«Nous avons promis, dans le dernier numéro, de plus amples détails sur l’expédition entreprise par le navire Ann, à la recherche des deux passagers enlevés du Caldera par les pirates, Mme Fanny Loviot et le marchand chinois. Nous regrettons de ne pouvoir donner de cette expédition un récit aussi ample que nos lecteurs auraient pu le désirer, surtout en ce qui concerne le traitement que les pirates ont fait subir à leurs deux prisonniers, traitement dont nous avons entendu parler comme d’une chose inouïe, et devant lequel nous nous arrêtons avec douleur, en pensant à la pauvre jeune femme qui en fut l’objet. On nous a affirmé que les barbares avaient jeté leur captive, dans une cabine peuplée de rats, d’araignées, de cancrolats, enfin d’insectes les plus immondes. Tout cela n’est-il pas fait pour exciter la curiosité et le plus vif intérêt?»
(Friend of China.)
Je dois dire ici qu’après cette catastrophe, je me trouvais dans un tel état de fièvre et de malaise moral, qu’il ne m’a pas été possible de satisfaire la curiosité bien légitime des journalistes de Hong-Kong en ce qui touche les souffrances de ma captivité. C’est en France seulement que, rappelant mes souvenirs, je me mis à écrire cette relation, laquelle par son étrangeté même m’a paru mériter la publicité.
En terminant les détails de cette expédition, je ne veux pas oublier de citer un trait de représailles des plus caractéristique.
Il avait été fait dans cette récente affaire deux prisonniers. J’entendais les matelots raconter les différents épisodes du combat. Tous les détails qu’ils donnaient sur la sanglante journée faisaient peine à entendre; ils énuméraient le nombre d’ennemis égorgés; l’un d’eux même, qui se vantait beaucoup de son intrépidité, s’attira, plus peut-être par jalousie que par commisération pour le sort des victimes, mainte observation sur sa cruauté. Comme on lui reprochait d’avoir tué une femme chinoise avec le plus grand sang-froid, il répondit impatienté: «Êtes-vous tous des imbéciles, vous n’avez donc pas vu que c’était la mère des pirates!»
Mon retour à Hong-Kong causa une grande rumeur lorsque la nouvelle s’en répandit. La foule accourut et se pressa sur les quais; en un instant, des canots remplis de monde accoururent vers le steamer, l’environnèrent, et tous les regards cherchaient à me découvrir parmi les passagers. Il n’était guère facile de me reconnaître sous le costume d’homme dont j’étais encore vêtue. Chacun me faisait des offres généreuses. M. Walker, directeur de the Peninsular and oriental Company, me pressait d’accepter l’hospitalité dans sa famille, près de sa femme, qui compatissait à mes malheurs et avait le plus grand désir de me connaître. J’étais très-touchée de toutes ces marques de sympathie; mais je remerciai M. Walker en lui disant que mon plus vif désir, avant de songer à moi-même, était de voir le vice-consul; j’avais trouvé une protection si pleine d’humanité dans ce représentant de la France, que j’eusse regardé comme une ingratitude d’accepter aucun bienfait, sans qu’il fût le premier à me donner son approbation: ne lui devais-je pas plus que la vie? Comme je me disposais à me rendre au consulat, je fus prévenue par M. Haskell, qui se rendait sur le steamer; il vint à ma rencontre. Il était très-ému; on lisait sur son visage rayonnant la joie qu’il éprouvait en ce moment de voir tous ses efforts couronnés d’un si grand succès. Il me dit ces simples paroles: «Venez, je vous offre abri et protection au consulat de France.» Ce mot France fit vibrer en moi un sentiment indéfinissable; il réveilla le souvenir de tout ce qui m’était cher; il était l’expression de la sollicitude de ma patrie veillant sans relâche sur le sort de ses enfants, en quelque endroit éloigné du globe qu’ils se trouvassent égarés. Ma réponse fut des larmes; il ne m’était pas possible de proférer une parole, tant mon émotion était grande. La Providence, dans mon malheur, se montrait si miséricordieuse!
Nous descendîmes dans une embarcation qui nous transporta à terre; là, une chaise à porteurs m’attendait, et je parvins en peu d’instants à la résidence française.
Je passai vingt et un jour à Hong-Kong, comblée d’attentions les plus délicates. Plusieurs personnes de la ville vinrent me visiter, beaucoup de dames surtout, dont le récit de mes malheurs avait excité la sensibilité. Je dus pourtant me renfermer, par ordonnance du médecin; à la suite de tant d’émotions contraires, ma constitution se trouva complétement ébranlée. Cette joie, qui succédait à une immense douleur, m’accablait avec trop de violence pour que mes facultés pussent résister longtemps à la secousse. Le mal se déclara, et je fus prise d’une fièvre ardente. Je restai plusieurs jours et plusieurs nuits en proie à un horrible délire; mon cerveau malade me transportait sans cesse dans les régions de piraterie, où je ne voyais que sang, poignards et incendie; enfin, la nature reprit le dessus, Dieu aidant, et je me rétablis vite. Des lettres de France, apportées par un navire arrivé de Californie, me furent remises pendant ma convalescence, et opérèrent la guérison du corps en même temps que celle de l’âme; ces lettres me rappelaient avec instance, et j’avais été trop éprouvée dans mes voyages pour que mon plus grand désir ne fût pas de revoir, le plus tôt possible, ma patrie et tous ceux qui souhaitaient mon retour.
Je dus alors songer à remplacer par de nouveaux effets ceux que j’avais perdus. Je fis mes commandes de robes et autres vêtements de femme; dans le courant de mon récit, j’ai oublié de dire que, dans ce pays bizarre, ce sont des hommes qui confectionnent les habillements des deux sexes: la profession de couturière n’est pas, comme en Europe, l’attribution exclusive des femmes. Tous les effets que je rapportai de Chine, tels que robes, linge de corps, chaussures, furent faits par les mains d’ouvriers chinois.
A quelques jours de là, M. Haskell vint m’annoncer la visite de Than-Sing, mon compagnon d’infortune; ce digne homme avait tenu à me faire ses adieux avant de partir pour Canton, où il comptait retrouver sa femme et ses enfants. Il entra, et j’eus quelque peine à le reconnaître, tant il était richement vêtu: tous ses habits lui avaient été prêtés par un ami; car, ainsi que moi, il avait été complétement dévalisé. Il avait les larmes aux yeux en s’informant de ma santé. Après une heure de causerie, pendant laquelle nous parlâmes de notre temps de misère, il se retira et me fit ses adieux, non sans m’avoir priée d’accepter, en souvenir de nos malheurs, un joli fichu brodé de soie de diverses couleurs et d’un travail très-précieux.
Mon départ était fixé pour le 11 novembre; je devais partir par un steamer de la malle des Indes; le gouvernement français payait mon voyage jusqu’à Marseille.
La veille de mon embarquement, je reçus deux visiteurs, que je ne puis oublier de citer: c’étaient le capitaine Rooney et un des lieutenants qui avaient fait partie de l’expédition envoyée à ma recherche. Cet officier, après m’avoir exprimé toute la joie qu’il ressentait d’avoir participé à ma délivrance, me présenta un livre écrit en langue allemande, que je reconnus pour être celui dans lequel j’avais tracé, à l’aide d’une épingle, quelques lignes en français et en anglais. Ce livre lui était tombé sous les yeux lors de la perquisition faite dans la jonque où j’étais retenue prisonnière; il s’en était emparé, lorsqu’en retournant les premiers feuillets, il avait pu lire avec surprise le peu de mots que j’y avais tracés. Il me demanda mon consentement pour en rester possesseur; il voulait, disait-il, le garder comme une relique, afin de le montrer dans sa famille, à son retour en Angleterre. J’étais trop heureuse d’accorder cette légère satisfaction à une personne qui avait contribué à me sauver la vie.
Quant au capitaine Rooney, il semblait fort triste, malgré l’heureuse issue qui avait mis fin à nos infortunes; il paraissait accablé par ce qu’il appelait la fatalité. Son séjour en Chine ne devait pas être de longue durée; il sentait aussi le besoin de revoir sa patrie. Il me dit pour dernier adieu: «Si mes vœux sont exaucés, vous arriverez à bon port; parlez avec confiance, la Providence est avec vous.»
CHAPITRE IX
Départ de Chine.—Le Malta.—Singapore.—Penang.—L’île de Ceylan.—Le Bentinck.—Aden.—Dans la mer Rouge.—Isthme de Suez.—Le Caire.—Le Nil.—Les Pyramides.—Boulac.—Alexandrie.—Le Valetta.—Malte.—Marseille.—J’ai fait le tour du monde.
Le 11 novembre 1854, je me rendis à bord du steamer le Malta. Le vice-consul m’accompagnait, m’assurant ainsi sa généreuse protection jusqu’à mes derniers pas dans ce pays; je ne pus le quitter sans éprouver une émotion bien vive, et si jamais ce récit lui parvient, je désire qu’il puisse y lire l’expression vraie de la reconnaissance que je lui ai vouée.
La ligne que suit la malle des Indes pour se rendre en Europe est certainement la plus enviée des voyageurs. On se rend de Hong-Kong à Singapore: en sept jours. Le steamer stationne vingt-quatre heures pour prendre du charbon, ce qui permet aux passagers de descendre à terre et de visiter la ville, qui, outre les Malais, est en grande partie habitée par des Chinois et un petit nombre de négociants anglais.
De Singapore on va à Penang; il faut trois jours; le steamer s’arrête une demi-journée seulement pour prendre les lettres, mais ce temps suffit pour visiter ce délicieux coin de terre, où la végétation est si active et où les fruits les plus beaux sont en grande abondance.
Après huit jours de navigation on touche à Galle, île de Ceylan. Là tous les passagers descendent à terre; les bagages sont transbordés sur un autre steamer. Le nombre des voyageurs n’est jamais considérable dans cette partie du continent; nous étions trente-deux, en partie tous Anglais, et six ou huit Espagnols qui venaient des îles Philippines.
Le Malta continuant sa route sur Bombay, nous nous rembarquâmes, après deux jours de relâche et par conséquent de promenades, sur le Bentink, autre steamer de la Compagnie des Indes, qui devait nous conduire jusqu’à Suez. Mais avant d’y arriver on s’arrête à Aden. A cet endroit, on prend encore du charbon; rien de plus désolé que cette terre aride sur laquelle on ne rencontre que des habitations misérables. Les naturels, comme des troupeaux de mendiants, nagent des heures entières autour du steamer, guettant, se ruant les uns sur les autres pour la moindre pièce qu’on leur jette. Ils sont d’une horrible laideur; leur chevelure est laineuse comme celle des nègres, et de diverses couleurs. Aden est, en somme, une fort malheureuse contrée.
Après sept jours de navigation dans la mer Rouge, nous arrivâmes à Suez; je débarquai avec un véritable plaisir. Le parcours de l’isthme se fait dans les diligences qui sont traînées par de mauvais chevaux, qu’on est obligé de relayer toutes les deux lieues. Les bagages et les marchandises suivent à dos de chameaux; les conducteurs qui font le service du désert sont presque tous borgnes. Une quantité innombrable de mouches voltigent sans cesse autour de ces malheureux et s’attachent impitoyablement à leurs yeux, qu’elles semblent ronger; on dirait que ces vilaines bêtes travaillent sur des matières pourries. Des carcasses de chameaux, que l’on rencontre à chaque instant et qui sont laissées sur le chemin, servent de pâture aux corbeaux. Deux hôtels restaurants existent sur la route, ils sont ouverts par les soins de la Compagnie pour les besoins des voyageurs; le trajet du désert se fait en seize heures, puis on arrive au Caire.
Le Caire, la ville orientale où l’on croit rêver les yeux ouverts, où l’on marche de surprises en surprises, comme dans les contes des Mille et une Nuits. Tant de récits complets ont été écrits sur ce pays, que je ne tenterai pas d’en faire ici une pâle description. J’y passai trois jours et je les employai à visiter ce qu’il y a de curieux: les bazars, où s’étalent des étoffes brodées d’or et de soie avec une richesse merveilleuse; la citadelle qui renferme le tombeau du vice-roi d’Égypte. Là, il me fallut ôter mes chaussures et marcher pieds nus. Quant aux pyramides, je ne les vis que de loin, en descendant le Nil, de sorte que leur vue n’excita pas chez moi cet enthousiasme traditionnel et, sans doute, mérité qu’elles inspirent d’ordinaire. Je fis toutes ces excursions escortée d’un guide qui me servait d’interprète. De toutes les sensations que j’ai ressenties dans mes voyages, aucune n’est comparable à celle que m’a fait éprouver la ville du Caire.
Pour se rendre à Alexandrie, on prend un petit bateau à vapeur qui descend le Nil jusqu’à Boulac; c’est un trajet de six heures. En suivant la rive je pus jouir à mon aise de la vue de tous ces villages égyptiens bâtis en terre grise, avec une fourmilière de pigeonniers.
A Boulac, on prend le chemin de fer qui, en trois heures, vous conduit à Alexandrie; j’y séjournai encore trois jours, temps nécessaire pour l’arrivée des bagages, et les préparatifs d’embarquement pour l’Europe. Alexandrie ne présente rien de pittoresque; ses bazars sont malpropres et mal assortis. On n’a pas là, comme au Caire, la vue réjouie par la variété et la richesse des costumes orientaux, car les Européens y sont en bien plus grand nombre. J’allai visiter le palais du vice-roi, la colonne de Pompée, l’aiguille de Cléopâtre. Que d’antiquaires eussent été heureux à ma place! Quant à moi, pressée du désir de revoir ma patrie, je ne songeais qu’au départ; je m’embarquai donc à bord du steamer le Valetta. Je n’avais plus que six jours de mer avant de toucher la terre natale. Le quatrième on relâcha à Malte, mais pour une halte de quatre heures seulement: personne n’alla à terre. Deux jours après, le 26 décembre 1854, le Valetta jetait l’ancre dans la rade de Marseille, et le 30 j’étais à Paris, où je pus lire dans le journal la Presse: «Mademoiselle Fanny Loviot, qui avait été prise par des pirates dans les mers de la Chine, vient de rentrer en France, par Marseille, à bord du Valetta.»
Avec quelle joie, quel bonheur, après avoir fait le tour du monde et couru les plus grands dangers, je me retrouvai au milieu de ma famille, de mes amis. Partie pour chercher la fortune, je n’avais rencontré que des périls; mais la nature m’était apparue sous ses aspects les plus variés, et s’il m’avait fallu subir les privations, endurer la fatigue, j’avais du moins vécu de cette vie pleine d’émotions qui n’est pas sans charme dans la jeunesse. Je n’ai donc point à regretter d’avoir fait ce voyage.
Puisse le lecteur indulgent ne point regretter de l’avoir lu!
Les articles qui terminent cet ouvrage relatent comme faits divers quelques fragments de mon histoire. Ils ne méritent pas une sérieuse attention, car ils répètent en partie le récit déjà fait par le capitaine Rooney; mais je les ajoute comme cachet d’authenticité, ayant paru dans les journaux français.
PIÈCES JUSTIFICATIVES
LA PRESSE, 20 décembre 1854.
Le Moniteur de la Flotte publie l’extrait suivant d’une lettre datée de Hong-Kong, le 27 octobre, et qui contient des détails intéressants sur un petit drame maritime:
«Le navire chilien le Caldera partit de Hong-Kong, le 5 octobre, pour San-Francisco, avec deux passagers, une jeune dame de Paris, Mlle Fanny Loviot, et un Chinois. Surpris, deux jours après son départ, par une affreuse tempête, il avait relâché dans une baie située derrière quelques îles où le vent l’avait poussé: il comptait s’y réparer; mais, pendant la nuit, et tandis que l’équipage était occupé aux pompes, trois jonques chinoises l’ont assailli tout d’un coup, s’en sont emparées et l’on mis au pillage; les brigands qui les montaient sont restés deux jours maîtres du navire; ils l’ont quitté en voyant arriver une nouvelle flottille de jonques.
»Le 11 octobre, les bandits qui montaient une de ces dernières jonques offrirent au capitaine du Caldera de le conduire à Hong-Kong, lui, un Chinois du bord et une jeune dame passagère; mais quand la jeune dame et le Chinois furent descendus dans l’embarcation, les bandits poussèrent au large et ne voulurent jamais prendre le capitaine, qui réussit enfin, un peu plus tard, à se procurer un bateau et à se rendre à Hong-Kong.
»Pendant ce temps, les pirates entraînèrent la jeune dame et le Chinois, et les firent entrer dans un bateau, où ils les enfermèrent dans une petite cabine de l’arrière. «Nous étions obligés, écrit la jeune dame dans son récit, de nous tenir en raccourci faute de place, et on nous surveillait de très-près; le soir, il nous était permis de sortir pour un quart d’heure à peu près de notre prison; mais dès que les pirates voyaient venir d’autres bateaux, ils nous faisaient rentrer au plus vite; ils nous fournissaient de la nourriture à l’heure de leurs repas, et nous disaient souvent que si le bateau qui portait notre capitaine à Hong-Kong ne ramenait pas notre rançon, ils nous relâcheraient.
»Nous sommes restés ainsi jusqu’au matin du 18; le Chinois, mon compagnon d’infortune, entendit les pirates dire qu’un steamer était en vue et qu’il fallait faire des préparatifs pour se sauver à terre; ils ne tardèrent pas, en effet, à s’échapper, nous laissant ainsi libres, et sans nous faire aucun mal. Pendant le temps que nous avons passé à bord de ce bateau, les pirates ont attaqué, la nuit, un bateau chinois, et, le lendemain, ils ont trafiqué de leur butin avec un autre bateau. De notre prison, nous entendîmes distinctement passer les marchandises d’un bateau à l’autre et compter l’argent.»
»Le steamer envoyé à la recherche des pirates, et qui a délivré la jeune dame et le Chinois, a détruit, avant de quitter ces parages pour revenir à Hong-Kong, trois villages occupés par les pirates. On croit qu’une nouvelle expédition de bâtiments de guerre sera spontanément dirigée contre les repaires où ces bandits se réunissent.»
PRESSE, 30 décembre 1854.
«Mademoiselle Fanny Loviot, qui avait été prise par des pirates, dans les mers de Chine, vient de rentrer en France, par Marseille, à bord du Valetta.»
MONITEUR, 20 janvier 1855.
«Le gouvernement de l’Empereur a reçu de Son Excellence lord Cowley communication d’une dépêche adressée à l’amirauté par le contre-amiral sir James Sterling, commandant en chef la station navale de Sa Majesté britannique dans les mers de l’Inde et de la Chine, ainsi que d’un rapport en date du 20 octobre 1854, dans lequel sir William Hoste, capitaine du vaisseau le Spartan, rend compte d’une expédition entreprise contre les pirates de l’île de Symong, aux environs de Macao.
»Les pirates avaient pillé et fait échouer la barque portugaise Caldera, emmenant une dame française qui se trouvait au nombre des passagers. Le croiseur britannique Lady Mary Wood les ayant vainement poursuivis, le vice-consul de France à Hong-Kong demanda au capitaine du Spartan d’envoyer un détachement à bord du steamer Ann, que les assureurs de la barque se proposaient d’expédier pour recommencer la même tentative.
»Le 17 octobre dernier, d’après les ordres de sir William Hoste, le lieutenant Palisser partit avec quatre-vingt-cinq hommes montés sur trois chaloupes; il jeta l’ancre près des débris du Caldera. Le lendemain matin, ayant aperçu sous le vent quelques jonques d’une apparence suspecte, le lieutenant leur donna la chasse avec les trois bateaux qu’il commandait, le peu de profondeur de l’eau interdisant au steamer d’approcher de la côte. Ces jonques se dirigèrent aussitôt vers la terre, où leurs équipages s’empressèrent de se réfugier, après avoir jeté leurs armes à la mer. Les Anglais eurent le bonheur de trouver dans la première jonque la voyageuse française, ainsi qu’un négociant chinois fait prisonnier en même temps qu’elle. Ils les envoyèrent tous deux à bord de l’Ann, et incendièrent la jonque ainsi que deux autres bâtiments; ils se dirigèrent ensuite jusqu’au village de Kou-Cheoumi, d’où l’on avait fait feu sur les bâtiments anglais deux jours auparavant, et où l’on savait qu’était déposée la cargaison enlevée par les pirates. Ils retrouvèrent en effet cent cinquante-trois sacs de sucre et quarante caisses de thé qu’ils emportèrent, et ils brûlèrent deux villages.
»Pendant la première de ces opérations, on découvrit un troisième village, défendu par une batterie de quatre canons et huit pièces de siége. Le lieutenant força son chemin à travers un taillis épais, et, après avoir essuyé une décharge qui ne lui blessa personne, il s’empara de la batterie, en dispersa et en tua les défenseurs, incendia le village avec les bateaux échoués sur le rivage, et s’éloigna après avoir encloué les canons, à l’exception de six qu’il emporta comme trophée de sa victoire.
»Dans sa dépêche, sir William Hoste signala la bravoure et la bonne conduite des équipages, qui ont travaillé pendant douze heures, exposés à un soleil ardent: il fait aussi le plus grand éloge du lieutenant Palisser, qui, en quatre mois, a commandé cinq expéditions contre les pirates avec le même succès, et a détruit trois forts pourvus de dix-sept canons.»
LA PATRIE, 12 février 1855.
«Macao, 6 décembre.
»Le 6 octobre dernier, un navire chilien, le Caldera, parti la veille de San-Francisco, étant venu échouer, par suite de mauvais temps, près d’une des nombreuses îles situées au sud-ouest de Macao, fut attaqué et pillé par les pirates. Une jeune Française, Mlle Fanny Loviot se trouvait à bord; les pirates la retinrent prisonnière ainsi qu’un autre passager, riche marchand chinois, et laissèrent partir le capitaine du bâtiment pour Hong-Kong, dans l’intention d’en obtenir une double rançon.
»Instruit de ces faits par le capitaine du Caldera, le vice-consul français s’adressa au commandant de la station anglaise, sir William Hoste, et le pria, en l’absence de toutes forces françaises dans ces parages, d’envoyer un bâtiment à la recherche de Mlle Loviot. Sir William Hoste accéda avec empressement à cette demande et fit aussitôt partir quatre-vingts hommes de la corvette le Spartan, sous les ordres du second de ce bâtiment, le lieutenant de vaisseau Palisser, à bord du steamer the Lady Mary-Wood, que les consignataires du Caldera avaient affrété dans le but de sauver la partie du chargement qui n’aurait pas encore été enlevée par les pirates.
»Le détachement des marins anglais rencontra les pirates, incendia un grand village où ils s’étaient retranchés, leur tua vingt hommes et leur prit quelques canons. Il surprit la jonque sur laquelle se trouvaient la captive ainsi que le négociant chinois, sévit énergiquement contre les bateaux et les villages qui servaient d’abri aux pirates, et revint à Hong-Kong dans la matinée du 19. La jeune femme était restée douze jours prisonnière de ces misérables; mais l’espoir qu’ils avaient d’obtenir pour elle une riche rançon les avait empêchés de la maltraiter.»
TABLE
| CHAPITRE PREMIER | |
|---|---|
| Départ du Havre.—Regrets de la vie parisienne.—Un banc de rochers.—Rio-Janeiro.—Le bétail humain.—Départ de Rio.—Six semaines en mer.—Le cap Horn.—Tempêtes.—Mort d’un matelot.—Pêche d’un requin.—Terre! terre!—Le pays de l’or. | 3 |
| CHAPITRE II | |
| La baie de San-Francisco.—Navires abandonnés.—La Mission Dolorès.—Mœurs des Chinois émigrés.—La race noire.—Les habitués de Jackson-street.—Maison des jeux.—La bande noire.—Comité de vigilance.—La pendaison. | 21 |
| CHAPITRE III | |
| Sacramento.—Le fort Sutter.—Indiens nomades.—Mary’s-ville.—Shasta-City.—Rencontre d’un ours.—Weaverville.—Les mineurs.—Les montagnes Rocheuses.—Yreka.—Retour à San-Francisco. | 37 |
| CHAPITRE IV | |
| Incendie.—Départ pour la Chine.—L’Arturo.—Une malade à bord.—Les sorciers chinois.—Mort.—Les mers de la Chine.—Une voie d’eau.—Arrivée à Hong-Kong.—Visite au consul.—Voyage à Canton.—Insurrection chinoise. | 61 |
| CHAPITRE V | |
| Le capitaine Rooney.—Than-Sing.—Le typhon.—Chute du mât de misaine.—Effets de la tempête.—Désastres du Caldera.—Les pirates chinois.—Scènes dans l’entre-ponts.—Équipage enchaîné.—Interrogatoire.—Menaces de mort.—Pillage. | 83 |
| CHAPITRE VI | |
| Séquestration.—Le bon Chinois.—Une lueur d’espoir.—Nouvelle flottille de jonques.—Déguisement.—Plus de vivres.—Pirate père de famille.—Proposition de fuite.—Refus de l’équipage.—Fureur du capitaine Rooney.—Embarcation à la mer.—Désappointement. | 109 |
| CHAPITRE VII | |
| Désespoir.—J’écris la date de ma captivité.—Apparence de bonté des pirates.—Un joyeux repas.—Un steamer en vue.—Fuite des pirates vers la montagne.—Coups de canon sur notre jonque.—Reconnaissances.—Hourra! hourra!—Je suis sauvée. | 167 |
| CHAPITRE VIII | |
| Récit du capitaine Rooney.—Expédition sur la côte.—Villages incendiés.—La mère des pirates.—Mort d’un Chinois.—The lady Mary Wood.—Retour à Hong-Kong.—Protection du consul.—Visite de Than-Sing.—Adieux du capitaine Rooney. | 193 |
| CHAPITRE IX | |
| Départ de Chine.—Le Malta.—Singapore.—Penang.—L’île de Ceylan.—Le Bentinck.—Aden.—Dans la mer Rouge.—Isthme de Suez.—Le Caire.—Le Nil.—Les pyramides.—Boulac.—Alexandrie.—Le Valetta.—Malte.—Marseille.—J’ai fait le tour du monde. | 218 |
FIN DE LA TABLE