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Les quarante-cinq — Tome 1 cover

Les quarante-cinq — Tome 1

Chapter 23: XIX
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About This Book

Set in late sixteenth-century Paris, the narrative opens at a closed city gate where a mixed crowd and three bourgeois debate an impending public execution. The plot alternates street-level scenes and tense court maneuvering, following clandestine observers, secret designs, and the ripple effects of violent spectacles. Episodes combine suspense, conspiratorial meetings, and vivid urban detail to examine shifting loyalties, ambition, and the fragile boundary between authority and popular unrest, unfolding through interwoven vignettes of public commotion and private intrigue.

XIX

LE PRIEURÉ DES JACOBINS

Le prieuré dont le roi avait fait don à Gorenflot, pour récompenser ses loyaux services et surtout sa brillante faconde, était situé à deux portées de mousquet, à peu près, de l'autre côté de la porte Saint- Antoine.

C'était alors un quartier fort noblement fréquenté, que le quartier de la porte Saint-Antoine, le roi faisant de nombreuses visites au château de Vincennes, que l'on appelait encore à cette époque le bois de Vincennes.

Ça et là sur la route du donjon, quelques petites maisons de grands seigneurs, avec des jardins charmants et des cours magnifiques, faisaient comme un apanage au château, et bon nombre de rendez-vous s'y donnaient, dont, malgré la manie qu'avait alors le moindre bourgeois de s'occuper des affaires de l'État, nous oserons dire que la politique était soigneusement exclue.

Il résultait de ces allées et venues de la cour, que la route, toute proportion gardée, avait alors l'importance qu'ont conquise aujourd'hui les Champs-Élysées.

C'était, on en conviendra, une belle position pour le prieuré qui se levait fièrement, à droite du chemin de Vincennes.

Ce prieuré se composait d'un quadrilatère de bâtiments, enfermant une énorme cour plantée d'arbres, d'un jardin potager situé derrière les bâtiments, et d'une foule de dépendances qui donnaient à ce prieuré l'étendue d'un village.

Deux cents religieux jacobins occupaient les dortoirs situés au fond de la cour, parallèlement à la route.

Sur le devant, quatre belles fenêtres, avec un seul balcon de fer régnant le long de ces quatre fenêtres, donnaient aux appartements du prieuré l'air, le jour et la vie.

Semblable à une ville que l'on présume pouvoir être assiégée, le prieuré trouvait en lui toutes ses ressources sur les territoires tributaires de Charonne, de Montreuil et de Saint-Mandé. Ses pâturages engraissaient un troupeau toujours complet de cinquante boeufs et de quatre-vingt-dix-neuf moutons; les ordres religieux, soit tradition, soit loi écrite, ne pouvaient rien posséder par cent.

Un palais particulier abritait aussi quatre-vingt-dix-neuf porcs d'une espèce particulière, qu'élevait avec amour; et surtout avec amour-propre, un charcutier choisi par dom Modeste lui-même.

De ce choix honorable, le charcutier était redevable aux exquises saucisses, aux oreilles farcies et aux boudins à la ciboulette qu'il fournissait autrefois à l'hôtellerie de la Corne-d'Abondance. Dom Modeste, reconnaissant des bons repas qu'il avait faits autrefois chez maître Bonhommet, acquittait ainsi les dettes de frère Gorenflot.

Il est inutile de parler des offices et de la cave. L'espalier du prieuré, exposé au levant et au midi, donnait des pêches, des abricots et des raisins incomparables; en outre, des conserves de ces fruits et des pâtes sucrées étaient confectionnées par un certain frère Eusèbe, auteur du fameux rocher de confitures que l'Hôtel-de-Ville de Paris avait offert aux deux reines, lors du dernier banquet de cérémonie qui avait eu lieu.

Quant à la cave, Gorenflot l'avait montée lui-même en démontant toutes celles de Bourgogne, car il avait cette prédilection innée chez tous les véritables buveurs, lesquels prétendent, en général, que le vin de Bourgogne est le seul qui soit véritablement du vin.

C'est au sein de ce prieuré, véritable paradis de paresseux et de gourmands, dans cet appartement somptueux du premier étage, dont le balcon donne sur le grand chemin, que nous allons retrouver Gorenflot, orné d'un menton de plus, et de cette sorte de gravité vénérable que l'habitude constante du repos et du bien-être donne aux physionomies les plus vulgaires.

Dans sa robe blanche comme la neige, avec son collet noir qui réchauffe ses larges épaules, Gorenflot n'a plus autant de liberté de geste que dans sa robe grise de simple moine, mais il a plus de majesté.

Sa main grasse comme une éclanche s'appuie sur un in-quarto qu'elle couvre complètement; ses deux gros pieds écrasent un chauffe-doux, et ses bras n'ont plus assez de longueur pour faire une ceinture à son ventre.

Sept heures et demie du matin viennent de sonner. Le prieur s'est levé le dernier, profitant de la règle qui donne au chef une heure de sommeil de plus qu'aux autres moines; mais il continue tranquillement sa nuit dans un grand fauteuil à oreilles, moelleux comme un édredon.

L'ameublement de la chambre où sommeille le digne abbé est plus mondain que religieux: une table à pieds tournés et couverte d'un riche tapis, des tableaux de religion galante, singulier mélange d'amour et de dévotion, qu'on ne trouve qu'à cette époque-là dans l'art; des vases précieux d'église ou de table sur des dressoirs; aux fenêtres, de grands rideaux de brocart vénitien, plus splendides, malgré leur vétusté, que les plus chères étoffes neuves; voilà le détail des richesses dont était devenu possesseur dom Modeste Gorenflot, et cela par la grâce de Dieu, du roi, et surtout de Chicot.

Donc le prieur dormait sur son fauteuil, tandis que le jour venait lui faire sa visite quotidienne, et caressait de ses lueurs argentées les tons purpurins et nacrés du visage du dormeur.

La porte de la chambre s'ouvrit doucement, et deux moines entrèrent sans réveiller le prieur.

Le premier était un homme de trente à trente-cinq ans, maigre, blême, et nerveusement cambré dans sa robe de jacobin: il portait la tête haute; son regard, décoché comme un trait de ses yeux de faucon, commandait avant même qu'il eût parlé, et cependant ce regard s'adoucissait par le jeu de longues paupières blanches qui faisaient ressortir en s'abaissant le large cercle de bistre dont ses yeux étaient bordés.

Mais quand au contraire brillait cette prunelle noire entre ces sourcils épais et cet encadrement fauve de l'orbite, on eût dit l'éclair qui jaillit des plis de deux nuages de cuivre.

Ce moine s'appelait frère Borromée: il était depuis trois semaines trésorier du couvent.

L'autre était un jeune homme de dix-sept à dix-huit ans, aux yeux noirs et vifs, à la mine hardie, au menton saillant, de petite taille, mais bien prise, et qui, ayant retroussé ses larges manches, laissait voir avec une sorte d'orgueil deux bras nerveux prompts à gesticuler.

— Le prieur dort encore, frère Borromée, dit le plus jeune des deux moines à l'autre; le réveillerons-nous?

— Gardons-nous-en bien, frère Jacques, répliqua le trésorier.

— En vérité, c'est dommage d'avoir un prieur qui dorme si longtemps, reprit le jeune frère, car on aurait pu essayer les armes ce matin. Avez- vous remarqué quelles belles cuirasses et quelles belles arquebuses il y a dans le nombre?

— Silence, mon frère! vous allez être entendu.

— Quel malheur! reprit le petit moine en frappant du pied un coup qui fut assourdi par l'épais tapis, quel malheur! il fait si beau aujourd'hui, la cour est si sèche! quel bel exercice on ferait, frère trésorier!

— Il faut attendre, mon enfant, dit frère Borromée avec une feinte soumission, démentie par le feu de ses regards.

— Mais que n'ordonnez-vous toujours que l'on distribue les armes? répliqua impétueusement Jacques en relevant ses manches retombées.

— Moi, ordonner?

— Oui, vous.

— Je ne commande pas, vous le savez bien, mon frère, reprit Borromée avec componction; ne voilà-t-il pas le maître là?

— Sur ce fauteuil… endormi… quand tout le monde veille, dit Jacques d'un ton moins respectueux qu'impatient… le maître?

Et un regard de superbe intelligence sembla vouloir pénétrer jusqu'au fond du coeur de frère Borromée.

— Respectons son rang et son sommeil, dit celui-ci en s'avançant au milieu de la chambre, et cela si malheureusement, qu'il renversa un escabeau sur le parquet.

Bien que le tapis eût amorti le bruit du tabouret comme il avait amorti celui du coup de talon de frère Jacques, dom Modeste, à ce bruit, fit un bond et s'éveilla.

— Qui va là? s'écria-t-il de la voix tressaillante d'une sentinelle endormie.

— Seigneur prieur, dit frère Borromée, pardonnez si nous troublons votre pieuse méditation; mais je viens prendre vos ordres.

— Ah! bonjour, frère Borromée, fit Gorenflot avec un léger signe de tête.

Puis après un moment de réflexion, pendant lequel il était évident qu'il venait de tendre toutes les cordes de sa mémoire:

— Quels ordres? demanda-t-il en clignant trois ou quatre fois des yeux.

— Relativement aux armes et aux armures.

— Aux armes? aux armures? demanda Gorenflot.

— Sans doute, Votre Seigneurie a commandé d'apporter des armes et des armures.

— A qui cela?

— A moi.

— A vous?… J'ai commandé des armes, moi?

— Sans aucun doute, seigneur prieur, dit Borromée d'une voix égale et ferme.

— Moi! répéta dom Modeste au comble de l'étonnement, moi! et quand cela?

— Il y a huit jours.

— Ah! s'il y a huit jours… Mais pourquoi faire, des armes?

— Vous m'avez dit, seigneur, et je vais répéter vos propres paroles, vous m'avez dit: Frère Borromée, il serait bon de se procurer des armes pour armer nos moines et nos frères; les exercices gymnastiques développent les forces du corps, comme les pieuses exhortations développent celles de l'esprit.

— J'ai dit cela? fit Gorenflot.

— Oui, révérend prieur, et moi, frère indigne et obéissant, je me suis hâté d'accomplir vos ordres, et je me suis procuré des armes de guerre.

— Voilà qui est étrange, murmura Gorenflot, je ne me souviens de rien de tout cela.

— Vous avez même ajouté, révérend prieur, ce texte latin: Militat spiritu, militat gladio.

— Oh! s'écria dom Modeste en ouvrant démesurément les yeux, j'ai ajouté le texte?

[Illustration: Ah! vous voilà, fit Gorenflot. — PAGE 102.]

— J'ai la mémoire fidèle, révérend prieur, répondit Borromée en baissant modestement ses paupières.

— Si je l'ai dit, reprit Gorenflot en secouant doucement la tête de haut en bas, c'est que j'ai eu mes raisons pour le dire, frère Borromée. En effet, cela a toujours été mon opinion, qu'il fallait exercer le corps; et quand j'étais simple moine, j'ai combattu de la parole et de l'épée: Militat… spiritus… Très bien, frère Borromée; c'était une inspiration du Seigneur.

— Je vais donc achever d'exécuter vos ordres, révérend prieur, dit Borromée en se retirant avec frère Jacques, qui, tout frissonnant de joie, le tirait par le bas de sa robe.

— Allez, dit majestueusement Gorenflot.

— Ah! seigneur prieur, reprit frère Borromée en rentrant quelques secondes après sa disparition, j'oubliais….

— Quoi?

— Il y a au parloir un ami de Votre Seigneurie qui demande à vous parler.

— Comment se nomme-t-il?

— Maître Robert Briquet.

— Maître Robert Briquet, reprit Gorenflot, ce n'est point un ami, frère
Borromée, c'est une simple connaissance.

— Alors Votre Révérence ne le recevra point?

— Si fait, si fait, dit nonchalamment Gorenflot, cet homme me distrait; faites-le monter.

Frère Borromée salua une seconde fois et sortit. Quant à frère Jacques, il n'avait fait qu'un bond de l'appartement du prieur à la chambre où étaient déposées les armes.

Cinq minutes après, la porte se rouvrit et Chicot parut.

XX

LES DEUX AMIS

Dom Modeste ne quitta point la position béatement inclinée qu'il avait prise.

Chicot traversa la chambre pour venir à lui.

Seulement le prieur voulut bien pencher doucement sa tête pour indiquer au nouveau venu qu'il l'apercevait.

Chicot ne parut pas un seul instant s'étonner de l'indifférence du prieur; il continua de marcher, puis, lorsqu'il fut à une distance respectueusement mesurée, il le salua.

— Bonjour, monsieur le prieur, dit-il.

— Ah! vous voilà, fit Gorenflot, vous ressuscitez à ce qu'il paraît?

— Est-ce que vous m'avez cru mort, monsieur le prieur.

— Dame! on ne vous voyait plus.

— J'avais affaire.

— Ah!

Chicot savait qu'à moins d'être échauffé par deux ou trois bouteilles de vieux bourgogne, Gorenflot était avare de paroles. Or, comme selon toute probabilité, vu l'heure peu avancée de la journée, Gorenflot était encore à jeun, il prit un bon fauteuil et s'installa silencieusement au coin de la cheminée, en étendant ses pieds sur les chenets et en appuyant ses reins au dossier moelleux.

— Est-ce que vous déjeunerez avec moi, monsieur Briquet? demanda dom
Modeste.

— Peut-être, seigneur prieur.

— Il ne faudrait pas m'en vouloir, monsieur Briquet, s'il me devenait impossible de vous donner tout le temps que je voudrais.

— Eh! qui diable vous demande votre temps, monsieur le prieur? ventre de biche! je ne vous demandais pas même à déjeuner, et c'est vous qui me l'avez offert.

— Assurément, monsieur Briquet, fit dom Modeste avec une inquiétude que justifiait le ton assez ferme de Chicot; oui, sans doute, je vous ai offert, mais….

— Mais vous avez cru que je n'accepterais pas?

— Oh! non. Est-ce que c'est mon habitude d'être politique, dites, monsieur Briquet?

— On prend toutes les habitudes que l'on veut prendre, quand on est un homme de votre supériorité, monsieur le prieur, répondit Chicot avec un de ces sourires qui n'appartenaient qu'à lui.

Dom Modeste regarda Chicot en clignant des yeux. Il lui était impossible de deviner si Chicot raillait ou parlait sérieusement.

Chicot s'était levé.

— Pourquoi vous levez-vous, monsieur Briquet? demanda Gorenflot.

— Parce que je m'en vais.

— Et pourquoi vous en allez-vous, puisque vous aviez dit que vous déjeuneriez avec moi?

— Je n'ai pas dit que je déjeunerais avec vous, d'abord.

— Pardon, je vous ai offert.

— Et j'ai répondu peut-être: peut-être ne veut pas dire oui.

— Vous vous fâchez?

Chicot se mit à rire.

— Moi, me fâcher, dit-il, et de quoi me fâcherais-je? de ce que vous êtes impudent, ignare et grossier? Oh! cher seigneur prieur, je vous connais depuis trop longtemps pour me fâcher de vos petites imperfections.

Gorenflot, foudroyé par cette naïve sortie de son hôte, demeura la bouche ouverte et les bras étendus.

— Adieu, monsieur le prieur, continua Chicot.

— Oh! ne partez pas.

— Mon voyage ne peut se retarder.

— Vous voyagez?

— J'ai une mission.

— Et de qui?

— Du roi.

Gorenflot roulait d'abîmes en abîmes.

— Une mission, dit-il, une mission du roi! vous l'avez donc revu?

— Sans doute.

— Et comment vous a-t-il reçu?

— Avec enthousiasme; il a de la mémoire, lui, tout roi qu'il est.

— Une mission du roi, balbutia Gorenflot, et moi impudent, moi ignare, moi grossier….

Son coeur se dégonflait à mesure, comme fait un ballon qui perd son vent par des piqûres d'aiguille.

— Adieu, répéta Chicot.

Gorenflot se souleva sur son fauteuil, et, de sa large main, arrêta le fugitif qui, avouons-le, se laissa facilement violenter.

— Voyons, expliquons-nous, dit le prieur.

— Sur quoi? demanda Chicot.

— Sur votre susceptibilité d'aujourd'hui.

— Moi, je suis aujourd'hui comme toujours.

— Non.

— Simple miroir des gens avec qui je suis.

— Non.

— Vous riez, je ris; vous boudez, je fais la grimace.

— Non, non, non!

— Si, si, si!

— Eh bien, voyons, je l'avoue, j'étais préoccupé.

— Vraiment!

— Ne voulez-vous point être indulgent pour un homme en proie aux plus pénibles travaux? Ai-je ma tête à moi, mon Dieu! Ce prieuré n'est-il pas comme un gouvernement de province? Songez donc que je commande à deux cents hommes, que je suis tout à la fois économe, architecte, intendant; tout cela sans compter mes fonctions spirituelles.

— Oh! c'est trop, en effet, pour un serviteur indigne de Dieu!

— Oh! voilà qui est ironique, dit Gorenflot; monsieur Briquet, auriez- vous perdu votre charité chrétienne?

— J'en avais donc?

— Je crois aussi qu'il entre de l'envie dans votre fait: prenez-y garde, l'envie est un péché capital.

— De l'envie dans mon fait; et que puis-je envier, moi? je vous le demande.

— Hum! vous vous dites: le prieur dom Modeste Gorenflot monte progressivement, il est sur la ligne ascendante.

— Tandis que moi, je suis sur la ligne descendante, n'est-ce pas? répondit ironiquement Chicot.

— C'est la faute de votre fausse position, monsieur Briquet.

— Monsieur le prieur, souvenez-vous du texte de l'Évangile.

— Quel texte?

— Celui qui s'élève sera abaissé, et celui qui s'abaisse sera élevé.

— Peuh! fit Gorenflot.

[Illustration: Vous avez là un magnifique armet, frère Borromée. — PAGE 112.]

— Allons, voilà qu'il met en doute les textes saints, l'hérétique! s'écria Chicot en joignant les deux mains.

— Hérétique! répéta Gorenflot; ce sont les huguenots qui sont hérétiques.

— Schismatique alors!

— Voyons, que voulez-vous dire, monsieur Briquet? en vérité, vous m'éblouissez.

— Rien, sinon que je pars pour un voyage et que je venais vous faire mes adieux, donc. Adieu, seigneur dom Modeste.

— Vous ne me quitterez pas ainsi.

— Si fait, pardieu!

— Vous?

— Oui, moi.

— Un ami?

— Dans la grandeur on n'a plus d'amis.

— Vous, Chicot?

— Je ne suis plus Chicot, vous me l'avez reproché tout à l'heure.

— Moi! quand cela?

— Quand vous avez parlé de ma fausse position.

— Reproché! ah! quels mots vous avez aujourd'hui!

Et le prieur baissa sa grosse tête dont les trois mentons s'aplatirent en un seul contre son cou de taureau.

Chicot l'observait du coin de l'oeil: il le vit légèrement pâlir.

— Adieu, et sans rancune pour les vérités que je vous ai dites.

Et il fit un mouvement pour sortir.

— Dites-moi tout ce que vous voudrez, monsieur Chicot, dit dom Modeste; mais n'ayez plus de ces regards-là pour moi!

— Ah! ah! il est un peu tard.

— Jamais trop tard! eh! tenez, on ne part pas sans manger, que diable! ce n'est pas sain, vous me l'avez dit vingt fois vous-même! eh bien! déjeunons.

Chicot était décidé à reprendre tous ses avantages d'un seul coup.

— Ma foi, non! dit-il, on mange trop mal ici.

Gorenflot avait supporté les autres atteintes avec courage; il succomba sous celle-ci.

— On mange mal chez moi? balbutia-t-il éperdu.

— C'est mon avis du moins, dit Chicot.

— Vous avez eu à vous plaindre de votre dernier dîner?

— J'en ai encore l'atroce saveur au palais; pouah!

— Vous avez fait pouah! s'écria Gorenflot en levant les bras au ciel.

— Oui, dit résolument Chicot, j'ai fait pouah!

— Mais à quel propos? parlez.

— Les côtelettes de porc étaient indignement brûlées.

— Oh!

— Les oreilles farcies ne croquaient pas sous la dent.

— Oh!

— Le chapon au riz ne sentait que l'eau.

— Juste ciel!

— La bisque n'était pas dégraissée.

— Miséricorde!

— On voyait sur les coulis une huile qui nage encore dans mon estomac.

— Chicot! Chicot! soupira dom Modeste, du même ton dont César expirant dit à son assassin: Brutus! Brutus!…

— Et puis vous n'avez pas de temps à me donner.

— Moi?

— Vous m'avez dit que vous aviez affaire: me l'avez-vous dit, oui ou non?
Il ne vous manquait plus que de devenir menteur.

— Eh bien! cette affaire, on peut la remettre. C'est une solliciteuse à revoir, voilà tout.

— Recevez-la donc.

— Non! non! cher monsieur Chicot! quoiqu'elle m'ait envoyé cent bouteilles de vin de Sicile.

— Cent bouteilles de vin de Sicile?

— Je ne la recevrai pas, quoique ce soit probablement une très grande dame; je ne la recevrai pas: je ne veux recevoir que vous, cher monsieur Chicot. Elle voulait devenir ma pénitente, cette grande dame qui envoie les bouteilles de vin de Sicile par centaine; eh bien, si vous l'exigez, je lui refuserai mes conseils spirituels; je lui ferai dire de prendre un autre directeur.

— Et vous ferez tout cela?…

— Pour déjeuner avec vous, cher monsieur Chicot! pour réparer mes torts envers vous.

— Vos torts viennent de votre féroce orgueil, dom Modeste.

— Je m'humilierai, mon ami.

— De votre insolente paresse.

— Chicot! Chicot! à partir du demain, je me mortifie en faisant faire tous les jours l'exercice à mes moines.

— A vos moines, l'exercice! fit Chicot en ouvrant les yeux; et quel exercice, celui de la fourchette?

— Non, celui des armes.

— L'exercice des armes?

— Oui, et cependant c'est fatigant de commander.

— Vous, commander l'exercice aux Jacobins?

— Je vais le commander du moins.

— A partir de demain?

— A partir d'aujourd'hui, si vous l'exigez.

— Et qui donc a eu cette idée de faire faire l'exercice à des frocards?

— Moi, à ce qu'il paraît, dit Gorenflot.

— Vous? impossible!

— Si fait, j'en ai donné l'ordre à frère Borromée.

— Qu'est-ce encore que frère Borromée?

— Ah! c'est vrai, vous ne le connaissez pas.

— Qu'est-il?

— C'est le trésorier.

— Comment as-tu un trésorier que je ne connaisse pas, bélître?

— Il est ici depuis votre dernière visite.

— Et d'où te vient ce trésorier?

— M. le cardinal de Guise me l'a recommandé.

— En personne?

— Par lettre, cher monsieur Chicot, par lettre.

— Serait-ce cette figure de milan que j'ai vue en bas?

— C'est cela même.

— Qui m'a annoncé?

— Oui.

— Oh! oh! fit involontairement Chicot; et quelle qualité a-t-il, ce trésorier si chaudement appuyé par M. le cardinal de Guise?

— Il compte comme Pythagore.

— Et c'est avec lui que vous avez décidé ces exercices d'armes?

— Oui, mon ami.

— C'est-à-dire que c'est lui qui vous a proposé d'armer vos moines, n'est-ce pas?

— Non, cher monsieur Chicot; l'idée est de moi, entièrement de moi.

— Et dans quel but?

— Dans le but de les armer.

— Pas d'orgueil, pécheur endurci, l'orgueil est un péché capital; ce n'est point à vous qu'est venue cette idée.

— A moi ou à lui, je ne sais plus bien si c'est à lui ou à moi que l'idée est venue. Non, non, décidément, c'est à moi; il paraît même qu'à cette occasion j'ai prononcé un mot latin très judicieux et très brillant.

Chicot se rapprocha du prieur.

— Un mot latin, vous, mon cher prieur! dit Chicot, et vous le rappelez- vous, ce mot latin?

Militat spiritu….

Militat spiritu, militat gladio.

— C'est cela, c'est cela! s'écria dom Modeste avec enthousiasme.

— Allons, allons, dit Chicot, il est impossible de s'excuser de meilleure grâce que vous ne le faites, dom Modeste; je vous pardonne.

— Oh! fit Gorenflot avec attendrissement.

— Vous êtes toujours mon ami, mon véritable ami.

Gorenflot essuya une larme.

— Mais déjeunons, et je serai indulgent pour le déjeuner.

— Écoutez, dit Gorenflot avec enthousiasme, je vais faire dire au frère cuisinier que si la chère n'est pas royale, je le fais fourrer au cachot.

— Faites, faites, dit Chicot, vous êtes le maître, mon cher prieur.

— Et nous décoifferons quelques-unes des bouteilles de la pénitente.

— Je vous aiderai de mes lumières, mon ami.

— Que je vous embrasse, Chicot!

— Ne m'étouffez pas, et causons.

XXI

LES CONVIVES

Gorenflot ne fut pas long à donner ses ordres.

Si le digne prieur était bien sur la ligne ascendante, comme il le prétendait, c'était surtout en ce qui concernait les détails d'un repas et les progrès de la science culinaire.

Dom Modeste manda frère Eusèbe, qui comparut, non pas devant son chef, mais devant son juge. A la manière dont il avait été requis, il avait au reste deviné qu'il se passait quelque chose d'extraordinaire à son endroit chez le révérend prieur.

— Frère Eusèbe, dit Gorenflot d'une voix sévère, écoutez ce que va vous dire M. Robert Briquet, mon ami. Vous vous négligez, à ce qu'il paraît. J'ai ouï parler d'incorrections graves dans votre dernière bisque, et d'une fatale négligence à propos du croquant de vos oreilles. Prenez garde, frère Eusèbe, prenez garde, un seul pas fait dans la mauvaise voie entraîne tout le corps.

Le moine rougit et pâlit tour à tour, et balbutia une excuse qui ne fut point admise.

— Assez, dit Gorenflot.

Frère Eusèbe se tut.

— Qu'avez-vous aujourd'hui pour déjeuner? demanda le révérend prieur.

— J'aurai des oeufs brouillés aux crêtes de coq.

— Après?

— Des champignons farcis.

— Après?

— Des écrevisses au vin de Madère.

— Menu pied que tout cela, menu pied; quelque chose qui fasse un fond, voyons, dites vite.

— J'aurai en outre un jambon aux pistaches.

— Peuh! fit Chicot.

— Pardon, interrompit timidement Eusèbe; il est cuit dans du vin de Xérès sec. Je l'ai piqué d'un boeuf attendri dans une marinade d'huile d'Aix, ce qui fait qu'avec le gras du boeuf on mange le maigre du jambon, et avec le gras du jambon le maigre du boeuf.

Gorenflot hasarda vers Chicot un regard accompagné d'un geste d'approbation.

— Bien cela, n'est-ce pas, dit-il, monsieur Robert?

Chicot fit un geste de demi-satisfaction.

— Et après, demanda Gorenflot, qu'avez-vous encore?

— On peut vous accommoder une anguille à la minute.

— Foin de l'anguille, dit Chicot.

— Je crois, monsieur Briquet, reprit Eusèbe en s'enhardissant peu à peu, je crois que vous pouvez goûter de mes anguilles sans trop vous en repentir.

— Qu'ont-elles donc de rare, vos anguilles?

— Je les nourris d'une façon particulière.

— Oh! oh!

— Oui, ajouta Gorenflot, il paraît que les Romains ou les Grecs, je ne sais plus trop, un peuple d'Italie enfin, nourrissaient des lamproies comme fait Eusèbe. Il a lu cela dans un auteur ancien nommé Suétone, lequel a écrit sur la cuisine.

— Comment! frère Eusèbe, s'écria Chicot, vous donnez des hommes à manger à vos anguilles?

— Non, monsieur, je hache menu les intestins et les foies des volailles et du gibier, j'y ajoute un peu de viande de porc, je fais de tout cela une espèce de chair à saucisse que je jette à mes anguilles, qui, dans l'eau douce et renouvelée sur un gravier fin, deviennent grasses en un mois, et, tout en engraissant, allongent considérablement. Celle que j'offrirai au seigneur prieur aujourd'hui, par exemple, pèse neuf livres.

— C'est un serpent alors, dit Chicot.

— Elle avalait d'une bouchée un poulet de six jours.

— Et comment l'avez-vous accommodée? demanda Chicot.

— Oui, comment l'avez-vous accommodée? répéta le prieur.

— Dépouillée, rissolée, passée au beurre d'anchois, roulée dans une fine chapelure, puis remise sur le gril, pendant dix secondes; après quoi j'aurai l'honneur de vous la servir baignant dans une sauce épicée de piment et d'ail.

— Mais la sauce?

— Oui, la sauce elle-même?

— Simple sauce d'huile d'Aix, battue avec des citrons et de la moutarde.

— Parfait, dit Chicot.

Frère Eusèbe respira.

— Maintenant il manque les confiteries, fit observer judicieusement
Gorenflot.

— J'inventerai quelque mets capable d'agréer au seigneur prieur.

— C'est bien, je m'en rapporte à vous, dit Gorenflot; montrez-vous digne de ma confiance.

Eusèbe salua.

— Je puis donc me retirer? demanda-t-il.

Le prieur consulta Chicot.

— Qu'il se retire, dit Chicot.

— Retirez-vous et envoyez-moi le frère sommelier.

Eusèbe salua et sortit.

Le frère sommelier succéda au frère Eusèbe et reçut des ordres non moins précis et non moins détaillés.

Dix minutes après, devant la table couverte d'une fine nappe de lin, les deux convives, ensevelis dans deux larges fauteuils tout garnis de coussins, s'opposaient l'un à l'autre, fourchettes et couteaux en main, comme deux duellistes.

La table, suffisamment grande pour six personnes, était pourtant remplie, tant le sommelier avait accumulé les bouteilles de formes et d'étiquettes différentes.

Eusèbe, fidèle au programme, venait d'envoyer des oeufs brouillés, des écrevisses et des champignons qui parfumaient l'air d'une moelleuse vapeur de truffe, de beurre frais comme la crème, de thym et de vin de Madère.

Chicot attaqua en homme affamé. Le prieur, au contraire, en homme qui se défie de lui-même, de son cuisinier et de son convive.

Mais, après quelques minutes, ce fut Gorenflot qui dévora, tandis que
Chicot observait.

On commença par le vin du Rhin, puis l'on passa au bourgogne de 1550; on fit une excursion dans un ermitage dont on ignorait la date; on effleura le saint-perey; enfin l'on passa au vin de la pénitente.

— Qu'en dites-vous? demanda Gorenflot après en avoir goûté trois fois sans oser se prononcer.

— Velouté, mais léger, fit Chicot; et comment s'appelle votre pénitente?

— Je ne la connais pas, moi.

— Ouais! vous ne savez pas son nom?

— Non, ma foi, nous traitons par ambassadeur.

Chicot fit une pause pendant laquelle il ferma doucement les yeux comme pour savourer une gorgée de vin qu'il retenait dans sa bouche avant de l'avaler, mais en réalité pour réfléchir.

— Ainsi donc, dit-il au bout de cinq minutes, c'est en face d'un général d'armée que j'ai l'honneur de dîner?

— Oh! mon Dieu, oui!

— Comment, vous soupirez en disant cela?

— Ah! c'est bien fatigant, allez.

— Sans doute, mais c'est honorable, mais c'est beau.

— Superbe! seulement je n'ai plus de silence aux offices… et avant-hier j'ai été obligé de supprimer un plat au souper.

— Supprimer un plat… et pourquoi donc?

— Parce que plusieurs de mes meilleurs soldats, je dois l'avouer, ont eu l'audace de trouver insuffisant le plat de raisiné de Bourgogne qu'on donne en troisième le vendredi.

— Voyez-vous cela!… insuffisant!… et quelle raison donnaient-ils de cette insuffisance?

— Ils prétendaient qu'ils avaient encore faim, et réclamaient quelque chair maigre, comme sarcelle, homard, ou poisson de haut goût. Comprenez- vous ces dévorants?

— Dame! s'ils font des exercices, ce n'est point étonnant qu'ils aient faim, ces moines.

— Où serait donc le mérite? dit frère Modeste; bien manger et bien travailler, c'est ce que peut faire tout le monde. Que diable! il faut savoir offrir ses privations au Seigneur, continua le digne abbé en empilant un quartier de jambon et de boeuf sur une bouchée déjà respectable de galantine dont frère Eusèbe n'avait point parlé, le mets étant trop simple, non pour être servi, mais pour figurer sur la carte.

— Buvez, Modeste, buvez, dit Chicot, vous allez vous étrangler, mon cher ami; vous devenez cramoisi.

— C'est d'indignation, répliqua le prieur en vidant son verre qui contenait une demi-pinte.

Chicot le laissa faire, puis lorsque Gorenflot eut reposé son verre sur la table:

— Voyons, dit Chicot, achevons votre histoire, elle m'intéresse vivement, parole d'honneur. Vous leur avez donc retiré un plat parce qu'ils trouvaient qu'ils n'avaient pas assez à manger.

— Tout juste.

— C'est ingénieux.

— Aussi la punition a-t-elle fait un rude effet; j'ai cru qu'on allait se révolter; les yeux brillaient, les dents claquaient. — Ils avaient faim, dit Chicot; ventre de biche! c'est bien naturel.

— Ils avaient faim, n'est-ce pas?

— Sans doute.

— Vous le dites? vous le croyez?

— J'en suis sûr.

— Eh bien! j'ai remarqué, ce soir-là, un fait bizarre et que je recommanderai à l'analyse de la science; j'ai donc appelé frère Borromée, en le chargeant de mes instructions touchant cette privation d'un plat, à laquelle j'ai ajouté, voyant la rébellion, privation de vin.

— Enfin? demanda Chicot.

— Enfin, pour couronner l'oeuvre, j'ai commandé un nouvel exercice, voulant terrasser l'hydre de la révolte: les psaumes disent cela, vous savez; attendez donc: Cabis poriabis diagonem, eh! vous ne connaissez que cela, mordieu!

Proculcabis draconem, fit Chicot en versant à boire au prieur.

Draconem, c'est cela, bravo! A propos de dragon, mangez donc de cette anguille, elle emporte la bouche, c'est merveilleux!

— Merci, je ne puis plus respirer; mais racontez, racontez.

— Quoi?

— Votre fait bizarre.

— Lequel? je ne m'en souviens plus.

— Celui que vous vouliez recommander aux savants.

— Ah! oui, j'y suis, très bien.

— J'écoute.

— Je prescris donc un exercice pour le soir; je m'attendais à voir mes drôles exténués, hâves, suants, et j'avais préparé un sermon assez beau sur ce texte: Celui qui mange mon pain.

— Pain sec, dit Chicot.

— Précisément, pain sec, s'écria Gorenflot, en dilatant, par un rire cyclopéen, ses robustes mâchoires. J'aurais joué sur le mot, et d'avance j'en avais ri tout seul une heure, quand je me trouve au milieu de la cour en présence d'une troupe de gaillards animés, nerveux, bondissants comme des sauterelles, et ceci est l'illusion sur laquelle je veux consulter les savants.

— Voyons l'illusion.

— Et sentant le vin d'une lieue.

— Le vin! Frère Borromée vous avait donc trahi?

— Oh! je suis sûr de Borromée, s'écria Gorenflot, c'est l'obéissance passive en personne: je dirais à frère Borromée de se brûler à petit feu, qu'il irait à l'instant même chercher le gril et chaufferait les fagots.

— Ce que c'est que d'être mauvais physionomiste, dit Chicot en se grattant le nez, il ne me fait pas du tout cet effet-là, à moi.

— C'est possible, mais moi, je connais mon Borromée, vois-tu, comme je te connais, mon cher Chicot, dit dom Modeste qui devenait tendre en devenant ivre.

— Et tu dis qu'ils sentaient le vin?

— Borromée?

— Non, tes moines.

— Comme des futailles, sans compter qu'ils étaient rouges comme des écrevisses; j'en ai fait l'observation à Borromée.

— Bravo!

— Ah! c'est que je ne m'endors pas, moi.

— Et qu'a-t-il répondu?

— Attends, c'est fort subtil.

— Je le crois.

— Il a répondu que l'appétence très vive produit des effets pareils à ceux de la satisfaction.

— Oh! oh! fit Chicot; en effet, c'est fort subtil, comme tu dis, ventre de biche! C'est un homme très fort que ton Borromée; je ne m'étonne plus s'il a le nez et les lèvres si minces; et cela t'a convaincu?

— Tout à fait, et tu vas être convaincu toi-même; mais voyons, approche- toi un peu de moi, car je ne me remue plus sans étourdissement.

Chicot s'approcha. Gorenflot fit de sa large main un cornet acoustique qu'il appliqua sur l'oreille de Chicot.

— Eh bien? demanda Chicot.

— Attends donc, je me résume. Vous souvenez-vous du temps où nous étions jeunes, Chicot?

— Je m'en souviens.

— Du temps où le sang brûlait… où les désirs immodestes?…

— Prieur! prieur! fit le chaste Chicot.

— C'est Borromée qui parle, et je maintiens qu'il a raison; l'appétence ne produisait-elle point parfois les illusions de la réalité?

Chicot se mit à rire si violemment que la table, avec toutes les bouteilles, trembla comme un plancher de navire.

— Bien, bien, dit-il, je vais me mettre à l'école de frère Borromée, et quand il m'aura bien pénétré de ses théories, je vous demanderai une grâce, mon révérend.

— Elle vous sera accordée, Chicot, comme tout ce que vous demanderez à votre ami. Maintenant, dites, quelle est cette grâce?

— Vous me chargerez de l'économat du prieuré pendant huit jours seulement.

— Et que ferez-vous pendant ces huit jours?

— Je nourrirai frère Borromée de ses théories; je lui servirai un plat, un verre vide, en lui disant: Désirez de toute la force de votre faim et de votre soif une dinde aux champignons et une bouteille de chambertin; mais prenez garde de vous griser avec ce chambertin, prenez garde d'avoir une indigestion de cette dinde, cher frère philosophe.

— Ainsi, dit Gorenflot, tu ne crois pas à l'appétence, païen?

— C'est bien! c'est bien! je crois ce que je crois; mais brisons sur les théories.

— Soit, dit Gorenflot, brisons et parlons un peu de la réalité.

Et Gorenflot se versa un verre plein.

— A ce bon temps dont tu parlais tout à l'heure, Chicot, dit-il, à nos soupers à la Corne-d'Abondance!

— Bravo! je croyais que tu avais oublié tout cela, révérend.

— Profane! tout cela dort sous la majesté de ma position; mais, morbleu! je suis toujours le même.

Et Gorenflot se mit à entonner sa chanson favorite, malgré les chuts de
Chicot.

  Quand l'ânon est deslâché,
  Quand le vin est débouché,
  L'ânon dresse son oreille,
  Le vin sort de la bouteille;
  Mais rien n'est si éventé
  Que le moine en pleine treille;
  Mais rien n'est si débâté
  Que le moine en liberté.

— Mais chut! donc, malheureux! dit Chicot; si frère Borromée entrait, il croirait qu'il y a huit jours que vous n'avez ni bu ni mangé.

— Si frère Borromée entrait, il chanterait avec nous.

— Je ne crois pas.

— Et moi, je te dis….

— De te taire et de répondre à mes questions.

— Parle alors.

— Tu ne m'en donnes pas le temps, ivrogne!

— Oh! ivrogne, moi!

— Voyons, il résulte de l'exercice des armes que ton couvent est changé en une véritable caserne.

— Oui, mon ami, c'est le mot, véritable caserne, caserne véritable; jeudi dernier, est-ce jeudi? oui, c'est jeudi; attends donc, je ne sais plus si c'est jeudi.

— Jeudi ou vendredi, la date n'y fait rien.

— C'est juste, le fait, voilà tout, n'est-ce pas?

— Eh bien! jeudi ou vendredi, dans le corridor, j'ai trouvé deux novices qui se battaient au sabre avec deux seconds qui se préparaient de leur côté à en découdre.

— Et qu'as-tu fait?

— Je me suis fait apporter un fouet pour rosser les novices qui se sont enfuis; mais Borromée….

— Ah! ah! Borromée, encore Borromée.

— Toujours.

— Mais Borromée?…

— Borromée les a rattrapés et vous les a fustigés de telle façon qu'ils sont encore au lit, les malheureux!

— Je demande à voir leurs épaules pour apprécier la vigueur du bras de frère Borromée, fit Chicot.

— Nous déranger pour voir d'autres épaules que des épaules de mouton, jamais! Mangez donc de ces pâtes d'abricot.

— Non pas, morbleu! j'étoufferais.

— Buvez alors.

— Non plus: j'ai à marcher, moi.

— Eh bien! moi, crois-tu donc que je n'aie point à marcher? et cependant je bois.

— Oh! vous, c'est différent; et puis pour crier les commandements il vous faut des poumons.

— Alors, un verre, rien qu'un verre de cette liqueur digestive, dont
Eusèbe a seul le secret.

— D'accord.

— Elle est si efficace, qu'eut-on dîné de façon gloutonne, on se trouverait nécessairement avoir faim deux heures après son dîner.

— Quelle recette pour les pauvres! Savez-vous que si j'étais roi, je ferais trancher la tête à Eusèbe; sa liqueur est capable d'affamer un royaume. Oh! oh! qu'est-ce que cela?

— C'est l'exercice qui commence, dit Gorenflot.

En effet, on venait d'entendre un grand bruit de voix et de ferraille venant de la cour.

— Sans le chef? dit Chicot. Oh! oh! voilà des soldats assez mal disciplinés, ce me semble.

— Sans moi? jamais! dit Gorenflot; d'ailleurs cela ne se peut pas, comprends-tu? puisque c'est moi qui commande, puisque l'instructeur, c'est moi; et, tiens, la preuve, c'est que j'entends frère Borromée qui vient prendre mes ordres.

En effet, au moment même, Borromée entrait, lançant à Chicot un regard oblique et prompt comme la flèche traîtresse du Parthe.

— Oh! oh! pensa Chicot, tu as eu tort de me lancer ce regard-là; il t'a trahi.

— Seigneur prieur, dit Borromée, on n'attend plus que vous pour commencer la visite des armes et des cuirasses.

— Des cuirasses! oh! oh! se dit tout bas Chicot, un instant, j'en suis, j'en suis!

Et il se leva précipitamment.

— Vous assisterez à mes manoeuvres, dit Gorenflot en se soulevant à son tour, comme ferait un bloc de marbre qui prendrait des jambes; votre bras, mon ami; vous allez voir une belle instruction.

— Le fait est que le seigneur prieur est un tacticien profond, dit
Borromée, sondant l'imperturbable physionomie de Chicot.

— Dom Modeste est un homme supérieur en toutes choses, répondit Chicot en s'inclinant.

Puis tout bas, à lui-même:

— Oh! oh! murmura-t-il, jouons serré, mon aiglon, ou voilà un milan qui t'arracherait les plumes.

XXII

FRÈRE BORROMÉE

Lorsque Chicot, soutenant le révérend prieur, arriva par le grand escalier dans la cour du prieuré, le coup d'oeil fut exactement celui d'une immense caserne en pleine activité.

Partagé en deux bandes de cent hommes chacune, les moines, la hallebarde, la pique ou le mousquet au pied, attendaient comme des soldats l'apparition de leur commandant.

Cinquante à peu près, parmi les plus forts et les plus zélés, avaient couvert leurs têtes de casques ou de salades: une ceinture attachait à leurs reins une longue épée; il ne leur manquait absolument qu'un bouclier de main pour ressembler aux anciens Mèdes, ou des yeux retroussés pour ressembler à des Chinois modernes.

D'autres étalaient avec orgueil des cuirasses bombées, sur lesquelles ils aimaient à faire bruir un gantelet de fer.

D'autres enfin, enfermés dans des brassards et dans des cuissards, s'exerçaient à développer leurs jointures privées d'élasticité par ces carapaces partielles.

Frère Borromée prit un casque des mains d'un novice, et se le posa sur la tête par un mouvement aussi prompt, aussi régulier que l'eût pu faire un reître ou un lansquenet.

Tandis qu'il en attachait les brides, Chicot ne pouvait s'empêcher de regarder le casque; et tout en le regardant, sa bouche souriait; enfin, tout en souriant, il tournait autour de Borromée, comme pour l'admirer sur toutes ses faces.

Il fit plus, il s'approcha du trésorier, et passa la main sur une des inégalités du heaume.

— Vous avez là un magnifique armet, frère Borromée, dit-il; où l'avez- vous donc acheté, mon cher prieur?

Gorenflot ne put répondre, parce qu'en ce moment on l'attachait dans une cuirasse resplendissante, laquelle, bien que spacieuse à loger l'Hercule Farnèse, étreignait douloureusement les ondulations luxuriantes de la chair du digne prieur.

— Ne bridez pas ainsi, mordieu! s'écriait Gorenflot; ne serrez pas de cette force, j'étoufferais, je n'aurais plus de voix; assez! assez!

— Vous demandiez, je crois, au révérend prieur, dit Borromée, où il avait acheté mon casque?

— Je demandais cela au révérend prieur et non à vous, reprit Chicot, parce que je présume qu'en ce couvent, comme dans tous les autres, rien ne se fait que sur l'ordre du supérieur.

— Certainement, dit Gorenflot, rien ici ne se fait que par mon ordre. Que demandez-vous, cher monsieur Briquet?

— Je demande à frère Borromée s'il sait d'où vient ce casque.

— Il faisait partie d'un lot d'armures que le révérend prieur a achetées hier pour armer le couvent.

— Moi? fit Gorenflot.

— Votre Seigneurie a commandé, elle se le rappelle, que l'on apportât ici plusieurs casques et plusieurs cuirasses, et l'on a exécuté les ordres de Votre Seigneurie.

— C'est vrai, c'est vrai, dit Gorenflot.

— Ventre de biche! dit Chicot, mon casque était donc bien attaché à son maître, qu'après l'avoir conduit moi-même à l'hôtel de Guise, il vienne comme un chien perdu me retrouver au prieuré des Jacobins!

En ce moment, sur un geste de frère Borromée, les lignes se faisaient régulières et le silence s'établit dans les rangs.

Chicot s'assit sur un banc, afin d'assister à son aise aux manoeuvres.

Gorenflot se tint debout, d'aplomb sur ses jambes comme sur deux poteaux.

— Attention! dit tout bas frère Borromée.

Dom Modeste tira un sabre gigantesque de son fourreau de fer, et, le brandissant en l'air, il cria d'une voix de Stentor:

— Attention!

— Votre Révérence se fatiguerait peut-être à faire les commandements, dit alors frère Borromée avec une douce prévenance. Votre Révérence souffrait ce matin: s'il lui plaît ménager sa précieuse santé, je commanderai aujourd'hui l'exercice.

— Je le veux bien, dit dom Modeste: en effet je suis souffrant, j'étouffe; allez.

Borromée s'inclina, et, en homme habitué à ces sortes de consentements, il vint se placer au front de la troupe.

— Quel serviteur complaisant! dit Chicot; c'est une perle que ce gaillard-là.

— Il est charmant! je te le disais bien, répondit dom Modeste.

— Je suis sûr qu'il te fait la même chose tous les jours, dit Chicot.

— Oh! tous les jours. Il est soumis comme un esclave; je ne fais que lui reprocher ses prévenances. L'humilité n'est pas la servitude, ajouta sentencieusement Gorenflot.

— En sorte que tu n'as vraiment rien à faire ici, et que tu peux dormir sur les deux oreilles: frère Borromée veille pour toi.

— Oh! mon Dieu, oui.

— Voilà ce que je voulais savoir, dit Chicot dont l'attention se porta sur Borromée tout seul.

C'était merveille que de voir, pareil à un cheval de guerre, se redresser sous le harnais le trésorier des moines.

Son oeil dilaté lançait des flammes, son bras vigoureux imprimait à l'épée des secousses tellement savantes qu'on eût dit un maître en fait d'armes s'escrimant devant un peloton de soldats. Chaque fois que frère Borromée faisait une démonstration, Gorenflot la répétait en ajoutant:

— Borromée a raison; mais je vous ai déjà dit cela, moi; rappelez-vous donc ma leçon d'hier. Passez l'arme d'une main dans l'autre; soutenez la pique, soutenez-la donc: le fer à la hauteur de l'oeil; de la tenue, par saint Georges! du jarret; demi-tour à gauche est exactement la même chose que demi-tour à droite, excepté que c'est tout le contraire.

— Ventre de biche! dit Chicot, tu es un habile démonstrateur.

— Oui, oui, fit Gorenflot en caressant son triple menton, j'entends assez bien la manoeuvre.

— Et tu as dans Borromée un excellent élève.

— Il m'a compris, dit Gorenflot; il est on ne peut plus intelligent.

Les moines exécutèrent la course militaire, sorte de manoeuvre fort en vogue à cette époque, les passes d'armes, les passes d'épée, les passes de pique et les exercices à feu.

Lorsqu'on en fut à cette dernière épreuve:

— Tu vas voir mon petit Jacques, dit le prieur à Chicot.

— Qu'est-ce que c'est que ton petit Jacques?

— Un gentil garçon que j'ai voulu attacher à ma personne, parce qu'il a des dehors calmes et une main vigoureuse, et avec tout cela la vivacité du salpêtre.

— Ah! vraiment! Et où donc est-il, ce charmant enfant?

— Attends, attends, je vais te le montrer; là, tiens, là-bas; celui qui tient un mousquet à la main et qui s'apprête à tirer le premier.

— Et il tire bien?

— C'est-à-dire qu'à cent pas le drôle ne manque pas un noble à la rose.

— Voilà un gaillard qui doit vertement servir une messe; mais attends donc, à ton tour.

— Quoi donc?

— Mais si, mais non.

— Tu connais mon petit Jacques?

— Moi, pas le moins du monde.

— Mais tu croyais le connaître d'abord?

— Oui, il me semblait l'avoir vu dans certaine église, un jour, ou plutôt une nuit que j'étais renfermé dans un confessionnal; mais non, je me trompais, ce n'était pas lui.

Cette fois, nous devons l'avouer, les paroles de Chicot n'étaient pas exactement d'accord avec la vérité. Chicot était trop bon physionomiste, quand il avait vu une figure une fois, pour oublier jamais cette figure.

Pendant qu'il était, sans s'en douter, l'objet de l'attention du prieur et de son ami, le petit Jacques, comme l'appelait Gorenflot, chargeait en effet un mousquet pesant, long comme lui-même, puis le mousquet chargé, il vint se camper fièrement à cent pas du but, et là, ramenant sa jambe droite en arrière, avec une précision toute militaire, il ajusta.

Le coup partit, et la balle alla se loger au milieu du but, au grand applaudissement des moines.

— Tudieu! c'est bien visé, dit Chicot, et sur ma parole, voilà un joli garçon.

— Merci, monsieur, répondit Jacques, dont les joues pâles se colorèrent d'une rougeur de plaisir.

— Tu manies les armes habilement, mon enfant, reprit Chicot.

— Mais, monsieur, j'étudie, fit Jacques.

Et sur ces mots, laissant son mousquet inutile, après la preuve d'adresse qu'il avait donnée, il prit une pique des mains de son voisin, et fit un moulinet que Chicot trouva parfaitement exécuté.

Chicot renouvela ses compliments.

— C'est surtout à l'épée qu'il excelle, dit dom Modeste. Ceux qui s'y connaissent le jugent très fort; il est vrai que le drôle a des jarrets de fer, des poignets d'acier, et qu'il gratte le fer depuis le matin jusqu'au soir.

— Ah! voyons cela, dit Chicot.

— Vous voulez essayer sa force? dit Borromée.

— Je voudrais en avoir la preuve, répondit Chicot.

— Ah! continua le trésorier, c'est qu'ici personne, excepté moi peut- être, n'est capable de lutter contre lui; êtes-vous d'une certaine force, vous?

— Je ne suis qu'un pauvre bourgeois, dit Chicot en secouant la tête; autrefois j'ai poussé ma brette comme un autre; mais aujourd'hui mes jambes tremblent, mon bras vacille et ma tête n'est plus fort présente.

— Mais cependant vous pratiquez toujours? dit Borromée.

— Un peu, répondit Chicot en lançant à Gorenflot qui souriait un coup d'oeil qui arracha aux lèvres de celui-ci le nom de Nicolas David.

Mais Borromée ne vit point le sourire, Borromée n'entendit pas ce nom, et avec un sourire plein de tranquillité, il ordonna que l'on apportât les fleurets et les masques d'escrime.

Jacques, tout pétillant de joie sous son enveloppe froide et sombre, releva sa robe jusqu'aux genoux et assura sa sandale sur le sable en faisant un appel.

— Décidément, dit Chicot, comme n'étant ni moine ni soldat, il y a
quelque temps que je n'ai fait des armes, veuillez, je vous prie, frère
Borromée, vous qui n'êtes que muscles et tendons, donner la leçon à frère
Jacques. Y consentez-vous, cher prieur? demanda Chicot à dom Modeste.

— Je l'ordonne! déclama le prieur, toujours enchanté de placer ce mot.

Borromée ôta son casque, Chicot se hâta de tendre les deux mains, et le casque, déposé entre les mains de Chicot, permit de nouveau à son ancien maître de constater son identité; puis, tandis que notre bourgeois accomplissait cet examen, le trésorier relevait sa robe dans sa ceinture et se préparait.

Tous les moines, animés de l'esprit de corps, vinrent faire cercle autour de l'élève et du professeur.

Gorenflot se pencha à l'oreille de son ami.

— C'est aussi amusant que de chanter vêpres, n'est-ce pas? dit-il naïvement.

— C'est ce que disent les chevau-légers, répondit Chicot avec la même naïveté.

Les deux combattants se mirent en garde; Borromée, sec et nerveux, avait l'avantage de la taille; il avait en outre celui que donnent l'aplomb et l'expérience.

Le feu montait par vives lueurs aux yeux de Jacques, et animait les pommettes de ses joues d'une rougeur fébrile.