The Project Gutenberg eBook of Les Précurseurs
Title: Les Précurseurs
Author: Romain Rolland
Release date: September 3, 2011 [eBook #37306]
Most recently updated: January 25, 2021
Language: French
Credits: Produced by Chuck Greif, Library of the University of
Wisconsin and the Online Distributed Proofreading Team at
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LES PRÉCURSEURS
DU MÊME AUTEUR
- Jean Christophe, 4 vol.:
- I. L'Aube.—II. Le Matin.—III. L'Adolescent.—IV. La Révolte.
- Jean Christophe à Paris, 3 vol.:
- I. La Foire sur la Place.—II. Antoinette.—III. Dans la Maison.
- La fin du Voyage, 3 vol.:
- I. Les Amies.—II. Le Buisson ardent.—III. La nouvelle Journée.
- Au-dessus de la Mêlée, 1 vol.
- Le temps viendra (3 actes), 1 vol.
- Colas Breugnon, 1 vol.
- Théâtre de la Révolution (Le 14 Juillet, Danton, Les Loups), 1 vol.
- Les Tragédies de la Foi (Saint-Louis, Aërt, le Triomphe de la Raison), 1 vol.
- Le Théâtre du Peuple (Essai d'esthétique d'un Théâtre nouveau), 1 vol.
- Musiciens d'autrefois, 1 vol.
- Musiciens d'aujourd'hui, 1 vol.
- Vie des Hommes illustres:
- Vie de Beethoven (1 vol.).—Vie de Michel-Ange (1 vol.).—Vie de Tolstoï (1 vol.).
- Histoire de l'Opéra en Europe avant Lully et Scarlatti, 1 vol. (Epuisé).
- Hændel, 1 vol.
- Michel-Ange, 1 vol.
- Empédocle d'Agrigente et l'âge de la Haine, 1 vol.
- Liluli, 1 vol.
ROMAIN ROLLAND
———
Les Précurseurs
PARIS
ÉDITIONS DE "L'HUMANITÉ"
142, Rue Montmartre, 142
—
1920
Tous droits réservés
IL A ÉTÉ TIRÉ DE CET OUVRAGE CENT EXEMPLAIRES
SUR HOLLANDE NUMÉROTÉS A
LA PRESSE
Nº
Droits de traduction et de reproduction réservés
pour tous les pays.
Copyright by l'Humanité, 1919.
| A la Mémoire des Martyrs de la Foi nouvelle: de l'Internationale humaine. |
| A Jean Jaurès, Karl Liebknecht, Rosa Luxemburg, Kurt Eisner, Gustav Landauer, |
| victimes de la féroce bêtise et du mensonge meurtrier, |
| libérateurs des hommes, qui les ont tués. |
Août 1919. R. R.
| TABLE DES MATIÈRES |
INTRODUCTION
——
Le livre que voici fait suite au volume: Au-dessus de la Mêlée. Il est entièrement composé d'articles écrits et publiés en Suisse, depuis la fin de 1915 jusqu'au commencement de 1919. Je les ai réunis sous le titre: Les Précurseurs; car ils sont presque tous consacrés aux hommes de courage qui, dans tous les pays, ont su maintenir leur pensée libre et leur foi internationale, parmi les fureurs de la guerre et de la réaction universelle. L'avenir célébrera les noms de ces grands Annonciateurs, bafoués, injuriés, menacés, emprisonnés, condamnés: Bertrand Russell, E.-D. Morel, Gorki, G.-Fr. Nicolaï, A. Forel, Andreas Latzko, Barbusse, Stefan Zweig, et les jeunes élites de France, d'Amérique, de Suisse, luttant pour la liberté.
J'ai fait précéder ces articles d'une ode: Ara Pacis, écrite aux premiers jours de la guerre, et qui est un acte de foi en la Paix et l'Harmonie.—C'est aussi un acte de foi qui termine le volume, mais d'une foi agissante, qui proclame, à la face de la force brutale des Etats et de l'opinion tyrannique, l'indépendance irréductible de l'Esprit.
J'aurais été tenté de faire entrer dans ce recueil une méditation sur Empédocle d'Agrigente et le règne de la Haine[1]. Mais ses dimensions eussent dépassé le cadre assigné à ce volume et risqué de compromettre l'équilibre des diverses parties.
Je ne me suis pas astreint à la succession chronologique des articles; j'ai préféré les grouper, d'après l'ordre des sujets ou des raisons artistiques. Je me suis contenté d'indiquer, à la fin de chacun, aussi exactement qu'il m'a été possible, les dates de leur publication et (quand j'ai pu les retrouver) de leur composition.
Qu'on me permette encore quelques lignes d'explication, pour orienter le lecteur:
Ce volume et celui qui précède, Au-dessus de la Mêlée, ne constituent qu'une partie de mes écrits sur la guerre, au cours des cinq années dernières. Ce sont uniquement ceux qui ont pu être publiés en Suisse. (Encore ne sont-ils pas complets, car je n'ai pu les réunir tous.) Mais le plus important de beaucoup, en étendue et en valeur documentaire, est un recueil, contenant, au jour le jour, la notation des lettres, entretiens, confessions morales, que je n'ai cessé de recevoir des esprits libres et persécutés de tous les pays. J'y ai aussi sobrement que possible inscrit mes propres réflexions et ma part dans le combat. Unus ex multis. C'est en quelque sorte le tableau des libres consciences du monde luttant contre les forces déchaînées du fanatisme, de la violence et du mensonge. Des scrupules de discrétion empêcheront sans doute de publier ce recueil avant assez longtemps. Il suffit que ces documents, conservés en plusieurs copies, restent pour l'avenir un témoignage de nos efforts, de nos souffrances et de notre invincible foi.
ROMAIN ROLLAND..
Paris, juin 1919.
LES PRÉCURSEURS
I
Ara Pacis
De profundis clamans, de l'abîme des haines,—j'élèverai vers toi, Paix divine, mon chant.
Les clameurs des armées ne l'étoufferont point.—En vain, je vois monter la mer ensanglantée,—qui porte le beau corps d'Europe mutilée,—et j'entends le vent fou qui soulève les âmes:
Quand je resterais seul, je te serai fidèle.—Je ne prendrai point place à la communion sacrilège du sang.—Je ne mangerai point ma part du Fils de l'Homme.
Je suis frère de tous, et je vous aime tous,—hommes, vivants d'une heure, qui vous volez cette heure.
Que de mon cœur surgisse sur la colline sainte,—au-dessus des lauriers de la gloire et des chênes,—l'olivier au soleil, où chantent les cigales!
*
* *
Paix auguste qui tiens,—sous ton sceptre souverain,—les agitations du monde,—et des flots qui se heurtent,—fais le rythme des mers;
Cathédrale qui repose—sur le juste équilibre des forces ennemies;—Rosace éblouissante,—où le sang du soleil—jaillit en gerbes diaprées,—que l'œil harmonieux de l'artiste a liées;
Telle qu'un grand oiseau—qui plane au centre du ciel,—et couve sous ses ailes—la plaine,—ton vol embrasse,—par delà ce qui est, ce qui fut et sera.
Tu es sœur de la joie et sœur de la douleur,—sœur cadette et plus sage;—tu les tiens par la main.—Ainsi, de deux rivières que lie un clair canal,—où le ciel se reflète, entre la double haie de ses blancs peupliers.
Tu es la divine messagère,—qui va et vient, comme l'aronde,—de l'une rive à l'autre,—les unissant,—aux uns disant:—«Ne pleurez plus, la joie revient».—aux autres:—«Ne soyez pas trop vains,—le bonheur s'en va comme il vient.»
Tes beaux bras maternels étreignent tendrement—tes enfants ennemis,—et tu souris, les regardant—mordre ton sein gonflé de lait.
Tu joins les mains, les cœurs,—qui se fuient en se cherchant,—et tu mets sous le joug les taureaux indociles,—afin qu'au lieu d'user—en combats la fureur qui fait fumer leurs flancs,—tu l'emploies à tracer dans le ventre des champs—le long sillon profond où coule la semence.
Tu es la compagne fidèle—qui accueille au retour les lutteurs fatigués.—Vainqueurs, vaincus, ils sont égaux dans ton amour.—Car le prix du combat—n'est pas un lambeau de terre,—qu'un jour la graisse du vainqueur—nourrira, mélangée à celle de l'adversaire.—Il est de s'être fait l'instrument du destin,—et de n'avoir pas fléchi sous sa main.
O ma paix qui souris, tes doux yeux pleins de larmes,—arc-en-ciel de l'été, soirée ensoleillée,—qui, de tes doigts dorés,—caresses les champs mouillés,—panses les fruits tombés,—et guéris les blessures—des arbres que le vent et la grêle ont meurtris;
Répands sur nous ton baume et berce nos douleurs!—Elles passeront, et nous.—Toi seule es éternelle.
Frères, unissons-nous, et vous aussi, mes forces,—qui vous entrechoquez dans mon cœur déchiré!—Entrelacez vos doigts, et marchez en dansant!
Nous allons sans fièvre et sans hâte,—car nous ne sommes point à la chasse du temps.—Le temps, nous l'avons pris.—Des brins d'osier des siècles, ma Paix tisse son nid.
*
* *
Ainsi que le grillon qui chante dans les champs.—L'orage vient, la pluie tombe à torrents, elle noie—les sillons et le chant.—Mais à peine a passé la tourmente,—le petit musicien entêté recommence.
Ainsi, quand on entend, à l'Orient fumant,—sur la terre écrasée, à peine s'éloigner—le galop furieux des Quatre Cavaliers,—je relève la tête et je reprends mon chant—chétif et obstiné.
(Ecrit du 15 au 25 août 1914).[2]
Journal de Genève et Neue Zürcher Zeitung, 24-25 décembre 1915; Les Tablettes, Genève, juillet 1917.
II
La route en lacets qui monte
Si depuis une année je garde le silence, ce n'est pas que soit ébranlée la foi que j'exprimai dans Au-dessus de la mêlée (elle est beaucoup plus ferme encore); mais je me suis convaincu de l'inutilité de parler à qui ne veut pas entendre. Seuls, les faits parleront, avec une tragique évidence; seuls, ils sauront percer le mur épais d'entêtement, d'orgueil et de mensonge, dont les esprits s'entourent, pour ne pas voir la lumière.
Mais nous nous devons entre frères de toutes les nations, entre hommes qui ont su défendre leur liberté morale, leur raison et leur foi en la solidarité humaine, entre âmes qui continuent d'espérer, dans le silence, l'oppression, la douleur,—nous nous devons d'échanger, au terme de cette année, des paroles de tendresse et de consolation; nous nous devons de nous montrer que dans la nuit sanglante la lumière brille encore, qu'elle ne fut jamais éteinte, qu'elle ne le sera jamais.
Dans l'abîme de misères où l'Europe s'enfonce, ceux qui tiennent une plume devraient se faire scrupule de jamais apporter une souffrance de plus à l'amas des souffrances, ou de nouvelles raisons de haïr au fleuve brûlant de haine. Deux tâches restent possibles pour les rares esprits libres qui cherchent à frayer aux autres une issue, une brèche, au travers des amoncellements de crimes et de folies. Les uns, intrépidement, prétendent ouvrir les yeux à leur propre peuple sur ses erreurs. Ainsi font les courageux Anglais de l'Independent Labour Leader et de l'Union of Democratic Control, ces hauts esprits indépendants, Bertrand Russel, E.-D. Morel, Norman Angell, Bernard Shaw,—de trop rares Allemands, persécutés,—les socialistes italiens, les socialistes russes, le maître de la Misère et de la Pitié, Gorki,—et quelques libres Français.
Cette tâche n'est point celle que je me suis assignée. Ma tâche est de rappeler aux frères ennemis d'Europe non ce qu'ils ont de pire, mais ce qu'ils ont de meilleur,—les motifs d'espérer en une humanité plus sage et plus aimante.
Certes, le spectacle présent est bien fait pour qu'on doute de la raison humaine. Pour le grand nombre de ceux qui s'étaient endormis béatement sur la foi au progrès, sans retours en arrière, le réveil a été dur; et sans transition, ils passent de l'absurde excès d'un optimisme paresseux au vertige d'un pessimisme qui n'a plus de fond. Ils ne sont pas habitués à regarder la vie sans parapets. Une muraille d'illusions complaisantes les empêchait de voir le vide au-dessus duquel serpente, accroché au rocher, l'étroit sentier de l'humanité. Le mur s'écroule par places, et le sol est peu sûr. Il faut passer pourtant. On passera. Nos pères en ont vu bien d'autres! Nous l'avons trop oublié. Les années où nous avons vécu furent, à part quelques heurts, un âge capitonné. Mais les âges de tourmente ont été plus fréquents que les âges de calme; et ce qui se passe aujourd'hui n'est atrocement anormal que pour ceux qui sommeillaient dans la tranquillité anormale d'une société sans prévoyance et sans mémoire. Pensons à tout ce qu'ont vu les yeux du passé, du Bouddhâ libérateur, des Orphiques adorant Dionysos-Zagreus, dieu des innocents qui souffrent et qui seront vengés, de Xénophane d'Elée qui assista à la ruine de sa patrie par Cyrus, de Zénon torturé, de Socrate empoisonné, de Platon qui rêvait sous les Trente Tyrans, de Marc Aurèle qui soutint l'Empire près de crouler, de ceux qui assistèrent à la chute du vieux monde, de l'évêque d'Hippone mourant dans sa ville aux abois qu'assiégeaient les Vandales, des moines enlumineurs, bâtisseurs, musiciens, au milieu de l'Europe de loups; de Dante, de Copernic et de Savonarole: exils, persécutions, bûchers; et le frêle Spinoza, édifiant son Ethique éternelle sur le sol inondé de sa patrie envahie, à la lueur des villages incendiés; et notre Michel de Montaigne, en son château ouvert, sur son mol oreiller, dormant d'un sommeil léger, en écoutant sonner le beffroi des campagnes, et se demandant en rêve si c'est pour cette nuit la visite des égorgeurs... L'homme aime en vérité à ne plus se souvenir des spectacles importuns qui troublent son repos. Mais dans l'histoire du monde, le repos a été rare, et les plus grandes âmes ne sont pas sorties de lui. Regardons, sans frémir, passer le flot furieux. Pour qui sait écouter le rythme de l'histoire, tout concourt à la même œuvre, le pire comme le meilleur. Les âmes fiévreuses que le flot entraîne vont par des voies sanglantes, vont, qu'elles le veuillent ou non, où nous guide la raison fraternelle. Ce serait, s'il fallait compter sur le bon sens des hommes, sur leur bonne volonté, sur leur courage moral, sur leur humanité, qu'il y aurait des motifs de désespérer de l'avenir. Mais ceux qui ne veulent point ou ne peuvent point marcher, les forces aveugles les poussent, en troupeaux mugissants, vers le but: l'Unité.
*
* *
Pendant des siècles s'est forgée l'unité de notre France par les combats entre les provinces. Chaque province, chaque village fut, un jour, la patrie. Plus de cent ans, Armagnacs, Bourguignons (mes grands-pères), se sont cassé la tête pour découvrir enfin que le sang qui coulait de leurs entailles était le même. A présent, la guerre qui mêle le sang de France et d'Allemagne le leur fait boire dans le même verre, ainsi qu'aux héros barbares de l'antique épopée, pour leur union future. Qu'ils s'étreignent et se mordent, leur corps-à-corps les lie! Ils ont beau faire: ces armées qui s'égorgent sont devenues moins lointaines de cœur qu'elles ne l'étaient alors qu'elles ne s'affrontaient pas. Elles peuvent se tuer, elles ne s'ignorent plus. Et l'ignorance est le dernier cercle de la mort. De nombreux témoignages, des deux fronts opposés, nous ont appris clairement ce désir mutuel, tout en se combattant, de lire dans les yeux l'un de l'autre; ces hommes qui, de leur tranchée à la tranchée d'en face, s'épient pour se viser, sont peut-être ennemis, ils ne sont plus étrangers. Un jour prochain, l'union des nations d'Occident formera la nouvelle patrie. Elle-même ne sera qu'une étape sur la route qui mène à la patrie plus large: l'Europe. Ne voit-on pas déjà les douze Etats d'Europe, ramassés en deux camps, s'essayer sans le savoir à la fédération où les guerres de nations seront aussi sacrilèges que le seraient maintenant les guerres entre provinces, où le devoir d'aujourd'hui sera le crime de demain? Et la nécessité de cette union future ne s'affirme-t-elle pas par les voix les plus opposées: un Guillaume II, avec ses «Etats-Unis d'Europe»[3],—un Hanotaux, avec sa «Confédération Européenne»[4],—ou les Ostwald et Hæckel, de piteuse mémoire, avec leur «Société des Etats»,—chacun, bien entendu, travaillant pour son saint, mais tous ces saints étant au service du même Maître!...
Bien plus, le chaos gigantesque où, comme au temps des convulsions du globe en fusion, s'entre-choquent aujourd'hui tous les éléments humains des trois vieux continents, est une chimie de races où s'élabore, par la force et l'esprit, par la guerre et la paix, la fusion future des deux moitiés du monde, des deux hémisphères de la pensée: l'Europe et l'Asie. Ce n'est pas une utopie: depuis bien des années, ce rapprochement s'annonce par mille symptômes divers: attraction des pensées et des arts, politique, intérêts. Et la guerre n'a fait qu'accélérer le mouvement. En plein combat, on y travaille. Dans tel Etat belligérant, depuis deux ans, se sont fondés de vastes Instituts pour l'étude des civilisations comparées de l'Europe et de l'Asie et pour leur pénétration mutuelle.
Le phénomène capital d'aujourd'hui, dit le programme de l'un d'entre eux[5], est la formation d'une culture universelle, sortie des nombreuses cultures particulières du passé... Nulle époque passée n'a vu un plus puissant élan du genre humain que les derniers siècles et le présent. Rien de comparable à cet ensemble torrentueux de toutes les forces réunies en une seule énergie commune, qui se réalise au XIXe et au XXe siècles... Partout s'élabore dans l'Etat, la science et l'art, la grande individualité de l'humanité universelle, et la nouvelle vie de l'esprit humain universel... Les trois mondes de l'âme et de la société, les trois humanités (Européo-Orientaux, Hindous, Extrême-Orient) commencent à se rassembler en une humanité unique... Jusqu'à ces deux dernières générations, l'homme était membre d'une seule humanité, d'une seule grande forme de vie. Maintenant, il participe au vaste flot vital de toute l'humanité; il doit se diriger d'après ses lois et se retrouver en elle. Sinon, le meilleur de lui-même est perdu.—Certes, le plus profond du passé, de ses religions, de son art, de sa pensée, n'est pas en cause. Il demeure, et il demeurera. Mais il sera élevé à de nouvelles clartés, creusé à de nouvelles profondeurs. Un plus large cercle de vie s'ouvre autour de nous. Il n'est pas surprenant que beaucoup aient le vertige et croient voir chanceler la grandeur du passé. Mais on doit confier le gouvernail à ceux qui, calmement, fermement, sont en état de préparer la nouvelle époque... Le plus entier bonheur qui puisse échoir à l'homme d'à présent est dans l'intelligence de l'humanité entière et de ses formes si diverses d'être heureux... Compléter l'idéal européen par l'idéal asiatique, c'est pour longtemps la plus haute joie qu'un homme puisse connaître sur terre.
De telles recherches, avec leur caractère d'universalité et d'objectivité, excluent formellement, comme le déclare encore le même programme, tout ce qui provoque à la haine des peuples, des classes et des races, tout ce qui mène au démembrement et aux combats inutiles... Si elles ont le devoir de combattre quelque chose, c'est la haine, l'ignorance et l'incompréhension... Leur belle et pressante tâche est d'éveiller à la conscience la beauté qui est dans toute individualité humaine, dans tout peuple, et de l'amener à la réalisation pratique... de trouver les bases scientifiques d'accommodement entre les peuples, les classes et les races. Car seule, la science peut, par un dur travail, conquérir la paix...
Ainsi, des fondations de paix spirituelle entre les peuples s'édifient au milieu de la guerre des peuples, comme des phares qui montrent aux vaisseaux dispersés le port lointain où ils mouilleront, côte à côte. L'esprit humain est à l'entrée d'une route. L'entrée est trop étroite, on s'écrase pour passer. Mais je vois s'élargir ensuite la grande route des peuples, et il y a place pour tous. Spectacle consolant, dans l'horreur du présent! Le cœur souffre, mais l'esprit a la lumière.
*
* *
Courage, frères du monde! Il y a des raisons d'espérer, malgré tout. Les hommes, qu'ils le veuillent ou non, marchent vers notre but,—même ceux qui s'imaginent qu'ils lui tournent le dos. En 1887, en un temps où semblaient triompher les idées de démocratie et de paix internationales, causant avec Renan, j'entendais prédire à ce sage: Vous verrez venir encore une grande réaction. Tout paraîtra détruit de ce que nous défendons. Mais il ne faut pas s'inquiéter. Le chemin de l'humanité est une route de montagne: elle monte en lacets, et il semble par moments qu'on revienne en arrière. Mais on monte toujours.
Tout travaille à notre idéal, même ceux dont les coups s'efforcent à le ruiner. Tout va vers l'unité,—le pire et le meilleur. Mais ne me faites pas dire que le pire vaut le meilleur! Entre les malheureux qui prônent (pauvres naïfs!) la guerre pour la paix (nommons-les bellipacistes) et les pacifiques tout court, ceux de l'Evangile, il y a la même différence qu'entre des affolés qui, pour descendre plus vite du grenier à la rue, jetteraient par la fenêtre leurs meubles et leurs enfants,—et ceux qui passent par l'escalier. Le progrès s'accomplit; mais la nature n'est pas pressée, et elle manque d'économie: la moindre petite avance s'achète par un gaspillage affreux de richesses et de vies[6]. Quand l'Europe arrivera tardivement, rechignante, comme une rosse rétive, à se convaincre de la nécessité d'unir ses forces, ce sera l'union hélas! de l'aveugle et du paralytique. Elle parviendra au but, saignée et épuisée.
Mais nous, il y a longtemps que nous vous y attendons, il y a longtemps que nous avons accompli l'unité, âmes libres de tous les temps, de toutes les classes, de toutes les races. Des lointains de l'antiquité d'Asie, d'Egypte et d'Orient, jusqu'aux Socrates et aux Luciens modernes, aux Morus, aux Erasme, aux Voltaire, jusqu'aux lointains de l'avenir, qui retournera peut-être, bouclant la boucle du temps, à la pensée d'Asie,—grands ou humbles esprits, mais tous libres, et tous frères, nous formons un seul peuple. Les siècles de persécutions, d'un bout de la terre à l'autre, ont lié nos cœurs et nos mains. Leur chaîne indestructible est l'armature de fer qui tient la molle glaise humaine, cette statue d'argile, la Civilisation, toujours prête à crouler.
(Le Carmel, Genève, décembre 1916).
III
Aux peuples assassinés
Les horreurs accomplies dans ces trente derniers mois ont rudement secoué les âmes d'Occident. Le martyre de la Belgique, de la Serbie, de la Pologne, de tous les pauvres pays de l'Ouest et de l'Est foulés par l'invasion, ne peut plus s'oublier. Mais ces iniquités qui nous révoltent, parce que nous en sommes victimes, voici cinquante ans,—cinquante ans seulement?—que la civilisation d'Europe les accomplit ou les laisse accomplir autour d'elle.
Qui dira de quel prix le Sultan rouge a payé à ses muets de la presse et de la diplomatie européennes le sang des deux cent mille Arméniens égorgés pendant les premiers massacres de 1894-1896? Qui criera les souffrances des peuples livrés en proie aux rapines des expéditions coloniales? Qui, lorsqu'un coin du voile a été soulevé sur telle ou telle partie de ce champ de douleur,—Damaraland ou Congo—a pu en supporter la vision sans horreur? Quel homme «civilisé» peut penser sans rougir aux massacres de Mandchourie et à l'expédition de Chine, en 1900-1901, où l'empereur allemand donnait à ses soldats, pour exemple, Attila; où les armées réunies de la «Civilisation» rivalisèrent entre elles de vandalisme contre une civilisation plus ancienne et plus haute[7]? Quel secours l'Occident a-t-il prêté aux races persécutées de l'Est européen: Juifs, Polonais, Finlandais, etc[8]? Quelle aide à la Turquie et à la Chine tentant de se régénérer? Il y a soixante ans, la Chine, empoisonnée par l'opium des Indes, voulut se délivrer du vice qui la tuait: elle se vit, après deux guerres et un traité humiliant, imposer par l'Angleterre le poison qui rapporta en un siècle, dit-on, à la Compagnie des Indes Orientales, onze milliards de bénéfice. Et même après que la Chine d'aujourd'hui eût accompli son effort héroïque de se guérir en dix ans de sa maladie meurtrière, il a fallu la pression de l'opinion publique soulevée pour contraindre le plus civilisé des Etats européens à renoncer aux profits que versait dans sa caisse l'empoisonnement d'un peuple. Mais de quoi s'étonner, quand tel Etat d'Occident n'a pas renoncé encore à vivre de l'empoisonnement de son propre peuple?
«Un jour, écrit M. Arnold Porret, en Afrique, à la Côte d'Or, un missionnaire me disait comment les noirs expliquent que l'Européen soit blanc. C'est que le Dieu du Monde lui demanda: «Qu'as-tu fait de ton frère?» Et il en est devenu blême[9].»
«La civilisation d'Europe est une machine à broyer, a dit en juin dernier, à l'Université impériale de Tokio, le grand Hindou Rabindranath Tagore[10]. Elle consume les peuples qu'elle envahit, elle extermine ou anéantit les races qui gênent sa marche conquérante. C'est une civilisation de cannibales; elle opprime les faibles et s'enrichit à leurs dépens. Elle sème partout les jalousies et les haines, elle fait le vide devant elle. C'est une civilisation scientifique et non humaine. Sa puissance lui vient de ce qu'elle concentre toutes ses forces vers l'unique but de s'enrichir... Sous le nom de patriotisme elle manque à la parole donnée, elle tend sans honte ses filets, tissus de mensonges, elle dresse de gigantesques et monstrueuses idoles dans les temples élevés au Gain, le dieu qu'elle adore. Nous prophétisons sans aucune hésitation que cela ne durera pas toujours...»
«Cela ne durera pas toujours...» Entendez-vous, Européens? Vous vous bouchez les oreilles? Ecoutez-donc en vous! Nous-mêmes, interrogeons-nous. Ne faisons pas comme ceux qui jettent sur leur voisin tous les péchés du monde et s'en croient déchargés. Dans le fléau d'aujourd'hui, nous avons tous notre part: les uns par volonté, les autres par faiblesse; et ce n'est pas la faiblesse qui est la moins coupable. Apathie du plus grand nombre, timidité des honnêtes gens, égoïsme sceptique des veules gouvernants, ignorance ou cynisme de la presse, gueules avides des forbans, peureuse servilité des hommes de pensée qui se font les bedeaux des préjugés meurtriers qu'ils avaient pour mission de détruire; orgueil impitoyable de ces intellectuels qui croient en leurs idées plus qu'en la vie du prochain et feraient périr vingt millions d'hommes, afin d'avoir raison; prudence politique d'une Eglise trop romaine, où saint Pierre le pêcheur s'est fait le batelier de la diplomatie; pasteurs aux âmes sèches et tranchantes, comme un couteau, sacrifiant leur troupeau afin de le purifier; fatalisme hébété de ces pauvres moutons... Qui de nous n'est coupable? Qui de nous a le droit de se laver les mains du sang de l'Europe assassinée? Que chacun voie sa faute et tâche de la réparer!—Mais d'abord, au plus pressé!
Voici le fait qui domine: l'Europe n'est pas libre. La voix des peuples est étouffée. Dans l'histoire du monde, ces années resteront celles de la grande Servitude. Une moitié de l'Europe combat l'autre, au nom de la liberté. Et pour ce combat, les deux moitiés de l'Europe ont renoncé à la liberté. C'est en vain qu'on invoque la volonté des nations. Les nations n'existent plus, comme personnalités. Un quarteron de politiciens, quelques boisseaux de journalistes parlent insolemment, au nom de l'une ou de l'autre. Ils n'en ont aucun droit. Ils ne représentent rien qu'eux-mêmes. Ils ne représentent même pas eux-mêmes. «Ancilla ploutocratiæ...» disait dès 1905 Maurras, dénonçant l'Intelligence domestiquée et qui prétend à son tour diriger l'opinion, représenter la nation... La nation! Mais qui donc peut se dire le représentant d'une nation? Qui connaît, qui a seulement osé jamais regarder en face l'âme d'une nation en guerre? Ce monstre fait de myriades de vies amalgamées, diverses, contradictoires, grouillant dans tous les sens, et pourtant soudées ensemble, comme une pieuvre... Mélange de tous les instincts, et de toutes les raisons, et de toutes les déraisons... Coups de vent venus de l'abîme; forces aveugles et furieuses sorties du fond fumant de l'animalité; vertige de détruire et de se détruire soi-même; voracité de l'espèce; religion déformée; érections mystiques de l'âme ivre de l'infini et cherchant l'assouvissement maladif de la joie par la souffrance, par la souffrance de soi, par la souffrance des autres; despotisme vaniteux de la raison, qui prétend imposer aux autres l'unité qu'elle n'a pas, mais qu'elle voudrait avoir; romantiques flambées de l'imagination qu'allume le souvenir des siècles; savantes fantasmagories de l'histoire brevetée, de l'histoire patriotique, toujours prête à brandir, selon les besoins de la cause, le Væ victis du brenn, ou le Gloria victis... Et pêle-mêle, avec la marée des passions, tous les démons secrets que la société refoule, dans l'ordre et dans la paix... Chacun se trouve enlacé dans les bras de la pieuvre. Et chacun trouve en soi la même confusion de forces bonnes et mauvaises, liées, embrouillées ensemble. Inextricable écheveau. Qui le dévidera?... D'où vient le sentiment de la fatalité qui accable les hommes, en présence de telles crises. Et cependant elle n'est que leur découragement devant l'effort multiple, prolongé, non impossible, qu'il faut pour se délivrer. Si chacun faisait ce qu'il peut (rien de plus!) la fatalité ne serait point. Elle est faite de l'abdication de chacun. En s'y abandonnant, chacun accepte donc son lot de responsabilité.
Mais les lots ne sont pas égaux. A tout seigneur, tout honneur! Dans le ragoût innommable que forme aujourd'hui la politique européenne, le gros morceau, c'est l'Argent. Le poing qui tient la chaîne qui lie le corps social est celui de Plutus. Plutus et sa bande. C'est lui qui est le vrai maître, le vrai chef des Etats. C'est lui qui en fait de louches maisons de commerce, des entreprises véreuses[11]. Non pas que nous rendions seuls responsables des maux dont nous souffrons tel ou tel groupe social, ou tel individu. Nous ne sommes pas si simpliste. Point de boucs émissaires! Cela est trop commode! Nous ne dirons même pas—Is fecit cui prodest—que ceux qu'on voit aujourd'hui sans pudeur profiter de la guerre l'ont voulue. Ils ne veulent rien que gagner; ici ou là, que leur importe! Ils s'accommodent aussi bien de la guerre que de la paix, et de la paix que de la guerre: tout leur est bon. Quand on lit (simple exemple entre mille) l'histoire récemment contée de ces grands capitalistes allemands, acquéreurs des mines normandes, rendus maîtres de la cinquième partie du sous-sol minier français, et développant en France, de 1908 à 1913, pour leurs gros intérêts, l'industrie métallurgique et la production du fer, d'où sont sortis les canons qui balayent actuellement les armées allemandes, on se rend compte à quel point les hommes d'argent deviennent indifférents à tout, sauf à l'argent. Tel le Midas antique, qui, tout ce qu'il touchait, ses doigts le faisaient métal... Ne leur attribuez pas de vastes plans ténébreux! Ils ne voient pas si loin! Ils visent à amasser au plus vite et le plus gros. Ce qui culmine en eux, c'est l'égoïsme antisocial, qui est la plaie du temps. Ils sont simplement les hommes les plus représentatifs d'une époque asservie à l'argent. Les intellectuels, la presse, les politiciens,—oui, même les chefs d'Etat, ces fantoches de guignols tragiques, sont, qu'ils le veuillent ou non, devenus leurs instruments, leur servent de paravent[12]. Et la stupidité des peuples, leur soumission fataliste, leur vieux fond ancestral de sauvagerie mystique, les livrent sans défense au vent de mensonge et de folie qui les pousse à s'entre-tuer...
Un mot inique et cruel prétend que les peuples ont toujours les gouvernements qu'ils méritent. S'il était vrai, ce serait à désespérer de l'humanité: car quel est le gouvernement à qui un honnête homme voudrait donner la main? Mais il est trop évident que les peuples, qui travaillent, ne peuvent suffisamment contrôler les hommes qui les gouvernent; c'est bien assez qu'ils aient toujours à en expier les erreurs ou les crimes, sans les en rendre, par surcroît, responsables! Les peuples, qui se sacrifient, meurent pour des idées. Mais ceux qui les sacrifient vivent pour des intérêts. Et ce sont, par conséquent, les intérêts qui survivent aux idées. Toute guerre qui se prolonge, même la plus idéaliste à son point de départ, s'affirme de plus en plus une guerre d'affaires, une «guerre pour de l'argent», comme écrivait Flaubert.—Encore une fois, nous ne disons pas qu'on fasse la guerre pour de l'argent. Mais quand la guerre est là, on s'y installe, et on trait ses pis. Le sang coule, l'argent coule, et on n'est pas pressé de faire tarir le flot. Quelques milliers de privilégiés, de toute caste, de toute race, grands seigneurs, parvenus, Junkers, métallurgistes, trusts de spéculateurs, fournisseurs des armées, autocrates de la finance et des grandes industries, rois sans titre et sans responsabilité, cachés dans la coulisse, entourés et sucés d'une nuée de parasites, savent, pour leurs sordides profits, jouer de tous les bons et de tous les mauvais instincts de l'humanité,—de son ambition et de son orgueil, de ses rancunes et de ses haines, de ses idéologies carnassières, comme de ses dévouements, de sa soif de sacrifice, de son héroïsme avide de répandre son sang, de sa richesse intarissable de foi!...
Peuples infortunés! Peut-on imaginer un sort plus tragique que le leur!... Jamais consultés, toujours sacrifiés, acculés à des guerres, obligés à des crimes qu'ils n'ont jamais voulus... Le premier aventurier, le premier hâbleur venu s'arroge avec impudence le droit de couvrir de leur nom les insanités de sa rhétorique meurtrière, ou ses vils intérêts. Peuples éternellement dupes, éternellement martyrs, payant pour les fautes des autres... C'est par-dessus leur dos que s'échangent les défis pour des causes qu'ils ignorent et des enjeux qui ne les concernent point; c'est sur leur dos sanglant et piétiné que se livre le combat des idées et des millions, auxquels ils n'ont point part (aux unes pas plus qu'aux autres; et seuls, ils ne haïssent point, eux qui sont sacrifiés; la haine n'est au cœur que de ceux qui les sacrifient... Peuples empoisonnés par le mensonge, la presse, l'alcool et les filles... Peuples laborieux, à qui l'on désapprend le travail... Peuples généreux, à qui l'on désapprend la pitié fraternelle... Peuples qu'on démoralise, qu'on pourrit vivants, qu'on tue... O chers peuples d'Europe, depuis deux ans mourants sur votre terre mourante! Avez-vous enfin touché le fond du malheur? Non, je le vois dans l'avenir. Après tant de souffrances; je crains le jour fatal où, dans la déconvenue des espoirs mensongers, dans le non-sens reconnu des sacrifices vains, les peuples recrus de misère chercheront en aveugles sur quoi, sur qui se venger. Alors, ils tomberont eux aussi dans l'injustice, et seront dépouillés par l'excès de l'infortune jusque de l'auréole funèbre de leur sacrifice. Et du haut en bas de la chaîne, dans la douleur et dans l'erreur, tout s'égalisera... Pauvres crucifiés, qui se débattent sur la croix, à côté de celle du Maître, et, plus livrés que lui, au lieu de surnager, s'enfoncent comme un plomb dans la nuit de la souffrance! Ne vous sauvera-t-on pas de vos deux ennemis: la servitude et la haine?... Nous le voulons, nous le voulons! Mais il faut que vous le vouliez aussi. Le voulez-vous? Votre raison, ployée sous des siècles d'acceptation passive, est-elle capable encore de s'affranchir?...
Arrêter la guerre qui est en cours, qui le peut aujourd'hui? Qui peut faire rentrer dans sa ménagerie la férocité lâchée? Même pas ceux peut-être qui l'ont déchaînée,—ces dompteurs qui savent bien qu'ils seront dévorés!... Le sang est tiré, il faut le boire. Soûle-toi, Civilisation!—Mais quand tu seras gorgée, et quand, la paix revenue, sur dix millions de cadavres, tu cuveras ton ivresse abjecte, te ressaisiras-tu? Oseras-tu voir en face ta misère dévêtue des mensonges dont tu la drapes? Ce qui peut et doit vivre aura-t-il le courage de s'arracher à l'étreinte mortelle d'institutions pourries?... Peuples, unissez-vous! Peuples de toutes races, plus coupables, moins coupables, tous saignants et souffrants, frères dans le malheur, soyez-le dans le pardon et dans le relèvement! Oubliez vos rancunes, dont vous périssez tous. Et mettez en commun vos deuils: ils frappent tous la grande famille humaine! Il faut que dans la douleur, il faut que dans la mort des millions de vos frères vous ayez pris conscience de votre unité profonde; il faut que cette unité brise, après cette guerre, les barrières que veut relever plus épaisses l'intérêt éhonté de quelques égoïsmes.
Si vous ne le faites point, si cette guerre n'a pas pour premier fruit un renouvellement social dans toutes les nations,—adieu, Europe, reine de la pensée, guide de l'humanité! Tu as perdu ton chemin, tu piétines dans un cimetière. Ta place est là. Couche-toi!—Et que d'autres conduisent le monde!
2 novembre, Jour des Morts, 1916.
(Revue: Demain, Genève, nov.-déc. 1916.)
IV
A l'Antigone éternelle
L'action la plus efficace qui soit en notre pouvoir à tous, hommes et femmes, est l'action individuelle, d'homme à homme, d'âme à âme, l'action par la parole, l'exemple, par tout l'être. Cette action, femmes d'Europe, vous ne l'exercez pas assez. Vous cherchez aujourd'hui à enrayer le fléau qui dévore le monde, à combattre la guerre. C'est bien, mais c'est trop tard. Cette guerre, vous pouviez, vous deviez la combattre dans le cœur de ces hommes, avant qu'elle n'eût éclaté. Vous ne savez pas assez votre pouvoir sur nous. Mères, sœurs, compagnes, amies, aimées, il dépend de vous, si vous le voulez, de pétrir l'âme de l'homme. Vous l'avez dans vos mains, enfant; et, près de la femme qu'il respecte et qu'il aime, l'homme est toujours enfant. Que ne le guidez-vous!—Si j'ose me servir d'un exemple personnel, ce que j'ai de meilleur ou de moins mauvais, je le dois à certaines d'entre vous. Que, dans cette tourmente, j'aie pu garder mon inaltérable foi dans la fraternité humaine, mon amour de l'amour et mon mépris de la haine, c'est le mérite de quelques femmes: pour n'en nommer que deux,—de ma mère, chrétienne, qui me donna dès l'enfance le goût de l'éternel,—et de la grande Européenne Malwida von Meysenbug, la pure idéaliste, dont la vieillesse sereine fut l'amie de mon adolescence. Si une femme peut sauver une âme d'homme, que ne les sauvez-vous tous? Sans doute parce que trop peu d'entre vous encore se sont sauvées elles-mêmes. Commencez donc par là! Le plus pressé n'est pas la conquête, des droits politiques (bien que je n'en méconnaisse pas l'importance pratique). Le plus pressé est la conquête de vous-mêmes. Cessez d'être l'ombre de l'homme et de ses passions d'orgueil et de destruction. Ayez la claire vision du devoir fraternel de compassion, d'entr'aide, d'union entre tous les êtres, qui est la loi suprême que s'accordent à prescrire—aux chrétiens, la voix du Christ,—aux esprits libres, la libre raison. Or, combien de vous en Europe sont prises aujourd'hui par le même tourbillon qui entraîne les esprits des hommes et, au lieu de les éclairer, ajoutent au délire universel leur fièvre!
Faites la paix en vous d'abord! Arrachez de vous l'esprit de combat aveugle. Ne vous mêlez pas aux luttes. Ce n'est pas en faisant la guerre à la guerre que vous la supprimerez, c'est en préservant d'abord de la guerre votre cœur, en sauvant de l'incendie l'avenir, qui est en vous. A toute parole de haine entre les combattants, répondez par un acte de charité et d'amour pour toutes les victimes. Soyez, par votre seule présence, le calme désaveu infligé à l'égarement des passions, le témoin dont le regard lucide et compatissant nous fait rougir de notre déraison! Soyez la paix vivante au milieu de la guerre,—l'Antigone éternelle, qui se refuse à la haine et qui, lorsqu'ils souffrent, ne sait plus distinguer entre ses frères ennemis.
(Jus Suffragii, Londres, mai 1915; Demain,
Genève, janvier 1916.)
V
Une voix de femme dans la mêlée[13]
Une femme compatissante et qui ose le paraître,—une femme qui ose avouer son horreur pour la guerre, sa pitié pour les victimes,—pour toutes les victimes,—qui refuse de mêler sa voix au chœur des passions meurtrières, une femme vraiment française, qui n'est pas «Cornélienne»... Quel soulagement!
Je ne voudrais rien dire qui pût blesser de pauvres âmes meurtries. Je sais toute la douleur, la tendresse refoulées qui se cachent, chez des milliers de femmes, sous l'armure d'une obstination exaltée. Elles se raidissent, pour ne pas tomber. Elles marchent, elles parlent, elles rient, avec le flanc ouvert et le sang de leur cœur qui coule. Mais il n'est pas besoin d'être grand prophète pour dire que l'époque est proche où elles rejetteront cette contrainte inhumaine et où le monde, gorgé d'héroïsme sanglant, en criera son dégoût et son exécration.
Nous sommes déformés depuis notre enfance par une éducation d'Etat, qui nous sert en pâture un idéal oratoire artificieusement découpé dans des lambeaux de la vaste pensée antique et réchauffé par le génie de Corneille et la gloire de la Révolution. Idéal qui sacrifie avec enivrement l'individu à l'Etat et le bon sens aux idées forcenées. Pour les esprits soumis à une telle discipline, la vie devient un syllogisme grandiose et inhumain, dont les prémisses sont obscures, mais la marche implacable. Il n'est aucun de nous qui n'y ait été, quelque temps, asservi. Il faut des luttes acharnées pour se délivrer soi-même de cette seconde nature qui étouffe la première (je le sais mieux que personne). Et l'histoire de ces luttes est celle de nos contradictions. Dieu merci! cette guerre—plus qu'une guerre, cette convulsion de l'humanité—aura tranché nos doutes, mis fin à nos incertitudes, imposé notre choix.
Mme Marcelle Capy a choisi. La force de son livre, c'est que, par cette Voix de Femme dans la Mêlée, s'exprime, dégagé des sophismes de l'idéologie et de la rhétorique, le simple bon sens populaire français. Cette libre vision, vive, émue, jamais dupe, est sensible à toutes les misères comme à tous les ridicules. Car, dans l'aveugle épopée qui broie les peuples de l'Europe, tout abonde à la fois: les exploits et les crimes, les dévouements sublimes, les intérêts sordides, les héros, les grotesques. Et si le rire est permis, si le rire est français, au sein des pires épreuves, combien il l'est plus encore, lorsqu'il devient une arme du bon sens opprimé et vengeur contre l'hypocrisie!... L'hypocrisie, jamais elle ne fut plus copieuse et plus terrible qu'en ces jours où, dans tous les pays, elle est un masque de la force. Le vice rend hommage, dit-on, à la vertu. Fort bien; mais il abuse! L'admirable comédie, où instincts, intérêts et vengeances privées s'abritent sous le manteau sacré de la patrie! Ces Tartuffes de l'héroïsme, qui offrent en holocauste magnifiquement... les autres; et ces pauvres Orgons, dupés, sacrifiés, qui voudraient perdre ceux qui prennent leur défense et cherchent à les éclairer! Quel spectacle pour un Molière, ou pour un Ben Jonson! Le livre de Mme Marcelle Capy offre une riche collection de ces types éternels, dont notre époque voit pulluler, comme sur un bois pourri les champignons vénéneux, des espèces inédites. Mais des vieux troncs qu'ils rongent, on voit pousser les surgeons verts; et l'on sent que le cœur de la forêt de France reste sain: le poison n'y mord pas[14].
Confiance, amis, vous tous qui chérissez la France, dites-vous que le plus sûr moyen de l'honorer, c'est de garder son bon sens, sa bonhomie et son ironie! Que la voix de ce livre, affectueuse et vaillante, vous soit un exemple et un guide! Jugez avec vos yeux, laissez parler votre cœur. Ne vous payez pas de grands mots. Défaites-vous, peuples d'Europe, de cette mentalité de troupeaux, qui s'en remettent, pour juger de l'herbe qu'ils doivent brouter, aux bergers et à leurs chiens. Confiance! Toutes les fureurs de l'univers n'empêcheront pas d'entendre le cri de foi et d'espérance d'une seule conscience libre, le chant de l'alouette gauloise qui monte vers le ciel!
21 mars 1916.
VI
Liberté!
Cette guerre nous a fait voir combien fragiles sont les trésors de notre civilisation. De tous nos biens, celui dont nous étions le plus orgueilleux s'est montré le moins résistant: la Liberté. Des siècles de sacrifices, de patients efforts, de souffrance, d'héroïsme et de foi obstinée, l'avaient peu à peu conquis; nous respirions son souffle d'or; il nous semblait aussi naturel d'en jouir que du grand flot de l'air qui passe sur la terre et baigne toutes les poitrines... Il a suffi de quelques jours pour nous retirer ce joyau de la vie; il a suffi de quelques heures pour que par toute la terre un filet étouffant s'étendît sur le frémissement des ailes de la Liberté. Les peuples l'ont livrée. Bien plus, ils ont applaudi à leur asservissement. Et nous avons rappris l'antique vérité: «Rien n'est jamais conquis. Tout se conquiert, chaque jour, à nouveau, ou se perd»...
O Liberté trahie, replie dans nos cœurs fidèles, replie tes ailes blessées! Un jour, elles reprendront leur éclatant essor. Alors, tu seras de nouveau l'idole de la multitude. Alors, ceux qui t'oppriment se glorifieront de toi. Mais jamais, à mes yeux, tu n'as été plus belle qu'en ces jours de misère où je te vois pauvre, nue et meurtrie. Tes mains sont vides; tu n'as plus à offrir à ceux qui t'aiment que le danger, et le sourire de tes yeux fiers. Mais tous les biens du monde ne valent pas ce don. Les valets de l'opinion, les courtisans du succès, ne nous le disputeront point. Et nous te suivrons, Christ aux outrages, le front haut: car nous savons que du tombeau tu ressusciteras.
(L'Avanti! Milan, 1er mai 1916.)
VII
A la Russie libre et libératrice
Frères de Russie, qui venez d'accomplir votre grande Révolution, nous n'avons pas seulement à vous féliciter; nous avons à vous remercier. Ce n'est pas pour vous seuls que vous avez travaillé, en conquérant votre liberté, c'est pour nous tous, vos frères du vieil Occident.
Le progrès humain s'accomplit par une évolution des siècles, qui s'époumone vite, se lasse à tous moments, se ralentit, se butte à des obstacles, ou s'endort sur la route comme une mule paresseuse. Il faut, pour la réveiller, de distance en distance, les sursauts d'énergie, les vigoureux élans des révolutions, qui fouettent la volonté, qui bandent tous les muscles et font sauter l'obstacle. Notre Révolution de 1789 fut un de ces réveils d'énergie héroïque, qui arrachent l'humanité à l'ornière où elle est embourbée et la lancent en avant. Mais l'effort accompli et le chariot remis en route, l'humanité a tôt fait de s'enliser de nouveau. Il y a beau temps qu'en Europe la Révolution française a porté tous ses fruits! Et il vient un moment où ce qui fut jadis les idées fécondes, les forces de vie nouvelle, ne sont plus que des idoles du passé, des forces qui vous tirent en arrière, des obstacles nouveaux. On l'a vu dans cette guerre du monde, où les jacobins de l'Occident se sont montrés souvent les pires ennemis de la liberté.
Aux temps nouveaux, des voies nouvelles et des espoirs nouveaux! Nos frères de Russie, votre Révolution est venue réveiller notre Europe assoupie dans l'orgueilleux souvenir de ses Révolutions d'autrefois. Marchez de l'avant! Nous vous suivrons. Chaque peuple à son tour guide l'humanité. Vous, dont les forces jeunes ont été ménagées pendant des siècles d'inaction imposée, reprenez la cognée où nous l'avons laissé tomber, et, dans la forêt vierge des injustices et des mensonges sociaux où erre l'humanité, faites-nous des clairières et des chemins ensoleillés!
Notre Révolution fut l'œuvre de grands bourgeois, dont la race est éteinte. Ils avaient leurs rudes vices et leurs rudes vertus. La civilisation actuelle n'a hérité que des vices: le fanatisme intellectuel et la cupidité. Que votre Révolution soit celle d'un grand peuple, sain, fraternel, humain, évitant les excès où nous sommes tombés!
Surtout, restez unis! Que notre exemple vous éclaire! Souvenez-vous de la Convention française, comme Saturne, dévorant ses enfants! Soyez plus tolérants que nous ne l'avons été. Toutes vos forces ne sont pas de trop pour défendre la sainte cause dont vous êtes les représentants, contre les ennemis acharnés et sournois, qui peut-être en ce moment vous font le gros dos et le ronron comme des chats, mais qui dans la forêt attendent le moment où vous trébucherez, si vous êtes isolés.
Enfin, rappelez-vous, nos frères de Russie, que vous combattez et pour vous et pour nous. Nos pères de 1792 ont voulu porter la liberté au monde. Ils n'ont pas réussi; et peut-être ne s'y étaient-ils pas très bien pris. Mais la volonté fut haute. Qu'elle soit aussi la vôtre! Apportez à l'Europe la paix et la liberté!
(Revue Demain, Genève, 1er mai 1917.)
VIII
Tolstoy: L'esprit libre
Dans son Journal intime, dont Paul Birukoff vient de faire paraître la première édition française[15], Tolstoy rêve que son moi était, dans une vie précédente, un ensemble d'êtres aimés, et que chaque vie nouvelle élargit le cercle d'amis et l'envergure de l'âme[16].
D'une façon générale, on peut dire qu'une grande personnalité renferme en elle plus d'une âme, et que toutes ces âmes se groupent autour de l'une d'entre elles, de même qu'une société d'amis, sur laquelle s'établit l'ascendant du plus fort.
Dans le génie de Tolstoy, il y a plus d'un homme: il y a le grand artiste, il y a le grand chrétien, il y a l'être d'instincts et de passions déchaînés. Mais à mesure que la vie s'allonge et que son royaume s'étend, on voit plus nettement celui qui la gouverne: et c'est la raison libre. C'est à la raison libre que je veux ici rendre hommage. Car c'est d'elle, aujourd'hui, que nous avons tous besoin.
De toutes les autres forces,—à quelque degré si rare qu'elles soient en Tolstoy—notre époque ne manque pas. Elle regorge de passions et d'héroïsme; elle n'est pas pauvre en art; la flamme religieuse même ne lui est pas refusée. Au vaste incendie des peuples, Dieu—tous les Dieux—ont apporté leur torche. Le Christ même. Il n'est pas de pays belligérant ou neutre (y compris les deux Suisses, allemande et romande), qui n'ait trouvé dans l'Evangile des armes pour maudire ou pour tuer.
Mais ce qui est aujourd'hui plus rare que l'héroïsme, plus rare que la beauté, plus rare que la sainteté, c'est une conscience libre. Libre de toute contrainte, libre de tout préjugé, libre de toute idole, de tout dogme de classe, de caste, de nation, de toute religion. Une âme qui ait le courage et la sincérité de regarder avec ses yeux, d'aimer avec son cœur, de juger avec sa raison, de n'être pas une ombre,—d'être un homme.
Cet exemple, Tolstoy le donna, au suprême degré. Il fut libre. Toujours il regarda les choses et les hommes, de ses yeux d'aigle, droit en face, sans cligner. Ses affections mêmes ne portèrent pas atteinte à son libre jugement. Et rien ne le montre mieux que son indépendance à l'égard de celui qu'il estima le plus,—le Christ. Ce grand chrétien ne l'est pas par obéissance au Christ; cet homme qui consacra une partie de sa vie à étudier, expliquer, répandre l'Evangile, n'a jamais dit: «Cela est vrai, parce que l'Evangile l'a dit.» Mais: «l'Evangile est vrai parce qu'il a dit cela.» Et cela, c'est vous-même, c'est votre raison libre, qui êtes juge de sa vérité.
Dans un texte peu connu, et, je crois, encore inédit,—le Récit fait par le paysan Michel Novicov d'une nuit passée à Iasnaïa-Poliana, le 21 octobre 1910, (huit jours avant que Tolstoy ne s'enfuît de la maison familiale)—Tolstoy cause, chez lui, avec quelques paysans. Parmi eux, deux jeunes gens du village, qui venaient de recevoir l'ordre de se présenter au bureau de recrutement. On discute sur le service militaire. L'un des jeunes gens, qui était social-démocrate, dit qu'il servira, non pas le trône et l'autel, mais l'Etat et la nation. (Déjà!... Tolstoy, comme on voit, eut la bonne fortune de connaître, avant de mourir, les «social-patriotes», ou «l'art de retourner sa veste»...) Les assistants protestent. Tolstoy demande où commence, où finit l'Etat, et dit que la terre entière est sa patrie. L'autre jeune homme cite des textes de la Bible, qui défendent de tuer. Mais Tolstoy n'est pas plus satisfait: il y a des textes pour tout!
«Ce n'est pas, dit-il, parce que Moïse ou le Christ ont défendu de faire du mal au prochain ou à soi-même que l'homme doit s'en abstenir. C'est parce qu'il est contre la nature de l'homme de se faire ce mal, ou de le faire au prochain,—je dis de l'homme, je ne dis pas de la bête, prenez-y garde!... C'est en toi-même qu'il te faut trouver Dieu, afin qu'il règle tes actions et qu'il te fasse voir ce qui est bien et ce qui est mal, ce qui est possible et ce qui ne l'est pas. Mais tant que nous nous laisserons guider par une autorité extérieure, Moïse et le Christ pour l'un, Mahomet ou le socialiste Marx pour un autre, nous ne cesserons d'être les ennemis les uns des autres.»
Je tenais à faire entendre ces puissantes paroles. Le pire mal dont souffre le monde est, je l'ai dit maintes fois, non la force des méchants, mais la faiblesse des meilleurs. Et cette faiblesse a en grande partie sa source dans la paresse de volonté, dans la peur de jugement personnel, dans la timidité morale. Les plus hardis sont trop heureux, à peine dégagés de leurs chaînes, de se rejeter dans d'autres; on ne les délivre d'une superstition sociale que pour les voir, d'eux-mêmes, s'atteler au char d'une superstition nouvelle. N'avoir plus à penser par soi-même, se laisser diriger... Cette abdication, c'est le noyau de tout le mal. Le devoir de chacun est de ne point s'en remettre à d'autres, fût-ce aux meilleurs, aux plus sûrs, aux plus aimés, du soin de décider pour lui ce qui est bien ou mal, mais de le chercher lui-même, de le chercher toute sa vie, s'il le faut, avec une patience acharnée. Mieux vaut une demi-vérité, qu'on a conquise soi-même, qu'une vérité entière, qu'on a apprise d'autres, par cœur, comme un perroquet. Car une telle vérité que l'on adopte les yeux fermés, une vérité par soumission, une vérité par complaisance, une vérité par servilité,—une telle vérité n'est qu'un mensonge.
Homme, redresse-toi! Ouvre les yeux, regarde! N'aie pas peur! Le peu de vérité que tu gagnes par toi-même est ta plus sûre lumière. L'essentiel n'est pas d'amasser une grosse science, mais, petite ou grosse, qu'elle soit tienne, et nourrie de ton sang, et fille de ton libre effort. La liberté de l'esprit, c'est le suprême trésor.
Hommes libres, jamais notre nombre ne fut grand, au cours des siècles; et peut-être diminuera-t-il encore, avec le flux qui monte de ces mentalités de troupeaux. N'importe! Pour ces multitudes mêmes, qui s'abandonnent à l'ivresse paresseuse des passions collectives, nous devons conserver intacte la flamme de liberté. Cherchons la vérité partout, et cueillons-la partout où nous en trouverons ou la fleur ou la graine! Et semons-la aux vents! D'où qu'elle vienne, où qu'elle aille, elle saura bien pousser. Le bon terroir des âmes ne manque pas, dans l'univers. Mais il faut qu'elles soient libres. Il faut que nous sachions ne pas être asservis même par ceux que nous admirons. Le meilleur hommage que nous puissions rendre à des hommes comme Tolstoy, c'est d'être libres, comme lui.
(Les Tablettes, Genève, Ier mai 1917.)