Baruch est subjugué:
—«Je crois en toi: car j'ai vu ton sang versé pour ta parole».
En vain Jérémie l'écarte; il se fait scrupule de l'associer à ses rêves et à ses épouvantements. Baruch s'attache à ses pas; et sa foi brûlante s'ajoute à celle de Jérémie et la redouble.
JÉRÉMIE: «Tu crois en moi, quand moi-même je crois à peine en mes rêves... Tu as fait jaillir mon sang, et versé ta volonté dans la mienne..... Tu es le premier qui croie en moi, le premier-né de ma foi, le fils de mon angoisse...».
Avec des cris de joie, le peuple revient sur la place, il est heureux: il a la guerre! Dans un cortège de fête, le roi paraît, sombre, et l'épée nue. Hananja danse devant, comme David. Jérémie crie au roi: «Jette l'épée, sauve Jérusalem! La paix! La paix de Dieu!» Ses paroles sont couvertes par les clameurs. Il est rejeté du chemin. Le roi pourtant a entendu; il s'arrête, et cherche des yeux celui qui a crié; puis il reprend sa marche et monte au temple, avec l'épée.
Scène III: «Le Tumulte»
La guerre a commencé. La foule attend les nouvelles. Elle bavarde, elle happe au vol les paroles qui lui plaisent, ou bien elle les transforme au gré de ses désirs; et, voulant la victoire, elle l'imagine accomplie. Avec un art très souple, Zweig montre comment une rumeur vague se propage dans l'âme hallucinée de la multitude et devient instantanément plus certaine que la vérité. On se communique, de bouche en bouche, tous les détails, les chiffres de la fausse victoire. Le prophète défaitiste, Jérémie, est bafoué. A l'oiseau de malheur, on apprend que les Chaldéens sont écrasés et que leur roi Nabukadnézar est tué. Jérémie, d'abord muet de saisissement, remercie Dieu de ce qu'il a tourné en dérision ses lugubres prophéties. Puis, devant la stupide arrogance du peuple, qui s'enivre grossièrement de la victoire, sans que l'épreuve lui ait rien appris, il le flagelle de nouvelles menaces:
—«Votre rire durera peu... Dieu le déchirera comme un rideau... Déjà, le messager court, le messager du malheur, il court, il court; ses pas se précipitent vers Jérusalem. Déjà, déjà, le voici proche, le messager de l'effroi, le messager de l'épouvante, déjà le messager est proche...»
Et voici le messager hors d'haleine! Avant qu'il ait parlé, Jérémie tremble d'effroi... «L'ennemi est victorieux. Les Egyptiens ont traité avec lui. Nabukadnézar marche sur Jérusalem»... La foule crie d'épouvante. Au nom du roi, un héraut appelle aux armes. Et Jérémie, le visionnaire trop véridique, autour duquel le peuple effrayé fait le vide, supplie Dieu vainement de le convaincre de mensonge.
Scène IV: «La veille sur les remparts»
La nuit, au clair de lune. Sur les murs de Jérusalem. L'ennemi est au pied. Au loin, Samarie brûle, Gilgal brûle. Deux sentinelles dialoguent; l'une, soldat de métier, ne voit et ne veut pas voir plus loin que sa consigne; l'autre, qui semble un de nos frères d'aujourd'hui, s'efforce de comprendre, et son cœur est accablé:
—«Pourquoi Dieu jette-t-il les peuples les uns contre les autres? N'y a-t-il pas assez d'espace sous le ciel? Qu'est-ce que les peuples?... Qu'est-ce qui met la mort entre les peuples? Qu'est-ce qui sème la haine, quand il y a tant de place pour la vie et tant de pâture pour l'amour? Je ne comprends pas, je ne comprends pas... Dieu ne peut vouloir ce crime. Il nous a donné la vie pour vivre... La guerre ne vient pas de Dieu. D'où peut-elle venir?»
Il pense que s'il pouvait causer avec un Chaldéen, ils s'entendraient. Pourquoi ne causeraient-ils pas? Il a envie d'en appeler un, de lui tendre la main. L'autre soldat s'indigne:
—«Tu ne feras pas cela. Ils sont nos ennemis, nous devons les haïr.»
—«Pourquoi dois-je les haïr, si mon cœur ne sait pourquoi?»
—«Ils ont commencé la guerre, ils ont été les aggresseurs.»
—«Oui, on dit cela à Jérusalem; mais peut-être dit-on de même à Babel. Si on causait ensemble, on l'éclaircirait peut-être... Qui servons-nous, avec leur mort?»
—«Nous servons le roi et notre Dieu.»
—«Mais Dieu a dit, et il est écrit: Tu ne tueras point.»
—«Il est aussi écrit: Œil pour œil, dent pour dent.»
—«(Soupirant). Il y a beaucoup de choses écrites. Qui peut tout comprendre?»
Il continue à se lamenter tout haut. L'autre lui enjoint de se taire.
—«Comment ne pas questionner, comment être sans inquiétude, à cette heure? Sais-je où je suis et combien de temps encore je veille?... Comment ne pas questionner sur ma vie, tandis que je suis en vie?... Peut-être la mort est déjà en moi, qui questionne, et ce n'est déjà plus la vie...»
—«Ça ne sert à rien, qu'à tourmenter».
—«Dieu nous a donné un cœur, pour qu'il se tourmente».
Jérémie et Baruch paraissent sur les remparts. Jérémie se penche et regarde. Tout ce qu'il voit maintenant, ces feux, ces tentes innombrables, cette première nuit de siège, il l'a déjà rêvé. Pas une étoile au ciel qu'il n'ait vue, à cette place. Il ne peut plus nier que Dieu ne l'ait élu. Il faut donc qu'il parle au roi, car il connaît le dénouement, et déjà il le voit, il le décrit en vers hallucinés.
Le roi Zedekia, qui, plein d'appréhension, fait sa ronde avec Abimélek, entend la voix de Jérémie, et il reconnaît celui qui voulut le retenir au seuil de la déclaration de guerre. Il l'écouterait à présent, si c'était à refaire. Jérémie lui dit qu'il n'est jamais trop tard pour demander la paix. Zedekia ne veut pas faire les premières démarches. Si on le repoussait?
—«Heureux ceux qu'on repousse pour la justice!»
Et si on se rit de lui?
—«Mieux vaut avoir derrière soi le rire des sots que les pleurs des veuves.»
Zedekia refuse. Plutôt mourir que s'humilier! Jérémie le maudit et l'appelle assassin de son peuple. Les soldats veulent le jeter par dessus les murs. Zedekia les en empêche. Son calme, sa mansuétude, troublent Jérémie, qui le laisse partir sans un nouvel effort pour le sauver. L'heure décisive est perdue. Jérémie s'accuse de faiblesse, il sent son impuissance, et il s'en désespère: il ne sait que crier et maudire; il ne sait pas faire le bien. Baruch le console et, à sa suggestion, décide de descendre des murs dans le camp des Chaldéens, pour parler à Nabukadnézar.
Scène V: «L'épreuve du prophète»
La mère de Jérémie se meurt. La malade ne sait rien de ce qui se passe au dehors. Depuis qu'elle a chassé son fils, elle souffre et l'attend. Tous deux sont fiers, et aucun ne veut faire le premier pas. Le vieux serviteur Achab a pris sur lui de faire chercher Jérémie. La malade s'éveille, appelle son fils. Il paraît; il n'ose s'approcher, à cause de la malédiction qui pèse sur lui. Sa mère lui tend les bras. Ils s'embrassent. Un tendre dialogue en vers dit leur amour, leur douleur. La mère se réjouit de retrouver son fils et le croit convaincu de son erreur passée, du mensonge de ses visions. «Elle le savait bien, dit-elle, jamais, jamais l'ennemi n'assiègera Jérusalem». Jérémie ne peut cacher son trouble. Elle s'en aperçoit, s'inquiète, s'agite, questionne, devine: «La guerre est dans Israël!» L'épouvante la saisit, elle veut quitter son lit. Jérémie essaie de la calmer. Elle lui demande de jurer qu'il n'y a aucun ennemi, aucun danger. Les serviteurs, présents à la scène, soufflent à Jérémie: «Jure! Jure!» Jérémie ne peut pas mentir. La mère meurt dans l'effroi. Et à peine a-t-elle expiré, que Jérémie jure le mensonge. Mais il est trop tard. Et les témoins chassent avec indignation le fils sans pitié qui a tué sa mère. Une foule hostile veut le lapider. Le grand prêtre le fait jeter en prison, pour bâillonner ses prophéties. Jérémie acquiesce à la condamnation. Il veut vivre dans la nuit, il a hâte d'être délivré de ce monde, d'être le frère des morts.
Scène VI: «Voix de minuit»
Dans la chambre du roi.—Zedekia, à sa fenêtre, regarde la ville au clair de lune. Il envie les autres rois qui peuvent s'entretenir avec leurs dieux, ou qui, par des devins, connaissent leur volonté: «C'est terrible d'être le serviteur d'un Dieu, qui se taît toujours, que personne n'a vu». Il doit donner conseil; mais lui, qui le conseillera?
Cependant, voici ses cinq conseillers intimes qu'il a fait appeler: Pashur, le prêtre; Hananja, le prophète; Imri, l'ancien; Abimelech, le général; Nachum, le publicain. Depuis onze mois, Jérusalem est assiégée. Aucun secours ne vient. Que faire? Tous s'accordent pour tenir. Seul, Nachum est sombre: il n'y a plus de provisions que pour trois semaines. Zedekia demande ce qu'ils penseraient de l'ouverture de négociations avec Nabukadnézar. Ils s'y opposent, sauf Imri et Nachum. Le roi dit qu'un envoyé de Nabukadnézar est déjà venu. On le fait appeler. C'est Baruch. Il énonce les propositions des Chaldéens: Nabukadnézar, admirant la résistance des Juifs, consent à leur laisser la vie, s'ils ouvrent leurs portes; il ne veut que l'humiliation de Zedekia, qui fut roi par sa grâce et qui doit, par sa grâce, le redevenir, après avoir expié. Que Zedekia se courbe devant lui, aille au devant du vainqueur, le joug au cou et la couronne en main! Zedekia s'indigne, et Abimélech le soutient. Les autres, qui se trouvent quittes à bon compte, lui montrent la grandeur du sacrifice. Zedekia, accablé, consent, en abandonnant la couronne à son fils.—Mais Nabukadnézar a d'autres exigences: il veut voir Celui qui est le Maître d'Israël; il veut entrer dans le Temple. Pashur et Hananja se révoltent contre cette prétention sacrilège. On vote; et par suite de l'abstention d'Abimelech, qui est fait, dit-il, pour agir et non pour délibérer, les voix se partagent également, pour et contre. Celle du roi doit trancher. Il demande qu'on le laisse seul, pour méditer. Il serait près de consentir aux conditions des Chaldéens, quand Baruch lui avoue que c'est sous l'inspiration de Jérémie qu'il est allé supplier Nabukadnézar, en faveur de la paix. Zedekia sursaute de colère, à ce nom qu'il voulait étouffer. Jérémie a beau être emprisonné, sa pensée continue d'agir et de crier: «Paix!». L'orgueil exaspéré du roi se refuse à céder devant l'ascendant du prophète. Il renvoie Baruch aux Chaldéens, avec une réponse insultante. Mais à peine Baruch est-il parti, que Zedekia le regrette. En vain essaie-t-il de dormir. La voix de Jérémie remplit sa pensée et le silence de la nuit. Il le fait venir, il lui parle avec calme des propositions de Nabukadnézar, comme si elles n'étaient pas encore repoussées; il cherche à obtenir de lui son assentiment au parti qu'il a choisi; il voudrait ainsi apaiser sa conscience. Mais le prophète lit dans ses plus secrètes pensées. Il gémit sur Jérusalem. Bientôt la frénésie s'empare de lui, en décrivant la destruction; il prédit à Zedekia son châtiment: le roi aura les yeux crevés, après avoir vu tuer ses trois fils. Zedekia, furieux, puis atterré, se jette sur son lit, en pleurant et criant: «Pitié!» Jérémie ne s'interrompt pas, jusqu'à la malédiction finale. Alors, il s'éveille de son extase farouche, brisé comme sa victime. Zedekia, sans colère, sans révolte, reconnaît maintenant la puissance du prophète: il croit en lui, il croit en ses prédictions affreuses:
«Jérémie, je n'ai pas voulu la guerre. J'ai dû la déclarer, mais j'aimais la paix. Et je t'aimais, parce que tu la célébrais. Ce n'est pas d'un cœur léger que j'ai pris les armes.. J'ai beaucoup souffert, sois en témoin, quand le temps sera venu. Et sois auprès de moi, si ta parole s'accomplit».
JÉRÉMIE:—«Je serai auprès de toi, mon frère Zedekia».
Il s'en va. Le roi le rappelle:
—«La mort est sur moi, et je te vois pour la dernière fois. Tu m'as maudit, Jérémie. Maintenant, bénis-moi, avant que nous nous séparions».
JÉRÉMIE:—«Le Seigneur te bénisse et te protège sur tous tes chemins! Qu'Il fasse luire sur toi son visage et te donne la paix!»
ZEDEKIA: (comme en un rêve):—«Et qu'Il nous donne la paix!»
Scène VII: «La détresse suprême»
C'est le matin suivant, sur la place du Temple. La foule affamée réclame du pain, assiège le palais, menace Nachum l'accapareur. Abimelech, pour le dégager, lance ses soldats contre le peuple. Au milieu de l'émeute, une voix crie que les ennemis ont forcé une des portes. Le peuple pousse des cris d'épouvante, maudit le roi, les prêtres, les prophètes. Il se souvient de Jérémie, qui seul a prédit la vérité; il n'espère plus qu'en lui; il le délivre de sa prison, il le porte en triomphe, en l'appelant: «Saint! Maître! Samuel! Elie!... Sauve-nous!»—Jérémie, sombre, ne comprend pas d'abord. Quand il entend accuser le roi d'avoir vendu son peuple, il dit: «Ce n'est pas vrai!»
—«Ils nous ont sacrifiés, dit la foule. Nous voulions la paix.»
—«Trop tard!... Pourquoi rejetez-vous votre faute sur le roi? Vous avez voulu la guerre.»
—«Non, crie la foule. Pas moi!... Non!... Pas moi!... C'est le roi... Pas moi!... Aucun de nous!»
—«Vous l'avez tous voulue, tous, tous! Vos cœurs sont changeants... Ceux qui crient maintenant: la paix! je les ai entendus hurler pour la guerre... Malheur à toi, peuple! Tu flottes à tous les vents. Vous avez forniqué avec la guerre. Maintenant, portez son fruit! Vous avez joué avec l'épée. Maintenant, goûtez-en le tranchant!»
La foule, épeurée, réclame du prophète un miracle. Jérémie refuse. Il répète: «Courbez-vous!... Que tombe Jérusalem, si Dieu le veut, que tombe le Temple, que soit exterminé Israël et son nom éteint!... Courbez-vous!»
Le peuple l'appelle traître. Jérémie est pris d'une extase nouvelle. Dans des transports d'amour et de foi qui appellent la souffrance infligée par la main aimée, il bénit l'épreuve, le feu, la mort, l'opprobre, l'ennemi. Le peuple crie: «Lapidez-le! Crucifiez-le!»—Jérémie étend les bras en croix; affamé de martyre, il prophétise le Crucifié; il veut l'être. Il le serait, si des fuyards ne se ruaient sur la place, criant: «Les murailles sont tombées, l'ennemi est dans la ville!»—La foule se précipite au Temple.
Scène VIII: «Le tournant» (Die Umkehr)
Dans l'ombre d'une vaste crypte, une foule est prostrée. Ça et là, des groupes se pressent autour d'un vieillard qui lit l'Ecriture. A l'écart, immobile et comme pétrifié, Jérémie.—C'est la nuit qui a suivi la prise de Jérusalem. Tout est mort et détruit; les tombeaux sont violés, le Temple profané; tous les nobles sont tués, sauf le roi qui a été supplicié. Jérémie crie d'effroi, quand il apprend que ses prédictions sont réalisées. On s'écarte de lui, comme d'un maudit qui porte la malédiction. En vain se défend-t-il avec angoisse du mal qu'on lui attribue:
—«Je ne l'ai pas voulu! Vous ne pouvez pas m'accuser, le mot est sorti de moi, comme le feu de la pierre; ma parole n'est pas ma volonté; la Force est au-dessus de moi, Lui, Lui, le Terrible, l'Impitoyable! Je ne suis que son instrument, son souffle, le valet de sa méchanceté... Oh! malheur sur les mains de Dieu! Celui qu'il saisit, le Terrible, Il ne le lâche plus... Oh! qu'il m'affranchisse! Je ne veux plus porter ses paroles, je ne veux plus, je ne veux plus...».
Des sonneries de trompes, au dehors, annoncent la volonté de Nabukadnézar: la ville doit disparaître de terre; une nuit est donnée aux survivants pour enterrer les morts, puis ils seront traînés en captivité. Le peuple se désole, refuse de partir. Seul, un blessé qui souffre veut vivre, vivre! Une jeune femme lui fait écho: elle ne veut pas aller dans le froid, dans la mort. Tout supporter, tout souffrir, mais vivre!—Des disputes s'élèvent dans la foule. Les uns disent qu'on ne peut quitter la terre où est Dieu. Les autres, que Dieu est parti. Jérémie, désespéré, crie:
—«Il n'est nulle part! Ni au ciel, ni sur la terre, ni dans les âmes des hommes!»
Ses paroles sacrilèges soulèvent l'horreur. Il continue:
—«Qui a péché contre Lui, sinon Lui-même? Il a rompu son Alliance... Il se renie Lui-même...»
Jérémie rappelle tous les sacrifices qu'il a faits pour Dieu: sa maison, sa mère, ses amis, il a tout laissé, tout perdu; il a été entièrement sien; il a servi, parce qu'il espérait qu'il détournerait le malheur; il a maudit, parce qu'il espérait que la malédiction tournerait en bénédiction; il a prophétisé, parce qu'il espérait qu'il mentait et que Jérusalem serait sauvée. Mais il a prophétisé la vérité, et c'est Dieu qui a menti. Il a servi fidèlement l'Infidèle. Maintenant, il se refuse à servir davantage. Il se sépare de Dieu, qui hait, pour aller à ses frères qui souffrent. «Car je te hais, Dieu, et je n'aime qu'eux.»
La foule le frappe, veut lui fermer la bouche, car elle le croit dangereux. Il se jette à genoux, en demandant pardon de son orgueil, de ses imprécations, il ne veut plus être que le plus humble serviteur de son peuple. Mais il est repoussé de tous comme un blasphémateur.
A ce moment, on frappe violemment à la porte. Trois envoyés de Nabukadnézar se prosternent devant Jérémie. Nabukadnézar, qui l'admire, veut faire de lui le chef de ses mages. Jérémie refuse, en termes hautains. Et, s'échauffant peu à peu, il prophétise la chute de Nabukadnézar: son heure est proche. Avec une jubilation sauvage, il le couvre de malédictions.
—«Il est réveillé, le vengeur, il vient, il approche; terribles sont ses poings... Nous sommes ses enfants, ses premiers-nés. Il nous a châtiés, mais il aura pitié de nous. Il nous a renversés, mais Il nous relèvera...»
Les envoyés Chaldéens s'enfuient, terrifiés. Le peuple entoure Jérémie et l'acclame. Ils boivent ses paroles enivrées. Dieu parle par sa bouche. Il déroule devant leurs yeux la vision de la Jérusalem nouvelle, vers qui accourent les dispersés, de tous les points de la terre. La paix resplendit sur elle. Paix du Seigneur, paix d'Israël. Avec des cris de transport, le peuple qui se voit déjà aux jours du retour, embrasse les pieds et les genoux de Jérémie. Le prophète s'éveille de son extase. Il ne sait plus ce qu'il a dit. Il se sent pénétré de l'amour de ceux qui l'entourent; il se défend contre leur enthousiasme, que surexcite encore une guérison miraculeuse. Le vrai miracle, dit-il, c'est qu'il a maudit Dieu et que Dieu l'a béni; Dieu lui a arraché son cœur dur et a mis, à la place, un cœur compatissant, pour partager toute souffrance et en comprendre le sens. Comme il a été long à le trouver, à vous trouver, mes frères! Plus de malédictions! «Sombre est notre destin; mais ayons confiance, car merveilleuse est la vie, sainte est la terre. Je veux embrasser dans mon amour ceux que j'ai attaqués dans ma colère». Il fait une prière d'actions de grâces, il bénit la mort et la vie. Baruch le supplie de porter le bienfait de sa parole au peuple assemblé sur la place. Jérémie s'y dispose. «J'ai été le consolé de Dieu; maintenant, je veux être le consolateur». Il veut bâtir dans les cœurs l'éternelle Jérusalem.—Le peuple le suit, en l'appelant le «constructeur de Dieu».
Scène IX: «La route éternelle»
C'est la grande place de Jérusalem, comme au second tableau, mais après la destruction. Clair-obscur d'une nuit de lune à demi-voilée. Dans l'ombre, on voit des chariots, des mulets, des groupes prêts à partir. Des voix s'appellent et se comptent. Le peuple est confus et sans guide. Le malheureux Zedekia, aveugle, maudit de tous, est laissé à l'écart. On entend venir des chants. C'est le cortège de Jérémie. Le prophète parle au peuple incrédule et hostile; il le console, il lui révèle sa mission divine: son héritage est la douleur; il est le peuple de souffrance (Leidensvolk), mais le peuple de Dieu (Gottesvolk). Heureux les vaincus, heureux ceux qui ont tout perdu, pour trouver Dieu! Gloire à l'épreuve!—Du sein du peuple exalté, s'élèvent des chœurs, célébrant les épreuves anciennes: Mizraïm, Moïse... Ils se divisent en des groupes de voix: graves, claires, jubilantes. Toute l'épopée d'Israël défile dans ces chants, que Jérémie dirige comme un attelage. Le peuple, peu à peu enivré, veut souffrir, partir pour l'exil, et demande à Jérémie de le conduire. Jérémie se prosterne devant le misérable Zedekia, repoussé par la foule. Zedekia croit qu'il le tourne en dérision.
—«Tu es devenu le roi de la souffrance, et jamais tu n'as été plus royal, dit Jérémie... Oint de l'épreuve, conduis-nous! Toi qui ne vois plus que Dieu, toi qui ne vois plus la terre, guide ton peuple!»
Et s'adressant au peuple, il lui montre le guide envoyé par Dieu, le «couronné de douleur» (Schmerzengekrônte). Le peuple s'incline devant le roi abattu.
Le jour paraît. La trompette sonne. Jérémie, du haut des marches du Temple, appelle Israël au départ... Qu'ils remplissent leurs yeux de la patrie, pour la dernière fois! «Buvez les murs, buvez les tours, buvez Jérusalem!»—Ils se prosternent et baisent la terre, dont ils prennent une poignée. Puis, s'adressant au «peuple errant» (Wandervolk), Jérémie lui dit de se relever, de laisser les morts qui ont la paix, et de ne plus regarder derrière lui, mais devant, au loin, les chemins du monde. Ils sont à lui. Un dialogue passionné s'entrecroise entre le prophète et son peuple:—«Reverront-ils Jérusalem?»—«Qui croit, il voit toujours Jérusalem.»—«Qui la rebâtira?»—«L'ardeur du désir, la nuit de la prison, et la souffrance qui instruit.»—«Et sera-t-elle durable?»—«Oui, les pierres tombent, mais ce que l'âme bâtit dans la souffrance dure l'éternité».
La trompette sonne, pour la seconde fois. Le peuple maintenant brûle de partir. Le cortège immense s'organise, en silence. En tête, le roi, porté dans une litière. Puis, les tribus. Elles chantent en marchant, avec la joie sérieuse du sacrifice. Ni hâte ni lenteur. Un infini qui marche. Les Chaldéens les regardent passer avec étonnement. L'étrange peuple, que nul ne comprend, dans ses abattements ni dans ses espoirs!
Chœur des Juifs: «Nous cheminons à travers les peuples, nous cheminons à travers les temps, par les routes infinies de la souffrance. Eternellement. Nous sommes éternellement vaincus... Mais les villes tombent, les peuples disparaissent, les oppresseurs s'écroulent dans la honte. Nous cheminons, par les éternités, vers la patrie, vers Dieu...».
Les Chaldéens: «Leur Dieu? Ne l'avons-nous pas vaincu?..... On ne peut pas vaincre l'invisible. On peut tuer les hommes, mais non le Dieu qui vit en eux. On peut faire violence à un peuple, jamais à son esprit».
La trompette sonne, pour la troisième fois. Le soleil éclatant illumine le défilé du peuple de Dieu, qui commence «sa marche à travers les siècles».
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* *
C'est ainsi qu'un artiste au grand cœur donne l'exemple de la liberté suprême de l'esprit. D'autres attaquent de front les folies et les crimes d'aujourd'hui; aux prises avec la Force qui les meurtrit, leur âpre parole de révolte s'ensanglante aux obstacles et cherche à les briser. Ici, l'âme pacifiée voit passer devant elle le flot tragique du présent; et elle ne s'en irrite, ni ne s'en tourmente plus, car elle domine le cours entier du fleuve; elle s'assimile ses forces séculaires et le calme destin qui l'achemine à l'éternel.
20 novembre 1917.
(Ecrit pour la revue: Cœnobium, de Lugano, dirigée par Enrico Bignami).
XX
Un Grand Européen: G.-F. Nicolaï[48]
I
La guerre a fait plier les genoux à l'art et à la science. L'un s'est fait son flagorneur, et l'autre sa servante. Bien peu d'esprits ont résisté. Dans l'art, quelques œuvres seulement, de sombres œuvres françaises, ont fleuri du sol sanglant. Dans la science, l'œuvre la plus haute qui ait émergé de ces trois criminelles années est celle d'un vaste et libre esprit allemand, G.-F. Nicolaï. Je vais tâcher d'en donner un aperçu.
Elle est comme le symbole de l'invincible Liberté, que toutes les tyrannies de cet âge de violence veulent en vain bâillonner: car elle a été écrite dans une prison, mais les murailles n'ont pu être assez épaisses pour empêcher de passer cette voix qui juge les oppresseurs, et qui leur survivra.
Le docteur Nicolaï, professeur de physiologie à l'Université de Berlin et médecin de la maison impériale, se trouvait, quand la guerre éclata, en plein foyer de la folie qui s'empara de l'élite de son peuple. Il n'y céda point. Il osa plus: il y tint tête. Au manifeste des 93 intellectuels, paru au commencement d'octobre 1914, il opposa, dès le milieu d'octobre, un contre-manifeste, un Appel aux Européens, que contresignèrent deux autres célèbres professeurs de l'Université de Berlin, le génial physicien Albert Einstein et le président du Bureau international des poids et mesures, Wilhelm Fœrster (le père du prof. Fr. W. Fœrster). N'ayant pu faire paraître cet appel, faute de réunir les adhésions espérées, Nicolaï le reprit, pour son compte personnel, en une série de cours qu'il voulut faire sur la guerre, dans le semestre d'été 1915. Il risquait ainsi, en claire conscience réfléchie, sa position sociale, ses honneurs, ses dignités académiques, son bien-être, ses amitiés, pour accomplir son devoir de penseur véridique. Il fut arrêté, emprisonné à la forteresse de Graudenz; et c'est là qu'il rédigea, sans aides, presque sans livres, La Biologie de la Guerre, l'œuvre admirable, dont le manuscrit réussit à passer en Suisse, où l'éditeur Orell-Füssli, de Zurich, vient d'en publier la première édition allemande. Les circonstances où cet ouvrage a pris naissance ont un caractère mystérieux et héroïque, qui rappelle les temps où l'Inquisition de l'Eglise romaine opprimait la pensée de Galilée. L'Inquisition des Etats d'Europe et d'Amérique n'est pas moins écrasante, dans le monde d'aujourd'hui; mais plus ferme que Galilée, Nicolaï n'a rien rétracté. Le mois dernier[49], les journaux de Suisse allemande annonçaient sa condamnation nouvelle par le tribunal militaire de Dantzig à cinq mois de prison. Ridicule faiblesse de la force, dont les arrêts injustes fondent le piédestal de la statue de l'homme qu'elle veut frapper.!
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Le premier caractère par où cette œuvre et cet homme s'imposent, c'est leur universalité. «L'auteur, nous dit la préface de l'éditeur, est un savant renommé en médecine et particulièrement pour la thérapeutique du cœur,—un penseur d'une ampleur de culture presque fabuleuse, très au courant du néo-kantianisme, aussi bien à son aise dans le domaine de la littérature que des problèmes sociaux,—un voyageur que ses recherches ont conduit jusqu'en Chine, en Malaisie, en Laponie». Rien d'humain ne lui est étranger. Les chapitres d'histoire générale, d'histoire religieuse, de critique philosophique, se lient étroitement, dans son livre, à ceux d'ethnologie et de biologie. Qu'il y a loin de cette pensée encyclopédique, qui rappelle notre XVIIIe siècle français, au type caricatural et trop souvent exact du savant allemand, cantonné dans sa spécialité!
Ce vaste savoir est vivifié par une personnalité brillante et savoureuse, qui déborde de passion et d'humour. Il ne la cache point sous le masque d'une fausse objectivité. Dès son Introduction, il arrache ce masque dont se couvre la pensée de notre époque sans franchise. Il traite avec dédain «l'éternel Einerseits-Andererseits», comme il dit, («D'une part, d'autre part»), ce compromis perpétuel qui, sous le prétexte hypocrite de «justice», marie les contradictoires, la carpe et le lapin, «la guerre et l'humanité, la beauté et la mode, l'universalisme (Weltbürgertum) et le nationalisme». Seules, les méthodes doivent être objectives; mais les conclusions gardent toujours quelque chose de subjectif; et il est bien qu'il en soit ainsi. «Aussi longtemps que nous ne renoncerons pas au droit d'être une personnalité, nous devons user de ce droit et juger les actions humaines, du point de vue de notre personnalité. La guerre est une action humaine: comme telle, elle réclame un jugement catégorique; tout compromis serait un manque de clarté, presque un manque d'honnêteté. On doit éclairer la guerre comme tout autre sujet, de tous les côtés, avant de la juger; mais seuls, des cerveaux médiocres pourraient avoir l'idée de la juger de tous les côtés à la fois, ou même de deux côtés opposés».
Telle est la sorte d'objectivité qu'il faut attendre de ce livre: non l'objectivité molle, flasque, indifférente, contradictoire, du savant dilettante, du grand Eunuque,—mais l'objectivité fougueuse, qui convient à cette époque de combats, celle qui s'efforce de tout voir et de tout connaître, loyalement, mais qui organise ensuite les matériaux de ses recherches d'après une hypothèse, une intuition passionnée.
Un tel système vaut ce que vaut l'intuition,—c'est-à-dire l'homme. Car, chez un grand savant, l'hypothèse, c'est l'homme: l'essence de son énergie, de son observation, de sa pensée, de sa force d'imagination et de ses passions même s'y concentrent. Elle est, chez Nicolaï, puissante et hasardeuse. L'idée centrale de son livre pourrait se résumer ainsi.
«Il existe un genus humanum, et il n'en existe qu'un. Cette espèce humaine,—l'humanité entière,—est un seul organisme, et possède une conscience commune».
Qui dit organisme vivant dit transformation et mouvement incessant. Ce perpetuum mobile donne sa couleur spéciale aux «Betrachtungen» (méditations) de Nicolaï. Nous autres, partisans ou adversaires de la guerre, nous la jugeons presque tous in abstracto. Nous jugeons l'immobile et l'absolu. On dirait que dès qu'un penseur s'attache à un sujet pour l'étudier, il commence par le tuer. Pour un grand biologiste, tout est en mouvement, et le mouvement est la matière même de son étude. La question sociale ou morale n'est plus de savoir si la guerre est bonne ou mauvaise, dans l'éternel, mais si elle l'est pour nous, dans le moment où nous sommes. Or, pour Nicolaï, elle est une étape de l'évolution humaine, depuis longtemps dépassée. Et nous voyons, dans son livre, couler cette évolution des instincts et des idées, comme un flot irrésistible, qui ne revient jamais en arrière.
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L'ouvrage est partagé en deux grandes divisions, d'inégale étendue. La première, qui tient plus des trois quarts du livre, s'attaque aux maîtres de l'heure, à la guerre, à la patrie, à la race, aux sophismes régnants. Elle a pour titre: «De l'évolution de la guerre» (Von der Entwicklung des Krieges). La seconde est, après la critique du présent, la construction de l'avenir; elle se nomme: «La guerre vaincue» (ou «dépassée»: Von der Ueberwindung des Krieges), et elle esquisse le tableau de la société nouvelle, de sa morale et de sa foi. Dans l'abondance des documents et des idées, il est difficile de choisir. En dehors de l'extrême richesse de ses éléments, le livre peut être envisagé de deux points de vue: du point de vue spécialement allemand, et du point de vue universellement humain. Avec probité, Nicolaï établit, dès le début, que bien que tous les peuples aient, d'après sa conviction, leur part dans la faute actuelle, il n'entend s'occuper que de celle de l'Allemagne; c'est aux penseurs des autres pays de faire, comme lui, maison nette, chacun chez soi. «Il ne s'agit pas, dit-il, de savoir si on a péché extra muros, mais d'empêcher qu'on ne pèche intra muros». S'il prend surtout ses exemples en Allemagne, ce n'est pas qu'ils manquent ailleurs, c'est qu'il écrit avant tout pour les Allemands. Toute une partie de sa critique historique et philosophique a pour objet l'Allemagne ancienne et moderne. Elle mériterait une analyse spéciale; et nul n'aura le droit désormais de parler de l'esprit allemand, sans avoir lu les chapitres pénétrants où Nicolaï, cherchant à définir l'individualité des peuples, analyse les caractéristiques de la Kultur allemande, ses vertus et ses vices, sa faculté excessive d'adaptation, la lutte que le vieil idéalisme germanique a eu à soutenir contre le militarisme, et comment il a sombré dans le combat. Le rôle fâcheux de Kant (pour qui Nicolaï professe pourtant une admiration profonde) est souligné par lui dans cette crise de l'âme d'un peuple. Ou plutôt, le dualisme des Raisons de Kant: Raison pure et Raison pratique, que, malgré ses efforts à la fin de sa vie, il n'a jamais réussi à relier d'une manière satisfaisante,—est un symbole génial du dualisme contradictoire dont l'Allemagne moderne s'est trop bien accommodée, gardant toute liberté dans le monde de sa pensée, et la foulant aux pieds, ou, sans regrets, s'en passant, dans celui de l'action (chap. X, p. 284 et s., p. 309 et s.).
Ces analyses de l'âme germanique ont un haut intérêt pour le psychologue, pour l'historien et pour l'homme politique. Mais forcé de me restreindre, je fais choix dans le livre de ce qui s'adresse à tous, de ce qui nous touche tous, de ce qui est vraiment universel,—le problème général de la guerre et de la paix dans l'évolution humaine. Je me résoudrai même à d'autres sacrifices: laissant de côté les chapitres historiques et littéraires qui traitent de ce sujet[50], je me bornerai aux études biologiques: c'est là que s'affirme, de la façon la plus originale, la personnalité de l'auteur.
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Aux prises avec l'hydre de la guerre, Nicolaï attaque le mal aux racines. Il débute par une vigoureuse analyse de l'Instinct en général. Car il se garde bien de nier le caractère inné de la guerre.
La guerre, dit-il, est un instinct qui vient du plus profond de l'humanité et qui parle même chez ceux qui le condamnent. C'est une ivresse qui couve en temps de paix et qu'on entretient avec soin; quand elle éclate, elle possède également tous les peuples. Mais de ce qu'elle est un instinct, il ne s'en suit pas que cet instinct soit sacré. Rousseau a popularisé l'idée fausse que l'instinct est toujours bon et sûr. Il n'en est rien. L'instinct peut se tromper. Quand il se trompe, la race meurt; et il est compréhensible que, par suite, chez les races survivantes, l'instinct soit viable. Et pourtant un animal doté d'instincts justes peut, sorti de son milieu primitif, être trompé par eux. Telle la mouche qui va se brûler à la flamme de la lampe: l'instinct était juste, au temps où le soleil était la seule lumière; mais il n'a pas évolué, depuis l'invention des lampes. Admettons que tout instinct ait été utile, à l'époque où il s'est formé: ainsi, de l'instinct guerrier, peut-être; cela ne veut pas dire qu'il le soit encore à présent. Les instincts sont extrêmement conservateurs et survivent aux circonstances qui les ont motivés. Exemple: les loups qui cachent leurs excréments pour dissimuler leurs traces; et les chiens domestiques qui grattent stupidement l'asphalte des trottoirs. Ici, l'instinct est devenu absurde et sans but.
L'homme a conservé beaucoup de ses instincts rudimentaires et désuets. Pourtant, il a les moyens de les modifier; mais la tâche est, pour lui, plus complexe que pour les autres êtres; il se distingue des animaux en ce qu'il a la faculté de transformer son milieu, à un degré infiniment supérieur; et, par suite, il lui faut y adapter ses instincts. Ils sont tenaces, et la lutte est dure: elle n'en est que plus nécessaire. Des races animales ont été anéanties, parce qu'elles n'ont pu changer assez vite leurs instincts, tandis que les milieux changeaient. «L'homme se laissera-t-il anéantir, parce qu'il ne veut pas changer les siens? Car il le peut, ou il le pourrait. L'homme seul peut choisir et par suite se tromper; mais cette malédiction de l'erreur est la conséquence nécessaire de la liberté et donne naissance au pouvoir béni qui lui est accordé d'apprendre et de se modifier». Mais l'homme n'use guère de ce pouvoir. Il est encore encombré d'instincts archaïques; il s'y complaît; il surestime ce qui est ancien, justement parce qu'il y reconnaît des instincts héréditaires et obscurs. Mauvaise recommandation!
Dans le royaume des borgnes, l'aveugle ne doit pas être roi. Le fait que nous avons toujours des instincts guerriers ne signifie pas que nous devions leur laisser la bride sur le cou; il serait temps de les refréner, aujourd'hui que nous sentons les avantages de l'organisation mondiale. Et Nicolaï, quand il voit ses contemporains se livrer à leur enthousiasme pour la guerre, pense aux chiens ridicules qui persistent à égratigner l'asphalte, après avoir pissé.
Qu'est-ce au juste que les instincts belliqueux? Sont-ils des attributs essentiels de l'espèce humaine? Nullement, d'après Nicolaï; ils en sont bien plutôt une déviation: car l'homme est, à son origine, un animal pacifique et social. Cela résulte de son anatomie. Il est un des êtres les plus démunis d'armes: sans griffes, ni cornes, ni sabots, ni cuirasse. Ses ancêtres, les singes, n'avaient d'autres ressources que de chercher un refuge dans les branches d'arbres. Quand l'homme descendit à terre et se mit à marcher, sa main devint libre. Cette main à cinq doigts, qui chez les autres animaux est devenu le plus souvent une arme (griffe ou sabot), est restée chez les seuls singes un organe préhensif. Essentiellement pacifique, mal faite pour frapper ou pour déchirer, sa fonction naturelle était de saisir et de prendre[51]. «Restée libre dans sa marche, elle empoigna l'instrument, l'outil; ainsi elle devint le moyen et le symbole de toute la grandeur future de l'humanité».—Mais elle n'eût pas suffi à défendre l'homme. Si l'homme avait été un animal solitaire, il eût été anéanti par ses ennemis plus forts et mieux armés. Sa force fut qu'il était un être social. L'état social a devancé de beaucoup chez nous l'état familial: ce n'est pas l'homme qui s'est créé volontairement une communauté—d'abord une famille, puis une race, un Etat;—c'est la communauté primitive qui a rendu possible la formation de l'homme individuel[52]. L'homme est, de nature, comme disait Aristote, un animal sociable. Et le rapprochement entre hommes est plus ancien et plus originel que le combat.
Voyez d'ailleurs les animaux. La guerre est très rare entre bêtes d'une même espèce. Les espèces où elle existe (comme les cerfs, les fourmis, les abeilles, et quelques oiseaux), sont toutes arrivées à un degré de développement où les bêtes attachent à quelque objet (une proie ou une femelle) un droit de possession. La possession et la guerre vont ensemble. La guerre n'est qu'une des innombrables conséquences qu'a entraînées avec elle, à un certain stade de l'évolution, l'établissement de la propriété. Quel que soit le but avoué de la guerre, il s'agit toujours de dépouiller l'homme de son travail ou du fruit de son travail. Toute guerre qui n'est pas totalement inutile a pour conséquence nécessaire l'esclavage d'une partie de l'humanité. Seuls, les noms changent, pudiquement. N'en soyons pas dupes! Une contribution de guerre n'est autre chose qu'une part du travail de l'ennemi vaincu. La guerre moderne prétend hypocritement protéger la propriété individuelle; mais en atteignant l'ensemble du peuple vaincu, on porte indirectement atteinte aux droits de chaque individu. Ainsi, du reste. Il faut être franc et, quand on défend la guerre, oser reconnaître et proclamer qu'on défend l'esclavage.
Au reste, il n'est pas à nier que l'une et l'autre n'aient été non seulement utiles, mais nécessaires, pour une période de l'évolution humaine. L'homme primitif, comme la bête, est absorbé par le souci de la nourriture. Quand les besoins spirituels se sont faits exigeants, il a fallu que la grande masse travaillât au delà du nécessaire, afin qu'un petit nombre pussent vivre dans l'oisiveté studieuse. L'admirable civilisation antique eût été inexplicable sans l'esclavage. Mais à présent, l'organisation du monde a rendu superflu l'esclavage. L'ensemble d'une société nationale d'aujourd'hui renonce volontairement (et devra renoncer de plus en plus) à une partie de ses revenus, pour les employer à des œuvres sociales. Les machines fournissent dix fois autant de travail que la main d'homme; si on les utilisait intelligemment, le problème social serait fort allégé. Mais un sophisme de l'économie politique prétend que le bien-être national s'accroît avec la force de consommation. Le principe est faux; il conduit à inoculer aux peuples des besoins factices; mais il permet aux classes intéressées de maintenir l'esclavage, sous la forme de rapine et de guerre. La propriété a créé la guerre, et elle la maintient; elle n'est une source de vertus que pour les faibles, qui ont besoin de ce stimulant pour les exciter à l'effort. Dans tous les temps, le combat a eu pour objet la possession. Nicolaï ne croit pas qu'on se soit jamais battu matériellement pour une idée pure, dégagée de toute pensée de domination matérielle. On peut bien lutter pour l'idée pure de patrie, quand on cherche à exprimer le mieux possible le génie de son peuple; mais on ne peut rendre aucun service à cette idée, avec les canons: de tels arguments matériels n'ont de raison d'être que si l'idée pure s'apparente avec des convoitises impures de puissance et de possession. Ainsi, combat, propriété et esclavage sont intimement associés. Gœthe l'a dit:
| Krieg, Handel und Piraterie |
| Dreieinig sind sie, nicht zu trennen. |
| (Second Faust, V). |
| (Guerre, trafic et piraterie sont trois en un, et on ne peut les séparer) |
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Nicolaï soumet ensuite à la critique les notions pseudo-scientifiques, d'où les intellectuels modernes prétendent tirer les titres de légitimité de la guerre. Il fait surtout justice du faux darwinisme et du mésusage de l'idée de la Lutte pour la vie, qui, mal comprise et spécieusement interprétée, paraît sanctionner la guerre comme une sélection et, par suite, comme un droit naturel. Il y oppose la science vraie, la loi fondamentale de la croissance des êtres[53], et celle des limites naturelles à la croissance[54]. Ces limites obligent évidemment au combat les êtres et les espèces, puisqu'il n'y a sur terre d'énergie, c'est-à-dire de nourriture, que pour un nombre restreint d'organismes. Mais Nicolaï montre que la forme la plus pauvre, la plus stupide, on pourrait dire la plus ruineuse de ce combat, est la guerre entre les êtres. La science moderne, qui permet d'évaluer la quantité d'énergie solaire, dont le torrent baigne notre planète, nous apprend que tous les êtres vivants n'utilisent encore aujourd'hui qu'un vingt-millième de cette richesse disponible. Il est clair que, dans ces conditions, la guerre, c'est-à-dire le meurtre accompagné de vol de la portion d'énergie possédée par autrui, est un crime sans excuse. C'est, dit Nicolaï, comme si mille pains étaient étalés devant nous, et que nous allions tuer un pauvre mendiant, pour lui voler une croûte. L'humanité a devant elle un champ presque illimité, et le vrai combat qu'elle doit livrer est le combat avec la nature. Tout autre l'appauvrit et la ruine, en la détournant de l'effort principal. La méthode féconde repose sur la captation de sources toujours nouvelles d'énergie. Le point de départ a été, dans la préhistoire, la découverte du feu, jailli de la plante: cette découverte a marqué une nouvelle orientation pour l'homme et l'avènement de sa suprématie sur la nature. Ce nouveau principe a été exploité d'une façon si intensive, dans les cent dernières années, que l'évolution humaine en est entièrement transformée. Actuellement, tous les problèmes principaux sont à peu près résolus et n'attendent que la réalisation pratique. La thermoélectricité nous permet l'utilisation directe et rationnelle de l'énergie solaire. Les recherches des chimistes modernes conduisent aux possibilités de créer artificiellement les aliments... etc. Si l'humanité appliquait toute sa volonté de lutte à l'exploitation de toute l'énergie disponible dans la nature, non seulement elle pourrait vivre à l'aise, mais il y aurait place sur terre pour des milliards d'êtres humains de plus. Combien pauvre en présence de cet admirable combat avec les éléments paraît la guerre actuelle! Qu'a-t-elle à voir avec le vrai combat pour l'existence? C'est un produit de dégénérescence. La guerre est juste; mais non la guerre entre les hommes:—la guerre féconde pour la souveraineté des hommes sur les forces de la terre, cette jeune guerre dont nous avons à peine combattu la millionième partie; et notre temps est armé pour la mener d'une façon inouïe.
Nicolaï, opposant ce combat créateur au combat destructeur, les symbolise en deux types de savants allemands: d'un côté, le professeur Haber, qui a utilisé sa science à fabriquer les bombes asphyxiantes et pour qui l'avenir ne sera pas indulgent;—et le génial chimiste Emil Fischer, qui a réalisé la synthèse du sucre et qui réalisera peut-être celle du blanc d'œuf,—le fondateur ou l'avant-coureur de la nouvelle période de l'humanité. Celui-ci sera vénéré dans l'avenir comme un des grands vainqueurs dans le combat pour conquérir les sources de la vie. Il aura exercé en vérité «l'art divin», dont parlait Archimède.
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Mais aux raisonnements de Nicolaï, prouvant que la guerre va à l'encontre du progrès humain, s'oppose un fait indiscutable, éclatant, qu'il s'agit d'expliquer: la présence actuelle de la guerre et son épanouissement monstrueux. Jamais elle n'a été plus forte, plus brutale, plus générale. Et jamais elle n'a été plus exaltée. Un intéressant chapitre montre que les apologistes de la guerre sont rares, dans le passé[55]: même chez les poètes d'épopées guerrières, qui chantent l'héroïsme, la guerre ne rencontre que des paroles de crainte et de réprobation. Le plaisir de la guerre (Krieglust), de la guerre en soi, est, en littérature, quelque chose de moderne. Il faut arriver jusqu'aux de Moltke, aux Steinmetz, aux Lasson, aux Bernhardi, et aux Roosevelt, pour entendre célébrer la guerre, avec des accents de jubilation quasi-religieuse. Et il faut aussi arriver jusqu'à la mêlée actuelle, pour voir les armées, qui dans l'antiquité grecque ne dépassaient pas 20.000 hommes, 100 à 200.000 dans l'antiquité romaine, 150.000 au XVIIIe siècle, 750.000 sous Napoléon, 2 millions et demi en 1870, atteindre dix millions dans chaque camp[56]. La crue est prodigieuse et prodigieusement récente. Même en admettant un choc prochain entre Européens et Mongols, cette progression ne peut matériellement continuer, au delà de deux générations: le nombre de la population du globe n'y suffirait pas.
Mais Nicolaï ne s'émeut pas de l'énormité du monstre qu'il combat. Bien plus! il y voit une raison de confiance en la victoire de sa propre cause. Car la biologie lui a révélé la mystérieuse loi de giganthanasie. Un des plus importants principes de la paléontologie établit que tous les animaux (à l'exception des insectes, qui justement pour cela sont, avec les brachiopodes, la race la plus ancienne de la terre), toutes les espèces au cours des siècles, ne cessent de croître, et qu'à l'instant où elles semblent les plus grandes et les plus fortes, elles disparaissent d'un coup. Dans la nature, ne meurt jamais que ce qui est grand. («In der Natur stirbt immer nur das Grosse»). Mais tout ce qui est grand doit mourir et mourra, parce que, conformément à la loi impérieuse de croissance, un jour vient où il dépasse les limites du possible qui lui était assigné. Il en est ainsi de la guerre, écrit Nicolaï: au-dessus des fronts illimités des armées gris ou bleu-horizon, plane le frisson annonciateur de la Götterdâmmerung, qui est proche. Tout ce qui était beau et caractéristique des anciennes guerres a disparu: la vie de camp, les uniformes variés, les combats singuliers, bref le spectacle. Le champ de bataille est presque devenu un accessoire. Autrefois, le problème était de chercher et de bien choisir le lieu de la bataille: c'était la guerre de position. Aujourd'hui, on s'installe n'importe où et partout. Le travail essentiel est ailleurs: finances, munitions, approvisionnements, voies ferrées, etc. Au général unique s'est substituée la machinerie impersonnelle du Generalstab. La vieille joyeuse guerre est morte.—Il est possible que la guerre croisse encore. Dans celle-ci, il y a encore des neutres; et on peut admettre, avec Freiligrath, qu'il se livrera une bataille du monde entier. Mais alors, ce sera définitif. La dernière guerre sera la plus vaste et la plus terrible, comme le dernier des grands Sauriens fut le plus gigantesque. Notre technique a fait croître la guerre jusqu'aux ultimes limites. Et puis elle croulera[57].
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Au fond, sous ses dehors terrifiants, le monstre de la guerre n'est pas sûr de sa force; il se sent menacé. A aucune époque, il n'a fait appel, comme aujourd'hui, à autant d'arguments mystico-scientifico-politico-meurtriers, pour justifier son existence. Il n'y songerait pas, s'il ne savait que ses jours sont comptés et que le doute s'est glissé jusqu'en les plus fidèles de ses servants. Mais Nicolaï le suit dans ses retranchements, et une partie de son livre est l'impitoyable satire de tous les sophismes dont notre niaiserie étaye pieusement l'instrument de supplice, au couperet suspendu sur nos têtes:—sophisme de la prétendue sélection par la guerre[58];—sophisme de la guerre défensive[59]; sophisme de l'humanisation de la guerre[60];—sophisme de la soi-disant solidarité créée par la guerre, de la fameuse «unité sacrée»[61];—sophisme de la patrie, restreinte à la conception étroite et factice d'Etat politique[62];—sophisme de la race...[63] etc.
On aimerait à citer quelques extraits de ces critiques ironiques et sévères,—particulièrement celle qui fustige le plus impertinent et le plus florissant des sophismes du jour, le sophisme de la race, pour lequel s'entretuent des milliers de pauvres nigauds de toutes les nations.
«Le problème des races est, dit Nicolaï, une des plus tristes pages de la science, car en aucune autre on n'a, avec un tel manque de scrupules, mis la science au service de prétentions politiques; on pourrait presque dire que les différentes théories de races n'ont pas d'autre but que d'élever ou de fonder ces prétentions, comme les livres de l'Anglo-Allemand Houston-Stewart Chamberlain en sont peut-être le plus abominable exemple. Cet auteur a essayé de réclamer pour la race germanique tous les hommes importants de l'histoire du monde, y compris le Christ et Dante. Cet essai démagogique n'a pas manqué d'être suivi, depuis la guerre, et M. Paul Souday (Le Temps, 7 août 1915) a tâché de montrer que tous les hommes marquants d'Allemagne étaient de race celtique...» A ces extravagances, Nicolaï répond, par des exemples précis:
1º qu'il n'est pas prouvé qu'une race pure soit meilleure qu'une race mêlée: (exemples tirés aussi bien des espèces animales que de l'histoire humaine);
2º qu'il est impossible de définir ce qu'est une race d'hommes, (car on ne possède pour cela aucun critérium sûr), et que toutes les classifications tentées, par l'histoire, par la linguistique, par l'anthropologie, s'accordent très mal entre elles, et ont presque totalement échoué;
3º qu'il n'y a pas de races pures en Europe, et que, moins qu'aucune autre nation, l'Allemagne aurait droit à prétendre à la pureté de race[64]. Si l'on voulait aujourd'hui chercher de purs Germains on n'en trouverait peut-être plus qu'en Suède, en Hollande et en Angleterre;
4º que si l'on entend par race quelque chose de fixe et de défini, à la façon zoologique, il n'y a même pas de race européenne.
Un patriotisme basé sur la race est impossible, et le plus souvent grotesque. Une communauté ethnologique n'existe dans aucune des nations d'aujourd'hui; leur cohésion ne leur est pas donnée comme un héritage qu'il leur est permis d'exploiter; il leur faut, chaque jour, acquérir à nouveau et fortifier sans relâche leur communauté de pensées, de sentiments, de volontés. Et cela est bon, ainsi; cela est juste. Comme l'a dit Renan, «l'existence d'une nation doit être un plébiscite de tous les jours».—En un mot, ce qui unit, ce n'est pas la force historique, c'est le désir d'être ensemble et le besoin mutuel qu'on a les uns des autres; ce ne sont pas les vœux que d'autres ont faits pour nous, c'est notre volonté libre, que guident notre raison et notre cœur.
En est-il ainsi, maintenant? Quelle place tient la volonté libre dans les patries d'aujourd'hui?—Le patriotisme a pris un caractère extraordinairement oppressif; à aucune autre époque, il n'a été aussi tyrannique et aussi exclusif; il dévore tout. La patrie l'emporte, à cette heure, sur la religion, l'art, la science, la pensée, la civilisation. Cette hypertrophie monstrueuse ne s'explique pas par les sources naturelles d'où jaillit l'instinct de patrie:—amour du sol natal, sens familial, besoin social de se grouper en grandes communautés. Ses effets colossaux dérivent d'un phénomène pathologique, la «suggestion de masse» (Massensuggestion). Nicolaï en fait une analyse serrée. Il est remarquable, dit-il, que si plusieurs animaux ou plusieurs hommes exécutent un acte en commun, le seul fait d'agir ensemble modifie l'action individuelle. Nous savons, d'une façon scientifiquement précise, que deux hommes peuvent porter beaucoup plus du double d'un seul. Et de même, une masse d'êtres réagit tout autrement que ces mêmes êtres isolés. Tout cavalier sait que son cheval accomplit, en colonne de cavalerie, de plus longues courses et est plus résistant. Forel observe qu'une fourmi qui se ferait tuer dix fois au milieu de ses compagnes, a peur et fuit devant une fourmi beaucoup plus faible, si elle est seule à vingt pas de sa fourmilière. Chez les hommes aussi, le sentiment de foule intensifie prodigieusement les réactions de chacun. L'écho des paroles d'un orateur peut décupler ou centupler sa propre émotion. Il communique d'abord à chaque auditeur une faible partie de ce qu'il ressent lui-même, soit 1 p. 100. Si l'assemblée se compose de 1000 individus, l'ensemble de la foule ressentira le décuple de l'orateur. Leurs impressions réagiront à leur tour sur l'orateur, qui sera entraîné par ses auditeurs. Et ainsi de suite.
Or, à notre époque, l'assemblée d'auditeurs a pris des proportions énormes, que cette guerre mondiale a rendues gigantesques. Les vastes Etats alliés sont devenus, grâce aux moyens puissants de communications rapides, par le télégraphe et la presse, comme un seul public de millions d'êtres. Qu'on imagine, dans cette masse vibrante et sonore, la répercussion du moindre cri, du moindre frémissement! Ils prennent l'aspect de convulsions cosmiques. La masse entière de l'humanité est secouée comme un tremblement de terre. Dans ces conditions, que deviendra un sentiment naturel et sain à l'origine, comme l'amour de la patrie?—En temps normal, dit Nicolaï, un honnête homme aime sa patrie, comme il doit aimer sa femme, tout en sachant qu'il y a peut-être d'autres femmes plus belles, plus intelligentes, ou meilleures. Mais la patrie d'à présent est une femme jalouse jusqu'à l'hystérie, qui déchire quiconque reconnaît les qualités d'une autre. En temps normal, le vrai patriote est (ou devrait être) l'homme qui aime dans sa patrie le bien et qui combat le mal. Mais qui agit ainsi, de notre temps, est traité en ennemi de la patrie. Le patriote, au sens où l'entendent nos contemporains, aime dans sa patrie le bien et le mal; il est prêt à faire le mal pour sa patrie; et dans le puissant courant de masse qui l'emporte, il le fait avec enivrement. Plus l'individu est faible, plus son patriotisme est exalté. Il est incapable de résister à la suggestion collective, il en éprouve même l'attrait passionné: car tout homme faible cherche un appui, il se croit plus fort s'il agit en communion avec d'autres. Or, tous ces faibles n'ont entre eux nul lien de culture intime, ils ont besoin, pour les unir, d'un lien extérieur: aucun n'est plus à leur portée que le nationalisme! «C'est, dit Nicolaï, un sentiment exaltant pour un imbécile, de pouvoir former une majorité avec une douzaine de millions de son espèce. Moins un peuple possède de caractères et d'individualités, plus violent est son patriotisme.»
Cette attraction de la masse, qui opère comme un aimant, est le côté positif du chauvinisme. Le côté négatif est la haine de l'étranger. Et le milieu d'élection, le bouillon de culture, c'est la guerre. La guerre jette sur le monde des montagnes de souffrances; elle l'écrase de privations matérielles et spirituelles. Pour que les peuples puissent les supporter, il faut surexalter le sentiment de masse, afin de soutenir les faibles, en les resserrant plus étroitement dans le troupeau. C'est ce que l'on produit artificiellement par la presse.—Le résultat est effarant. Le patriotisme concentre toute la force de l'âme humaine dans l'amour pour son peuple et la haine pour l'ennemi. La haine religion. La haine sans raison, sans bon sens, sans fondement. Il ne reste plus aucune place pour aucune autre faculté. L'intelligence, la morale ont totalement abdiqué. Nicolaï en cite, dans l'Allemagne de 1914-15, des exemples délirants. Chacun des autres peuples en aurait autant à lui offrir. Nulle résistance. Dans l'aberration collective, toutes les différences de classes, d'éducation, de valeur intellectuelle ou morale, s'aplanissent, s'égalisent. L'humanité entière, de la base à la cime, est livrée aux Furies. S'il se manifeste encore une étincelle de volonté libre, elle est foulée aux pieds, et l'indépendant isolé est déchiré, comme Penthée par les Bacchantes.
Mais cette frénésie n'intimide point le calme regard du penseur. Nicolaï voit dans ce paroxysme même la dernière flambée de la torche près de s'éteindre. De même que, dit-il, le sport hippique et nautique s'est développé, de nos jours, lorsque les chevaux et la navigation à voiles devenaient superflus, de même le patriotisme est devenu un fanatisme, au moment où il cesse d'être un facteur de culture. C'est le destin des Epigones. Aux temps lointains, il fut bon, il fut nécessaire que l'égoïsme individuel fût brisé par le groupement des hommes en tribus et en clans. Le patriotisme des villes fut justifié, quand il rompit l'égoïsme des chevaliers pillards. Le patriotisme d'Etat fut justifié, quand il embrassa en lui toutes les énergies d'une nation. Les combats nationaux, au XIXe siècle, ont eu leur prix. Mais aujourd'hui les Etats nationaux ont accompli leur tâche. De nouveaux travaux nous appellent: le patriotisme n'est plus un but pour l'humanité; il veut nous ramener en arrière. C'est là un effort vain: on n'arrête pas l'évolution, on se suicide en se jetant sous les roues du chariot de fer. Le sage ne s'émeut point de cette résistance frénétique des forces du passé: car il la sait désespérée. Il laisse les morts enterrer les morts, et, devançant le cours du temps, il vit déjà dans l'unité palpitante de l'humanité à venir. Parmi les épreuves et les calamités du présent, il réalise en lui la sereine harmonie de ce «grand corps» dont tous les hommes sont les membres, selon le mot profond de Sénèque: Membra sumus corporis magni.
Dans un prochain article, nous verrons comment Nicolaï décrit ce corpus magnum et la mens magna qui l'anime: le Weltorganismus—l'organisme de l'univers humain, qui s'annonce.
1er octobre 1917.
(Revue: Demain, Genève, octobre 1917.)
II
Dans un précédent article, nous avons vu avec quelle énergie G.-F. Nicolaï condamnait le non-sens de la guerre et des sophismes qui lui servent d'étais.—Cependant, la sinistre folie a triomphé. Ce fut, en 1914, la faillite de la raison. Et, d'une nation à l'autre, elle s'est étendue, depuis, à tous les peuples de la terre. Il ne manquait pourtant pas de morales et de religions constituées, qui auraient dû opposer leur barrière à cette contagion de meurtre et d'imbécillité. Mais toutes les morales, toutes les religions existantes se sont révélées tristement, totalement insuffisantes. Nous l'avons constaté pour le christianisme, et Nicolaï montre, après Tolstoï, que le bouddhisme n'a pas mieux résisté.
Pour le christianisme, son abdication ne date pas d'hier. Depuis la grande compromission des temps de Constantin, au quatrième siècle, qui fit de l'Eglise du Christ une Eglise d'Etat, la pensée essentielle du Christ a été trahie par ses représentants officiels et livrée à César. Ce n'est que chez les libres personnalités religieuses, dont la plupart furent taxées d'hérésie, qu'elle se conserva (relativement) jusqu'à nous. Mais ses derniers défenseurs viennent de la renier. Les sectes chrétiennes qui toujours refusèrent le service militaire, comme les Mennonites en Allemagne, les Doukhobors en Russie, les Pauliciens, les Nazarénens, etc., participent à la guerre actuelle[65]. «Le fondateur des Mennonites, Menno Simonis, au seizième siècle, avait interdit la guerre et la vengeance. Encore en 1813, la force morale de la secte était si grande que York, par rescrit du 18 février, la dispensa de la landwehr. Mais en 1915, le prédicateur mennonite de Dantzig, H.-H. Mannhardt, prononça un discours pour glorifier les actes de guerre.»
Il fut un temps, écrit Nicolaï, où l'on croyait que l'Islam était inférieur au christianisme. Alors, les armes turques pesaient sur l'Europe. Aujourd'hui, le Turc est presque chassé d'Europe; mais moralement il l'a conquise; invisible, l'étendard vert du Prophète flotte sur toute maison, où l'on parle de la guerre sainte.»
Des poésies religieuses allemandes représentent le combat dans les tranchées «comme une épreuve de piété, instituée par Dieu». Personne ne s'étonne plus de l'absurde contradiction, dans les termes, d'une «guerre chrétienne». Très peu de théologiens ou ecclésiastiques ont osé réagir. L'admirable livre de Gustave Dupin: la Guerre infernale[66], nous a fait connaître, en les stigmatisant, d'affreux échantillons de christianisme militarisé. Nicolaï nous en présente d'autres spécimens, qu'il serait dommage de laisser dans l'ombre. En 1913, un théologien de Kiel, le professeur Baumgarten, constate tranquillement l'opposition entre la morale nationaliste-guerrière et le Sermon sur la Montagne; mais cela ne le trouble point: il déclare qu'en notre temps les textes du Vieux Testament doivent avoir plus d'autorité, et il met le christianisme au panier. Un autre théologien, Arthur Brausewetter, fait une découverte singulière: la guerre lui fait trouver le Saint-Esprit. «Pour la première fois, écrit-il, l'année de guerre 1914 nous a appris ce qu'était le Saint-Esprit...»
Tandis que le christianisme était publiquement renié par ses prêtres et ses pasteurs, les religions d'Asie n'étaient pas moins prestes à trahir la pensée gênante de leurs fondateurs. Tolstoï avait déjà signalé le fait. «Les Bouddhistes d'aujourd'hui ne tolèrent pas seulement le meurtre, ils le justifient. Pendant la guerre du Japon avec la Russie, Soyen Shaku, un des premiers dignitaires bouddhistes du Japon, écrivit une apologie de la guerre[67]. Bouddha avait dit cette belle parole de douloureux amour: «Toutes choses sont mes enfants, toutes sont l'image de mon Moi, toutes découlent d'une seule source et sont des parties de mon corps. C'est pourquoi je ne puis trouver de repos, aussi longtemps que la plus petite partie de ce qui est n'a pas atteint sa destination.» Dans ce soupir d'amour mystique, qui aspire à la fusion de tous les êtres, le bouddhiste contemporain a savamment découvert l'appel à une guerre d'extermination. Car, dit-il, le monde n'ayant pas atteint sa destination, par le fait de la perversité de beaucoup d'hommes, il faut leur livrer la guerre et les anéantir: ainsi, l'on «extirpera les racines de tout malheur.»—Ce bouddhiste sanguinaire rappelle, à s'y méprendre, l'idéalisme à couperet de nos Jacobins de 93, dont j'essayais de résumer la foi monstrueuse, en cette réplique de Saint-Just qui termine mon drame, Danton:
«Les peuples s'entretuent,[68] pour que Dieu vive.»
Quand les religions se montrent si débiles, il n'est pas surprenant que les simples morales s'effondrent. On verra chez Nicolaï le travestissement que les disciples de Kant ont imposé à leur maître. Bon gré mal gré, l'auteur de la Critique de la raison pure a dû revêtir l'uniforme feldgrau. Ses commentateurs allemands n'affirment-ils pas que la plus parfaite réalisation de la pensée de Kant est..... l'armée prussienne! Car, disent-ils, en elle le sentiment du devoir kantien est devenu réalité vivante...
Inutile de nous attarder à ces insanités, qui ne diffèrent que par des nuances de celles qui servent, en tous pays, aux gardes nationaux de l'intelligence, pour exalter leur cause, et la guerre. Il suffit de constater, avec Nicolaï, que l'idéalisme européen s'est écroulé en 1914. Et la conclusion de Nicolaï (que je me contente ici d'enregistrer objectivement), c'est que «la preuve a été faite de l'absolue inutilité de la morale idéaliste ordinaire (kantienne, chrétienne, etc.), puisqu'elle n'a pu déterminer aucun de ses tenants à agir moralement.» Devant cette impossibilité manifeste de fonder l'action morale sur une base uniquement idéaliste, Nicolaï considère que le premier devoir est de chercher une autre base. Il souhaite que l'Allemagne, instruite par son profond abaissement, son «Iéna moral», travaille à cette tâche urgente pour l'humanité,—et pour elle-même, plus que pour toute autre nation: car elle en a plus besoin.—«Cherchons donc, dit-il, s'il n'est pas possible de trouver dans la nature, scientifiquement observée, les conditions d'une morale objective, qui soit indépendante de nos sentiments personnels, bons ou mauvais, toujours chancelants.»
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La guerre étant un phénomène de transition dans l'évolution humaine, comme le montre la première partie du volume, quel est le principe propre et éternel de l'humanité? Et d'abord, y en a-t-il un? Y a-t-il un impératif supérieur, et valable pour tous les hommes?
Oui, répond Nicolaï: c'est la loi même de vie qui régit l'organisme total de l'humanité. En fait, le droit naturel a deux seuls fondements, qui seuls restent inébranlables: l'individu, pris à part, et l'universalité humaine. Tous les intermédiaires, comme la famille et l'Etat, sont des groupements organisés[69], qui peuvent changer—qui changent—suivant les mœurs: ils ne sont pas des organismes naturels. Les deux sentiments puissants, qui vivifient notre monde moral, comme une double électricité, positive et négative—l'égoïsme et l'altruisme—sont la voix de ces deux forces essentielles. L'égoïsme a sa source naturelle dans notre personnalité, qui est l'expression d'un organisme individuel. L'altruisme doit son existence à l'obscure conscience que nous avons de faire partie d'un organisme total: l'Humanité.
Cette conscience obscure, Nicolaï entreprend (dans la seconde partie de son livre) de l'éclairer et de la fonder sur une base scientifique. Il entend prouver que l'Humanité n'est pas seulement un concept de la raison: elle est une réalité vivante, un organisme scientifiquement observable.
Ici, l'esprit d'intuition poétique des philosophes antiques s'unit curieusement à l'esprit d'expérimentation et d'exacte analyse de la science moderne. Les plus récentes théories de l'histoire naturelle et de l'embryologie viennent commenter l'Hylozoïsme des Sept Sages et la mystique des premiers chrétiens. Janicki et H. de Vries donnent la main à Héraclite et à saint Paul. Il en résulte une étrange vision de panthéisme matérialiste et dynamiste: l'Humanité, considérée comme un corps et une âme en perpétuel mouvement.
Nicolaï commence par rappeler que cette conception, si extraordinaire qu'elle puisse paraître, a existé de tous temps. Et il en fait brièvement l'histoire. C'est le Feu d'Héraclite, qui représentait aux yeux du sage Ephésien la raison du monde. C'est le pneuma des stoïciens, le pneuma agion des chrétiens primitifs, la Force sainte, vivifiante, qui concentre en soi toutes les âmes. C'est le universum mundum velut animal quoddam immensum d'Origène. Ce sont les chimères fécondes de Cardanus, de Giordano Bruno, de Paracelse, de Campanella. C'est l'animisme qui se mêle encore à la science de Newton et qui pénètre son hypothèse de l'attraction universelle: (ses disciples directs n'appellent-ils pas cette force: «amitié»[70] ou «Sehnsucht des astres»!...)[71].—Bref, c'est à travers tous les développements de la pensée humaine la croyance que ce monde terrestre est un seul organisme qui possède une sorte de conscience commune. Nicolaï indique l'intérêt qu'il y aurait à écrire l'histoire de cette idée, et il l'esquisse en un chapitre savoureux.[72]
Puis il passe à la démonstration scientifique.—Existe-t-il un lien matériel, corporel, vivant et persistant, entre tous les hommes de tous les pays et de tous les temps?[73] Il en trouve la preuve dans les recherches de Weissmann et la théorie, à présent classique, du plasma germinatif (Keimplasma).[74] Les cellules germinatives continuent, en chaque être, la vie des parents, dont elles sont, au sens le plus réel, des morceaux vivants. La mort ne les atteint pas. Elles passent, immuables, dans nos enfants et dans les enfants de nos enfants. Ainsi, persiste réellement à travers tout l'arbre héréditaire une partie de la même substance vivante. Un morceau de cette unité organique vit en chacun, et par lui nous sommes tous rattachés corporellement à la communauté universelle. Nicolaï indique en passant des rapports surprenants entre ces hypothèses scientifiques des trente dernières années et certaines intuitions mystérieuses des Grecs et des premiers Chrétiens,—le «pneuma êôopoïoun» de l'Ecriture, le «pneuma qui engendre» (Saint-Jean, VI, 63), l'Esprit générateur, qui se distingue non seulement de la chair, comme dit Saint-Jean, mais de l'âme, comme il ressort d'un passage de Saint-Paul (Corinth. 15, 43) sur le «sôma pneumatikon», «le corps pneumatique» qu'il oppose au «sôma psuchikon», ou «corps psychique» et intellectuel, et qui, plus essentiel que celui-ci, pénètre réellement, matériellement, le corps de tous les hommes.