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Les pirates chinois

Chapter 6: CHAPITRE III
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About This Book

La narratrice relate un long voyage maritime depuis la France vers la Californie puis la Chine, décrivant les périls de la mer, escales comme Rio, tempêtes et rencontres en mer. Après un séjour en Californie consacré à la recherche de fortune, elle reprend la mer et raconte sa prise par des pirates chinois, la captivité et les épreuves subies. Le récit associe épisodes d'aventure et observations ethnographiques sur les mœurs locales, rend compte d’agitation et d’insurrection, et conjugue journal de bord, témoignage personnel et réflexions sur la vie des voyageurs en mer.

The Project Gutenberg eBook of Les pirates chinois

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Title: Les pirates chinois

Ma captivité dans les mers de la Chine

Author: Fanny Loviot

Release date: February 15, 2025 [eBook #75379]

Language: French

Original publication: Paris: Librairie Nouvelle, 1860

Credits: Chuck Greif and the Online Distributed Proofreading Team at https://www.pgdp.net (This book was produced from images made available by the HathiTrust Digital Library.)

*** START OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK LES PIRATES CHINOIS ***

TABLE

LES PIRATES CHINOIS

Paris.—Imprimerie de la Librairie Nouvelle, A. Bourdilliat, 15, rue Breda.


FANNY LOVIOT


LES

PIRATES CHINOIS

——

MA CAPTIVITÉ

DANS LES MERS DE LA CHINE


——
NOUVELLE ÉDITION REVUE ET AUGMENTÉE
avec portrait de l’auteur

——

PARIS
LIBRAIRIE NOUVELLE

BOULEVARD DES ITALIENS, 15

——
A. BOURDILLIAT ET Cᵉ, ÉDITEURS

——
La traduction et la reproduction sont réservées

——
1860

PRÉFACE

Au moment de mettre sous presse une nouvelle édition des Pirates chinois, j’éprouve le besoin de remercier le public pour l’accueil bienveillant qu’il a fait à ce livre. Encouragée par le succès, j’ai voulu le revoir et le corriger, le compléter autant que possible, en glissant çà et là dans mon récit quelques traits saillants des mœurs de ce peuple étrange, au milieu duquel j’ai forcément vécu. Cette relation, écrite sous l’impression des terreurs que j’ai éprouvées pendant que j’étais au pouvoir des pirates chinois, offre, du reste, un puissant intérêt d’actualité en ce moment même où tous les regards sont portés vers la Chine; et pourtant, lorsque je publiai cet ouvrage, je ne me doutai nullement que les soldats de France et d’Angleterre allaient, à une époque aussi rapprochée, pénétrer dans cet empire mystérieux à l’extrême Orient, et que les faits relatés de ma propre histoire viendraient donner une fois de plus raison aux événements du jour. Or, dans un temps non déterminé, mais qu’on peut prévoir, nos officiers de terre et de mer rapporteront de cette expédition de précieux souvenirs, et peut-être alors ce livre aura-t-il réellement son utilité, sa place, car on le consultera comme un document exact de ce qui existait il y a quelques années.

Fanny LOVIOT.

VOYAGE

EN CALIFORNIE ET EN CHINE

CHAPITRE PREMIER

Départ du Havre.—Regrets de la vie parisienne.—Un banc de rochers.—Rio-Janeiro.—Le bétail humain.—Départ de Rio.—Six semaines en mer.—Le cap Horn.—Tempêtes.—Mort d’un matelot.—Pêche d’un requin.—Terre, terre!—Le pays de l’or.

En l’année 1852, par une belle journée de printemps, je me rendais au Havre avec l’intention de m’embarquer pour la Californie. J’accompagnais ma sœur aînée, que des affaires commerciales et l’espoir d’une prompte fortune attiraient dans ce pays. Or, nous passâmes quelques jours en cette ville, et le 30 mai, jour de la Pentecôte, nous nous embarquâmes sur une petite goëlette qui avait nom l’Indépendance.

Outre le capitaine, l’armateur et l’équipage, notre navire emportait dix-huit passagers, la plupart maris et femmes, un tiers célibataires, et tous animés d’un désir de prospérité que l’on concevra facilement.

Au moment de mettre à la voile la foule encombrait le quai, et nous entendions les uns et les autres se récrier, non sans quelque effroi, sur la petitesse de notre goëlette. «Jamais, disaient-ils, elle ne pourra doubler le cap Horn; ce n’est qu’une coquille de noix que le moindre coup de vent fera chavirer, etc.» Qu’on juge de l’impression produite par de telles paroles sur des Parisiennes qui, comme ma sœur et moi, voyageaient pour la première fois; nous nous regardâmes avec quelque hésitation, mais il n’était plus temps.

Quelques minutes après, nous entendîmes la voix du capitaine qui criait: «Lâchez les amarres!...» Le grand sacrifice était accompli... Adieu nos amis, adieu France, adieu Paris, seconde patrie dans la patrie même... Adieu le confortable... les soins de la toilette, les spectacles... le sommeil tranquille... l’intérieur de famille; que sais-je? enfin, tout ce qui fait aimer la vie. Mais pendant cinq mois au moins rien qu’un hamac pour lit, pour plafond le ciel, pour plancher la mer; pas d’autre musique que le bruit des vagues et le chant rude des matelots. Nous allons chercher fortune; que trouverons-nous?

J’avais en perspective une rude et longue traversée; au premier vacillement du navire, mon cœur se serra. Mille pensées diverses me traversaient l’esprit: c’était l’espoir et le regret qui combattaient en moi. Je m’accoudais sur le bastingage, et pour adieu à la France, comme dernier témoignage d’affection aux amis que nous laissions, et qui nous suivaient des yeux, j’agitais mon mouchoir, et je voyais peu à peu disparaître la jetée, puis la côte d’Ingouville avec ses maisons en amphithéâtre, Sainte-Adresse, devenue célèbre, grâce à Alphonse Karr, puis le cap la Hêve, et ensuite plus rien que l’immensité.

Le passage du golfe de Gascogne (en plein pot au noir, comme disent les marins) ne s’effectua pas sans quelque danger pour nous. Nous voguions constamment au milieu de la pluie et du brouillard, placés entre un ciel gris et des lames énormes, et je supportai fort mal ce commencement de traversée. Le dimanche, qui était le septième jour après notre départ, j’essayai de sortir sur le pont; nous longions toujours les côtes de l’Angleterre, et je pus encore apercevoir le phare du cap Lizard; mes yeux fixaient avec peine cette lumière qui est le guide et l’espoir du voyageur en mer.

Après avoir bravement passé la Manche, nous atteignîmes les régions tropicales, et je ne me lassais point d’admirer la pureté du ciel et la splendeur de ses couchers de soleil, dont ni plumes ni pinceaux ne peuvent rendre l’imposante beauté. Un mois s’était passé, lorsqu’un jour, en plein midi et par un soleil ardent, quand l’espérance se lisait sur tous les visages, nous entendîmes un roulement semblable au bruit du tonnerre; la mer était calme, on ne voyait pas un nuage au ciel, aucun navire en vue. Aussitôt, tout le monde fut sur le pont; le même bruit continuait et chacun se regardait avec effroi; le second, monté dans les haubans avec sa longue-vue, cria: «Rochers! un banc de rochers!—Vire de bord!» répondit le capitaine; il était temps. Heureusement pour nous, notre goëlette n’avait qu’une égratignure; mais il faut dire, pour expliquer ce fait, que le vent soufflait mollement et que nous ne fîmes qu’effleurer les récifs.

Pendant la courte durée de cet incident, la plupart des femmes s’étaient évanouies, les autres poussaient des cris lamentables. Quant à moi, j’étais pétrifiée, et cependant je n’avais pas compris l’imminence du danger; mais la figure du capitaine me sert de baromètre en mer, et je dois dire que ce jour-là le baromètre n’était pas rassurant. Ma pauvre sœur était verte d’épouvante. «Eh bien! lui dis-je, toi qui désirais à notre départ une toute petite tempête comme échantillon, il ne faut pas désespérer, voici un assez joli commencement.»

Il avait huit jours que cet incident était passé lorsque nous aperçûmes les côtes du Brésil. Avec quelle joie nous découvrîmes la montagne que les marins appellent Pain-de-Sucre, et qui domine la baie. Je crois qu’il n’existe pas sous le ciel un plus admirable point de vue, et il est resté gravé dans ma mémoire en traits ineffaçables; je crois voir encore ces collines boisées, ces anses solitaires, ces jolis vallons, ces arbres toujours verts, cette immense étendue d’eau salée, tout ce paysage merveilleux, tels qu’on croit rêver en les voyant.

L’entrée du port est défendue par plusieurs forts: celui de Santa-Cruz, bâti entre la montagne de Pico, et ceux de Villagagnon, de ila das Cabras (île des Serpents). Ces deux derniers forts, qui sont des plus imposants, sont construits sur deux îlots dans l’intérieur de la baie. A Rio-Janeiro, nous fûmes heureux de retrouver une partie des habitudes et des mœurs européennes.

Rio est, comme on le sait, une ville entièrement commerçante: le Havre, la Bourse, les marchés sont encombrés de marchands et de matelots; la variété des costumes, le chant des nègres portant des fardeaux, le son des cloches, la physionomie diverse des Allemands, des Italiens venus là pour faire le négoce, tout contribue à donner à cette ville l’aspect le plus étrange.

Nous passâmes quinze jours au Brésil, nous les employâmes à visiter la ville et les environs. Les montagnes qui s’élèvent vers le nord-est sont en partie couvertes par de larges constructions. On y voit le collége des Jésuites, le couvent des Bénédictins, le palais épiscopal, le fort de Concéiado, et l’aqueduc qui amène l’eau des torrents du Corcavado jusque dans les fontaines de la cité. Le palais de Saint-Christophe, résidence de l’empereur, est orné d’un portique et de deux galeries de colonnes, et le Passao public est planté de mouryniers et de lauriers-roses (cours public). La rue la plus remarquable est la rue Ouvidor; là sont les riches magasins dont les étalages rappellent un peu ceux de nos villes d’Europe. Je ne manquai point, en véritable femme, de m’occuper de la toilette des Brésiliennes. Quoique ces dames aient la prétention de suivre exactement les modes françaises, le goût portugais domine dans leurs ajustements, et la plupart d’entre elles sont si chargées de bijoux, qu’elles ressemblent à la montre d’un orfèvre. Elles aiment avant tout ce qui se voit de loin. Du reste, assez jolies, quoique peut-être un peu trop pâles et d’une pâleur jaune. Les Brésiliennes sont volontiers familières et même coquettes avec les étrangers; leur nonchalance est extrême. Étendues une partie de la journée sur des canapés recouverts de nattes, elles dédaignent les soins du ménage. Quant à leur instruction, elle est complétement nulle; leur conversation n’est ordinairement qu’un commérage où leurs plaintes sur la race noire tient une large place. Il n’est pas rare de voir ces petites maîtresses, si indolentes, se secouer de leur torpeur pour enfoncer de longues aiguilles dans les bras ou dans le sein des négresses qui les servent. La société de Rio-Janeiro est divisée en coteries; quoique le jeune empereur du Brésil protége les sciences, les lettres et les arts, son peuple ne se préoccupe guère que de commerce et de gain; et, il y a peu de temps encore, un libraire de Paris, auquel je demandais quel genre de livres se vendait le mieux à Rio, me répondit que c’étaient les livres avec les reliures rouges. Quant au commerce, depuis qu’il est devenu indépendant de celui de la métropole, il a pris une extension prodigieuse: les sucres, les cafés, les cotons, le rhum, le tabac, etc., etc., et tous les articles d’exportation s’élèvent, dit-on, à plusieurs millions de piastres. Un jour, pour me rendre à l’hôtel que j’habitais, et dont j’ai eu l’ingratitude d’oublier le nom, quoiqu’on y mangeât une excellente cuisine française, je fus obligée de passer derrière le palais de l’empereur et je me reculai saisie d’épouvante: devant moi, derrière moi, à côté, partout des nègres, négresses et négrillons, tous hideux, les uns de vieillesse, les autres de misère ou de maladie, étendus au soleil et cherchant leur vermine. Vivant là comme un bétail humain, ils me regardaient avec un hébêtement qui me fit mal, car quinze jours au Brésil n’avaient pas suffi pour me faire considérer les nègres comme des animaux; et, de retour de mes voyages, je crois fermement encore qu’ils appartiennent à la race humaine.

Je visitai avec ravissement les environs de Rio, et je ne puis oublier dans mes excursions celle de Tijuca, où nous arrivâmes, par les plus délicieux sentiers, à la région verdoyante où se précipite la cascade; il nous fallut deux jours pour arriver là, mais nous fîmes halte dans une plantation où nous reçûmes le meilleur accueil. Le lendemain, au jour naissant, nous nous trouvâmes en face de la cascade sur laquelle le soleil reflétait mille teintes variées au milieu d’une enceinte de rochers. A ce beau spectacle, je dois dire à ma louange que je commençai à regretter un peu moins Paris et le boulevard des Italiens. J’avais bien vu jouer les grandes eaux de Versailles; mais, n’en déplaise à l’ombre de Louis XIV, je les trouvai dépassées.

Ce qui me plaisait moins, je l’avoue, c’était le voisinage dont on me parlait, les jaguars et autres bêtes qui peuplent ces vastes solitudes, et j’eusse mieux aimé admirer certains de ces animaux au Jardin des Plantes que de les rencontrer là.

Comme le temps paraissait favorable, le capitaine ayant fait de nouvelles provisions, nous quittâmes Rio-Janeiro. Je dois dire ici que sur dix-huit passagers, huit nous avaient abandonnés, les uns parce qu’ils avaient trouvé des emplois à leur convenance, les autres, le courage leur faisant faute au moment décisif, reculaient devant les hasards d’une aussi périlleuse traversée.

Le 7 juillet, nous remîmes à la voile pour la Californie. En voyant partir notre petite goëlette pour un si long voyage, les Brésiliens ne se montrèrent pas plus rassurants pour nous que les Havrais ne l’avaient été dans leurs prévisions. «Jamais, disaient-ils, la goëlette l’Indépendance ne pourra résister aux tempêtes inévitables du cap Horn.» Ma sœur m’engageait à ne pas continuer notre voyage; mais je ne cédai point à ses craintes, que cependant je partageais intérieurement. Indépendamment du désir de faire fortune, je ne sais quel démon me poussait, malgré mon amour de la patrie, à m’en éloigner davantage et à rechercher des dangers tout en les craignant, j’étais fière d’avoir passé la ligne et je ne voulais pas rester en si beau chemin. Notre goëlette ne m’inspirait pas beaucoup de confiance; mais il eût fallu payer un autre passage, et nous avions déjà dépensé beaucoup pour notre pacotille.

Nous passâmes plusieurs semaines avec le plus beau temps du monde. Nous étions cinq femmes à bord, nous causions, nous brodions, nous jouions au loto comme dans notre chambre. Le soir, nous nous réunissions tous sur le pont, et l’on chantait, quelquefois faux, il est vrai, mais en mer on n’est pas difficile; puis, d’ailleurs, c’étaient souvent des chœurs, des airs français, et loin d’elle, tout ce qui rappelle la patrie est bien venu.

Une seule chose passablement essentielle venait parfois assombrir nos chants. C’était notre nourriture, qui était bien des plus détestables. Depuis longtemps déjà mon estomac était fatigué de viande de conserve, de soupe aux choux sans beurre et de morue à moitié pourrie. Ces détails-là manquent de poésie, mais ils ne manquent pas de vérité. Les vivres sont excellents sur les steamers qui relâchent souvent et qui ont du bétail à bord; mais sur les navires marchands, tels que notre pauvre Indépendance, on ne donne trop souvent au passager qu’une nourriture insuffisante et malsaine.

Notre cuisinier, qui se livrait agréablement à la boisson malgré les invectives et les coups qu’il recevait, ne faisait pas le moindre progrès, il semblait confier au hasard le soin de sa cuisine, plusieurs fois le capitaine l’avait menacé des châtiments les plus sévères, mais il était incorrigible; en outre, il n’ignorait pas qu’on ne pouvait le destituer de ses hautes fonctions culinaires, d’où dépendait le sort de nos estomacs.

Chaque jour qui s’écoulait glissait dans nos cœurs les craintes les plus vives, car nous étions à la veille d’affronter ce redoutable cap Horn. Le temps commençait à se refroidir, et la mer, plus grosse, ne nous berçait plus, mais nous secouait; alors plus de broderie, plus de loto, plus de chant: nous subissions tous les inconvénients d’un voyage maritime. On ne voyait que des visages jaunes, terreux, renfrognés; on n’entendait que plaintes et gémissements; nous ne courions alors nul danger, mais nous subissions deux fléaux cruels: le mal de mer et l’ennui. Enfin, nous l’aperçûmes ce cap tout couvert de glaces, et malgré moi, je pensais aux sinistres prédictions faites depuis le départ; mais, à mon grand étonnement, plus nous en approchions et plus la mer devenait calme; nous eûmes même un calme plat. Nous restâmes quarante-huit heures sans bouger de place. Mais, hélas, c’était le précurseur d’une tempête des plus violentes. Les vents soufflent avec une telle impétuosité dans ces parages qu’en un moment la mer souleva des vagues plus hautes que des montagnes, et ces flots écumants battaient sans merci de tous côtés à la fois les flancs de notre fragile goëlette. Ce passage fut des plus terribles! Le capitaine, dès le début fit carguer précipitamment les voiles. Dans cette manœuvre, un jeune matelot, monté sur la grande vergue, fut emporté par une rafale; on ne s’en aperçut que lorsqu’il ne fut plus temps de lui porter secours. J’entends encore la voix du capitaine appelant et comptant ses matelots: «Jacques, Pierre, André, Remy, Christian, Robert, où êtes-vous?...—Présents.—Et Jean-Marie, Jean-Marie!» et toutes ces rudes voix qui criaient: «Jean-Marie!» Jean-Marie ne répondit pas, il avait disparu; sur huit hommes d’équipage, nous en avions perdu un. Le pauvre Jean-Marie était le charpentier du bord. C’était son premier voyage; il devait, à son retour, se marier; mais il avait épousé la mort. Personne ne dormit à bord cette nuit-là. On avait raison, pensais-je, c’est un lieu dangereux et funèbre que le cap Horn. La mer mugissante et le vent qui ne cessait de souffler formaient un lugubre accompagnement à ces sombres pensées. Nous restâmes ainsi douze jours en panne; puis, nous doublâmes le cap; bientôt après la chaleur revint, et nous repassâmes la ligne pour la seconde fois. Notre navigation dans les mers du Mexique et du Pérou fut assez heureuse. Jusqu’alors nous avions conservé l’espoir que notre capitaine ferait une relâche à Lima, mais il n’en fit rien.

Les vivres devenaient de plus en plus rares, tout le monde se plaignait de l’armateur; on calculait qu’il nous fallait huit ou dix jours avant d’arriver à San Francisco. Si un mauvais temps nous retardait, nous étions exposés à mourir de faim; toutes les physionomies étaient rembrunies. Je commençais à regretter de n’avoir pas cédé aux craintes de ma sœur. Sur ces entrefaites, on pêcha un requin; il était d’une telle grosseur qu’après l’avoir harponné et hissé sur le pont, je ne pus m’empêcher de me sauver tout effrayée; mais aussitôt, nos matelots, armés de leurs couteaux, s’élancèrent sur lui et le dépecèrent; il passa ainsi morceau par morceau dans les mains de notre abominable cuisinier, qui l’assaisonna à différentes sauces et nous en fit manger pendant trois jours consécutifs; c’est horrible à avouer, mais cela parut bon presque à tout le monde, tellement, depuis longtemps déjà, on souffrait des privations de toute sorte; il n’y eut que le capitaine et deux matelots qui refusèrent d’y toucher. Ce refus venait, non de dégoût, mais d’une sorte de superstition; les matelots n’aiment pas manger le requin, s’imaginant qu’un jour ou l’autre ils peuvent tomber sous la dent d’un de ces monstres.

S’il est une jouissance inconnue aux gens de loisirs, dont la seule ambition est de les connaître toutes, sans sortir des habitudes où s’écoule leur vie nonchalante; s’il est une félicité qu’ignorent ces sybarites des grandes villes, ces chercheurs d’or dans les placers du bonheur, qui veulent épuiser les joies de ce monde sans risquer leur existence, c’est cette joie immense, ineffable, qui emplit le cœur, lorsqu’on touche au terme d’un long voyage. Il faut avoir passé six mois de sa vie entre le ciel et l’eau, en butte aux tempêtes, aux naufrages, aux incendies, pour comprendre le délire qui s’empare de tous, quand un matelot, monté dans les vergues, d’où il contemple l’horizon, prononce ces mots magiques: «Terre! terre!» Tout le monde se précipite sur le pont, les hommes relèvent la tête avec orgueil, leur physionomie semble dire: «Malgré la distance et les dangers, rien n’a pu m’empêcher d’atteindre mon but.» Les femmes pleurent, car, chez elles, toute émotion de joie ou de peine se traduit ainsi. A la vue de San-Francisco, tous les passagers de notre goëlette, oubliant les souffrances d’une longue traversée, se reprirent à espérer la fortune, ainsi qu’ils l’avaient fait au départ; ma sœur et moi nous fîmes comme eux, et le présent se colora pour nous de rêves d’avenir. Pauvre France! tu fus alors oubliée, et nous tendîmes les bras à cette terre inhospitalière dont l’or est le dieu véritable.

CHAPITRE II

La baie de San-Francisco.—Navires abandonnés.—La Mission Dolores.—Mœurs des Chinois émigrés.—La race noire.—Les habitués de Jackson street.—Maisons des jeux.—La bande noire.—Comité de vigilance.—La pendaison.

Le 21 novembre 1852, nous distinguâmes les petits îlots nommés Farellones, qui sont devant le goulet de la baie de San-Francisco, et la pointe Bonetta, qui s’avance à gauche, à une assez grande distance dans la mer. A cet endroit, un pilote monta à bord de notre goëlette pour lui faciliter l’entrée du goulet qui est très-étroit et n’a guère plus d’un demi-mille de largeur. Les rochers escarpés et les collines de sable, couvertes de broussailles qui bordent le rivage, se dessinaient à nos regards; un magnifique spectacle vint alors nous frapper; à mesure que nous avancions, nous découvrions des navires de toutes nations avec leurs pavillons de différentes couleurs, pressés les uns contre les autres, comme pour attester l’importance de cette cité moderne. Mais l’œil se fixait bientôt avec étonnement sur les bas-côtés. Là, gisaient pêle-mêle des navires dont les flancs tombaient en ruine; les pavillons, aux couleurs effacées, pendaient comme des loques au milieu des vergues brisées; les ponts étaient effondrés, et la mousse poussait déjà entre les planches désunies; ils étaient depuis longtemps abandonnés par les équipages, qui, à peine débarqués, avaient fui vers les placers, en proie à la soif effrénée de l’or; ils offraient aux nouveaux venus un triste exemple des désastres que l’amour insatiable des richesses peut causer.

La Californie faisait autrefois partie du Mexique. En 1846, les Américains, après une guerre qui dura un an, la soumirent et l’annexèrent aux États de l’Union. Deux ans plus tard, le capitaine Sutter faisait surgir du sein de cette terre aurifère le premier lingot qui devait attirer l’attention, et le déplacement de plusieurs millions d’âmes.

Avant la découverte des mines d’or, San-Francisco était un port de relâche pour les navires baleiniers qui venaient s’y radouber et y prendre des provisions. Les rapports des marins du continent européen avec les Indiens se bornaient à des échanges de peaux. Il y a plus d’un demi-siècle, des missionnaires espagnols arrivèrent dans ce pays et construisirent, à plusieurs milles du rivage, parmi les huttes d’Indiens, une petite église nommée la Mission Dolorès et qui existe encore aujourd’hui. Lorsque les solitudes de la Californie furent envahies par les Américains et les Européens qu’attirait la récente découverte des mines d’or, ce lieu désert, où la foi religieuse avait seule pénétré, devint un des lieux les plus fréquentés par les habitants de San-Francisco. On traça une belle route, des établissements de toutes sortes s’élevèrent, comme par enchantement, autour de la modeste chapelle, et le chemin de la Mission est devenu l’une des plus brillantes promenades de la ville.

A l’époque de mon arrivée (novembre 1852), San-Francisco présentait encore un aspect bien bizarre, avec ses rues sablonneuses, ses trottoirs en planches et beaucoup de ses maisons construites en bois, en fer et en briques. Du reste, l’activité la plus grande y régnait partout, et, ce qui me frappa tout d’abord, ce fut le va-et-vient de cette population composée d’hommes et de femmes de races et de couleurs différentes, revêtus de leurs costumes nationaux. On coudoyait à chaque instant les hommes de l’ouest et de l’est de l’Amérique, les Indiens des îles Havaï ou Sandwich et de Taïti, les Européens de toutes les parties du continent. Les émigrations ayant été très-fréquentes pendant les années qui précédèrent mon arrivée, la population avait considérablement augmenté, et San-Francisco pouvait alors contenir environ soixante mille âmes.

Mais cette ville allait de jour en jour changer de physionomie: des constructions en pierre commençaient à s’élever; Montgommery street, une des plus belles rues, était pavée et laissait voir de superbes maisons; des magasins, des cafés, des hôtels magnifiques, étincelaient, le soir, aux lumières, et, en voyant la foule sortir de Metropolitan-Theater, qui est dans cette rue, l’on ne pouvait s’imaginer que, six ans auparavant, les Indiens chassaient à cette même place, avec le lasso, les bœufs et les chevaux sauvages.

Et pourtant San-Francisco a été détruit au moins six fois par des incendies; les plus considérables furent ceux de 1852. Mais la prodigieuse rapidité avec laquelle on reconstruisait de la veille au lendemain laissait à peine de trace.

La vie matérielle commençait à y devenir un peu moins chère que par le passé; on pouvait trouver une chambre meublée pour 40 piastres (une piastre vaut 5 francs), ce qui était une remarquable diminution sur les premières années, où des boutiques s’étaient louées 100, 200 et jusqu’à 600 piastres par mois, contenant deux pièces de dix-huit ou quatorze pieds de long sur onze de large. La viande, et surtout le gibier, étaient à meilleur marché; le mouton s’était vendu jusqu’à 1 piastre la livre, et le veau une demi-piastre. Le lait avait coûté 1 piastre la bouteille, puis 4 réaux, 2 fr. 50; 2 réaux, 1 fr. 25; 1 réal, 60 centimes. Les légumes s’étaient vendus à des prix exorbitants en raison de leur rareté même; une livre de pommes de terre n’avait pu s’obtenir que moyennant 2 réaux; les œufs avaient coûté jusqu’à 6 piastres la douzaine, et se vendaient encore 3 piastres. Le linge, pour le blanchissage d’une douzaine de pièces, 5 piastres; une bouteille de champagne, 5 piastres. Les décrotteurs en plein vent, pour cirer une paire de bottes, 4 réaux; en revanche, le saumon se vendait sur tous les marchés à 1 réal la livre; enfin, à San-Francisco, dans les commencements de son existence, 1 piastre suffisait à peine pour le plus simple repas dépourvu de vin.

Une partie de cette population est originaire de la Chine; si je mentionne en premier les émigrés chinois, c’est que leurs établissements, au milieu de gens d’un autre pays que le leur, présentent un fait curieux par lui-même. On connaît en effet leur répugnance à entretenir des relations avec les autres peuples. Bien que leur génie industrieux, patient et persévérant les poussât vers cette terre jeune et féconde, qu’ils se savaient impuissants à conquérir, ils avaient néanmoins emporté avec eux les instincts insociables et particuliers à leur race; aussi, pour ne pas frayer avec les Européens, s’étaient-ils relégués principalement dans un quartier spécial; Sacramento street est le centre de leurs habitations et conserve complétement la physionomie d’une place de Canton ou de toute autre ville chinoise. Leur commerce se compose exclusivement des produits et denrées qu’ils importent de leur pays, et, dans Dupont street, ils ont des maisons où des tables de jeux sont dressées pour exciter la passion de ceux de leurs compatriotes qui veulent tenter la fortune.

Ils ont aussi un théâtre, mais un vrai théâtre (en planches bien entendu), où ils représentent des pièces chinoises, leurs sujets sont d’une singularité telle, qu’il serait bien difficile d’en faire la plus légère description. Ce sont des cris, des grimaces, des contorsions qui vous surprennent et vous donnent à chaque instant l’envie d’un fou rire. Les femmes sont généralement exclues de ces troupes artistiques. L’emploi des ingénues et autres est confié à de jeunes garçons; il faut leur accorder cependant qu’ils déploient la plus grande richesse dans leurs costumes, on ne les évalue pas à moins de cinquante à soixante mille piastres.

Une autre population non moins bizarre se fait encore remarquer à San-Francisco; ce sont les noirs. Ainsi que les Chinois, ils se sont réunis comme les membres d’une grande famille, et ils habitent un côté de Kearney street; mais les motifs qui les ont fait ainsi s’agglomérer sont différents; l’antipathie des Américains à l’égard des nègres est connue et peu dissimulée; le mépris qu’ils leur témoignent a naturellement porté ces derniers, par les besoins d’une commune défense, à se réunir entre eux et à ne gêner en rien leurs oppresseurs. La haine réciproque des deux races qui, chez l’une, est timide, et, chez l’autre, arrogante, se traduit par l’absence presque complète de relations. Les noirs sont exclus de tout établissement public fréquenté par leurs tyrans, tels que les restaurants, les cafés, les théâtres; aussi n’ont-ils d’autres moyens de montrer leur goût pour la toilette qu’en se promenant dans les rues, les doigts chargés de bagues, avec des cravates de soie éblouissantes, et dont la couleur tendre tranche ridiculement avec leur teint d’ébène; on en rencontre çà et là qui s’étudient à imiter les manières d’un gentleman, et vous les voyez préoccupés du lustre de leurs chaussures et s’efforçant à paraître des dandys parfaits. Tous les efforts de Mme Beecher-Stowe n’ont pu encore les réhabiliter dans l’esprit des citoyens des États-Unis, auxquels semblent parfaitement ridicules les sympathies de cette femme généreuse pour la race noire; et bien que, sur le sol libre, les droits de l’homme leur soient concédés, leur infériorité sociale est assez marquée pour leur faire sentir qu’ils n’ont encore véritablement gagné qu’une chose qui, du reste, a bien son prix, la suppression des coups de fouet. Comme les Chinois, ils ont ouvert, pour eux seuls des restaurants, des cafés, des maisons de jeux, et la plupart exercent la profession de coiffeur.

Le restant de la population se compose d’Américains, Français, Anglais, Allemands, Hollandais, Mexicains, Chiliens, etc., etc.

Jackson street est l’une des rues de San-Francisco la plus curieuse à voir; elle a gardé, dans toute sa longueur, les constructions primitives en bois, et ses habitants ont cela de particulier, qu’ils tiennent presque tous des restaurants-buffets, connus dans le pays sous la dénomination de bar. C’est surtout le soir, à la clarté du gaz, que ces établissements présentent un coup d’œil extraordinaire; les mineurs, après une tournée heureuse dans les placers, viennent s’y réunir et s’y délasser de leur pénible labeur; cet assemblage de gens de différents pays offre le spectacle le plus étrange; c’est un tumulte de voix parlant plusieurs langues, une variété de costumes impossibles à décrire. Les Mexicaines, les Péruviennes, les Chiliennes, les Négresses et les Chinoises, revêtues de robes à falbalas, sont confondues avec ces hommes qui boivent ou dansent, en poussant de grands cris de joie et avec force trépignements de pieds, au son d’une musique infernale. Pour peu que vous vous arrêtiez devant la porte d’un de ces bouges de plaisirs, à contempler ces réunions grossières et burlesques, vous ne tardez pas à être témoin d’une querelle terrible qui s’élève comme une bourrasque à la suite d’un éclat de rire; de même que l’éclair précède le coup de tonnerre, la mêlée devient bientôt générale, et vous n’avez que le temps de vous sauver, car le quartier est troublé pour toute la soirée; le sang coulera à la suite d’un formidable combat au couteau et au revolver, dans lequel de nombreuses victimes sont laissées sur le pavé.

Les maisons de jeux sont en très-grand nombre à San-Francisco. C’est là encore qu’il est curieux d’observer cette population. Je visitai l’intérieur de ces établissements et je pus voir, à la lumière des lustres de cristal, le contraste de toutes ces figures blanches et bronzées: le mélange de ces sociétés avait réellement un cachet des plus bizarres. Ainsi, autour de plusieurs rangs de tables tenues par des banquiers, et devant lesquelles étaient amoncelées des piles d’or, de monnaies et de lingots, se coudoyaient, se pressaient, se bousculaient, armés comme des corsaires ou des brigands calabrais, gentlemen, mineurs et matelots. Chacun pris dans la foule avait son type; mais ce qu’on remarquait avec étonnement, c’est que la plupart, dans ces réunions, suivaient un enjeu quelquefois considérable sans qu’aucune passion réelle se lût sur leur physionomie, tant il est vrai que l’or, en ces temps de bonne moisson, avait peu de prix aux yeux de ces hommes. Lorsque ces maisons commencèrent à s’ouvrir, au moment où la fièvre de l’or régnait dans toute sa force, le jeu engendrait souvent des rixes violentes, et plus d’une fois, les joueurs trop heureux n’y reçurent pour payement que la balle d’un pistolet logée dans leur cervelle.

Il fut longtemps question de fermer ces maisons; mais comme le gouvernement percevait des sommes énormes de celles qu’il tolérait, on conçoit que ces apparences de morale soient longtemps restées à l’état de projet.

Les jeux sont variés; ainsi les Mexicains jouent principalement au monte, les Français, au trente et quarante, à la roulette, au vingt-et-un, au lansquenet, et les Américains, au pharaon. Je ne puis oublier la physionomie des individus qui, avec la foule des joueurs, composent le personnel de ces maisons; le gambler occupe le premier rang; c’est, autrement dit, le banquier de la table, il la tient pour son compte ou pour celui d’un autre; dans ce dernier cas, il peut gagner de huit à douze dollars par soirée; vient ensuite le paillasse, chaque table en a toujours à ses gages un ou deux; on les voit jouer sans discontinuer pour mettre la partie en train et amorcer les visiteurs; ils gagnent quatre à cinq dollars par jour. Les ramasseurs de morts méritent aussi d’être cités; ils sont en majeure partie Américains, et cette dénomination leur vient de ce qu’ils s’emparent des pièces qu’un joueur favorisé par la chance aurait laissées par inadvertance sur la table. Ces ramasseurs suivent d’un œil vigilant chaque coup de la partie, et lorsque le banquier annonce une nouvelle séance, si une pièce semble oubliée ou laissée sur le tapis, une seconde seulement, par un joueur distrait, un bras s’allonge vivement dans la foule et va saisir cette pièce, qui passe rapidement de la main au gousset. Les maisons de jeux foisonnent de ces individus, vivant de la sorte, au jour le jour; ils emploient mille stratagèmes pour détourner l’attention d’un novice qui veut tenter la fortune: c’est la plaie des joueurs non expérimentés; mais il arrive souvent que des rixes terribles sont la suite de leur fraude éhontée, car un joueur s’apercevant qu’il a été volé, dans un accès violent, tuera comme un chien un de ces impudents fripons.

Toutes ces maisons sont pourvues de bons orchestres, dont l’harmonie fait une agréable diversion avec le son de l’or.

Il est aussi une classe d’individus très-redoutée de la population, et qui infestent ces lieux de leur présence comme tout autre endroit public. Je veux parler des hommes connus sous le nom de la Bande noire; ils forment une société d’escrocs américains. Ce sont des voleurs émérites, fort bien vêtus, exerçant avec la plus complète impunité leur astucieux métier; s’ils entrent dans un de ces établissements, ce n’est pas pour perdre leur temps à tenter la fortune; ils trouvent plus commode de s’emparer de l’or répandu sur les tables et d’opérer ensuite leur retraite, avec le plus grand sang-froid. Les spectateurs et le personnel des gamblers sont foudroyés par tant de hardiesse, mais personne n’ose prendre au collet ces audacieux voleurs. Ces délits sont déjà depuis longtemps consacrés par la tradition, et le gouvernement local et la police sont encore dans un tel état d’enfance, que cette violence d’un petit nombre est tolérée; mais les méfaits scandaleux commis par les hommes de la Bande noire seraient trop nombreux à relater ici, s’il fallait en faire un récit complet; il suffira de dire que les policemen les laissaient agir dès qu’ils s’étaient fait reconnaître à eux. Chaque jour un commerçant avait à déplorer des pertes que plusieurs de ces coquins lui avaient fait subir. S’avisait-il de porter plainte?—ces voleurs cassaient, brisaient tout chez lui, enfin mettaient sa maison en ruine. Ils mangeaient de leur autorité privée dans les restaurants, buvaient, consommaient dans tous ces endroits publics; avec l’audace qui leur était connue, ils troublaient les réunions par toute sorte d’extravagances, et, bien que leurs excès eussent cependant diminué d’une manière sensible depuis les premiers temps, il n’existait encore, en 1852, aucun pouvoir régulier qui pût sévir contre eux.

A notre arrivée à San-Francisco, nous avions loué, ma sœur et moi, dans Montgomery-street, une petite chambre meublée que l’on nous fit payer trois cents francs par mois, ce qui nous semblait assez cher, attendu que l’eau y filtrait le long des murs et inondait notre lit en temps de pluie. Nous crûmes d’abord que la vue dont nous jouissions compenserait un peu la cherté du prix, car cette vue s’étendait sur la plus grande partie de la ville et des montagnes environnantes; mais peu de jours après, nous nous aperçûmes que nos fenêtres faisaient face à la maison d’un boulanger choisi par le comité de vigilance pour y établir son tribunal. Une corde enroulée sur une poulie fixée au premier étage était l’emblème de cette Thémis simple et sommaire, connue sous le nom de loi de Lynch. Un matin que je m’étais éveillée de bonne heure, je m’approchai de celle de mes fenêtres qui donnait sur la rue, et j’allais l’ouvrir lorsque mes yeux s’arrêtèrent avec effroi sur la maison qui me faisait face: deux hommes étaient montés sur des échelles et s’occupaient à la hâte de fixer à la poulie dont j’ai parlé une corde neuve et démesurément longue. Je ne devinai que trop la scène terrible qui allait se passer. A ce moment, des rumeurs lointaines commençaient à se faire entendre. Ne voulant pas être spectatrice de cette exécution, j’entraînai ma sœur, et nous sortîmes de la maison par une porte de derrière; un quart d’heure après nous étions dans la campagne: nous passâmes la journée chez des amis. Je sus bientôt que le coupable que la foule entraînait à grands cris était un Espagnol accusé d’assassinat. Ce tableau funèbre me fit une impression si horrible que ce jour même je m’occupai d’un autre logement. Cette terrible loi de Lynch, dont j’étais peu soucieuse de voir les fréquentes rigueurs, doit son nom à un individu nommé Lynch, qui en fut la première victime. On concevra facilement quelles fatales et nombreuses erreurs doit entraîner cet exercice illégal de la justice.

CHAPITRE III

Sacramento.—Le fort Sutter.—Indiens nomades.—Mary’s-ville.—Shasta-City.—Rencontre d’un ours.—Weaverville.—Les mineurs.—Les montagnes Rocheuses.—Yreka.—Retour à San-Francisco.

Après une année passée à San-Francisco, je voulus voir l’intérieur de la Californie; je commençai par visiter Sacramento, qui est construite sur la rive gauche du fleuve; cette ville de second ordre comptait déjà à cette époque de vingt à trente mille âmes. L’importance de son commerce est considérable; c’est l’entrepôt où s’écoulent les deux tiers des marchandises qui débarquent à San-Francisco. Comme cette dernière, Sacramento est bâtie moitié en briques, moitié en planches. Mais son climat est tout différent. Les chaleurs y sont plus fortes; ses alentours, rendus marécageux par suite du débordement de la rivière, produisent de terribles fièvres; à l’époque de la crue des eaux, ces plaines fertiles ressemblent à d’immenses lacs. Les chercheurs d’or firent d’abord irruption dans cette contrée malsaine, et beaucoup y trouvèrent la mort; aussi fut-elle abandonnée après les premières fouilles, qui seules furent productives.

Lorsqu’on veut se rendre à Mary’s-ville sans remonter la rivière, on prend une diligence; elles sont assez bien suspendues, mais ces routes sont si mauvaises, que les cahots sont fréquents. A vingt milles du chemin, l’on aperçoit le fort Sutter gardé par une tribu d’Indiens. Ces bandes nomades sont curieuses à observer; lorsque, par les fenêtres d’une diligence, on les voit s’avancer en troupeaux à travers les plaines, le contraste entre la vie sauvage et la vie civilisée fait que vous examinez avec plus d’intérêt leur bizarre accoutrement. Dans une halte que nous fîmes, j’eus l’occasion d’approcher de ces Indiens, et ce ne fut pas sans curiosité que je détaillai quelques-unes de leurs physionomies. La plupart d’entre eux n’expriment aucune intelligence; ils ont le teint d’un jaune foncé, un front bas, le nez plat, des cheveux noirs et abondants qui descendent presque à la naissance des sourcils; les yeux un peu ronds et noirs, et leur regard, quand il n’est pas empreint de mécontentement, a l’expression étonnée du regard de l’enfant. Leur costume se compose de peaux de bêtes et de morceaux d’étoffes voyantes à dessins bizarres; ils portent en outre des vêtements qu’ils ramassent sur les chemins, et presque tous se couvrent de ces débris de la manière la plus grotesque; leurs bras et leur cou sont chargés de colliers, de bracelets, de coquillages, de verroteries, et jusqu’à des boutons, enfilés dans des bouts de ficelle; ils sont, du reste, malgré leur goût pour les ornements, d’une saleté répugnante. Ils habitent des huttes qui ont la forme d’un dôme; elles sont bâties avec de la terre et des branches d’arbres: une seule ouverture carrée et basse les laisse pénétrer à l’intérieur en rampant sur leurs genoux. Ils vivent là pêle-mêle, hommes, femmes, enfants et chiens, se nourrissant du produit de leurs chasses et de poissons, entre autres, de saumons pêchés dans la rivière de la Trinité; ils les font sécher pour leur saison d’hiver.

Ces Indiens ne mangent pas de viande fraîche; ils attendent qu’elle soit corrompue pour la faire cuire; ils préparent leur pain avec des glands de chêne; ces glands sont d’abord séchés et mis en poudre; ils font ensuite une pâte qu’ils cuisent simplement dans l’eau; ils mêlent aussi à leur nourriture des sauterelles et quantité d’insectes.

On rencontre aussi sur la route qui mène à Mary’s-ville, de ces indigènes que l’irruption des peuples civilisés a refoulés avec leurs instincts sauvages vers les régions désertes; cependant, bon nombre d’entre eux, attirés par la curiosité et cet amour du lucre qui est commun à la race humaine, ont fini par pénétrer dans les villes et se mettre en relation avec les nouveaux venus qui, insensiblement, les ont amenés à travailler dans les ranchos (fermes). D’autres sont restés en guerre ouverte, et des expéditions américaines ont été dirigées contre eux dans les reconnaissances qui étaient faites de certains points inexplorés du sol californien.

Au bout de huit heures de trajet, on arrive à Mary’s-ville, après avoir subi bien des fatigues sur les mauvais chemins qui y conduisent et avoir passé à gué plusieurs rivières.

Mary’s-ville est construite en bois, sauf quelques maisons qui sont en briques; elle est située sur les bords verdoyants de la Yuba; mais, sur ces rives enchantées, la chaleur est plus accablante et les fièvres sont plus terribles encore qu’à Sacramento; cette ville offre l’aspect d’un immense bazar destiné à alimenter les placers et les petits villages environnants.

C’est dans cette ville que m’arriva une aventure qui faillit me coûter la vie, à l’hôtel même où la diligence descendait tous les voyageurs. Nous étions à dîner, ma sœur, une autre dame et son mari; notre repas terminé, nous nous apprêtions à quitter la maison, lorsque nous entendîmes un affreux tapage; le maître de l’établissement, interrogé sur la cause de ce bruit, nous répondit qu’il était produit par une réunion de gentlemen de la ville. Comme nous étions au fait des mœurs américaines, la chose ne nous surprit en aucune façon; seulement, nous hâtâmes nos préparatifs de départ, afin de pouvoir nous échapper avant que les manifestations bachiques de ces messieurs se fussent produites plus à découvert, et afin aussi de profiter d’un clair de lune superbe pour nous remettre en marche; il n’y avait pas de temps à perdre, car déjà un bruit formidable d’assiettes et de verres brisés présageait une de ces redoutables fins de repas américains bien capables, certes, de désespérer les sociétés de tempérance; mais la bonne intention que nous avions de ne pas sortir sans payer nous porta malheur. Au moment où le maître de l’hôtel nous rendait noire monnaie, l’escalier qui conduisait à la pièce où se donnait le repas retentit du bruit de gens avinés qui roulaient plutôt qu’ils ne descendaient, au milieu d’un grand tumulte de cris et de vociférations. Nous cherchâmes à nous esquiver précipitamment, mais alors une mêlée s’engagea entre ces hommes armés de revolvers, et je me trouvai, sans trop savoir comment, séparée de mes compagnons. Au même instant, un coup de feu retentit, et le sifflement d’une balle vient effleurer ma chevelure; chacun de se sauver, de fuir dans toutes les directions, je veux fuir comme tout le monde, mais au moment de franchir le seuil de la porte, un nouveau coup de feu succède au premier, il vient frapper un individu qui tombe devant moi; effrayée à juste titre, je sors en courant, et ne sachant au juste où je dirigeais mes pas, au point que je fus quelque temps à retrouver mes amis. Ils étaient dans la plus grande inquiétude; ils me croyaient blessée, mais, Dieu merci, j’en était quitte pour la peur. Nous apprîmes bientôt que le meurtrier, dans son ivresse, avait ajusté un individu de sa bande, lequel s’était esquivé du côté où je me trouvais; le premier coup dirigé sur lui avait failli m’atteindre, et le second n’avait pu être évité par ce malheureux, qui avait reçu la balle dans l’aiselle gauche.

Le costume d’homme dont j’étais revêtue et la nuit presque noire où nous étions avaient contribué à tromper l’assassin; enfin, je l’avais échappé belle! Peut-être n’est-il pas hors de propos de donner la description du costume que je portais dans ces excursions et d’expliquer pourquoi je l’avais adopté. Il se composait d’un feutre gris de forme légère, d’un paletot de voyage proportionné à ma taille, de bottes à l’écuyère: telle est la mode en Californie. A ces bottes était adaptée une paire d’éperons à la mexicaine pour les mules dont on se sert fréquemment dans le pays; puis, des gants de daim et une ceinture en cuir pour mettre l’or, et dans laquelle était passé un poignard. Ce costume, assez pittoresque pour une femme, lui est de toute nécessité dans ces voyages à travers des contrées abruptes; il lui laisse, dans un moment de danger, une plus grande liberté de mouvement qu’elle n’en aurait sous des habits habituels. Jusqu’alors, je n’avais eu qu’à me louer de cette idée de dissimuler mon sexe; mais cette fois, il faut l’avouer, j’avais failli être punie bien sévèrement de ma témérité.

Comme on a pu en juger par le récit qui précède, l’ivresse, chez les Américains, offre les caractères de la folie la plus furieuse; dans leurs excès d’intempérance, ils dédaignent le vin; l’abus qu’ils font de l’eau de vie, du wiskey, du genièvre, de l’absinthe et des autres liqueurs fortes, produit chez eux cette exaltation de forcenés qui les rend si dangereux. Les vapeurs alcooliques qui leur montent au cerveau y font presque toujours germer des idées sanguinaires, et il n’est pas rare de voir des hommes d’un naturel paisible, dès que l’ivresse s’en est emparée, commettre des meurtres qui leur feraient horreur s’ils avaient leur raison.

Shasta-City, en se dirigeant vers le Nord, est une des plus petites villes de la Californie; elle est moins étendue que certains villages de la France; elle n’a à proprement parler, qu’une seule rue qui la traverse dans toute sa longueur, composée de chaque côté de maisons en bois, située à quelque distance de la Sierra-Nevada. Elle approvisionnait autrefois les riches placers environnants qui se sont, comme dans certaines parties de la Californie, vite épuisés; mais elle est restée un lieu de passage important par sa situation; c’est là que s’arrête le parcours des diligences, et, si l’on veut pousser au delà, on peut louer à Shasta-City ou acheter des mules qui vous transportent, avec vos bagages, à travers les petits chemins sinueux des montagnes.

Notre passage en cette ville devait être signalé par un de ces sinistres si communs en Californie: à peine arrivés, nous fûmes témoins d’un immense incendie qui dévora, en moins d’une heure, la plus grande partie de la ville, et au moment de notre départ, nous eûmes le spectacle, encore plus triste, de voir les malheureux habitants qui cherchaient, au milieu des ruines fumantes, le moindre vestige de leurs biens.

Lorsqu’on a quitté Shasta-City, en remontant vers le nord, comme pour gagner l’Orégon, on traverse une contrée montagneuse qui sert de repaire à d’énormes ours couleur fauve; l’un d’eux me causa une frayeur dont je me souviendrai toujours. Je m’étais attardée à la suite de mes compagnons; la mule qui me portait avait insensiblement ralenti son pas, et je ne songeais nullement à activer sa marche, me laissant aller à une somnolence causée par la fatigue et l’extrême chaleur du jour; tout à coup, j’aperçus à vingt pas de moi un ours de haute taille qui débouchait d’un fourré en balançant sa tête avec une tranquille assurance; il semblait vouloir traverser la route où je cheminais. Ma frayeur fut telle en découvrant cet animal, que je ne pus même pas pousser un cri d’alarme; les rênes s’échappèrent de mes mains, mes yeux se fixèrent sur ceux de l’ours avec stupeur; le sang me monta au cerveau, et je restai comme frappée de paralysie; mais il se contenta de se rouler au milieu du chemin sans même daigner prendre garde à moi et à ma monture, qui trahissait pourtant notre présence par le bruit de ses clochettes. J’arrivais heureusement à un coude que faisait la route et qui permettait d’apercevoir mes compagnons; leur vue me réveilla en me rendant quelque courage, et, sans plus me fier à l’apparente générosité de l’hôte des montagnes, j’enfonçai mes éperons dans les flancs de ma mule, et j’eus bientôt rejoint mes amis, auxquels je fis le récit de cette courte mais poignante impression de voyage. Et maintenant que j’écris ces lignes, je suis portée à croire que ce cruel animal avait dû faire un copieux déjeuner, puisqu’il laissait échapper la belle occasion de me dévorer. Quelques personnes verront sans doute dans sa manière d’agir à mon égard le fait d’un animal repu de sang, mais la reconnaissance me fait un devoir de ne pas passer sous silence sa généreuse conduite.

Avant d’arriver à Weaverville, où nous avions le dessein de faire une halte, on rencontre la rivière de la Trinité, sur les bords de laquelle s’étaient engagés de terribles combats lorsqu’il fallut repousser les Indiens et devenir maître des travaux qui devaient bientôt bouleverser le pays en tout sens. Après l’avoir passé à gué, nous tenant à genoux sur nos mules qui avaient de l’eau jusqu’à mi-corps, nous arrivâmes sur le plateau qui domine la ville. Weaverville est enfouie au milieu des montagnes, dont les sommets les plus élevés sont couverts de neige, quelle que soit la saison. La situation de ses maisonnettes, au pied des montagnes plantées de sapins, lui donne assez l’aspect de certains villages des Alpes; comme eux elle respire une tranquillité agreste qui fait contraste avec l’activité fiévreuse de San-Francisco et de Sacramento. De plus, l’air y est pur et les fièvres y sont inconnues, aussi la richesse aurifère de cette contrée y attire-t-elle chaque jour grand nombre de travailleurs. Le transport des lettres et de l’or se fait par le service d’express.

Nous séjournâmes quelque temps dans cette paisible localité, qui semblait n’avoir été troublée par aucun événement lugubre. Un jour que je me promenais sur les bas-côtés de la ville, j’arrivai sur un terrain abandonné où s’élèvent deux croix de bois, peintes en noir, comme dans les cimetières; elles occupaient seules l’emplacement qui paraissait avoir été jadis habité; fort curieuse de ma nature, je demandai à quelques personnes du voisinage l’explication de ces signes funèbres, et voici à peu près ce qui me fut raconté.

Dans la première ou la seconde année qui suivit la découverte de l’or en Californie, alors qu’il n’existait encore aucun gouvernement établi, les premiers mineurs qui pénétrèrent dans la région de Weaverville durent, en l’absence de tout pouvoir public qui pût les protéger, garder eux-même leur personne et le terrain qu’ils s’étaient choisi. Ils vivaient là dans la plus complète indépendance, ne payant aucun impôt et résolus à défendre, à l’aide du revolver, leurs propriétés contre toute agression. Quand le gouvernement américain vit que l’émigration affluait de tous les points du globe, il sentit la nécessité de donner une organisation politique à cet État nouveau, il dut rendre la mesure générale. Or, un shérif se présenta à Weaverville pour y faire exécuter les lois qui s’établissaient sur tous les points de la Californie; il imposait à chaque mineur l’obligation de payer une taxe pour avoir le droit d’exercer son métier. On comprend ce que ces nouvelles ordonnances durent rencontrer d’oppositions; l’un de ces mineurs, Irlandais de nation, était un des premiers qui avait pénétré dans les montagnes de Weaverville; aux premières sommations que lui fit le shérif d’ouvrir sa maison pour qu’on pût procéder à l’enquête, il répondit qu’il était décidé à défendre son foyer à main armée, jusqu’à ce que de plus amples informations lui eussent garanti le caractère officiel dont se disait investi l’homme qui se présentait alors à lui comme un agresseur. Le shérif, homme d’une sauvage énergie, qui avait servi dans les expéditions contre les Indiens, répondit par un coup de revolver qui étendit raide mort le malheureux mineur sur le seuil de sa porte; la femme, en voulant défendre son mari, partagea le même sort. A partir de ce moment, la taxe fut perçue sans difficulté. On rasa la maison, et les victimes furent enterrées sur l’emplacement où les deux croix servent à perpétuer ce triste souvenir des commencements de Weaverville.

Les Irlandais sont en grand nombre parmi les mineurs de la Californie. A trois milles de Weaverville, il existe un groupe de maisonnettes qu’on appelle Sidney, exclusivement occupées par des gens de cette nation.

J’eus aussi l’occasion d’aller visiter quelques Indiens qu’on avait faits prisonniers tout récemment et que l’on gardait à vue sur un terrain peu éloigné de la ville où ils s’étaient dressé des huttes, comme au fond de leurs forêts; ils avaient été pris à la suite d’une expédition faite pour venger la mort d’un marchand américain qui s’était égaré dans les régions habitées par des peuplades sauvages et avait été massacré. Ces malheureux, attaqués à l’improviste dans leur retraite, expiaient peut-être le crime des vrais coupables. Il se trouvait parmi eux un vieillard fort âgé, qui semblait devoir empirer d’un moment à l’autre; il se tourna avec effort et me montra sur sa poitrine une large et très-profonde blessure produite par une balle. A quelques pas de lui, était une jeune Indienne dans un état de prostration dont rien ne pouvait la distraire; une grossière couverture l’enveloppait; elle avait l’un des poignets brisé par une balle; à son attitude, on l’aurait crue morte; mais le regard s’arrêtait bientôt sur sa physionomie, empreinte d’une fierté sauvage; ses traits étaient d’une pureté admirable; ses grands yeux noirs, étincelants, vous regardaient avec un air étrange sans exprimer le moindre sentiment de douleur.

Deux chiens de ces contrées, et qu’on appelle Coyottes, avaient suivi les prisonniers dans leur captivité; cette espèce de chiens errants vit par bandes comme les Indiens; ils ont les pattes courtes, le poil ras et de couleur fauve, le museau effilé comme celui d’un renard; on les rencontre en grand nombre dans le nord de l’Orégon; il faut que la faim les presse fort pour qu’ils s’approchent des villes ou des ranch, en poussant des hurlements plaintifs; leur naturel est, du reste, peu féroce, car ils se sauvent à la vue d’un homme. Je vis encore plusieurs femmes occupées à préparer la nourriture et à soigner les enfants, comme chez les nations civilisées, les hommes de ces tribus nomades abandonnent aux femmes les soins du ménage.

Nous offrîmes aux prisonniers indiens quelques pièces de gibier, deux écureuils gris et trois tourterelles dont on fait, en Californie, des repas délicieux; nos offrandes furent accueillies avec plaisir, et les femmes nous donnèrent en échange quelques-uns des colliers de coquillages qu’elles portent à leur cou.

La petite place de Weaverville est le centre de nombreux placers; elle fournit aux mineurs, outre les provisions, les ustensiles et outils nécessaires à leurs travaux. La terre de cette partie montagneuse d’une couleur jaunâtre, est reconnue pour une des plus aurifères de la Californie; il est véritablement peu d’endroits où le mineur, à la recherche d’un claim (portion de terre qu’il s’est choisie), ne trouve à utiliser sa pioche et son plat en fer-blanc. Cet appareil lui sert à laver les lingots et à en détacher avec de l’eau la couche terreuse qui les enveloppe; dès les premiers coups de pioche et après le lavage du premier plat, il sait à quoi s’en tenir sur le terrain qu’il veut exploiter, parce qu’il sait combien de plats de terre il peut laver dans une journée. De grands travaux ont été entrepris au milieu des montagnes pour détourner, au profit d’un canal creusé à travers les placers, le cours de la Trinité qui passe à vingt milles de Weaverville; mais faute de capitaux, ils furent abandonnés par les compagnies qui en avaient l’exploitation. Les mines du Sud sont beaucoup plus pauvres en métal que celles du Nord: aussi la masse des travailleurs s’est-elle portée vers ce dernier côté.

Il y a deux saisons bien distinctes pour le travail des mines: l’une commence au mois de novembre, au moment des pluies, et l’autre après la fonte des neiges, c’est-à-dire en avril ou mai. Si tous les placers avaient de l’eau en abondance, on aurait extrait plus d’or de la Californie, et les mineurs n’auraient pas à souffrir la misère pendant les temps de sécheresse.

Les bénéfices des mineurs dépendent de la veine qu’ils poursuivent: les uns gagnent cinq piastres par jour; les autres, plus favorisés, travaillent sur un claim qui leur rapporte jusqu’à dix, douze piastres et plus. Il en est enfin auxquels le hasard fait découvrir un terrain non encore exploité, et qui s’enrichissent en très-peu de temps: ceux-là sont les élus du sort; mais ceux dont on ne parle pas, ce sont les malheureux qui ont abandonné leur famille et leur patrie dans l’espoir de réaliser en peu d’années leurs rêves de fortune; arrivés les derniers, ils n’ont souvent plus trouvé que des terrains épuisés dont le produit ne suffit même pas à les faire vivre. La misère et le découragement sont les seuls fruits qu’ils retirent de leur rude et ingrat labeur. Dieu veuille que les choses aient changé!

Il est curieux de rencontrer un chercheur d’or en voyage, c’est-à-dire passant d’un placer à l’autre. Il porte toute une panoplie d’ustensiles dont il ne peut se séparer dans la rude existence des mines; il est d’abord vêtu de grandes bottes de cuir capables de résister aux plus dures intempéries, d’une chemise de laine, espèce de vareuse semblable à celles des matelots; sa tête est couverte d’un feutre qui n’a plus de forme, tellement il est usé et cassé; à sa ceinture, à gauche, pend son knife bovie (couteau à bœuf), à droite un revolver; il porte sur son épaule la pioche qui lui sert à faire des entailles dans la terre; sur son dos, un fusil en bandoulière, une couverture de laine enroulée, une marmite et son plat de fer-blanc.

Le terme de notre excursion était Yreka, situé au nord de la Californie. Avant d’y arriver, nous passâmes par une longue chaîne de montagnes, coupée par des chemins sinueux et escarpés, où les mules seules peuvent tenir pied. Nous rencontrâmes une caravane de ces pauvres bêtes chargées de marchandises, et que des muletiers conduisaient. Nous reconnûmes leur approche par le son des clochettes qu’elles portent à leur cou, et dont les différents timbres produisent une harmonie étrange. Elles commençaient ainsi que nous à gravir ces gigantesques montagnes Rocheuses. Qui n’a pas vu ces chemins tortueux, raboteux, sans aucune trace dans le roc, ne peut avoir la plus simple idée des difficultés, des dangers qu’il y a à les parcourir. Nous nous trouvâmes après plusieurs heures de marche au-dessus d’abîmes si profonds, qu’ils nous eussent donné le vertige si notre regard eût osé en sonder la profondeur. Nous avancions lentement en suivant la ligne étroite d’un sentier qui ne permettait qu’à une personne ou à une mule de passer à la fois. Si le pied manquait, on roulait infailliblement avec elle à plus de deux ou trois mille pieds. Les sombres vapeurs qui nous enveloppaient, le sentiment du danger que nous courions au moindre faux pas, l’éloignement de toute habitation, tout remplissait mon âme d’une sorte de crainte religieuse. On tente quelquefois vainement de prier dans une église; la prière vient d’elle-même au bord des lèvres dans ces lieux d’une effrayante majesté.

Nous traversâmes une bonne partie de ces montagnes Rocheuses dont l’accès était devenu de plus en plus difficile par suite de l’énorme quantité de neige qui encombrait les chemins. Nous pûmes voir sur notre passage la marque des pieds des ours gris, et, dans les excavations des rochers, des carcasses qui témoignent de leur voracité. Des traces de sang, encore fraîches sur la neige, attestaient même qu’ils nous avaient précédés de peu de temps, et qu’ils s’étaient sans doute enfuis avec leur proie au fond de leurs tanières.

A plusieurs milles de là, pressés par la fatigue, nous fîmes une halte chez des Américains qui avaient construit une hutte au milieu des neiges; je les pris d’abord pour des brigands; ce n’était que des aubergistes, qui nous vendirent, au poids de l’or, des côtelettes d’ours; elles nous semblèrent fort appétissantes; j’en avais déjà mangé à San-Francisco.

Entre ces montagnes Rocheuses et l’Orégon, on rencontre de belles plaines qui, en été, offrent l’aspect de la plus riche végétation, de vastes prairies émaillées de fleurs, des chênes gigantesques. Cette nature encore vierge est cultivée par des émigrants dont la plupart sont venus de l’intérieur des États-Unis à travers les plaines; l’agglomération de tous ces laboureurs dans la Californie septentrionale rendit la place d’Yreka plus importante, comme centre d’affaires, que Weaverville et Shasta-City. Elle devint un lieu de passage où les voyageurs des plaines vinrent s’alimenter et faire les achats nécessaires aux établissements situés dans les environs; mais aussi, à mesure que la population européenne et américaine s’augmentait, elle avait de plus en plus à veiller à sa sûreté personnelle. Les Indiens, que les envahissements d’agriculteurs refoulaient sans cesse, gardaient contre les nouveaux venus un profond ressentiment de se voir déplacés d’une contrée qu’ils habitaient depuis un temps immémorial; il fallait se tenir continuellement en garde contre leurs attaques nocturnes. Lors de mon arrivée à Yreka, on parlait encore d’affreux ravages causés tout récemment par des tribus indiennes: des incendies avaient dévoré, sur différents points, des fermes entières, et l’on avait trouvé leurs habitants cruellement massacrés pendant la nuit par la main des sauvages.

Yreka n’est qu’à quinze milles de l’Orégon; nous y arrivâmes en novembre 1853.

Les maisons de la ville sont encore presque toutes en bois, même son plus bel hôtel. Il existe des maisons de jeu, comme dans toutes les villes qui ont un placer pour voisinage. On peut goûter de la cuisine française au restaurant Lafayette qui est le plus confortable établissement de ce genre. Cependant, malgré la tendance au bien-être matériel, il était encore difficile, en 1853, à un voyageur, d’y trouver toutes ses aises; les matelas y étaient complétement inconnus; il fallait, bon gré mal gré, coucher sur des paillasses.

Les froids furent si rigoureux pendant l’année où je visitai cette ville, qu’il ne se passa pas de jour sans que je ne visse ramener à Yreka des gens qu’on avait trouvés gelés dans la campagne. Le pain, la viande avaient tellement durci sous cette température glaciale, qu’on était réduit à les fendre à coups de hache et de marteau.

Les mines y sont aussi très-productives; mais l’absence de l’eau s’y faisait sentir, comme en d’autres localités, à certaines époques de l’année.

Après y avoir séjourné deux mois et demi pour nos affaires de commerce et nous être défaits heureusement de nos marchandises, nous retournâmes, ma sœur et moi, à San-Francisco. Ce voyage, des plus fatigants, nous avait été fort pénible, et nous avions le désir de nous établir à San-Francisco.