4
Voyage à Brest.
On se disposa donc, à Ouessant, au grand voyage de Brest. Le bateau la Croix-du-bon-Dieu, bien réparé, trop bien réparé peut-être de ses glorieuses avaries, conduisit à la ville les quatre pilotes avec lesquels Tanguy avait été chargé d'aller arranger l'affaire de son nourrisson. Cavet, tout inondé de ses larmes et de celles de sa nourrice Soisic, partit au milieu d'eux, accompagné des bénédictions de toute l'île. On arrive à l'entrée du port de Brest. Que d'étonnement et d'admiration dans les yeux des Ouessantins, qui, pour la première fois, voyaient le magnifique spectacle d'un port militaire et d'une ville guerrière! Ces vaisseaux de ligne, où le tambour battait comme dans une caserne; ces arsenaux immenses, où une multitude d'ouvriers préparaient les foudres qui devaient venger la France; les cris des matelots; les sifflets aigus des maîtres d'équipages; le bruit des chaînes des forçats; l'éclat des armes; le fracas des exercices à feu; tout éblouissait, fatiguait ou consternait ces hommes simples, dont le seul murmure des vagues et des vents avait agité le berceau et la vie.
En se dirigeant dans les rues tumultueuses de Brest, pour arriver chez le maître de pension qu'on avait indiqué à Tanguy, les inconvénients de la célébrité, d'une célébrité pourtant bien nouvelle, vinrent assaillir notre pilote. La foule suivait avec curiosité, avec avidité, les six Ouessantins, dont la mise d'apparat ne laissait pas que d'être assez bizarre au milieu d'une grande ville.
—Qu'est-ce que c'est que ça? s'écriait-on sur leur passage.
—Mais c'est le pilote qui a mis la frégate anglaise à la côte.
—Mais un peu! répondait Tanguy, impatienté. Est-ce que ça vous fait quelque chose, à vous?
—Tiens, il a un oeil de moins!
—Et vous autres, eu avez-vous un de plus? Ils arrivèrent, toujours la foule à leurs trousses, chez le maître de pension:
—Monsieur le maître d'école, lui dit Tanguy, voilà un enfant que j'ai trouvé à la mer, il y a à peu près douze ans, et je me suis fait son père, comme de raison. C'est déjà marin comme les cordes, et pilote comme un rocher. Il est aussi bon pratique de la côte que moi; mais ça ne sait pas encore lire.
Ici Cavet rougit jusqu'aux oreilles, et baissa sur le plancher des yeux remplis de grosses larmes.
—Eh bien! est-ce qu'il faut pleurer pour ça? Crois-tu être déshonoré parce que tu ne sais pas lire? Est-ce que nous autres, nous sommes plus savants que toi? Et cependant nous sommes d'honnêtes gens. Lève donc ta tête, imbécile!... Tanguy continua.
Nous nous serions bien présentés à un maître calfat ou à un maître voilier; mais on nous a dit qu'il était trop âgé pour devenir calfat ou pour apprendre la couture, et qu'il n'était plus bon qu'à faire un capitaine ou tout au plus un chirurgien. Il faut donc lui donner de l'éducation, et nous vous paierons ce qu'il faudra pour qu'il ne soit pas aussi borné que nous.
Le professeur était un excellent homme, qui demanda peu, et qui se chargea avec plaisir de l'éducation du petit pilote. Nos loups de mer, enchantés du succès de leur démarche, emmenèrent pour le soir seulement avec eux leur élève, qu'ils grisèrent avant de se séparer de lui. Le lendemain ils appareillèrent pour retourner à Ouessant, tout émus de l'adieu qu'il avait fallu dire au jeune orphelin, mais très-contents d'avoir fait une bonne action.
En trois semaines le jeune élève sut lire; au bout de trois mois, il écrivait déjà les petites leçons qu'il apprenait avec une ardeur infatigable. Cette vive et sûre intelligence surprenait et enchantait ses professeurs. C'était un sourd-muet, qui venait de recouvrer un sens et un organe nouveaux; mais à mesure que la sphère de ses idées s'agrandissait, son caractère prenait une teinte plus sombre. Le travail semblait être plutôt pour lui un besoin qu'un devoir; et loin de rechercher, comme les autres enfants de son âge, la récompense de ses progrès dans ces jouissances d'amour-propre que les professeurs réservent à leurs élèves, Cavet paraissait ne supporter qu'avec une espèce de honte les éloges qu'on prodiguait à son application et à ses rares facultés. Jamais on ne le voyait partager avec ses jeunes condisciples le plaisir de leurs bruyantes récréations. Il n'y avait enfin en lui rien d'ingénu ni d'expansif, et pourtant ses traits étaient vifs et doux, son regard innocent et paisible.
Une telle disposition d'humeur inquiétait l'homme instruit et bienveillant à qui son éducation avait été confiée. Il avait d'abord attribué à l'excès du travail la mélancolie qu'il remarquait dans son jeune élève; mais les lectures auxquelles se livrait celui-ci lui indiquèrent la pente de son esprit et la nature de son caractère. Plusieurs fois son professeur avait été réduit à écarter de lui ces livres où La Rochefoucauld, Helvétius et Jean-Jacques. ont calomnié trop souvent la nature humaine et la civilisation. Les jeunes gens élevés dans l'austérité de l'étude ne sont que trop disposés à se nourrir l'esprit, de ces productions éloquentes, dans lesquelles la misanthropie de plusieurs moralistes ardents offre de bonne heure un aliment à des âmes qui détestent la société avant de l'avoir connue. Lequel de nous n'a pas été à quinze ans l'ennemi des femmes, avec Juvénal ou Boileau, et le contempteur de la nature policée, avec Rousseau? Mais chez notre orphelin, cette disposition à haïr la société prenait une direction plus sérieuse que chez la plupart des enfants de collège, parce que cette direction avait chez lui un motif. Le pauvre Cavet était sans famille, sans nom, sans protecteur puissant. Cette éducation, qui tendait à lui faire connaître toute l'étendue de ses facultés, lui apprenait aussi à apprécier tout ce qui lui manquait du côté de la position que ses moyens devaient lui acquérir dans le monde. Lorsqu'au terme de l'année, il voyait d'heureuses mères venir chercher leurs enfants couronnés dans les concours, où il avait lui-même obtenu le premier prix, il gémissait de ne pouvoir faire l'hommage de ses succès à une famille qui en aurait été fière. Nourri par la charité de quelques pauvres pêcheurs, élevé par leur générosité, il sentait trop bien ce qu'il devait à leurs bienfaits, pour ne pas éprouver aussi tout ce qu'il aurait voulu devoir à une famille qui aurait été la sienne... Une soeur lui avait été laissée par ce sort cruel qui lui avait ravi tout hors la vie. Cette petite soeur avait partagé son infortune, l'innocence de ses premières années, la douceur de ses jeux, l'amertume même de leurs premières peines; mais un Anglais puissant, mais un monstre, avait arraché cette soeur bien aimée à sa tendresse... Un Anglais!.... Oh! qu'à ce nom, oh! qu'à cette idée de la violence et de la brutalité, le jeune orphelin sentait s'allumer de rage dans ce coeur, dont il cachait à tous les regards les mouvements impétueux!
A chaque vacance, Cavet obtenait la permission d'aller voir à Ouessant ses parents adoptifs, qui ne le recevaient jamais sans se montrer orgueilleux de pouvoir dire: Celui-là aussi est notre fils! Oui, disait Tanguy, en allant visiter avec lui toutes les maisons de l'île, celui-là nous fera honneur dans peu. Il en sait déjà plus que nous tous. Quelle gloire pour l'île d'Ouessant, qui n'a fourni encore que des pilotes, s'il pouvait un jour devenir capitaine au long-cours!.... Un capitaine au long-cours!... Vous figurez-vous cela, vous autres? Je mourrai content si de l'oeil qui me reste je puis voir, dans quelques années, Tanguy-Cavet commander un navire de deux à trois cents tonneaux. C'est tout ce que je demande au bon Dieu pour la fin de mes jours.
—Oui, répondait l'orphelin; mais pour devenir capitaine, il me faudrait naviguer, mon père, et vous ne voulez pas encore que je quitte mes classes. Cependant, si vous me laissiez battre un peu la mer dans les bateaux d'Argenton, de Labervrack et de l'Ile-de-Bas, je parviendrais à connaître bientôt la côte; et alors je pourrais m'embarquer utilement sur un des corsaires qui relâchent dans la Manche. Ils gagnent de l'argent, au moins les corsaires!
—Et tu veux donc en gagner aussi, toi?
—Sans doute. Ne faut-il pas que je vous rende un jour tout ce que je vous ai coûté?...
—Eh bien! est-ce que tu as besoin de pleurer encore pour cela? Il pleure toujours ce petit diable, comme si on lui reprochait ce qu'on a fait pour lui!—Allons, puisque définitivement tu le veux, va-t'en patouiller dans les bateaux des pratiques; et apprends surtout à bien prendre tes marques à terre, car, vois-tu, c'est le marquage qui fait les bons pilotes; il n'y a que cela qui puisse former un homme. Mais, au surplus, je verrai bien, dans quelques mois, si tu en sais plus que tous ces lamaneurs, qui font le métier comme de vraies mécaniques à piloter les navires.
Cavet quitta sa pension avec une éducation fort imparfaite encore, pour courir les mers de la côte pendant quelque temps. Mais chaque fois qu'il revenait à Ouessant, il n'oubliait pas de demander: Et ma pauvre soeur? Pas de nouvelles encore?
Et chaque fois on lui répondait: Pas de nouvelles!
Un jour cependant, son père adoptif arriva tout joyeux vers lui, au moment où il revenait le voir, après un petit voyage sur les attérages de Péros. Bonne nouvelle! bonne nouvelle! s'écria-t-il, du plus loin qu'il l'aperçut: Jean-Marie vient de recevoir, par une embarcation anglaise, une lettre et une bourse de la part de ta soeur. Viens vite, viens nous lire, viens lire cette lettre.
Cavet accourt tout palpitant: les pilotes, ses amis, lui remettent la lettre, qu'il ouvre avec agitation. Il lit:
«Mes bons amis, mes véritables et mes seuls parents,
«Vous avez dû être bien inquiets sur mon sort, depuis le temps où l'on m'a séparée de vous; mais rassurez-vous. L'homme généreux qui m'a pris sous sa protection, me fait donner une éducation dont je crois avoir profité. Qu'il vous suffise de savoir que je suis heureuse, et qu'on m'élève pour occuper un rang bien supérieur, sans doute, à la condition dans laquelle j'étais née... Un jour, un jour, j'ose l'espérer, avec la grâce de Dieu, je vous reverrai, je reverrai mon frère, mon bon frère, sans lequel, je le sens bien, il me serait impossible de vivre long-temps. Adieu, adieu, mes bons amis! Recevez de votre pauvre Jeannette un petit présent, dont je destine la moitié à mon frère. Mon seul désir est de vous faire tout le bien que vous méritez, et que ne cessera de vous souhaiter toute sa vie votre bien aimée et reconnaissante,
«JEANNETTE.»
Cavet, après avoir lu ces mots d'une voix altérée, s'arrêta, tant son émotion était vive.
—Mais il y a encore autre chose, lui dit Tanguy; monsieur le curé nous a dit avoir vu un baragouinage en anglais, après la lettre de Jeannette. Va donc de l'avant, et plus vite que ça!
—Oui, oui, effectivement, reprit Cavet, dont un nuage semblait obscurcir la vue; et il continua, en traduisant ainsi les mots d'anglais ajoutés à la lettre de Jeannette:
«Soyez sûrs que la jeune enfant, que vous avez si long-temps traitée comme votre fille, ne recevra de moi que des bienfaits et que l'exemple des bonnes moeurs. Je la destine à l'un de mes neveux, dont elle fera, j'en suis sûr, le bonheur et la gloire.
«Commodore WOODBRIDGE.»
Deux sacs remplis de guinées étaient joints à ce billet. L'un portait ces mots: A mon père Jean-Marie; l'autre, ceux-ci: A mon bon frère Tanguy Cavet. Cet argent fui présenté à Cavet, qui s'en empara avec brusquerie: étonné de l'expression de sa physionomie à la vue de cet or, Jean-Marie demande à l'orphelin ce qu'il veut en faire.
—Ce que je veux en faire, répond Cavet; tiens.... et au même instant, il jette avec colère les deux sacs de guinées dans les flots, sur lesquels les bateaux-pilotes étaient ramarrés près du rivage.
Jean-Marie. tout surpris de la vivacité de cette action, s'écrie, dans un moment où il ne calculait que la perte qu'il venait de faire: mais il a aussi jeté ma part à l'eau!
—Ta part! répond Cavet, avec mépris: je te la rendrai, et tu pourras au moins la recevoir, de ma main, sans rougir.
Cavet s'éloigne à ces mots: il sent le besoin d'être seul. La lettre que lui ont remise les pilotes, il la pose sur son coeur, qu'elle brûle. Cette lettre, qu'il relit cent fois et qu'il déteste, il la gardera par un secret instinct de vengeance. Il sait enfin le nom de celui qui lui a ravi sa soeur; si jamais il pouvait!.... Elle se dit heureuse, s'écrie-t-il! L'infortunée ne sait pas encore le sort qu'on lui prépare: son ravisseur lui a fait donner de l'éducation pour rendre ses infâmes plaisirs plus piquants, et le déshonneur de sa victime plus digne de lui. Et il voulait encore nous faire accepter le prix de cette malheureuse enfant!... Le lâche! Que ne peut-il savoir le cas que j'ai fait de ses honteux présents, et l'espèce de reconnaissance qu'ils m'inspirent! Mais l'homme à qui il en destinait une partie, pleure peut-être l'or dont je l'ai privé. Je lui ai promis de lui payer la part sur laquelle il comptait, ce malheureux: il l'aura sa part, il l'aura bientôt, dussé-je acheter de ma vie la somme qu'il lui faut? Il y compte, le malheureux; il l'aura....
Errant toute la nuit sur les rochers de l'île, absorbé dans ses cruelles réflexions, il n'entend ni la voix des pêcheurs qui l'appellent, inquiets de son absence, ni les pas de ses camarades, qui le cherchent dans les cavernes qu'il parcourt; accablé de fatigues et de douleur, il s'arrête quelquefois enfin, et ce sommeil, qui ressemble aux spasmes de l'agonie, s'empare de ses organes vaincus. Il s'endort, sa tête exaltée se penche: un rêve bondissant vient agiter encore ses sens déjà si cruellement tourmentés. C'est un navire ennemi dont il s'empare avec une simple barque de pêcheur. Cette idée fantastique, que poursuit son imagination en délire, convulsionne tous ses membres, et ses lèvres frémissantes laissent échapper plusieurs fois ces mots: Tu la veux, ta part: tu l'auras. Tiens, la voilà!
Ses paupières fatiguées se rouvrirent bientôt. Le jour éclairait déjà l'horizon, et s'étendait sur la mer tranquille, qui gémissait mélancoliquement sur les plages de l'île. Tout préoccupé encore du songe auquel il vient de s'arracher, Cavet aperçoit sur les flots, que la nuit abandonne, un bâtiment immobile..... C'est mon rêve, s'écrie-t-il, en s'essuyant les yeux, comme s'il craignait de s'abuser encore: puis il court au milieu des pêcheurs, qu'il réveille, en répétant toujours: C'est mon rêve, c'est mon rêve!
Les pêcheurs attribuent d'abord le désordre de ses sens et de ses discours à la douleur qui l'égarait la veille; mais il leur montre le navire dérivant vers l'île, au sein du calme; mais il leur raconte le songe qu'il a fait, les moyens que dans son sommeil la Providence semble lui avoir révélés, pour s'emparer du bâtiment ennemi: les jeunes marins l'écoutent. Convaincu comme il l'est, il les persuade; superstitieux comme ils sont, ils se laissent entraîner. On va chercher quelques armes dans les cahuttes voisines, et quinze ou seize petits marins consentent à s'embarquer sur le bateau de Tanguy, sur cette Croix-du-bon-Dieu, si heureuse jusque-là dans tous les événements de mer, qu'Ouessant a été appelée à admirer.
Tanguy consent aussi à prêter sa barque chérie à son fils adoptif; mais, devenu prudent, il se refuse à partager le sort de ces corsaires improvisés, qui partent armés seulement de quelques mauvais fusils de chasse.
—Si c'est un navire de guerre encalminé, que feras-tu? demanda-t-il à Cavet.
—Nous jetterons nos armes à la mer, et nous lui dirons que nous sommes venus pour lui porter secours, en voyant le danger qu'il court avec les courants qui le drossent.
—Et si c'est un navire marchand?
Oh! alors nous tapperons à bord, et Dieu ou le diable fera le reste. La division anglaise est loin; et avant qu'elle ne puisse le secourir, il sera à nous et à vous aussi.
En disant ces mots, il embrasse avec une sorte de délire son père Tanguy, il jette un coup d'oeil de mépris à Jean-Marie. et saute à bord du bateau avec son nouvel équipage. La barque était lourde en calme. Les avirons sont bordés: ils frappent à coups réguliers la mer immobile; les deux voiles que l'on hisse tombent flasques sur les mâts qu'elles frappent à chaque coup de roulis. Cavet, placé à la barre, encourage ses nageurs à ramer ensemble et avec force. La Croix-du-bon-Dieu s'éloigne du rivage couvert de la foule des spectateurs impatients. Le bâtiment aperçu grossit déjà à la vue de ceux qui se proposent de l'abandonner s'il est armé, et de l'attaquer s'il est sans défense. Une mauvaise longue vue est braquée sur lui, et Cavet, après l'avoir observé, annonce que c'est un-brick marchand. Le courage redouble: les avirons font bouillonner la mer le long de la barque, qu'ils forcent à sailler avec une extrême vitesse. Le jour se fait; le navire encalminé met ses embarcations à la mer, et les fait nager sur son avant, pour se haller au large; mais cette masse reste immobile au sein des flots que nos petits pilotes fendent avec rapidité: ils gagnent le navire, et tellement même, que bientôt ils parlent de faire feu sur lui.
Mais c'est en ce moment décisif que la scène la plus plaisante se passe à leur bord! Beaucoup plus au fait de manoeuvrer pacifiquement leur barque, que de faire le coup de fusil, ils ne savent'trop comment commencer le feu. Cavet passe de l'arrière à l'avant dans cet instant solennel: il ordonne à ses guerriers, encore bien novices, de l'imiter; et pendant qu'une partie de l'équipage continue à ramer, l'autre portion ajuste l'arrière de l'ennemi, et fait pétiller la fusillade, non sans que chacun des héros n'ait fait le signe de la croix, et n'ait fixé son bonnet brun sur ses oreilles, avant de lâcher son coup. Cette attaque, toute grotesque qu'elle est, réussit. Le navire assailli par nos nouveaux Jean-Bart, hisse son pavillon, un large pavillon espagnol. Attention, voici le moment! s'écrie Cavet, prenant une posture héroïque: il arbore sa couleur, c'est pour nous envoyer du tabac par l'arrière!» Tous ses intrépides compagnons se couchent dans le fond du bateau, à ce mot d'avertissement. Mais le pavillon espagnol n'a été hissé que pour être bientôt amené, et pour donner aux vainqueurs un signal de reddition. Des cris de victoire s'élèvent à cette vue, du groupe des petits corsaires, qui deviennent indomptables. Ils abordent, le fusil couché en joue, le brick vaincu. C'était un bâtiment de Cadix, qui venait d'être pris par des mousses en sabots!...
5
Première Prise.
Grande était sans doute la joie de nos petits vainqueurs, et leur embarras aussi.
Ils venaient d'amariner un navire dont ils ne savaient plus que faire.
—Comment le conduirons-nous à Ouessant? demande un des gens de Cavet à celui-ci.
—Comment? tu vas le voir. Il faut que nos prisonniers nous aident eux-mêmes à conduire leur bâtiment au port.
—Parles-tu espagnol, Cavet, et pourras-tu te faire entendre d'eux?
—Tu vas voir qu'avec ce bras-là on parle toutes les langues.
Et au même instant, Cavet ordonne d'un geste impérieux, aux matelots espagnols qui se sont jetés dans la cale, de monter sur le pont et de sauter dans leurs embarcations, pour nager sur l'avant de la prise. Ils obéissent au geste du capitaine Cavet, et bientôt ils hallent sur l'avant la touline qu'on leur présente, et le navire s'achemine vers l'île, roulant tribord et babord au sein du calme, qui favorise avec le courant le projet des petits Ouessantins.
Le capitaine espagnol se montrait altéré. Être pris par des enfants! Mais ces enfants tenaient toujours leurs fusils à la main, et ils couchaient en joue de temps à autre les canotiers, qui nageaient péniblement sur l'avant du navire. Il n'y avait pas moyen de résister, et il fallait bien se résigner, car les vainqueurs heureux ne sont pas ordinairement faciles.
Les pilotes, qui, restés à terre, avaient suivi de l'oeil avec la plus grande anxiété toute la manoeuvre des petits pêcheurs, ne pouvaient encore s'expliquer comment ils étaient parvenus à se rendre maîtres du brick à vue. Mais quand ils virent la prise s'approcher avec le pavillon espagnol renversé, ils ne purent plus douter du succès que ces enfants venaient de remporter. La joie des habitants de l'île fut au comble. On détacha du rivage toutes les embarcations dont on put disposer. Tout le monde voulut aller à la rencontre de la prise: le curé d'Ouessant lui-même se jeta, malgré son obésité, dans un des canots, et en moins de quelques minutes le Palafox (c'était le nom du bâtiment capturé) se trouva environné d'une multitude de chaloupes, qui aidèrent à l'envi à faire cingler le navire à terre.
Tanguy, en embrassant son fils adoptif, ne sut que pleurer d'ivresse: il ne put lui parler.
Le curé, en montant à bord de la prise, s'empressa de bénir le premier navire capturé par ses ouailles. On plaça le ministre des autels à la barre du gouvernail, pour porter bonheur à la prise, et pour faire honneur au bâtiment.
Jean-Marie tendit la main à Cavet; mais celui-ci, avant de recevoir les félicitations du pauvre Jean-Marie, lui dit solennellement:—Tu regrettais hier la part d'or qui te revenait de la charité du commodore anglais; tiens, voilà de quoi te payer ta part!
Et en prononçant ces mots avec l'accent du reproche, Cavet montrait à Jean-Marie humilié le pont du navire, de l'avant à l'arrière.
En peu d'instants le Palafox se trouva amené, amarré à terre dans une des bonnes criques de la côte escarpée d'Ouessant. On remit les prisonniers à l'autorité, qui, de son côté, s'empressa d'apposer les scellés sur les panneaux et les écoutilles de la prise, afin d'assurer, disait-on, l'intégrité du partage à chaque intéressé. Le vin de Bénicarlos, extrait de la cambuse du Palafox, alla abreuver à flots épais tous les gens qui venaient féliciter Cavet du succès de sa téméraire entreprise. L'enthousiasme était dans toute l'île. On ne parlait que de l'audace et du sang-froid des petits corsaires, et de leur intrépide petit chef.
Qu'une prise fait bien à terre dans une île sauvage, lorsque ses vergues et sa haute mâture dominent au loin les rochers arides au milieu desquels s'ébat un large pavillon renversé! De quel orgueil se sentaient animés les naturels d'Ouessant, en voyant le Palafox enterré entre les cailloux du rivage, comme un renard dans un piège de fer! Et quel bon air de piraterie cette prise donnait à l'île, où les marins à la jambe velue, à la figure arénacée, n'avaient encore su conduire que des paquets immenses de goémon pour fumer leurs terres paresseuses! Eux qui ne se croyaient que les premiers lamaneurs5 de la côte de Bretagne, les voilà devenus des espèces de corsairiens, d'intrépides forbans. Ils ne se sentaient pas d'aise, et tous voulaient armer leurs bateaux de pêche, en course, et aller au loin écumer la mer, à laquelle jusque-là ils n'avaient demandé que du poisson à pêcher et des navires à piloter.
Note 5: (retour) Nom que l'on donne aux pilotes côtiers.
Il fallut songer à conduire à Brest le brick le Palafox, ce brick si précieux pour eux, ce gage parlant de leur gloire. On lui composa un équipage d'élite. Le commandement en fut laissé à Cavet, sons lequel maître Tanguy s'honora de remplir les fonctions de second dans le petit trajet d'Ouessant au Fer-à-Cheval. Avec quelle sollicitude nos bons pêcheurs pilotèrent leur prise, pendant les huit lieues qu'ils avaient à faire pour mettre leur capture en sûreté! Ils rangeaient tous les cailloux à les toucher, comme s'ils avaient été à chaque instant poursuivis par la division anglaise qui louvoyait au large. Nulle passe dangereuse ne leur paraissait assez sûre contre l'audace des croiseurs qui ne songeaient seulement pas à eux: ils fignolaient tous les écueils en fins pilotes, jaloux d'employer la fleur de leur science côtière, à préserver de toute tentative ennemie ce qu'ils avaient de plus cher au monde.
Enfin, après quelques heures de travail et d'anxiété, ils mouillèrent dans le port de Brest, après avoir salué le stationnaire de quelques coups de canon, tirés par deux mauvaises pièces qu'ils avaient sur le pont.
La foule curieuse assista au débarquement de nos pilotes. Un commissaire-général de marine fendit les flots de la multitude pour demander aux insulaires: Qu'est-ce que c'est que ce navire?
—Le Palafox, brick espagnol, si vous savez, monsieur le commissaire, ce que c'est qu'un brick.
—Et qui a pris ce bâtiment?
—Moi!
—Vous?
—Et pourquoi pas? Il me semble que j'ai tout ce qu'il faut pour prendre, aussi bien qu'un autre, un navire comme ça.
—J'avais cru que c'était un bâtiment de l'État qui avait capturé ce brick.
—Ah! oui, c'aurait été plus régulier, n'est-ce pas? Mais c'est un bateau de pêche avec une douzaine de mousses comme moi. La manière de prendre, au surplus, ne fait rien à l'affaire. Ce qu'il est important de savoir, c'est la part qui nous reviendra pour avoir mis ce brick là dans le sac.
—Mais, mon petit ami, vous pourrez avoir le tiers du navire.
—Pourquoi pas tout, puisque c'est nous qui l'avons pris tout et tout seuls?
—Parce qu'il faut que le conseil des prises détermine si ce bâtiment doit être considéré comme prise ou comme épave on débris résultant d'un naufrage.
—Comment, si c'est une prise! Mais il me semble que la chose est toute décidée par le fait. Comment le conseil pourrait-il décider qu'une prise faite, n'est pas une prise?
—Comment pourriez-vous prouver que ce n'est pas une épave?
—On vous en donnera des épaves comme ça, trouvées à coups de fusil!
Ici maître Tanguy s'approche, et se mêle à la discussion. C'est-à-dire, monsieur le commissaire, que l'État veut mettre la patte sur notre bien....
—Pilote, apprenez que l'État n'a pas de patte, et que vous devriez parler avec plus de respect d'un gouvernement aussi équitable et aussi intègre que celui sous lequel nous avons le bonheur de vivre.
—Quand je dis la patte, monsieur le commissaire, c'est la griffe que je voulais dire, car je respecte toujours tous les gouvernements. Mais vous dites que si la prise est regardée censément comme une épave trouvée en mer, nous n'aurons pas grand'chose à gratter.
—Vous aurez ce que le conseil des prises et la loi devront vous accorder. Voilà ce que je puis au moins vous affirmer.
—Eh bien, c'est bon, je vais vous prendre là-dessus:
Vous voyez bien ce petit garçon-là qui a pris le Palafox? Eh bien! je l'ai trouvé en mer avec sa petite soeur, qu'un gueux d'Anglais nous a enlevée; mais ça ne fait rien à l'affaire que je veux vous conter.
Je vous disais donc que j'ai pêché ce petit garçon-là et sa soeur. C'étaient bien des épaves aussi, puisque je les ai trouvés à la mer, dans une cage à poules. Cependant l'État n'a pas réclame sa part dans ces débris-là, et il m'a laissé à moi toute ma trouvaille, parce qu'il savait bien qu'il fallait nourrir ces épaves, et l'État, comme vous dites, n'a pas exercé la loi; mais aujourd'hui que nous avons fait une prise qui vaut de l'argent, et que l'État sent qu'il y a non pas de dépenses à faire, mais de la monnaie à gratter, il veut qu'un navire halle dedans, sans que ça lui ait coûté un sou, soit une épave, pour qu'il puisse mettre la patte,.... non, non, pardon, pas la patte, mais son grappin dessus, enfin!.... C'est juste, si l'on veut; mais c'est juste d'une drôle de manière, et j'ai dans l'idée que si je faisais de la justice, j'en ferais mieux que ça, ou je ne m'en mêlerais pas du tout.
—Je ne suis chargé ni d'expliquer ni de commenter les lois. Mon devoir est de les faire exécuter. Quand le conseil des prises aura prononcé, on vous fera connaître sa décision.
Cette contestation ne laissait pas que de contrarier nos insulaires, plus habitués à interpréter la loi naturelle selon leur instinct, qu'à se soumettre au texte de la loi civile, et à la lettre des décrets impériaux. Une autre difficulté vint les blesser dans leurs affections, à la suite de celle qui les avait déjà trompés dans leurs espérances.
L'ancien maître de pension de Cavet conseilla à Tanguy, pendant son séjour à Brest, de faire des démarches afin d'obtenir la naturalisation de son fils adoptif. Tanguy s'empressa ensuivre l'avis du maître de pension, qui lui fit comprendre, non sans quelque peine, tous les avantages attachés à la qualité de Français. Il fallait en effet que Cavet fût naturalisé pour pouvoir prétendre un jour au grade éminent de capitaine au long-cours. Cette considération seule aurait déterminé maître Tanguy. Il alla présenter une déclaration au greffe du juge de paix.
Mais ce fut là une nouvelle difficulté! Le magistrat lui prouva clair et net, le Code civil à la main, que, d'après les art. 543, 344 et 346, il n'avait été que le tuteur officieux de celui qu'il avait regardé jusque-là comme son fils d'adoption. Cette circonstance étonna, affligea notre pauvre pêcheur; mais le Code était là, mais le texte de la loi venait d'arracher au bon Tanguy une illusion qui avait fait une partie du charme de sa vie si simple, et la consolation de sa confiante vieillesse.—Va, on aura beau me prouver que tu n'es pas mon enfant, dit-il à Cavet, je sais bien que tu es pour moi quelque chose de plus qu'un étranger. Allons-nous-en d'ici le plus tôt possible. La ville de Brest, avec ses lois, me pèse sur le coeur. Retournons à Ouessant, on y respire plus à l'aise.
Cavet, irrité de tout ce qu'un peu d'expérience lui avait appris, s'efforçait de consoler le vieux pilote. Qu'importé, lui répétait-il, en s'efforçant de lui cacher son propre dépit, qu'importé que je ne puisse pas être reconnu par ces gens-là comme votre fils et comme un bon Français! Cela change-t-il les sentiments que j'ai pour vous et ceux que vous avez pour moi? Croyez-vous qu'avec leurs lois inhumaines, ces gens-là m'empêcheront de gagner ma vie et de secourir vos vieux jours? Nous serions bien bons, ma foi, de nous affliger pour si peu de chose! Tenez, si vous m'en croyez, pour oublier toutes ces sottes contrariétés, nous irons, ce soir même, au spectacle.
—Au spectacle? Ah! oui, il me souvient qu'il y a trente ans à peu près, quand monsieur Hector était gouverneur, on me paya une fois la comédie; c'était bien beau alors! Mais quelle diable de mine irai-je faire au milieu de tout ce monde, avec mes bragou-brasse6 et ma veste de paysan? Que verrons-nous enfin de si curieux à ton spectacle?
Note 6: (retour) Bragou-brasse, larges braies, grandes culottes, en bas-breton.
—Nous y verrons, parbleu, la pièce que l'on donne ce soir! C'est justement le Petit Matelot que l'on va représenter. Cet opéra vous plaira, j'en suis sûr, car on y parle de marine: c'est un corsaire et son fils; ce sera vous et moi enfin, que vous vous imaginerez voir..
—Un corsaire? un pilote peut-être et son enfant? Quoi! ce serait comme qui dirait toi et moi, n'est-ce pas, Cavet? Eh bien, allons-y, mon enfant, si ça ne coûte pas trop cher cependant; car des pauvres gens comme nous ne doivent pas faire de folies pour s'amuser un instant.
Nos deux insulaires se rendent au théâtre. Cavet place aux premières galeries son père endimanché. La toile se lève: la pièce commence. Tanguy, étonné, écoute d'abord avec attention, et puis, au bout de quelques minutes, se prend à rire de toutes ses forces. Les spectateurs le regardent avec un peu de surprise et d'ironie. Les acteurs chantent, et le pilote devient inattentif; de la distraction il passe à l'ennui, et pendant que le public, plus occupé du costume étrange du spectateur que de la pièce, observe ses mouvements assez plaisants, il s'endort à moitié sur l'épaule de son fils, qui veille, lui, et qui enrage, en promenant sur le parterre et sur les loges des regards remplis de mépris et de colère.
Au moment où l'acteur chargé du rôle du capitaine Sabord doit dire: Il fallait un vent de Nord-Est pour nous relever de la côte, le marin de coulisses se trompe, et parle d'un vent de Nord-Ouest, et en prononçant encore ce dernier terme comme il est écrit. Tanguy, à cette expression, qui résonne assez mal à son oreille, semble se réveiller d'un somme, et se met à crier de sa grosse voix d'ancien aide-canonnier: Dis donc au moins un vent de Nordais et non pas de Norois, espèce de Parisien, puisque la côte court Nord et Sud! A cette sauvage interruption, qui n'amuse qu'une partie du public, le parterre hurle: A la porte, le vieux borgne! à la porte!.... Tanguy, tout consterné, se trouble; des commissaires de police arrivent pour mettre à exécution l'arrêt porté par le parterre contre le pauvre pilote. A la vue du commissaire, Cavet, indigné, se lève:—Qui osera, s'écrie-t-il, en grinçant des dents, porter la main sur ce brave homme dont je suis le fils? Apprenez que celui que vous traitez ici avec tant d'inhumanité est le pilote qui, au péril de sa vie, a jeté une frégate ennemie sur vos côtes. Quel est celui d'entre vous tous, qui méprisez tant sa simplicité, qui oserait se vanter d'avoir rendu autant de services que lui à son pays? Qu'il se montre celui-là, s'il en a le coeur, et je lui ferai payer cher son insolence et son stupide orgueil!...» Un profond silence succède à cette chaleureuse provocation: personne ne se présente à Cavet, qai semble chercher des yeux le premier qui osera se montrer. C'est au tour des spectateurs d'être stupéfaits.... Mais le bonhomme Tanguy, profitant de cet instant de calme, se lève tout ému; il saisit avec énergie la main palpitante de son garçon: Viens-t'en, viens-t'en d'ici, mon pauvre Cavet, lui dit-il, presque en sanglotant. Ils m'ont appelé vieux borgne. Allons-nous-en, puisque c'est une honte pour ces gens-là, que d'avoir perdu un oeil dans un combat. Le pilote et son fils s'éloignent alors, l'un en essuyant une larme, l'autre en menaçant les imbéciles qui n'ont pas craint d'insulter aux cicatrices du vieillard dont il protège avec passion les cheveux blancs et la tête mutilée.
Le lendemain de cette scène, nos pilotes retournèrent dans leur île, désabusés tristement des illusions qu'ils s'étaient faites en arrivant à Brest avec leur prise. Oh! que leur vie innocente, obscure et laborieuse, leur parut bonne à retrouver, après les tribulations qu'ils venaient d'éprouver, et le bruit qu'ils venaient d'entendre à la ville! Ici, dit Tanguy, en revoyant son île paternelle, je suis chef, je me sens aimé, et enfin on me croit quelque chose. À peine sait-on dans le pays si je suis borgne ni comment j'ai perdu mon oeil. A Brest je me suis vu rebuté, méprisé: ce n'est pas là qu'est ma place, et c'est ici qu'est le bonheur pour un pauvre diable démon espèce.
La décision du conseil des prises touchant le Palafox arriva. L'autorité annonça aux capteurs que l'arrêt ne leur était pas favorable, et ils s'en étonnèrent peu, car une fois que l'on s'est habitué à croire à l'injustice, l'arbitraire n'a plus le pouvoir de nous surprendre: c'est à peine s'il a encore le privilège de nous affliger.
Le Palafox ayant été considéré comme épave, les petits marins qui s'en étaient emparés ne pouvaient prétendre qu'au tiers de la valeur de la prise, tandis que, s'ils avaient capturé ce bâtiment avec un bateau commissionné du gouvernement pour courir sur l'ennemi, on leur aurait accordé les deux tiers de leur capture.
Comment, répétait encore Cavet, en s'indiquant toujours, comment, pour avoir le droit de faire tort à l'ennemi qui cherche tous les moyens de nous nuire, il faut que le gouvernement que nous voulons servir, nous permette, par brevets, de nous emparer d'un bâtiment ennemi! Il ne veut donc pas du bien qu'on veut lui faire, ni du mal que l'on veut causer à nos rivaux?—Si, si fait, répondit Tanguy, il veut bien recevoir le bien, puisque tu vois qu'il s'empare du navire que tu as enlevé.
—Ce n'est pas ainsi que je comprends le gouvernement qui doit nous régir, ni la société au milieu de laquelle je prétends vivre.
—Eh bien, veux-tu nous faire un autre gouvernement et une autre société qui t'arrangent mieux? Tu es bien malin, mon garçon; mais il n'y a pas moyen: c'est à prendre ou à laisser.
—Vous avez raison; c'est à laisser. Aussi. ne pouvant changer ce qui ne me convient pas, je veux du moins m'ôter de dessous les yeux les choses qui me blessent la vue, qui me font mal au coeur, et qui révoltent ma fierté d'homme.
—Qu'as-tu donc encore qui te passe en travers dans la tête?
—Ce que j'ai? J'ai, que je veux vivre ailleurs que dans ce monde qui me gêne, et dont je me sens trop près. Je veux enfin être corsaire, me faire tuer, ou devenir quelque chose en respirant l'odeur de la poudre au milieu des combats, et non cet air pesant et corrompu qui m'empoisonne.
—Corsaire! corsaire! Mais si tu te fais chenoper en course par les Anglais, qui vous font de si belles rafles sur la mer?
—Eh bien, peut-être alors je reverrai ma soeur en Angleterre, et ce sera au moins une consolation que de pouvoir espérer d'être réuni à elle.
—Et à bord de quel corsaire encore veux-tu courir bon bord.
—A bord du premier venu. Il y en a une pacotille de mouillés à Labreuvrack. J'irai trouver un capitaine qui ne me demandera pas qui je suis, mais bien ce que je sais faire, et je lui dirai: J'ai du courage et de la force...
—Oh! pour ça, c'est vrai.
—Je connais la côte de Bretagne aussi bien que n'importe quel pilote.
—Ça, c'est encore vrai.
—Prenez-moi à l'essai, si vous croyez que je vous trompe.
—Oh! il te prendra, pour quelque chose de mieux qu'à l'essai.
—Et puis après...
—Et puis après?
—Et puis après, ma foi, largue les huniers, hisse le grand foc, et adieu la terre... Ici, le père Tanguy s'essuya une larme d'une main, et de l'autre prit celle de son fils... Puisque tu le veux, et que ce que tu as dans la tête n'en sort jamais, je ne te dirai rien pour t'empêcher de faire la course. Il y a long-temps que je sais bien que tu as trop d'esprit pour rester avec de pauvres gens comme nous. C'est quand tu seras malheureux qu'il faudra revenir ici; mais si tu as du bonheur, ne reviens pas, et pense seulement quelquefois à moi; à ton vieux Tanguy, qui n'a d'autre peine que celle de ne pas t'avoir donné le jour....
Cavet était attendri des larmes du vieillard, mais sa résolution était prise. Il comprit qu'il fallait brusquer son départ, et saisir son père au mot, pour ne pas lui donner le temps de la réflexion. Le matin, après avoir embrassé tout le monde, reçu les bénédictions de sa famille et les voeux de ses amis, il fit voile avec quelques pilotes dans un bateau qui devait le conduire, muni d'un léger paquet d'effets, à Labreuvrack, port de réunion de quelques corsaires en relâche.
Il arrive la nuit avec sa barque dans ce havre immense et sauvage. Quelques masses noires, qui se balancent çà et là sur les flots plaintifs de la rade, lui indiquent le mouillage des corsaires. Il gouverne sur les navires ancrés en tête. Lequel abordera-t-il le premier? Quel est celui d'entre tous auquel il va confier sa destinée? Ici est mouillé un brick avec un fanal sur l'avant. Là s'élance sur la mer un lougre avec sa mâture de forban et ses longues vergues amenées en pagaie sur ses hauts bastingages. Plus loin, un côtre au large bau, au lourd beaupré, au gui immense, se présente silencieux et immobile sur les flots, sur la surface desquels il semble étendre ses flancs garnis de longs canons. On travaille à bord du brick, on chante à bord du lougre, et l'on dort à bord du côtre. C'est à bord du lougre qu'il se rendra, certain d'être mieux accueilli au milieu d'un équipage qui boit et qui danse, que par des hommes qu'il faudrait distraire de leur travail ou arracher au sommeil, pour se faire écouter.
En approchant du lougre avec son bateau, le tumulte cesse un instant à bord de ce navire, et une grosse voix lui crie:
—Oh de la chaloupe, ho?
—Holà! répond Cavet, selon l'usage en pareille circonstance.
—Vient-elle à bord?
—Oui.
—Y a-t-il des officiers?
—Non; mais il y a du bois pour en faire, ajoute plaisamment un des pilotes.
On accoste le lougre, et aussitôt cinquante ou soixante bandits, en bonnets et en chemises rouges, passent tous du bord qu'élonge la chaloupe, pour savoir ce qu'elle vient faire à bord du navire, à cette heure de la nuit.
—Qui êtes-vous, vous autres? demande un des maîtres du bord.
—Des pilotes d'Ouessant.
—Ah! oui, des pilotes en cheveux mal peignés, en sabots crottés et le reste. Nous connaissons ça. Et que voulez-vous? Boire un coup? on vous en donnera deux. Fumer une pipe? vous en fumerez quatre et non pas sans tabac encore. Mais enfin qu'y a-t-il pour votre vilain service?
—Nous voudrions parler au capitaine, dit Cavet.
—Pas moyen, pour le quart d'heure, mon ancien, vu que notre capitaine est sâ comme un anglais (est soûl).
—Et le second?
—Hors de combat aussi.
—Mais puis-je au moins parler à un des lieutenants?
—Les lieutenants ne peuvent pas dans le moment actuel te donner audience, attendu qu'ils dorment comme des bûches qu'ils sont, pour leur propre compte et celui de l'armateur. C'est moi qui suis le plus à jeûn de tout l'équipage et de l'état-major.
—Oui, et encore vous êtes joliment bituré, vous! s'écrie l'équipage.
—Mais c'est égal; j'entends bien les raisons des autres, quand je suis paff, et que je ne peux plus parler couramment. Parle, petit pilote; mais parle vite, si tu veux commencer à ne pas m'embêter.
—Je désirais demander au capitaine s'il veut de moi à bord de son corsaire. Comment d'abord se nomme le navire?
—Oh! pour ce qui est de ça, tu n'as pas besoin de le demander au capitaine. Le corsaire, mon garçon, s'appelle le lougre l'Empereur, et avec un nom de ce calibre on peut aller partout, et même en prison d'Angleterre. L'Empereur! hein, j'espère que c'est un nom joliment estropé et proprement garni en queue-de-rat! Mais à quoi te sens-tu bon à bord?
—Je me sens bon à gouverner, à haller sur une manoeuvre, à piloter le lougre ou une prise dans tous les ports de la côte, depuis Bréhat jusqu'à Concarneau, et puis, ma foi, à faire le coup de feu comme un autre.
—Dites donc, vous autres, là-devant: v'là un petit jeune homme qui est pratique de la côte, et il demande à courir bon bord avec nous. Faut-il rembarquer à la part?
—Faites comme vous voudrez, répondent les bandits, qui chantaient sur l'avant; et laissez-nous tranquillement nous rafraîchir et nous tapper entre nous.
—En ce cas, petit pilote, je te reçois, en attendant la réveillaison du capitaine, matelot à la part, à bord du lougre l'Empereur, de Saint-Malo-de-l'Ile. Si tu n'as pas de papiers, on t'en fera. Si tu en as, tu pourras te les mettre, je ne te dirai pas où, car ici on navigue à la douce, sans feuille de route et sans paquet. À propos, as-tu un sac?
—Oui; le voilà.
—Ah! en v'là une bonne, dites donc, vous autres, il a fait sa malle dans un bas de soie! C'est bon signe, mon ami; on voit que tu as besoin de refaire ton butin à la mer. Mais embarque toujours ta malle de poche, et dis à ces paysans qui sont avec toi, de monter à bord pour boire un coup de trop. Il faut ici que tout le monde vive. Voilà la touque au rogomme. Enfle!
Les compagnons de Cavet s'empressèrent de se rendre à une aussi aimable invitation, et ils firent, en montant à bord de l'Empereur, retentir le pont du bruit de leurs lourds sabots. Je vous laisse à penser si la gauche tournure de ces pauvres pêcheurs amusa les corsaires déjà à moitié ivres! Viens-t'en donc voir, disaient les uns à leurs camarades, viens-t'en donc voir ces espèces de gabiers-volants en escarpins de bois! On voit bien que ces voltigeurs-là ne montent pas souvent sur leurs vergues pour manger du ris7. Mais si nous les invitions à faire une contredanse sans façon, avec leurs souliers fins: ils ne feraient peut-être pas tant les bégueules....
Note 7: (retour) Prendre des ris.
—Oui, oui, faisons-les danser an anigous8, et paffons-les, mais du bon numéro.
Note 8: (retour) Nom d'un chant bas-breton.
On invite les Bas-Bretons à danser: ils refusent d'abord en se grattant l'oreille. On leur propose de grandes lampées d'eau-de-vie: ils acceptent en s'essuyant les lèvres; puis, après avoir reçu d'autres invitations, ils consentent enfin à sauter en rond avec tous les corsaires, qui s'égaient beaucoup de leur pesante allure et des grands coups de sabots qu'ils lancent sur le pont pour suivre la cadence. Ils burent et dansèrent tant, qu'ils tombèrent enfin de lassitude et d'ivresse.
—Pardieu, dit un des matelots du corsaire, pour finir la bamboche, il faut affaler au palan, ces ivrognes-là dans leur bateau. Donne-moi une élingue, quelqu'un, et avec la candelette nous allons faire le déchargement de ces sacs-à-vin, au coup de sifflet de maître Boinet.
—Maître Boinet consent à prêter à l'opération du déchargement, le secours de son coup de sifflet académique.
—Mais il me vient une idée, fait maître
Boinet, en se ravisant. Pour savoir ce que le petit pilote sait faire en matelotage, si nous l'invitions, avec aisance et facilité, à élinguer lui-même, de sa main blanche, le casaquin de ses pas-propres de compagnons de voyage?
—Volontiers, dit Cavet, en prenant l'élingue, et en passant le croc de la candelette dans la croisure. Hisse à présent!
À ce mot prononcé avec sang-froid et avec une plaisante gravité, l'équipage, enchanté de la bonne volonté et de la science matelotière du nouveau venu, se range sur le garant de la candelette: le sifflet aigre du maître part comme un trait, et roucoule en vrai rossignol; on hisse chaque pilote ivre-mort, et Cavet les reçoit dans le bateau, où ils sont affalés comme des ballots de marchandises que l'on va mettre à terre. De long-temps l'équipage de l'Empereur n'avait ri de si bon aloi. C'étaient farces innocentes de corsaires, petits jeux enfantins de cette société de loups de mer, jeux bien lourds sans doute, mais qui suffisaient pour amuser la pesante oisiveté de ces gaillards-là.
Le bateau pilote fut mouillé au large avec ses gens cuvant leur eau-de-vie dans la cale. Cavet revint à bord du lougre, où déjà les matelots, las de danser, de boire et de chanter, s'endormirent pêle-mêle, couchés sur le pont, sur les canons et les panneaux. Notre jeune homme finit lui-même par se laisser aussi aller au sommeil, et la nuit couvrit de l'obscurité qui lui restait encore, la fin de cette orgie, au délire de laquelle succéda le ronflement de tout l'équipage, livré aux douceurs d'un court repos.
Image trop frappante de cette bonne vie de corsaires, qu'il faut avoir faite pour la connaître, la concevoir et pour pouvoir bien la décrire! Dangers, insouciance, orgies, prodigalité, combats, querelles et misères, voilà de quoi elle se compose. Et pourtant qu'elle finit vite, remplie comme elle l'est de tout ce qui peut la varier et la rendre irritante!
Le soleil se leva pour le lougre l'Empereur, mais à travers des vapeurs brumeuses et froides, comme en hiver avec un bon frais de vent de nord. La piquante fraîcheur du matin réveilla le premier, le capitaine Felouc, qui, en se frottant les yeux, encore tout rouges de la ribote de la veille, aperçut tout son monde étalé sur le pont, dans les postures les plus nonchalantes. Le capitaine Felouc n'était pas tendre à jeûn. En voyant son lougre éviter le cap au Nord par l'impulsion de la brise qui lui glace l'oreille, il tourne sa mine refrognée du côté du vent, et, après avoir jeté un regard scrutateur sur les nuages qui filent vers le sud, il prend une barre d'anspect, réveille ses gens à grands coups, et en criant d'une voix passée au rum: Debout tout le monde, et va à terre me chercher un pilote!
A ces mots, et surtout à ces gestes, nos corsaires, endormis très-profondément une minute auparavant, se lèvent tous comme s'ils avaient été parés depuis une heure à obéir à l'ordre de leur capitaine.
On vire à pic sur le câble; on largue les rabans des voiles paquetées: c'est le grand appareil qui doit être hissé, car il s'agit de louvoyer pour sortir. Une embarcation se dispose à aller chercher le pilote à terre.
Mais à ce mot de pilote, le jeune Cavet, qui n'a pas encore parlé au capitaine Felouc, s'avance vers loi, le chapeau bas.
—Que veux tu? lui demande Felouc, en fixant sur lui ses deux yeux de loup.
—Mettre le corsaire dehors, si vous le voulez, capitaine, et faire la course avec vous?
—A quoi es-tu bon?
—A vous conduire partout où vous voudrez, dans les cailloux de la côte, depuis les Penmarck jusqu'au raz de Bréhat.
—Sans badigoincer?
—Sans badigoincer, capitaine.
—Et qui me répondra de ton savoir-faire?
—Qui? mais moi, donc!
—Toi; mais qui me répondra de toi?
—Ma vie, s'il le faut. Envoyez-moi par-dessus le bord, si je ne vous pilote pas à votre idée, et si je fais une bêtise.
—Allons, voyons un peu comment tu vas te patiner. Je suis aussi un peu côtier, et je verrai bien si tu connais ton affaire, en mettant le lougre dehors. D'ailleurs, je serai là pour veiller au grain, et pour corriger la route, si tu ne fais pas gouverner droit et à l'oeil.
Cavet devient donc le pilote du bord. A lui le soin de la manoeuvre, et faites bien attention à ce qu'il va commander.
—Vire à dérâper, et parez-vous à hisser le foc devant et le tape-cul derrière (pardon du terme, il est technique), la barre un peu dessous, timonnier!
—Pas mal cela, dit tout bas Felouc.
—L'ancre est dérâpée, pilote, s'écrie le second, perché devant!
—Traverse le foc au vent, borde le tape-cul à plat, la barre toute dessous!.... Voyez-vous, capitaine, nous avons le temps de mettre notre ancre en haut, avant de faire de la toile. Il ne doit d'ailleurs y avoir que dix brasses à pic, où nous sommes.
—C'est vrai ça; mais où donc as-tu appris si jeune à te manier de cette façon?
—Je vous conterai tout ça plus tard, mon capitaine; voilà l'ancre à bloc. Parons-nous à hisser le grand appareil pour bordailler un peu à terre, et pour couper ensuite sur la boraine.
—Le tonnerre de D... m'élingue, c'est qu'il est bon là, le petit lapin! Cavet continue.
—Amure les basses voiles, et hisse la misaine et la grande voile, devant et derrière en dedans des bastaques! Vire, vire, à courir partout. Comme ça va bien, la barre; sans plus venir au vent!
On court un petit bord: le lougre se penche et pince le vent à quatre quarts, avec une belle mer et la jolie brise qui siffle le long de ses ralingues bien bordées. Le petit pilote regarde de temps à autre sous le vent, puis repasse au vent, dit un mot au timonnier en portant l'oeil sur l'avant du navire. La terre approche: le corsaire l'attaque, à une portée de pistolet; capitaine Felouc commence à croire qu'il est temps d'envoyer vent-devant. Mais Cavet lui répète avec assurance, et en continuant de se promener sur le gaillard, qu'il n'y a rien à craindre avec plus de deux brasses d'eau sous la quille. Le commandement de pare-à-virer est fait cependant: celui d'adieu-vat! le suit de près; mais le corsaire range la côte à la toucher, en s'élançant au coup de barre, dans le lit du vent. Felouc, au moment de l'évolution, prend un plomb de sonde, et avant de le jeter le long du bord, il demande à son pilote: Combien fais-tu d'eau ici?—Trois brasses à trois brasses et demie, tout au plus. Le plomb est lancé, la ligne le suit: trois brasses et demie à pic! Felouc est dans l'admiration et reste stupéfait, les coques de sa ligne en main. Il ne reprend l'usage de la parole que pour demander au nouvel arrivé:
—Comment te nommes-tu?
—Cavet. J'ai été trouvé en mer, dans une cage à poules. Des pilotes d'Ouessant m'ont élevé....Loffe à la risée, timonnier! La marée porte au vent....C'est moi qui ai amariné dans un bateau de pêche, le brick le Palafox.... Sans arriver, la barre droite, laisse le navire, qui est ardent, venir tout seul au vent!
—Quoi! c'est toi, qui....Le Palafox! Parbleu, je me souviens bien, un petit brick espagnol, chargé de vin et de drap brun!
—C'est justement cela. Il y a quelque temps. Les autorités n'ayant pas voulu me reconnaître comme Français, je me suis dit: Il faut aller en course, et peut-être qu'on te reconnaîtra là pour marin. Un marin, vous le savez bien, est de toutes les nations.
—Oui, de toutes les nations, car la mer appartient à tout le monde, c'est-à-dire à tous ceux qui savent vivre sur elle. Mais puisque tu as mis le Palafox dans le sac, il ne faut plus t'appeler à bord que Palafox: ce sera ton nom de course, et je te baptise, au nom de je ne sais pas encore qui, quatrième capitaine de prise, si tu veux.
—Ce n'est pas de refus, capitaine. Mais voulez-vous dire de nous parer à virer? Il y a là à terre une basse dont voilà l'accore. Là où vous voyez la mer clapoter.» On vira de bord encore une fois, d'après l'avis de Palafox, car ce fut le nom de guerre de l'orphelin, à bord de l'Empereur. En peu d'instants, le lougre, piloté adroitement par notre homme, se glisse comme une anguille entre les rochers de la côte, laissant tantôt arriver pour un brisant, et revenant tantôt au vent pour un autre. Le corsaire s'élève, ainsi habilement conduit, de la partie du rivage où les flots vont se briser avec un horrible fracas sur les rochers, les bancs de sable et les basses de ces parages dangereux. Honneur en soit rendu au petit pilote Palafox! Le capitaine Felouc lui assure qu'il l'estime, en lui faisant boire le reste d'un verre de rum qu'il a déjà humé à moitié. L'équipage le regarde d'un air qui a cessé d'être goguenard, et avec une sorte de surprise qui semble dire: Ce petit gaillard-là est plus malin qu'il n'en a la mine!... Le lougre l'Empereur était déjà en mer.