CHAPITRE IV
Incendie.—Départ pour la Chine.—L’Arturo.—Une malade à bord.—Les sorciers chinois.—Mort.—Les mers de la Chine.—Une voie d’eau.—Arrivée à Hong-Kong.—Visite au consul.—Voyage à Canton.—Insurrection chinoise.
Après dix-huit mois passés en Californie, pendant lesquels j’éprouvais tour à tour des chances de prospérité aussi bien que des déboires réels, je pris un parti téméraire. Dans le courant de l’année, je m’étais liée avec une artiste, nommée Mme Nelson. Cette dame avait formé le projet de quitter la Californie pour se rendre à Batavia. Des lettres pressantes l’invitaient à se rendre dans ce pays pour y donner pendant six mois des représentations; elle m’engagea à l’accompagner, m’offrant les bénéfices d’une spéculation qui devait mettre notre voyage à profit; nous devions nous arrêter en Chine, et là faire une pacotille de tous objets propres à revendre à notre retour. J’hésitai longtemps à entreprendre cette longue traversée, lorsqu’une catastrophe, trop fréquente à San-Francisco, vint me décider entièrement. Le feu se déclara une belle nuit dans la maison voisine de celle que j’habitais avec ma sœur; l’incendie prit en un instant de telles proportions, qu’il ne fallut songer qu’à se sauver. Réveillées en sursaut, nous n’eûmes que le temps de nous habiller à la hâte et de jeter pêle-mêle des vêtements et des valeurs dans des malles qu’on faisait ensuite passer par les fenêtres. Enfin, l’intensité du feu devint telle, qu’il nous fallut descendre les escaliers quatre à quatre sans même prendre le temps de nous chausser. Nous n’étions pas à vingt pas que le corps de logis, construit en bois, s’embrasa et s’abîma en moins de dix minutes. Trois heures plus tard, on comptait cinquante-deux maisons détruites de fond en comble. Ce feu nous emportait plus de quatre mille piastres. Aucune des marchandises de notre store n’avait pu être sauvée.
Ma sœur, assez démoralisée par ce revers inattendu, résolut de retourner à Yreka, où l’on nous disait que le commerce allait fort bien. Quant à moi, je pris le parti de suivre Mme Nelson, car, outre l’avantage pécuniaire que je croyais retirer de ce voyage, j’étais dévorée du désir de voir des pays nouveaux.
Notre itinéraire fut décidé de la manière suivante: nous devions nous diriger d’abord vers la Chine, et, après avoir passé à Canton, Macao et Hong-Kong, gagner en dernier lieu Batavia. Dès que tous ces projets furent arrêtés, nous fîmes nos préparatifs de départ.
Or, le 11 juin 1854, nous nous rendîmes à bord de l’Arturo, navire anglais, en partance pour la Chine. Par un hasard singulier, il y avait, comme passagers, quatre artistes français: un chanteur, une chanteuse, un pianiste et un violoniste qui allaient à Calcutta. Ils faisaient, comme nous, un circuit, et comptaient donner des concerts sur leur passage dans les différentes villes où ils s’arrêteraient. De plus, dans l’entrepont, trente-cinq Chinois qui regagnaient leur patrie.
Quinze jours après notre départ, nous dépassions les îles Sandwich. Vers cette époque, Mme Nelson, qui s’était bien portée jusqu’alors, devint mélancolique et souffrante. Pour la distraire de son malaise, je lui proposai de nous faire tirer la bonne aventure par deux Chinois qui parlaient un peu anglais. Ils avaient des prétentions à l’infaillibilité dans l’art de la chiromancie. La curiosité m’était venue de mettre leur science à l’épreuve, en voyant le second du bord éclater d’un fou rire en les écoutant. Le plus difficile était de décider ces magots à nous approcher; je fis tant qu’ils vinrent auprès de nous. Mme Nelson leur tendit la main avec un certain air de raillerie et d’incrédulité; ces deux Chinois examinèrent avec attention cette main mignonne et blanche; et fixant tour à tour les yeux sur son visage ils s’interrogeaient entre eux sur les lignes qu’ils découvraient. Cette consultation durait depuis un moment et cela commençait à nous impatienter, car ils ne nous parlaient pas. Croyant qu’ils se moquaient de nous, nous les pressâmes de s’expliquer, mais ils gardèrent le silence. Mon amie leur demanda alors en souriant s’ils n’étaient pas sûrs de leur prétendue science. L’un d’eux répondit qu’ils se taisaient, crainte de l’affliger. «Vous avez tort, leur dit-elle, car je n’y crois pas.» Je ne sais si cette parole les mécontenta, mais ils se mirent à lui tirer le plus triste horoscope. «Vous avez été très-riche, lui dirent-ils (et cela était vrai), mais il est inutile de chercher à le devenir davantage, car vous n’avez que très-peu de temps à vivre.»
Mme Nelson parut frappée de cette prédiction et, à partir de ce moment, elle tomba dans une tristesse qu’il me fut impossible de dissiper. Je me reprochai presque, comme une mauvaise pensée, de l’avoir engagée à consulter l’avenir. Néanmoins, je voulus à mon tour connaître mon sort, et je tendis bravement la main gauche. Le second horoscope parut les dédommager du premier, ils me dirent que j’avais des lignes très-heureuses; qu’un jour je deviendrais riche, mais très-riche. Cependant, leur visage prit tout à coup une expression sérieuse en se montrant un signe sur mon front, qui n’était certainement visible que pour eux; il indiquait qu’un jour il m’arriverait un grand malheur, mais..., car il y avait un mais, que pourtant cela ne ferait point obstacle à ma future prospérité. Je ris de leurs prédictions qui m’avaient déjà été faites par des somnambules, et j’essayai, par des plaisanteries, de ramener quelque gaieté dans le cœur de ma pauvre amie.
Le lendemain de ce jour, Mme Nelson fut plus triste et plus souffrante encore; elle dessina, néanmoins, au crayon, le portrait des deux Chinois et le leur donna pour les remercier, ce qui leur causa une véritable joie.
Huit jours après la scène que je viens de raconter, Mme Nelson était dans un état de santé des plus alarmants, elle était prise de douleurs rhumatismales articulaires, et il n’y avait aucun médecin à bord.
Un des Chinois qui avait tiré notre horoscope vint offrir au capitaine, pour la malade, quelques pilules dont, comme docteur (car il paraît qu’il était docteur), il avait expérimenté l’usage dans son pays. Ces pilules étaient rouges et de la grosseur d’une tête d’épingle; elles avaient la vertu, disait-il, de guérir la plupart des maladies; leur effet dépendait surtout des quantités bien ordonnées. Les passagers français et moi, nous crûmes qu’il valait mieux nous fier à la science médicale des Chinois que de laisser Mme Nelson mourir sans secours. On essaya alors de lui faire prendre douze de ces pilules; mais elle nous questionna, et nous eûmes l’imprudence de lui dire que le remède qu’on lui proposait avait été prescrit par un Chinois. Oh! alors elle s’opposa obstinément à nos instances, tant le souvenir de l’affreuse prédiction qui lui avait été faite pesait sur son esprit. La résistance qu’elle apportait à nos soins nous mit au désespoir. Nous la suppliâmes à mains jointes de céder à nos prières; elle y consentit enfin et prit six de ces pilules, mais il fut impossible de lui faire accepter le reste. Hélas! soit que ce remède, dans l’efficacité duquel nous avions foi, lui fût administré trop tard, soit qu’il lui fût contraire, la maladie qui devait la tuer fit, à compter de ce moment, de rapides progrès; un violent délire s’empara d’elle, pendant lequel elle s’écriait à chaque instant: «Les Chinois! oh! les Chinois!» Bientôt un hoquet, avant-coureur de la mort, vint nous terrifier tous. Nous vîmes cette pauvre femme, jeune encore et pleine d’intelligence, se débattre dans les convulsions de l’agonie. Je m’approchai de son lit de douleurs, j’attirai sur ma poitrine, avec un saint respect, ce visage amaigri par la souffrance, et j’y déposai le baiser de l’adieu suprême. Ses paupières appesanties et mi-closes se relevèrent par un dernier effort; elle me sourit doucement, comme pour me remercier, puis son corps se raidit sous mon étreinte, et le dernier souffle de sa vie, s’exhalant de ses lèvres livides, glissa le long de mon visage.
Dans la même nuit, et par ordre du capitaine, les matelots transportèrent son corps au milieu du pont; tout le monde se rangea autour et l’on récita la prière des morts. La cérémonie achevée, le cadavre fut enveloppé dans un drap avec un boulet aux pieds, puis on le glissa dans la mer par-dessus le bord. Le bruit sourd produit par sa chute retentit dans le cœur de chacun de nous; tout était fini.
La mort prématurée de Mme Nelson me fit un mal si poignant que je demeurai plusieurs jours dans une prostration complète; les pensées les plus sombres venaient en foule m’assaillir, car j’éprouvai à ce moment la cruelle douleur de l’isolement, je me vis livrée à tous les hasards, loin de ma patrie, de ma famille, et je maudis le jour où m’était venue la fatale inspiration de quitter la terre natale. Ma situation présente me parut être une punition du ciel et un mauvais présage. Que pouvais-je seule dans l’avenir, sans un conseil, sans une voix amie, dans la nouvelle route que je m’étais tracée? que n’aurais-je pas donné pour retourner en arrière! mais je ne pouvais arrêter le navire qui m’emportait à pleines voiles; je dus subir ma destinée!
Les mers de la Chine sont parsemées de récifs qui rendent la navigation extrêmement périlleuse dans cette partie du monde; cependant, nous dépassâmes, par un temps superbe, les Bacchises, groupe d’îlots parmi lesquels notre navire glissa sans encombre. Trois jours encore et nous devions toucher la terre; nous nous félicitions déjà d’être au terme de notre voyage, lorsqu’un ouragan des plus effroyables vint fondre sur nous. Le tonnerre gronda dans l’immensité avec accompagnement d’éclairs; des nuages noirs, énormes, roulaient dans le ciel avec furie, ils étaient en couches si épaisses au-dessus de nos têtes, qu’ils assombrissaient l’atmosphère dans toute son étendue. Au loin, partout se montraient à nos yeux des trombes à l’aspect gigantesque; si nous étions touchés par l’une d’elles nous coulions infailliblement: le capitaine, vieux loup de mer, jetait souvent les yeux sur son baromètre, et chaque fois il n’avait rien de rassurant; nous subissions, disait-il, la queue d’un typhon. L’inquiétude la plus vive commençait à s’emparer de tous; l’Arturo vint à faire eau; il fallut forcer les Chinois de l’entrepont à s’employer aux pompes. Il y avait trois jours que nous étions submergés, c’est le mot, par une pluie antédiluvienne lorsque la tempête vint pourtant à s’apaiser. Mais un calme plat, qui dura neuf jours, succéda à la tourmente. De temps à autre, une brise légère s’élevait, mais des courants contraires nous repoussaient toujours. Bref, il y avait vingt et un jours que nous étions ballottés aux abords de l’empire chinois, lorsque le capitaine vint nous dire que nos vivres étaient presque épuisés. Les matelots de l’Arturo, harassés de fatigues et peu confiants du reste dans l’expérience de leur capitaine, lui déclarèrent qu’ils se refuseraient à exécuter les manœuvres s’il ne leur permettait de détacher une embarcation et d’aller avec une partie de l’équipage à la recherche de Hong-Kong, qui ne devait pas être éloigné de plus de trente milles. Le capitaine avait vingt-deux hommes d’équipage; il consentit à en laisser partir huit. Il fit ensuite jeter l’ancre près d’une côte vers laquelle nous avions pu avancer, et nous attendîmes le retour de ces courageux matelots qui se dévouaient d’eux-mêmes au salut de tous. Vingt-quatre heures après, ils revinrent avec un steamer qui nous prit à la remorque. C’est ainsi que nous fîmes notre entrée dans la rade de Hong-Kong, le 29 août, après soixante-seize jours de traversée.
Le lendemain de mon arrivée, je fus mandée au consulat de France, ainsi que les autres passagers qui composaient notre navire, afin de constater la mort de ma malheureuse amie. Je fis au vice-consul, M. Haskell, un récit fidèle de la position dans laquelle je me trouvais; il fut rempli de bienveillance pour moi et me conseilla de ne pas continuer une entreprise aussi malheureusement commencée. Je lui répondis que mon seul désir était de retourner en Californie. «Laissez-moi arrêter moi-même votre passage, me dit le vice-consul; les recommandations que je donnerai à votre égard vous protégeront, je l’espère, jusqu’à votre arrivée.» Je le remerciai de tant de bonté et j’envisageai avec un peu moins d’inquiétude la durée que devait avoir mon séjour en Chine.
L’île de Hong-Kong ou Victoria Hong-Kong, comme l’appellent les Anglais, leur fut cédée par les Chinois en 1842. Elle compte vingt mille âmes d’indigènes et un millier d’Européens au plus. Située au bas d’une aride montagne, la vue n’en est pas des plus agréables; et pourtant lorsqu’on entre dans la rue principale, on est surpris d’y rencontrer de jolies constructions semblables à celles d’Europe; la plupart sont bâties en pierres de taille avec de larges galeries à colonnes, verandahs, les ferment presque toutes avec des jalousies pour préserver de la chaleur tropicale. Sur une des hauteurs, à gauche du port, on découvre la maison de ville où siégent les autorités; un peu plus loin un vaste corps de bâtiment qui sert de caserne aux soldats de terre, sujets anglais, et la place d’Armes, espèce de fortification où plusieurs pièces de canon, braquées sur la rue principale, tiennent en respect la population chinoise. Puis une église du culte protestant.
Le climat à Hong-Kong est malsain et fiévreux, les chaleurs y sont lourdes et pesantes, et le meilleur signe de santé est d’être dans une transpiration continuelle et d’avoir des petites taches rougeâtres semblables à celles de la petite vérole.
La vie pour les Européens est la plus monotone qu’on puisse imaginer; aucun genre de plaisir, aucun lieu public, rien que la vie intérieure. Car, chevaux, bals, spectacles, réunions, il n’y en a pas. Le seul agrément que l’on puisse se procurer est d’avoir un bateau pour aller se promener en rade; une femme ne sort jamais à pied, par ton d’abord; et par principe, les Chinoises elles-mêmes se montrent fort peu dans les rues; je ne parle pas de la basse classe qui fait exception. La moindre sortie, le plus petit trajet s’opère en chaise à porteur.
On rencontre dans cette ville tous les métiers: les tailleurs, les cordonniers, les blanchisseurs s’y font concurrence pour fournir aux Européens; les femmes chinoises, en général, ne sont pas soumises au travail; car on n’en voit aucune dans les maisons de commerce. Les marchands ambulants sont en grand nombre; et si ce n’est le costume et le langage qui diffèrent, on peut les comparer à nos marchands des quatre saisons; ils vendent des fruits, des rafraîchissements, des gâteaux, des poissons grillés, de la volaille rôtie, etc. Beaucoup de mendiants, d’estropiés, d’aveugles parcourent les rues. Ces derniers agitent constamment une petite clochette pour attirer l’attention publique. Puis aussi, ce qui ne manque pas de poésie, des ménestrels; ces bardes des temps anciens, sur un signe, entrent à domicile, et, pour quelque menue monnaie récitent ou chantent de vieilles légendes, tantôt tristes et tantôt bouffonnes.
Les barbiers ou coiffeurs, faisant vingt fois par jour le tour de la ville avec tout leur attirail sur le dos, ne sont pas les moins curieux; ils se promènent devant les maisons comme les porteurs d’eau dans nos rues; un boutiquier ou un passant a-t-il besoin de se faire raser, épiler ou teindre les sourcils? il fait signe à l’artiste en question, et l’opération a lieu sur le pas de sa porte ou sur un trottoir le long d’un mur.
Hong-Kong n’a que deux hôtels; la vie y est aussi chère qu’en Californie, et le séjour on ne peut plus désagréable; ainsi les maisons les plus propres, les mieux tenues, où l’on emploie de nombreux coolies (nom que l’on donne aux domestiques chinois), sont infestées d’affreux insectes qui vous entourent obstinément et prennent à tâche de vous tourmenter; ce sont: l’araignée, le cancrolat et le moustique; on rencontre l’araignée et le cancrolat partout, sur les meubles, dans les tiroirs, dans les chaussures, le long des rideaux, dans les malles; si l’on décroche un vêtement du portemanteau, on est sûr, en le secouant, de voir tomber une de ces horribles bêtes qui, une fois à terre, se met à courir et se fourre dans un autre coin bien avant que l’on ne songe à l’attraper. Mais le plus agaçant de ces deux insectes est le cancrolat, parce qu’il vole, et surtout le soir, aux lumières. Au moment où l’on s’y attend le moins, l’un vous tombe sur la tête, un autre vient s’arrêter sur votre nez. Le matin, en vous réveillant, vous les trouvez jusqu’à deux et trois noyés dans un verre d’eau. Un jour, à table, on m’en servit un entouré de légumes; c’est vraiment répugnant; mais il est tout à fait impossible d’empêcher cela.
Le parfum des fleurs, en Chine, semble plus suave, plus pénétrant que celui d’Europe. Je fus admise à visiter la demeure d’un mandarin, et je fus aussi étonnée que ravie en la parcourant. Là, tout était factice, grottes, monticules, rochers, ruisseaux, aucune allée ne suivait la ligne droite, et puis des ponts, des kiosques, des temples, des pagodes. Ce qui me parut de la plus grande originalité, ce fut des arbres taillés de manière à représenter des figures de tous genres. L’un, c’était un poisson; l’autre, un oiseau; celui-ci, un chat; celui-là, un bœuf, et bien d’autres bêtes encore; chacun de ces arbres était peint et coloré, afin qu’il rendît bien exactement la physionomie qu’on avait voulu lui prêter. A côté de cela, toute espèce de fleurs et d’arbres fruitiers rabougris: on sait que les Chinois ont un goût tout lilliputien pour contrarier la croissance des végétaux.
Cette campagne en miniature, ces aspects contournés à chaque pas me plurent par leur étrangeté même; c’était pour moi d’une nouveauté délicieuse; l’eau baignait de vertes pelouses coupées de distance en distance; elle entretenait la fraîcheur du sol; les bocages étaient pleins d’oiseaux et de fleurs; c’est dans ces jardins enchanteurs que les Chinoises concentrent leurs plaisirs, vivant par le devoir et par la loi séparées du monde plus encore que les femmes de l’Orient.
Je profitai du temps qui me restait encore pour aller, avec mes compagnons de voyage, visiter Canton. Nous étions adressés, recommandés à un négociant de cette cité superbe, car il n’y existe pas d’hôtel.
Un bateau à vapeur faisant le trajet le long de la côte nous y conduisit en quelques heures.
Rien ne peut surprendre davantage l’œil d’un Européen que l’aspect de cette ville bizarre: à son approche, on découvre se balançant sur les eaux une multitude de jonques de la plus grande variété, où fourmille une population sans nombre. Ces bâtiments aux formes les plus étranges, ces maisons flottantes, de toutes dimensions, toutes grandeurs, servent à abriter ce reflux d’êtres humains vivant, grouillant là, comme s’ils avaient trouvé la solution du mouvement perpétuel.
Nous mîmes pied à terre dans cette ville immense, où nul peuple au monde ne peut rivaliser pour l’activité industrielle.
Nous nous dirigeâmes vers les factoreries; ce ne fut pas sans peine que nous y parvînmes. Nous n’avions pas fait cent pas dans les rues, que tout le monde nous suivait des yeux en nous montrant du doigt, en criant après nous, pour être plus véridique. Mais comme notre société s’était renforcée d’autres personnes, nous fîmes peu d’attention à ces criailleries tartaro-chinoises. Je remarquai sur notre passage que presque chaque maison avait un petit autel dans une niche, consacré à l’usage religieux. Ce qui me frappa surtout, ce fut l’ordre parfait avec lequel sont rangés les magasins.
A Canton, chaque profession est classée par corps de métier. Une rue n’est habitée que par les marchands de porcelaine, une autre par les vendeurs de thé, une troisième par les négociants en soieries, etc. On ne peut se lasser d’admirer les étalages merveilleusement disposés, où figurent des produits d’un travail admirable: meubles de laque, éventails d’ivoire, écrans, stores, tapisseries, étoffes à reflets éclatants, se disputent à chaque pas l’attention de l’étranger. La rue appelée New-China street est bordée de ces magasins splendides, installés dans des bâtiments aux toits aplatis, garnis de boules multicolores. Chacun a son enseigne perpendiculaire, où des lettres d’or sur un fond écarlate apprennent le nom du négociant et sa spécialité.
Sur la chaussée circule une foule compacte, bruyante, affairée. Ce sont des marchands ambulants avec leurs cris gutturaux et bizarres, des bourgeois graves et solennels, avec leur tunique flottante et leur inévitable parasol. Quelques femmes de la dernière classe du peuple apparaissent seules à longs intervalles parmi tous ces hommes.
Après une heure de marche, nous parvînmes à la demeure de M. Liwingston, lequel nous reçut de la manière la plus gracieuse, nous prévenant toutefois de ne pas trop prolonger notre séjour à Canton. Il régnait en ce moment des troubles d’insurrections dans l’intérieur aussi bien que sur les côtes, et la prudence voulait que chacun se tînt sur la défensive. Les citoyens anglais n’ignoraient pas que le peuple chinois tramait sourdement contre eux des plans de révolte, et leurs prévisions étaient bien fondées, car, à la connaissance de l’Europe entière, ils ne tardèrent pas à éclater. Les actes de piraterie, en outre, pullulaient. Tout cela n’avait rien de rassurant. Ces motifs hâtèrent, comme on peut le comprendre, notre retour à Hong-Kong.
Avant, j’eus pourtant l’occasion de visiter la demeure d’un mandarin, laquelle présentait un luxe merveilleux, du moins au point de vue chinois. Les habitants en relation avec les Européens ne refusent pas d’accorder cette satisfaction.
Qu’y avait-il, en réalité? Je ne saurais trop le dire.
C’était un corps de bâtiment entouré de terrasses, autour desquelles grimpaient les fleurs les plus odoriférantes. A l’intérieur, les appartements étaient séparés par des cloisons en bambous légères et vernis. Des nattes en paille de riz et de diverses couleurs encadraient les planchers. De tout côté, çà et là, des canapés, des fauteuils, des chaises, la plupart en bambous, quelques-uns en bois sculpté. Sur les meubles, des fleurs, des instruments de musique, des pipes pour fumer l’opium; au plafond pendaient des lustres, des lanternes de toutes formes, de toutes couleurs, en verre, gaze ou papier, ornées de franges, de houppes, de colifichets. Sur les murs, des tableaux révélant l’enfance de l’art, et des peintures vernies d’où se détachaient en caractères métalliques des inscriptions et des sentences de philosophie. Ce que j’eusse été curieuse de voir, c’était l’appartement des femmes, mais il était sévèrement interdit aux étrangers.
Pendant les trois jours où je demeurai à Canton, je fus spectatrice d’une attaque entre les rebelles et les soldats de l’empereur. Une armée chinoise est la chose la plus grotesque qu’on puisse imaginer; il n’est guère possible de donner une idée de ces soldats dont les noms répondent aux formidables appellations de tigres de guerre et de fendeurs de montagnes. Étant montée sur la terrasse d’une maison, je pus voir à une distance facile un corps de ces troupes avec son général en chef. Tous ces guerriers, ces braves, marchaient dans le plus grand désordre et comme une bande de brigands; ils étaient armés de lances, de mauvais fusils, et presque chaque soldat avait un parapluie, un éventail et une lanterne, ce qui me rappela les scènes burlesques que j’avais vues dans leurs théâtres à San-Francisco.
Le bruit du canon, les rumeurs lointaines et braillardes des Chinois, ces attaques successives que l’on voyait au loin, les fausses alertes qui venaient distraire ou inquiéter à chaque instant, nous déterminèrent enfin à repartir.
Il y avait un mois que j’étais en Chine lorsque le vice-consul me fit savoir qu’un navire allait mettre à la voile pour la Californie. Il eut l’extrême bonté de faire venir le capitaine, auquel il me recommanda particulièrement. Cet officier, nommé Rooney, lui engagea sa parole et lui promit d’avoir pour moi tous les égards possibles. Je remerciai M. Haskell de tout l’intérêt qu’il m’avait témoigné et j’allai, le cœur presque content, faire mes préparatifs de départ[A].
[A] M. Georges Haskell, remplissant les fonctions de vice-consul à Hong-Kong, était Américain; il fut si noble et si digne plus tard, que je considère comme un devoir de dévoiler son origine.
CHAPITRE V
Le capitaine Rooney.—Than-Sing.—Le typhon.—Chute du mât de misaine.—Effets de la tempête.—Désastres du Caldera.—Les pirates chinois.—Scènes dans l’entre-ponts.—Équipage enchaîné.—Interrogatoire.—Menaces de mort.—Pillage.
Le 4 octobre 1854, je me rendis, sur les quatre heures de l’après midi, à bord du navire le Caldera, qui était sous pavillon chilien, et qui, le soir même, devait mettre à la voile pour la Californie. Je me trouvais donc encore une fois à la veille d’un long et pénible voyage; cette solitude à laquelle j’allais être livrée désormais, ces dangers que l’on court sur mer plus encore que sur terre, venaient, à ce moment décisif, se présenter à mon esprit. Aussi, j’étais soucieuse. Le capitaine, voyant mon affliction morale vint causer avec moi, et me donner quelque encouragement. M. Rooney avait, si l’on peut dire, une expression heureuse, c’était un homme d’environ trente-cinq ans, de taille moyenne, brun; il avait un barbe fine et épaisse qui lui encadrait le visage, lequel était un peu court, mais ses yeux étaient grands et bleus, et cet ensemble des plus caractéristique donnait à sa physionomie un reflet de jovialité et surtout d’énergie. Enfin c’était un vrai type de marin, chez lequel le courage et la bonté se lisaient à première vue.
Mon premier soin fut de visiter ma cabine et d’y installer mes bagages.
Peu de temps après le navire levait l’ancre.
Je fus prise alors d’une vague tristesse que je comprenais d’autant moins, que ce retour en Amérique me rapprochait de ma patrie. Pour m’arracher à cette funeste disposition, je me mis à examiner le navire. C’était un beau trois-mâts de huit cents tonneaux, bien gréé, et d’une forme gracieuse. A l’arrière, formant l’extrême partie du navire, était la dunette, sur le pont de laquelle on montait par un escalier. Je visitai l’intérieur de cette dunette qui servait de salle à manger; de chaque côté étaient disposées les cabines. Au fond, se trouvaient deux chambres qui avaient des croisées. L’une était le salon du capitaine, l’autre appartenait au subrécargue d’une maison de commerce de San-Francisco, lequel avait une forte cargaison à bord. Toutes les boiseries étaient peintes en blanc avec des filets d’or. Cet intérieur était éclairé au milieu par une fenêtre à tambour. Cette disposition générale inspirait la sécurité par l’ordre parfait avec lequel chaque chose était à sa place; il semblait que nous n’avions plus qu’à nous laisser aller à un paisible sommeil pendant les trois mois que devait durer notre traversée.
Il y avait à bord un passager dont j’aurai souvent à parler; c’était un Chinois d’une cinquantaine d’années. Il avait aussi une maison de commerce à San-Francisco, et il emportait une forte cargaison d’opium, de sucre et de café. Than-Sing, tel était son nom, avait le type commun aux gens de sa nation, de plus il était excessivement marqué par la petite vérole. Cependant sa laideur n’avait rien de repoussant, il avait toujours le sourire sur les lèvres.
Notre premier dîner à bord pouvait être l’objet d’une singularité; nous étions quatre personnes de nation différente; le capitaine était Anglais, le subrécargue, comme je l’appellerai dorénavant, était Américain, Than-Sing, Chinois, et moi Française. Je rappelle avec intention cette particularité pour donner une idée des difficultés que devait nous apporter en un péril commun cette différence de langage. Than-Sing parlait l’anglais comme moi-même, c’est-à-dire un peu, mais aucun ne parlait français; on verra plus tard comment Than-Sing, qui seul parlait chinois, devait nous rendre d’inappréciables services.
Notre équipage se composait de dix-sept hommes de différentes nations.
Le lendemain matin de notre départ, je fus réveillée désagréablement; une grande agitation régnait à bord, des pas précipités retentissaient sur le pont. L’inquiétude me fit lever, je m’habillai à la hâte, et je sortis pour voir ce qui se passait. Le navire était en panne, un matelot venait de tomber à la mer; on apercevait sa tête au milieu des vagues à une distance très-éloignée déjà. Le malheureux nagea vingt minutes au moins avant qu’on pût, à l’aide de cordes, le hisser sur le pont. Ses camarades lui donnèrent de vives marques d’intérêt, mais il répondit avec brusquerie et comme un homme qui a honte de sa mésaventure.
Quoique cet incident n’eût occasionné aucun mal réel, il me fit une impression fâcheuse. Je trouvai que, pour le second jour de notre voyage, c’était mal débuter, et puis le chant de ces matelots anglais contribua aussi à augmenter ma tristesse. Ils accompagnaient les manœuvres par une mélodie bizarre et monotone qui ne ressemblait en rien aux airs pleins de gaîté de nos marins français. Je rentrai toute soucieuse, et, pour me distraire, je m’occupai à mettre toutes choses en ordre; je donnai à boire et à manger à deux charmants petits oiseaux que j’avais emportés de Hong-Kong dans une cage, je les couvris de caresses; je n’avais plus qu’eux à aimer.
La brise était molle, et pendant cette journée nous avançâmes lentement. Pourtant, vers le soir, le vent s’éleva, il vint à souffler de tous les points de l’horizon; je ne pensais pas sans inquiétude à l’affreuse tempête que j’avais déjà essuyée sur l’Arturo, lors de mon arrivée en Chine. J’allai vers le capitaine Rooney, et je le questionnai; comprenant mes appréhensions, il essaya de me rassurer, mais je voyais, malgré lui, son visage se rembrunir, et c’était avec juste raison. Le baromètre qui s’était maintenu jusque-là, tomba si bas en moins d’une heure, que le doute n’était plus permis; nous allions être aux prises avec le typhon. Le typhon, ce vent si redoutable dans les mers de l’Inde et de la Chine, et dont l’influence désastreuse amène toujours, sur mer comme sur terre, la désolation et la mort. Le typhon est plutôt la réunion de tous les vents soufflant avec fureur des quatre points cardinaux, qu’un seul soufflant sans partage. Ce n’est pas plutôt le vent du nord que celui du sud, le vent d’ouest que celui d’est; ce sont tous les vents combattant entre eux et faisant de la mer le théâtre de leur lutte. Le capitaine, reconnaissant à ces signes précurseurs que nous étions menacés de l’une des plus terribles tempêtes, fit exécuter de rapides manœuvres. Il était temps, car les vents cette fois étaient déchaînés, la mer tourmentée en tous sens soulevait ses vagues comme des furies; de sombres éclairs sillonnaient la nue précédant les coups du tonnerre dont le bruit éclatait de toutes parts avec fracas. Poussé de l’avant à l’arrière et retourné brusquement sur lui-même sans que son gouvernail pût lui imprimer de direction, le Caldéra menaçait à chaque instant de s’engloutir; il y avait à peine deux heures que la tempête s’était déclarée, que déjà c’était un vrai désastre: le mât d’artimon et le grand mât étaient plus d’à moitié brisés, deux canots secoués dans leurs liens avaient été emportés à la mer. Tout se brisait â l’intérieur; la mer entrait à profusion par les sabords; chaque vague qui s’engouffrait dans la dunette produisait le bruit d’une écluse; les bois craquaient de tous côtés.
Le capitaine se présentait de temps en temps à la porte de ma cabine pour dissiper mes inquiétudes. Ses cheveux étaient collés sur son visage, ses vêtements ruisselants d’eau. «Vous avez peur, me disait-il avec une brusquerie bienveillante.—Non, répondais-je en essayant de dissimuler ma frayeur.» Mais la pâleur de mon visage trahissait mes craintes, car il hochait la tête avec un air de doute, tout en allant surveiller les manœuvres.
Je dois avouer que j’étais dans des transes mortelles. Tout dans ma cabine était renversé, jeté pêle-mêle. Mes pauvres petits oiseaux, que j’avais avec grand’peine, au risque de me blesser, rattachés à la cloison, se blottissaient dans le coin de leur cage avec des marques d’épouvante; j’étais moi-même couchée, le roulis ne permettant plus de se tenir debout. La mer déferlait avec une telle violence contre les flancs du navire, que ma terreur augmentait à chaque instant. Tout à coup, un fracas épouvantable retentit sur ma tête, et je me trouvai, par une forte secousse, lancée hors de mon lit sur le plancher. Au comble de l’effroi, j’y restai à deux genoux, je me cachai la tête dans les mains: il me semblait que le navire allait s’entr’ouvrir et que nous allions être précipités dans les abîmes. Ce bruit affreux provenait de la chute du mât de misaine, entraînant avec lui les haubans; le vent l’avait brisé au pied en tombant; il avait blessé un matelot qu’on avait relevé dans un état déplorable. Comment le Caldera résistait-il encore? Après quatorze heures passées dans les plus cruelles angoisses, la tempête vint pourtant à se calmer, le vent se ramollit, la mer conservait encore bien du roulis, mais cet apaisement sensible de ses fureurs nous semblait être la plus complète tranquillité.
J’entre-bâillai la porte de ma cabine et je jetai un coup d’œil dans la salle à manger. On n’y voyait plus alors qu’un amas confus de meubles et de vaisselle renversés et brisés; l’eau y ruisselait de toutes parts.
Vers quatre heures, voulant contempler les effets désastreux de la tempête, je montai sur le pont; je m’y frayai un chemin avec peine; il était rempli d’objets brisés, câbles, chaînes, sans compter les trois mâts. L’eau de la mer avait été tellement remuée dans ses profondeurs, qu’elle avait pris la teinte jaunâtre de ses couches de sable. Le ciel chargé de nuages éclairait l’horizon par un jour douteux; je portai avec tristesse mes yeux autour de moi, et je vis nos matelots allant çà et là, l’air épuisé, accablés de fatigue. Cinquante-deux poules et six porcs avaient été tués par l’effet du roulis. Comme nous avions la terre en vue, le capitaine, après avoir fait hisser avec grand’peine une voile à l’avant, fit mettre le cap sur Hong-Kong. Il nous fallait regagner cette ville, notre navire ayant besoin d’au moins six semaines de réparations.
En même temps que le calme se rétablissait l’appétit, oublié pendant le danger, reprenait ses droits. L’heure du dîner venue, chacun prit place à la table, et peu de paroles s’échangèrent pendant ce repas. Nous étions tous recueillis comme des gens qui viennent d’échapper à la mort. J’examinai la figure du capitaine, elle était empreinte d’un profond découragement. J’ai su depuis qu’il songeait à une lugubre aventure qui lui était arrivée deux ans auparavant. Pris par des pirates indiens, après un combat où tout son équipage avait trouvé la mort, le capitaine Rooney avait été attaché au mât de son navire, et ces barbares ennemis lui avaient tailladé le corps en tous sens, sans pouvoir obtenir de lui autre chose qu’un sourire de mépris. Ils le gardèrent prisonnier six mois, après lesquels il parvint à s’échapper.
Le subrécargue présentant la mine la plus piteuse que l’on puisse voir; car, outre la crainte qu’il avait eue de perdre la vie, il finit par avouer qu’au moment du danger, ses plus cruelles angoisses avaient été pour la perte de ses marchandises.
Than-Sing, le Chinois, avait la physionomie d’un homme qui se sent franchement heureux d’être sauvé; aussi son sourire bienveillant faisait-il contraste avec le malaise général.
Quant à moi, encore sous le coup de mes récentes terreurs, je songeais combien la fatalité semblait vouloir déjouer tous mes projets d’avenir. Que puis-je connaître de plus des horreurs de la mer, me disais-je, si ce n’est d’y trouver une tombe?
Vers huit heures, le capitaine ordonna que tout le monde prît du repos. J’éprouvais une telle fatigue, que j’aurais dormi sur des planches aussi bien que sur un lit de plumes. Je dis sur des planches parce qu’au moment de me coucher je m’aperçus que mon matelas, mes draps, toute ma literie enfin étaient trempés d’eau. M. Rooney mit une complaisance extrême à faire chercher une partie de ce qui m’était nécessaire. Mais ma lassitude ne me permettait pas d’attendre longtemps, la première couverture que l’on me présenta, je m’en enveloppai et m’étendant sur mon lit dégarni, je ne tardai pas à tomber dans un sommeil profond.
Il pouvait être minuit lorsqu’un songe effrayant vint agiter mon esprit. Il me semblait entendre des cris infernaux, poussés par une bande de démons. Était-ce une hallucination? ou cet horrible cauchemar avait-il de la réalité? J’étais oppressée, souffrante, et plus d’une fois je me retournai sur ma couche; le songe durait toujours, il fut tout à coup rompu par un effroyable vacarme. Éveillée en sursaut, je me dressai sur mon séant, et j’ouvris les yeux, j’étais éblouie, ma cabine se trouvait entièrement illuminée par une lueur rouge. Frappée de terreur et persuadée que le navire devenait la proie d’un incendie, je sautai en bas de mon lit et me précipitai vers la porte. Le capitaine et le subrécargue étaient sur le seuil de leurs cabines. Je jetai des yeux hagards sur eux, ils me regardaient sans pouvoir proférer une parole, car nous entendions des hurlements sauvages et comme des coups de massue qui retentissaient contre les flancs du navire. Des pierres, des projectiles de toutes sortes étaient lancés dans les carreaux des fenêtres du plafond, de la dunette, et les brisaient en mille pièces, des flammes semblaient brûler, tout au-dessus de nous; nous restions terrifiés.
J’allai vers le capitaine et je me cramponnai à son bras. Je voulais parler, je n’avais pas de voix, quelque chose d’aride dans mon gosier arrêtait les paroles sur mes lèvres; je parvins cependant à lui dire avec des sons étranglés: «Capitaine! capitaine! le feu! le feu est au navire!..... Répondez-moi..... Entendez-vous là-haut?...» Mais il était entièrement pétrifié, car il me répondit: «I don’t know (je ne sais pas).» Il s’éloigna tout à coup et reparut avec un revolver à la main, la seule arme qu’il y eût à bord. En ce moment, le second de l’équipage accourut de l’avant du navire, et, s’approchant du capitaine, lui dit quelques mots que je n’entendis pas. Plus prompte que la pensée, et soupçonnant un terrible malheur, je rentrai précipitamment dans ma cabine et je regardai derrière le carreau qui s’ouvrait sur la mer. Au feu extérieur, j’entrevis les mâtures de plusieurs jonques chinoises. Je ressortis épouvantée, folle, en criant: «Les pirates!..... les pirates!.....» En effet, c’étaient les pirates, ces écumeurs de mer de la Chine, si redoutés par leurs cruautés. Ils nous tenaient en leur pouvoir; trois jonques, montées chacune par trente ou quarante hommes, entouraient le Caldera. Ces brigands semblaient être des démons sortis du sein de la tempête pour achever son œuvre de destruction. Le délabrement de notre navire désemparé était pour eux un facile succès. Après avoir jeté sur le Caldera des crocs en fer, fixés à de longues amarres, ils n’avaient pas tardé à grimper le long du bordage avec l’agilité des chats. Une fois parvenus sur le pont, ils s’étaient livrés à une danse infernale en poussant des cris qui n’ont rien d’humain. Les projectiles, en outre, cassant les vitres, nous avaient tirés du profond sommeil où nous étions tous plongés. Les lueurs que nous avions prises pour le reflet d’un incendie, étaient produites par des matières inflammables. Ils emploient ce moyen afin de frapper de stupeur et d’effroi ceux qu’ils attaquent, et paralysent souvent par là leur résistance.
Le capitaine, le subrécargue, le second, firent quelques pas en avant pour sortir de la dunette et aller sur le pont; je les suivis instinctivement. A peine avions-nous fait trois pas, que des boules fulminantes furent jetées sur nous et nous forcèrent à opérer une retraite. Il s’en fallut de bien peu que nous ne fussions atteints par cette pluie de feu qui nous aurait causé d’atroces brûlures. Nous ne pouvions nous expliquer où ils voulaient en venir, leur intention était évidemment de mettre le navire au pillage. Le capitaine, qui n’avait que son revolver pour nous défendre, jugea qu’il était prudent de nous dérober le plus longtemps possible à leur fureur. C’était une précaution bien inutile, car ils devaient nous trouver n’importe où, aussi bien que si nous fussions restés dans nos lits; mais notre esprit troublé ne nous laissait pas le loisir de raisonner. Nous descendîmes avec précipitation dans l’entreponts, dont l’ouverture se trouvait justement sous nos pieds, et nous nous cachâmes le mieux que nous pûmes. Cinq matelots se trouvaient déjà en cet endroit; nous ne savions ce qu’était devenu le reste de l’équipage; peut-être était-il déjà fait prisonnier.
Quant à Than-Sing, il n’avait pas reparu depuis la veille au soir.
Les pirates continuaient à pousser leurs cris sauvages. Par un écartement dans le panneau qui nous recouvrait, on pouvait voir, à travers les lueurs incendiaires, quelques-unes de leurs têtes hideuses entourées d’étoffes rouges en forme de turban. Leur costume était comme celui de tous les Chinois, excepté que leur ceinture était garnie de pistolets, de larges couteaux, et chacun d’eux avait un sabre nu à la main. A cette vue, un nuage de sang me passa devant les yeux, mes jambes fléchirent sous moi; je croyais ma dernière heure arrivée. Rampant des pieds et des mains, je m’acheminai vers le capitaine, en cet instant de détresse son appui me semblait cher. Nous nous tînmes blottis au milieu des ballots de marchandises, à peu près à vingt pieds de l’ouverture. Il nous était impossible d’aller plus loin, le navire étant comble dans cette partie. Nous respirions à peine, quand nous entendîmes une foule de pirates entrer dans nos cabines et bouleverser tout avec violence. Une voix connue parvint en même temps jusqu’à nous: c’était celle de Than-Sing. Une vive altercation paraissait s’élever entre lui et les pirates. On le sommait sans doute de dire où nous étions, car nous l’entendîmes crier en anglais: «Capitaine, capitaine! où êtes-vous? en bas? Répondez! venez! venez!...»
Mais personne ne bougeait.
Le capitaine Rooney retournait convulsivement son pistolet dans ses mains, en murmurant qu’il allait briser la première tête de pirate qui apparaîtrait. Je le suppliai de n’en rien faire; une pareille tentative non-seulement devait être de nul effet, mais encore pouvait servir à nous faire égorger tous. Il sentit si bien cela du reste qu’il mit son arme au repos en la cachant sous ses vêtements.
Nous n’attendîmes pas longtemps la venue de nos ennemis; c’en était fait, nous allions être découverts... Je frissonne encore à ce souvenir! Ils levèrent la trappe et firent descendre après une corde, une lanterne allumée. Nous nous pressions les uns contre les autres pour nous dérober à ce jet de lumière qui nous gagnait peu à peu et devait révéler notre présence. C’était peine perdue; des jambes passèrent bientôt, puis des corps tout entiers, et nous nous trouvâmes couchés en joue par une douzaine de pirates qui cherchaient avec des yeux de tigres dans la direction qui leur faisait face; ils étaient armés jusqu’aux dents. Le capitaine le premier se détacha de notre groupe, et s’avança à leur rencontre. Il leur présenta son revolver du côté de la crosse. Les pirates levèrent tous à la fois les bras d’un air menaçant; mais voyant qu’on ne leur opposait aucune résistance, ils se mirent à nous considérer avec une joie sauvage. Deux de ces bandits s’élancèrent hors de l’entrepont et firent signe avec des gestes brusques qu’il fallait les suivre. Plus morte que vive, j’étais restée blottie derrière un ballot; je vis du coin de l’œil mes compagnons remonter un à un, je voulais m’avancer comme eux, mais j’étais foudroyée d’épouvante. Quand le dernier eut disparu, que je me vis sur le point d’être seule avec ces monstres, ces assassins, une frayeur plus forte que le courage s’empara de moi, je me raidis par un effort suprême, et je m’avançai à mon tour. Alors à ma robe, à ma coiffure, ils reconnurent que j’étais une femme; une exclamation de surprise éclata parmi eux, une joie horrible se peignit sur leur physionomie; j’envisageai le lieu où j’étais comme une tombe béante: il me semblait déjà sentir les griffes de ces démons. A ce moment ce n’était plus du courage, de l’énergie, c’était du délire. Je m’élançai vers l’ouverture, et j’élevai les bras en l’air, en recommandant mon âme à Dieu. Au même instant, je me sentis saisir et entraîner, j’étais hors de l’entreponts.
Arrivée là, je fus entourée d’une foule de pirates qui se tenaient en cercle avec des sabres et des pistolets au poing. Je jetai un coup d’œil égaré sur mes agresseurs: ils fixaient sur moi des yeux avides en m’examinant. Ce n’était pas, comme on pourrait le croire, l’insuffisance de ma mise qui excitait leur curiosité, car, dès le moment de leur arrivée, par une sorte d’instinct bien naturel chez une femme, je m’étais revêtue à la hâte d’une robe, et j’avais mis mes pieds dans des chaussures. Ce qui excitait leur cupidité, c’était quelques bijoux que j’avais conservés; comprenant leurs exclamations bruyantes, je détachai bien vite mes boucles d’oreilles, mes bagues, et je les leur jetai pour m’éviter toute brutalité au cas où ils n’auraient pu résister longtemps à l’impatience de les posséder. Ceux qui étaient le plus rapprochés de moi se ruèrent dessus avec avidité, au grand mécontentement des autres; ces derniers même paraissaient si exaspérés, qu’ils cherchèrent querelle aux premiers, et il s’en serait suivi probablement une lutte sanglante, si la voix du chef ne fût intervenue avec autorité; tout cela s’était passé en quelques moments. On me poussa ensuite sur le pont, je montai l’escalier qui conduisait sur la dunette; là, je retrouvai mes compagnons de captivité déjà enchaînés, et je m’assis auprès d’eux comme on me l’indiquait.
La mer était encore houleuse; de gros nuages noirs, dernières menaces de la tempête, couraient çà et là dans le ciel et allaient se confondre dans l’horizon ténébreux; il s’élevait du sein des flots une brume épaisse qui nous enveloppait du froid le plus glacial; le pauvre Caldera, ainsi désemparé, capturé, ressemblait à un ponton en révolte. Il régnait parmi nous un silence de mort, qu’interrompaient parfois les gémissements du matelot qui avait été atteint par la chute du mât de misaine. Ces poignantes émotions avaient tellement troublé mon esprit, que mille idées confuses se pressaient dans ma tête; j’éprouvais l’envie de pleurer, et mes yeux restaient secs. Je promenais sur chacun des captifs des regards désolés. Cette communauté de malheurs m’attachait à eux; je redoutais qu’on ne vînt à m’en séparer.
Pendant ce temps-là, les pirates, qui pouvaient être au nombre de cent, couraient en tous sens dans le navire, se livrant au pillage. Quelques-uns s’approchèrent de moi et me montrèrent mes compagnons attachés. Pensant qu’ils voulaient me lier aussi, je leur tendis les mains, mais ils me firent un signe négatif. L’un d’eux impatienté, me passa la lame froide de son sabre le long du cou, faisant le simulacre de me couper la tête; je ne bougeai pas; mon visage exprimait sans doute un morne désespoir, mais je n’avais pas une larme. Cette immense douleur me mettait à une si rude épreuve, qu’elle semblait déjà avoir tout anéanti, tout épuisé en moi. Voulant néanmoins les satisfaire, je leur tendis encore les mains afin qu’ils pussent me les lier, si telle était leur intention. Ils s’en emparèrent avec colère, puis ils recommencèrent à promener leurs doigts autour de mes poignets, cherchant à me faire comprendre ce que je ne pouvais deviner. Où voulaient-ils donc en venir? Leurs froides menaces étaient sans doute pour me démontrer qu’ils me les couperaient. Dès ce moment, toute l’horreur de ma position me fut révélée; j’inclinai ma tête sur ma poitrine, et je fermai les yeux. La vue seule de ces monstres suffisait pour donner le courage du martyre; j’attendais la mort non sans épouvante, du moins avec résignation. J’étais dans cette cruelle perplexité, lorsque je me sentis frapper sur l’épaule; c’était Than-Sing qui, touché de mon attitude, voulut calmer mes craintes: «N’ayez pas peur, me dit-il, ils veulent seulement vous effrayer pour que vous n’ayez aucune envie de détacher vos compagnons.»
On vint bientôt le chercher pour parler au chef des pirates. Than-Sing n’avait pas été enchaîné, mais il était prisonnier comme nous; il nous servit d’interprète ainsi qu’à ses compatriotes. Ce chef était un petit homme d’apparence grêle, et chose singulière, il avait l’air moins féroce que les autres.
Le capitaine Rooney fut interpellé devant lui; son attitude pendant cet interrogatoire fut calme et dédaigneuse; il était superbe de mépris devant tous ces hommes de sang. On lui demanda d’abord s’il était Anglais; Than-Sing, chargé de traduire la réponse, se souvint, alors, de la haine qui existait entre la nation chinoise et la nation britannique. Il répondit que le capitaine était Espagnol, et que l’équipage se composait d’hommes de différents pays. Le marchand chinois avait été heureusement inspiré en dissimulant l’origine du capitaine et des matelots, car le chef des pirates fit observer que si nous avions été Anglais, il nous aurait tous fait égorger sur-le-champ. Il s’informa du nombre d’individus qui étaient à bord, ainsi que des sommes d’argent dont pouvait disposer le capitaine; si j’étais la femme de M. Rooney. Than-Sing satisfit à toutes ces questions, et dit, relativement à ma personne, que j’étais Française, simple passagère et sans aucun parent ou ami en Chine. Cet excellent homme fit ressortir l’abandon dans lequel je me trouvais, afin d’éloigner de l’esprit des pirates l’idée de ne me rendre la liberté qu’au prix d’une forte rançon.
Le chef de ces bandits ordonna qu’on déliât les mains au capitaine Rooney, et celui-ci eut l’humiliation de l’accompagner dans une visite à l’intérieur du navire. Il se vit dans la nécessité de faire le compte exact des marchandises qui composaient le chargement du Caldera. Nos chambres furent dévalisées les premières; je vis passer mes bagages, qui allaient disparaître dans leurs jonques; je soupirai tristement en voyant ces voleurs de mer emporter avec mes malles des objets auxquels j’attachais un prix tout particulier: un de ces barbares tenait dans leur cage mes oiseaux mignons. Ces frêles petites créatures allaient peut-être, si elles n’offraient pas assez d’appât à la cupidité de ces monstres, mourir de faim, leur sort était aussi misérable que le nôtre. Nous devions la vie au généreux mensonge du marchand chinois. Mais les pirates pouvaient changer de résolution, et nous eussent-ils promis cent fois la vie sauve, nous ne pouvions pas nous appuyer sur leur perfide parole. Notre malheur, au contraire, semblait sans limites; il était parfaitement à notre connaissance que les mers de la Chine regorgent de cette écume des nations. Ceux-ci nous faisaient grâce; de nouveaux venus pouvaient nous disputer aux premiers et compromettre par ce motif même notre vie, dans une lutte horrible.
Je fus tirée de cette rêverie douloureuse par le retour du capitaine. Le chef des pirates venait de lui ordonner de faire lever l’ancre et de diriger le navire vers une baie voisine. Nos matelots furent, en conséquence, délivrés pour être employés aux manœuvres; avant d’en arriver là, on leur fit comprendre qu’au moindre signe de révolte de leur part, on nous égorgerait tous sans pitié: ces menaces étaient répétées à chaque instant. Quant à moi, que ma faiblesse condamnait à l’inaction, je fus laissée à la même place, en compagnie du matelot blessé, lequel souffrait cruellement. Le subrécargue et Than-Sing, quoiqu’on leur eût délié les mains, étaient restés inoccupés à cause de leur inexpérience des manœuvres.
A ce moment, un des bandits passait près de nous; il nous fit voir, avec les marques de la joie la plus vive, un paquet assez volumineux: c’étaient une forte somme d’argent, des bijoux et de l’argenterie. Il prit une fourchette, la retourna en tout sens, puis la porta à sa tête en me regardant, comme pour me demander si c’était un peigne de femme (on sait que les Chinois ne font pas usage de fourchettes). Son ignorance, qui, dans tout autre instant, m’eût semblée risible, ne me donna pas même l’envie d’un sourire, tant mes sens étaient plongés dans un accablement profond. Than-Sing me vint heureusement en aide, et se chargea de lui expliquer à quoi servait l’ustensile en question. Le pirate s’éloigna. Je me croyais débarrassée de sa présence, quand, revenant sur ses pas, il remplit une de ses mains de pièces d’argent qu’il mit sous mes yeux en étendant son autre main vers une jonque qui était amarrée au navire; je compris, à ces signes multipliés, qu’il me proposait de fuir avec lui. Thang-Sing, qui avait suivi du regard cette scène muette, eut encore pitié de ma détresse; il s’approcha de cet homme et lui dit quelques mots dans leur langage. Il le menaçait sans doute de dévoiler sa conduite au chef, car le pirate s’éloigna la tête basse et sans réplique.
La température s’était refroidie et était même devenue des plus glaciale. Nous étions trop peu couverts les uns et les autres pour ne pas ressentir cette brume humide qui nous enveloppait. Je dois dire ici que nos ennemis usèrent alors de quelque générosité à notre égard; plusieurs d’entre eux ramassèrent des lambeaux de vêtements qui traînaient sur le pont et nous les jetèrent pour nous en couvrir les épaules.
A ce moment, un bruit de chaînes se fit entendre, le navire ne marcha plus, l’ancre tomba dans la mer; devait-elle bientôt remonter ou s’enfonçait-elle à jamais dans le lit qu’elle se creusait au fond des abîmes? Dieu seul le savait!