Dans l'alcôve, sortant de l'ombre à demi, une face à la bouche entr'ouverte, aux yeux terribles, le regardait; et il sentit que sa présence n'effrayait pas cette face, que ces yeux ne fuyaient pas les siens, que cette longue main cramponnée au drap ne tremblait pas, que cette jambe maigre qui pendait hors des couvertures allait s'allonger, se détendre; qu'un homme allait enfin se dresser devant lui, le prendre à la gorge, et qu'il sentirait sur son visage le souffle de ce vieux pâle et impassible.
Sans oser remuer la tête, il chercha la porte des yeux. Il ne songeait plus aux billets de banque oubliés à terre: il songeait seulement à fuir. Mais, sous la menace de ce regard, il comprit que jamais il ne pourrait atteindre cette porte, il devina que le vieux allait ouvrir la bouche pour crier: «A l'aide!» qu'après ce cri il n'aurait plus le temps de s'échapper, et, sans plus réfléchir, d'un bond, comme une bête à l'attaque, il se rua vers le lit, leva son couteau et, par deux fois, avec des halètements de rage, l'enfonça jusqu'au manche. Il n'y eut pas un cri, pas un râle; seule, la chute molle et sans écho d'un oreiller troubla le silence, et la tête retomba, un peu en avant du traversin, les lèvres entr'ouvertes et le menton sur la poitrine.
Tremblant encore de peur et de colère, il recula d'un pas et contempla son oeuvre. Sa lampe donnait une clarté si faible qu'il ne distinguait, dans le désordre de la chemise froissée, ni la trace de sa lame, ni le sang des blessures. Il avait dû frapper bien fort et bien juste, car la face du vieux n'avait point changé. Du premier coup, rapide et formidable, il l'avait arrêté net en plein élan, en pleine vie, comme aurait pu faire une balle. Un orgueil lui vint de sa maîtrise, et il grogna, menaçant:
—Ah! tu étais là?… Eh bien, tu as vu, hein?…
Or, penché sur le visage immobile, la pensée lui vint subitement, tant les traits avaient peu changé, qu'il avait lardé la couverture, mais que le vieillard n'était pas mort, et qu'il le regardait toujours avec une souveraine ironie.
Pour la seconde fois, il leva son arme et l'abattit, la releva et l'abattit encore avec une frénésie sauvage, grisé par le bruit sourd de la pointe trouant la poitrine, s'excitant à frapper par des jurons et par des cris, indifférent au danger d'éveiller la maison. La chemise n'était plus qu'une loque et la chair qu'une plaie. Seul, le visage, qu'aucune blessure n'avait entamé, gardait son impassibilité redoutable. Alors, l'homme, à demi fou, jeta sa lampe et prit sa victime à la gorge pour frapper une dernière fois.
Mais son poing droit levé resta en l'air et un cri s'arrêta sur ses lèvres: car, sous sa main, il venait de sentir, non pas la chair humide et pantelante d'où la vie vient de s'échapper avec des flots de sang, mais une chair que nul frisson ne faisait tressaillir, froide de ce terrible froid auquel rien n'est pareil; une chair morte, morte depuis de longues heures!… Et son bras retomba…
Le crime, cependant, ne l'avait jamais effrayé. Souvent, il avait vu son couteau rouge; il avait reçu au visage la giclée chaude lâchée par les artères crevées; il connaissait l'odeur du sang, le râle du corps qui se vide… La mort qu'on donne n'est rien… Mais ça!!… Un respect soudain éveillé en son âme d'assassin le tenait immobile, une terreur superstitieuse du grand mystère le glaçait… Il avait cru la maison vide, et il était entré chez un mort!… Il avait volé près d'un mort!… Un mort!… Voilà donc d'où venaient cet effrayant silence et cette ombre si calme!…
Et comme au loin, très loin, une horloge sonnait cinq heures, sans oser tourner la tête vers le butin oublié, sa casquette aux doigts, avec une grande peur traversée par des souvenirs de prières, les yeux dilatés, attirés dans la nuit vers ce mort qu'il n'avait pas fait, butant contre les meubles, il sortit de la pièce à reculons…
Un Maniaque
Il n'était ni méchant, ni sanguinaire. Il avait seulement une conception très spéciale des plaisirs de l'existence. Peut-être parce que, les ayant tous pratiqués, il ne trouvait plus d'imprévu à aucun.
Il allait au théâtre, non pour suivre le spectacle, ou pour lorgner de droite et de gauche, dans la salle, mais dans le seul espoir d'être, un jour, témoin d'un incendie. A la foire de Neuilly, il suivait toutes les séances des ménageries dans l'attente de la catastrophe: le dompteur dévoré par ses fauves. Il avait essayé des courses de taureaux, mais s'en était dégoûté vite, la tuerie prenant ici un aspect trop réglé, trop naturel, et il lui répugnait de regarder souffrir.
Il cherchait uniquement l'angoisse horrible et fugitive du «jamais vu». A telle enseigne que, s'étant trouvé à l'incendie de l'Opéra-Comique et en étant sorti indemne; qu'ayant été à deux pas de la cage des fauves le jour où Fred avait été dévoré par ses lions, il s'était presque désintéressé du théâtre et des ménageries. A ceux qui s'étonnaient de cet apparent changement dans ses goûts, il répondait:
—Maintenant, j'ai vu. Ça ne me ferait plus rien. Je voulais me rendre compte de l'effet produit sur les autres et sur moi.
Lorsqu'il fut privé de ces deux plaisirs favoris—il avait employé dix ans de sa vie avant d'arriver à leur réalisation—il vécut de longs mois dans le marasme, sortant peu, désoeuvré.
Or, un matin, les murs de Paris se couvrirent d'affiches multicolores représentant, sur un fond azuré, une piste étrange inclinée, qui se nouait et retombait comme un ruban. Tout en haut, un cycliste, point minuscule, semblait attendre un signal pour se lancer vers le plongeon vertigineux.
En même temps, dans les journaux, on lut le récit d'un extraordinaire tour de force et l'on eut ainsi l'explication de cette affiche bizarre.
Il s'agissait pour l'homme de filer à toute allure sur la piste étroite, de remonter la boucle et de la redescendre. Dans cette course fantastique, l'acrobate se trouvait pendant une seconde la tête en bas et les pieds en l'air.
Le gymnasiarque convia la presse à venir examiner son engin, à tourner et à retourner sa machine, pour qu'il fût bien établi que le tour était honnête, franc, dénué de tout subterfuge, basé sur des calculs d'une précision extrême, immanquable avec du sang-froid.
Mais dès l'instant où la vie d'un homme tient à ces mots: le sang-froid, elle tient à peu de chose!
Notre maniaque, depuis l'annonce du spectacle, avait repris un peu de sa bonne humeur. Ayant assisté aux premières démonstrations, il avait la conviction de trouver là une émotion neuve, et, le soir des débuts, il fut aux premières places pour voir «boucler la boucle».
Il avait loué une loge qui se trouvait dans le prolongement de la piste, et de là, seul, n'ayant voulu près de lui personne qui pût distraire son attention, il put suivre le saut vertigineux.
Le tout durait quelques secondes à peine. Il eut juste le temps de voir la tache noire foncer sur la blancheur de la piste, un formidable élan, un plongeon, un bond gigantesque, c'était tout. Cette fois il avait eu une angoisse aussi prompte qu'un éclair.
Mais, tandis qu'il sortait, se mêlant à la foule, il réfléchit que deux, trois fois peut-être, ce spectacle lui ferait passer un frisson, puis qu'il se blaserait sur celui-là comme sur les autres.
Il revenait donc un peu ennuyé, songeant: «Ce n'est pas encore ça!», quand il réfléchit que le sang-froid d'un homme a des limites, que la solidité d'une bicyclette n'est, après tout, qu'une chose relative, et qu'il n'est pas de piste si résistante qu'elle ne puisse, à un moment donné, fléchir. Il en arriva donc à cette conclusion que, fatalement, un accident devait se produire.
De là à décider de guetter cet accident il n'y avait qu'un pas.
—J'irai, décida-t-il, voir boucler la boucle tous les soirs, jusqu'à ce que l'homme se casse la figure. Et si cela n'arrive pas durant les trois mois qu'il passera à Paris, je le suivrai ailleurs!
Pendant deux mois, tous les soirs, à la même heure, il entra dans la même loge, se mit à la même place… L'accident ne se produisait pas. On avait fini par le connaître au contrôle. Il avait du reste loué la loge pour toute la série des représentations, et l'on se demandait la raison de cette fantaisie coûteuse, sans la pouvoir découvrir.
Un soir que l'acrobate avait fait son tour plus tôt que de coutume, il le rencontra dans un corridor et vint à lui. Il n'eut pas besoin de se présenter longuement.
—Je sais, monsieur, lui répondit le gymnasiarque, que vous êtes un habitué de la maison. Vous y venez tous les soirs.
Il parut surpris et demanda:
—En effet, je m'intéresse vivement à votre exercice… Mais, qui a pu vous dire?…
L'homme sourit:
—Oh! personne. Je vous vois, simplement.
—Voilà qui est surprenant. A une hauteur pareille… dans un pareil moment… vous avez l'esprit assez libre pour considérer les spectateurs dans la salle?
—Oh! pardon. Je ne considère pas les spectateurs dans la salle. Ce serait fort dangereux pour moi, et j'ai trop besoin de toute ma présence d'esprit pour chercher des visages dans cette foule qui s'agite et murmure. En toutes choses concernant notre profession, à côté du tour en lui-même, de sa théorie et de sa pratique, il y a un procédé, un truc…
Il sursauta:
—Un truc?..
—Entendons-nous, ce n'est pas une supercherie que je veux dire. J'entends par là quelque chose dont le public ne se doute pas, et qui constitue le point le plus délicat de l'exercice. Suivez-moi bien. Je mets en fait qu'il est impossible de se vider le cerveau au point de ne plus avoir qu'une seule pensée, au point que votre volonté ne s'éparpille pas, si je peux dire. Eh bien, moi, je choisis dans toute la salle un objet, un point fixe sur lequel je rive mes regards. Je ne vois que ce point, cet objet. Dès la seconde où il est dans mes yeux, rien d'autre n'existe plus. Je suis en selle. Mes mains cramponnées au guidon, je ne me préoccupe de rien: ni de mon équilibre, ni de ma direction. Je suis sûr de mes muscles. Ils sont fermes comme l'acier. Il n'y a qu'une partie de moi-même contre laquelle je me mette en garde: mes yeux. Mais quand une fois ils sont attachés, ils ne me font plus peur. Eh bien, le soir où j'ai débuté, je ne sais pas pour quelle raison, mes regards sont tombés sur votre loge. Je vous ai vu. Je n'ai plus vu que vous. Vous avez sans le savoir pris mes yeux… Vous avez été ce point, cet objet, dont je vous parlais tout à l'heure. Le second jour je vous ai cherché à la même place. Ainsi les jours suivants. Si bien qu'à présent, dès que je suis entré, d'instinct mon regard vous cherche, vous suit. Vous êtes, sans vous en rendre compte, l'auxiliaire précieux, indispensable de mon tour. Vous comprenez, dans ces conditions, que je puisse vous connaître.
Le lendemain, ainsi que de coutume, le maniaque était dans sa loge. Dans la salle, c'était un mouvement, un bruit confus. Brusquement le silence se fit, profond; on eût dit que pas un souffle ne sortait de ces poitrines. L'acrobate était monté sur sa machine, que deux hommes tenaient, attendant le signal du départ. Il était bien d'aplomb, les poings au guidon, la tête droite, le regard fixé devant lui.
Il cria: «Hop!» et les hommes le poussèrent.
Mais au même moment, le plus naturellement du monde, le maniaque se leva, repoussa son siège et s'assit de l'autre côté de la loge. Alors on vit une chose effroyable. L'acrobate eut un violent haut-le-corps. Sa machine, qui piquait en avant, fit une embardée formidable, bondit en dehors de la piste et alla au milieu des hurlements d'épouvante s'écraser sur le sol.
D'un geste méthodique, le maniaque enfila son pardessus, lissa son chapeau d'un revers de manche et sortit.
Le Père
Quand la dernière pelletée de terre fut retombée, et qu'ils eurent donné la dernière poignée de mains, le père et le fils rentrèrent chez eux à petits pas, sans rien dire, les jambes lourdes, la tête vide, pris soudain de cette grande lassitude qui suit les efforts trop longtemps soutenus.
La maison imprégnée encore du parfum des fleurs, la maison redevenue calme après l'affolement, les allées et venues de ces deux jours, leur parut étrangement vide et neuve. La vieille bonne qui les avait précédés avait tout remis en ordre. Il leur sembla qu'ils revenaient d'un long voyage, mais qu'ils se retrouvaient chez eux sans joie, sans ce large soupir qui dit: «Ah! qu'on est bien chez soi!…» Tout était propre, net. Près de la cheminée, le chat couché en rond ronronnait doucement, et le soleil d'hiver étalait sa gaieté timide sur les vitres.
Le père s'assit près du feu, hocha la tête et soupira:
—Ta pauvre maman!…
Et deux larmes glissèrent sur sa bonne figure toute ronde, sa bonne figure que le chagrin, le froid de la rue et la tiédeur de la pièce avaient congestionnée un peu.
Ensuite, par besoin d'entendre autre chose que le ronron du chat, le tic-tac de l'horloge et le crépitement du bois sur les chenets envahi, à son insu, par cet orgueil de vivre après ceux qui s'en sont allés pour jamais, il se mit à parler:
—Tu as vu les Dupont? Ils étaient tous là, et la présence du grand-père m'a beaucoup touché… Ta maman les aimait bien… Mais, comment se fait-il que ton ami Brémaud ne soit pas venu?… Oui, je sais… Au milieu de tout ce monde, il se peut que je ne l'aie pas remarqué…
Il soupira encore: «Mon pauvre petit!…» repris d'une tendresse câline pour ce grand garçon de vingt-cinq ans qui, près de lui, pleurait silencieux.
La vieille bonne entra sur la pointe des pieds, si doucement qu'ils ne l'entendirent pas ouvrir la porte.
—Allons, monsieur! il ne faut pas rester comme ça! Il faut manger!
Ils levèrent la tête.
C'était vrai! Il fallait manger. La vie les reprenait. Ils avaient faim, non pas cette faim heureuse des jours où l'on aime à s'installer commodément à table, mais la faim de la bête qui se sent l'estomac vide. Jusqu'ici, une pudeur les avait retenus. Maintenant, ils se regardaient sans rien dire, désirant et redoutant à la fois ce premier tête-à-tête à la table trop grande, près de la place vide.
Et le père, les yeux gros de larmes, murmura:
—Oui, vous avez raison… Faites-nous à manger… Il faut, mon petit…
Le fils approuva de la tête et se leva:
—Je passe un vêtement et je reviens.
Il sortit. La porte refermée, comme il allait entrer machinalement dans la chambre de sa mère, la vieille bonne s'approcha de lui, et lui dit presque bas:
—Monsieur Jean, j'ai quelque chose pour vous… une lettre que votre maman m'a confiée, voilà huit jours, quand elle s'est sentie perdue… Elle m'a recommandé de vous la remettre… après seulement… La voilà.
Il s'arrêta, surpris, regarda la servante. Elle se tenait devant lui, hésitante, l'enveloppe qu'elle lui tendait tremblait au bout de ses doigts, et, tout d'un coup, il eut la sensation précise qu'une grande douleur, un grand secret, étaient là, près de lui.
Il dit, la gorge serrée:
—Donne… et entra.
Dès qu'il fut seul, sans réfléchir, il s'enferma à double tour. La chambre, avec son lit trop plat, ses rideaux trop tirés, sa cheminée sans feu, et ses meubles trop bien rangés, avait déjà l'aspect abandonné.
Il tournait et retournait la lettre entre ses doigts, glacé devant cette écriture vivante de la morte, cette écriture chère, si souvent regardée jadis, et qui, sur le papier un peu froissé, s'étalait, déjà tremblée.
A travers la cloison, il entendait la bonne aller et venir, mettant le couvert.
Il déchira l'enveloppe et lut:
«Mon enfant chéri,
«Je sens que l'heure de l'éternel adieu est proche. Je m'en vais sans faiblesse, et presque sans regret, puisque tu es un homme maintenant et que le temps est loin où je t'étais indispensable. J'ai conscience d'avoir été une mère irréprochable. Mais, un très lourd secret dort entre nous, que je n'eus pas le courage de te révéler, qu'il est nécessaire pourtant que tu saches.
«Celle que tu as aimée, respectée par-dessus tout, celle à qui tu contais tes peines de tout petit et tes tristesses d'homme, ta maman, mon chéri, est une grande coupable:
«Tu n'es pas le fils de celui que tu as toujours appelé «père». Il y a eu dans ma vie un grand, un immense amour, et mon seul crime est de ne l'avoir pas avoué. Ton père, ton vrai père, existe. Il t'a vu grandir de loin, et t'aime, je le sais. Tu es à l'âge où l'on peut prendre les plus graves décisions. Toute ta vie est à refaire, si tu le veux. Tu peux être riche demain, si tu trouves en toi le courage qui m'a manqué. L'acte que je commets est lâche, je le sais… Ayant mal vécu, je ne pouvais que mal mourir. Cent fois j'ai été sur le point de fuir cette maison, de t'emporter avec moi. L'énergie m'a fait défaut… Il eût suffi de peu de chose pour me la donner, sans doute: un soupçon… une parole mauvaise… Mais rien!… Pas un nuage…»
Il s'arrêta, écrasé par cette révélation.
Ainsi, sa mère avait eu un amour!… Elle avait pu porter si longtemps ce secret. Elle avait pu parler, sourire, sans qu'un tressaillement trahît sa faute et son remords! Et lui, jadis impitoyable aux faiblesses des autres femmes, lui pour qui tout orgueil, toute vénération, toute joie se résumaient en ce seul mot: «Maman!…» il avait grandi là, étranger, vivante insulte à ce brave homme qui n'avait eu pour lui que tendresse et bonté!…
Toute son enfance se levait devant lui. Il se revoyait petit, petit, passant par les rues de la ville, donnant la main à son papa… Il grandissait… Une très grave maladie le tenait durant de longs mois entre la vie et la mort, et il voyait encore son papa assis à son chevet essayant de sourire avec des larmes dans les yeux… Le temps passe… Les affaires vont mal, et ce sont d'autres souvenirs, plus aigus, plus poignants… les conversations qu'il écoute, le soir, pelotonné dans son lit. La mère parle peu; le papa dit: «Je me restreindrai… Je ne fumerai plus, je n'irai plus au café… Mes vêtements sont encore très bons… Il ne faut surtout pas que le gamin pâtisse… C'est un mauvais moment à passer, voilà tout… En rognant de-ci, de-là, nous pourrons lui donner des douceurs… Les petits ont toute la vie devant eux pour souffrir… A quoi bon les attrister si tôt!…»
Et voilà l'homme qu'elle a trompé!…
Il se mit à pleurer. La phrase de la lettre revenait à sa mémoire: «Tu es à l'âge où on peut prendre les plus graves décisions».
C'était vrai. Il n'avait même pas le droit d'hésiter. Pas une seconde, l'idée de la richesse n'effleura son esprit. Il aurait simplement le courage qui lui avait manqué, à Elle. Il quitterait cette demeure sans rien dire… Il s'en irait très loin, très loin, pour ne plus revenir. Ainsi, la honte, la honte qu'il savait, partirait avec lui. Comment pourrait-il, à présent, sans rougir, s'asseoir à cette table? entendre la bonne voix lui dire: «Mon petit», et rappeler le souvenir de la «pauvre maman…»?
Sa résolution était prise. Il sanglota:
—Oh! maman, maman! qu'est-ce que tu as fait!…
Adieu la vie tranquille et calme, le retour au foyer, le regard attendri sur le passé défunt, car, il n'avait pas le droit, en vérité, de continuer le mensonge et la faute.
Il restait immobile, abîmé dans sa douleur.
Un bruit venait de la salle à manger.
—… Pauvre petit!… Il a du chagrin!… Il est dans la chambre de sa maman… Laissez-le pleurer… Ah! nous sommes bien malheureux… Je me sens si vieux! Il me reste, heureusement! C'est un brave enfant, il ne me quittera pas!
Il releva la tête et se mordit les lèvres. Le père parlait toujours, et, peu à peu, en l'écoutant, ses pensées prenaient un autre cours. La voie qu'il devait suivre lui semblait moins facile, son devoir lui apparaissait plus obscur.
«Il ne me quittera pas…»
Avait-il le droit d'abandonner ce pauvre être, de le laisser vieillir tout seul au foyer déserté?… Partir! Voilà tout ce qu'il trouvait pour payer sa tendresse, ses efforts, ses privations… Oui…
Mais il n'était pas son fils… Sa présence ici, sous son toit, avait quelque chose d'intolérable, d'odieux… Pourtant, il fallait se décider, de suite; après, il serait trop tard.
Il tenait toujours la lettre de sa mère. Il se remit à lire:
«Il eût suffi de peu de chose pour me donner cette énergie, sans doute: un soupçon, une parole mauvaise… Mais rien, pas un nuage…»
La voix du père reprit, derrière la cloison:
—Oui, j'ai vécu vingt-sept ans avec elle, et, durant vingt-sept ans, entre nous, rien, pas un nuage…
Les mêmes mots… la même phrase!…
Il reprit sa lecture:
«Et maintenant, je vais te dire le nom de ton vrai père. C'est…»
La lettre tremblait dans ses doigts. Un regard, et le nom serait à jamais gravé dans ses yeux, dans tout son Etre… et alors… alors… il ne pourrait plus…
La voix appela doucement:
—Allons, viens, mon petit, viens à table…
Il eut un grand frisson et ferma les yeux une seconde. Ensuite il prit une allumette, leva le bras et mit le feu au papier. Il le regarda brûler, lentement, et, quand la flamme vint lécher ses ongles, il ouvrit les doigts. Un carré de cendre noire tomba sur le plancher. Un coin blanc, très étroit acheva de se consumer… Plus rien…
Alors, il tira la porte, demeura un instant immobile sur le seuil, et, voyant devant lui le brave homme, avec sa bonne figure, ses yeux rougis et ses mains qui tremblaient, il le prit dans ses bras, l'embrassa passionnément, comme on embrasse un être cher que l'on croyait à tout jamais perdu et sanglota:
—Papa! Mon vieux papa!…
TABLE DES MATIÈRES
Sous la Lumière rouge
Soleil
Le Droit au Couteau
Le Coq chanta
L'Horloge
Le Mauvais Guide
Fascination
Circonstances atténuantes
Le Puits
Le Miracle
Le Disparu
Le Baiser
Le Rapide de 10 h. 50
Illusion
Un Savant
«Mes Yeux»
L'Encaisseur
Les Corbeaux
Un Piquet?
Sur la Route
Le Coupable
Le Mendiant
Confrontation
La Maison vide
Un Maniaque
Le Père