Juin 1917.
(Revue: Demain, Genève, juillet 1917.)
XV
Le Feu
par Henri BARBUSSE[34]
Voici un miroir implacable de la guerre. Elle s'y est reflétée, seize mois, au jour le jour. Miroir de deux yeux clairs, fins, précis, intrépides, français. L'auteur, Henri Barbusse, a dédié son livre: «A la mémoire des camarades tombés à côté de moi, à Crouy et sur la cote 119», décembre 1915; et ce livre: Le Feu (Journal d'une escouade) a reçu, à Paris, la consécration du prix Goncourt.
Par quel miracle une telle parole de vérité a-t-elle pu se faire entendre intégralement, en une époque où tant de paroles libres, infiniment moins libres, sont comprimées? Je n'essaie point de l'expliquer, mais j'en profite: car la voix de ce témoin fait rentrer dans l'ombre tous les mensonges intéressés qui, depuis trois ans, prétendent idéaliser le charnier européen.
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L'œuvre est de premier ordre, et si riche de substance qu'il faudrait plus d'un article pour l'embrasser tout entière. Je tâcherai seulement ici d'en saisir les aspects principaux,—l'art et la pensée.
L'impression qui domine est d'une extrême objectivité. Sauf au dernier chapitre, où s'affirment ses idées sociales, on ne connaît point l'auteur: il est là, mêlé à ses obscurs compagnons; il lutte, il souffre avec eux, et d'une seconde à l'autre il risque de disparaître; mais il a la force d'âme de s'abstraire du tableau et de voiler son moi: il regarde, il entend, il sent, il tâte, il agrippe, de tous ses sens à l'affût, le spectacle mouvant; et c'est merveille de voir la sûreté de cet esprit français, dont aucune émotion ne fait trembler le dessin, ni ne ternit la notation. Une multitude de touches juxtaposées, vives, vibrantes, crues, aptes à rendre les chocs et les sursauts des pauvres machines humaines passant d'une torpeur lasse à une hyperesthésie hallucinée,—mais que place et combine une intelligence toujours maîtresse de soi. Un style impressionniste, que tentent parfois, un peu trop pour mon goût, les jeux de mots visuels à la Jules Renard, cette «écriture artiste», qui est un article si éminemment parisien, et qui, en temps ordinaire, «poudrederise» les émotions, mais qui, dans ces convulsions de la guerre, prend je ne sais quelle élégance héroïque. Dans le récit serré, sombre, étouffant, s'ouvrent des épisodes de repos, qui en rompent l'unité, et où se détend quelques instants l'étreinte. La plupart des lecteurs en goûteront le charme, l'émotion discrète (la Permission);—mais les trois quarts de l'œuvre ont pour cadre les tranchées de Picardie, sous «le ciel vaseux», sous le feu et sous l'eau,—visions tantôt d'Enfer, et tantôt de Déluge.
«Les armées restent là, enterrées, des années, «au fond d'un éternel champ de bataille», entassées, «enchaînées coude à coude», pelotonnées «contre la pluie qui vient d'en haut, contre la boue qui vient d'en bas, contre le froid, cette espèce d'infini qui est partout». Les hommes, affublés de peaux de bêtes, de paquets de couvertures, de tricots, surtricots, de carrés de toile cirée, de bonnets de fourrure, de capuchons goudronnés, gommés, caoutchoutés... ont l'air d'hommes des cavernes, de gorilles, de troglodytes. L'un d'eux, en creusant la terre, a retrouvé la hache d'un homme quaternaire, une pierre pointue emmanchée dans un os, et il s'en sert. D'autres, comme des sauvages, fabriquent des bijoux élémentaires. Trois générations ensemble, toutes les races; mais non pas toutes les classes: laboureurs et ouvriers pour la plupart, métayer, valet de ferme, charretier, garçon livreur, contremaître dans une manufacture, bistro, vendeur de journaux, quincaillier, mineurs,—peu de professions libérales. Cette masse amalgamée a un parler commun, «fait d'argots d'atelier et de caserne et de patois assaisonné de quelques néologismes». Chacun a sa silhouette propre, exactement saisie et découpée: on ne les confond plus, une fois qu'on les a vus. Mais le procédé qui les dépeint est bien différent de celui de Tolstoï. Tolstoï ne peut voir une âme sans descendre au fond. Ici l'on voit et l'on passe. L'âme personnelle existe à peine, n'est qu'une écorce; dessous, endolorie, écrasée de fatigue, abrutie par le bruit, empoisonnée par la fumée, l'âme collective s'ennuie, somnole, attend, attend sans fin,—(«machine à attendre»)—ne cherche plus à penser, «a renoncé à comprendre, renoncé à être soi-même». Ce ne sont pas des soldats—(ils ne veulent pas l'être)—ce sont des hommes, «de pauvres bonshommes quelconques arrachés brusquement à la vie, ignorants, peu emballés, à vue bornée, pleins d'un gros bon sens qui parfois déraille, enclins à se laisser conduire et à faire ce qu'on leur dit de faire, résistants à la peine, capables de souffrir longtemps, de simples hommes qu'on a simplifiés encore et dont, par la force des choses, les seuls instincts primordiaux s'accentuent: instinct de la conservation, égoïsme, espoir tenace de survivre toujours, joie de manger, de boire et de dormir...». Même dans le danger d'un bombardement, au bout de quelques heures, ils s'ennuient, ils bâillent, ils jouent à la manille, ils causent de niaiseries, «ils piquent un roupillon», ils s'ennuient... «La grandeur et la largeur de ces déchaînements d'artillerie lassent l'esprit». Ils traversent des enfers de souffrances, et ne s'en souviennent même plus: «Nous en avons trop vu. Et chaque chose qu'on a vue était trop. On n'est pas fabriqué pour contenir ça. Ça fout le camp d'tous les côtés, on est trop p'tit. On est des machines à oublier. Les hommes, c'est des choses qui pensent peu, et, qui surtout oublient...»—Au temps de Napoléon, chaque soldat avait dans sa giberne le bâton de maréchal, et dans le cerveau l'image ambitieuse du petit officier corse. A présent, il n'y a plus d'individus, il y a une masse humaine; et elle-même est noyée dans les forces élémentaires. «Dix mille kilomètres de tranchées françaises, dix mille kilomètres de malheurs pareils ou pires...; et le front français est le huitième du front total...» D'instinct, le narrateur est forcé d'emprunter ses images à une mythologie grossière de peuplade primitive, ou aux convulsions cosmiques: «ruisseaux de blessés arrachés des entrailles de la terre, qui saigne et qui pourrit, à l'infini»... «glaciers de cadavres»... «sombres immensités de Styx»... «vallée de Josaphat»... spectacles préhistoriques. Que devient l'homme là-dedans? Que devient sa souffrance!... «Quand tu te désoleras!» dit un blessé à un autre... «C'est ça, la guerre..., pas les batailles..., la fatigue épouvantable, surnaturelle, l'eau jusqu'au ventre, la boue, l'ordure, la monotonie infinie des misères, interrompue par des drames aigus»... «Par intermittences, des cris d'humanité, des frissons profonds, sortent du noir et du silence...»
Çà et là, au cours de la longue mélopée, quelques cimes émergent de l'uniformité grise et sanglante: l'assaut («le feu»);—«le poste de secours»;—«l'aube».—Je voudrais pouvoir citer l'admirable tableau des hommes qui attendent l'ordre d'attaque,—immobiles, un masque de calme recouvrant quels songes, quelles peurs, quels adieux! Sans aucune illusion, sans aucun emportement, sans aucune excitation, «malgré la propagande dont on les travaille, sans aucune ivresse, ni matérielle, ni morale», en pleine conscience, ils attendent le signal de se précipiter «une fois de plus dans ce rôle de fou imposé à chacun par la folie du genre humain»;—puis c'est la «course à l'abîme», où, sans voir, au milieu des éclats qui font un cri de fer rouge dans l'eau, au milieu de l'odeur de soufre, «on se jette sur l'horizon»;—et la tuerie dans la tranchée, où «l'on ne sait pas d'abord que faire», et où ensuite la frénésie s'empare de l'homme, où «l'on reconnaît mal ceux même que l'on connaît, comme si tout le reste de la vie était devenu tout à coup très lointain...» Et puis, l'exaltation passée, «il ne reste plus que l'infinie fatigue et l'attente infinie...».
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Mais il me faut abréger, arriver à la partie capitale de l'œuvre: à la pensée.
Dans Guerre et Paix, le sens profond du Destin qui mène l'humanité est ardemment cherché et saisi, de loin en loin, à la lueur d'un éclair de souffrance ou de génie, par quelques personnalités plus affinées, de race ou de cœur: le prince André, Pierre Besoukhow.—Sur les peuples d'aujourd'hui, le rouleau aplanisseur a passé. Tout au plus si de l'immense troupeau se détache, un moment, le bêlement isolé d'une bête, qui va mourir. Telle, la pâle figure du caporal Bertrand «avec son sourire réfléchi»—à peine dessinée,—«parlant peu d'ordinaire, ne parlant jamais de lui», et qui ne livre qu'une fois le secret des pensées qui l'angoissent,—dans le crépuscule qui suit la tuerie, quelques heures avant que lui-même soit tué. Il songe à ceux qu'il a tués, à la démence du corps à corps:
—«Il le fallait, dit-il. Il le fallait, pour l'avenir».
Il croisa les bras, hocha la tête:
—«L'avenir! s'écria-t-il tout d'un coup. De quels yeux ceux qui vivront après nous regarderont-ils ces tueries et ces exploits, dont nous ne savons pas même, nous qui les commettons, s'il faut les comparer à ceux des héros de Plutarque et de Corneille, ou à des exploits d'apaches!... Et pourtant, continua-t-il, regarde! Il y a une figure qui s'est élevée au-dessus de la guerre, et qui brillera pour la beauté et l'importance de son courage...»
«J'écoutais, appuyé sur un bâton, penché vers lui, recueillant cette voix qui sortait, dans le silence du crépuscule, d'une bouche presque toujours silencieuse. Il cria d'une voix claire:
—«Liebknecht!»
Dans la même soirée, l'humble territorial Marthereau, «à la face de barbet, toute plantée de poils», écoute un camarade qui dit: «Guillaume est une bête puante, mais Napoléon est un grand homme», et qui, après avoir gémi sur la guerre, célèbre l'ardeur guerrière du seul petit gars qui lui reste. Marthereau branle sa tête lassée, où luisent deux beaux yeux de chien qui s'étonne et qui songe, et il soupire: «Ah! nous sommes tous des pas mauvais types, et aussi des malheureux et des pauv'diables. Mais nous sommes trop bêtes, nous sommes trop bêtes!»
Mais le plus souvent, le cri d'humanité qui sort de ces humbles compagnons est anonyme. On ne sait au juste celui qui vient de parler, car tous, à des moments, n'ont qu'une pensée commune. Née des communes épreuves, cette pensée les rapproche beaucoup plus des autres malheureux dans les tranchées ennemies, que du reste du monde qui est là-bas, par derrière. Contre ceux de l'arrière: «touristes des tranchées», journalistes «exploiteurs du malheur public», intellectuels guerriers, ils s'accordent en un mépris sans violence, mais sans bornes. Ils ont «la révélation de la grande réalité: une différence qui se dessine entre les êtres, une différence bien plus profonde et avec des fossés plus infranchissables que celle des races: la division nette, tranchée, et vraiment irrémissible, qu'il y a parmi la foule d'un pays, entre ceux qui profitent et ceux qui peinent, ceux à qui on a demandé de tout sacrifier, tout, qui apportent jusqu'au bout leur nombre, leur force et leur martyre, et sur lesquels marchent, avancent, sourient et réussissent les autres.»
—«Ah! fait amèrement l'un d'eux, devant cette révélation, ça ne donne pas envie de mourir!»
Mais il n'en meurt pas moins bravement, humblement, comme les autres.
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Le point culminant de l'œuvre est le dernier chapitre: l'Aube. C'est comme un épilogue, dont la pensée rejoint celle du prologue, la Vision, et l'élargit, ainsi qu'en une symphonie le thème annoncé du début prend sa forme complète dans la conclusion.
La Vision nous dépeint l'arrivée de la déclaration de guerre, dans un sanatorium de Savoie, en face du Mont-Blanc. Et là, ces malades de toutes nations, «détachés des choses et presque de la vie, aussi éloignés du reste du genre humain que s'ils étaient déjà la postérité, regardent au loin devant eux, vers le pays incompréhensible des vivants et des fous». Ils voient le déluge d'en bas, les peuples naufragés qui se cramponnent; «les trente millions d'esclaves, jetés les uns sur les autres par le crime et l'erreur, dans la guerre et la boue, lèvent une face humaine où germe enfin une volonté. L'avenir est dans les mains des esclaves, et on voit bien que le vieux monde sera changé par l'alliance que bâtiront un jour entre eux ceux dont le nombre et la misère sont infinis».
L'Aube finale est le tableau du «déluge d'en bas», de la plaine noyée sous la pluie, des tranchées éboulées. Spectacle de la Genèse. Allemands et Français fuient ensemble le fléau, ou s'affaissent pêle-mêle dans la fosse commune. Et alors, ces naufragés, échoués sur les récifs de boue au milieu de l'inondation, commencent à s'éveiller de leur passivité; et un dialogue redoutable s'engage entre les suppliciés, comme les répliques d'un chœur de tragédie. L'excès de leur souffrance les submerge. Et ce qui les accable encore davantage, «ainsi qu'un désastre plus grand», c'est la pensée qu'un jour les survivants pourront oublier de tels maux:
—«Ah! si on se rappelait!—Si on s'rappelait, n'y aurait plus d'guerre...»
Et, soudain, de proche en proche, le cri éclate: «Il ne faut plus qu'il y ait de guerre...»
Et chacun, tour à tour, accuse, insulte la guerre:
—«Deux armées qui se battent, c'est comme une grande armée qui se suicide.»
—«Faut être vainqueurs», dit l'un.—Mais les autres répondent: «Ça ne suffit pas».—«Etre vainqueurs, c'est pas un résultat?»—«Non! Faut tuer la guerre».
...«—Alors, faudra continuer à s'battre, après la guerre?»—«P'têt', oui, p'têt...»—Et pas contre des étrangers, p'têt', i faudra s'battre»?—«P'têt' oui... Les peuples luttent aujourd'hui pour n'avoir plus de maîtres...»—«Alors, on travaille pour les Prussiens aussi?»—«Mais, dit un des malheureux de la plaine, il faut bien l'espérer...»—«I' faut pas s'mêler des affaires des autres.»—«Si, il le faut, parce que ce que tu appelles les autres, c'est les mêmes.»
...—«Pourquoi faire la guerre?»—«Pourquoi, on n'en sait rien; mais pour qui, on peut le dire... Pour le plaisir de quelques-uns qu'on pourrait compter...»
Et ils les comptent: «les guerriers, les puissants héréditaires; ceux qui disent: «les races se haïssent», et ceux qui disent: «j'engraisse de la guerre, et mon ventre en mûrit»; et ceux qui disent: «la guerre a toujours été, donc elle sera toujours»; et ceux qui disent: «baissez la tête, et croyez en Dieu»...; les brandisseurs de sabres, les profiteurs, les monstrueux intéressés, «ceux qui s'enfoncent dans le passé, les traditionnalistes, pour qui un abus a force de loi parce qu'il s'est éternisé...», etc.
—«Ce sont vos ennemis autant que le sont aujourd'hui ces soldats allemands qui gisent ici entre vous, et qui ne sont que de pauvres dupes odieusement trompées et abruties, des animaux domestiqués... Ce sont vos ennemis, quel que soit l'endroit où ils sont nés et la façon dont se prononce leur nom et la langue dans laquelle ils mentent. Regardez-les dans le ciel et sur la terre! Regardez-les partout! Reconnaissez-les une bonne fois, et souvenez-vous à jamais!»
Ainsi clament ces armées. Et le livre se clôt sur l'espoir et le serment muet de l'entente des peuples, tandis que le ciel noir s'ouvre et qu'un rayon tranquille tombe sur la plaine inondée.
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Un rayon de soleil ne fait pas le ciel clair; et la voix d'un soldat n'est pas celle d'une armée. Les armées d'aujourd'hui sont des nations, où sans doute s'entre-choquent et se mêlent, comme dans toute nation, bien des courants divers. Le Journal de Barbusse est celui d'une escouade, composée presque exclusivement d'ouvriers, de paysans. Mais que dans cet humble peuple, qui, comme le Tiers en 89, n'est rien et sera tout,—que dans ce prolétariat des armées se forme obscurément une telle conscience de l'humanité universelle,—qu'une telle voix intrépide s'élève de la France,—que ce peuple qui combat fasse l'héroïque effort de se dégager de sa misère présente et de la mort obsédante, pour rêver de l'union fraternelle des peuples ennemis,—je trouve là une grandeur qui passe toutes les victoires et dont la douloureuse gloire survivra à celle des batailles,—y mettra fin, j'espère.
Février 1917.
(Journal de Genève, 19 mars 1917.)
XVI
Ave, Cæsar, morituri te salutant
(Dédié aux spectateurs héroïques et à l'abri)
Dans une scène de son terrible et admirable livre, le Feu, où Henri Barbusse a noté ses souvenirs des tranchées de Picardie, et qu'il a dédié «à la mémoire de ses camarades tombés à côté de lui à Crouy et sur la cote 119», il représente deux humbles poilus qui viºnnent en permission à la ville voisine. Ils sortent de l'enfer de boue et de sang, leur chair et leur âme ont subi pendant des mois des tortures sans nom; ils se retrouvent en présence de bourgeois bien portants, à l'abri, et, naturellement, débordant d'exaltation guerrière. Ces héros en chambre accueillent les rescapés, comme s'ils revenaient de la noce. Ils ne cherchent pas à savoir ce qui se passe là-bas. Ils le leur apprennent: «Ça doit être superbe, une charge, hein? Toutes ces masses d'hommes qui marchent comme à la fête, qu'on ne peut pas retenir, qui meurent en riant!...» (p. 325). Les poilus n'ont qu'à se taire: «Ils sont (dit l'un d'eux, résigné), au courant mieux que toi des grands machins et de la façon dont se goupille la guerre, et après, quand tu reviendras, si tu reviens, c'est toi qui auras tort au milieu de toute cette foule de blagueurs, avec ta petite vérité...» (p. 133).
Je ne crois pas qu'une fois la guerre finie, quand les soldats reviendront en masse dans leurs foyers, ils se laisseront si facilement donner tort par les fanfarons de l'arrière. Dès à présent, leur parole commence à s'élever, singulièrement âpre et vengeresse; le livre puissant de Barbusse en est un formidable témoignage.
Voici d'autres témoignages de soldats, moins connus, mais non moins émouvants. Aucun n'est inédit. Je me suis fait une loi de n'user, pendant la guerre, d'aucune confession orale, ou écrite, que j'aie personnellement reçue. Ce que mes amis, connus ou inconnus, me confient, est un dépôt sacré, dont je ne ferai emploi que s'ils me le permettent, et quand les conditions le leur permettront. Les témoignages que je reproduis ici ont été publiés à Paris, sous l'œil d'une censure, cependant rigoureuse pour les rares journaux qui sont restés indépendants. C'est une preuve que ce sont là choses connues, qu'il est inutile ou impossible de voiler.
Je laisse parler ces voix. Toute appréciation est superflue. Elles sonnent assez clair.
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De PAUL HUSSON: L'Holocauste (Paris, collection de «Vers et Prose», F. Lacroix, 19, rue de Tournon;—achevé d'imprimer, 10 janvier 1917.)—C'est le carnet d'un soldat d'Ile-de-France, qui «part sans enthousiasme, haïssant la guerre et si peu guerrier. Soldat, il fit ce que chacun fit».
P. 19: «Au nom de quel principe moral supérieur ces luttes nous sont-elles imposées? Pour le triomphe d'une race? Que reste-t-il de la gloire des soldats d'Alexandre ou de César? Pour lutter ainsi, il faut croire. Croire que l'on combat pour la cause de Dieu, d'une grande justice, ou aimer la guerre. Nous ne croyons pas; nous n'aimons ni ne savons faire la guerre. Et pourtant, des hommes se battent et meurent qui ne croient ni à la cause de Dieu, ni à la grande justice, qui n'aiment pas la guerre et qui meurent face à l'ennemi... Beaucoup, inconscients, vont à la mort sans penser, d'autres, avec, au cœur, l'angoisse du sacrifice inutile et la connaissance de la folie des hommes...»
P. 20: Dans la tranchée: «...C'était des malédictions contre la guerre, tous la haïssaient... D'aucuns disaient: Français ou Allemands, ce sont des gens comme nous, ils souffrent et ils peinent. Ne songent-ils pas à rentrer chez eux aussi?»—Et ils citaient ce fait: à un homme réformé, parce qu'il avait deux doigts coupés, ils avaient dit, traversant un village: «Vous heureux, vous heureux, pas aller à la guerre...»
P. 21: «...Je ne suis ni celui qui croit à l'avènement de la Beauté, de la Bonté, de la Justice... Ni celui qui redore les idoles du passé, symboles des forces obscures qu'il convient d'adorer en silence. Je ne suis ni soumis, ni croyant.—J'aime la Pitié, car nous sommes des malheureux, et il fait bon être consolés, même bourreaux et bouchers, si ce n'est du mal dont nous souffrons, c'est du mal que nous avons fait ou que nous ferons: nécessité de faire souffrir; tuer; être tué...».
P. 22: «Aplati par terre, tandis que les obus sifflant au-dessus de nous passent, je pense: Mourir! Pourquoi mourir sur ce champ de bataille?... Mourir pour la civilisation, la liberté des peuples? Des mots, des mots, des mots. On meurt parce que les hommes sont des bêtes sauvages qui s'entretuent. On meurt pour des ballots de marchandises et des questions d'argent. L'art, la civilisation, la culture latine, germaine ou slave, sont également belles. Il faut tout aimer!...»
P. 59: «...Nous haïssons, comme Baudelaire, les armes des guerriers... La grande époque, ce fut celle que nous vécûmes avant la guerre. Le claquement des drapeaux, les longs défilés guerriers et les sons du canon et les fanfares ne peuvent nous faire admirer l'assassinat collectif et le servage infâme des peuples... Jeunes hommes aujourd'hui couchés dans le tombeau, on effeuille des fleurs sur vos tombes, on vous proclame immortels. Que vous importent les paroles vaines! Elles passeront plus vite que vous êtes passés.—Quelques années encore, cependant, et vous n'étiez plus aussi. Mais ces quelques années de vie, ç'aurait été votre univers et votre puissance...»
De ANDRÉ DELEMER: Attente (1er article dit nº 4, mars 1917, de la revue: Vivre, dirigée par André Delemer et Marcel Millet, Paris, 68, boulevard Rochechouart.)
«S'il avait été donné au patriarche d'Iasnaïa Poliana de prolonger une vie déjà si tourmentée,...il eût frémi devant la tragédie des jeunes générations, le vieux Tolstoï; sa pitié infinie se fût crispée douloureusement devant nos destinées; nous qui fûmes soudain précipités au cœur de l'énorme guerre, nous qui exaltions notre amour en la vie, nous qui portions comme un talisman infaillible notre espoir dans le futur, qui poussions avec ferveur ce grand cri d'affirmation vitale:
«Vivre... notre jeunesse!»—Quelle ironie saignante ces deux mots contiennent, et quels horizons ils évoquent soudain!... Tous les bonheurs que nous n'avons pas eus, les joies dont nous avons été frustrés, parce qu'un soir il fallut prendre un fusil! On écrira dans vingt ans ce que nous avons souffert et à quoi correspond la Passion actuelle, cependant que c'est tous les jours que nous mourons! Nous avons un amer privilège: celui d'avoir vécu une convulsion; nous avons été la rançon des erreurs du passé et un gage pour la quiétude du futur. Mission splendide et cruelle à la fois, qui exalte et qui révolte, parce que le spasme présent nous meurtrit et nous sacrifie!...—Aujourd'hui, les pauvres déchets pantelants que rejette la fournaise sanglante savent l'amertume des lauriers, et un peu de fierté les défend d'une gloire illusoire et éphémère, ils connaissent à présent les déceptions des attitudes, et ils ont sondé le vide de certains rêves. Le feu a dévoré le décor, dépouillé tout clinquant; ils se retrouvent face à face avec eux-mêmes, un peu plus conscients peut-être, sûrement plus sincères et plus désabusés, car il y a des plaies cachées à panser et de grandes douleurs à bercer dans l'ombre! Le temps qui passe leur laisse une amertume dans la bouche... Comme elle sera douloureuse, la transition, et comme elles seront nombreuses les épaves! Déjà une angoisse nouvelle étreint: c'est celle qui pèsera, au grand retour de ceux qui luttent encore. O l'oppressante angoisse devant les ruines et les morts qui encombrent les champs de bataille! Comme elle déprimera les jeunes volontés et annihilera les beaux courages! Epoque trouble et confuse où les hommes tâtonneront opiniâtrement pour chercher des routes plus sûres et trouver des idoles moins cruelles!...
...«Jeune homme de ma génération, c'est à toi que je pense à l'heure où j'écris ces lignes, à toi que je ne connais pas, sinon que tu te bats encore ou que tu es revenu abîmé de la tranchée ardente... Je t'ai rencontré dans la rue, honteux presque, dissimulant avec peine une infirmité, et j'ai lu dans tes yeux, mon ami, une telle détresse intérieure! Je sais les minutes crispées que tu as vécues et je sais qu'une telle épreuve endurée en commun finit par donner une même âme... Je sais tes doutes: tes inquiétudes sont miennes. Je sais qu'obsédante cette interrogation te possède: «Après?» Tu demandes, toi aussi, ce qu'on voit des hauteurs et ce qui va s'annoncer. Je te comprends; oui, après?... Vivre! tu chantes au cœur de chacun. Vivre! tu es le cri de notre époque cruelle. Je l'ai entendu, cet humble mot prodigieux, si fervent, aux lèvres des blessés qui sentaient si pressante et si lourde l'approche conquérante de la mort! Je l'ai retrouvé dans la tranchée, bégayé à voix basse comme une prière!—Jeune homme, notre heure est pathétique: survivant de l'effroyable guerre, il faut que ta vitalité s'affirme et que tu vives. Dépouillé de tous les mensonges, délivré de tout mirage, tu te retrouves seul et nu; devant toi, la route large et blanche s'étend immense. En route! les horizons t'appellent. Laisse derrière toi le vieux monde et ses idoles, et marche de l'avant sans te retourner pour écouter les voix attardées du passé!»
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Au nom de ces jeunes gens et de leurs frères sacrifiés dans tous les pays du monde qui s'entretuent, je jette ces cris de douleur à la face des sacrificateurs. Qu'ils la soufflettent de leur sang!
(Revue Mensuelle, Genève, Mai 1917.)
XVII
Ave, Cæsar... ceux qui veulent vivre te saluent
——
Dans un article précédent, nous avons signalé les écrits de quelques soldats français. Après le Feu de Henri Barbusse, l'Holocauste de Paul Husson et les poignantes méditations de André Delemer, directeur de la revue: Vivre, ont fait entendre leur accent douloureux et profond d'humanité. Aux honteuses idéalisations de la guerre, fabriquées loin du front,—cette grossière imagerie d'Epinal, criarde et menteuse,—ils opposent le visage sévère de la réalité, le martyre d'une jeunesse condamnée à s'entr'égorger pour satisfaire à la frénésie de ses criminels aînés.
Je veux aujourd'hui faire retentir une autre de ces voix,—plus âpre, plus virile, plus vengeresse que la stoïque amertume de Husson et que la tendresse désespérée de Delemer. C'est celle de notre ami Maurice Wullens, directeur de la «Revue littéraire des Primaires»: les Humbles.
Il est un grand blessé et vient de recevoir la croix de guerre, avec la citation:
Wullens (Maurice), soldat de 2e classe, à la 8e compagnie du 73e régiment d'infanterie, brave soldat n'ayant peur de rien, grièvement blessé en défendant, contre un ennemi supérieur en nombre, un poste qui lui avait été confié.
Dans la revue: Demain (août 1917), on peut lire l'admirable récit du combat où il fut blessé et fraternellement secouru par des soldats allemands. L'homme gisant et pantelant, qui attend le coup mortel, voit se pencher sur lui le sourire d'un adolescent, qui lui tend la main et lui dit en allemand: «Camarade, comment ça va-t-il?» Et comme le blessé ne peut croire à la sincérité de l'ennemi, celui-ci continue: «Oh! camarade, je suis bon!... Nous serons de bons camarades! Oui, oui, de bons camarades...»—Ce chapitre est dédié:
«A mon frère, l'anonyme soldat würtembourgeois qui, le 30 décembre 1914, au bois de la Grurie, suspendant généreusement son geste de mort, me sauva la vie;
A l'ami (ennemi) qui, au lazaret de Darmstadt, me soigna comme un bon père;
Et aux camarades E., K. et B. qui me parlèrent en hommes.»
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* *
Rentré en France, ce soldat sans peur et sans reproche, retrouva l'armée fanfaronne des plumitifs de l'arrière. Leur haine et leur bêtise lui soulevèrent le cœur. Mais, au lieu de se replier en un silence de dégoût, comme tels de ses camarades, il fonça bravement, ainsi qu'il avait toujours fait, sur «l'ennemi supérieur en nombre». Il prit, en mai 1916, la direction d'une petite revue, dont le titre est «humble», mais dont l'accent est rude et ne se laisse pas étouffer. Il déclare hautement:
«Sortis de l'âpre tourbillon guerrier, pris encore dans ses remous, nous n'entendons pas nous résigner à la médiocrité ambiante, à la platitude servilement officielle... Nous sommes las du bourrage de crânes systématique et quotidien... Nous n'avons rien abdiqué de nos droits, pas même de nos espoirs...»[35].
Et chacun de ses cahiers fut une attestation de son indépendance. Parmi les revues de jeunes qui, en ce moment, pointent de toutes parts et surgissent des ruines, il s'affirme comme un chef, par la vigueur de son caractère et sa franchise indomptable.
Il a trouvé un grand ami en le sage Han Ryner, qui promène chez les barbares d'Europe, au milieu du chaos, la sérénité d'un Socrate exilé. Le graveur Gabriel Belot, un sage lui aussi, qui sans trouble et sans haine vit dans l'île Saint-Louis, comme si les deux beaux bras de la Seine le séparaient des tourments du monde, éclaire de la paix de ses dessins lumineux les plus sombres articles.[36] D'autres compagnons, plus jeunes, soldats au front comme Wullens,—tel le poète et critique Marcel Lebarbier,—se rangent à ses côtés, dans le combat pour la vérité.
Le dernier cahier paru de la revue les Humbles, fait de salutaire besogne. Wullens commence par y rendre justice aux rares écrivains français qui se soient montrés, depuis trois ans, libres et humains: à Henri Guilbeaux et à sa revue «Demain»;[37] à l'auteur de Vous êtes des hommes et du Poème contre le grand crime, P.-J. Jouve, dont l'âme pathétique vibre et frémit, comme un arbre, au vent de toutes les douleurs et de toutes les colères humaines;—à Marcel Martinet, un des plus grands lyriques que la guerre (que l'horreur de la guerre) ait produits, le poète des Temps maudits, qui resteront l'immortel témoignage de la souffrance et de la révolte d'une âme libre;—au touchant Delemer;—et à quelques jeunes revues. Après quoi, il déblaie le terrain de ce qu'il appelle «la fausse avant-garde littéraire», et dit durement leur fait aux écrivains chauvins. Ce rude poilu des lettres les charge à coups de boutoir:
«...J'en viens, moi, de cette guerre que vous chantez, vous... Je possède ma citation à l'ordre du jour, ma croix de guerre: je ne la porte jamais. J'ai passé sept mois en captivité, avant d'être rapatrié comme grand blessé. Je pourrais vous inonder de récits guerriers. Je ne veux point le faire. Pourtant, j'écris un livre sur la guerre. Et j'y condense tout ce que mon cœur a ressenti, tout ce qu'un homme a souffert durant ces mois d'indicible horreur, toute la joie aussi qu'il a éprouvée quand il s'est aperçu, à de rares éclaircies lumineuses, que toute humanité n'est pas morte, que la Bonté existe encore, trans et cis-rhénane, mondiale. Vous chantez, M. B. «la guerre par laquelle il est beau et doux de mourir pour la patrie!» Tous ceux que la mort menaça vous diront que si elle peut être nécessaire, elle ne fut jamais ni belle ni douce.—Vous célébrez «cette loque sublime aux trois couleurs: le bleu, la blouse de nos ouvriers; le blanc, la cornette de nos admirables religieuses...» Me permettrez-vous de ne point continuer jusqu'au rouge, car je l'évoque bien tout seul: rouge sang de mes blessures coulant et se figeant sur la boue glacée de l'Argonne, en cette horrifique matinée de décembre 1914, boue rouge des charniers pestilentiels; tempes fracassées des camarades morts, moignons sanglants que cache de sa mousse, pourriture vivante, semble-t-il, l'eau oxygénée, visions rouges entrevues partout durant ces jours de terrifiante et morne vie, vous accourez tumultueuses et atroces. Et comme le poète, je dirais volontiers:
«A peu s'en faut que le cœur ne me fende!...»
Et pour conclure sa philippique, il cède la parole à un autre soldat, écrivain comme lui, G. Thuriot-Franchi,—qui, dans le même style de combat, sans fard, sans réticence, renfonce leurs rodomontades dans le bec des matamores de l'écritoire:[38]
«Trop jeunes ou trop vieux, des poètes en pyjama, jaloux sans doute des stratèges en pantoufles, croient devoir prodiguer le chant patriotique. Les cuivres de la rhétorique tempêtent; l'invective est devenue l'argument préféré; mille bas-bleus, abusivement de la Croix-Rouge, se découvrent à la promenade où l'on papote, des sentiments spartiates, des élans d'amazones: d'où pléthore de sonnets, odes, stances, etc., où, pour parler le charabia du critique mondain, «la plus rare sensibilité se marie heureusement au sentiment patriotique le plus pur.»—Mais f...ez-nous la paix, bon Dieu! Vous ne voyez rien, taisez-vous!»
Tel est l'ordre de silence, qu'intime avec verdeur un soldat du front aux faux guerriers de l'arrière. S'ils aiment le style «poilu», ils sont servis à souhait. Ceux qui viennent de voir la mort en face ont bien gagné le droit de dire la vérité en face aux «amateurs» de la mort... des autres.
(Revue Mensuelle, Genève, octobre 1917.)
XVIII
L'HOMME DE DOULEUR
——
Menschen im Krieg[39]
par Andreas LATZKO
L'art est ensanglanté. Sang français, sang allemand, c'est toujours l'Homme de douleur. Hier, nous entendions la grande et morne plainte qui s'exhale du Feu de Barbusse. Aujourd'hui, ce sont les accents plus déchirants encore de Menschen im Krieg (Hommes dans la guerre). Bien qu'ils viennent de l'autre camp, je gage que la plupart de nos lecteurs belliqueux de France et de Navarre détaleront devant eux, en se bouchant les oreilles. Cela risquerait de troubler leur insensibilité.
Le Feu est plus supportable pour ces guerriers en chambre. Il y règne un parti-pris d'impersonnalité apparente. Malgré le nombre et la précision des figures, aucune ne domine; aucun héros de roman: on se sent donc moins lié aux peines, partout diffuses; et celles-ci, comme leurs causes, ont un caractère élémentaire. L'énormité du Destin qui écrase diminue l'amertume de ceux qui sont écrasés. Cette fresque de la guerre semble la vision d'un Déluge universel. La multitude humaine maudit le fléau, mais l'accepte. Dans le livre de Barbusse gronde une menace pour l'avenir: aucune pour le présent. Le règlement de comptes est remis au lendemain de la paix.
Dans Menschen im Krieg, les assises sont ouvertes, l'humanité est à la barre et dépose contre les bourreaux. L'humanité? Non pas. Quelques hommes, quelques victimes de choix, dont la souffrance nous parle plus directement que celle d'une foule, car elle est individuelle; nous suivons ses ravages dans le corps et le cœur déchirés, nous l'épousons; elle est nôtre. Et le témoin qui parle ne s'efforce pas à l'objectivité. C'est le plaignant passionné, qui, tout pantelant des tortures auxquelles il vient d'échapper, nous crie: «Vengeance!» Celui qui écrivit ce livre sort à peine de l'enfer; il halète; ses visions le poursuivent, il porte incrustée en lui la griffe de la douleur. Andreas Latzko[40] restera, dans l'avenir, au premier rang des témoins, qui ont laissé le récit véridique de la Passion de l'Homme, en l'an de disgrâce 1914.
*
* *
L'œuvre se présente sous la forme de six nouvelles détachées, que relie seulement un sentiment commun de souffrance et de révolte. Ces six épisodes de guerre sont disposés selon un ordre de succession tout extérieure. Le premier est un «Départ». Le dernier, un «Retour». Dans l'intervalle se classent un «Baptême du Feu», une vision de blessés, une «Mort de Héros». Au centre, culmine le maître de la fête, l'auteur responsable et adulé, le généralissime vainqueur. Dans les trois dernières nouvelles, la douleur physique étale son visage hideux de Méduse mutilée. Les deux premières sont consacrées à la douleur morale. L'homme qui est au milieu—Le Vainqueur—ne voit ni l'une ni l'autre: sa gloire s'assied dessus; il trouve la vie bonne et la guerre meilleure. Du commencement à la fin du livre, la révolte gronde. Elle éclate, à la dernière page, par un meurtre: un soldat qui revient du front tue un profiteur de la guerre.
Je donne l'analyse des six nouvelles.
Le Départ (Der Abmarsch) a pour scène le jardin d'hôpital d'une paisible petite ville de province autrichienne à 50 kilomètres du front. Un soir de fin d'automne. La retraite vient de sonner. Tout est calme. Au loin, grondent les canons, comme des dogues monstrueux enchaînés, au fond de la terre. De jeunes officiers blessés jouissent de la quiétude de la soirée. Trois d'entre eux causent gaiement avec deux dames. Le quatrième, lieutenant du landsturm, dans le civil compositeur de musique, est prostré, à l'écart. Il a un grave ébranlement nerveux, et rien ne peut le tirer de son accablement, même pas l'arrivée de sa jeune et jolie femme; quand elle lui parle, il se recroqueville; et il s'écarte quand elle veut le toucher. La pauvre petite souffre et ne comprend pas son hostilité. L'autre femme fait tous les frais de la conversation. C'est une Frau Major, qui passe ses journées à l'hôpital et qui y a contracté «un étrange sang-froid babillard». Elle est blasée d'horreur; son éternelle curiosité a quelque chose d'un peu cruel et parfois d'hystérique. Les hommes discutent entre eux: «qu'est-ce qui est le plus beau, à la guerre?» Pour l'un, c'est de se retrouver, comme ce soir, dans la compagnie des femmes.
«—...Rester cinq mois à ne voir que des hommes, et puis entendre une chère voix de femme!... Voilà le plus beau! Ça vaut déjà la peine d'aller en guerre...»
Un autre réplique que le plus beau, c'est de prendre un bain, d'avoir un pansement frais, un lit blanc, et de savoir qu'on pourra se reposer quelques semaines. Le troisième dit:
«—Le plus beau, c'est le silence. Quand on a été là-haut, dans les montagnes, où chaque coup est répercuté cinq fois, et qu'ensuite tout se tait, aucun hurlement, aucun tonnerre, rien qu'un splendide silence, qu'on peut écouter comme un morceau de musique... Les premières nuits, j'ai veillé, assis sur mon lit, les oreilles tendues pour happer ce silence, comme pour une mélodie lointaine qu'on veut attraper. Je crois que j'en aurais hurlé, si beau c'était d'entendre qu'on n'entend plus rien!...»
Les trois jeunes gens plaisantent, et ils rient de bonheur. Chacun est enivré de la paix de cette ville endormie et du jardin d'automne. Chacun ne veut rien en perdre, sans penser à ce qui suivra, «les yeux fermés, comme un enfant qui doit aller ensuite dans la chambre noire».
Mais voici que la Frau Major demande, (et son souffle devient plus précipité):
«—Et maintenant, qu'est-ce qui est le plus affreux, à la guerre?»
Les jeunes gens font la grimace. «Cette question ne rentrait pas dans leur programme...» A ce moment, une voix suraigüe crie dans l'ombre:
«—Affreux? Il n'y a d'affreux que le départ... On s'en va... Et qu'on soit laissé, c'est affreux!»
Silence glacial. La Frau Major décampe, par peur d'entendre la suite; et, sous le prétexte qu'il faut rentrer en ville et que c'est l'heure du dernier tramway, elle entraîne la pauvre petite femme angoissée, que le mot de son mari pénètre comme un obscur reproche. Les officiers restent seuls; l'un d'eux, pour changer le cours des idées du malade, lui fait compliment de sa femme, en termes familiers. L'autre se dresse:
«—Une rude femme? oui, oui, une crâne femme! Elle n'a pas versé une larme, quand elle m'a mis en wagon. Toutes étaient ainsi. Aussi la femme du pauvre Dill. Très crâne! Elle lui a jeté des roses dans le train, et elle était sa femme depuis deux mois... Des roses, hé hé! Et au revoir!... Tant elles étaient patriotes, toutes!...
Et il raconte ce qui est arrivé au pauvre Dill. Dill montrait à ses camarades la nouvelle photographie qu'il avait reçue de sa femme, quand une explosion lui envoya à la tête une botte avec la jambe coupée d'un soldat du train. Il reçut l'énorme éperon dans le crâne; il fallut se mettre à quatre pour l'arracher. Jusqu'à ce qu'un morceau du cerveau vînt avec. «Comme un polype gris»... Un des officiers, que ce récit horrifie, court chercher le médecin. Celui-ci veut faire rentrer le malade:
«—Allons, Herr Leutnant, il faut aller au lit, maintenant.»
«—Il faut aller, naturellement, répond l'autre, avec un profond soupir. Il nous faut tous aller. Qui ne va pas est un lâche; et d'un lâche elles ne veulent pas. Voilà la chose! Comprends-tu? Maintenant, les héros sont à la mode. Madame Dill a voulu avoir un héros à son nouveau chapeau, hé hé! C'est pourquoi le pauvre Dill a dû perdre son cerveau. Moi aussi... Toi aussi! Tu dois aller mourir... Et les femmes regardent, crânement, parce que c'est la mode...»
Il interroge des yeux ceux qui l'entourent:
«—N'est-ce pas triste?» demande-t-il doucement.
Puis soudain, il crie, avec fureur:
«—N'est-ce pas une fourberie? hé?... une fourberie? Etais-je un assassin? Un égorgeur?... J'étais un musicien. Je lui plaisais ainsi. Nous étions heureux, nous nous aimions... Et une fois, parce que la mode a changé, elles veulent avoir des meurtriers! comprends-tu cela?»
Sa voix retombe, gémit:
«—La mienne aussi fut crâne. Pas de larmes! J'attendais, j'attendais toujours, quand elle commencerait à crier, quand elle me supplierait enfin de descendre, de ne pas partir, d'être lâche, pour elle!... Mais elles n'ont pas eu le courage; aucune n'a eu le courage; elles veulent seulement être crânes. Pense un peu! Pense un peu!... Elle a fait des signes avec le mouchoir, comme les autres».
Il agite les bras, comme s'il prenait le ciel à témoin:
«—Le plus affreux, tu veux le savoir? Le plus affreux a été la désillusion, le départ. Pas la guerre. La guerre est comme elle doit être. Est-ce que cela t'a surpris qu'elle soit cruelle? Seul, le départ a été une surprise. Que les femmes soient cruelles, voilà la surprise! Qu'elles puissent sourire et jeter des roses; qu'elles livrent leurs maris, leurs enfants, leurs petits, qu'elles ont mille fois mis au lit, bordés, caressés, qu'elles ont fabriqués d'elles-mêmes... Voilà la surprise! Qu'elles nous ont livrés, qu'elles nous ont envoyés, envoyés à la mort! Parce que chacune aurait été gênée de n'avoir pas son héros. Oh! ç'a été la grande désillusion, mon cher... Ou crois-tu que nous y serions allés, si elles ne nous avaient pas envoyés? Le crois-tu?... Aucun général n'aurait rien pu, si les femmes ne nous avaient pas fait empiler dans le train, si elles nous avaient crié qu'elles ne nous reverraient plus, si nous étions des meurtriers. Pas un n'y serait allé, si elles avaient juré qu'aucune ne coucherait avec un homme qui aurait défoncé le crâne à des hommes, fusillé des hommes, éventré des hommes! Pas un, je vous le dis!... Je ne voulais pas le croire qu'elles pourraient le supporter ainsi! Elles font semblant, pensais-je; elles se retiennent encore; mais quand la locomotive sifflera, elles crieront, elles nous arracheront du train, elles nous sauveront. C'était la seule fois qu'elles auraient pu nous protéger... Et elles ont voulu seulement être crânes!...»
Il se rassied, brisé, et se met à pleurer. Un cercle s'est formé autour de lui. Le médecin dit avec bonhomie:
«—Allons dormir, monsieur le lieutenant, les femmes sont ainsi, on ne peut rien y faire».
Le malade bondit, irrité:
«—Elles sont ainsi? Elles sont ainsi? Depuis quand, hé? N'as-tu jamais entendu parler des suffragettes, qui giflent les ministres, qui mettent le feu aux musées, qui se font ligoter aux poteaux de réverbères, pour le droit de suffrage? Pour le droit de suffrage, entends-tu? Et pas pour leurs maris?»
Il resta un instant, privé de souffle, terrassé par un sauvage désespoir; puis, il cria, luttant contre les sanglots, comme une bête aux abois:
«—As-tu entendu parler d'une seule qui se soit jetée devant le train pour son mari? Une seule a-t-elle giflé pour nous des ministres, s'est-elle ligottée aux rails? On n'a pas eu besoin d'en repousser une seule. Pas une ne s'est émue, dans le monde entier. Elles nous ont chassés dehors. Elles nous ont fermé la bouche. Elles nous ont donné de l'éperon, comme au pauvre Dill. Elles nous ont envoyés tuer, elles nous ont envoyés mourir, pour leur vanité. Ne les défends pas! Il faut les arracher, comme de la mauvaise herbe, jusqu'à la racine! A quatre, il faut les arracher, comme pour Dill. A quatre, et alors il faudra qu'elles sortent. Tu es le docteur? Là! Prends ma tête! Je ne veux pas de femme. Arrache! Arrache!...»
Il se frappe le crâne à coups de poing. On l'emporte, hurlant. Le jardin se vide. Tout s'éteint peu à peu, lumières et bruits, sauf la toux des canons lointains. La patrouille qui a aidé à rentrer le fou à l'hôpital repasse, avec un vieux caporal, tête baissée. Au loin, l'éclair d'une explosion et un long roulement. Le vieux s'arrête, écoute, montre le poing, crache de dégoût et gronde: «Pfui Teufel!»
J'ai cru bon de traduire de larges extraits de cette nouvelle, pour donner une idée du style saccadé, frémissant, frénétique, qui tient du drame plus que du roman, et où passe une sauvagerie de passion shakespearienne. Je crois utile que cette page amère, injuste—et si profonde!—soit largement répandue, afin que ces pauvres femmes qui se guindent, par amour bien souvent, aux sentiments surhumains, puissent entendre, à travers la confession d'un fou, les secrètes pensées qu'aucun homme n'ose leur livrer, l'appel muet, presque honteux, à leur toute faible, toute simple et maternelle humanité.
*
* *
Je passerai plus rapidement sur les autres nouvelles.
La seconde, Feuertaufe (Baptême du Feu),—très longue, un peu trop peut-être, mais riche de douleur et de pitié,—se passe presque tout entière dans l'âme d'un capitaine quadragénaire, Marschner, qui conduit sa compagnie sous le feu de l'ennemi, à la tranchée la plus exposée. Il n'est pas un officier de métier. Il est ingénieur civil, après avoir été officier et s'être mis, à trente ans, sur les bancs de l'école, pour sortir du métier militaire: c'est la guerre qui l'y a réintégré. Avant-hier encore, il était à Vienne. Ses hommes sont des pères de famille, maçons, paysans, ouvriers, sans le moindre enthousiasme patriotique. Il lit en eux et il a honte de mener à une mort certaine ces pauvres gens qui se confient à lui. A ses côtés marche le jeune lieutenant Weixler, l'être le plus froid, le plus implacable, le plus inhumain,—comme on l'est souvent à vingt ans, «quand on n'a pas eu le temps d'apprendre le prix de la vie». La dureté de cet homme (qui est d'ailleurs un officier impeccable) fait souffrir Marschner jusqu'à l'exaspération. Une hostilité furieuse s'amasse sourdement entre eux. A la fin, au moment où elle va se faire jour, une mine éclate dans la tranchée, où les deux hommes se regardent avec animosité. Elle les ensevelit sous les décombres. Quand le capitaine revient à lui, il a le crâne fracassé; mais il voit à quelques pas l'impitoyable lieutenant, éventré, ses entrailles enroulées autour de lui. Ils échangent un dernier regard.
Et Marschner vit un visage presque inconnu, blême, triste, des yeux effrayés, une expression douce, molle, plaintive, autour des lèvres, avec une inoubliable résignation, tendre et douloureuse...
«—Il souffre!...» pensa Marschner. Ce fut comme un transport de joie en lui. Et il mourut...
Der Kamerad (Le Camarade) est le journal d'un soldat à l'hôpital,—affolé par les spectacles de la guerre, surtout par une horrible vision de blessé qui agonise, un misérable à la face emportée par un coup de harpon. L'image est à jamais gravée dans son cerveau. Elle ne le quitte ni jour ni nuit; elle s'assied, se lève, mange, dort avec lui: elle est «le Camarade». La description est hallucinante; et la nouvelle contient les pages les plus violentes du livre contre les meneurs de la guerre et les imposteurs de la presse.
Heldentod (Mort d'un héros) représente l'agonie, à l'hôpital, du premier lieutenant Otto Kadar. Il a le crâne brisé. Tandis que les officiers du régiment, réunis, se faisaient jouer par un gramophone la marche de Rakoczy, une bombe a fait explosion au milieu d'eux. Et le mourant ne cesse de parler de la marche de Rakoczy. Il revoit le cadavre d'un jeune officier, à la tête arrachée et portant, à la place, enfoncé dans le cou, le disque du gramophone. Dans son délire, il imagine que l'on a changé la tête à tous les soldats, à tous les officiers, à lui-même, et qu'on l'a remplacée par des plaques de gramophones. C'est pourquoi il est si facile de les mener à la boucherie! L'agonisant se frappe furieusement, pour arracher la plaque et meurt. Sur quoi, le vieux major dit avec emphase: «Il est mort en vrai Hongrois! avec la marche de Rakoczy aux lèvres.»
Heimkehr (Le Retour) raconte le retour au pays d'un blessé de la guerre. Johann Bogdan, qui était le coq du village, y revient défiguré. A l'hôpital on lui a refait le visage, avec des lambeaux de chair coupés et greffés. Quand il se voit dans le miroir, il s'épouvante. Au village, on ne le reconnaît plus. Seul, un bossu, qu'il méprise, l'humilie de sa familiarité. Le pays est transformé. On y a installé une fabrique de munitions. La promise de Bogdan, Marcsa, y travaille, et elle est devenue la maîtresse du patron. Bogdan voit rouge; il tue le patron d'un coup de couteau. Il est assommé aussitôt après.—On sent, dans cette nouvelle, monter la révolution: elle s'empare, malgré lui, du cœur de Bogdan qui était, de nature, foncièrement, stupidement conservateur. Vision menaçante du retour des poilus de toutes les armées, qui se vengent de ceux qui les ont envoyés à la mort en restant à l'arrière, pour jouir et spéculer.
J'ai réservé pour la fin la troisième nouvelle, qui tranche sur les autres par la sobriété de l'émotion: Der Sieger (Le Vainqueur). Ailleurs, le tragique se montre à nu, et saignant. Ici, il se recouvre du voile de l'ironie. Il n'en est que plus redoutable. Sous le ton calme du récit, la révolte frémit; l'âpre satire cloue les bourreaux au pilori.
«Le Vainqueur», c'est S. E. le Oberkommandant d'armée, le célèbre généralissime X, connu dans toute la presse sous le nom de: «Le vainqueur de ***». Il est là, dans toute sa gloire, sur la grand' place de la ville qui est le siège de l'Oberkommando, et où il est le maître absolu: il peut tout faire et tout défaire. C'est l'heure de la musique. Une belle après-midi d'automne. S. E. est à sa table de café, en plein air, au milieu de brillants officiers et de dames élégantes. A soixante kilomètres du front. Par son ordre absolu, défense est faite aux médecins de laisser sortir les mutilés ou convalescents dont l'aspect déplaisant pourrait troubler la satisfaction des bien portants: on les consigne à l'hôpital, comme déprimants pour l'enthousiasme public.—La nouvelle décrit les heures charmantes que passe, ce jour-là, S. E. Il trouve la guerre une chose excellente: a-t-on jamais été plus gais! Et quelle mine magnifique ont ces jeunes gens qui reviennent du front! «Croyez-moi, le monde n'a jamais été aussi sain qu'aujourd'hui». Toute la société abonde en ce sens et célèbre les effets bienfaisants de la guerre. S. E. digère son heureuse fortune, ses titres, ses décorations, récolte d'une seule année de guerre, après avoir croupi trente-neuf ans dans la paix et la médiocrité. Un vrai miracle. Il est devenu un héros national: il a son auto, son château, son maître-cuisinier, une chère exquise, un train de maison seigneurial—et le tout, sans qu'il lui en coûte un sou. Un seul point sombre: la pensée que ce conte de fées pourrait disparaître brusquement comme il est venu, et le laisser choir dans l'ignoble médiocrité. Si l'ennemi réussissait à forcer la ligne de tranchées?... Mais non. Il se rassure. Tout va bien. La grande offensive ennemie, annoncée depuis trois mois, déclenchée depuis vingt-quatre heures, se heurte à un mur de fer.
«Le réservoir humain» est plein jusqu'à déborder. Deux cent mille jeunes forts gaillards sont prêts à entrer dans la danse, jusqu'à ce qu'ils y restent, dans une boue de sang et d'os... S. E. est interrompue de son agréable rêverie par son aide-de-camp qui lui demande audience pour le correspondant d'un important journal étranger. L'interview est finement notée. Le général ne laisse pas parler le journaliste; il a ses développements tout prêts:
«Il parla d'un ton tranchant et assuré, avec de courtes pauses. Avant tout, il rappela en les glorifiant ses braves soldats, célébra leur courage, leur mépris de la mort, leurs actes sublimes au delà de tout éloge. Alors, il exprima son regret de l'impossibilité où il était de rendre à chacun de ces héros ce qui lui était dû et réclama de la patrie—sur un ton plus élevé—une reconnaissance impérissable pour tant de fidélité et de renoncement à soi. Il déclara, en désignant du doigt l'épaisse forêt de ses décorations, que toutes les distinctions dont il avait été l'objet étaient un hommage rendu à ses soldats. Enfin, il glissa quelques mots d'éloges mesurés pour la valeur combative des soldats ennemis et l'habileté de leur commandement; et il termina par l'expression de son inébranlable confiance en la victoire finale».
Quand le discours est clos, le général fait place à l'homme du monde:
«—Vous allez maintenant au front, Herr Doctor?» demande-t-il, avec un sourire obligeant. Et il répond au «Oui» ravi du journaliste par un soupir profond et mélancolique:
«Heureux homme! Je vous envie. Voyez-vous, c'est le côté tragique dans la vie du général d'aujourd'hui qu'il ne peut plus conduire lui-même ses troupes au feu! Toute sa vie, il s'est préparé à la guerre, il est soldat de corps et d'âme, et il ne connaît que par ouï-dire les excitations du combat...»
Naturellement, le reporter est enchanté de pouvoir montrer le tout puissant guerrier dans le rôle sublime du renoncement.
Cette scène si confortable est dérangée par l'intrusion d'un capitaine d'infanterie, au cerveau détraqué, qui s'est échappé de l'hôpital. S. E., furieuse, se contraint à la bonhomie, et fait reconduire l'importun en auto. Il tire de l'épisode quelques phrases touchantes sur l'impossibilité d'agir où serait un général s'il voyait toute la misère du combat. Et il esquive la dernière question du journaliste: «Pour quand croyez-vous que nous puissions espérer la paix?» en le renvoyant au Seigneur d'en face, celui qui est dans l'église,—le seul qui puisse répondre.—Après quoi, S. E. fond sur l'hôpital comme un ouragan, lave la tête au vieux médecin-chef et lui enjoint d'enfermer à clef tous ses malades. Sa colère, un peu soulagée, se rallume au reçu d'un message du front: un général de brigade lui décrit les effroyables pertes subies et l'impossibilité de tenir sans envoi de renforts. Son Excellence, dans les calculs de laquelle il entrait parfaitement que la brigade fût exterminée, après avoir tenu le plus longtemps possible, s'indigne que ses victimes aient des conseils à lui donner; et il intime à la brigade la défense de se replier.—Enfin, la journée terminée, le grand homme rentre en auto à son palais, remâchant encore avec fureur la sotte question du journaliste: «Pour quand S. E. espère-t-elle la paix?»
«Espérer!... Quel manque de tact!... Espérer la paix! Qu'est-ce qu'un général a de bon à attendre de la paix? Un pékin ne peut-il pas comprendre qu'un général commandant d'armée n'est vraiment commandant et vraiment général que dans la guerre, et que dans la paix il n'est plus rien qu'un Herr Professor au collet galonné?...»
Le général grogne encore, quand l'auto s'arrêtant, pour fermer la capote à cause de la pluie, S. E. entend au loin le crépitement des mitrailleuses. Alors, ses yeux s'éclairent:
«—Dieu merci! Il y a encore la guerre!»......
*
* *
On a pu se rendre compte, par les extraits cités, de la puissance d'émotion et d'ironie de l'œuvre. Elle brûle. C'est une torche de souffrance et de révolte. Ses défauts comme ses qualités tiennent à cette frénésie. L'auteur est un écrivain très maître de son art, mais il ne l'est pas toujours de son cœur. Ses souvenirs sont des plaies encore ouvertes. Il est possédé par ses visions. Ses nerfs vibrent comme des cordes de violon. Ses analyses de sentiments sont presque toujours des monologues trépidants. L'âme ébranlée ne peut plus trouver le repos.
On lui reprochera sans doute la place prépondérante que prend dans son livre la douleur physique. Elle le remplit. Elle obsède l'esprit et les yeux. C'est après avoir lu Menschen im Krieg que l'on reconnaît combien Barbusse a été sobre d'effets matériels. Si Latzko y recourt avec insistance, ce n'est pas seulement qu'il est poursuivi par cette hantise. Il veut la communiquer aux autres. Il a trop souffert de leur insensibilité.
C'est en effet la plus triste des expériences que nous devons à cette guerre. Nous savions l'humanité bien bête, bien médiocre, bien égoïste: nous la savions capable de bien des cruautés. Mais si dénué d'illusions que l'on fût, nous ne nous doutions pas de sa monstrueuse indifférence aux cris des millions de suppliciés. Nous ne nous doutions pas du sourire sur les lèvres de ces jeunes fanatiques et de ces vieux enragés qui, du haut des arènes, assistent sans se lasser à l'égorgement des peuples, pour le plaisir, l'orgueil, les idées et les intérêts des spectateurs. Tout le reste, tous les crimes, nous pouvions les admettre; mais cette sécheresse de cœur, c'est le pire de tout, et l'on sent que Latzko en fut bouleversé. Comme un des personnages, qui passe pour malade parce qu'il ne peut oublier le spectacle des souffrances, il crie au public apathique:
«Malade!... Non. Malades, ce sont les autres. Malades sont ceux qui rayonnent en lisant les nouvelles de victoires et de kilomètres conquis sur des montagnes de cadavres,—ceux qui entre eux et l'humanité ont tendu un paravent de drapeaux bariolés... Malade est celui qui peut encore penser, parler, discuter, dormir, sachant que d'autres, avec leurs entrailles dans les mains, rampent sur les mottes de terre, comme des vers coupés en tronçons, pour crever à mi-chemin de l'ambulance, tandis que là-bas au loin, une femme au corps brûlant rêve auprès d'un lit vide. Malades sont tous ceux qui peuvent ne pas entendre gémir, grincer, hurler, craquer, crever, se lamenter, maudire, agoniser, parce qu'autour d'eux bruit la vie quotidienne... Malades sont les sourds et aveugles, non moi. Malades sont les muets, dont l'âme ne chante pas la pitié, ne crie pas la colère...»[41]
Et c'est à les atteindre dans leur engourdissement, c'est de leur appliquer sur la peau le fer rouge de la douleur que vise sa volonté. Il s'est peint dans le capitaine Marschner de la deuxième nouvelle, qui, au milieu de son troupeau égorgé, ne souffre de rien tant que de l'indifférence cruelle de son lieutenant, et qui, près de mourir, s'illumine d'un sourire de soulagement, quand il voit sur le dur visage se poser l'ombre de la douleur,—de la douleur fraternelle...
«—Dieu soit loué! pense-t-il. Maintenant, ils savent ce que c'est que souffrir!...»
«Durch Mitleid wissend...», comme chante le chœur mystique de Parsifal...
Cette «souffrance avec» (Mitleid), cette «douleur qui unit», déborde de l'œuvre d'Andréas Latzko.
15 novembre 1917.
(Les Tablettes, Genève, décembre 1917.)
XIX
Vox Clamantis...
Jeremias, poème dramatique[42] de STEFAN ZWEIG
Après la stupeur glacée des premiers temps de la guerre, l'art mutilé reverdit. Le chant irrésistible de l'âme jaillit de sa souffrance. L'homme n'est pas seulement, comme il s'en vante, un animal qui raisonne (ou plutôt, déraisonne); il est un animal qui chante; il ne peut pas plus se passer de chant que de pain. L'épreuve actuelle le montre. Bien que le manque général de liberté en Europe nous prive sans doute des plus profondes musiques, des confessions les plus vraies, nous entendons déjà par tous les pays de grandes voix. Les unes, venues des armées, nous disent la lugubre épopée:—tels, Le Feu de Henri Barbusse et les déchirantes nouvelles de Andréas Latzko: Menschen im Krieg. D'autres expriment la douleur et l'horreur de ceux qui, restés à l'arrière, assistent à la tuerie sans y prendre part, et qui, n'agissant pas, sont d'autant plus livrés aux tourments de la pensée:—ainsi, les poèmes passionnés de Marcel Martinet (Les Temps maudits)[43] et de P. J. Jouve: Vous êtes des hommes[44]; Poème contre le grand crime[45]; surtout son admirable Danse des Morts[46]. Moins sensibles aux souffrances et plus préoccupés de comprendre, les romanciers anglais, H. G. Wells (Mr. Britling sees it through) et Douglas Goldring (The Fortune)[47], analysent avec loyauté les erreurs angoissantes qui les entourent et auxquelles ils n'échappent point. Enfin, d'autres esprits, se réfugiant dans le spectacle du passé, y retrouvent le même cercle de maux et d'espérances,—le «Retour éternel».—Ils transposent leur douleur sur un mode d'autrefois, ils l'ennoblissent ainsi et la dépouillent de son aiguillon empoisonné. Du haut abri des siècles, l'âme délivrée par l'art contemple les peines comme dans un rêve; et elle ne sait plus si elles sont présentes ou passées. Le Jeremias de Stefan Zweig est le plus bel exemple que je connaisse, en notre temps, de cette auguste mélancolie, qui sait voir par delà le drame sanglant d'aujourd'hui l'éternelle tragédie de l'Humanité.
Ce n'est pas sans combats qu'on arrive à ces régions sereines. Ami de Zweig avant la guerre et resté son ami, j'ai été le témoin des souffrances subies par ce libre esprit européen, que la guerre écartelait dans ce qu'il avait de plus cher, dans sa foi artistique et humaine: elle le dépouillait de toute raison de vivre. Les lettres que j'ai reçues pendant la première année de guerre, dévoilent avec une beauté tragique ses déchirements désespérés. Peu à peu cependant, l'immensité de la catastrophe, la communion avec la peine universelle, ont fait rentrer en lui le calme qui se résigne au destin, parce qu'il voit que le destin mène à Dieu, qui est l'union des âmes. Israélite de race, il a puisé dans la Bible son inspiration. Il n'avait pas de difficulté à y trouver des exemples pareils de démence des peuples, d'écroulement des empires, et d'héroïque patience. Une figure l'attira surtout: celle du grand Précurseur, le Prophète, outragé, de la paix douloureuse qui fleurit sur les ruines—Jérémie.
Il lui a consacré un poème dramatique, dont je vais donner l'analyse, avec de larges extraits. Neuf tableaux en une prose mêlée de vers libres ou réguliers, suivant que la passion s'exalte ou se maîtrise. La forme est ample et oratoire; les développements de la pensée, majestueusement balancés, gagneraient peut-être à des raccourcis, qui laissent à l'expression plus d'imprévu. Le peuple tient une place capitale dans l'action. Ses répliques s'entrecroisent, heurtées, contradictoires; à la fin, elles s'unissent en des chœurs aux strophes ordonnées, que gouverne la pensée du prophète, gardien d'Israël. Le poète a su éviter également l'archaïsme et l'anachronisme. Nous retrouvons nos préoccupations actuelles dans cette épopée de la ruine de Jérusalem, mais à la manière dont les croyants des siècles derniers découvraient quotidiennement dans leur Bible, la lumière qui éclairait leur route, aux heures d'indécision: Sub specie aeternitatis.
«Jérémie est notre prophète, me disait Stefan Zweig, il a parlé pour nous, pour notre Europe. Les autres prophètes sont venus à leur temps: Moïse a parlé et a agi. Christ est mort et a agi. Jérémie a parlé en vain. Son peuple ne l'a pas compris. Son temps n'était pas mûr. Il n'a pu qu'annoncer et pleurer les ruines. Il n'a rien empêché. Ainsi, de nous».
Mais il est des défaites plus fécondes que des victoires, et des douleurs plus lumineuses que des joies. Le poème de Zweig le montre avec grandeur. Au dénouement du drame, Israël écrasé, quittant sa ville en ruines, pour les chemins de l'exil, va à travers les temps, plein d'une joie intérieure qu'il n'avait jamais connue, et fort de ses sacrifices, qui lui ont rendu conscience de sa mission.
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La scène I montre «L'éveil du prophète».—Une nuit de premier printemps. Tout est calme. Jérémie, réveillé en sursaut par une vision de Jérusalem en flammes, monte sur la terrasse qui domine sa maison et la ville. Il est «empoisonné» de rêves, possédé par la tourmente future, tandis que la paix l'entoure. Il ne comprend pas la force sauvage qui gronde en lui, il sait qu'elle vient de Dieu, et il attend son ordre, anxieux, halluciné. La voix de sa mère qui l'appelle lui semble celle de Dieu. Devant sa mère épouvantée, il prophétise la ruine de Jérusalem. Elle le supplie de se taire, elle s'irrite de ses paroles comme d'un sacrilège; et, pour lui fermer la bouche, elle le maudit d'avance s'il répand au dehors ses sinistres songes. Mais Jérémie ne s'appartient plus. Il suit le Maître invisible.
La scène II s'intitule «L'attente».
Sur la grande place de Jérusalem, devant le Temple et le palais du roi, le peuple acclame les envoyés égyptiens, qui sont venus marier au roi Zedekia une fille de Pharaon et contracter alliance contre les Chaldéens. Abimelek le général, Pashur le grand prêtre, et Hananja, le prophète officiel, qui met ses faux oracles au service des passions populaires, surexcitent la foule. Un des plus violents à réclamer la guerre est le jeune Baruch. Jérémie s'oppose au courant furieux. Il condamne la guerre. Aussitôt on l'accuse d'être acheté par l'or de Chaldée. Le faux prophète Hananja célèbre «la sainte guerre, la guerre de Dieu».
—«Ne mêle pas le nom de Dieu à la guerre, dit Jérémie. Ce n'est pas Dieu qui conduit la guerre, ce sont les hommes. Sainte n'est aucune guerre, sainte n'est aucune mort, sainte est seulement la vie».
—«Tu mens, tu mens! crie le jeune Baruch, la vie nous est donnée uniquement pour nous sacrifier à Dieu...».
Le peuple est exalté par l'espoir de la victoire facile. Une femme crache sur le pacifiste Jérémie. Jérémie la maudit:
—«Malédiction sur l'homme qui court après le sang! Mais sept fois malédiction sur les femmes avides de la guerre, elle mangera le fruit de leur corps...»
Sa violence effraie. On le somme de se taire. Il refuse: car Jérusalem est en lui. Et Jérusalem ne veut pas mourir. «Les murailles de Jérusalem se dressent en mon cœur, et elles ne veulent pas tomber... Sauvez la paix!».
La foule incertaine subit malgré elle le frisson de ses paroles, quand reparaît, brûlant de colère, le général Abimélek. Il sort du Conseil du Roi, qui s'est prononcé à la majorité contre l'alliance avec l'Egypte. Dans son indignation, il jette son épée. La jeunesse d'Israël, par la voix de Baruch, le salue comme un héros national. Le grand prêtre le bénit. Le prophète démagogue Hananja soulève le peuple et le lance contre le palais, afin d'arracher au roi la déclaration de guerre. Jérémie barre le passage à la foule hurlante. Il est renversé. Le jeune Baruch le frappe de son épée. La foule passe.
Mais Baruch atterré reste devant sa victime. Il essuie le sang qui coule de la blessure, il demande pardon. Jérémie, relevé par lui, ne songe qu'à rejoindre le peuple déchaîné, pour lui crier la parole de paix. Cette force inébranlable stupéfie Baruch; il prenait pour un lâche celui qui méprise l'action et qui prêche la paix.
—«Penses-tu, dit Jérémie, que la paix ne soit pas une action et l'action de toutes les actions? Jour par jour, tu dois l'arracher de la gueule des menteurs et du cœur de la foule. Tu dois rester seul contre tous... Ceux qui veulent la paix sont dans un éternel combat».