il est élu capitaine du corsaire l'Albatros, et malheur à qui lui désobéira!—Capitaine! lui crie-t-on de toutes parts, il faut vous faire reconnaître. Attention, vous autres tous, le capitaine va parler!

Rodriguez prend en effet la parole:

—Mes amis, vous m'avez reconnu pour votre capitaine, et, sans me flatter, je crois que vous avez bien fait. Je vous commanderai rudement, et il faudra que vous m'obéissiez sans murmure. Si je fais le capon, vous me punirez après l'affaire. Si je vous traite injustement, une fois à terre, vous me trouverez prêt à m'aligner avec celui ou ceux qui auront à se plaindre de moi. Mais à bord, vous m'avez nommé chef, et je veux l'être tant qu'il me restera une goutte de sang dans les veines et une arme dans la main.

—Bravo! bravo! capitaine. C'est parler comme un livre, ça, et nous vous obéirons!

—Vous avez donné aussi vos suffrages à Gouffier et à Pierre Chouart: l'un doit être second du bord, et Pierre Chouart, lieutenant. Les capitaines de prise, je les nommerai à ma fantaisie, et d'après la manière dont les officiers que j'aurai choisis se seront comportés. Les maîtres sont déjà trouvés. Moralès sera maître de manoeuvre, Bugalet, contre-maître; Fillon commandera la batterie, et chaque matelot gouvernera à son tour. Cela vous va-t-il? J'écouterai pendant une heure toutes les observations qu'on voudra me faire. Passé ce temps, plus de réclamation, et vogue la galère: tout le monde à son poste, le navire sera droit.

—Non, non, pas d'observation, vive le capitaine! c'est un bon b...., vive le capitaine Rodriguez!

—J'ai encore cependant une autre chose à vous demander, et j'ai besoin de vous consulter.

—Parlez! parlez! capitaine; nous vous écoutons. Maître Moralès, sans vous commander, disent les matelots, voudriez-vous faire faire silence?

Le coup de sifflet de silence se fait entendre: tout le monde se tait, et Rodriguez reprend:

—Sur quels navires courrons-nous, avec notre pavillon colombien?

—Sur tous les navires, capitaine.

—Mais la république, que nous servons, n'est en guerre qu'avec les Espagnols, et, d'après nos instructions, nous ne devrions courir que sur les bâtiments ennemis de la république.

—Les Espagnols n'ont presque pas de navires en mer: il n'y aura rien à faire avec eux, c'est des raffalés. Courons sur tout le monde.

—Mais ce sont les seuls ennemis pourtant que nous devions combattre!

—Si nous attaquons pas moins les Anglais et les Américains, ils nous répondront, et de cette manière ils deviendront nos ennemis.

—Vous voulez, par conséquent, que nous attaquions tous les navires que nous pourrons rencontrer à la mer?

—Oui, oui, certainement. C'est le plus sûr pour ne pas se tromper.

—Mais c'est donc de la piraterie que vous voulez faire, et non pas de la course?

—Course ou piraterie, ça nous est égal, pourvu que nous fassions notre beurre.

—Eh bien! nous courrons sur tous les bâtiments, et nous sauterons à bord de ceux que nous pourrons amariner. C'est bien votre avis et celui de tout le monde?

—Mais un peu. N'est-ce pas, vous autres?

—Oui, oui. C'est notre idée.

—C'était aussi la mienne, mais j'étais bien aise d'avoir là-dessus l'assentiment général. A présent que je suis certain de votre opinion, le temps des réclamations est passé.

—Pardon, excuse, dit un gros gaillard, en s'avançant vers Rodriguez; il n'y a pas encore une heure de passée depuis votre avancement au grade de capitaine, et j'ai une observation à vous faire.

—Laquelle? Parle vite, car tu n'as pas cinq minutes à causer.

—Je venais vous demander sur quel pied est à bord le petit camarade de lit que vous avez amené à la traîne avec vous ce matin?

—Sur quel pied? Mais sur ses deux pieds, ce me semble.

—Ce n'est pas ça que je veux dire; je veux dire à quoi elle servira à bord, cette femme, ou cette fille, comme vous voudrez l'appeler?

—Puisqu'il faut te l'expliquer, elle me servira de femme.

—Mais ce n'est pas juste, cela. Il n'y aura que vous qui aurez une femme, à bord?

—Et pourquoi pas? pourvu qu'elle n'ait pas des parts de prise.

—Mais la ration qu'elle mangera et la place qu'elle va occuper, comment les gagnera-t-elle?

—Sa ration, je la paierai; sa place, elle l'aura dans ma cabane, que je partagerai avec elle.

—Mais si cette petite amoureuse vient à aimer quelques-uns de nous, et à ne plus vous aimer, aurez-vous le droit de la chicaner dans sa manière de faire l'amour à sa fantaisie?

—Non. Je ne prétends pas plus la gêner dans ses goûts, que vous autres ne devez prétendre à la contrarier dans son choix. Après l'avoir admise à bord, aucun de vous ne pourra pas plus la contraindre à aimer qui bon vous semblera, que vous ne pourriez forcer l'un d'entre vous, à avoir de l'amitié pour un de nos gens qui ne lui plairait pas.

—Ah mais, il faut s'entendre cependant....

—Il est inutile de prolonger cette discussion, dit Mosquita impatientée. Vous avez parlé de ma ration à bord, cette ration je veux la gagner en me rendant utile. A quoi suis-je bonne? A faire la cuisine, à servir le capitaine? Eh bien, je ferai l'une, et je servirai l'autre. Quant à mes sentiments de préférence, il sont à moi: j'aimerai qui je voudrai, et personne ne viendra contrarier mon choix. Dès ce moment, je suis à bord comme tout autre; je ne demande rien, qu'à me rendre utile et qu'à rester tranquille au milieu de vous tous.

Rodriguez, à ce mouvement de Mosquita, la contemple, comme enchanté de son énergie et du parti qu'elle a su prendre. Les matelots, témoins de la résolution de l'amazone colombienne, la regardent avec une sorte de bienveillance, et, en s'en allant sur le gaillard d'avant, ils se disent: Pardieu, elle a l'air d'être taillée sur un bon gabarit de femme, cette petite brune-là! Et dès lors Mosquita put compter sur les brusques égards de tout le monde.

L'intrépide Colombienne ne se borna pas à une stérile résolution. Le soir même on la vit, habillée en petit matelot, prendre son poste à la cuisine, et aider les hommes de chaudière à préparer et à faire bouillir les aliments destinés au souper de l'équipage. Cette détermination si étrange dans une jeune fille aussi gentille, ce zèle si absolu, étonnèrent les plus rudes, et produisirent l'effet que Mosquita en attendait. En moins de quelques jours, elle devint l'objet des égards les plus délicats que des forbans puissent avoir pour une femme, et elle se trouva avoir conquis la bienveillance de ceux des matelots qui avaient vu avec le plus de répugnance son arrivée à bord de l'Albatros. Rien de plus plaisant que l'empressement que mettaient les hommes placés à la cuisine, pour lui rendre moins désagréables les soins et le travail qu'elle s'était imposés et qu'elle continuait avec une résolution inébranlable. Avait-elle besoin d'eau, aussitôt cinq à six farouches matelots se disputaient le plaisir d'aller remplir son bidon dans la cale. Fallait-il chercher du bois pour alimenter le feu sur lequel bouillait la chaudière de l'équipage, c'était à qui le premier lui apporterait quelques bûches fendues. L'un épluchait un giraumon pour sa soupe, l'autre écumait le large pot-au-feu du bord. Aucun des gens du corsaire ne se serait permis d'allumer sa pipe à la cuisine sans en demander la permission à la jolie cookeresse, car c'était le nom qu'on lui donnait sur le gaillard d'avant, où elle avait établi l'empire de sa gentillesse. Quelquefois il lui fallait acheter, il est vrai, par quelques petits désagréments l'avantage de vivre en paix avec tout son monde. Tantôt c'était un matelot fringant qui, prétentieux diseur de bons mots, cherchait, après avoir mis sa chique en poche, à lui ravir familièrement un baiser. Tantôt c'était un audacieux gabier qui lui serrait la taille en laissant échapper une expression d'amour et de regret de ne pouvoir en faire davantage. Mais un revers de main appliqué au premier, on un finissez donc très-sec, signifié au second, délivraient bientôt Mosquita de ces galantes importunités.

Pour le capitaine Rodriguez, il était émerveillé de l'adresse et du courage de sa petite compagne. C'était le soir seulement qu'il pouvait la posséder tout entière, mais alors qu'il se dédommageait avec ivresse de la contrainte que lui avait imposée le jour! Retiré avec elle dans son étroite chambre, il retrouvait, dans les plus intimes épanchements, ces moments de bonheur et de confiance que sa Mosquita lui avait fait goûter à Carthagène. La vie bruyante et sauvage du bord, l'aspect brutal d'un équipage d'hommes désordonnés, ne servaient même qu'à lui rendre plus chers et plus doux les instants où il pouvait entendre la voix passionnée de sa maîtresse, et jouir du bonheur de contempler ses traits, où se peignait la joie d'avoir fait à l'amour le plus absolu des sacrifices.

Ce fut dans un de ces instants de calme et de tendre recueillement que la maîtresse de Rodriguez lui révéla un complot qui le menaçait, et sur lequel il n'avait conçu encore aucune défiance.

—Tu vois bien, lui dit-elle, ces hommes qui te prodiguent les marques de la déférence la plus complète. Eh bien, ce sont ceux-là même qui t'en veulent le plus! Tu me disais, pour me détourner du projet de t'accompagner, que je ne connaissais pas ces gens au milieu desquels nous allions vivre. Sache aujourd'hui que je les connais mieux que toi-même tu ne pourrais le faire. C'est sur leurs physionomies, c'est par quelques mots échappés à plusieurs d'entre eux, que j'ai appris, en cachant l'émotion que leurs desseins m'inspirent, la trame qu'ils ont formée contre toi.

—Et quel est donc leur projet, quelle est donc cette trame?

—De t'arracher peut-être la vie, ou tout au moins le commandement du corsaire.

—Lequel d'entre eux oserait se mettre à la tête d'un complot qui soulèverait contre ses lâches auteurs tout l'équipage qui m'a reconnu pour son chef? Serait-ce Gouffier, celui que j'ai choisi moi-même pour mon second?

—Non, lui je le crois attaché à toi. Mais je suis presque sûre que ton lieutenant, Pierre Chouart, doit se mettre à la tête des révoltés, que ses conseils ont disposés à tenter un coup de main.

—Et qui encore a-t-il réussi à égarer? les plus misérables et les plus mutiles de mes hommes, sans doute?

—Une vingtaine d'entre eux, si j'en crois ce que j'ai entendu sans qu'on soupçonnât l'attention avec laquelle j'ai tout écouté, tout saisi.

Et alors Mosquita nomma à son amant, indigné de tant d'audace, les complices de la révolte qu'elle avait soupçonnée et découverte.

—Cela me suffit, s'écria Rodriguez. Je frapperai un grand coup avant qu'ils n'aient pu préparer celui qu'ils me destinent. Je suis libre de choisir les hommes qui devront équiper nos prises.... Oui, oui, ils apprendront quelle vengeance je prépare aux traîtres qui veulent si lâchement me perdre.... Mais il me faudrait trouver un navire, et par une fatalité inconcevable, depuis notre sortie nous n'avons encore rien vu, rien aperçu... Oh! les malheureux, ils ne savent pas ce que je puis contre eux.... Ils l'apprendront bientôt!

—Et quelle est donc ton intention, mon ami? Comme tu es agité... Oh! je t'en supplie, cache-leur bien ta colère: ils soupçonneraient trop tôt peut-être ce qu'il faut leur taire encore par prudence.

—Mais n'entends-je pas du bruit sur le pont?.... Oui, il me semble avoir entendu parler d'un bâtiment... Si par un coup du ciel c'était.... Montons, montons! On m'appelle!... Oui, oui, c'est un bâtiment... Mosquita, prépare-moi mes armes! viens! viens! c'est un bâtiment!

Gouffier était de quart, il avait appelé en effet le capitaine pour lui montrer un navire qui semblait courir à contre-bord d'eux. En un instant les deux bâtiments sont l'un sur l'autre, poussés par la brise avec une égale vitesse. On crie: Tout le monde sur le pont! à bord du corsaire. À ce commandement chacun vole à son poste de combat. Le navire aperçu, sans avoir vu le corsaire, continue à courir sa bordée, et il ne commence à manoeuvrer pour éviter l'Albatros, que lorsqu'il lui est devenu impossible de ne pas l'aborder. On crie à bord des deux bâtiments. L'équipage de Rodriguez demande à faire feu en accostant le navire. Ce ne sera rien que pour essayer nos pièces, capitaine, hurlent quelques hommes.—Non, non, leur répond Rodriguez, arrêtez le feu.... Vous ne voyez donc pas que c'est un bâtiment marchand. Sautons à bord et amarinons-le en silence, puisqu'il a été assez bête pour venir s'empêtrer avec nous!

Les forbans pleuvent à bord du bâtiment abordé. Le capitaine de ce malheureux navire ne se réveille qu'au bruit de la moitié d'un équipage qui tombe sur son pont; il ne trouve d'asile contre la chasse que lui donnent les assaillants, qu'en passant à bord du corsaire qui vient de l'attaquer.

—Capitaine Rodriguez, le navire est amariné, crie Gouffier, le premier sauté à bord de la prise.

—C'est bien, Gouffier. De quoi est-il chargé?

—De cailloux, capitaine; c'est une mauvaise barque anglaise sur lest.

—Dépêtrons-nous de lui; coupons tout ce qui gêne pour le faire déborder du corsaire. Pierre Chouart, sautez à bord, mon ami, avec quelques-uns de nos gens; vous prendrez le commandement de la prise jusqu'à ce que nous ayons pu nous débrouiller et reconnaître ce qu'elle vaut.

—Quels hommes voulez-vous que je prenne avec moi, capitaine?

—Ceux qu'il vous plaira de choisir. Je m'en rapporte à vous. Nommez-les et ils vous suivront.

Rodriguez, en agissant ainsi, avait son plan. Il savait bien que l'officier dont il voulait se défaire, désignerait pour l'accompagner sur la prise, qu'on ne devait conserver que quelques heures, ceux des marins sur lesquels il comptait le plus pour exécuter le complot qu'il avait préparé.

Pierre Chouart en effet prend une quinzaine de marins. À mesure qu'il les nomme, Mosquita fait remarquer à son amant que chacun d'eux fait partie de la bande dont elle-même lui a déjà désigné les complices. Laisse-le s'entourer de ses affidés, répond Rodriguez. Chacun des noms qu'il appelle est un arrêt de mort qu'il prononce.

—Quel est donc ton projet, Rodriguez? Tu es tranquille et cela me rassure.

—Oui, je suis tranquille, mais c'est le calme de ma vengeance à moi..... Eh bien, Pierre Chouart, êtes-vous à bord avec vos hommes?

—Oui, capitaine: à présent que les deux navires sont parés l'un et l'autre, je vais me tenir à portée de pistolet de vous.

—C'est cela, mon ami, à portée de pistolet. Vous avez deviné parfaitement mon intention.

Mais à peine les deux bâtiments sont-ils en train de faire route presque bord à bord, que la scène change. Rodriguez ordonne à ses gens de reprendre leur poste de combat. Tout le monde lui obéit sans savoir ce qu'il prétend faire. C'est pour faire l'appel, disent les uns. Non, c'est pour nous commander un tour d'exercice, disent les autres. L'équipage ne resta pas long-temps dans l'incertitude sur l'intention de son chef. Monté sur le dôme de la chambre, Rodriguez, au milieu du silence le plus profond, s'adresse ainsi à son équipage attentif:

—Enfants, un complot devait éclater à bord contre moi, que vous avez nommé votre chef. En m'arrachant la vie, c'était le grade que je tenais de vous, que l'on voulait anéantir. Vous m'avez demandé à essayer vos pièces et notre poudre contre ce navire-là: eh bien, voici l'occasion de vous satisfaire. Il faut punir les traîtres qui voulaient enlever le corsaire sur les cadavres de leurs camarades. Délivrés de ces lâches, dont nous devons faire un exemple sanglant, il n'y aura plus que des braves à bord, dévoués les uns aux autres à la vie et à la mort. Parez-vous partout à faire feu à mon commandement.

—Quels sont ces traîtres, capitaine Rodriguez?

—Les voilà! Et il montre la prise montée par Pierre Chouart. Puis, prenant son porte-voix, et s'adressant à celui-ci:

«Pierre Chouart, recommande ton âme à Dieu! Nous venons à bord du corsaire de prononcer ton jugement et celui de tes infâmes complices. Traître et lâche, apprends à mourir de la main de celui que tu voulais assassiner.»

Pierre Chouart, altéré par ces paroles qu'il entend sortir comme un coup de foudre, du porte-voix de Rodriguez, prie en grâce son capitaine de suspendre un moment sa colère et d'entendre sa justification. La prise fait un mouvement pour approcher le corsaire, et les hommes qui la montent élèvent leurs mains suppliantes vers le ciel, en criant qu'ils ont été égarés par le perfide Pierre Chouart. Mais Rodriguez, au moment où la prise va l'accoster, fait donner un coup de barre pour l'éviter, et il commande le feu. Une bordée lancée à bout portant et à double charge en fut assez pour faire voler en éclats le malheureux bâtiment, dont la coque, percée, mitraillée et hachée, s'abîma bientôt sous les flots.

Loin d'être troublé par ce spectacle horrible, Rodriguez, satisfait d'avoir essayé l'étendue de son empire sur les gens de son équipage, leur dit froidement ces mots au moment où le bruit de la volée venait de s'éteindre sur les vergues ensanglantées: Mes amis, nos pièces sont en bon état, et notre poudre est excellente! Vous pointez bien, et je serais indigne de vous commander, si je n'étais pas content de vous. Double ration à tout le monde. Mosquita, embrasse-moi: tu n'as pas seulement détourné la tête pour ta première volée.

Ils allèrent, les forbans de l'Albatros, prendre leur double ration à la cambuse en chantant, en se félicitant d'avoir fait couler comme un plomb le navire sur lest. Il n'était bon qu'à cela, disaient-ils, et notre capitaine, l'as-tu vu? C'est un b..... qui a de la tête et qui parle bien au moins... Quelle carotte de longueur il vous a tirée à son lieutenant Pierre Chouart!

—Oui, une fameuse carotte, et Pierre Chouart a dû l'avaler en faisant une drôle de grimace!

—Ecoute donc, il voulait toujours faire des cabales, et moi je n'aime pas les cabales. À bord d'un corsaire, il faut un peu de subordination, d'autant que nous pourrons envoyer notre capitaine par-dessus le bord s'il ne nous va pas.

—Celui-là par-dessus le bord! oui, on t'en fricassera! Il nous ferait plutôt à tous battre des entrechats en l'air, en faisant sauter la barque, le brigand qu'il est!

—On dira tout ce qu'on voudra, mais c'est un poulet, et un bel homme! A-t-il donc l'air guerrier, le chien, quand il commande le feu! Tiens, j'étais à la barre tout-à-l'heure quand nous avons envoyé des prunes qui n'étaient pas cuites, à la prise anglaise: eh bien, le fanal de l'arrière donnait sur la figure du capitaine, et je te fiche mon billet qu'il avait une mine bien bordée, va!

—C'est un lapin, je ne dis pas le contraire, et il y a plaisir à en découdre avec un particulier de ce calibre. Avec lui, au moins, on peut dire: Enlevez, c'est pesé!... Le vin de la cambuse est bon tout de même! C'est dommage qu'il faille ménager les vivres, car une double ration, c'est pas assez pour des hommes qui ont le gosier sec. Il n'y a rien qui vous porte à la soif comme la brûlure de la poudre et un coup de peigne.

Tout se réduisit, à bord du corsaire, à des conversations pareilles entre les matelots. Mais le sang-froid et la cruauté même de Rodriguez produisirent sur son équipage une impression profonde. Ses hommes, en admirant en lui une résolution qu'aucun d'eux n'aurait osé avoir, apprirent à le respecter comme le seul qui put les commander avec fermeté, et maintenir à bord la discipline qu'il leur fallait pour faire quelque chose de profitable à chacun. Une occasion nouvelle de prouver combien il était fait pour les diriger avec intelligence, se présenta bientôt.

Une chaloupe gréée de deux voiles fut aperçue à cinq ou six lieues de l'île de la Marguerite, sur laquelle l'Albatros courait à toutes voiles. L'embarcation, en voyant un bâtiment tout noir cingler sur elle avec une marche qui devait lui paraître supérieure, revira de bord, et prit chasse aussitôt. Rodriguez la poursuit: il la gagne, il l'accoste. Seize hommes armés de sabres et de carabines la montaient; un pierrier établi sur l'avant composait toute son artillerie.

—Qui êtes-vous? demanda Rodriguez à celui qui paraissait être le patron de la barque.

—Ce que nous sommes, commandant? Nous ne sommes rien du tout; nous gagnons notre vie à pêcher, au large de la Marguerite, quelques perles, comme vous savez bien qu'on en trouve quelquefois dans ces parages.

—Vous pêchez des perles avec des carabines et des sabres? Il parait que c'est une nouvelle manière de prendre du poisson et des bijoux.

—Oui, c'est notre manière à nous, et nous ne faisons pas grand'-chose. Vous voyez aussi combien nous sommes pauvres.

—Votre façon de faire la pêche ne me convient pas; et si vous ne me dites pas dans cinq minutes, montre à la main, ce que vous cherchiez ici, je vous ferai pendre tous les seize au bout de mes vergues, comme des gâte-métier, faisant la piraterie de manière à compromettre d'honnêtes forbans comme nous.

—Ah grands dieux! commandant, est-ce que, par la bonté divine, vous seriez des pirates? Le ciel en soit loué! Vous pouvez nous assister, et nous partagerons.

—Voyons un peu ce que tu veux dire. Accoste à bord avec ton bateau, et si tu es un bon enfant, nous pourrons faire des affaires ensemble... Envoyez une amarre devant à cette embarcation, et ne laissez monter à bord que le patron.

Une fois arrivé sur le pont du navire, le patron Raphael adressa ces mots au capitaine Rodriguez, après lui avoir fait trois humbles saluts et lui avoir souhaité la bénédiction de Dieu:

«Il faut que vous sachiez, mon commandant, qu'un gros trois-mâts espagnol a relâché pour une voie d'eau, à la Marguerite. Il a fallu mettre sa cargaison à terre pour l'abattre en carène. Dès que la réparation a été faite, nous avons été employés à refaire son arrimage, car nous sommes tous de pauvres arrimeurs à une gourde par jour. A présent que ce navire se dispose à partir, nous nous sommes associés pour louer cette chaloupe, et venir l'attendre, armés de carabines, afin de l'enlever. Comme il a des barils de piastres à bord, et que nous savons où ils sont placés, nous ne serons pas embarrassés de les trouver.

—Où allait ce navire? Combien d'hommes d'équipage a-t-il?

—Il va à Campêche. Il a vingt hommes d'équipage, mais des mollasses, qui ne demandent pas mieux que de se laisser prendre. Tenez, à présent que nous approchons de terre, vous pouvez découvrir sa mâture, dans cette petite fente de la côte, là, dans le Nord-Est du compas...

—Eh bien, sais-tu, patron Raphael, ce qu'il nous faut faire pour ne donner aucune défiance au capitaine de ce bâtiment, qui craindrait d'appareiller peut-être, après avoir vu un brick de ma façon?

—Non, mon commandant; mais je m'en rapporterai à vous, et j'écouterai vos conseils, comme si c'était la bonne vierge Sainte-Marie qui me parlât par votre noble et sincère bouche: In nomine patris, filii et spiritûs sancti, amen!

—Fais-nous grâce de tes prières, et écoute-moi.

—Je vous écoute, illustre commandant

—Je vais carguer toutes mes voiles: tu vas aller, avec ta chaloupe, me haller par l'avant, comme si le brick avait besoin de ton secours, et voulait gagner, avarié, un mouillage près de la côte.

—C'est cela, mon commandant; je vous comprends très-bien, et une fois que vous serez à l'ancre, je rentrerai dans le port, en disant au capitaine espagnol que vous êtes un bâtiment anglais en croisière, venu pour boucher une voie d'eau; que je vous ai donné aide et assistance avec ma chaloupe, et que...

—Saute plus vite que ça dans ton embarcation. Tu diras après au capitaine du trois-mâts tout ce que tu jugeras convenable. Qu'il te suffise de savoir que si nous amarinons ce navire, tu recevras pour ta part une récompense proportionnée aux services que tu nous auras rendus.

Les voiles de l'Albatros sont carguées et serrées: la chaloupe de Raphaël nage sur l'avant du brick contre le vent: les autres canots du corsaire aident la chaloupe. En quelques heures l'Albatros atteint un bon mouillage, d'où il peut être vu du navire espagnol. Un grand pavillon anglais est déployé sur l'arrière du pirate. Raphael revient dans le port, et il annonce partout que le brick qu'a remorqué sa chaloupe, n'a jeté l'ancre que pour visiter quelque couture molle un peu au-dessous de sa flottaison, et boucher une petite voie d'eau; qu'ensuite il appareillera pour continuer sa croisière contre les forbans. Il nomme le brick au capitaine de la Quintanilla, c'est le nom du trois-mâts espagnol; il cite même le nom du commandant anglais. Par San-Antonio, dit l'Espagnol, la circonstance est favorable pour moi. Tandis que ce croiseur anglais sera mouillé près de l'ile, je pourrai appareiller sans craindre les forbans qui rôdent toujours dans ces parages. Les scélérats craignent les bâtiments de guerre, comme les voleurs la corde: ils les sentent à vingt lieues à la ronde. J'appareille demain.»

Raphael vient la nuit, dans une pirogue, rendre compte à Rodriguez des intentions du capitaine espagnol. Rodriguez fait des dispositions pour tromper ce malheureux capitaine. Il ordonne de dépasser les mâts de perroquets de l'Albatros, de mouiller une ancre par le travers, et de frapper sur le câble de cette ancre, et sur celui de l'autre ancre de mouillage, deux cayornes qui, crochées à la tête des bas-mâts, inclineront le brick comme s'il était à moitié abattu en carène. L'Albatros, bientôt couché sur le côté de tribord, présente le flanc opposé, à des hommes qui, dans les embarcations du bord et la chaloupe de Raphael, font semblant de visiter et de réparer les coutures avariées.

C'est à la clarté naissante du matin que cette petite comédie se jouait sur les flots tranquilles, et des forbans étaient les acteurs de cette scène.

La pauvre Quintanilla avait aussi mis sous voiles aux premiers rayons de l'aurore. Loin d'éprouver la défiance qu'aurait dû lui inspirer l'aspect d'un navire comme l'Albatros, le crédule capitaine espagnol comptait, au contraire, sur la présence du brick, qu'il supposait anglais. La Quintanilla quitte donc le port, ses basses voiles sur les cargues, ses huniers bien étarqués et bien bordés, les perroquets hissés à bloc. La brise du matin enfle les voiles et semble se jouer dans son gréement, en apportant aux matelots les douces émanations des fleurs de la côte, couvertes de rosée. Les cris cadencés des hommes qui hallent sur les cordages, vont réveiller les échos sonores de la terre, qui fuit battue par les lames que le navire forme en fendant les flots encore brunis par les dernières ombres de la nuit. Le soleil dore déjà l'horizon; tous les objets reprennent leur forme naturelle avec le jour, autour du bâtiment; on aperçoit sur l'avant, le brick, que l'on a pris la veille pour un croiseur anglais, la mâture penchée et le côté de tribord éventé. A mesure qu'on l'approche, on l'observe avec plus de curiosité. C'est un beau navire et qui doit bien marcher, dit le capitaine espagnol à son second. Voyez dans cette longue vue, ces façons si fines, cet élancement et cette quête!....

—Effectivement, capitaine, c'est un bâtiment qui doit bien escarpiner, mais qui ne doit pas porter grand'-chose. Il me semble même plus fin que la plupart des bricks de guerre de construction anglaise. Quel bau il a! On rebat les coutures de son côté de tribord; entendez-vous les coups de maillet des calfats?

—Oui, le voilà dans la position où nous nous trouvions, il y a quinze jours, cherchant une voie d'eau. Mais à bord d'un navire de guerre il y a tant de ressources: c'est couvert d'hommes cela. Vous voyez, par exemple, ce brick: hé bien le voilà abattu presque en carène en haute mer.... Là.... il a frappé ses cayornes d'abattage sur deux ancres.... Allez donc faire une opération aussi hardie à bord d'une barque marchande de 400 tonneaux comme nous, avec vingt hommes d'équipage!

—Voilà que nous allons passer à le ranger, capitaine. Voulez-vous que nous hissions notre pavillon?

—Sans doute; montrez-lui nos couleurs et saluez-le en amenant et rehissant trois fois le pavillon national. Nous lui devrons peut-être l'avantage de pouvoir sortir sans avoir quelque forban à nos trousses, et il est bien juste que nous lui rendions hommage.

Pendant ce paisible entretien entre le capitaine et le second de la Quintanilla, une scène toute différente se passait à bord de l'Albatros. Quelques hommes, placés à tribord dans les embarcations, faisaient bien mine de tapoter à coups de maillet sur les bordages: mais sur le pont, une partie de l'équipage était parée à filer les cayornes pour redresser le navire, et une autre partie disposée à hisser les voiles, guinder les mâts de perroquets passés sur l'arrière du tenon des mâts de hune. Rodriguez, assis sur son couronnement et caché par l'extrémité des bastingages de l'arrière, guette à la longue vue, d'un oeil avide, le trois-mâts qui va passer à côté de lui. C'est une proie facile, qu'il convoite et qu'il brûle d'étreindre dans ses serres. Le capitaine espagnol salue à portée fusil l'Albatros, qui, pour répondre à son salut, élève et amène par trois fois dans sa mâture inclinée, le pavillon anglais avec lequel il abuse son confiant ennemi. Oui, saluons-le bien, dit Rodriguez à voix basse: bientôt, quand il sera au large, nous le saluerons autrement qu'avec cette misérable étamine.

L'Espagnol file toujours; il dépasse le corsaire, il est déjà plus éloigné de terre que celui-ci... C'est alors que les coyornes qui tenaient l'Albatros couché sur les flots sont filées peu à peu, et que le brick se redresse fièrement sur ses lignes d'eau; c'est alors que, par un mouvement qui tient presque de la magie, tant il est prompt et sûr, les vergues, qui se trouvaient apiquées, se croisent carrément sur les bas-mâts et sur les mâts de hune. Les huniers montent lentement à tête de bois, les mâts de perroquets s'élèvent sur leurs guinderesses, et les perroquets presque en même temps grimpent le haut des calle-haubans pour être gréés sur leurs mâts, déjà mis en clé.

—Voyez donc, fait remarquer le capitaine espagnol à son second, voyez comme ce navire anglais semble se redresser!

—C'est le changement de position, capitaine. Il nous paraît maintenant sous un autre aspect que lorsque nous nous trouvions par son travers.

—Non, je ne me trompe pardieu pas, ses huniers montent sur leurs drisses; il guinde ses mâts de perroquets! Ah Dieu tout puissant, si c'était un forban, à présent que nous sommes au large!... Revirons de bord, rentrons avant qu'il n'ait le temps de nous couper la terre.

Il n'est plus temps, l'Albatros est sous voiles: il marche comme un dauphin, et, avec ses huniers qu'il largue et ses basses voiles qu'il vient d'amurer, il pourrait sans ses perroquets gagner la Quintanilla, comme l'agile dorade atteint le poisson volant qui cherche à fuir sous la lame qu'il perce de ses ailerons. Et comment, imprudent Espagnol, as-tu pu ne pas deviner un corsaire à cette coque si noire, à cette guibre si élancée, à cette haute mâture penchée sur cet arrière qui rase la mer, et enfin à cette multitude de matelots qui bouillonnaient sur ce large pont bordé de caronades! Tremble maintenant à l'approche de ces voiles brunes que la brise pousse vers toi avec tant de vitesse; tremble surtout à la vue de ces figures sinistres qui se grouppent sur l'avant du pirate! Ce pavillon anglais, qui t'a si grossièrement abusé, va s'amener pour céder sa place sur la drisse, à un pavillon colombien. Reconnais maintenant ta funeste erreur en voyant dans les eaux du corsaire la chaloupe de Raphael. C'est lui qui a conduit ton redoutable ennemi sur tes traces. Sauve-toi si tu le peux encore, mais songe bien que tu pourras payer cher les efforts inutiles que tu feras pour échapper au terrible Albatros!

La Quintanilla a viré de bord, l'Albatros a imité sa manoeuvre: elle veut tâcher de gagner la terre, fût-ce même pour faire côte, avant que le brick n'ait pu mettre le grapin dessus.

L'Albatros poursuit jusqu'en dedans des brisants, la proie qui veut lui échapper. Chaque fois que l'Espagnol croit toucher au rivage, le Colombien passe entre la terre et lui, et le force ainsi à regagner le large. Ce n'est pas à coups de canon que le brick veut faire amener le trois-mâts: il cherche au contraire à l'amariner à l'abordage pour ne pas donner l'éveil au large, et révéler peut-être aux croiseurs les parages où il se trouve. La Quintanilla, sans cesse chassée par l'Albatros, perd à chaque bordée l'avantage qu'elle s'était promis en louvoyant dans les dangers. A chaque évolution, elle dérive vers son infatigable ennemi, et comme l'oiseau qui perd ses forces en luttant de vitesse avec le vautour qui le menace, elle finit par s'abandonner à la voracité du corsaire. C'est alors que le terrible cri à l'abordage, à l'abordage! se fait entendre sur le pont du colombien, qui élonge le trois-mâts comme pour le dévorer. Tous les Espagnols tombent à genoux; et Rodriguez, en les voyant dans cette posture suppliante sous le poignard de ses forbans, se met à rire avec dédain, en ordonnant du geste qu'on épargne d'aussi méprisables victimes.

—Qu'on m'amène le capitaine, je veux lui parler.

Le capitaine espagnol s'avance en tremblant et en élevant vers son vainqueur des mains agitées par la peur.

—Qu'as-tu de précieux à ton bord?

—Ma cargaison et ma malle.

—Rien de plus?

—Rien, illustre commandant, je vous le jure par saint Antoine et les plus saints de nos martyrs.

—Réfléchis bien à ce que tu vas me répondre. J'ai en main le manifeste de ta cargaison. Si tu m'avoues tout, je te laisse la vie: si tu mens, ce cartahu, frappé à ma grande vergue, punira ta dissimulation?

—J'ai trois barils de piastres dans ma chambre. Raphael a dû vous le dire, puisque c'est lui qui nous a trahis.

—Passe-lui une cravate de franc-filain, Gouffier, puisqu'il n'a que trois barils de piastres.

—Illustre commandant, j'oubliais de vous dire, tant je suis ému, qu'il y en a encore cinq barils, mais cinq barils tout petits, tout petits, dans une cachette sous le panneau de la chambre.

—Ce n'est pas encore assez. Range à virer sur le cartahu.

—Oh! en grâce, noble et brave commandant, laissez-moi me remettre un peu et me rappeler ce que je puis encore avoir.... J'ai, j'ai... j'ai caché entre bord et serre, sous le lambris de ma cabane, deux sacs de doublons, deux petits sacs de rien, qui ne vous serviront pas à grand'-chose... Mais je veux tout dire.

—Oui, c'est à peu près cela. On va fouiller ton navire d'ailleurs, et si l'on trouve, dans la visite, des objets que tu peux avoir oublié de m'indiquer, je te rafraîchirai la mémoire en te faisant hisser au bout de la grande vergue, pour l'exemple d'abord, et puis pour avoir de la viande fraîche pendue à mon croc.

On visite, on fouille la prise de la carlingue à la pomme. Tout l'or et l'argent est trouvé, enlevé, transporté à bord du corsaire. On jette un équipage à bord de la Quintanilla, qui quitte l'Albatros pour aller à Carthagène, où elle attérira. Rodriguez, avec ses barils de piastres et ses sacs de doublons, fait voile pour Saint-Thomas, île danoise, repaire de forbans, où il pourra en toute sûreté plonger ses hommes dans la débauche et repartir ensuite, après avoir pris des renseignements sur les navires qu'il se propose de piller.

En s'élevant au Nord, l'Albatros rencontre des bâtiments anglais ou américains: pour dérober aux croiseurs la direction de sa route, il coule tous les navires inutiles qu'il rencontre. Il jette sur quelques rochers déserts leurs malheureux équipages avec un baril d'eau et quelques livres de biscuit. Le pillage, l'incendie et la cruauté marquent partout son passage, et il arrive sous pavillon colombien à Saint-Thomas, au milieu des navires mouillés sur rade, qui remarquent avec terreur ce long brick tout noir, chargé de renégats, de mulâtres et de nègres. Son gréement est en désordre, ses voiles mal serrées, malgré le grand nombre d'hommes qui se pressent sur ses vergues. Il mouille, et la voix du capitaine est à peine entendue au milieu du bruit que font les matelots perchés sur les marche-pieds ou placés aux bittes pour filer du câble. Mais ce désordre même et cette confusion donnent un air funeste à tout cet ensemble de forbans, à toute cette harmonie de mauvaises figures, de manoeuvres pendantes et de voiles tannées et sombres.

Les capitaines des navires marchands se demandent avec inquiétude ce que l'Albatros vient faire parmi eux. Tous regardent avec curiosité et avec effroi ce jeune capitaine aux traits hardis, à la chevelure noire et bouclée, se promenant avec un petit matelot que l'on dit être sa maîtresse déguisée. Quant à Rodriguez, il sourit, il est flatté de la défiance qu'il inspire. Il s'égaie d'entendre dire partout que ses matelots portent le désordre dans toute l'île. Il lit surtout avec avidité les journaux, dans lesquels on signale déjà son bâtiment comme la terreur des mers qu'il a à peine parcourues. Vois, dit-il, à sa Mosquita, vois comment ils rendent compte de moi, à leurs peureux de capitaines. Mosquita lit:

«Un grand brick pirate, peint en noir, ayant sa mâture penchée sur l'arrière et naviguant sous pavillon colombien, a été vu dans les mers des Antilles, où il a coulé ou pillé déjà une quinzaine de bâtiments marchands, après avoir exercé les cruautés les plus inouïes sur les équipages. On le dit commandé par un insurgé espagnol.»

—C'est bon, ils ne me connaissent pas. Continue.

«Le brick anglais la Baleine, de 18 canons, le plus fin voilier de la division des Antilles, est à sa poursuite avec d'autres croiseurs américains et français. On ne doute pas qu'ils ne réussissent à s'emparer de ce bâtiment pirate, dont voici le signalement:

«Mâture haute et inclinée.»

—Je redresserai ma mâture.

«Bordages peints en noir.»

—Je les peindrai en blanc.

«Guibre élancée, avec un oiseau représentant un albatros, pour figure.»

—Je ferai sauter la figure. Ah! ils s'imaginent qu'en donnant le signalement de l'Albatros à leurs bâtiments marchands, ceux-ci seront à même de m'éviter quand ils auront été assez près de moi pour me reconnaître à ma mâture inclinée et à mes bords barbouillés de noir.... Ah! ah! les plaisants marins! Il faut rendre hommage à leur prudence et à leur discernement. Ils ont eu, il est vrai, la précaution d'envoyer des croiseurs sur mes traces, pour me donner la chasse et s'emparer de mon redoutable corsaire. Eh bien! je défie leurs plus fins voiliers, et je donnerai peut-être une leçon terrible à quelques-uns d'entre eux.... La Baleine! un brick anglais de 18 canons!... Je ne sais, mais ce nom-là m'affriande, et j'ai un pressentiment que si jamais je le rencontre... Mon Albatros... Oh! les Anglais, les Anglais, depuis qu'ils m'ont enlevé ma soeur... Tu sais, Mosquita, cette soeur bien aimée dont je t'ai si souvent parlé, et dont le souvenir est resté si cher au fond de ce coeur qui n'a plus pitié de rien. Il y a des bâtiments de guerre mouillés à Saint-Thomas; mais, malgré la défiance que je leur ai inspirée en entrant ici, ils ne peuvent me saisir: je suis dans un port neutre, préservé par le pavillon colombien qui couvre mon navire. Mes expéditions sont en règle; mais, pour plus de prudence, cependant, je sortirai demain avec un équipage que j'augmenterai d'un bon tiers.... Nous avons de l'argent en abondance, grâce au navire espagnol que nous avons amariné. Avec des piastres on a toujours des hommes dans cette île, rendez-vous de tous les écumeurs de mer. Allons à bord, Mosquita, j'ai des ordres à donner à Gouffier; la soirée ensuite sera toute à nous, toute à toi; viens, mon bon petit mousse, suis ton capitaine.»

Il se rend à bord: il ordonne à son second de recruter des hommes. Il veut avoir deux cents matelots sur le pont de l'Albatros. A la mer il se peindra une batterie blanche. Il saura, au moyen des coins placés sur l'arrière de ses bas-mâts, rendre sa mâture plus perpendiculaire, en raidissant les étais et en mollissant ses calle-haubans de l'arrière. Ses projets arrêtés, ses ordres donnés, il redescend à terre avec sa Mosquita. Il ne passera qu'un moment dans la chambre qu'il loue pour la soirée; mais là du moins il sera seul près de sa maîtresse, mais dans cette chambre il pendra un hamac où la main de celle qu'il aime le bercera, l'endormira pour quelques heures. C'est la volupté qu'il a trouvée dans la petite maison de Carthagène qu'il cherche à ressaisir partout où il peut échapper à la vie tourmentante du bord. Un seul instant de calme, d'amour et de solitude, lui retrace tout ce qu'il désire se rappeler de son existence passée. Il est enfant dans les bras de sa maîtresse, sa force l'abandonne au sein des plaisirs qu'il veut cacher à tout le monde; il peut en liberté dépouiller toute sa fierté et sa cruauté, et puis cet enfant, bercé par la main d'une femme, s'élancera comme un tigre au milieu d'un équipage palpitant, et recouvrant tout-à-coup cette force qu'il a perdue un instant, cette cruauté qui semblait s'être éteinte dans les voluptés, il recommencera le carnage, il s'assouvira de crimes s'il le faut. C'est la mer, c'est l'horrible devoir qu'il s'est tracé, qui lui rendront sa férocité en exaltant son âme et en enveloppant son coeur de ce triple airain que le poète attribue au premier qui osa affronter les flots et les tempêtes.

L'Albatros quitte Saint-Thomas pendant la nuit. Il appareille avec mystère, comme ces voleurs qui osent à peine troubler le silence des ténèbres dont ils cherchent à couvrir leurs funestes exploits. Deux cents hommes, parmi lesquels il en est qui n'ont pas encore vu leurs camarades, manoeuvrent sans se dire un mot, sans hasarder une seule parole, même à voix basse. Les voiles brunes du corsaire sont larguées et bordées sur leurs vergues longues et noires. Le voilà filant vent-arrière et faisant clapoter sur ses larges flancs, la mer caressante qu'il refoule avec vitesse. La brise de Nord-Est le poussera pendant la nuit sous le vent de cet arc de cercle que forment les îles orientales de l'archipel des Antilles. C'est dans ces parages qu'il pourra faire de bonnes captures et vomir à bord de quelques prises une partie de l'avide équipage qui se grouppe dans sa calle, sur son pont, dans ses hunes même. Mais cette nuit, pendant laquelle l'Albatros coule si mollement sur les flots avec la légèreté d'une plume soulevée par un souffle de vent, doit être utilement employée. Rodriguez ordonne: ses hommes obéissent non plus avec ce silence qui a présidé à l'appareillage, mais ils obéissent en causant entre eux, en échangeant des mots facétieux, en se jetant et en repoussant avec gaîté, le sarcasme grossier qui ronfle dans leurs bouches. Les uns, pour exécuter les ordres du capitaine, dégréent le grand mât de hune pour y substituer un mât de perroquet à flèche. Les autres travaillent à mettre perpendiculairement, d'à-plomb la mâture basse. Une vingtaine de matelots se jettent dans les embarcations ou sur des échelles suspendues le long du bord pour peindre une batterie blanche sur le bordage tout noir du brick, et tout ces travaux différents s'exécutent à la lueur des fanaux dont le bâtiment est illuminé. Des matelots transformés en peintres nocturnes pour donner un déguisement à leur corsaire! Quelle bonne occasion pour s'égayer de la maladresse de celui qui trace une ligne courbe au lieu d'une ligne droite, sous le pinceau qu'il barbouille de peinture blanche! Que l'Albatros se trouvera artistement peint quand le soleil viendra éclairer le chef-d'oeuvre de ces barbouilleurs de nuit! Mais qu'importe, pourvu qu'il trompe l'oeil du commandant du croiseur ou celui d'un malheureux capitaine marchand, sa batterie sera toujours assez bien élégamment peinte!

Aux premiers rayons de l'aurore, le corsaire se trouva tout-à-fait travesti. Son grand mât, devenu perpendiculaire, n'était plus surmonté que d'un matereau, sur l'arrière duquel on avait gréé une voile en pointe. Ce n'était plus qu'un dogre au lieu d'un brick, que l'Albatros; et puis sa grande raie blanche, étendue de l'arrière à l'avant, venait de lui ôter cet air pirate que lui donnaient auparavant ses pavois et ses presceintes recouvertes de noir luisant. Rodriguez s'embarque dans un canot, pour admirer, à quelque distance du bord, la transformation de son navire. Il est enchanté de ce changement, qui semble n'avoir pas altéré sensiblement la marche de son fin voilier.... Mais à peine est-il éloigné de deux cents brasses du navire, qu'on le rappelle à bord.... On vient de découvrir deux voiles!