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Les quarante-cinq — Tome 1 cover

Les quarante-cinq — Tome 1

Chapter 19: XVI
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About This Book

Set in late sixteenth-century Paris, the narrative opens at a closed city gate where a mixed crowd and three bourgeois debate an impending public execution. The plot alternates street-level scenes and tense court maneuvering, following clandestine observers, secret designs, and the ripple effects of violent spectacles. Episodes combine suspense, conspiratorial meetings, and vivid urban detail to examine shifting loyalties, ambition, and the fragile boundary between authority and popular unrest, unfolding through interwoven vignettes of public commotion and private intrigue.

— Pauvre Joyeuse, dit le roi en riant, et qu'as-tu fait?

— Pardieu! sire, j'ai pris mon épée et mon manteau, j'ai fait un beau salut et je suis sorti sans regarder en arrière.

— Bravo, Joyeuse! c'est courageux! dit le roi.

— D'autant plus courageux, sire, qu'il me semblait l'entendre soupirer, la pauvre fille. — Ne vas-tu pas te repentir de ton stoïcisme? dit Henri.

— Non, sire; si je me repentais un seul instant j'y courrais bien vite, vous comprenez… mais rien ne m'ôtera de l'idée que la pauvre femme me quitte malgré elle.

— Et cependant tu es parti?

— Me voilà.

— Et tu n'y retourneras point?

— Jamais… Si j'avais le ventre de M. de Mayenne, je ne dis pas; mais je suis mince, j'ai le droit d'être fier.

— Mon ami, dit sérieusement Henri, c'est bien heureux pour ton salut, cette rupture-là.

— Je ne dis pas non, sire; mais, en attendant, je vais m'ennuyer cruellement pendant huit jours, n'ayant plus rien à faire, ne sachant plus que devenir; aussi m'a-t-il poussé des idées de paresse délicieuses; c'est amusant de s'ennuyer, vrai… je n'en avais pas l'habitude, et je trouve cela distingué.

— Je crois bien que c'est distingué, dit le roi; j'ai mis la chose à la mode.

— Or, voilà mon plan, sire; je l'ai fait tout en revenant du parvis Notre-Dame au Louvre. Je me rendrai tous les jours ici en litière; Votre Majesté dira ses oraisons, moi je lirai des livres d'alchimie ou de marine, ce qui vaudra encore mieux, puisque je suis marin. J'aurai de petits chiens que je ferai jouer avec les vôtres, ou plutôt de petits chats, c'est plus gracieux; ensuite nous mangerons de la crème et M. d'Épernon nous fera des contes. Je veux engraisser aussi, moi; puis, quand la femme de du Bouchage sera de triste devenue gaie, nous en chercherons une autre qui de gaie devienne triste; cela nous changera; mais, tout cela sans bouger, sire: on n'est décidément bien qu'assis, et très bien couché. Oh! les bons coussins, sire! on voit bien que les tapissiers de Votre Majesté travaillent pour un roi qui s'ennuie.

— Fi donc! Anne, dit le roi.

— Quoi! fi donc!

— Un homme de ton âge et de ton rang devenir paresseux et gras; les laides idées!

— Je ne trouve pas, sire.

— Je veux t'occuper à quelque chose, moi.

— Si c'est ennuyeux, je le veux bien.

Un troisième grognement se fit entendre: on eût dit que le chien riait des paroles que venait de prononcer Joyeuse.

— Voilà un chien bien intelligent, dit Henri; il devine ce que je veux te faire faire.

— Que voulez-vous me faire faire, sire? voyons un peu cela.

— Tu vas te botter.

Joyeuse fit un mouvement de terreur.

— Oh! non, ne me demandez pas cela, sire; c'est contre toutes mes idées.

— Tu vas monter à cheval.

Joyeuse fit un bond.

— A cheval! non pas, je ne vais plus qu'en litière; Votre Majesté n'a donc pas entendu?

— Voyons, Joyeuse, trêve de raillerie, tu m'entends? tu vas te botter et monter à cheval.

— Non, sire, répondit le duc avec le plus grand sérieux, c'est impossible.

— Et pourquoi cela, impossible? demanda Henri avec colère.

— Parce que… parce que… je suis amiral.

— Eh bien?

— Et que les amiraux ne montent pas à cheval.

— Ah! c'est comme cela! fit Henri.

Joyeuse répondit par un de ces signes de tête comme les enfants en font lorsqu'ils sont assez obstinés pour ne pas répondre.

— Eh bien! soit, monsieur l'amiral de France; vous n'irez pas à cheval: vous avez raison, ce n'est pas l'état d'un marin d'aller à cheval; mais c'est l'état d'un marin d'aller en bateau et en galère; vous vous rendrez donc à l'instant même à Rouen, en bateau; à Rouen, vous trouverez votre galère amirale: vous la monterez immédiatement et vous ferez appareiller pour Anvers.

— Pour Anvers! s'écria Joyeuse, aussi désespéré que s'il eût reçu l'ordre de partir pour Canton ou pour Valparaiso.

— Je crois l'avoir dit, fit le roi d'un ton glacial qui établissait sans conteste son droit de chef et sa volonté de souverain; je crois l'avoir dit, et je ne veux pas le répéter.

Joyeuse, sans témoigner la moindre résistance, agrafa son manteau, remit son épée sur son épaule et prit sur un fauteuil son toquet de velours.

— Que de peine pour se faire obéir, vertubleu! continua de grommeler Henri; si j'oublie quelquefois que je suis le maître, tout le monde, excepté moi, devrait au moins s'en souvenir.

Joyeuse, muet et glacé, s'inclina et mit, selon l'ordonnance, une main sur la garde de son épée.

— Les ordres, sire? dit-il d'un voix qui, par son accent de soumission, changea immédiatement en cire fondante la volonté du monarque.

— Tu vas te rendre, lui dit-il, à Rouen où je désire que tu t'embarques, à moins que tu ne préfères aller par terre à Bruxelles.

Henri attendait un mot de Joyeuse; celui-ci se contenta d'un salut.

— Aimes-tu mieux la route de terre? demanda Henri.

— Je n'ai pas de préférence quand il s'agit d'exécuter un ordre, sire, répondit Joyeuse.

— Allons, boude, va! boude, affreux caractère! s'écria Henri. Ah! les rois n'ont pas d'amis!

— Qui donne des ordres ne peut s'attendre qu'à trouver des serviteurs, répondit Joyeuse avec solennité.

— Monsieur, reprit le roi blessé, vous irez donc à Rouen; vous monterez votre galère, vous rallierez les garnisons de Caudebec, Harfleur et Dieppe, que je ferai remplacer; vous en chargerez six navires que vous mettrez au service de mon frère, lequel attend le secours que je lui ai promis.

— Ma commission, s'il vous plaît, sire? dit Joyeuse.

— Et depuis quand, répondit le roi, n'agissez-vous plus en vertu de vos pouvoirs d'amiral?

— Je n'ai droit qu'à obéir, et autant que je le puis, sire, j'évite toute responsabilité.

— C'est bien, monsieur le duc; vous recevrez la commission à votre hôtel au moment du départ.

— Et quand sera ce moment, sire?

— Dans une heure.

Joyeuse s'inclina respectueusement et se dirigea vers la porte.

Le coeur du roi faillit se rompre.

— Quoi! dit-il, pas même la politesse d'un adieu! Monsieur l'amiral, vous êtes peu civil; c'est le reproche que l'on fait à messieurs les gens de mer. Allons, peut-être aurai-je plus de satisfaction de mon colonel général d'infanterie.

— Veuillez me pardonner, sire, balbutia Joyeuse, mais je suis encore plus mauvais courtisan que mauvais marin, et je comprends que Votre Majesté regrette ce qu'elle a fait pour moi.

Et il sortit, en fermant la porte avec violence, derrière la tapisserie qui se gonfla, repoussée par le vent.

— Voilà donc comme m'aiment ceux pour lesquels j'ai tant fait! s'écria le roi. Ah! Joyeuse! ingrat Joyeuse!

— Eh bien! ne vas-tu pas le rappeler? dit Chicot en s'avançant vers le lit. Quoi! parce que par hasard tu as eu un peu de volonté, voilà que tu te repens.

— Écoute donc, répondit le roi, tu es charmant, toi! crois-tu qu'il soit agréable d'aller au mois d'octobre recevoir la pluie et le vent sur la mer? je voudrais bien t'y voir, égoïste!

— Libre à toi, grand roi, libre à toi.

— De te voir par vaux et par chemins.

— Par vaux et par chemins; c'est en ce moment-ci mon désir le plus vif que de voyager.

— Ainsi, si je t'envoyais quelque part, comme je viens d'envoyer Joyeuse, tu accepterais?

— Non-seulement j'accepterais, mais je postule, j'implore.

— Une mission?

— Une mission.

— Tu irais en Navarre?

— J'irais au diable, grand roi!

— Railles-tu, bouffon?

— Sire, je n'étais pas déjà trop gai pendant ma vie, et je vous jure que je suis bien plus triste depuis ma mort.

— Mais tu refusais tout à l'heure de quitter Paris.

— Mon gracieux souverain, j'avais tort, très grand tort, et je me repens.

— De sorte que tu désires quitter Paris maintenant?

— Tout de suite, illustre roi, à l'instant même, grand monarque!

— Je ne comprends plus, dit Henri.

— Tu n'as donc pas entendu les paroles du grand-amiral de France?

— Lesquelles?

— Celles où il t'a annoncé sa rupture avec la maîtresse de M. de Mayenne.

— Oui; eh bien, après?

— Si cette femme, amoureuse d'un charmant garçon comme le duc, car il est charmant, Joyeuse….

— Sans doute.

— Si cette femme le congédie en soupirant, c'est qu'elle a un motif.

— Probablement; sans cela elle ne le congédierait pas.

— Eh bien, ce motif, le sais-tu?

— Non.

— Tu ne le devines pas?

— Non.

— C'est que M. de Mayenne va revenir.

— Oh! oh! fit le roi.

— Tu comprends enfin, je t'en félicite.

— Oui, je comprends; mais cependant….

— Cependant?

— Je ne trouve pas ta raison très forte.

— Donne-moi les tiennes, Henri, je ne demande pas mieux que de les trouver excellentes, donne.

— Pourquoi cette femme ne romprait-elle pas avec Mayenne, au lieu de renvoyer Joyeuse? Crois-tu que Joyeuse ne lui en saurait pas assez de gré pour conduire M. de Mayenne au Pré-aux-Clercs et lui trouer son gros ventre? Il a l'épée mauvaise, notre Joyeuse.

— Fort bien; mais M. de Mayenne a le poignard traître, lui, si Joyeuse a l'épée mauvaise. Rappelle-toi Saint-Mégrin. — Henri poussa un soupir et leva les yeux au ciel. — La femme qui est véritablement amoureuse ne se soucie pas qu'on lui tue son amant, elle préfère le quitter, gagner du temps; elle préfère surtout ne pas se faire tuer elle-même. On est diablement brutal dans cette chère maison de Guise.

— Ah! tu peux avoir raison.

— C'est bien heureux.

— Oui, et je commence à croire que Mayenne reviendra; mais toi, toi,
Chicot, tu n'es pas une femme peureuse ou amoureuse?

— Moi, Henri, je suis un homme prudent, un homme qui ai un compte ouvert avec M. de Mayenne, une partie engagée: s'il me trouve, il voudra recommencer encore; il est joueur à faire frémir, ce bon M. de Mayenne!

— Eh bien?

— Eh bien! il jouera si bien que je recevrai un coup de couteau.

— Bah! je connais mon Chicot, il ne reçoit pas sans rendre.

— Tu as raison, je lui en rendrai dix dont il crèvera.

— Tant mieux, voilà la partie finie.

— Tant pis, morbleu! au contraire: tant pis, la famille poussera des cris affreux, tu auras toute la Ligue sur les bras, et quelque beau matin tu me diras: Chicot, mon ami, excuse-moi, mais je suis obligé de te faire rouer.

— Je dirai cela?

— Tu diras cela, et même, ce qui est bien pis, tu le feras, grand roi. J'aime donc mieux que cela tourne autrement, comprends-tu? Je ne suis pas mal comme je suis, j'ai envie de m'y tenir. Vois-tu, toutes ces progressions arithmétiques, appliquées à la rancune, me paraissent dangereuses; j'irai donc en Navarre, si tu veux bien m'y envoyer.

— Sans doute, je le veux.

— J'attends tes ordres, gracieux prince.

Et Chicot, prenant la même pose que Joyeuse, attendit.

— Mais, dit le roi, tu ne sais pas si la mission te conviendra.

— Du moment où je te la demande.

— C'est que, vois-tu, Chicot, dit Henri, j'ai certains projets de brouille entre Margot et son mari.

— Diviser pour régner, dit Chicot; il y a déjà cent ans que c'était l'A B
C de la politique.

— Ainsi tu n'as aucune répugnance?

— Est-ce que cela me regarde? répondit Chicot; tu feras ce que tu voudras, grand prince. Je suis ambassadeur, voilà tout; tu n'as pas de comptes à me rendre, et pourvu que je sois inviolable… oh! quant à cela, tu comprends, j'y tiens.

— Mais encore, dit Henri, faut-il que tu saches ce que tu diras à mon beau-frère.

— Moi, dire quelque chose! non, non, non!

— Comment, non, non, non?

— J'irai où tu voudras, mais je ne dirai rien du tout. Il y a un proverbe là-dessus: trop gratter…

— Alors, tu refuses donc?

— Je refuse la parole, mais j'accepte la lettre.

Celui qui porte la parole a toujours quelque responsabilité; celui qui présente une lettre n'est jamais bousculé que de seconde main.

— Eh bien! soit, je te donnerai une lettre; cela rentre dans ma politique.

— Vois un peu comme cela se trouve! donne.

— Comment dis-tu cela?

— Je dis: donne.

[Illustration: C'est dit: à demain. — PAGE 86.]

Et Chicot étendit la main.

— Ah! ne te figure pas qu'une lettre comme celle-là peut être écrite tout de suite; il faut qu'elle soit combinée, réfléchie, pesée.

— Eh bien! pèse, réfléchis, combine. Je repasserai demain à la pointe du jour, ou je l'enverrai prendre.

— Pourquoi ne coucherais-tu pas ici?

— Ici?

— Oui, dans ton fauteuil.

— Peste! c'est fini. Je ne coucherai plus au Louvre; un fantôme qu'on verrait dormir dans un fauteuil, quelle absurdité!

— Mais enfin, s'écria le roi, je veux cependant que tu connaisses mes intentions à l'égard de Margot et de son mari. Tu es Gascon; ma lettre va faire du bruit à la cour de Navarre: on te questionnera; il faut que tu puisses répondre. Que diable! tu me représentes; je ne veux pas que tu aies l'air d'un sot.

— Mon Dieu! fit Chicot en haussant les épaules, que tu as donc l'esprit obtus, grand roi! Comment! tu te figures que je vais porter une lettre à deux cent cinquante lieues sans savoir ce qu'il y a dedans!

Mais sois donc tranquille, ventre de biche! au premier coin de rue, sous le premier arbre où je m'arrêterai, je vais l'ouvrir, ta lettre. Comment! tu envoies depuis dix ans des ambassadeurs dans toutes les parties du monde, et tu ne les connais pas mieux que cela! Allons, mets-toi le corps et l'âme en repos, moi je retourne à ma solitude.

— Où est-elle, ta solitude?

— Au cimetière des Grands-Innocents, grand prince.

Henri regarda Chicot avec cet étonnement qu'il n'avait pas encore pu, depuis deux heures qu'il l'avait revu, chasser de son regard.

— Tu ne t'attendais pas à tout, n'est-ce pas? dit Chicot, prenant son feutre et son manteau: ce que c'est cependant que d'avoir des relations avec des gens de l'autre monde! C'est dit: à demain, moi ou mon messager.

— Soit, mais encore faut-il que ton messager ait un mot d'ordre, afin qu'on sache qu'il vient de ta part, et que les portes lui soient ouvertes.

— A merveille! si c'est moi, je viens de ma part, si c'est mon messager, il vient de la part de l'ombre.

Et sur ces paroles, il disparut si légèrement que l'esprit superstitieux de Henri douta si c'était réellement un corps ou une ombre qui avait passé par une porte sans la faire crier, sous cette tapisserie sans en agiter un des plis.

XVI

COMMENT ET POUR QUELLE CAUSE CHICOT ÉTAIT MORT

Chicot, véritable corps, n'en déplaise à ceux de nos lecteurs qui seraient assez partisans du merveilleux pour croire que nous avons eu l'audace d'introduire une ombre dans cette histoire, Chicot était donc sorti après avoir dit au roi, selon son habitude, sous forme de raillerie, toutes les vérités qu'il avait à lui dire.

Voilà ce qui était arrivé:

Après la mort des amis du roi, depuis les troubles et les conspirations fomentés par les Guises, Chicot avait réfléchi. Brave, comme on sait, et insouciant, il faisait cependant le plus grand cas de la vie qui l'amusait, comme il arrive à tous les hommes d'élite. Il n'y a guère que les sots qui s'ennuient en ce monde et qui vont chercher la distraction dans l'autre.

Le résultat de cette réflexion que nous avons indiquée, fut que la vengeance de M. de Mayenne lui parut plus redoutable que la protection du roi n'était efficace; et il se disait, avec cette philosophie pratique qui le distinguait, qu'en ce monde rien ne défait ce qui est matériellement fait; qu'ainsi toutes les hallebardes et toutes les cours de justice du roi de France ne raccommoderait pas, si peu visible qu'elle fût, certaine ouverture que le couteau de M. de Mayenne aurait faite au pourpoint de Chicot.

Il avait donc pris son parti en homme fatigué d'ailleurs du rôle de plaisant, qu'à chaque minute il brûlait de changer en rôle sérieux, et des familiarités royales qui, par les temps qui couraient, le conduisaient droit à sa perte.

Chicot avait donc commencé par mettre entre l'épée de M. de Mayenne et la peau de Chicot la plus grande distance possible. A cet effet, il était parti pour Beaune, dans le triple but de quitter Paris, d'embrasser son ami Gorenflot, et de goûter ce fameux vin de 1550, dont il avait été si chaleureusement question dans cette fameuse lettre qui termine notre récit de la Dame de Monsoreau.

Disons-le, la consolation avait été efficace: au bout de deux mois, Chicot s'aperçut qu'il engraissait à vue d'oeil et s'aperçut aussi qu'en engraissant il se rapprochait de Gorenflot, plus qu'il n'était convenable à un homme d'esprit. L'esprit l'emporta donc sur la matière. Après que Chicot eut bu quelques centaines de bouteilles de ce fameux vin de 1550, et dévoré les vingt-deux volumes dont se composait la bibliothèque du prieuré, et dans lesquels le prieur avait lu cet axiome latin: Bonum vinum laetificat cor hominis, Chicot se sentit un grand poids à l'estomac et un grand vide au cerveau.

— Je me ferais bien moine, pensa-t-il; mais chez Gorenflot je serais trop le maître, et dans une autre abbaye je ne le serais point assez; certes, le froc me déguiserait à tout jamais aux yeux de M. de Mayenne; mais, de par tous les diables! il y a d'autres moyens que les moyens vulgaires: cherchons. J'ai lu dans un autre livre, il est vrai que celui-là n'est point dans la bibliothèque de Gorenflot: Quaere et invenies.

Chicot chercha donc, et voici ce qu'il trouva. Pour le temps, c'était assez neuf.

Il s'ouvrit à Gorenflot, et le pria d'écrire au roi sous sa dictée.

Gorenflot écrivit difficilement, c'est vrai, mais enfin il écrivit que Chicot s'était retiré au prieuré, que le chagrin d'avoir été obligé de se séparer de son maître, lorsque celui-ci s'était réconcilié avec M. de Mayenne, avait altéré sa santé, qu'il avait essayé de lutter en se distrayant, mais que la douleur avait été la plus forte, et qu'enfin il avait succombé.

De son côté, Chicot avait écrit lui-même une lettre au roi. Cette lettre, datée de 1580, était divisée en cinq paragraphes.

Chacun de ces paragraphes était censé écrit à un jour de distance et selon que la maladie faisait des progrès.

Le premier paragraphe était écrit et signé d'une main assez ferme.

Le second était tracé d'une main mal assurée, et la signature, quoique lisible encore, était déjà fort tremblée.

Il avait écrit Chic… à la fin du troisième.

Chi… à la fin du quatrième.

Enfin il y avait un C avec un pâté à la fin du cinquième.

Ce pâté d'un mourant avait produit sur le roi le plus douloureux effet.

C'est ce qui explique pourquoi il avait cru Chicot fantôme et ombre.

Nous citerions bien ici la lettre de Chicot, mais Chicot était, comme on dirait aujourd'hui, un homme fort excentrique, et comme le style est l'homme, son style épistolaire surtout était si excentrique que nous n'osons reproduire ici cette lettre, quelque effet que nous devions en attendre.

Mais on la retrouvera dans les Mémoires de l'Étoile. Elle est datée de 1580, comme nous l'avons dit, « année des grands cocuages, » ajouta Chicot.

Au bas de cette lettre, et pour ne pas laisser se refroidir l'intérêt de
Henri, Gorenflot ajoutait que, depuis la mort de son ami, le prieuré de
Beaune lui était devenu odieux, et qu'il aimait mieux Paris.

C'était surtout ce post-scriptum que Chicot avait eu grand peine à tirer du bout des doigts de Gorenflot. Gorenflot, au contraire, se trouvait merveilleusement à Beaune, et Panurge aussi. Il faisait piteusement observer à Chicot que le vin est toujours frelaté quand on n'est point là pour le choisir sur les lieux. Mais Chicot promit au digne prieur de venir en personne tous les ans faire sa provision de romanée, de volnay et de chambertin, et comme, sur ce point et sur beaucoup d'autres, Gorenflot reconnaissait la supériorité de Chicot, il finit par céder aux sollicitations de son ami.

[Illustration: Alors attachant la proue à un pieu. — PAGE 91.]

A son tour, en réponse à la lettre de Gorenflot et aux derniers adieux de
Chicot, le roi avait écrit de sa propre main:

« Monsieur le prieur, vous donnerez une sainte et poétique sépulture au pauvre Chicot, que je regrette de toute mon âme, car c'était non- seulement un ami dévoué, mais encore un assez bon gentilhomme, quoiqu'il n'ait jamais pu voir lui-même dans sa généalogie au-delà de son trisaïeul. Vous l'entourerez de fleurs, et ferez en sorte qu'il repose au soleil, qu'il aimait beaucoup, étant du midi. Quant à vous dont j'honore d'autant mieux la tristesse que je la partage, vous quitterez, ainsi que vous m'en témoignez le désir, votre prieuré de Beaune. J'ai trop besoin à Paris d'hommes dévoués et bons clercs pour vous tenir éloigné. En conséquence, je vous nomme prieur des Jacobins, votre résidence étant fixée près la porte Saint-Antoine, à Paris, quartier que notre pauvre ami affectionnait tout particulièrement.

Votre affectionné HENRI, qui vous prie de ne pas l'oublier dans vos saintes prières. »

Qu'on juge si un pareil autographe, sorti tout entier d'une main royale, fit ouvrir de grands yeux au prieur, s'il admira la puissance du génie de Chicot, et s'il se hâta de prendre son vol vers les honneurs qui l'attendaient.

Car l'ambition avait poussé autrefois déjà, on se le rappelle, un de ces tenaces surgeons dans le coeur de Gorenflot, dont le prénom avait toujours été Modeste, et qui, depuis déjà qu'il était prieur de Beaune, s'appelait dom Modeste Gorenflot.

Tout s'était passé à la fois selon les désirs du roi et de Chicot. Un fagot d'épines, destiné à représenter physiquement et allégoriquement le cadavre, avait été enterré au soleil, au milieu des fleurs, sous un beau cep de vigne; puis, une fois mort et enterré en effigie, Chicot avait aidé Gorenflot à faire son déménagement.

Dom Modeste s'était vu installer en grande pompe au prieuré des Jacobins. Chicot avait choisi la nuit pour se glisser dans Paris. Il avait acheté, près de la porte Bussy, une petite maison qui lui avait coûté trois cents écus; et quand il voulait aller voir Gorenflot, il avait trois routes: celle de la ville, qui était plus courte; celle des bords de l'eau, qui était la plus poétique; enfin celle qui longeait les murailles de Paris, qui était la plus sûre.

Mais Chicot, qui était un rêveur, choisissait presque toujours celle de la Seine; et comme, en ce temps, le fleuve n'était pas encore encaissé dans des murs de pierre, l'eau venait, comme dit le poète, lécher ses larges rives, le long desquelles, plus d'une fois, les habitants de la Cité purent voir la longue silhouette de Chicot se dessiner par les beaux clairs de lune.

Une fois installé, et ayant changé de nom, Chicot s'occupa à changer de visage: il s'appelait Robert Briquet, comme nous le savons déjà, et marchait légèrement courbé en avant; puis l'inquiétude et le retour successif de cinq ou six années l'avaient rendu à peu près chauve, si bien que sa chevelure d'autrefois, crépue et noire, s'était, comme la mer au reflux, retirée de son front vers la nuque.

En outre, comme nous l'avons dit, il avait travaillé cet art si cher aux mimes anciens, qui consiste à changer, par de savantes contractions, le jeu naturel des muscles et le jeu habituel de la physionomie. Il était résulté de cette étude assidue que, vu au grand jour, Chicot était, lorsqu'il voulait s'en donner la peine, un Robert Briquet véritable, c'est-à-dire un homme dont la bouche allait d'une oreille à l'autre, dont le menton touchait le nez, et dont les yeux louchaient à faire frémir; le tout sans grimaces, mais non sans charme pour les amateurs du changement, puisque de fine, longue et anguleuse qu'elle était, sa figure était devenue large, épanouie, obtuse et confite.

Il n'y avait que ses longs bras et ses jambes immenses que Chicot ne put raccourcir; mais, comme il était fort industrieux, il avait, ainsi que nous l'avons dit, courbé son dos, ce qui lui faisait les bras presque aussi longs que les jambes.

Il joignit à ces exercices physionomiques la précaution de ne lier de relations avec personne. En effet, si disloqué que fût Chicot, il ne pouvait éternellement garder la même posture. Comment alors paraître bossu à midi, quand on avait été droit à dix heures, et quel prétexte à donner à un ami qui vous voit tout à coup changer de figure, parce qu'en vous promenant avec lui vous rencontrez par hasard un visage suspect.

Robert Briquet pratiqua donc la vie de reclus; elle convenait d'ailleurs à ses goûts; toute sa distraction était d'aller rendre visite à Gorenflot, et d'achever avec lui ce fameux vin de 1550, que le digne prieur s'était bien gardé de laisser dans les caves de Beaune.

Mais les esprits vulgaires sont sujets au changement, comme les grands esprits: Gorenflot changea, non pas physiquement.

Il vit en sa puissance, et à sa discrétion, celui qui jusque-là avait tenu ses destinées entre ses mains. Chicot venant dîner au prieuré lui parut un Chicot esclave, et Gorenflot, à partir de ce moment, pensa trop de soi, et pas assez de Chicot.

Chicot vit sans s'offenser le changement de son ami: ceux qu'il avait éprouvés près du roi Henri l'avaient façonné à cette sorte de philosophie. Il s'observa davantage, et ce fut tout. Au lieu d'aller tous les deux jours au prieuré, il n'y alla plus qu'une fois la semaine, puis tous les quinze jours, enfin tous les mois. Gorenflot était si gonflé qu'il ne s'en aperçut pas.

Chicot était trop philosophe pour être sensible; il rit sous cap de l'ingratitude de Gorenflot et se gratta le nez et le menton, selon son ordinaire.

— L'eau et le temps, dit-il, sont les deux plus puissants dissolvants que je connaisse: l'un fend la pierre, l'autre l'amour-propre. Attendons; et il attendit.

Il était dans cette attente lorsque arrivèrent les événements que nous venons de raconter, et au milieu desquels il lui parut surgir quelques-uns de ces événements nouveaux qui présagent les grandes catastrophes politiques. Or comme son roi, qu'il aimait toujours, tout trépassé qu'il était, lui parut, au milieu des événements futurs, courir quelques dangers analogues à ceux dont il l'avait déjà préservé, il prit sur lui de lui apparaître à l'état de fantôme, et, dans ce seul but, de lui présager l'avenir. Nous avons vu comment l'annonce de l'arrivée prochaine de M. de Mayenne, annonce enveloppée dans le renvoi de Joyeuse, et que Chicot, avec son intelligence de singe, avait été chercher au fond de son enveloppe, avait fait passer Chicot de l'état de fantôme à la condition de vivant, et de la position de prophète à celle d'ambassadeur.

Maintenant que tout ce qui pourrait paraître obscur dans notre récit est expliqué, nous reprendrons, si nos lecteurs le veulent bien, Chicot à sa sortie du Louvre, et nous le suivrons jusqu'à sa petite maison du carrefour Bussy.

XVII

LA SÉRÉNADE.

Pour aller du Louvre chez lui, Chicot n'avait pas longue route à faire.

Il descendit sur la berge, et commença à traverser la Seine sur un petit bateau qu'il dirigeait seul, et que, de la rive de Nesle, il avait amené et amarré au quai désert du Louvre.

— C'est étrange, disait-il, en ramant et en regardant, tout en ramant, les fenêtres du palais dont une seule, celle de la chambre du roi, demeurait éclairée, malgré l'heure avancée de la nuit; c'est étrange, après bien des années, Henri est toujours le même: d'autres ont grandi, d'autres se sont abaissés, d'autres sont morts, lui a gagné quelques rides au visage et au coeur, voilà tout; c'est éternellement le même esprit, faible et distingué, fantasque et poétique; c'est éternellement cette même âme égoïste, demandant toujours plus qu'on ne peut lui donner, l'amitié à l'indifférence, l'amour à l'amitié, le dévoûment à l'amour, et malheureux roi, pauvre roi, triste, avec tout cela, plus qu'aucun homme de son royaume. Il n'y a en vérité que moi, je crois, qui ai sondé ce singulier mélange de débauche et de repentir, d'impiété et de superstition, comme il n'y a que moi aussi qui connaisse le Louvre, dans les corridors duquel tant de favoris ont passé allant à la tombe, à l'exil ou à l'oubli; comme il n'y a que moi qui manie sans danger et qui joue avec cette couronne qui brûle la pensée de tant de gens, en attendant qu'elle leur brûle les doigts.

Chicot poussa un soupir plus philosophe que triste, et appuya vigoureusement sur ses avirons.

— A propos, dit-il tout à coup, le roi ne m'a point parlé d'argent pour le voyage: cette confiance m'honore en ce qu'elle me prouve que je suis toujours son ami.

Et Chicot se mit à rire silencieusement, comme c'était son habitude; puis, d'un dernier coup d'aviron, il lança son bateau sur le sable fin où il demeura engravé.

Alors, attachant la proue à un pieu par un noeud dont il avait le secret, et qui, dans ces temps d'innocence, nous parlons par comparaison, était une sûreté suffisante, il se dirigea vers sa demeure, située, comme on sait, à deux portées de fusil à peine du bord de la rivière.

En entrant dans la rue des Augustins, il fut fort frappé et surtout fort surpris d'entendre résonner des instruments et des voix qui remplissaient d'harmonie le quartier, si paisible d'ordinaire à ces heures avancées.

— On se marie donc par ici? pensa-t-il tout d'abord; ventre de biche! je n'avais que cinq heures à dormir et je vais être forcé de veiller, moi qui ne me marie pas.

En approchant, il vit une grande lueur danser sur les vitres des rares maisons qui peuplaient sa rue; cette lueur était produite par une douzaine de flambeaux que portaient des pages et des valets de pied, tandis que vingt-quatre musiciens, sous les ordres d'un Italien énergumène, faisaient rage de leurs violes, psaltérions, cistres, rebecs, violons, trompettes et tambours.

Cette armée de tapageurs était placée en bel ordre devant une maison que
Chicot, non sans surprise, reconnut être la sienne.

Le général invisible qui avait dirigé cette manoeuvre avait disposé musiciens et pages de manière à ce que tous, le visage tourné vers la maison de Robert Briquet, l'oeil attaché sur les fenêtres, semblassent ne respirer, ne vivre, ne s'animer que pour cette contemplation.

Chicot demeura un instant stupéfait à regarder toute cette évolution et à écouter tout ce tintamarre.

Puis frappant ses deux cuisses de ses mains osseuses:

— Mais, dit-il, il y a méprise; il est impossible que ce soit pour moi que l'on mène si grand bruit.

Alors, s'approchant davantage, il se mêla aux curieux que la sérénade avait attirés, et regardant attentivement autour de lui, il s'assura que toute la lumière des torches se reflétait sur sa maison, comme toute l'harmonie s'y engouffrait: nul dans cette foule ne s'occupait, ni de la maison en face, ni des maisons voisines.

— En vérité, se dit Chicot, c'est bien pour moi: est-ce que quelque princesse inconnue serait tombée amoureuse de moi par hasard?

Cependant cette supposition, toute flatteuse qu'elle était, ne parut point convaincre Chicot.

Il se retourna vers la maison qui faisait face à la sienne.

Les deux seules fenêtres de cette maison, placées au second, les seules qui n'eussent point de volets, absorbaient par intervalles des éclairs de lumière; mais c'était pour son plaisir à elle, pauvre maison, qui paraissait privée de toute vue, veuve de tout visage humain.

— Il faut qu'on dorme durement dans cette maison, dit Chicot, ventre de biche! un pareil bacchanal réveillerait des morts!

Pendant toutes ces interrogations et toutes ces réponses que Chicot se faisait à lui-même, l'orchestre continuait ses symphonies comme s'il eût joué devant une assemblée de rois et d'empereurs.

— Pardon, mon ami, dit alors Chicot, s'adressant à un porte-flambeau, mais pourriez-vous, s'il vous plaît, me dire pour qui toute cette musique?

— Pour le bourgeois qui habite là, répondit le valet en désignant à
Chicot la maison de Robert Briquet.

— Pour moi, reprit Chicot, décidément c'est pour moi.

Chicot perça la foule pour lire l'explication de l'énigme sur la manche et sur la poitrine des pages; mais tout blason avait soigneusement disparu sous une espèce de tabart couleur de muraille.

— A qui êtes-vous, mon ami? demanda Chicot à un tambourin qui chauffait ses doigts avec son haleine, n'ayant rien à tambouriner en ce moment-là.

— Au bourgeois qui loge ici, répondit l'instrumentiste, désignant avec sa baguette le logis de Robert Briquet.

— Ah! ah! dit Chicot, non-seulement ils sont ici pour moi, mais ils sont à moi. De mieux en mieux; enfin nous allons bien voir.

Et armant son visage de la plus compliquée grimace qu'il pût trouver, il coudoya de droite et de gauche pages, laquais, musiciens, afin de gagner la porte, manoeuvre à laquelle il parvint non sans difficulté, et là, visible et resplendissant dans le cercle formé par les porte-flambeaux, il tira sa clef de sa poche, ouvrit la porte, entra, repoussa la porte et ferma les verrous.

Puis, montant à son balcon, il apporta sur la saillie une chaise de cuir, s'y installa commodément, le menton appuyé sur la rampe, et là sans paraître remarquer les rires qui accueillaient son apparition:

— Messieurs, dit-il, ne vous trompez-vous point, et vos trilles, cadences et roulades, sont-elles bien à mon adresse?

— Vous êtes maître Robert Briquet? demanda le directeur de tout cet orchestre.

— En personne.

— Eh bien! nous sommes tout à votre service, monsieur, répliqua l'Italien, avec un mouvement de bâton qui souleva une nouvelle bourrasque de mélodie.

— Décidément, c'est inintelligible, se dit Chicot en promenant ses yeux actifs sur toute cette foule et sur les maisons du voisinage.

Tout ce que les maisons avaient d'habitants étaient à leurs fenêtres, sur le seuil de leurs maisons, ou mêlés aux groupes qui stationnaient devant la porte.

Maître Fournichon, sa femme et toute la suite des quarante-cinq, femmes, enfants et laquais, peuplaient les ouvertures de l'Épée du fier Chevalier.

Seule, la maison en face était sombre, muette comme un tombeau.

Chicot cherchait toujours des yeux le mot de cette indéchiffrable énigme, quand tout à coup il crut voir, sous l'auvent même de sa maison, à travers les fentes du plancher du balcon, un peu au-dessous de ses pieds, un homme tout enveloppé d'un manteau de couleur sombre, portant chapeau noir, plume rouge et longue épée, lequel, croyant n'être point vu, regardait de toute son âme la maison en face, cette maison, déserte, muette et morte.

De temps en temps le chef d'orchestre quittait son poste pour aller parler bas à cet homme.

Chicot devina bien vite que tout l'intérêt de la scène était là, et que ce chapeau noir cachait une figure de gentilhomme.

Dès lors toute son attention fut pour ce personnage: le rôle d'observateur lui était facile, sa position sur la rampe du balcon permettait à sa vue de distinguer dans la rue et sous l'auvent; il réussit donc à suivre chaque mouvement du mystérieux inconnu dont la première imprudence ne pouvait manquer de lui dévoiler les traits.

Tout à coup, et tandis que Chicot était tout absorbé dans ces observations, un cavalier, suivi de deux écuyers, parut à l'angle de la rue, et chassa énergiquement, à coups de houssine, les curieux qui s'obstinaient à faire galerie aux musiciens.

— M. Joyeuse, murmura Chicot, qui reconnut dans le cavalier le grand- amiral de France, botté et éperonné par ordre du roi.

Les curieux dispersés, l'orchestre se tut.

Probablement un signe du maître lui avait imposé le silence.

Le cavalier s'approcha du gentilhomme caché sous l'auvent.

— En bien! Henri, lui demanda-t-il, quoi de nouveau?

— Rien, mon frère, rien.

— Rien!

— Non, elle n'a pas même paru.

— Ces drôles n'ont donc point fait vacarme!

— Ils ont assourdi tout le quartier.

— Ils n'ont donc pas crié, comme on le leur avait recommandé, qu'ils jouaient en l'honneur de ce bourgeois?

— Ils l'ont si bien crié qu'il est là en personne, sur son balcon, écoutant la sérénade.

— Et elle n'a point paru?

— Ni elle ni personne.

— L'idée était ingénieuse, cependant, dit Joyeuse piqué, car enfin elle pouvait, sans se compromettre, faire comme tous ces braves gens et profiter de la musique donnée à son voisin.

Henri secoua la tête.

— Ah! l'on voit bien que vous ne la connaissez point, mon frère, dit-il.

— Si fait, si fait, je la connais; c'est-à-dire que je connais toutes les femmes, et comme elle est comprise dans le nombre, eh bien! ne nous décourageons pas.

— Oh! mon Dieu, mon frère, vous me dites cela d'un ton tout découragé.

— Pas le moins du monde; seulement à partir d'aujourd'hui, il faut que chaque soir le bourgeois ait sa sérénade.

— Mais elle va déménager.

— Pourquoi, si tu ne dis rien, si tu ne la désignes pas, si tu restes toujours caché? Le bourgeois a-t-il parlé quand on lui a fait cette galanterie?

— Il a harangué l'orchestre. Eh! tenez, mon frère, le voilà qui va parler encore.

En effet, Briquet, décidé à tirer la chose au clair, se levait pour interroger une seconde fois le chef de l'orchestre.

— Taisez-vous, là-haut, et rentrez, cria Anne de mauvaise humeur; que diable! puisque vous avez eu votre sérénade, vous n'avez rien à dire, tenez-vous donc en repos.

— Ma sérénade, ma sérénade, répondit Chicot de l'air le plus gracieux; mais je veux savoir au moins à qui elle est adressée, ma sérénade.

— A votre fille, imbécile!

— Pardon, monsieur, mais je n'ai pas de fille.

— A votre femme alors.

— Grâce à Dieu! je ne suis pas marié.

— Alors à vous, à vous en personne.

— Oui, à toi, et si tu ne rentres pas.

Joyeuse, joignant l'effet à la menace, poussa son cheval vers le balcon de
Chicot, et cela, tout au travers des instrumentistes.

— Ventre de biche! cria Chicot, si la musique est pour moi, qui donc vient ici m'écraser ma musique?

— Vieux fou! grommela Joyeuse en levant la tête, si tu ne caches pas ta laide figure dans ton nid de corbeau, les musiciens vont te casser leurs instruments sur la nuque.

— Laissez ce pauvre homme, mon frère, dit du Bouchage; le fait est qu'il doit être fort étonné.

— Et pourquoi s'étonne-t-il, morbleu! D'ailleurs tu vois bien qu'en faisant naître une querelle, nous attirerons quelqu'un à la fenêtre; donc, rossons le bourgeois, brûlons sa maison s'il le faut, mais, corbleu! remuons-nous, remuons-nous!

— Par pitié, mon frère, dit Henri, n'extorquons pas l'attention de cette femme, nous sommes vaincus; résignons-nous.

Briquet n'avait pas perdu un mot de ce dernier dialogue qui avait introduit un grand jour dans ses idées encore confuses; il faisait donc mentalement ses préparatifs de défense, connaissant l'humeur de celui qui l'attaquait.

Mais Joyeuse, se rendant au raisonnement de Henri, n'insista point davantage; il congédia pages, valets, musiciens et maestro.

Puis tirant son frère à part:

— Tu me vois au désespoir, dit-il, tout conspire contre nous.

— Que veux-tu dire?

— Le temps me manque pour t'aider.

— En effet, tu es en costume de voyage, je n'avais point encore remarqué cela.

— Je pars cette nuit pour Anvers avec une mission du roi.

— Quand donc te l'a-t-il donnée?

— Ce soir.

— Mon Dieu!

— Viens avec moi, je t'en supplie?

Henri laissa tomber ses bras.

— Me l'ordonnez-vous, mon frère? demanda-t-il, pâlissant à l'idée de ce départ.

Anne fit un mouvement.

— Si vous l'ordonnez, continua Henri, j'obéirai.

— Je te prie, du Bouchage, rien autre chose.

— Merci, mon frère.

Joyeuse haussa les épaules.

— Tant que vous voudrez, Joyeuse; mais, voyez-vous, s'il me fallait renoncer à passer les nuits dans cette rue, s'il me fallait cesser de regarder cette fenêtre….

— Eh bien?

— Je mourrais.

— Pauvre fou!

— Mon coeur est là, voyez-vous, mon frère, dit Henri en étendant la main vers la maison, ma vie est là; ne me demandez pas de vivre, si vous m'arrachez le coeur de la poitrine.

Le duc croisa ses bras avec une colère mêlée de pitié, mordit sa fine moustache, et après avoir réfléchi pendant quelques minutes de silence:

— Si notre père vous priait, Henri, dit-il, de vous laisser soigner par
Miron, qui est un philosophe en même temps que médecin….

— Je répondrais à notre père que je ne suis point malade, que ma tête est saine, et que Miron ne guérit pas du mal d'amour.

— Il faut donc adopter votre façon de voir, Henri; mais pourquoi irais-je m'inquiéter? Cette femme est femme, vous êtes persévérant, rien n'est donc désespéré, et à mon retour je vous verrai plus allègre, plus jovial et plus chantant que moi.

— Oui, oui, mon bon frère, reprit le jeune homme en serrant les mains de son ami; oui, je guérirai, oui, je serai heureux, oui, je serai allègre; merci de votre amitié, merci! c'est mon bien le plus précieux.

— Après votre amour.

— Avant ma vie.

Joyeuse, profondément touché malgré sa frivolité apparente, interrompit brusquement son frère.

— Partons-nous? dit-il; voilà que les flambeaux sont éteints, les instruments au dos des musiciens, les pages en route.

— Allez, allez, mon frère, je vous suis, dit du Bouchage en soupirant de quitter la rue.

— Je vous entends, dit Joyeuse; le dernier adieu à la fenêtre, c'est juste. Alors adieu aussi pour moi, Henri.

Henri passa ses bras au cou de son frère, qui se penchait pour l'embrasser.

— Non, dit-il, je vous accompagnerai jusqu'aux portes; attendez-moi seulement à cent pas d'ici. En croyant la rue solitaire, peut-être se montrera-t-elle.

Anne poussa son cheval vers l'escorte arrêtée à cent pas.

— Allons, allons, dit-il, nous n'avons plus besoin de vous jusqu'à nouvel ordre; partez.

Les flambeaux disparurent, les conversations des musiciens et les rires des pages s'éteignirent, comme aussi les derniers gémissements arrachés aux cordes des violes et des luths par le frôlement d'une main égarée.

Henri donna un dernier regard à la maison, envoya une dernière prière aux fenêtres, et rejoignit lentement, et en se retournant sans cesse, son frère, que précédaient les deux écuyers.

Robert Briquet, voyant les deux jeunes gens partir avec les musiciens, jugea que le dénoûment de cette scène, si toutefois cette scène devait avoir un dénoûment, allait avoir lieu.

En conséquence, il se retira bruyamment du balcon et ferma la fenêtre.

Quelques curieux obstinés demeurèrent encore fermes à leur poste; mais, au bout de dix minutes, le plus persévérant avait disparu.

Pendant ce temps, Robert Briquet avait gagné le toit de sa maison, dentelé comme celui des maisons flamandes, et se cachant derrière une de ces dentelures, il observait les fenêtres d'en face.

Sitôt que le bruit eut cessé dans la rue, qu'on n'entendit plus ni instruments, ni pas, ni voix; sitôt que tout enfin fut rentré dans l'ordre accoutumé, une des fenêtres supérieures de cette maison étrange s'ouvrit mystérieusement, et une tête prudente s'avança au dehors.

— Plus rien, murmura une voix d'homme, par conséquent plus de danger; c'était quelque mystification à l'adresse de notre voisin; vous pouvez quitter votre cachette, madame, et redescendre chez vous.

A ces mots, l'homme referma la fenêtre, fit jaillir le feu d'une pierre, et alluma une lampe qu'il tendit vers un bras allongé pour la recevoir.

Chicot regardait de toutes les forces de sa prunelle.

Mais il n'eut pas plus tôt aperçu la pâle et sublime figure de la femme qui recevait cette lampe, il n'eut pas plus tôt saisi le regard doux et triste qui fut échangé entre le serviteur et la maîtresse, qu'il pâlit lui-même et sentit comme un frisson glacé courant dans ses veines.

La jeune femme, à peine avait-elle vingt-quatre ans, la jeune femme alors descendit l'escalier: son serviteur la suivit.

— Ah! murmura Chicot, passant la main sur son front pour en essuyer la sueur, et comme si en même temps il eût voulu chasser une vision terrible, ah! comte du Bouchage, brave, beau jeune homme, amoureux insensé qui parles maintenant de devenir joyeux, chantant et allègre, passe ta devise à ton frère, car jamais plus tu ne diras: hilariter. [Note: Joyeusement; la devise de Henri de Joyeuse, nous l'avons déjà dit, était le mot latin hilariter.]

Puis il descendit à son tour dans sa chambre, le front assombri comme s'il fût descendu dans quelque passe terrible, dans quelque abîme sanglant, et s'assit dans l'ombre, subjugué, lui, le dernier, mais le plus complètement peut-être, par l'incroyable influence de mélancolie qui rayonnait du centre de cette maison.

XVIII

LA BOURSE DE CHICOT

Chicot passa toute la nuit à rêver sur son fauteuil. Rêver est le mot, car, en vérité, ce furent moins des pensées qui l'occupèrent que des rêves.

Revenir au passé, voir s'éclairer au feu d'un seul regard toute une époque presque effacée déjà de la mémoire, ce n'est pas penser. Chicot habita toute la nuit un monde déjà laissé par lui bien en arrière, et peuplé d'ombres illustres ou gracieuses que le regard de la femme pâle, semblable à une lampe fidèle, lui montrait défilant une à une devant lui avec son cortège de souvenirs heureux et terribles.

Chicot, qui regrettait tant son sommeil en revenant du Louvre, ne songea pas même à se coucher. Aussi quand l'aube vint argenter les vitraux de sa fenêtre:

— L'heure des fantômes est passée, dit-il, il s'agit de songer un peu aux vivants.

Il se leva, ceignit sa longue épée, jeta sur ses épaules un surtout de laine lie de vin, d'un tissu impénétrable aux plus fortes pluies, et, avec la stoïque fermeté du sage, il examina d'un coup d'oeil le fond de sa bourse et la semelle de ses souliers.

Ceux-ci parurent à Chicot dignes de commencer une campagne; celle-là méritait une attention particulière.

Nous ferons donc une halte à notre récit pour prendre le temps de la décrire à nos lecteurs.

Chicot, homme d'ingénieuse imagination, comme chacun sait, avait creusé la maîtresse poutre qui traversait sa maison de bout en bout, concourant ainsi à la fois à l'ornement, car elle était peinte de diverses couleurs, et à la solidité, car elle avait dix-huit pouces au moins de diamètre.

Dans cette poutre, au moyen d'une concavité d'un pied et demi de long sur six pouces de large, il s'était fait un coffre-fort dont les flancs contenaient mille écus d'or.

Or, voici le calcul que s'était fait Chicot.

— Je dépense par jour, avait-il dit, la vingtième partie d'un de ces écus: j'ai donc là de quoi vivre vingt mille jours. Je ne les vivrai jamais, mais je puis aller à la moitié; et puis, à mesure que je vieillirai, mes besoins et par conséquent mes dépenses s'augmenteront, car encore faut-il que le bien-être progresse en proportion de la diminution de la vie. Tout cela me fait vingt-cinq ou trente bonnes années à vivre. Allons, c'est, Dieu merci! bien assez.

Chicot se trouvait donc, grâce au calcul que nous venons de faire après lui, un des plus riches rentiers de la ville de Paris, et cette tranquillité sur son avenir lui donnait un certain orgueil.

Non pas que Chicot fût avare, longtemps même il avait été prodigue; mais la misère lui faisait horreur, car il savait qu'elle tombe comme un manteau de plomb sur les épaules, et qu'elle courbe les plus forts.

Ce matin donc, en ouvrant sa caisse pour faire ses comptes vis-à-vis de lui-même, il se dit:

— Ventre de biche! le siècle est dur et les temps ne sont point à la générosité. Je n'ai pas de délicatesse à faire avec Henri, moi. Ces mille écus d'or ne viennent pas même de lui, mais d'un oncle qui m'en avait promis six fois davantage: il est vrai que cet oncle était garçon. S'il faisait nuit encore, j'irais prendre cent écus dans la poche du roi, mais il est jour, et je n'ai plus de ressources qu'en moi-même… et en Gorenflot.

Cette idée de tirer de l'argent de Gorenflot fit sourire son digne ami.

— Il ferait beau voir, continua-t-il, que maître Gorenflot, qui me doit sa fortune, refusât cent écus à son ami pour le service du roi qui l'a nommé prieur des Jacobins.

Ah! continua-t-il en hochant la tête, ce n'est plus Gorenflot.

Oui, mais Robert Briquet est toujours Chicot.

Mais cette lettre du roi, cette fameuse épître destinée à incendier la cour de Navarre, je devais l'aller chercher avant le jour, et voilà que le jour est venu. Bah! cet expédient, je l'aurai, et même il frappera un terrible coup sur le crâne de Gorenflot, si sa cervelle me paraît trop dure à persuader.

En route, donc.

Chicot rajusta la planche qui fermait sa cachette, l'assura avec quatre clous, la recouvrit de la dalle sur laquelle il sema la poussière convenable à boucher des jointures, puis, prêt au départ, il regarda une dernière fois cette petite chambre où, depuis bien des heureux jours, il était impénétrable et gardé comme le coeur dans la poitrine.

Puis il donna son coup d'oeil à la maison d'en face.

— Au fait, se dit-il, ces diables de Joyeuse pourraient bien, une belle nuit, mettre le feu à mon hôtel pour attirer un instant à sa fenêtre la dame invisible. Eh! eh! mais s'ils brûlaient ma maison, c'est qu'en même temps ils feraient un lingot de mes mille écus! En vérité, je crois que je ferais prudemment d'enfouir la somme. Allons donc! eh bien! si messieurs de Joyeuse brûlent ma maison, le roi me la paiera.

Ainsi rassuré, Chicot ferma sa porte dont il emporta la clef; puis comme il sortait pour gagner le bord de la rivière:

— Eh! eh! dit-il, ce Nicolas Poulain pourrait fort bien venir ici, trouver mon absence suspecte, et… Ah ça! mais ce matin je n'ai que des idées de lièvre. En route, en route!

Comme Chicot fermait la porte de la rue, avec non moins de soin qu'il avait fermé la porte de sa chambre, il aperçut à sa fenêtre le serviteur de la dame inconnue qui prenait l'air, espérant sans doute, vu le bon matin, n'être point aperçu.

Cet homme, comme nous l'avons déjà dit, était complètement défiguré par une blessure reçue à la tempe gauche et qui s'étendait sur une partie de la joue. L'un de ses sourcils, en outre, déplacé par la violence du coup, cachait presque entièrement l'oeil gauche, renfoncé dans son orbite.

Chose étrange! avec ce front chauve et sa barbe grisonnante, il avait le regard vif, et comme une fraîcheur de jeunesse sur la joue qui avait été épargnée.

A l'aspect de Robert Briquet qui descendait le seuil de sa porte, il se couvrit la tête de son capuchon.

Il fit un mouvement pour rentrer, mais Chicot lui fit un signe pour qu'il demeurât.

— Voisin! lui cria Chicot, le tintamarre d'hier m'a dégoûté de ma maison; je vais aller quelques semaines à ma métairie: seriez-vous assez obligeant pour donner de temps en temps un coup d'oeil de ce côté?

— Oui, monsieur, répondit l'inconnu, bien volontiers.

— Et si vous aperceviez des larrons….

— J'ai une bonne arquebuse, monsieur, soyez tranquille.

— Merci. Toutefois j'aurais encore un service à vous demander, mon voisin.

— Parlez, je vous écoute.

Chicot sembla mesurer de l'oeil la distance qui le séparait de son interlocuteur.

— C'est bien délicat à vous crier de si loin, cher voisin, dit-il.

— Je vais descendre alors, répondit l'inconnu.

En effet, Chicot le vit disparaître, et comme pendant cette disparition il s'était rapproché de la maison, il entendit son pas s'approcher, puis la porte s'ouvrit, et ils se trouvèrent face à face.

Cette fois le serviteur avait complètement enveloppé son visage dans son capuchon.

— Il fait bien froid, ce matin, dit-il, pour dissimuler ou excuser cette mystérieuse précaution.

[Illustration: En partant je laisse de l'argent chez moi. — PAGE 97.]

— Une bise glaciale, mon voisin, répliqua Chicot, affectant de ne pas regarder son interlocuteur pour le mettre plus à l'aise.

— Je vous écoute, monsieur.

— Voici, reprit Chicot je pars.

— Vous m'avez déjà fait l'honneur de me le dire.

— Je m'en souviens parfaitement; mais en partant je laisse de l'argent chez moi.

— Tant pis, monsieur, tant pis, emportez-le.

— Non pas, l'homme est plus lourd et moins résolu quand il cherche à sauver sa bourse en même temps que sa vie. Je laisse donc ici de l'argent bien caché toutefois, si bien caché même que je n'ai à redouter qu'une mauvaise chance d'incendie. Si cela m'arrivait, veuillez, vous qui êtes mon voisin, surveiller la combustion de certaine grosse poutre dont vous voyez là, à droite, le bout sculpté en forme de gargouille, surveillez, dis-je, et cherchez dans les cendres.

— En vérité, monsieur, dit l'inconnu avec un mécontentement visible, vous me gênez fort. Cette confidence serait mieux faite à un ami qu'à un homme que vous ne connaissez pas, que vous ne pouvez connaître.

Tout en disant ces mots, son oeil brillant interrogeait la grimace doucereuse de Chicot.

— C'est vrai, répondit celui-ci, je ne vous connais pas; mais je suis très confiant aux physionomies et je trouve que votre physionomie celle est d'un honnête homme.

— Voyez cependant, monsieur, de quelle responsabilité vous me chargez. Ne se peut-il pas aussi que toute cette musique ennuie ma maîtresse comme elle vous a ennuyé vous-même, et qu'alors nous déménagions?

— Eh bien, répondit Chicot, alors tout est dit, et ce n'est point à vous que je m'en prendrai, voisin.

— Merci de la confiance que vous témoignez à un pauvre inconnu, dit le serviteur en s'inclinant; je tâcherai de m'en montrer digne.

Et saluant Chicot, il se retira chez lui.

Chicot, de son côté, le salua affectueusement; puis voyant la porte refermée sur lui:

— Pauvre jeune homme! murmura-t-il, voilà pour cette fois un vrai fantôme; et cependant je l'ai vu si gai, si vivant, si beau!