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Les quarante-cinq — Tome 1 cover

Les quarante-cinq — Tome 1

Chapter 18: XV
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About This Book

Set in late sixteenth-century Paris, the narrative opens at a closed city gate where a mixed crowd and three bourgeois debate an impending public execution. The plot alternates street-level scenes and tense court maneuvering, following clandestine observers, secret designs, and the ripple effects of violent spectacles. Episodes combine suspense, conspiratorial meetings, and vivid urban detail to examine shifting loyalties, ambition, and the fragile boundary between authority and popular unrest, unfolding through interwoven vignettes of public commotion and private intrigue.

— Votre Majesté veut donc bien croire un peu à des dangers?

— Soit: j'y croirai si tu me prouves que tu peux les combattre.

— Je crois que je le puis.

— Tu le peux?

— Oui, sire.

— Je sais bien. Tu as tes ressources, tes petits moyens, renard que tu es!

— Pas si petits.

— Voyons, alors.

— Votre Majesté consent-elle à se lever? — Pourquoi faire?

— Pour venir avec moi jusqu'aux anciens bâtiments du Louvre.

— Du côté de la rue de l'Astruce?

— Précisément à l'endroit où l'on s'occupait de bâtir un garde-meubles, projet qui a été abandonné depuis que Votre Majesté ne veut plus d'autres meubles que des prie-Dieu et des chapelets de têtes de mort.

— A cette heure?

— Dix heures sonnent à l'horloge du Louvre; ce n'est pas si tard, il me semble.

— Que verrai-je dans ces bâtiments?

— Ah! dame! si je vous le dis, c'est le moyen que vous ne veniez pas.

— C'est bien loin, duc.

— Par les galeries, on y va en cinq minutes, sire.

— D'Épernon, d'Épernon.

— Eh bien, sire?

— Si ce que tu veux me faire voir n'est pas très curieux, prends garde.

— Je vous réponds, sire, que ce sera curieux.

— Allons donc, fit le roi en se soulevant avec un effort.

Le duc prit son manteau et présenta au roi son épée; puis, prenant un flambeau de cire, il se mit à précéder dans la galerie Sa Majesté très chrétienne, qui le suivit d'un pas traînant.

XIII

LE DORTOIR

Quoiqu'il ne fût encore que dix heures, comme l'avait dit d'Épernon, un silence de mort envahissait déjà le Louvre; à peine, tant le vent soufflait avec rage, entendait-on le pas alourdi des sentinelles et le grincement des ponts-levis.

En moins de cinq minutes, en effet, les deux promeneurs arrivèrent aux bâtiments de la rue de l'Astruce, qui avaient conservé ce nom, même depuis l'édification de Saint-Germain-l'Auxerrois.

Le duc tira une clef de son aumônière, descendit quelques marches, traversa une petite cour, ouvrit une porte cintrée, enfermée sous des ronces jaunissantes, et dont le bas s'embarrassait encore dans de longues herbes.

Il suivit pendant dix pas une route sombre, au bout de laquelle il se trouva dans une cour intérieure que dominait à l'un de ses angles un escalier de pierre.

Cet escalier aboutissait à une vaste chambre, ou plutôt à un immense corridor.

D'Épernon avait aussi la clef de ce corridor.

Il en ouvrit doucement la porte, et fit remarquer à Henri l'étrange aménagement qui, cette porte ouverte, frappait tout d'abord les yeux.

Quarante-cinq lits le garnissaient: chacun de ces lits était occupé par un dormeur.

Le roi regarda tous ces lits, tous ces dormeurs, puis se retournant du côté du duc avec une curiosité inquiète:

— Eh bien! lui demanda-t-il, quels sont tous ces gens qui dorment?

— Des gens qui dorment encore ce soir, mais qui dès demain ne dormiront plus, qu'à leur tour s'entend.

— Et pourquoi ne dormiront-ils plus?

— Pour que Votre Majesté puisse dormir, elle.

— Explique-toi; tous ces gens-là sont donc tes amis?

— Choisis par moi, sire, triés comme le grain dans l'aire; des gardes intrépides qui ne quitteront pas Votre Majesté plus que son ombre, et qui, gentilshommes tous, ayant le droit d'aller partout où Votre Majesté ira, ne laisseront personne approcher de vous à la longueur d'une épée.

— C'est toi qui as inventé cela, d'Épernon?

— Eh! mon Dieu, oui, moi tout seul, sire.

— On en rira.

— Non pas, on en aura peur.

— Ils sont donc bien terribles, tes gentilshommes?

— Sire, c'est une meute que vous lancerez sur tel gibier qu'il vous plaira, et qui, ne connaissant que vous, n'ayant de relation qu'avec Votre Majesté, ne s'adresseront qu'à vous pour avoir la lumière, la chaleur, la vie.

— Mais cela va me ruiner.

— Est-ce qu'un roi se ruine jamais?

— Je ne puis déjà point payer les Suisses.

— Regardez bien ces nouveaux venus, sire, et dites-moi s'ils vous paraissent gens de grande dépense?

Le roi jeta un regard sur ce long dortoir qui présentait un aspect assez digne d'attention, même pour un roi accoutumé aux belles divisions architecturales.

Cette salle longue était coupée, dans toute sa longueur, par une cloison sur laquelle le constructeur avait pris quarante-cinq alcôves, placées comme autant de chapelles à côté les unes des autres, et donnant sur le passage à l'une des extrémités duquel se tenaient le roi et d'Épernon.

Une porte, percée dans chacune de ces alcôves, donnait accès dans une sorte de logement voisin.

Il résultait de cette distribution ingénieuse que chaque gentilhomme avait sa vie publique et sa vie privée.

Au public, il apparaissait par l'alcôve.

En famille, il se cachait dans sa petite loge.

La porte de chacune de ces petites loges donnait sur un balcon, courant dans toute la longueur du bâtiment.

Le roi ne comprit pas tout d'abord ces subtiles distinctions.

— Pourquoi me les faites-vous voir tous ainsi dormant dans leurs lits? demanda le roi.

— Parce que, sire, j'ai pensé qu'ainsi l'inspection serait plus facile à faire pour Votre Majesté; puis ces alcôves, qui portent chacune un numéro, ont un avantage, c'est de transmettre ce numéro à leur locataire: ainsi chacun de ces locataires sera, selon le besoin, un homme ou un chiffre.

— C'est assez bien imaginé, dit le roi, surtout si nous seuls conservons la clef de toute cette arithmétique. Mais les malheureux étoufferont à toujours vivre dans ce bouge.

— Votre Majesté va faire le tour avec moi si elle le désire, et entrer dans les loges de chacun d'eux.

— Tudieu! quel garde-meubles tu viens de me faire, d'Épernon! dit le roi, jetant les yeux sur les chaises chargées de la défroque des dormeurs. Si j'y renferme les loques de ces gaillards-là, Paris rira beaucoup.

— Il est de fait, sire, répondit le duc, que mes quarante-cinq ne sont pas très somptueusement vêtus; mais, sire, s'ils eussent été tous ducs et pairs…

— Oui, je comprends, dit en souriant le roi, ils me coûteraient plus cher qu'ils ne vont me coûter.

— Eh bien, c'est cela même, sire.

— Combien me coûteront-ils, voyons? Cela me décidera peut-être, car en vérité, d'Épernon, la mine n'est pas appétissante.

— Sire, je sais bien qu'ils sont un peu maigris et hâlés par le soleil qu'il fait dans nos provinces du sud, mais j'étais maigre et hâlé comme eux lorsque je vins à Paris: ils engraisseront et blanchiront comme moi.

— Hum! fit Henri, en jetant un regard oblique sur d'Épernon.

Puis, après une pause:

— Sais-tu qu'ils ronflent comme des chantres, tes gentilshommes? dit le roi.

— Sire, il ne faut pas les juger sur cet aperçu, ils ont très bien dîné ce soir, voyez-vous.

— Tiens, en voici un qui rêve tout haut, dit le roi en tendant l'oreille avec curiosité.

— Vraiment?

— Oui, que dit-il donc? écoute.

En effet, un des gentilshommes, la tête et les bras pendants hors du lit, la bouche demi-close, soupirait quelques mots avec un mélancolique sourire.

Le roi s'approcha de lui sur la pointe du pied.

— Si vous êtes une femme, disait-il, fuyez! fuyez!

— Ah! ah! dit Henri, il est galant celui-là.

— Qu'en dites-vous, sire?

— Son visage me revient assez.

D'Épernon approcha son flambeau.

— Puis il a les mains blanches, et la barbe bien peignée. — C'est le sire Ernauton de Carmainges, un joli garçon, et qui ira loin.

— Il a laissé là-bas quelque amour ébauché, pauvre diable!

— Pour n'avoir plus d'autre amour que celui de son roi, sire; nous lui tiendrons compte du sacrifice.

— Oh! oh! voilà une bizarre figure qui vient après ton sire… comment donc l'appelles-tu déjà?

— Ernauton de Carmainges.

— Ah! oui! peste! quelle chemise a le numéro 34! on dirait d'un sac de pénitent.

— Celui-là c'est M. de Chalabre: s'il ruine Votre Majesté, lui, ce ne sera pas, je vous en réponds, sans s'enrichir un peu.

— Et cet autre visage sombre, et qui n'a pas l'air de rêver d'amour?

— Quel numéro, sire?

— Numéro 42.

— Fine lame, coeur de bronze, homme de ressources, M. de Sainte-Maline, sire.

— Ah ça! mais j'y réfléchis; sais-tu que tu as eu là une idée, Lavalette?

— Je le crois bien; jugez donc un peu, sire, quel effet vont produire ces nouveaux chiens de garde, qui ne quitteront pas plus Votre Majesté que l'ombre le corps; ces molosses qu'on n'a jamais vus nulle part, et qui, à la première occasion, vont se montrer d'une façon qui nous fera honneur à tous.

— Oui, oui, tu as raison, c'est une idée. Mais attends donc.

— Quoi?

— Ils ne vont pas me suivre comme mon ombre dans cet équipage-là, je présume. Mon corps a bonne façon, et je ne veux pas que son ombre, ou plutôt que ses ombres le déshonorent.

— Ah! nous en revenons, sire, à la question du chiffre.

— Comptais-tu l'éluder?

— Non pas, au contraire, c'est en toutes choses la question fondamentale; mais à l'endroit de ce chiffre, j'ai encore eu une idée.

— D'Épernon, d'Épernon! dit le roi.

— Que voulez-vous, sire, le désir de plaire à Votre Majesté double mon imagination.

— Allons, voyons, dis cette idée.

— Eh bien, si cela dépendait de moi, chacun de ces gentilshommes trouveraient demain matin, sur le tabouret qui porte ses guenilles, une bourse de mille écus pour le paiement du premier semestre.

— Mille écus pour le premier semestre, six mille livres par an? allons donc! vous êtes fou, duc; un régiment tout entier ne coûterait point cela.

— Vous oubliez, sire, qu'ils sont destinés à être les ombres de Votre Majesté; et, vous l'avez dit vous-même, vous désirez que vos ombres soient décemment habillées. Chacun aura donc à prendre sur ses mille écus pour se vêtir et s'armer de manière à vous faire honneur; et sur le mot honneur, laissez la longe un peu lâche aux Gascons. Or, en mettant quinze cents livres pour l'équipement, ce serait donc quatre mille cinq cents livres pour la première année, trois mille pour la seconde et les autres.

— C'est plus acceptable.

— Et Votre Majesté accepte?

— Il n'y a qu'une difficulté, duc. — Laquelle?

— Le manque d'argent.

— Le manque d'argent?

— Dame! tu dois savoir mieux que personne que ce n'est point une mauvaise raison que je te donne là, toi qui n'as pas encore pu te faire payer ta traite.

— Sire, j'ai trouvé un moyen.

— De me faire avoir de l'argent?

— Pour votre garde, oui, sire.

— Quelque tour de pince-maille, pensa le roi en regardant d'Épernon de côté.

Puis tout haut:

— Voyons ce moyen, dit-il.

— On a enregistré, il y a eu six mois aujourd'hui même, un édit sur les droits de gibier et de poisson.

— C'est possible.

— Le paiement du premier semestre a donné soixante-cinq mille écus que le trésorier de l'épargne a encaissés ce matin, lorsque je l'ai prévenu de n'en rien faire, de sorte qu'au lieu de verser au trésor, il tient à la disposition de Votre Majesté l'argent de la taxe.

— Je le destinais aux guerres.

— Eh bien, justement, sire. La première condition de la guerre, c'est d'avoir des hommes; le premier intérêt du royaume, c'est la défense et la sûreté du roi; en soldant la garde du roi, on remplit toutes ces conditions.

— La raison n'est pas mauvaise; mais, à ton compte, je ne vois que quarante-cinq mille écus employés; il va donc m'en rester vingt mille pour mes régiments.

— Pardon, sire, j'ai disposé, sauf le plaisir de Votre Majesté, de ces vingt mille écus.

— Ah! tu en as disposé?

— Oui, sire, ce sera un acompte sur ma traite.

— J'en étais sûr, dit le roi, tu me donnes une garde pour rentrer dans ton argent.

— Oh! par exemple, sire!

— Mais pourquoi juste ce compte de quarante-cinq? demanda le roi, passant à une autre idée.

— Voilà, sire. Le nombre trois est primordial et divin, de plus, il est commode. Par exemple, quand un cavalier a trois chevaux, jamais il n'est à pied: le second remplace le premier qui est las, et puis il en reste un troisième pour suppléer au second, en cas de blessure ou de maladie. Vous aurez donc toujours trois fois quinze gentilshommes: quinze de service, trente qui se reposeront. Chaque service durera douze heures; et pendant ces douze heures vous en aurez toujours cinq à droite, cinq à gauche, deux devant et trois derrière. Que l'on vienne un peu vous attaquer avec une pareille garde.

— Par la mordieu! c'est habilement combiné, duc, et je te fais mon compliment.

— Regardez-les, sire; en vérité ils font bon effet.

— Oui, habillés ils ne seront pas mal.

— Croyez-vous maintenant que j'aie le droit de parler des dangers qui vous menacent, sire?

— Je ne dis pas.

— J'avais donc raison?

— Soit.

— Ce n'est pas M. de Joyeuse qui aurait eu cette idée-là.

— D'Épernon! d'Épernon! il n'est point charitable de dire du mal des absents.

— Parfandious! vous dites bien du mal des présents, sire.

— Ah! Joyeuse m'accompagne toujours. Il était avec moi à la Grève aujourd'hui, lui, Joyeuse.

— Eh bien! moi j'étais ici, sire, et Votre Majesté voit que je ne perdais pas mon temps.

— Merci, Lavalette.

— A propos, sire, fit d'Épernon, après un silence d'un instant, j'avais une chose à demander à Votre Majesté.

— Cela m'étonnait beaucoup, en effet, duc, que tu ne me demandasses rien.

— Votre Majesté est amère aujourd'hui, sire.

— Eh! non, tu ne comprends pas, mon ami, dit le roi dont la raillerie avait satisfait la vengeance, ou plutôt tu me comprends mal: je disais que, m'ayant rendu service, tu avais droit à me demander quelque chose; demande donc.

— C'est différent, sire. D'ailleurs, ce que je demande à Votre Majesté, c'est une charge.

— Une charge! toi, colonel général de l'infanterie, tu veux encore une charge; mais elle t'écrasera.

— Je suis fort comme Samson pour le service de Votre Majesté; je porterais le ciel et la terre.

— Demande alors, dit le roi en soupirant.

— Je désire que Votre Majesté me donne le commandement de ces quarante- cinq gentilshommes.

— Comment! dit le roi stupéfait, tu veux marcher devant moi, derrière moi? tu veux te dévouer à ce point, tu veux être capitaine des gardes?

— Non pas, non pas, sire.

— A la bonne heure, que veux-tu donc alors? parle.

— Je veux que ces gardes, mes compatriotes, comprennent mieux mon commandement que celui de tout autre; mais je ne les précéderai ni ne les suivrai: j'aurai un second moi-même.

— Il y a encore quelque chose là-dessous, pensa Henri en secouant la tête; ce diable d'homme donne toujours pour avoir.

Puis tout haut:

— Eh bien, soit, tu auras ton commandement.

— Secret?

— Oui. Mais qui donc sera officiellement le chef de mes quarante-cinq?

— Le petit Loignac.

— Ah! tant mieux.

— Il agrée à Votre Majesté?

— Parfaitement.

— Est-ce arrêté ainsi, sire?

— Oui, mais….

— Mais?

— Quel rôle joue-t-il près de toi, ce Loignac?

— Il est mon d'Épernon, sire.

— Il te coûte cher alors, grommela le roi.

— Votre Majesté dit?

— Je dis que j'accepte.

— Sire, je vais chez le trésorier de l'épargne chercher les quarante-cinq bourses.

— Ce soir?

— Ne faut-il pas que nos hommes les trouvent demain sur leurs chaises.

— C'est juste. Va; moi, je rentre chez moi.

— Content, sire?

— Assez.

— Bien gardé dans tous les cas.

— Oui, par des gens qui dorment les poings fermés.

— Ils veilleront demain, sire.

D'Épernon reconduisit Henri jusqu'à la porte de la galerie et le quitta en se disant:

— Si je ne suis pas roi, j'ai des gardes comme un roi, et qui ne me coûtent rien, parfandious!

XIV

L'OMBRE DE CHICOT

Le roi, nous l'avons dit il n'y a qu'un instant, n'avait jamais de déceptions sur le compte de ses amis. Il connaissait leurs défauts et leurs qualités, et il lisait, roi de la terre, aussi exactement au plus profond de leur coeur que pouvait le faire le roi du ciel.

Il avait compris tout de suite où voulait en venir d'Épernon; mais comme il s'attendait à ne rien recevoir en échange de ce qu'il donnerait, et qu'il recevait quarante-cinq estafiers en échange de soixante-cinq mille écus, l'idée du Gascon lui parut une trouvaille.

Et puis c'était une nouveauté. Un pauvre roi de France n'est pas toujours grassement fourni de cette marchandise si rare même pour des sujets, le roi Henri III surtout qui, lorsqu'il avait fait ses processions, peigné ses chiens, aligné ses têtes de mort et poussé sa quantité voulue de soupirs, n'avait plus rien à faire.

La garde instituée par d'Épernon plut donc au roi, surtout parce qu'on en parlerait, et qu'il pourrait en conséquence lire sur les physionomies autre chose que ce qu'il y voyait tous les jours depuis qu'il était revenu de Pologne.

Peu à peu et à mesure qu'il se rapprochait de sa chambre où l'attendait l'huissier, assez intrigué de cette excursion nocturne et insolite, Henri se développait à lui-même les avantages de l'institution des quarante- cinq, et, comme tous les esprits faibles ou affaiblis, il entrevoyait, s'éclaircissant, les idées que d'Épernon avait mises en lumière dans la conversation qu'il venait d'avoir avec lui.

— Au fait, pensa le roi, ces gens-là seront sans doute fort braves: il y en aura, Dieu merci! pour tout le monde… et puis, c'est beau, un cortège de quarante-cinq épées toujours prêtes à sortir du fourreau!

Ce dernier chaînon de sa pensée se soudant au souvenir de ces autres épées si dévouées qu'il regrettait si amèrement tout haut et plus amèrement encore tout bas, amena Henri à une tristesse profonde dans laquelle il tombait si souvent à l'époque où nous sommes parvenus, qu'on eût pu dire que c'était son état habituel. Les temps si durs, les hommes si méchants, les couronnes si chancelantes au front des rois, lui imprimèrent une seconde fois cet immense besoin de mourir ou de s'égayer, pour sortir un instant de cette maladie que déjà, à cette époque, les Anglais, nos maîtres en mélancolie, avaient baptisée du nom de spleen.

Il chercha des yeux Joyeuse, puis ne l'apercevant nulle part, il le demanda.

— M. le duc n'est point encore revenu, dit l'huissier.

— C'est bien. Appelez mes valets de chambre, et retirez-vous.

— Sire, la chambre de Votre Majesté est prête, et Sa Majesté la reine a fait demander les ordres du roi.

Henri fit la sourde oreille.

— Doit-on faire dire à Sa Majesté, hasarda l'huissier, de mettre le chevet?

— Non pas, dit Henri, non pas. J'ai mes dévotions, j'ai mes travaux; et puis je suis souffrant, je dormirai seul.

L'huissier s'inclina.

— A propos, dit Henri le rappelant, portez à la reine ces confitures d'Orient qui font dormir.

Et il remit son drageoir à l'huissier.

Le roi entra dans sa chambre, que les valets avaient en effet préparée.

Une fois là, Henri jeta un coup d'oeil sur tous les accessoires si recherchés, si minutieux de ces toilettes extravagantes qu'il faisait naguère pour être le plus bel homme de la chrétienté, ne pouvant pas en être le plus grand roi.

Mais rien ne lui parlait plus en faveur de ce travail forcé, auquel autrefois il s'assujettissait si bravement. Tout ce qu'il y avait autrefois de la femme dans cette organisation hermaphrodite avait disparu. Henri était comme ces vieilles coquettes qui ont changé leur miroir contre un livre de messe: il avait presque horreur des objets qu'il avait le plus chéris.

Gants parfumés et onctueux, masques de toile fine imprégnés de pâtes, combinaisons chimiques pour friser les cheveux, noircir la barbe, rougir l'oreille et faire briller les yeux, il négligea tout cela encore comme il le faisait déjà depuis longtemps.

— Mon lit, dit-il avec un soupir.

Deux serviteurs le déshabillèrent, lui passèrent un caleçon de fine laine de Frise, et, le soulevant avec précaution, ils le glissèrent entre ses draps.

— Le lecteur de Sa Majesté! cria une voix.

Car Henri, l'homme aux longues et cruelles insomnies, se faisait quelquefois endormir avec une lecture, et encore fallait-il maintenant du polonais pour accomplir le miracle, tandis qu'autrefois, c'est-à-dire primitivement, le français lui suffisait.

— Non, personne, dit Henri, ou qu'il lise des prières chez lui à mon intention. Seulement, si M. de Joyeuse rentre, amenez-le-moi.

— Mais s'il rentre tard, sire?

— Hélas! dit Henri, il rentre toujours tard; mais à quelque heure qu'il rentre, vous entendez, amenez-le.

Les serviteurs éteignirent les cires, allumèrent près du feu une lampe d'essences qui donnaient des flammes pâles et bleuâtres, sorte de récréation fantasmagorique dont le roi se montrait fort épris depuis le retour de ses idées sépulcrales, puis ils quittèrent sur la pointe des pieds sa chambre silencieuse.

Henri, brave en face d'un danger véritable, avait toutes les craintes, toutes les faiblesses des enfants et des femmes. Il craignait les apparitions, il avait peur des fantômes, et cependant ce sentiment l'occupait. Ayant peur, il s'ennuyait moins. Semblable en cela à ce prisonnier qui, ennuyé de l'oisiveté d'une longue détention, répondait à ceux qui lui annonçaient qu'il allait subir la question:

— Bon, cela me fera toujours passer un instant.

Cependant, tout en suivant les reflets de sa lampe sur la muraille, tout en sondant du regard les angles les plus obscurs de la chambre, tout en essayant de saisir les moindres bruits qui eussent pu dénoncer la mystérieuse entrée d'une ombre, les yeux de Henri, fatigués du spectacle de la journée et de la course du soir, se voilèrent, et bientôt il s'endormit ou plutôt s'engourdit dans ce calme et cette solitude.

Mais les repos de Henri n'étaient pas longs. Miné par cette fièvre sourde qui usait la vie en lui pendant le sommeil comme pendant la veille, il crut entendre du bruit dans sa chambre et se réveilla.

— Joyeuse, demanda-t-il, est-ce toi?

Personne ne répondit.

Les flammes de la lampe bleue s'étaient affaiblies; elles ne renvoyaient plus au plafond de chêne sculpté qu'un cercle blafard qui verdissait l'or des caissons.

— Seul! seul encore, murmura le roi. Ah! le prophète a raison: Majesté devrait toujours soupirer. Il eût mieux fait de dire: Elle soupire toujours.

Puis, après une pause d'un instant:

— Mon Dieu! marmotta-t-il en forme de prière, donnez-moi la force d'être toujours seul pendant ma vie, comme seul je serai après ma mort!

— Eh! eh! seul après ta mort, ce n'est pas sûr, répondit une voix stridente qui vibra comme une percussion métallique à quelques pas du lit; et les vers, pour qui les prends-tu?

Le roi, effaré, se souleva sur son séant, interrogeant avec anxiété chaque meuble de la chambre.

— Oh! je connais cette voix, murmura-t-il.

— C'est heureux, répliqua la voix.

Une sueur froide passa sur le front du roi.

— On dirait la voix de Chicot, soupira-t-il.

— Tu brûles, Henri, tu brûles, répondit la voix.

Alors Henri, jetant une jambe hors du lit, aperçut à quelque distance de la cheminée, dans ce même fauteuil qu'il avait désigné une heure auparavant à d'Épernon, une tête sur laquelle le feu attachait un de ces reflets fauves qui seuls, dans les fonds de Rembrandt, illuminent un personnage qu'au premier coup d'oeil on a peine à apercevoir.

Ce reflet descendait sur le bras du fauteuil où était appuyé le bras du personnage, puis sur son genou osseux et saillant, puis sur un cou-de-pied formant angle droit avec une jambe nerveuse, maigre et longue outre mesure.

— Que Dieu me protège! s'écria Henri, c'est l'ombre de Chicot!

— Ah! mon pauvre Henriquet, dit la voix, tu es donc toujours aussi niais?

— Qu'est-ce à dire?

— Les ombres ne parlent pas, imbécile, puisqu'elles n'ont pas de corps, et par conséquent pas de langue, reprit la figure assise dans le fauteuil.

— Tu es bien Chicot, alors? s'écria le roi ivre de joie.

— Je ne veux rien décider à cet égard; nous verrons plus tard ce que je suis, nous verrons.

— Comment, tu n'es donc pas mort, mon pauvre Chicot?

— Allons, bon! voilà que tu cries comme un aigle; si fait, au contraire, je suis mort, cent fois mort.

— Chicot, mon seul ami!

— Au moins tu as cet avantage sur moi, de dire toujours la même chose. Tu n'es pas changé, peste!

— Mais toi, toi, dit tristement le roi, es-tu changé, Chicot?

— Je l'espère bien.

— Chicot, mon ami, dit le roi en posant ses deux pieds sur le parquet, pourquoi m'as-tu quitté, dis?

— Parce que je suis mort.

— Mais tu disais tout à l'heure que tu ne l'étais pas?

— Et je le répète.

— Que veut dire cette contradiction?

— Cette contradiction veut dire, Henri, que je suis mort pour les uns et vivant pour les autres.

— Et pour moi, qu'es-tu?

— Pour toi je suis mort.

— Pourquoi mort pour moi?

— C'est facile à comprendre: écoute bien.

— Oui.

— Tu n'es pas maître chez toi.

— Comment!

— Tu ne peux rien pour ceux qui te servent.

— Mons Chicot!

— Ne nous fâchons pas, ou je me fâche.

— Oui, tu as raison, dit le roi tremblant que l'ombre de Chicot ne s'évanouît; parle, mon ami, parle.

— Eh bien donc, j'avais une petite affaire à vider avec M. de Mayenne, tu te le rappelles?

— Parfaitement.

— Je la vide: bien; je rosse ce capitaine sans pareil; très bien; il me fait chercher pour me pendre, et toi, sur qui je comptais pour me défendre contre ce héros, tu m'abandonnes; au lieu de l'achever, tu te raccommodes avec lui. Qu'ai-je fait alors? je me suis déclaré mort et enterré par l'intermédiaire de mon ami Gorenflot; de sorte que depuis ce temps M. de Mayenne, qui me cherchait, ne me cherche plus.

— Affreux courage que tu as eu là, Chicot! ne savais-tu pas la douleur que me causerait ta mort, dis?

— Oui, c'est courageux, mais ce n'est pas affreux du tout. Je n'ai jamais vécu si tranquille que depuis que tout le monde est persuadé que je ne vis plus.

— Chicot! Chicot! mon ami, s'écria le roi, tu m'épouvantes, ma tête se perd.

— Ah bah! c'est d'aujourd'hui que tu t'aperçois de cela, toi?

Je ne sais que croire.

— Dame! il faut pourtant t'arrêter à quelque chose: que crois-tu, voyons?

— Eh bien! je crois que tu es mort et que tu reviens.

— Alors je mens: tu es poli.

— Tu me caches une partie de la vérité, du moins; mais tout à l'heure, comme les spectres de l'antiquité, tu vas me dire des choses terribles.

— Ah! quant à cela, je ne dis pas non. Apprête-toi donc, pauvre roi!

— Oui, oui, continua Henri, avoue que tu es une ombre suscitée par le
Seigneur.

— J'avouerai tout ce que tu voudras.

— Sans cela, enfin, comment serais-tu venu ici par ces corridors gardés? comment te trouverais-tu là, dans ma chambre, près de moi? Le premier venu entre donc au Louvre, maintenant? c'est donc comme cela qu'on garde le roi?

Et Henri, s'abandonnant tout entier à la terreur imaginaire qui venait de le saisir, se rejeta dans son lit, prêt à se couvrir la tête avec ses draps.

— Là, là, là, dit Chicot avec un accent qui cachait quelque pitié et beaucoup de sympathie, là, ne t'échauffe pas, tu n'as qu'à me toucher pour te convaincre.

— Tu n'es donc pas un messager de vengeance?

— Ventre de biche! est-ce que j'ai des cornes comme Satan ou une épée flamboyante comme l'archange Michel?

— Alors, comment es-tu entré?

— Tu y reviens?

— Sans doute.

— Eh bien, comprends donc que j'ai toujours ma clef, celle que tu me donnas et que je me pendis au cou pour faire enrager les gentilshommes de ta chambre, qui n'avaient que le droit de se la pendre au derrière; eh bien! avec cette clef on entre, et je suis entré.

— Par la porte secrète, alors?

— Eh! sans doute.

— Mais pourquoi es-tu entré aujourd'hui plutôt qu'hier?

— Ah! c'est vrai, voilà la question; eh bien! tu vas le savoir.

Henri abaissa ses draps, et avec le même accent de naïveté qu'eut pris un enfant:

— Ne me dis rien de désagréable, Chicot, reprit-il, je t'en prie; oh! si tu savais quel plaisir me fait éprouver ta voix!

— Moi, je te dirai la vérité, voilà tout: tant pis si la vérité est désagréable.

— Ce n'est pas sérieux, n'est-ce pas, dit le roi, ta crainte de M. de
Mayenne?

— C'est très sérieux, au contraire. Tu comprends: M. de Mayenne m'a fait donner cinquante coups de bâton, j'ai pris ma belle et lui ai donné cent coups de fourreau d'épée: suppose que deux coups de fourreau d'épée valent un coup de bâton, et nous sommes manche à manche; gare la belle! suppose qu'un coup de fourreau d'épée vaille un coup de bâton, ce peut être l'avis de M. de Mayenne; alors il me redoit cinquante coups de bâton ou de fourreau d'épée: or, je ne crains rien tant que les débiteurs de ce genre, et je ne fusse pas même venu ici, quelque besoin que tu eusses de moi, si je n'eusses pas su M. de Mayenne à Soissons.

— Eh bien! Chicot, cela étant, puisque c'est pour moi que tu es revenu, je te prends sous ma protection, et je veux….

— Que veux-tu? prends garde, Henriquet, toutes les fois que tu prononces les mots: je veux, tu es prêt à dire quelque sottise.

— Je veux que tu ressuscites, que tu sortes en plein jour.

— Là! je le disais bien.

— Je te défendrai.

— Bon.

— Chicot, je t'engage ma parole royale.

— Bast! j'ai mieux que cela.

— Qu'as-tu?

— J'ai mon trou, et j'y reste.

— Je te défendrai, te dis-je! s'écria énergiquement le roi en se dressant sur la marche de son lit.

— Henri, dit Chicot, tu vas t'enrhumer; recouche-toi, je t'en supplie.

— Tu as raison; mais c'est qu'aussi tu m'exaspères, dit le roi en se rengainant entre ses draps. Comment, quand moi, Henri de Valois, roi de France, je me trouve assez de Suisses, d'Écossais, de gardes françaises et de gentilshommes pour ma défense, monsieur Chicot ne se trouve point content et en sûreté?

— Écoute, voyons: comment as tu dit cela? Tu as les Suisses….

— Oui, commandés par Tocquenot. — Bien. Tu as les Écossais….

— Oui, commandés par Larchant.

— Très bien. Tu as les gardes françaises….

— Commandés par Crillon.

— A merveille. Et puis après?

— Et puis après? Je ne sais si je devrais te dire cela.

— Ne le dis pas: qui te le demande?

— Et puis après, une nouveauté, Chicot.

— Une nouveauté?

— Oui, figure-toi quarante-cinq braves gentilshommes.

— Quarante-cinq! comment dis-tu cela?

— Quarante-cinq gentilshommes.

— Où les as-tu trouvés? ce n'est pas à Paris, en tout cas?

— Non, mais ils y sont arrivés aujourd'hui, à Paris.

— Oui-dà! oui-dà! dit Chicot, illuminé d'une idée subite; je les connais tes gentilshommes.

— Vraiment!

— Quarante-cinq gueux auxquels il ne manque que la besace.

— Je ne dis pas.

— Des figures à mourir de rire!

— Chicot, il y a parmi eux des hommes superbes.

— Des Gascons enfin, comme le colonel général de ton infanterie.

— Et comme toi, Chicot.

— Oh! mais moi, Henri, c'est bien différent; je ne suis plus Gascon depuis que j'ai quitté la Gascogne.

— Tandis qu'eux?…

— C'est tout le contraire: ils n'étaient pas Gascons en Gascogne, et ils sont doubles Gascons ici.

— N'importe, j'ai quarante-cinq redoutables épées.

— Commandées par cette quarante-sixième redoutable épée qu'on appelle d'Épernon?

— Pas précisément.

— Et par qui?

— Par Loignac.

— Peuh!

— Ne vas-tu pas déprécier Loignac à présent?

— Je m'en garderais fort, c'est mon cousin au vingt-septième degré.

— Vous êtes tous parents, vous autres Gascons.

— C'est tout le contraire de vous autres Valois, qui ne l'êtes jamais.

— Enfin, répondras-tu?

— A quoi?

— A mes quarante-cinq.

— Et c'est avec cela que tu comptes te défendre?

— Oui, par la mordieu! oui, s'écria Henri irrité.

Chicot, ou son ombre, car n'étant pas mieux renseigné que le roi là- dessus, nous sommes obligé de laisser nos lecteurs dans le doute; Chicot, disons-nous, se laissa glisser dans le fauteuil, tout en appuyant ses talons au rebord de ce même fauteuil, de sorte que ses genoux formaient le sommet d'un angle plus élevé que sa tête.

— Eh bien, moi, dit-il, j'ai plus de troupes que toi.

— Des troupes? tu as des troupes? — Tiens! pourquoi pas?

— Et quelles troupes?

— Tu vas voir. J'ai d'abord toute l'armée que MM. de Guise se font en
Lorraine.

— Es-tu fou?

— Non pas, une vraie armée, six mille hommes au moins.

— Mais à quel propos, voyons, toi qui as si peur de M. de Mayenne, irais- tu te faire défendre précisément par les soldats de M. de Guise?

— Parce que je suis mort.

— Encore cette plaisanterie!

— Or, c'était à Chicot que M. de Mayenne en voulait. J'ai donc profité de cette mort pour changer de corps, de nom et de position sociale.

— Alors tu n'es plus Chicot? dit le roi.

— Non.

— Qu'es-tu donc?

— Je suis Robert Briquet, ancien négociant et ligueur.

— Toi, ligueur, Chicot?

— Enragé; ce qui fait, vois-tu, qu'à la condition de ne pas voir de trop près M. de Mayenne, j'ai pour ma défense personnelle, à moi Briquet, membre de la sainte Union, d'abord l'armée des Lorrains, ci, six mille hommes; retiens bien les chiffres.

— J'y suis.

— Ensuite cent mille Parisiens à peu près.

— Fameux soldats!

— Assez fameux pour te gêner fort, mon prince. Donc, cent mille et six mille, cent six mille; ensuite le parlement, le pape, les Espagnols, M. le cardinal de Bourbon, les Flamands, Henri de Navarre, le duc d'Anjou.

— Commences-tu à épuiser la liste? dit Henri impatienté.

— Allons donc! il me reste encore trois sortes de gens.

— Dis.

— Lesquels t'en veulent beaucoup.

— Dis.

— Les catholiques d'abord.

— Ah! oui, parce que je n'ai exterminé qu'aux trois quarts les huguenots.

— Puis les huguenots, parce que tu les as aux trois quarts exterminés.

— Ah! oui; et les troisièmes? — Que dis-tu des politiques, Henri?

— Ah! oui, ceux qui ne veulent ni de moi, ni de mon frère, ni de M. de
Guise.

— Mais qui veulent bien de ton beau-frère de Navarre.

— Pourvu qu'il abjure.

— Belle affaire! et comme la chose l'embarrasse, n'est-ce pas?

— Ah ça! mais les gens dont tu me parles là….

— Eh bien?

— C'est toute la France.

— Justement: voilà mes troupes, à moi, qui suis ligueur. Allons, allons! additionne et compare.

— Nous plaisantons, n'est-ce pas, Chicot? dit Henri, sentant certains frissonnements courir dans ses veines.

— Avec cela que c'est l'heure de plaisanter, quand tu es seul contre tout le monde, mon pauvre Henriquet!

Henri prit un air de dignité tout à fait royal.

— Seul je suis, dit-il; mais seul aussi je commande. Tu me fais voir une armée, très bien. Maintenant montre-moi un chef. Oh! tu vas me désigner M. de Guise; ne vois-tu pas que je le tiens à Nancy? M. de Mayenne? tu avoues toi-même qu'il est à Soissons; le duc d'Anjou? tu sais qu'il est à Bruxelles; le roi de Navarre? il est à Pau; tandis que moi, je suis seul, c'est vrai, mais libre chez moi et voyant venir l'ennemi comme, du milieu d'une plaine, le chasseur voit sortir des bois environnants son gibier, poil ou plume.

Chicot se gratta le nez. Le roi le crut vaincu.

— Qu'as-tu à répondre à cela? demanda Henri.

— Que tu es toujours éloquent, Henri; il te reste la langue: c'est en vérité plus que je ne croyais, et je t'en fais mon bien sincère compliment; mais je n'attaquerai qu'une chose dans ton discours.

— Laquelle?

— Oh! mon Dieu, rien, presque rien, une figure de rhétorique; j'attaquerai ta comparaison.

— En quoi?

— En ce que tu prétends que tu es le chasseur attendant le gibier à l'affût, tandis que je dis, moi, que tu es au contraire le gibier que le chasseur traque jusque dans son gîte.

— Chicot!

— Voyons, l'homme à l'embuscade, qui as-tu vu venir? dis.

— Personne, pardieu!

— Il est venu quelqu'un cependant.

— Parmi ceux que je t'ai cités?

— Non, pas précisément, mais à peu près.

— Et qui est venu?

— Une femme.

— Ma soeur, Margot?

— Non, la duchesse de Montpensier.

— Elle! à Paris?

— Eh! mon Dieu, oui.

— Eh bien! quand cela serait, depuis quand ai-je peur des femmes?

— C'est vrai, on ne doit avoir peur que des hommes. Attends un peu alors. Elle vient en avant-coureur, entends-tu? elle vient annoncer l'arrivée de son frère.

— L'arrivée de M. de Guise?

— Oui.

— Et tu crois que cela m'embarrasse?

— Oh! toi, tu n'es embarrassé de rien.

— Passe-moi l'encre et le papier.

— Pourquoi faire? pour signer l'ordre à M. de Guise de rester à Nancy?

— Justement. L'idée est bonne, puisqu'elle t'est venue en même temps qu'à moi.

— Exécrable! au contraire.

— Pourquoi?

— Il n'aura pas plus tôt reçu cet ordre-là qu'il devinera que sa présence est urgente à Paris, et qu'il accourra.

Le roi sentit la colère lui monter au front. Il regarda Chicot de travers.

— Si vous n'êtes revenu que pour me faire des communications comme celle- là, vous pouviez bien vous tenir où vous étiez.

— Que veux-tu, Henri, les fantômes ne sont pas flatteurs.

— Tu avoues donc que tu es un fantôme?

— Je ne l'ai jamais nié.

— Chicot!

— Allons! ne te fâche pas, car de myope que tu es, tu deviendrais aveugle. Voyons, ne m'as-tu pas dit que tu retenais ton frère en Flandre?

— Oui, certes, et c'est d'une bonne politique, je le maintiens.

— Maintenant, écoute, ne nous fâchons pas. Dans quel but penses-tu que M. de Guise reste à Nancy?

— Pour y organiser une armée.

— Bien! du calme… A quoi destine-t-il cette armée?

— Ah! Chicot, vous me fatiguez avec toutes ces questions.

— Fatigue-toi, fatigue-toi, Henri! tu t'en reposeras mieux plus tard: c'est moi qui te le promets. Nous disions donc qu'il destine cette armée?

— A combattre les huguenots du nord.

— Ou plutôt à contrarier ton frère d'Anjou, qui s'est fait nommer duc de Brabant, qui tâche de se bâtir un petit trône en Flandre, et qui te demande constamment des secours pour arriver à ce but.

— Secours que je lui promets toujours et que je ne lui enverrai jamais, bien entendu.

— A la grande joie de M. le duc de Guise. Eh bien! Henri, un conseil?

— Lequel?

— Si tu feignais une bonne fois d'envoyer ces secours promis, si ce secours s'avançait vers Bruxelles, ne dût-il aller qu'à moitié chemin?

— Ah! oui! s'écria Henri, je comprends; M. de Guise ne bougerait pas de la frontière.

— Et la promesse que nous a faite madame de Montpensier, à nous autres ligueurs, que M. de Guise serait à Paris avant huit jours?

— Cette promesse tomberait à l'eau.

— C'est toi qui l'as dit, mon maître, fit Chicot en prenant toutes ses aises. Voyons, que penses-tu du conseil, Henri?

— Je le crois bon… cependant….

— Quoi encore?

— Tandis que ces deux messieurs seront occupés l'un de l'autre, là-bas, au nord….

— Ah! oui, le midi, n'est-ce pas? tu as raison, Henri, c'est du midi que viennent les orages.

— Pendant ce temps-là, mon troisième fléau ne se mettra-t-il pas en branle? Tu sais ce qu'il fait, le Béarnais?

— Non, le diable m'emporte!

— Il réclame.

— Quoi?

— Les villes qui forment la dot de sa femme.

— Bah! voyez-vous l'insolent, à qui l'honneur d'être allié à la maison de
France ne suffit pas, et qui se permet de réclamer ce qui lui appartient!

— Cahors, par exemple, comme si c'était d'un bon politique d'abandonner une pareille ville à un ennemi.

— Non, en effet, ce ne serait pas d'un bon politique; mais ce serait d'un honnête homme, par exemple.

— Monsieur Chicot!

— Prenons que je n'ai rien dit; tu sais que je ne me mêle pas de tes affaires de famille.

— Mais cela ne m'inquiète pas: j'ai mon idée.

— Bon!

— Revenons donc au plus pressé.

— A la Flandre?

— J'y vais donc envoyer quelqu'un, en Flandre, à mon frère… Mais qui enverrai-je? à qui puis-je me fier, mon Dieu! pour une mission de cette importance?

— Dame!…

— Ah! j'y songe.

— Moi aussi.

— Vas-y, toi, Chicot.

— Que j'aille en Flandre, moi?

— Pourquoi pas?

— Un mort aller en Flandre! allons donc!

— Puisque tu n'es plus Chicot, puisque tu es Robert Briquet.

— Bon! un bourgeois, un ligueur, un ami de M. de Guise, faisant les fonctions d'ambassadeur près de M. le duc d'Anjou.

— C'est-à-dire que tu refuses?

— Pardieu!

— Que tu me désobéis?

— Moi, te désobéir! Est-ce que je te dois obéissance?

— Tu ne me dois pas obéissance, malheureux?

— M'as-tu jamais rien donné qui m'engage avec toi? Le peu que j'ai me vient d'héritage. Je suis gueux et obscur. Fais-moi duc et pair, érige en marquisat ma terre de la Chicoterie; dote-moi de cinq cent mille écus, et alors nous causerons ambassade.

Henri allait répondre et trouver une de ces bonnes raisons comme en trouvent toujours les rois quand on leur fait de semblables reproches, lorsqu'on entendit grincer sur sa tringle la massive portière de velours.

— M. le duc de Joyeuse! dit la voix de l'huissier.

— Eh! ventre de biche! voilà ton affaire! s'écria Chicot. Trouve-moi un ambassadeur pour te représenter mieux que ne le fera messire Anne, je t'en défie!

— Au fait, murmura Henri, décidément ce diable d'homme est de meilleur conseil que ne l'a jamais été aucun de mes ministres.

— Ah! tu en conviens donc? dit Chicot.

Et il se renfonça dans son fauteuil en prenant la forme d'une boule, de sorte que le plus habile marin du royaume, accoutumé à distinguer le moindre point des lignes de l'horizon, n'eût pu distinguer une saillie au- delà des sculptures du grand fauteuil dans lequel il était enseveli.

M. de Joyeuse avait beau être grand-amiral de France, il n'y voyait pas plus qu'un autre.

Le roi poussa un cri de joie en apercevant son jeune favori, et lui tendit la main.

— Assieds-toi, Joyeuse, mon enfant, lui dit-il. Mon Dieu! que tu viens tard.

— Sire, répondit Joyeuse, Votre Majesté est bien obligeante de s'en apercevoir.

Et le duc, s'approchant de l'estrade du lit, s'assit sur les coussins fleurdelisés épars à cet effet sur les marches de cette estrade.

XV

DE LA DIFFICULTÉ QU'A UN ROI DE TROUVER DE BONS AMBASSADEURS

Chicot, toujours invisible dans son fauteuil; Joyeuse, à demi couché sur les coussins; Henri, moelleusement pelotonné dans son lit, la conversation commença.

— Eh bien! Joyeuse, demanda Henri, avez-vous bien vagabondé par la ville?

— Mais oui, sire, fort bien; merci, répondit nonchalamment le duc.

— Comme vous avez disparu vite là-bas à la Grève?

— Écoutez, sire, franchement c'était peu récréatif; et puis je n'aime pas à voir souffrir les hommes.

— Coeur miséricordieux!

-Non, coeur égoïste… la souffrance d'autrui me prend sur les nerfs.

— Tu sais ce qui s'est passé?

— Où cela, sire?

— En Grève.

— Ma foi, non.

— Salcède a nié.

— Ah!

— Vous prenez cela bien indifféremment, Joyeuse.

— Moi?

— Oui.

— Je vous avoue, sire, que je n'ajoutais pas grande importance à ce qu'il pouvait dire; d'ailleurs, j'étais sûr qu'il nierait.

— Mais puisqu'il a avoué.

— Raison de plus. Les premiers aveux ont mis les Guises sur leur garde; ils ont travaillé pendant que Votre Majesté restait tranquille: c'était forcé, cela.

— Comment! tu prévois de pareilles choses, et tu ne me les dis pas?

— Est-ce que je suis ministre, moi, pour parler politique?

— Laissons cela, Joyeuse.

— Sire….

— J'aurais besoin de ton frère.

— Mon frère comme moi, sire, est tout au service de Votre Majesté.

— Je puis donc compter sur lui?

— Sans doute.

— Eh bien! je veux le charger d'une petite mission.

— Hors de Paris?

— Oui.

— En ce cas, impossible, sire.

— Comment cela?

— Du Bouchage ne peut se déplacer en ce moment.

Henri se souleva sur son coude et regarda Joyeuse en ouvrant de grands yeux.

— Qu'est-ce à dire? fit-il.

Joyeuse supporta le regard interrogateur du roi avec la plus grande sérénité.

— Sire, dit-il, c'est la chose du monde la plus facile à comprendre. Du Bouchage est amoureux, seulement il avait mal entamé les négociations amoureuses; il faisait fausse route, de sorte que le pauvre enfant maigrissait, maigrissait….

— En effet, dit le roi, je l'ai remarqué.

— Et devenait sombre, sombre, mordieu! comme s'il eût vécu à la cour de
Votre Majesté.

Un certain grognement, parti du coin de la cheminée, interrompit Joyeuse qui regarda tout étonné autour de lui.

— Ne fais pas attention, Anne, dit Henri en riant, c'est quelque chien qui rêve sur un fauteuil. Tu disais donc, mon ami, que ce pauvre du Bouchage devenait triste.

— Oui, sire, triste comme la mort: il paraît qu'il a rencontré de par le monde une femme d'humeur funèbre; c'est terrible, ces rencontres-là. Toutefois, avec ce genre de caractère, on réussit tout aussi bien qu'avec les femmes rieuses; le tout est de savoir s'y prendre.

— Ah! tu n'aurais pas été embarrassé, toi, libertin!

— Allons! voilà que vous m'appelez libertin parce que j'aime les femmes.

Henri poussa un soupir.

— Tu dis donc que cette femme est d'un caractère funèbre?

— A ce que prétend du Bouchage, au moins: je ne la connais pas.

— Et malgré cette tristesse, tu réussirais, toi?

— Parbleu! il ne s'agit que d'opérer par les contrastes; je ne connais de difficultés sérieuses qu'avec les femmes d'un tempérament mitoyen: celles- là exigent, de la part de l'assiégeant, un mélange de grâces et de sévérité que peu de personnes réussissent à combiner. Du Bouchage est donc tombé sur une femme sombre, et il a un amour noir.

— Pauvre garçon! dit le roi.

— Vous comprenez, sire, continua Joyeuse, qu'il ne m'a pas eu plus tôt fait sa confidence que je me suis occupé de le guérir.

— De sorte que….

— De sorte qu'à l'heure qu'il est, la cure commence.

— Il est déjà moins amoureux?

— Non pas, sire; mais il a espoir que la femme devienne plus amoureuse, ce qui est une façon plus agréable de guérir les gens que de leur ôter leur amour: donc, à partir de ce soir, au lieu de soupirer à l'unisson de la dame, il va l'égayer par tous les moyens possibles; ce soir, par exemple, j'envoie à sa maîtresse une trentaine de musiciens d'Italie qui vont faire rage sous son balcon.

— Fi! dit le roi, c'est commun.

— Comment! c'est commun! trente musiciens qui n'ont pas leurs pareils dans le monde entier!

— Ah! ma foi, du diable si, quand j'étais amoureux de madame de Condé, on m'eût distrait avec de la musique.

— Oui, mais vous étiez amoureux, vous, sire.

— Comme un fou, dit le roi.

Un nouveau grognement se fit entendre, qui ressemblait fort à un ricanement railleur.

— Vous voyez bien que c'est toute autre chose, sire, dit Joyeuse en essayant, mais inutilement, de voir d'où venait l'étrange interruption. La dame, au contraire, est indifférente comme une statue, et froide comme un glaçon.

— Et tu crois que la musique fondra le glaçon, animera la statue?

— Certainement que je le crois.

Le roi secoua la tête.

— Dame, je ne dis pas, continua Joyeuse, qu'au premier coup d'archet la dame ira se jeter dans les bras de du Bouchage: non; mais elle sera frappée que l'on fasse tout ce bruit à son intention; peu à peu elle s'accoutumera aux concerts, et si elle ne s'y accoutume pas, eh bien, il nous restera la comédie, les bateleurs, les enchantements, la poésie, les chevaux, toutes les folies de la terre enfin, si bien que si la gaîté ne lui revient pas, à cette belle désolée, il faudra bien au moins qu'elle revienne à du Bouchage.

— Je le lui souhaite, dit Henri; mais laissons du Bouchage, puisqu'il serait si gênant pour lui de quitter Paris en ce moment; il n'est pas indispensable pour moi que ce soit lui qui accomplisse cette mission; mais j'espère que toi, qui donnes de si bons conseils, tu ne t'es pas fait esclave, comme lui, de quelque belle passion?

— Moi! s'écria Joyeuse, je n'ai jamais été si parfaitement libre de ma vie.

— C'est à merveille; ainsi tu n'as rien à faire?

— Absolument rien, sire.

— Mais je te croyais en sentiment avec une belle dame?

— Ah! oui, la maîtresse de M. de Mayenne; une femme qui m'adorait.

— Eh bien!

[Illustration: Le duc de Joyeuse.]

— Eh bien, imaginez-vous que ce soir, après avoir fait la leçon à du Bouchage, je le quitte pour aller chez elle; j'arrive la tête échauffée par les théories que je viens de développer; je vous jure, sire, que je me croyais presque aussi amoureux que Henri; voilà que je trouve une femme tremblante, effarée; la première idée qui m'arrive est que je dérange quelqu'un; j'essaie de la rassurer, inutile; je l'interroge, elle ne répond point: je veux l'embrasser, elle détourne la tête, et comme je fronçais le sourcil, elle se fâche, se lève, nous nous querellons et elle m'avertit qu'elle ne sera plus jamais chez elle lorsque je m'y présenterai.