— Tout le monde a un maître! s'écria Loignac; mais si votre air est trop fier pour s'arrêter où vous venez de dire, cherchez plus haut; non- seulement je ne vous le défends pas, mais je vous y autorise.
— Le roi, murmura Carmainges.
— Silence, dit Loignac, vous êtes venus ici pour obéir, obéissez donc; en attendant voici un ordre que vous allez me faire le plaisir de lire à haute voix, monsieur Ernauton.
Ernauton déplia lentement le parchemin que lui tendait M. de Loignac, et lut à haute voix:
« Ordre à M. de Loignac d'aller prendre, pour les commander, les quarante-cinq gentilshommes que j'ai mandés à Paris, avec l'assentiment de Sa Majesté.
NOGARET DE LA VALETTE,
Duc d'Épernon. »
Ivres ou rassis, tous s'inclinèrent: il n'y eut d'inégalités que dans l'équilibre, lorsqu'il fallut se relever.
— Ainsi, vous m'avez entendu, dit M. de Loignac: il s'agit de me suivre à l'instant même. Vos équipages et vos gens demeureront ici, chez maître Fournichon qui en aura soin, et où je les ferai reprendre plus tard; mais, pour le présent, hâtez-vous, les bateaux attendent.
— Les bateaux? répétèrent tous les Gascons; nous allons donc nous embarquer?
Et ils échangèrent entre eux des regards affamés de curiosité.
— Sans doute, dit Loignac, que vous allez vous embarquer. Pour aller au
Louvre, ne faut-il point passer l'eau?
— Au Louvre, au Louvre! murmurèrent les Gascons joyeux; cap de Bious! nous allons au Louvre!
Loignac quitta la table, fit passer devant lui les quarante-cinq, en les comptant comme des moutons, et les conduisit par les rues jusqu'à la tour de Nesle.
Là se trouvaient trois grandes barques qui prirent chacune quinze passagers à bord et s'éloignèrent du rivage.
— Que diable allons-nous faire au Louvre? se demandèrent les plus intrépides, dégrisés par l'air froid de la rivière, et fort mesquinement couverts pour la plupart.
— Si j'avais ma cuirasse au moins! murmura Pertinax de Moncrabeau.
X
L'HOMME AUX CUIRASSES
Pertinax avait bien raison de regretter sa cuirasse absente, car à cette heure justement, par l'intermédiaire de ce singulier laquais que nous avons vu parler si familièrement à son maître, il venait de s'en défaire à tout jamais.
En effet, sur ces mots magiques prononcés par madame Fournichon: dix écus, le valet de Pertinax avait couru après le marchand.
Comme il faisait déjà nuit et que sans doute le marchand de ferraille était pressé, ce dernier avait déjà fait une trentaine de pas lorsque Samuel sortit de l'hôtel.
Celui-ci fut donc obligé d'appeler le marchand de ferraille.
Celui-ci s'arrêta avec crainte et jeta un coup d'oeil perçant sur l'homme qui venait à lui; mais le voyant chargé de marchandises, il s'arrêta.
— Que voulez-vous, mon ami? lui dit-il.
— Eh! pardieu! dit le laquais d'un air fin, ce que je veux, c'est faire affaire avec vous.
— Eh bien, alors faisons vite.
— Vous êtes pressé?
— Oui.
— Oh! vous me donnerez bien le temps de souffler, que diable!
— Sans doute, mais soufflez vite, on m'attend.
Il était évident que le marchand conservait une certaine défiance à l'endroit du laquais.
— Quand vous aurez vu ce que je vous apporte, dit ce dernier, comme vous me paraissez amateur, vous prendrez votre temps.
— Et que m'apportez-vous?
— Une magnifique pièce, un ouvrage dont…. Mais vous ne m'écoutez pas.
— Non, je regarde.
— Quoi?
— Vous ne savez donc pas, mon ami, dit l'homme aux cuirasses, que le commerce des armes est défendu par un édit du roi?
Et il jetait autour de lui des regards inquiets.
Le laquais jugea qu'il était bon de paraître ignorer.
— Je ne sais rien, moi, dit-il; j'arrive de Mont-de-Marsan.
— Ah! c'est différent alors, dit l'homme aux cuirasses, que cette réponse parut rassurer un peu; mais quoique vous-arriviez de Mont-de-Marsan, continua-t-il, vous savez cependant déjà que j'achète des armes?
— Oui, je le sais.
— Et qui vous a dit cela?
— Sangdioux! nul n'a eu besoin de me le dire, et vous l'avez crié assez fort tout à l'heure.
— Où cela?
— A la porte de l'hôtellerie de l'Épée du fier Chevalier.
— Vous y étiez donc?
— Oui.
— Avec qui?
— Avec une foule d'amis.
— Avec une foule d'amis? Il n'y a jamais personne d'ordinaire à cette hôtellerie.
— Alors, vous avez dû la trouver bien changée?
— En effet. Mais d'où venaient tous ces amis?
— De Gascogne, comme moi.
— Êtes-vous au roi de Navarre?
— Allons donc! nous sommes Français de coeur et de sang.
— Oui, mais huguenots?
— Catholiques comme notre saint père le pape, Dieu merci, dit Samuel en ôtant son bonnet; mais ce n'est point de cela qu'il s'agit, il s'agit de cette cuirasse.
— Rapprochons-nous un peu des murs, s'il vous plaît; nous sommes par trop à découvert en pleine rue.
Et ils remontèrent de quelques pas jusqu'à une maison de bourgeoise apparence, aux vitraux de laquelle on n'apercevait aucune lumière.
Cette maison avait sa porte sous une sorte d'auvent formant balcon. Un banc de pierre accompagnait sa façade, dont il faisait le seul ornement.
C'était en même temps l'utile et l'agréable, car il servait d'étriers aux passants pour monter sur leurs mules ou sur leurs chevaux.
— Voyons cette cuirasse, dit le marchand, quand ils furent arrivés sous l'auvent.
— Tenez.
— Attendez; on remue, je crois, dans la maison.
— Non, c'est en face.
Le marchand se retourna.
En effet, en face il y avait une maison à deux étages, dont le second s'éclairait parfois fugitivement.
— Faisons vite, dit le marchand en palpant la cuirasse.
— Hein! comme elle est lourde! dit Samuel.
— Vieille, massive, hors de mode.
— Objet d'art.
— Six écus, voulez-vous?
— Comment! six écus! et vous en avez donné dix là-bas pour un vieux débris de corselet!
— Six écus, oui ou non, répéta le marchand.
— Mais considérez donc les ciselures?
— Pour revendre au poids, qu'importent les ciselures?
— Oh! oh! vous marchandez ici, dit Samuel, et là-bas vous avez donné tout ce qu'on a voulu.
— Je mettrai un écu de plus, dit le marchand avec impatience.
— Il y a pour quatorze écus, rien que de dorures.
— Allons, faisons vite, dit le marchand, ou ne faisons pas.
— Bon, dit Samuel, vous êtes un drôle de marchand: vous vous cachez pour faire votre commerce; vous êtes en contravention avec les édits du roi, et vous marchandez les honnêtes gens.
— Voyons, voyons, ne criez pas comme cela.
— Oh! je n'ai pas peur, dit Samuel en haussant la voix; je ne fais pas un commerce illicite, et rien ne m'oblige à me cacher.
— Voyons, voyons, prenez dix écus et taisez-vous.
— Dix écus? Je vous dis que l'or seul le vaut; ah! vous voulez vous sauver?
— Mais non; quel enragé!
— Ah! c'est que si vous vous sauvez, voyez-vous, je crie à la garde, moi!
En disant ces mots, Samuel avait tellement haussé la voix qu'autant eût valu qu'il eût effectué sa menace sans la faire.
A ce bruit, une petite fenêtre s'était ouverte au balcon de la maison contre laquelle le marché se faisait; et le grincement qu'avait produit cette fenêtre en s'ouvrant, le marchand l'avait entendu avec terreur.
— Allons, allons, dit-il, je vois bien qu'il faut faire tout ce que vous voulez; voilà quinze écus, et allez-vous-en.
— A la bonne heure, dit Samuel en empochant les quinze écus.
— C'est bien heureux.
— Mais ces quinze écus sont pour mon maître, continua Samuel, et il me faut bien aussi quelque chose pour moi.
Le marchand jeta les yeux autour de lui en tirant à demi sa dague du fourreau. Évidemment il avait l'intention de faire à la peau de Samuel un accroc qui l'eût dispensé à tout jamais de racheter une cuirasse pour remplacer celle qu'il venait de vendre; mais Samuel avait l'oeil alerte comme un moineau qui vendange, et il recula en disant:
— Oui, oui, bon marchand, je vois ta dague; mais je vois encore autre chose: cette figure au balcon qui te voit aussi.
Le marchand, blême de frayeur, regarda dans la direction indiquée par Samuel, et vit en effet au balcon une longue et fantastique créature, enveloppée dans une robe de chambre en fourrures de peaux de chat: cet argus n'avait perdu ni une syllabe ni un geste de la dernière scène.
— Allons, allons, vous faites de moi ce que vous voulez, dit le marchand avec un rire pareil à celui du chacal qui montre ses dents, voilà un écus en plus. Et que le diable vous étrangle! ajouta-t-il tout bas. — Merci, dit Samuel; bon négoce!
Et saluant l'homme aux cuirasses, il disparut en ricanant.
Le marchand, demeuré seul dans la rue, se mit à ramasser la cuirasse de
Pertinax et à l'enchâsser dans celle de Fournichon.
Le bourgeois regardait toujours, puis quand il vit le marchand bien empêché:
— Il paraît, monsieur, lui dit-il, que vous achetez des armures?
— Mais non, monsieur, répondit le malheureux marchand; c'est par hasard et parce que l'occasion s'en est présentée ainsi.
— Alors, le hasard me sert à merveille.
— En quoi, monsieur? demanda le marchand.
— Imaginez-vous que j'ai justement là, à la portée de ma main, un tas de vieilles ferrailles qui me gênent.
— Je ne vous dis pas non; mais pour le moment, vous le voyez, j'en ai tout ce que j'en puis porter.
— Je vais toujours vous les montrer.
— Inutile, je n'ai plus d'argent.
— Qu'à cela ne tienne, je vous ferai crédit; vous m'avez l'air d'un parfait honnête homme.
— Merci, mais on m'attend. — C'est étrange comme il me semble que je vous connais! fit le bourgeois.
— Moi? dit le marchand essayant inutilement de réprimer un frisson.
— Regardez donc cette salade, dit le bourgeois amenant avec son long pied l'objet annoncé, car il ne voulait point quitter la fenêtre de peur que le marchand ne se dérobât.
Et il déposa la salade dans la main du marchand.
— Vous me connaissez, dit celui-ci, c'est-à-dire que vous croyez me connaître?
— C'est-à-dire que je vous connais. N'êtes-vous point…
Le bourgeois sembla chercher; le marchand resta immobile et attendant.
— N'êtes-vous pas Nicolas?
La figure du marchand se décomposa, on voyait le casque trembler dans sa main.
— Nicolas? répéta-t-il.
— Nicolas Truchou, marchand quincaillier, rue de la Cossonnerie.
— Non, non, répliqua le marchand qui sourit et respira en homme quatre fois heureux.
— N'importe, vous avez une bonne figure; il s'agit donc de m'acheter l'armure complète, cuirasse, brassards et épée.
— Faites attention que c'est commerce défendu, monsieur.
— Je le sais, votre vendeur vous l'a crié assez haut tout à l'heure.
— Vous avez entendu?
— Parfaitement; vous avez même été large en affaire: c'est ce qui m'a donné l'idée de me mettre en relations avec vous; mais, soyez tranquille, je n'abuserai pas, moi; je sais ce que c'est que le commerce: j'ai été négociant aussi.
— Ah! et que vendiez-vous?
— Ce que je vendais?
— Oui.
— De la faveur.
— Bon commerce, monsieur.
— Aussi j'y ai fait fortune, et vous me voyez bourgeois.
— Je vous en fais mon compliment.
— Il en résulte que j'aime mes aises, et que je vends toute ma ferraille parce qu'elle me gêne.
— Je comprends cela.
— Il y a encore là les cuissards; ah! et puis les gants.
— Mais je n'ai pas besoin de tout cela.
— Ni moi non plus.
— Je prendrai seulement la cuirasse.
— Vous n'achetez donc que des cuirasses?
— Oui.
— C'est drôle, car enfin vous achetez pour revendre au poids; vous l'avez dit du moins, et du fer est du fer.
— C'est vrai, mais, voyez-vous, de préférence…
— Comme il vous plaira: achetez la cuirasse, ou plutôt, vous avez raison, allez, n'achetez rien du tout.
— Que voulez-vous dire?
— Je veux dire que, dans des temps comme ceux où nous vivons, chacun a besoin de ses armes.
— Quoi! en pleine paix?
— Mon cher ami, si nous étions en pleine paix, il ne se ferait pas un tel commerce de cuirasses, ventre de biche! Ce n'est point à moi qu'on dit de ces choses-là.
— Monsieur?
— Et si clandestin surtout.
Le marchand fit un mouvement pour s'éloigner.
— Mais, en vérité, plus je vous regarde, dit le bourgeois, plus je suis sûr que je vous connais; non, vous n'êtes pas Nicolas Truchou, mais je vous connais tout de même.
— Silence.
— Et si vous achetez des cuirasses.
— Eh bien?
— Eh bien, je suis sûr que c'est pour accomplir une oeuvre agréable à
Dieu.
— Taisez-vous!
— Vous m'enchantez, dit le bourgeois en tendant par le balcon un immense bras dont la main alla s'emmancher à la main du marchand.
— Mais qui diable êtes-vous? demanda celui-ci qui sentit sa main prise comme dans un étau.
— Je suis Robert Briquet, surnommé la terreur du schisme, ami de l'Union, et catholique enragé; maintenant je vous reconnais positivement.
Le marchand devint blême.
— Vous êtes Nicolas…. Grimbelot, corroyeur à la Vache sans os.
— Non, vous vous trompez. Adieu, maître Robert Briquet; enchanté d'avoir fait votre connaissance.
Et le marchand tourna le dos au balcon.
— Comment, vous vous en allez?
— Vous le voyez bien.
— Sans me prendre ma ferraille?
— Je n'ai pas d'argent sur moi, je vous l'ai dit.
— Mon valet vous suivra.
— Impossible.
— Alors, comment faire?
— Dame! restons comme nous sommes.
— Ventre de biche! je m'en garderais bien, j'ai trop grande envie de cultiver votre connaissance.
— Et moi de fuir la vôtre, répliqua le marchand qui, cette fois, se résignant à abandonner ses cuirasses et à tout perdre plutôt que d'être reconnu, prit ses jambes à son cou et s'enfuit.
Mais Robert Briquet n'était pas homme à se laisser battre ainsi; il enfourcha son balcon, descendit dans la rue sans avoir presque besoin de sauter, et en cinq ou six enjambées il atteignit le marchand.
— Êtes-vous fou, mon ami? dit-il en posant sa large main sur l'épaule du pauvre diable; si j'étais votre ennemi, si je voulais vous faire arrêter, je n'aurais qu'à crier: le guet passe à cette heure dans la rue des Augustins; mais non, vous êtes mon ami, ou le diable m'emporte! et la preuve, c'est que maintenant je me rappelle positivement votre nom.
Cette fois le marchand se mit à rire.
Robert Briquet se plaça en face de lui.
— Vous vous nommez Nicolas Poulain, dit-il, vous êtes lieutenant de la prévôté de Paris; je me souvenais bien qu'il y avait du Nicolas là- dessous.
— Je suis perdu! balbutia le marchand.
— Au contraire, vous êtes sauvé; ventre de biche! vous ne ferez jamais pour la bonne cause ce que j'ai intention de faire, moi.
Nicolas Poulain laissa échapper un gémissement.
— Voyons, voyons, du courage, dit Robert Briquet; remettez-vous; vous avez trouvé un frère, frère Briquet; prenez une cuirasse, je prendrai les deux autres: je vous fais cadeau de mes brassards, de mes cuissards et de mes gants par dessus le marché; allons, en route, et vive l'Union!
— Vous m'accompagnez?
— Je vous aide à porter ces armes qui doivent vaincre les Philistins: montrez-moi la route, je vous suis.
Il y eut dans l'âme du malheureux lieutenant de la prévôté un éclair de soupçon bien naturel, mais qui s'évanouit aussitôt qu'il eut brillé.
— S'il voulait me perdre, se murmura-t-il à lui-même, eût-il avoué qu'il me connaissait?
Puis tout haut:
— Allons, puisque vous le voulez absolument, venez avec moi, dit-il.
— A la vie, à la mort! cria Robert Briquet en serrant d'une main la main de son allié, tandis que de l'autre il levait triomphalement en l'air sa charge de ferraille.
Tous deux se mirent en route.
Après vingt minutes de marche, Nicolas Poulain arriva dans le Marais; il était tout en sueur, tant à cause de la rapidité de la marche que du feu de leur conversation politique.
— Quelle recrue j'ai faite! murmura Nicolas Poulain en s'arrêtant à peu de distance de l'hôtel de Guise.
— Je me doutais que mon armure allait de ce côté, pensa Briquet.
— Ami, dit Nicolas Poulain en se retournant avec un geste tragique vers Briquet, tout confit en airs innocents, avant d'entrer dans le repaire du lion, je vous laisse une dernière minute de réflexion; il est temps de vous retirer si vous n'êtes pas fort de votre conscience.
— Bah! dit Briquet, j'en ai vu bien d'autres: Et non intremuit medulla mea, déclama-t-il; ah! pardon, vous ne savez peut-être pas le latin?
— Vous le savez, vous?
— Comme vous voyez.
— Lettré, hardi, vigoureux, riche, quelle trouvaille! se dit Poulain; allons, entrons.
Et il conduisit Briquet à la gigantesque porte de l'hôtel de Guise, qui s'ouvrit au troisième coup du heurtoir de bronze.
La cour était pleine de gardes et d'hommes enveloppés de manteaux qui la parcouraient comme des fantômes.
Il n'y avait pas une seule lumière dans l'hôtel.
Huit chevaux sellés et bridés attendaient dans un coin.
Le bruit du marteau fit retourner la plupart de ces hommes, lesquels formèrent une espèce de haie pour recevoir les nouveaux venus.
Alors Nicolas Poulain, se penchant à l'oreille d'une sorte de concierge qui tenait le guichet entrebâillé, lui déclina son nom.
— Et j'amène un bon compagnon, ajouta-t-il.
— Passez, messires, dit le concierge.
— Portez ceci aux magasins, fit alors Poulain en remettant à un garde les trois cuirasses, plus la ferraille de Robert Briquet.
— Bon! il y a un magasin, se dit celui-ci; de mieux en mieux: pesté! quel organisateur vous faites, messire prévôt?
— Oui, oui, l'on a du jugement, répondit Poulain en souriant avec orgueil; mais venez que je vous présente.
— Prenez garde, dit le bourgeois, je suis excessivement timide. Qu'on me tolère, c'est tout ce que je veux; quand j'aurai fait mes preuves, je me présenterai tout seul, comme dit le Grec, par mes faits.
— Comme il vous plaira, répondit le lieutenant de la prévôté; attendez- moi donc ici.
Et il alla serrer la main de la plupart des promeneurs.
— Qu'attendons-nous donc encore? demanda une voix.
— Le maître, répondit une autre voix.
En ce moment, un homme de haute taille venait d'entrer dans l'hôtel; il avait entendu les derniers mots échangés entre les mystérieux promeneurs.
— Messieurs, dit-il, je viens en son nom.
— Ah! c'est monsieur de Mayneville! s'écria Poulain.
— Eh! mais me voilà en pays de connaissance, se dit Briquet à lui-même, et en étudiant une grimace qui le défigura complètement.
— Messieurs, nous voilà au complet; délibérons, reprit la voix qui s'était fait entendre la première.
— Ah! bon, dit Briquet, et de deux; celui-ci c'est mon procureur, maître
Marteau.
Et il changea de grimace avec une facilité qui prouvait combien les études physionomiques lui étaient familières.
— Montons, messieurs, fit Poulain.
M. de Mayneville passa le premier, Nicolas Poulain le suivit; les hommes à manteaux vinrent après Nicolas Poulain, et Robert Briquet après les hommes à manteaux.
Tous montèrent les degrés d'un escalier extérieur aboutissant à une voûte.
Robert Briquet montait comme les autres, tout en murmurant:
— Mais le page, ou donc est ce diable de page?
XI
ENCORE LA LIGUE
Au moment où Robert Briquet montait l'escalier à la suite de tout le monde, en se donnant un air assez décent de conspirateur, il s'aperçut que Nicolas Poulain, après avoir parlé à plusieurs de ses mystérieux collègues, attendait à la porte de la voûte.
— Ce doit être pour moi, se dit Briquet.
En effet, le lieutenant de la prévôté arrêta son nouvel ami au moment même où il allait franchir le redoutable seuil.
— Vous ne m'en voudrez point, lui dit-il: mais la plupart de nos amis ne vous connaissent point et désirent prendre des informations sur vous avant de vous admettre au conseil.
— C'est trop juste, répliqua Briquet, et vous savez que ma modestie naturelle avait déjà prévu cette objection.
— Je vous rends justice, répliqua Poulain, vous êtes un homme accompli.
— Je me retire donc, poursuivit Briquet, bien heureux d'avoir vu en un soir tant de braves défenseurs de l'Union catholique.
— Voulez-vous que je vous reconduise? demanda Poulain.
— Non, merci, ce n'est point la peine.
— C'est que l'on peut vous faire des difficultés à la porte; cependant d'un autre côté, on m'attend.
— N'avez-vous pas un mot d'ordre pour sortir? Je ne vous reconnaîtrais point là, maître Nicolas; ce ne serait pas prudent.
— Si fait.
— Et bien! donnez-le-moi.
— Au fait! puisque vous êtes entré….
— Et que nous sommes amis.
— Soit; vous n'avez qu'à dire: Parme et Lorraine.
— Et le portier m'ouvrira?
— A l'instant même.
— Très bien, merci. Allez à vos affaires, je retourne aux miennes.
Nicolas Poulain se sépara de son compagnon et alla rejoindre ses collègues.
Briquet fit quelques pas comme s'il allait redescendre dans la cour, mais arrivé à la première marche de l'escalier, il s'arrêta pour explorer les localités.
Le résultat de ses observations fut que la voûte s'allongeait parallèlement au mur extérieur, qu'elle abritait par un large auvent. Il était évident que cette voûte aboutissait à quelque salle basse, propre à cette mystérieuse réunion à laquelle Briquet n'avait pas eu l'honneur d'être admis.
Ce qui le confirma dans cette supposition, qui devint bientôt une certitude, c'est qu'il vit apparaître une lumière à une fenêtre grillée, percée dans ce mur, et défendue par une espèce d'entonnoir en bois, comme on en met aujourd'hui aux fenêtres des prisons ou des couvents, pour intercepter la vue du dehors et ne laisser que l'air et l'aspect du ciel.
Briquet pensa bien que cette fenêtre était celle de la salle des réunions, et que si l'on pouvait arriver jusqu'à elle, l'endroit serait favorable à l'observation, et que, placé à cet observatoire, l'oeil pouvait facilement suppléer aux autres sens.
Seulement la difficulté était d'arriver à cet observatoire et d'y prendre place pour voir sans être vu.
Briquet regarda autour de lui.
Il y avait dans la cour les pages avec leurs chevaux, les soldats avec leurs hallebardes, et le portier avec ses clefs; en somme, tous gens alertes et clairvoyants.
Par bonheur, la cour était fort grande et la nuit fort noire.
D'ailleurs, pages et soldats, ayant vu disparaître les affidés sous la voûte, ne s'occupaient plus de rien, et le portier, sachant les portes bien closes et l'impossibilité où l'on était de sortir sans le mot de passe, ne s'occupait plus que de préparer son lit pour la nuit et de soigner un beau coquemar de vin épicé qui tiédissait devant le feu.
Il y a dans la curiosité des stimulants aussi énergiques que dans les élans de toute passion. Ce désir de savoir est si grand qu'il a dévoré la vie de plus d'un curieux.
Briquet avait été trop bien renseigné jusque-là pour ne point désirer de compléter ses renseignements. Il jeta un second regard autour de lui, et, fasciné par la lumière que renvoyait cette fenêtre sur les barreaux de fer, il crut voir dans ce signal d'appel, et dans ces barreaux si reluisants, quelque provocation pour ses robustes poignets.
En conséquence, résolu d'atteindre son entonnoir, Briquet se glissa le long de la corniche qui, du perron qu'elle semblait continuer comme ornement, aboutissait à cette fenêtre, et suivit le mur comme aurait pu le faire un chat ou un singe marchant appuyé des mains et des pieds aux ornements sculptés dans la muraille même.
Si les pages et les soldats eussent pu distinguer dans l'ombre cette silhouette fantastique glissant sur le milieu du mur sans support apparent, ils n'eussent certes pas manqué de crier à la magie, et plus d'un, parmi les plus braves, eût senti hérisser ses cheveux.
Mais Robert Briquet, ne leur laissa point le temps de voir ses sorcelleries.
En quatre enjambées, il toucha les barreaux, s'y cramponna, se tapit entre ces barreaux et l'entonnoir, de telle façon que du dehors il ne pût être aperçu, et que du dedans il fût à peu près masqué par le grillage.
Briquet ne s'était pas trompé, et il fut dédommagé amplement de ses peines et de son audace, lorsqu'une fois il en fut arrivé là.
En effet, son regard embrassait une grande salle éclairée par une lampe de fer à quatre becs, et remplie d'armures de toute espèce, parmi lesquelles, en cherchant bien, il eût pu certainement reconnaître ses brassards et son gorgerin.
Ce qu'il y avait là de piques, d'estocs, de hallebardes et de mousquets rangés en pile ou en faisceaux, eût suffi à armer quatre bons régiments.
Briquet donna cependant moins d'attention à la superbe ordonnance de ces armes qu'à l'assemblée chargée de les mettre en usage ou de les distribuer. Ses yeux ardents perçaient la vitre épaisse et enduite d'une couche grasse de fumée et de poussière, pour deviner les visages de connaissance sous les visières ou les capuchons.
— Oh! oh! dit-il, voici maître Crucé, notre révolutionnaire; voici notre petit Brigard, l'épicier au coin de la rue des Lombards; voici maître Leclerc, qui se fait appeler Bussy, et qui, n'eût certes pas osé commettre un tel sacrilège du temps que le vrai Bussy vivait. Il faudra quelque jour que je demande à cet ancien maître, en fait d'armes, s'il connaît la botte secrète dont un certain David de ma connaissance est mort à Lyon. Peste! la bourgeoisie est grandement représentée, mais la noblesse… ah! M. de Mayneville; Dieu me pardonne! il serre la main de Nicolas Poulain: c'est touchant, on fraternise. Ah! ah! ce M. de Mayneville est donc orateur? il se pose, ce me semble, pour prononcer une harangue; il a le geste agréable et roule des yeux persuasifs.
[Illustration: Maintenant je me rappelle positivement votre nom. — PAGE 53.]
Et, en effet, M. de Mayneville avait commencé un discours.
Robert Briquet secouait la tête, tandis que M. de Mayneville parlait, non pas qu'il pût entendre un seul mot de la harangue; mais il interprétait ses gestes et ceux de l'assemblée.
— Il ne semble guère persuader son auditoire. Crucé lui fait la grimace, Lachapelle-Marteau lui tourne le dos, et Bussy-Leclerc hausse les épaules. Allons, allons, monsieur de Mayneville, parlez, suez, soufflez, soyez éloquent, ventre de biche! Oh! à la bonne heure, voici les gens de l'auditoire qui se raniment. Oh! oh! on se rapproche, on lui serre la main, on jette en l'air les chapeaux; diable!
Briquet, comme nous l'avons dit, voyait et ne pouvait entendre; mais nous qui assistons en esprit aux délibérations de l'orageuse assemblée, nous allons dire au lecteur ce qui venait de s'y passer.
D'abord Crucé, Marteau et Bussy s'étaient plaints à M. de Mayneville de l'inaction du duc de Guise.
Marteau, en sa qualité de procureur, avait pris la parole.
— Monsieur de Mayneville, avait-il dit, vous venez de la part du duc Henri de Guise? — Merci. — Et nous vous acceptons comme ambassadeur; mais la présence du duc lui-même nous est indispensable. Après la mort de son glorieux père, à l'âge de dix-huit ans, il a fait adopter à tous les bons Français le projet de l'Union et nous a enrôlés tous sous cette bannière. Selon notre serment, nous avons exposé nos personnes et sacrifié notre fortune pour le triomphe de cette sainte cause; et voilà que, malgré nos sacrifices, rien ne progresse, rien ne se décide. Prenez garde, monsieur de Mayneville, les Parisiens se lasseront; or, Paris une fois las, que fera-t-on en France? M. le duc devrait y songer.
Cet exorde obtint l'assentiment de tous les ligueurs, et Nicolas Poulain surtout se distingua par son zèle à l'applaudir.
M. de Mayneville répondit avec simplicité.
— Messieurs, si rien ne se décide, c'est que rien n'est mûr encore. Examinez la situation, je vous prie. M. le duc et son frère, M. le cardinal, sont à Nancy en observation: l'un met sur pied une armée destinée à contenir les huguenots de Flandre, que M. le duc d'Anjou veut jeter sur nous pour nous occuper; l'autre expédie courrier sur courrier à tout le clergé de France, et au pape, pour faire adopter l'Union. M. le duc de Guise sait ce que vous ne savez pas, messieurs, c'est que cette vieille alliance, mal rompue entre le duc d'Anjou et le Béarnais, est prête à se renouer. Il s'agit d'occuper l'Espagne du côté de la Navarre, et de l'empêcher de nous envoyer des armes et de l'argent. Or, M. le duc veut être, avant de rien faire et surtout avant de venir à Paris, en état de combattre l'hérésie et l'usurpation. Mais, à défaut de M. de Guise, nous avons M. de Mayenne qui se multiplie comme général et comme conseiller, et que j'attends d'un moment à l'autre.
— C'est-à-dire, interrompit Bussy, et ce fut à ce moment qu'il haussa les épaules, c'est-à-dire que vos princes sont partout où nous ne sommes pas, et jamais où nous avons besoin qu'ils soient. Que fait madame de Montpensier, par exemple?
— Monsieur, madame de Montpensier est entrée ce matin à Paris.
— Et personne ne l'a vue?
— Si fait, monsieur.
— Et quelle est cette personne?
— Salcède.
— Oh! oh! fit toute l'assemblée.
— Mais, dit Crucé, elle s'est donc rendue invisible?
— Pas tout à fait, mais insaisissable, je l'espère.
— Et comment sait-on qu'elle est ici? demanda Nicolas Poulain; je ne présume pas que ce soit Salcède qui vous l'ait dit.
— Je sais qu'elle est ici, répondit Mayneville, parce que je l'ai accompagnée jusqu'à la porte Saint-Antoine.
— J'ai entendu dire qu'on avait fermé les portes, interrompit Marteau qui convoitait l'occasion de placer un second discours.
— Oui, monsieur, répondit Mayneville avec son éternelle politesse dont aucune attaque ne pouvait le faire sortir.
— Comment se les est-elle fait ouvrir alors?
— A sa façon.
— Et elle a le pouvoir de se faire ouvrir les portes de Paris? dirent les ligueurs, jaloux et soupçonneux comme sont toujours les petits lorsqu'ils s'allient aux grands.
— Messieurs, dit Mayneville, il se passait ce matin aux portes de Paris une chose que vous paraissez ignorer ou du moins ne savoir que vaguement. La consigne avait été donnée de ne laisser franchir la barrière qu'à ceux qui seraient porteurs d'une carte d'admission: de qui devait être signée cette carte? je l'ignore. Or, devant nous, à la porte Saint-Antoine, cinq ou six hommes dont quatre assez pauvrement vêtus et d'assez mauvaise mine, six hommes sont venus; ils étaient porteurs de ces cartes obligées et nous ont passé devant la face. Quelques-uns d'entre eux avaient l'insolente bouffonnerie des gens qui se croient en pays conquis. — Quels sont ces hommes, quelles sont ces cartes? répondez-nous, messieurs de Paris, vous qui avez charge de ne rien ignorer touchant les affaires de votre ville.
Ainsi, Mayneville, d'accusé, s'était fait accusateur, ce qui est le grand art de l'art oratoire.
— Des cartes, des gens insolents, des admissions exceptionnelles aux portes de Paris; oh! oh! que veut dire cela? demanda Nicolas Poulain tout rêveur.
— Si vous ne savez pas ces choses, vous qui vivez ici, comment les saurions-nous, nous qui vivons en Lorraine, passant tout notre temps à courir sur les routes pour joindre les deux bouts de ce cercle qu'on appelle l'Union?
— Et ces gens, enfin, comment venaient-ils?
— Les uns à pied, les autres à cheval; les uns seuls, d'autres avec des laquais.
— Sont-ce des gens du roi?
— Trois ou quatre avaient l'air de mendiants.
— Sont-ce des gens de guerre?
— Ils n'avaient que deux épées à eux six.
— Ce sont des étrangers?
— Je les suppose Gascons.
— Oh! firent quelques voix avec un accent de mépris.
— N'importe, dit Bussy, fussent-ils Turcs, ils doivent éveiller notre attention. On s'informera d'eux. Monsieur Poulain, c'est votre affaire. Mais tout cela ne nous dit rien des affaires de la Ligue.
— Il y a un nouveau plan, répondit M. de Mayneville. Vous saurez demain que Salcède, qui nous avait déjà trahis et qui devait nous trahir encore, non-seulement n'a point parlé, mais encore s'est rétracté sur l'échafaud; et cela grâce à la duchesse qui, entrée à la suite d'un de ces porteurs de cartes, a eu le courage de pénétrer jusqu'à l'échafaud, au risque d'être broyée mille fois, et de se faire voir au patient, au risque d'être reconnue. C'est en ce moment que Salcède s'est arrêté dans son effusion: un instant après, notre brave bourreau l'arrêtait dans son repentir. Ainsi, messieurs, vous n'avez rien à craindre du côté de nos entreprises de Flandre. Ce secret terrible s'en est allé roulant dans une tombe.
Ce fut cette dernière phrase qui rapprocha les ligueurs de M. de
Mayneville.
Briquet devinait leur joie à leurs mouvements. Cette joie inquiétait beaucoup le digne bourgeois, qui parut prendre une résolution soudaine.
Il se laissa glisser du haut de son entonnoir sur le pavé de la cour, et se dirigea vers la porte où, sur l'énonciation des deux mots: Parme et Lorraine, le portier lui livra passage.
Une fois dans la rue, maître Robert Briquet respira si bruyamment que l'on comprenait que depuis bien longtemps il retenait son souffle.
Le conciliabule durait toujours; l'histoire nous apprend ce qui s'y passait.
M. de Mayneville apportait de la part des Guises, aux insurgés futurs de
Paris, tout le plan de l'insurrection.
Il ne s'agissait de rien moins que d'égorger les personnages importants de la ville, connus pour tenir en faveur du roi, de parcourir les rues en criant: Vive la messe! mort aux politiques! et d'allumer ainsi une Saint-Barthélemy nouvelle avec les vieux débris de l'ancienne; seulement, dans celle-ci, on confondait les catholiques mal pensants avec les huguenots de toute espèce.
En agissant ainsi on servait deux dieux, celui qui règne au ciel et celui qui allait régner sur la France:
L'Éternel et M. de Guise.
XII
LA CHAMBRE DE SA MAJESTÉ HENRI III AU LOUVRE
Dans cette grande chambre du Louvre, où déjà tant de fois nos lecteurs sont entrés avec nous et où nous avons vu le pauvre roi Henri III dépenser de si longues et de si cruelles heures, nous allons le retrouver encore une fois, non plus roi, non plus maître, mais abattu, pâle, inquiet et livré sans réserve à la persécution de toutes les ombres que son souvenir évoque incessamment sous ces voûtes illustres.
Henri était bien changé depuis cette mort fatale de ses amis que nous avons racontée ailleurs: ce deuil avait passé sur sa tête comme un ouragan dévastateur, et le pauvre roi, qui, se souvenant sans cesse qu'il était un homme, n'avait mis sa force et sa confiance que dans les affections privées, s'était vu dépouiller, par la mort jalouse, de toute confiance et de toute force, anticipant ainsi sur le moment terrible où les rois vont à Dieu, seuls, sans amis, sans garde et sans couronne.
Henri III avait été cruellement frappé: tout ce qu'il aimait était successivement tombé au tour de lui. Après Schomberg, Quélus et Maugiron tués en duel par Livarot et Antraguet, Saint-Mégrin avait été assassiné par M. de Mayenne: les plaies étaient restées vives et saignantes…. L'affection qu'il portait à ses nouveaux favoris, d'Épernon et Joyeuse, ressemblait à celle qu'un père qui a perdu ses meilleurs enfants reporte sur ceux qui lui restent: tout en connaissant parfaitement les défauts de ceux-ci, il les aime, il les ménage, il les garde pour ne donner sur eux aucune prise à la mort.
Il avait comblé de biens d'Épernon, et cependant il n'aimait d'Épernon que par soubresauts et par caprice; en de certains moments même il le haïssait. C'est alors que Catherine, cette impitoyable conseillère en qui veillait toujours la pensée, comme la lampe dans le tabernacle, c'est alors que Catherine, incapable de folies même dans sa jeunesse, prenait la voix du peuple pour fronder les affections du roi.
Jamais elle ne lui eût dit, quand il vidait le trésor pour ériger en duché la terre de Lavalette et l'agrandir royalement, jamais elle ne lui eût dit: Sire, haïssez ces hommes qui ne vous aiment pas, ou, ce qui est bien pis, qui ne vous aiment que pour eux. Mais voyait-elle le sourcil du roi se froncer, l'entendait-elle, dans un moment de lassitude, accuser d'Épernon d'avarice ou de couardise, elle trouvait aussitôt le mot inflexible qui résumait tous les griefs du peuple et de la royauté contre d'Épernon, et qui creusait un nouveau sillon dans la haine royale.
D'Épernon, Gascon incomplet, avait pris, avec sa finesse et sa perversité native, la mesure de la faiblesse royale; il savait cacher son ambition, ambition vague, et dont le but lui était encore inconnu à lui-même; seulement son avidité lui tenait lieu de boussole pour se diriger vers le monde lointain et ignoré que lui cachaient encore les horizons de l'avenir, et c'était d'après cette avidité seule qu'il se gouvernait.
[Illustration: Le duc d'Épernon.]
Le trésor se trouvait-il par hasard un peu garni, on voyait surgir et s'approcher d'Épernon, le bras arrondi et le visage riant; le trésor était-il vide, il disparaissait, la lèvre dédaigneuse et le sourcil froncé, pour s'enfermer, soit dans son hôtel, soit dans quelqu'un de ses châteaux, où il pleurait misère jusqu'à ce qu'il eût pris le pauvre roi par la faiblesse du coeur et tiré de lui quelque don nouveau.
Par lui le favoritisme avait été érigé en métier, métier dont il exploitait habilement tous les revenus possibles. D'abord il ne passait pas au roi le moindre retard à payer aux échéances; puis, lorsqu'il devint plus tard courtisan et que les bises capricieuses de la faveur royale furent revenues assez fréquentes pour solidifier sa cervelle gasconne, plus tard, disons-nous, il consentit à se donner une part du travail, c'est-à-dire à coopérer à la rentrée des fonds dont il voulait faire sa proie.
Cette nécessité, il le sentait bien, l'entraînait à devenir, de courtisan paresseux, ce qui est le meilleur de tous les états, courtisan actif, ce qui est la pire de toutes les conditions. Il déplora bien amèrement alors les doux loisirs de Quélus, de Schomberg et de Maugiron, qui, eux, n'avaient de leur vie parlé affaires publiques ni privées, et qui convertissaient si facilement la faveur en argent et l'argent en plaisirs; mais les temps avaient changé: l'âge de fer avait succédé à l'âge d'or; l'argent ne venait plus comme autrefois: il fallait aller à l'argent, fouiller, pour le prendre, dans les veines du peuple, comme dans une mine à moitié tarie. D'Épernon se résigna et se lança en affamé dans les inextricables ronces de l'administration, dévastant ça et là sur son passage, et pressurant sans tenir compte des malédictions, chaque fois que le bruit des écus d'or couvrait la voix des plaignants.
* * * * *
L'esquisse rapide et bien incomplète que nous avons tracée du caractère de Joyeuse peut montrer au lecteur quelle différence il y avait entre les deux favoris qui se partageaient, nous ne dirons pas l'amitié, mais cette large portion d'influence que Henri laissait toujours prendre sur la France et sur lui-même à ceux qui l'entouraient. Joyeuse, tout naturellement et sans y réfléchir, avait suivi la trace et adopté la tradition des Quélus, des Schomberg, des Maugiron et des Saint-Mégrin: il aimait le roi et se faisait insoucieusement aimer par lui; seulement tous ces bruits étranges qui avaient couru sur la merveilleuse amitié que le roi portait aux prédécesseurs de Joyeuse, étaient morts avec cette amitié; aucune tache infâme ne souillait cette affection presque paternelle de Henri pour Joyeuse. D'une famille de gens illustres et honnêtes, Joyeuse avait du moins en public le respect de la royauté, et sa familiarité ne dépassait jamais certaines bornes. Dans le milieu de la vie morale, Joyeuse était un ami véritable d'Henri; mais ce milieu ne se présentait guère. Anne était jeune, emporté, amoureux, égoïste; c'était peu pour lui d'être heureux par le roi et de faire remonter le bonheur vers sa source; c'était tout pour lui d'être heureux de quelque façon qu'il le fût. Brave, beau, riche, il brillait de ce triple reflet qui fait aux jeunes fronts une auréole d'amour. La nature avait trop fait pour Joyeuse, et Henri maudissait quelquefois la nature, qui lui avait laissé, à lui roi, si peu de chose à faire pour son ami.
Henri connaissait bien ces deux hommes, et les aimait sans doute à cause du contraste. Sous son enveloppe sceptique et superstitieuse, Henri cachait un fonds de philosophie qui, sans Catherine, se fût développé dans un sens d'utilité remarquable.
Trahi souvent, Henri ne fut jamais trompé.
C'est donc avec cette parfaite intelligence du caractère de ses amis, avec cette profonde connaissance de leurs défauts et de leurs qualités, qu'éloigné d'eux, isolé, triste, dans cette chambre sombre, il pensait à eux, à lui, à sa vie, et regardait dans l'ombre ces funèbres horizons déjà dessinés dans l'avenir pour beaucoup de regards moins clairvoyants que les siens.
Cette affaire de Salcède l'avait fort assombri. Seul entre deux femmes dans un pareil moment, Henri avait senti son dénûment; la faiblesse de Louise l'attristait; la force de Catherine l'épouvantait. Henri sentait enfin en lui cette vague et éternelle terreur qu'éprouvent les rois marqués par la fatalité, pour qu'une race s'éteigne en eux et avec eux.
S'apercevoir en effet que, quoique élevé au-dessus de tous les hommes, cette grandeur n'a par de base solide; sentir qu'on est la statue qu'on encense, l'idole qu'on adore; mais que les prêtres et le peuple, les adorateurs et les ministres, vous inclinent ou vous relèvent selon leur intérêt, vous font osciller selon leur caprice, c'est, pour un esprit altier, la plus cruelle des disgrâces. Henri le sentait vivement et s'irritait de le sentir.
Et cependant, de temps en temps, il se reprenait à l'énergie de sa jeunesse éteinte en lui bien avant la fin de cette jeunesse.
— Après tout, se disait-il, pourquoi m'inquiéterais-je? Je n'ai plus de guerres à subir; Guise est à Nancy, Henri à Pau; l'un est obligé de renfermer son ambition en lui-même, l'autre n'en a jamais eu.
Les esprits se calment; nul Français n'a sérieusement envisagé cette entreprise impossible de détrôner son roi; cette troisième couronne promise par les ciseaux d'or de madame de Montpensier n'est qu'un propos de femme blessée dans son amour-propre; ma mère seule rêve toujours à son fantôme d'usurpation, sans pouvoir sérieusement me montrer l'usurpateur; mais moi, qui suis un homme, moi qui suis un cerveau jeune encore malgré mes chagrins, je sais à quoi m'en tenir sur les prétendants qu'elle redoute.
Je rendrai Henri de Navarre ridicule, Guise odieux, et je dissiperai, l'épée à la main, les ligues étrangères. Par la mordieu! je ne valais pas mieux que je ne vaux aujourd'hui, à Jarnac et à Montcontour.
Oui, continuait Henri en laissant retomber sa tête sur sa poitrine; oui, mais, en attendant, je m'ennuie, et c'est mortel de s'ennuyer. Eh! voilà mon seul, mon véritable conspirateur, l'ennui! et ma mère ne me parle jamais de celui-là.
Voyez, s'il me viendra quelqu'un ce soir! Joyeuse avait tant promis d'être ici de bonne heure: il s'amuse, lui; mais comment diable fait-il pour s'amuser? D'Épernon? ah! celui-là, il ne s'amuse pas: il boude: il n'a pas encore touché sa traite de vingt-cinq mille écus sur les pieds fourchus; eh bien, ma foi! qu'il boude tout à son aise.
— Sire, dit la voix de l'huissier, M. le duc d'Épernon.
Tous ceux qui connaissent les ennuis de l'attente, les récriminations qu'elle suggère contre les personnes attendues, la facilité avec laquelle se dissipe le nuage lorsque la personne paraît, comprendront l'empressement que mit le roi à ordonner que l'on avançât un pliant pour le duc.
— Ah! bonsoir, duc, dit-il, je suis enchanté de vous voir.
D'Épernon s'inclina respectueusement.
— Pourquoi donc n'êtes-vous point venu voir écarteler ce coquin d'Espagnol; vous saviez bien que vous aviez une place dans ma loge, puisque je vous l'avais fait dire?
— Sire, je n'ai pas pu.
— Vous n'avez pas pu?
— Non, sire, j'avais affaire.
— Ne dirait-on pas, en vérité, qu'il est mon ministre avec sa mine d'une coudée, et qu'il vient m'annoncer qu'un subside n'a pas été payé, dit Henri en levant les épaules.
— Ma foi, sire, dit d'Épernon prenant au bond la balle, Votre Majesté est dans le vrai; le subside n'a pas été payé, et je suis sans un écu.
— Bon, fit Henri impatient.
— Mais, reprit d'Épernon, ce n'est point de cela qu'il s'agit, et je me hâte de le dire à Votre Majesté, car elle pourrait croire que ce sont là les affaires dont je me suis occupé.
— Voyons ces affaires, duc.
— Votre Majesté sait ce qui s'est passé au supplice de Salcède.
— Parbleu, puisque j'y étais.
— On a tenté d'enlever le condamné.
— Je n'ai pas vu cela.
— C'est le bruit qui court par la ville cependant.
— Bruit, sans cause et sans résultat: on n'a pas remué.
— Je crois que Votre Majesté est dans l'erreur.
— Et sur quoi bases-tu ta croyance?
— Sur ce que Salcède a démenti devant le peuple ce qu'il avait dit devant les juges.
— Ah! vous savez déjà cela, vous?
— Je tâche de savoir tout ce qui intéresse Votre Majesté.
— Merci, mais où voulez-vous en venir avec ce préambule?
— A ceci: un homme qui meurt comme Salcède est mort en bien bon serviteur, sire.
— Eh bien! après?
— Le maître qui a de tels serviteurs est bien heureux: voilà tout.
— Et tu veux dire que je n'ai pas de tels serviteurs, moi, ou plutôt que je n'en ai plus? Tu as raison, si c'est cela que tu veux dire.
— Ce n'est pas cela que je veux dire. Votre Majesté trouverait dans l'occasion, et je puis en répondre mieux que personne, des serviteurs aussi fidèles qu'en a trouvé le maître de Salcède.
— Le maître de Salcède, le maître de Salcède! nommez donc une fois les choses par leur nom, vous tous qui m'entourez. Comment s'appelle-t-il ce maître?
— Votre Majesté doit le savoir mieux que moi, elle qui s'occupe de politique.
— Je sais ce que je sais. Dites-moi ce que vous savez, vous.
— Moi, je ne sais rien; seulement je me doute de beaucoup de choses.
— Bon! dit Henri ennuyé, vous venez ici pour m'effrayer et me dire des choses désagréables, n'est-ce pas? Merci, duc, je vous reconnais bien là.
— Allons, voilà que Votre Majesté me maltraite, dit d'Épernon.
— C'est assez juste, je crois.
— Non pas, sire. L'avertissement d'un homme dévoué peut tomber à faux; mais cet homme n'en fait pas moins son devoir en donnant cet avertissement.
[Illustration: Son visage me revient assez. — PAGE 69.]
— Ce sont mes affaires.
— Ah! du moment que Votre Majesté le prend ainsi, vous avez raison, sire; n'en parlons donc plus.
Ici, il se fit un silence que le roi rompit le premier.
— Voyons, dit-il, ne m'assombris pas, duc. Je suis déjà lugubre comme un
Pharaon d'Égypte en sa pyramide. Égaie-moi.
— Ah! sire, la joie ne se commande point.
Le roi frappa la table de son poing avec colère.
— Vous êtes un entêté, un mauvais ami, duc! s'écria-t-il. Hélas! hélas! je ne croyais pas avoir tout perdu en perdant mes serviteurs d'autrefois.
— Oserais-je faire remarquer à Votre Majesté qu'elle n'encourage guère les nouveaux?
Ici le roi fit une nouvelle pause pendant laquelle, pour toute réponse, il regarda cet homme, dont il avait fait la haute fortune, avec une expression des plus significatives.
D'Épernon comprit.
— Votre Majesté me reproche ses bienfaits, dit-il du ton d'un Gascon achevé. Moi, je ne lui reproche pas mon dévoûment.
Et le duc, qui ne s'était pas encore assis, prit le pliant que le roi avait fait préparer pour lui.
— Lavalette, Lavalette, dit Henri avec tristesse, tu me navres le coeur, toi qui as tant d'esprit, toi qui pourrais, par ta bonne humeur, me faire gai et joyeux. Dieu m'est témoin que je n'ai point entendu parler de Quélus, si brave; de Schomberg, si bon; de Maugiron, si chatouilleux sur le point de mon honneur. Non, il y avait même en ce temps-là Bussy, Bussy, qui n'était point à moi si tu veux, mais que je me fusse acquis si je n'avais craint de donner de l'ombrage aux autres; Bussy, qui est la cause involontaire de leur mort, hélas! Où en suis-je venu, que je regrette même mes ennemis! Certes, tous quatre étaient de braves gens. Eh! mon Dieu! ne te fâche point de ce que je dis là. Que veux-tu, Lavalette, ce n'est point ton tempérament de donner à chaque heure du jour de grands coups de rapière sur tout venant; mais enfin, cher ami, si tu n'es pas aventureux et haut à la main, tu es facétieux, fin, de bon conseil parfois. Tu connais toutes mes affaires, comme cet autre ami plus humble avec lequel je n'éprouvai jamais un seul moment d'ennui.
— De qui Votre Majesté veut-elle parler? demanda le duc.
— Tu devrais lui ressembler, d'Épernon.
— Mais encore faut-il que je sache qui Votre Majesté regrette.
— Oh! pauvre Chicot, où es-tu?
D'Épernon se leva tout piqué.
— Eh bien! que fais-tu? dit le roi.
— Il paraît, sire, que Votre Majesté est en mémoire aujourd'hui; mais, en vérité, ce n'est pas heureux pour tout le monde.
— Et pourquoi cela?
— C'est que Votre Majesté, sans y songer peut-être, me compare à messire
Chicot, et que je me sens assez peu flatté de la comparaison.
— Tu as tort, d'Épernon. Je ne puis comparer à Chicot qu'un homme que j'aime et qui m'aime. C'était un solide et ingénieux serviteur que celui- là.
Et Henri poussa un profond soupir.
— Ce n'est pas pour ressembler à maître Chicot, je présume, que Votre
Majesté m'ait fait duc et pair, dit d'Épernon.
— Allons, ne récriminons pas, dit le roi avec un si malicieux sourire que le Gascon, si fin et si impudent qu'il fût à la fois, se trouva plus mal à l'aise devant ce sarcasme timide qu'il ne l'eût été devant un reproche flagrant.
— Chicot m'aimait, continua Henri, et il me manque; voilà tout ce que je puis dire. Oh! quand je songe qu'à cette même place où tu es ont passé tous ces jeunes hommes, beaux, braves et fidèles; que là-bas, sur le fauteuil où tu as posé ton chapeau, Chicot s'est endormi plus de cent fois!
— Peut-être était-ce fort spirituel, interrompit d'Épernon; mais, en tout cas, c'était peu respectueux.
— Hélas! continua Henri, ce cher ami n'a pas plus d'esprit que de corps aujourd'hui.
Et il agita tristement son chapelet de têtes de mort, qui fit entendre un cliquetis lugubre comme s'il eût été fait d'ossements réels.
— Eh! qu'est-il donc devenu, votre Chicot? demanda insoucieusement d'Épernon.
— Il est mort! répondit Henri, mort comme tout ce qui m'a aimé!
— Eh bien! sire, reprit le duc, je crois en vérité qu'il a bien fait de mourir; il vieillissait, beaucoup moins cependant que ses plaisanteries, et l'on m'a dit que la sobriété n'était pas sa vertu favorite. De quoi est mort le pauvre diable, sire, d'indigestion?
— Chicot est mort de chagrin, mauvais coeur, répliqua aigrement le roi.
— Il l'aura dit pour vous faire rire une dernière fois.
— Voilà qui te trompe: c'est qu'il n'a pas même voulu m'attrister par l'annonce de sa maladie. C'est qu'il savait combien je regrette mes amis, lui qui tant de fois m'a vu les pleurer.
— Alors c'est son ombre qui est revenue.
— Plût à Dieu que je le revisse, même en ombre! Non, c'est son ami, le digne prieur Gorenflot, qui m'a écrit cette triste nouvelle.
— Gorenflot! qu'est-ce que cela?
— Un saint homme que j'ai fait prieur des Jacobins, et qui habite ce beau couvent hors de la porte Saint-Antoine, en face de la croix Faubin, près de Bel-Esbat.
— Fort bien! quelque mauvais prêcheur à qui Votre Majesté aura donné un prieuré de trente mille livres et à qui elle se garde bien de le reprocher.
— Vas-tu devenir impie à présent?
— Si cela pouvait désennuyer Votre Majesté, j'essaierais.
— Veux-tu te taire, duc; tu offenses Dieu!
— Chicot l'était bien impie, lui, et il me semble qu'on lui pardonnait.
— Chicot est venu dans un temps où je pouvais encore rire de quelque chose.
— Alors, Votre Majesté a tort de le regretter.
— Pourquoi cela?
— Si elle ne peut plus rire de rien, Chicot, si gai qu'il fût, ne lui serait pas d'un grand secours.
— L'homme était bon à tout, et ce n'est pas seulement à cause de son esprit que je le regrette.
— Et à cause de quoi? Ce n'est point à cause de son visage, je présume, car il était fort laid, mons Chicot.
— Il avait des conseils sages.
— Allons! je vois que, s'il vivait, Votre Majesté en ferait un garde des sceaux, comme elle a fait un prieur de ce frocard.
— Allez, duc, ne riez pas, je vous prie, de ceux qui m'ont témoigné de l'affection et pour qui j'en ai eu moi-même. Chicot, depuis qu'il est mort, m'est sacré comme un ami sérieux, et quand je n'ai point envie de rire, j'entends que personne ne rie.
— Oh! soit, sire; je n'ai pas plus envie de rire que Votre Majesté. Ce que j'en disais, c'est que tout à l'heure vous regrettiez Chicot pour sa belle humeur; c'est que tout à l'heure vous me demandiez de vous égayer, tandis que maintenant vous désirez que je vous attriste… Parfandious! Oh! pardon, sire, ce maudit juron m'échappe toujours.
— Bien, bien, maintenant je suis refroidi; maintenant je suis au point où tu voulais me voir quand tu as commencé la conversation par de sinistres propos. Dis-moi donc tes mauvaises nouvelles, d'Épernon; il y a toujours chez le roi la force d'un homme.
— Je n'en doute pas, sire.
— Et c'est heureux, car, mal gardé comme je le suis, si je ne me gardais point moi-même, je serais mort dix fois le jour.
— Ce qui ne déplairait pas à certaines gens que je connais.
— Contre ceux-là, duc, j'ai les hallebardes de mes Suisses.
— C'est bien impuissant à atteindre de loin.
— Contre ceux qu'il faut atteindre de loin, j'ai les mousquets de mes arquebusiers.
— C'est gênant pour frapper de près: pour défendre une poitrine royale, ce qui vaut mieux que des hallebardes et des mousquets, ce sont de bonnes poitrines.
— Hélas! dit Henri, voilà ce que j'avais autrefois, et dans ces poitrines de nobles coeurs. Jamais on ne fût arrivé à moi du temps de ces vivants remparts qu'on appelait Quélus, Schomberg, Saint-Luc, Maugiron et Saint- Mégrin.
— Voilà donc ce que Votre Majesté regrette? demanda d'Épernon, comptant saisir sa revanche en prenant le roi en flagrant délit d'égoïsme.
— Je regrette les coeurs qui battaient dans ces poitrines, avant toutes choses, dit Henri.
— Sire, dit d'Épernon, si j'osais, je ferais remarquer à Votre Majesté que je suis Gascon, c'est-à-dire prévoyant et industrieux; que je tâche de suppléer par l'esprit aux qualités que m'a refusées la nature; en un mot, que je fais tout ce que je puis, c'est-à-dire tout ce que je dois, et que par conséquent j'ai le droit de dire: Advienne que pourra!
— Ah! voilà comme tu t'en tires, toi; tu viens me faire grand étalage des dangers vrais ou faux que je cours, et quand tu es parvenu à m'effrayer, tu te résumes par ces mots: Advienne que pourra!… Bien obligé, duc.