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Les quarante-cinq — Tome 1 cover

Les quarante-cinq — Tome 1

Chapter 34: XXIX
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About This Book

Set in late sixteenth-century Paris, the narrative opens at a closed city gate where a mixed crowd and three bourgeois debate an impending public execution. The plot alternates street-level scenes and tense court maneuvering, following clandestine observers, secret designs, and the ripple effects of violent spectacles. Episodes combine suspense, conspiratorial meetings, and vivid urban detail to examine shifting loyalties, ambition, and the fragile boundary between authority and popular unrest, unfolding through interwoven vignettes of public commotion and private intrigue.

XXVI

LES GUISES

Le soir même du jour où Chicot partait pour la Navarre, nous retrouverons dans la grande chambre de l'hôtel de Guise où nous avons déjà, dans nos précédents récits, conduit plus d'une fois nos lecteurs; nous retrouverons, disons-nous, dans la grande chambre de l'hôtel de Guise, ce petit jeune homme à l'oeil vif, que nous avons vu entrer dans Paris en croupe sur le cheval de Carmainges, et qui n'était autre, nous le savons déjà, que la belle pénitente de dom Gorenflot.

Cette fois elle n'avait pris aucune précaution pour dissimuler sa personne ou son sexe. Madame de Montpensier, vêtue d'une robe élégante, le col évasé, les cheveux tout constellés d'étoiles de pierreries, comme c'était la mode à cette époque, attendait avec impatience, debout dans l'embrasure d'une fenêtre, quelqu'un qui tardait à venir.

L'ombre commençait à s'épaissir, la duchesse ne distinguait plus qu'à grand'peine la porte de l'hôtel, sur laquelle ses yeux étaient constamment attachés.

Enfin le pas d'un cheval se fit entendre, et dix minutes après la voix de l'huissier annonçait mystérieusement chez la duchesse M. de Mayenne.

Madame de Montpensier se leva et courut au devant de son frère avec une telle précipitation, qu'elle oublia de marcher sur la pointe du pied droit, comme c'était son habitude lorsqu'elle tenait à ne pas boiter.

— Seul, mon frère? dit-elle, vous êtes seul?

— Oui, ma soeur, dit le duc en s'asseyant après avoir baisé la main de la duchesse.

— Mais, Henri, où donc est Henri? Savez-vous bien que tout le monde l'attend ici?

— Henri, ma soeur, n'a que faire encore à Paris, tandis qu'au contraire il a encore fort à faire dans les villes de Flandre et de Picardie. Notre travail est lent et souterrain; nous avons de l'ouvrage là-bas: pourquoi quitterions-nous cet ouvrage pour venir à Paris, où tout est fait?

— Oui, mais où tout se défera si vous ne vous hâtez.

— Bah!

— Bah! tant que vous voudrez, mon frère. Je vous dis, moi, que les bourgeois ne se contentent plus de toutes ces raisons, qu'ils veulent voir leur duc Henri, que voilà leur soif, leur délire.

— Ils le verront au bon moment. Mayneville ne leur a-t-il donc point expliqué tout cela?

— Sans contredit; niais vous le savez, sa voix ne vaut pas les vôtres.

— Au plus pressé, ma soeur. Et Salcède?

— Mort.

— Sans parler?

— Sans souffler une parole.

— Bien. Et l'armement?

— Achevé.

— Paris?

— Divisé en seize quartiers.

— Et chaque quartier a le chef que nous avons désigné?

— Oui.

— Vivons donc en repos. Pâque-Dieu! c'est ce que je viens dire à nos bons bourgeois.

— Ils ne vous écouteront pas.

— Bah!

— Je vous dis qu'ils sont endiablés.

— Ma soeur, vous avez un peu trop l'habitude de juger la précipitation d'autrui d'après vos propres impatiences.

— M'en ferez-vous un reproche sérieux?

— A Dieu ne plaise! mais ce que dit mon frère Henri doit être exécuté.
Or, mon frère Henri veut qu'on ne se hâte aucunement.

— Que faire alors? demanda la duchesse avec impatience.

— Quelque chose presse-t-il, ma soeur?

— Tout, si l'on veut.

— Par quoi commencer, à votre avis?

— Par prendre le roi.

— C'est votre idée fixe; je ne dis pas qu'elle soit mauvaise, si l'on pouvait la mettre à exécution; mais projeter et faire sont deux: rappelez- vous combien de fois nous avons échoué déjà.

— Les temps sont changés; le roi n'a plus personne pour le défendre.

— Non, excepté les Suisses, les Écossais, les gardes françaises.

— Mon frère, quand vous voudrez, moi, moi qui vous parle, je vous le montrerai sur une grande route, escorté de deux laquais seulement.

— On m'a dit cela cent fois, et je ne l'ai pas vu une seule.

— Vous le verrez donc si vous restez seulement à Paris trois jours.

— Encore un projet!

— Un plan, voulez-vous dire.

— Veuillez me le communiquer, en ce cas.

— Oh! c'est une idée de femme, et par conséquent elle vous fera rire.

— A Dieu ne plaise que je blesse votre amour-propre d'auteur! Voyons le plan.

— Vous vous moquez de moi, Mayenne.

— Non, je vous écoute.

— Eh bien! en quatre mots, voici….

En ce moment l'huissier souleva la tapisserie.

— Plaît-il à Leurs Altesses de recevoir M. de Mayneville? demanda-t-il.

— Mon complice? dit la duchesse, qu'il entre.

M. de Mayneville entra en effet, et vint baiser la main du duc de Mayenne.

— Un seul mot, monseigneur, dit-il; j'arrive du Louvre.

— Eh bien! s'écrièrent à la fois Mayenne et la duchesse.

— On se doute de votre arrivée.

— Comment cela?

— Je causais avec le chef du poste de Saint-Germain-l'Auxerrois, deux
Gascons passèrent.

— Les connaissez-vous?

— Non; ils étaient tout flambants neufs. Cap de bious! dit l'un, vous avez là un pourpoint qui est magnifique, mais qui, dans l'occasion, ne vous rendrait pas les mêmes services que votre cuirasse d'hier.

— Bah! bah! si solide que soit l'épée de M. de Mayenne, dit l'autre, gageons qu'elle n'entamera pas plus ce satin qu'elle n'eût entamé la cuirasse.

Et là-dessus le Gascon se répandit en bravades qui indiquaient que l'on vous savait proche.

— Et à qui appartiennent ces Gascons?

— Je n'en sais rien.

— Et ils se sont retirés?

— Oh! pas ainsi, ils criaient haut; le nom de Votre Altesse fut entendu: quelques passants s'arrêtèrent et demandèrent si effectivement vous arriviez. Ils allaient répondre à la question, quand tout à coup un homme s'approcha du Gascon et lui toucha l'épaule: ou je me trompe bien, monseigneur, ou cet homme, c'était Loignac.

— Après? demanda la duchesse.

— A quelques mots dits tout bas, le Gascon ne répondit que par un geste de soumission, et suivit son interrupteur.

— De sorte que?

— De sorte que je n'ai pas pu en savoir davantage; mais, en attendant, défiez-vous.

— Vous ne les avez pas suivis?

— Si fait, mais de loin; je craignais d'être reconnu comme gentilhomme de Votre Altesse. Ils se sont dirigés du côté du Louvre, et ont disparu derrière l'hôtel des Meubles. Mais après eux, toute une traînée de voix répétait: Mayenne! Mayenne!

— J'ai un moyen tout simple de répondre, dit le duc.

— Lequel? demanda sa soeur.

— C'est d'aller saluer le roi ce soir.

— Saluer le roi?

— Sans doute, je viens à Paris; je lui donne des nouvelles de ses bonnes villes de Picardie, il n'y a rien à dire.

— Le moyen est bon, dit Mayneville.

— Il est imprudent, dit la duchesse.

— Il est indispensable, ma soeur, si en effet on se doute de mon arrivée à Paris. C'était d'ailleurs l'opinion de notre frère Henri, que je descendisse tout botté devant le Louvre, pour présenter au roi les hommages de toute la famille. Une fois ce devoir accompli, je suis libre, et je puis recevoir qui bon me semble.

— Les membres du comité, par exemple; ils vous attendent.

— Je les recevrai à l'hôtel Saint-Denis, à mon retour du Louvre, dit Mayenne. Donc, Mayneville, qu'on me rende mon cheval tel qu'il est, sans le bouchonner. Vous viendrez avec moi au Louvre. Vous, ma soeur, attendez- nous, s'il vous plaît.

— Ici, mon frère?

— Non, à l'hôtel Saint-Denis, où j'ai laissé mes équipages et où l'on me croit couché. Nous y serons dans deux heures.

XXVII

AU LOUVRE

Ce jour-là aussi, jour de grandes aventures, le roi sortit de son cabinet et fit appeler M. d'Épernon.

Il pouvait être midi.

Le duc s'empressa d'obéir et de passer chez le roi.

Il trouva Sa Majesté debout dans une première chambre, considérant avec attention un moine jacobin qui rougissait et baissait les yeux sous le regard perçant du roi.

Le roi prit d'Épernon à part. — Regarde donc, duc, dit-il en lui montrant le jeune homme, la drôle de figure de moine que voilà.

— De quoi s'étonne Votre Majesté? dit d'Épernon; je trouve la figure fort ordinaire, moi.

— Vraiment?

Et le roi se prit à rêver.

— Comment t'appelles-tu? lui dit-il.

— Frère Jacques, sire.

— Tu n'as pas d'autre nom?

— Mon nom de famille, Clément.

— Frère Jacques Clément? répéta le roi.

— Votre Majesté ne trouve-t-elle pas aussi quelque chose d'étrange dans le nom? dit en riant le duc.

Le roi ne répondit point.

— Tu as très bien fait la commission, dit-il au moine sans cesser de le regarder.

— Quelle commission, sire? demanda le duc avec cette hardiesse qu'on lui reprochait, et que lui donnait une familiarité de tous les jours.

— Rien, dit Henri, un petit secret entre moi et quelqu'un que tu ne connais pas, ou plutôt que tu ne connais plus.

— En vérité, sire, dit d'Épernon, vous regardez étrangement cet enfant, et vous l'embarrassez.

— C'est vrai, oui. Je ne sais pourquoi mes regards ne peuvent pas se défendre de lui; il me semble que je l'ai déjà vu ou que je le verrai. Il m'est apparu dans un rêve, je crois. Allons, voilà que je déraisonne. Va- t'en, petit moine, tu as fini ta mission. On enverra la lettre demandée à celui qui la demande; sois tranquille. D'Épernon?

— Sire?

— Qu'on lui donne dix écus.

— Merci, dit le moine.

— On dirait que tu as dit merci du bout des dents! reprit d'Épernon qui ne comprenait point qu'un moine parût mépriser dix écus.

— Je dis merci du bout des dents, reprit le petit Jacques, parce que j'aimerais bien mieux un de ces beaux couteaux d'Espagne qui sont là appendus au mur.

— Comment, tu n'aimes pas mieux l'argent pour aller courir les farceurs de la foire Saint-Laurent, ou les clapiers de la rue Sainte-Marguerite? demanda d'Épernon.

— J'ai fait voeu de pauvreté et de chasteté, répliqua Jacques.

— Donne-lui donc une de ces lames d'Espagne, et qu'il s'en aille,
Lavalette, dit le roi.

Le duc, en homme parcimonieux, choisit parmi les couteaux celui qui lui paraissait le moins riche et le donna au petit moine.

C'était un couteau catalan, à la lame large, effilée, solidement emmanchée dans un morceau de belle corne ciselée.

Jacques le prit, tout joyeux de posséder une si belle arme, et se retira.

Jacques parti, le duc essaya de nouveau de questionner le roi.

— Duc, interrompit le roi, as-tu, parmi tes quarante-cinq, deux ou trois hommes qui sachent monter à cheval?

— Douze au moins, sire, et tous seront cavaliers dans un mois.

— Choisis-en deux de ta main, et qu'ils viennent me parler à l'instant même.

Le duc salua, sortit, et appela Loignac dans l'antichambre.

Loignac parut au bout de quelques secondes.

— Loignac, dit le duc, envoyez-moi à l'instant même deux cavaliers solides; c'est pour accomplir une mission directe de Sa Majesté.

Loignac traversa rapidement la galerie, arriva près du bâtiment, que nous nommerons désormais le logis des Quarante-Cinq.

Là, il ouvrit la porte et appela d'une voix de maître:

— Monsieur de Carmainges! Monsieur de Biran!

— M. de Biran est sorti, dit le factionnaire.

— Comment! sorti sans permission?

— Il étudie le quartier que monseigneur le duc d'Épernon lui a recommandé ce matin.

— Fort bien! Appelez M. de Sainte-Maline, alors.

Les deux noms retentirent sous les voûtes, et les deux élus apparurent aussitôt.

— Messieurs, dit Loignac, suivez-moi chez M. le duc d'Épernon.

Et il les conduisit au duc, lequel, congédiant Loignac, les conduisit à son tour au roi.

Sur un geste de Sa Majesté, le duc se retira et les deux jeunes gens restèrent.

C'était la première fois qu'ils se trouvaient devant le roi. Henri avait un aspect fort imposant.

L'émotion se trahissait chez eux de façon différente.

Sainte-Maline avait l'oeil brillant, le jarret tendu, la moustache hérissée.

Carmainges, pâle, mais tout aussi résolu, bien que moins fier, n'osait, arrêter son regard sur Henri.

— Vous êtes de mes quarante-cinq, messieurs? dit le roi.

— J'ai cet honneur, sire, répliqua Sainte-Maline.

— Et vous, monsieur?

— J'ai cru que monsieur répondait pour nous deux, sire; voilà pourquoi ma réponse s'est fait attendre; mais quant à être au service de Votre Majesté, j'y suis autant que qui que ce soit au monde.

— Bien. Vous allez monter à cheval et prendre la route de Tours: la connaissez-vous?

— Je demanderai, dit Sainte-Maline.

— Je m'orienterai, dit Carmainges.

— Pour vous mieux guider, passez par Charenton, d'abord.

— Oui, sire.

— Vous pousserez jusqu'à ce que vous rencontriez un homme voyageant seul.

— Votre Majesté veut-elle nous donner son signalement? demanda Sainte-
Maline.

— Une grande épée au côté ou au dos, de grands bras, de grandes jambes.

— Pouvons-nous savoir son nom, sire? demanda Ernauton de Carmainges, que l'exemple de son compagnon entraînait, malgré les habitudes de l'étiquette, à interroger le roi.

— Il s'appelle l'Ombre, dit Henri.

— Nous demanderons le nom de tous les voyageurs que nous rencontrerons, sire.

— Et nous fouillerons toutes les hôtelleries.

— Une fois l'homme rencontré et reconnu, vous lui remettrez cette lettre.

Les deux jeunes gens tendaient la main ensemble.

Le roi demeura un instant embarrassé.

— Comment vous appelle-t-on? demanda-t-il à l'un d'eux.

— Ernauton de Carmainges, répondit-il.

— Et vous?

— René de Sainte-Maline.

— Monsieur de Carmainges, vous porterez la lettre, et monsieur de Sainte-
Maline la remettra.

Ernauton prit le précieux dépôt qu'il s'apprêta à serrer dans son pourpoint.

Sainte-Maline arrêta son bras au moment où la lettre allait disparaître, et il en baisa respectueusement le scel.

Puis il remit la lettre à Ernauton.

Cette flatterie fit sourire Henri III.

— Allons, allons, messieurs, dit-il, je vois que je serai bien servi.

— Est-ce tout, sire? demanda Ernauton.

— Oui, messieurs; seulement une dernière recommandation.

Les jeunes gens s'inclinèrent et attendirent.

— Cette lettre, messieurs, dit Henri, est plus précieuse que la vie d'un homme. Sur votre tête, ne la perdez pas, remettez-la secrètement à l'Ombre, qui vous en donnera un reçu que vous me rapporterez, et surtout voyagez en gens qui voyagent pour leurs propres affaires. Allez.

Les deux jeunes gens sortirent du cabinet royal, Ernauton comblé de joie; Sainte-Maline gonflée de jalousie; l'un avec la flamme dans les yeux, l'autre avec un avide regard qui brûlait le pourpoint de son compagnon.

Monsieur d'Épernon les attendait: il voulut questionner.

— M. le duc, répondit Ernauton, le roi ne nous a point autorisés à parler.

Ils allèrent à l'instant même aux écuries, où le piqueur du roi leur délivra deux chevaux de route, vigoureux et bien équipés.

M. d'Épernon les eût suivis certainement pour en savoir davantage, s'il n'eût été prévenu, au moment où Carmainges et Sainte-Maline le quittaient, qu'un homme voulait lui parler à l'instant même et à tout prix.

— Quel homme? demanda le duc avec impatience.

— Le lieutenant de la prévôté de l'Île-de-France.

— Eh! parfandious! s'écria-t-il, suis-je échevin, prévôt ou chevalier du guet?

— Non, monseigneur, mais vous êtes ami du roi, répondit une humble voix à sa gauche. Je vous en supplie, à ce titre écoutez-moi donc!

Le duc se retourna.

Près de lui, chapeau bas et oreilles basses, était un pauvre solliciteur qui passait à chaque seconde par une des nuances de l'arc-en-ciel.

— Qui êtes-vous? demanda brutalement le duc.

— Nicolas Poulain, pour vous servir, monseigneur.

— Et vous voulez me parler?

— Je demande cette grâce.

— Je n'ai pas le temps.

— Même pour entendre un secret, monseigneur?

— J'en écoute cent tous les jours, monsieur: le vôtre fera cent et un; ce serait un de trop.

— Même si celui-là intéressait la vie de Sa Majesté? dit Nicolas Poulain en se penchant à l'oreille de d'Épernon.

— Oh! oh! je vous écoute; venez dans mon cabinet.

Nicolas Poulain essuya son front ruisselant de sueur, et suivit le duc.

XXVIII

LA RÉVÉLATION

Monsieur d'Épernon, en traversant son antichambre, s'adressa à l'un des gentilshommes qui s'y tenaient à demeure.

— Comment vous nommez-vous, monsieur? demanda-t-il à un visage inconnu.

— Pertinax de Montcrabeau, monseigneur, répondit le gentilhomme.

— Eh bien, monsieur de Montcrabeau, placez-vous à ma porte, et que personne n'entre.

— Oui, monsieur le duc.

— Personne, vous entendez?

— Parfaitement.

Et M. Pertinax, qui était somptueusement vêtu et qui faisait le beau dans des bas oranges, avec un pourpoint de satin bleu, obéit à l'ordre de d'Épernon. Il s'adossa en conséquence au mur et prit position, les bras croisés, le long de la tapisserie.

Nicolas Poulain suivit le duc qui passa dans son cabinet. Il vit la porte s'ouvrir et se refermer, puis la portière retomber sur la porte, et il commença sérieusement à trembler.

— Voyons votre conspiration, monsieur? dit sèchement le duc; mais, pour Dieu, qu'elle soit bonne, car j'avais aujourd'hui une multitude de choses agréables à faire, et si je perds mon temps à vous écouter, gare à vous!

— Eh! monsieur le duc, dit Nicolas Poulain, il s'agit tout simplement du plus épouvantable des forfaits.

— Alors, voyons le forfait.

— Monsieur le duc….

— On veut me tuer, n'est-ce pas? interrompit d'Épernon en se raidissant comme un Spartiate; eh bien! soit, ma vie est à Dieu et au roi: qu'on la prenne.

— Il ne s'agit pas de vous, monseigneur.

— Ah! cela m'étonne.

— Il s'agit du roi. On veut l'enlever, monsieur le duc.

— Oh! encore cette vieille affaire d'enlèvement! dit dédaigneusement d'Épernon.

— Cette fois la chose est assez sérieuse, monsieur le duc, si j'en crois les apparences.

— Et quel jour veut-on enlever Sa Majesté?

— Monseigneur, la première fois que Sa Majesté ira à Vincennes dans sa litière.

— Comment l'enlèvera-t-on?

— En tuant ses deux piqueurs.

— Et qui fera le coup?

— Madame de Montpensier.

D'Épernon se mit à rire.

— Cette pauvre duchesse, dit-il, que de choses on lui attribue!

— Moins qu'elle n'en projette, monseigneur.

— Et elle s'occupe de cela à Soissons?

— Madame la duchesse est à Paris.

— A Paris!

— J'en puis répondre à monseigneur.

— Vous l'avez vue?

— Oui.

— C'est-à-dire que vous avez cru la voir.

— J'ai eu l'honneur de lui parler.

— L'honneur?

— Je me trompe, monsieur le duc; le malheur.

— Mais, mon cher lieutenant de la prévôté, ce n'est point la duchesse qui enlèvera le roi?

[Illustration: Madame de Montpensier.]

— Pardonnez-moi, monseigneur.

— Elle-même?

— En personne, avec ses affidés, bien entendu.

— Et où se placera-t-elle pour présider à cet enlèvement?

— A une fenêtre du prieuré des Jacobins, qui est, comme vous le savez, sur la route de Vincennes.

— Que diable me contez-vous là?

— La vérité, monseigneur. Toutes les mesures sont prises pour que la litière soit arrêtée au moment où elle atteindra la façade du couvent.

— Et qui a pris ces mesures?

— Hélas!

— Achevez donc, que diable!

— Moi, monseigneur.

D'Épernon fit un bond en arrière.

— Vous? dit-il.

Poulain poussa un soupir.

— Vous en êtes, vous qui dénoncez? continua d'Épernon.

— Monseigneur, dit Poulain, un bon serviteur du roi doit tout risquer pour son service.

— En effet, mordieu! vous risquez la corde.

— Je préfère la mort à l'avilissement ou à la mort du roi; voilà pourquoi je suis venu.

— Ce sont de beaux sentiments, monsieur, et il vous faut de bien grandes raisons pour les avoir.

— J'ai pensé, monseigneur, que vous êtes l'ami du roi, que vous ne me trahiriez point, et que vous tourneriez au profit de tous la révélation que je viens faire.

Le duc regarda longtemps Poulain, et scruta profondément les linéaments de cette figure pâle.

— Il doit y avoir autre chose encore, dit-il; la duchesse, toute résolue qu'elle soit, n'oserait pas tenter seule une pareille entreprise.

— Elle attend son frère, répondit Nicolas Poulain.

— Le duc Henri! s'écria d'Épernon avec la terreur qu'on éprouverait à l'approche du lion.

— Non pas le duc Henri, monseigneur, le duc de Mayenne seulement.

— Ah! fit d'Épernon respirant; mais n'importe il faut aviser à tous ces beaux projets.

— Sans doute, monseigneur, fit Poulain, et c'est pour cela que je me suis hâté.

— Si vous avez dit vrai, monsieur le lieutenant, vous serez récompensé.

— Pourquoi mentirais-je, monseigneur? Quel est mon intérêt, moi qui mange le pain du roi? Lui dois-je, oui ou non, mes services? J'irai donc jusqu'au roi, je vous en préviens, si vous ne me croyez pas, et je mourrai, s'il le faut, pour prouver mon dire.

— Non, parfandious! vous n'irez pas au roi; entendez-vous, maître
Nicolas? et c'est à moi seul que vous aurez affaire.

— Soit, monseigneur; je n'ai dit cela que parce que vous paraissiez hésiter.

— Non, je n'hésite pas; et d'abord ce sont mille écus que je vous dois.

— Monseigneur désire donc que ce soit à lui seul?

— Oui, j'ai de l'émulation, du zèle, et je retiens le secret pour moi.
Vous me le cédez, n'est-ce pas?

— Oui, monseigneur.

— Avec garantie que c'est un vrai secret?

— Oh! avec toute garantie.

— Mille écus vous vont donc, sans compter l'avenir?

— J'ai une famille, monseigneur.

— Eh bien! mais, mille écus, parfandious!

— Et si l'on savait en Lorraine que j'ai fait une pareille révélation, chaque parole que j'ai prononcée me coûterait une pinte de sang.

— Pauvre cher homme!

— Il faut donc qu'en cas de malheur ma famille puisse vivre.

— Eh bien?

— Eh bien! voilà pourquoi j'accepte les mille écus.

— Au diable l'explication! et que m'importe à moi pour quel motif vous les acceptez, du moment où vous ne les refusez pas? Les mille écus sont donc à vous.

— Merci, monseigneur.

Et voyant le duc s'approcher d'un coffre où il plongea la main, Poulain s'avança derrière lui.

Mais le duc se contenta de tirer du coffre un petit livre sur lequel il écrivit d'une gigantesque et effrayante écriture:

« Trois mille livres à M. Nicolas Poulain. »

De sorte que l'on ne pouvait savoir s'il avait donné ces trois mille livres, ou s'il les devait.

— C'est comme si vous les teniez, dit-il.

Poulain, qui avait avancé la main et la jambe, retira sa jambe et sa main, ce qui le fit saluer.

— Ainsi, c'est convenu? dit le duc.

— Qu'y a-t-il de convenu, monseigneur?

— Vous continuerez à m'instruire?

Poulain hésita: c'était un métier d'espion qu'on lui imposait.

— Eh bien! dit le duc, ce suprême dévoûment est-il déjà évanoui?

— Non, monseigneur.

— Je puis donc compter sur vous?

Poulain fit un effort.

— Vous pouvez y compter, dit-il.

— Et, moi seul, je sais tout cela?

— Vous seul; oui, monseigneur.

— Allez, mon ami, allez; parfandious! que M. de Mayenne se tienne bien.

Il prononça ces mots en soulevant la tapisserie pour donner passage à Poulain; puis lorsqu'il eut vu celui-ci traverser l'antichambre et disparaître, il repassa vivement chez le roi.

Le roi, fatigué d'avoir joué avec ses chiens, jouait au bilboquet.

D'Épernon prit un air affairé et soucieux, que le roi, préoccupé d'une si importante besogne, ne remarqua même point.

Cependant, comme le duc gardait un silence obstiné, le roi leva la tête et le regarda un instant.

— Eh bien! dit-il, qu'avons-nous encore, Lavalette? voyons, es-tu mort?

— Plût au ciel, sire! répondit d'Épernon, je ne verrais pas ce que je vois.

— Quoi? mon bilboquet?

— Sire, dans les grands périls, un sujet peut s'alarmer de la sécurité de son maître.

— Encore des périls? le diable noir t'emporte, duc!

Et, avec une dextérité remarquable, le roi enfila la boule d'ivoire par le petit bout de son bilboquet.

— Mais vous ignorez donc ce qui se passe? lui demanda le duc.

— Ma foi, peut-être, dit le roi.

— Vos plus cruels ennemis vous entourent en ce moment, sire!

— Bah! qui donc?

— La duchesse de Montpensier, d'abord.

— Ah! oui, c'est vrai; elle regardait hier rouer Salcède.

— Comme Votre Majesté dit cela!

— Qu'est-ce que cela me fait, à moi?

— Vous le saviez donc?

— Tu vois bien que je le savais, puisque je te le dis.

— Mais que M. de Mayenne arrivât, le saviez-vous aussi?

— Depuis hier soir.

— Eh quoi! ce secret!… fit le duc avec une désagréable surprise.

— Est-ce qu'il y a des secrets pour le roi, mon cher? dit négligemment
Henri.

— Mais qui a pu vous instruire?

— Ne sais-tu pas que, nous autres princes, nous avons des révélations?

— Ou une police.

— C'est la même chose.

— Ah! Votre Majesté a sa police et n'en dit rien, reprit d'Épernon piqué.

— Parbleu! qui donc m'aimera, si je ne m'aime?

— Vous me faites injure, sire!

— Si tu es zélé, mon cher Lavalette, ce qui est une grande qualité, tu es lent, ce qui est un grand défaut. Ta nouvelle eût été très bonne hier à quatre heures, mais aujourd'hui….

— Eh bien! sire, aujourd'hui?

— Elle arrive un peu tard, conviens-en.

— C'est encore trop tôt, sire, puisque je ne vous trouve pas disposé à m'entendre, dit d'Épernon.

— Moi, il y a une heure que je t'écoute.

— Quoi! vous êtes menacé, attaqué; l'on vous dresse des embûches, et vous ne vous remuez pas!

— Pourquoi faire, puisque tu m'as donné une garde, et qu'hier tu as prétendu que mon immortalité était assurée? Tu fronces les sourcils. Ah ça! mais tes quarante-cinq sont-ils retournés en Gascogne, ou ne valent- ils plus rien? En est-il de ces messieurs comme des mulets? le jour où on les essaie, c'est tout feu; les a-t-on achetés, ils reculent.

— C'est bien, Votre Majesté verra ce qu'ils sont.

— Je n'en serai point fâché; est-ce bientôt, duc, que je verrai cela?

— Plus tôt peut-être que vous ne le pensez, sire.

— Bon, tu vas me faire peur.

— Vous verrez, vous verrez, sire. A propos, quand allez-vous à la campagne?

— Au bois?

— Oui.

— Samedi.

— Dans trois jours alors?

— Dans trois jours.

— Il suffit, sire.

D'Épernon salua le roi et sortit.

Dans l'antichambre, il s'aperçut qu'il avait oublié de relever M. Pertinax de sa faction; mais M. Pertinax s'était relevé lui-même.

XXIX

DEUX AMIS

Maintenant, s'il plaît au lecteur, nous suivrons les deux jeunes gens que le roi, enchanté d'avoir ses petits secrets à lui, envoyait de son côté au messager Chicot.

A peine à cheval, Ernauton et Sainte-Maline, pour ne point se laisser prendre le pas l'un sur l'autre, faillirent s'étouffer en passant au guichet.

En effet, les deux chevaux, allant de front, broyèrent l'un contre l'autre les genoux de leurs deux cavaliers.

Le visage de Sainte-Maline devint pourpre, celui d'Ernauton devint pâle.

— Vous me faites mal, monsieur! cria le premier, lorsqu'ils eurent franchi la porte; voulez-vous donc m'écraser?

— Vous me faites mal aussi, dit Ernauton; seulement je ne me plains pas, moi.

— Vous voulez me donner une leçon, je crois?

— Je ne veux rien vous donner du tout.

— Ah ça! dit Sainte-Maline en poussant son cheval pour parler de plus près à son compagnon, répétez-moi un peu ce mot.

— Pourquoi faire?

— Parce que je ne le comprends pas.

— Vous me cherchez querelle, n'est-ce pas? dit flegmatiquement Ernauton; tant pis pour vous.

— Et à quel propos vous chercherais-je querelle? est-ce que je vous connais, moi? riposta dédaigneusement Sainte-Maline.

— Vous me connaissez parfaitement, monsieur, dit Ernauton. D'abord, parce que là-bas d'où nous venons, ma maison est à deux lieues de la vôtre, et que je suis connu dans le pays, étant de vieille souche; ensuite, parce que vous êtes furieux de me voir à Paris, quand vous croyiez y avoir été mandé seul; en dernier lieu, parce que le roi m'a donné sa lettre à porter.

— Eh bien! soit, s'écria Sainte-Maline blême de fureur, j'accepte tout cela pour vrai. Mais il en résulte une chose….

— Laquelle?

— C'est que je me trouve mal près de vous.

— Allez-vous-en si vous voulez; pardieu! ce n'est pas moi qui vous retiens.

— Vous faites semblant de ne me point comprendre.

— Au contraire, monsieur, je vous comprends à merveille. Vous aimeriez assez à me prendre la lettre pour la porter vous-même, malheureusement il faudrait me tuer pour cela.

— Qui vous dit que je n'en ai pas envie?

— Désirer et faire sont deux.

— Descendez avec moi jusqu'au bord de l'eau seulement, et vous verrez si, pour moi, désirer et faire sont plus d'un.

— Mon cher monsieur, quand le roi me donne à porter une lettre….

— Eh bien?

— Eh bien, je la porte.

— Je vous l'arracherai de force, fat que vous êtes!

— Vous ne me mettrez pas, je l'espère, dans la nécessité de vous casser la tête comme à un chien sauvage?

— Vous?

[Illustration: Sainte-Maline.]

— Sans doute, j'ai un grand pistolet, et vous n'en avez pas.

— Ah! tu me paieras cela! dit Sainte-Maline, en faisant faire un écart à son cheval.

— Je l'espère bien; après ma commission faite.

— Schelme!

— Pour ce moment observez-vous, je vous en supplie, monsieur de Sainte- Maline! car nous avons l'honneur d'appartenir au roi, et nous donnerions mauvaise opinion de la maison, en ameutant le peuple. Et puis, songez quel triomphe pour les ennemis de Sa Majesté, en voyant la discorde parmi les défenseurs du trône.

Sainte-Maline mordait ses gants; le sang coulait sous sa dent furibonde.

— Là, là, monsieur, dit Ernauton, gardez vos mains pour tenir l'épée quand nous y serons.

— Oh! j'en crèverai! cria Sainte-Maline.

— Alors ce sera une besogne toute faite pour moi, dit Ernauton.

On ne peut savoir où serait allée la rage toujours croissante de Sainte- Maline, quand tout à coup Ernauton, en traversant la rue Saint-Antoine, près de Saint-Paul, vit une litière, poussa un cri de surprise et s'arrêta pour regarder une femme à demi voilée.

— Mon page d'hier! murmura-t-il.

La dame n'eut pas l'air de le reconnaître et passa sans sourciller, mais en se rejetant cependant au fond de sa litière.

— Cordieu! vous me faites attendre, je crois, dit Sainte-Maline, et cela pour regarder des femmes!

— Je vous demande pardon, monsieur, dit Ernauton en reprenant sa course.

Les jeunes gens, à partir de ce moment, suivirent au grand trot la rue du
Faubourg-Saint-Marceau: ils ne se parlaient plus, même pour quereller.

Sainte-Maline paraissait assez calme extérieurement; mais, en réalité, tous les muscles de son corps frémissaient encore de colère.

En outre, il avait reconnu, et cette découverte ne l'avait aucunement adouci, comme on le comprendra facilement; en outre, il avait reconnu que, tout bon cavalier qu'il était, il ne pourrait dans aucun cas donné suivre Ernauton, son cheval étant fort inférieur à celui de son compagnon, et suant déjà sans avoir couru.

Cela le préoccupait fort; aussi, comme pour se rendre positivement compte de ce que pourrait faire sa monture, la tourmentait-il de la houssine et de l'éperon.

Cette insistance amena une querelle entre son cheval et lui. Cela se passait aux environs de la Bièvre. La bête ne se mit point en frais d'éloquence, comme avait fait Ernauton; mais, se souvenant de son origine (elle était Normande), elle fit à son cavalier un procès que celui-ci perdit.

Elle débuta par un écart, puis se cabra, puis fit un saut de mouton et se déroba jusqu'à la Bièvre où elle se débarrassa de son cavalier, en roulant avec lui jusque dans la rivière, où ils se séparèrent.

On eût entendu d'une lieue les imprécations de Sainte-Maline, quoiqu'à moitié étouffées par l'eau. Quand il fut parvenu à se mettre sur ses jambes, les yeux lui sortaient de la tête, et quelques gouttes de sang, coulant de son front écorché, sillonnaient sa figure.

Moulu comme il l'était, couvert de boue, trempé jusqu'aux os, tout saignant et tout contusionné, Sainte-Maline comprenait l'impossibilité de rattraper sa bête; l'essayer même était une tentative ridicule.

Ce fut alors que les paroles qu'il avait dites à Ernauton lui revinrent à l'esprit: s'il n'avait pas voulu attendre son compagnon une seconde rue Saint-Antoine, pourquoi son compagnon aurait-il l'obligeance de l'attendre une ou deux heures sur la route?

Cette réflexion conduisit Sainte-Maline de la colère au plus violent désespoir, surtout lorsqu'il vit, du fond de son encaissement, le silencieux Ernauton piquer des deux en obliquant par quelque chemin qu'il jugeait sans doute le plus court.

Chez les hommes véritablement irascibles, le point culminant de la colère est un éclair de folie, quelques-uns n'arrivent qu'au délire; d'autres vont jusqu'à la prostration totale des forces et de l'intelligence.

Sainte-Maline tira machinalement son poignard; un instant il eut l'idée de se le planter jusqu'à la garde dans la poitrine. Ce qu'il souffrit en ce moment, nul ne pourrait le dire, pas même lui. On meurt d'une pareille crise, ou, si on la supporte, on y vieillit de dix ans.

Il remonta le talus de la rivière, s'aidant de ses mains et de ses genoux jusqu'à ce qu'il fût arrivé au sommet: arrivé là, son oeil égaré interrogea la route; on n'y voyait plus rien. A droite, Ernauton avait disparu, se portant sans doute en avant; au fond, son propre cheval était disparu également.

Tandis que Sainte-Maline roulait dans son esprit exaspéré mille pensées sinistres contre les autres et contre lui-même, le galop d'un cheval retentit à son oreille, et il vit déboucher de cette route de droite, choisie par Ernauton, un cheval et un cavalier.

Ce cavalier tenait un autre cheval en main.

C'était le résultat de la course de M. de Carmainges: il avait coupé vers la droite, sachant bien que, poursuivre un cheval, c'était doubler son activité par la peur.

Il avait donc fait un détour et coupé le passage au Bas-Normand, en l'attendant en travers d'une rue étroite.

A cette vue, le coeur de Sainte-Maline déborda de joie: il ressentit un mouvement d'effusion et de reconnaissance qui donna une suave expression à son regard, puis tout à coup son visage s'assombrit; il avait compris toute la supériorité d'Ernauton sur lui, car il s'avouait qu'à la place de son compagnon, il n'eût pas même eu l'idée d'agir comme lui.

La noblesse du procédé le terrassait: il la sentait pour la mesurer et en souffrir.

Il balbutia un remercîment auquel Ernauton ne fit pas attention, ressaisit furieusement la bride de son cheval, et, malgré la douleur, se remit en selle.

Ernauton, sans dire un seul mot, avait pris les devants au pas en caressant son cheval.

Sainte-Maline, nous l'avons dit, était excellent cavalier; l'accident dont il avait été victime était une surprise; au bout d'un instant de lutte dans laquelle cette fois il eut l'avantage, redevenu maître de sa monture, il lui fit prendre le trot.

— Merci, monsieur, vint-il dire une seconde fois à Ernauton, après avoir consulté cent fois son orgueil et les convenances.

Ernauton se contenta de s'incliner de son côté, en touchant son chapeau de la main.

La route parut longue à Sainte-Maline.

Vers deux heures et demie environ, ils aperçurent un homme qui marchait, escorté d'un chien: il était grand, avait une épée au côté; il n'était pas Chicot, mais il avait des bras et des jambes dignes de lui.

Sainte-Maline, encore tout fangeux, ne put se tenir; il vit qu'Ernauton passait et ne prenait pas même garde à cet homme. L'idée de trouver son compagnon en faute passa comme un méchant éclair dans l'esprit du Gascon; il poussa vers l'homme et l'aborda.

— Voyageur, demanda-t-il, n'attendez-vous point quelque chose?

Le voyageur regarda Sainte-Maline dont en ce moment, il faut l'avouer, l'aspect n'était point agréable. La figure décomposée par la colère récente, cette boue mal séchée sur ses habits, ce sang mal séché sur ses joues, de gros sourcils noirs froncés, une main fiévreuse étendue vers lui, avec un geste de menace bien plus que d'interrogation, tout cela parut sinistre au piéton.

— Si j'attends quelque chose, dit-il, ce n'est pas quelqu'un: et si j'attends quelqu'un, à coup sur ce quelqu'un n'est pas vous.

— Vous êtes fort impoli, mon maître, dit Sainte-Maline enchanté de trouver enfin une occasion de lâcher la bride à sa colère, et furieux en outre de voir qu'il venait, en se trompant, de fournir un nouveau triomphe à son adversaire.

Et en même temps qu'il parlait, il leva sa main armée de la houssine pour frapper le voyageur; mais celui-ci leva son bâton et en asséna un coup sur l'épaule de Sainte-Maline, puis il siffla son chien qui bondit aux jarrets du cheval et à la cuisse de l'homme, et emporta de chaque endroit un lambeau de chair et un morceau d'étoffe.

Le cheval, irrité par la douleur, prit une seconde fois sa course en avant, il est vrai, mais sans pouvoir être retenu par Sainte-Maline qui, malgré tous ses efforts, demeura en selle.

Il passa ainsi emporté devant Ernauton, qui le vit passer sans même sourire de sa mésaventure.

Lorsqu'il eut réussi à calmer son cheval, lorsque M. de Carmainges l'eut rejoint, son orgueil commençait, non pas à diminuer, mais à entrer en composition.

— Allons! allons! dit-il en s'efforçant de sourire, je suis dans mon jour malheureux, à ce qu'il paraît. Cet homme ressemblait fort cependant au portrait que nous avait fait Sa Majesté de celui à qui nous avons affaire.

Ernauton garda le silence.

— Je vous parle, monsieur, dit Sainte-Maline exaspéré par ce sang-froid qu'il regardait avec raison comme une preuve de mépris, et qu'il voulait faire cesser par quelque éclat définitif, dût-il lui en coûter la vie; je vous parle, n'entendez-vous pas?

— Celui que Sa Majesté nous avait désigné, répondit Ernauton, n'avait pas de bâton et n'avait pas de chien.

— C'est vrai, répondit Sainte-Maline, et si j'avais réfléchi, j'aurais une contusion de moins à l'épaule, et deux crocs de moins sur la cuisse. Il fait bon être sage et calme, à ce que je vois.

Ernauton ne répondit point; mais se haussant sur les étriers et mettant la main au-dessus de ses yeux en manière de garde-vue:

— Voilà là bas, dit-il, celui que nous cherchons et qui nous attend.

— Peste! monsieur, dit sourdement Sainte-Maline, jaloux de ce nouvel avantage de son compagnon, vous avez une bonne vue; moi je ne distingue qu'un point noir, et encore est ce à peine.

[Illustration: Sainte-Maline serra convulsivement les poings. — PAGE 147.]

Ernauton, sans répondre, continua d'avancer; bientôt Sainte-Maline put voir et reconnaître à son tour l'homme désigné par le roi. Un mauvais mouvement le prit, il poussa son cheval en avant pour arriver le premier.

Ernauton s'y attendait: il le regarda sans menace et sans intention apparente: ce coup d'oeil fit rentrer Sainte-Maline en lui-même, et il remit son cheval au pas.

XXX

SAINTE-MALINE

Ernauton ne s'était point trompé, l'homme désigné était bien Chicot.

Il avait, de son côté, bonne vue et bonne oreille; il avait vu et entendu les cavaliers de fort loin. Il s'était douté que c'était à lui qu'ils avaient affaire, de sorte qu'il les attendait.

Quand il n'eut plus aucun doute à cet égard, et qu'il eût vu que les deux cavaliers se dirigeaient bien vers lui, il posa sans affectation sa main sur la poignée de sa longue épée, comme pour prendre une attitude noble.

Ernauton et Sainte-Maline se regardèrent tous deux une seconde, muets tous deux.

— A vous, monsieur, si vous le voulez bien, dit en s'inclinant Ernauton à son adversaire; car, en cette circonstance, le mot adversaire est plus convenable que celui de compagnon.

Sainte-Maline fut suffoqué; la surprise de cette courtoisie lui serrait la gorge; il ne répondit qu'en baissant la tête.

Ernauton vit qu'il gardait le silence, et prit alors la parole.

— Monsieur, dit-il à Chicot, nous sommes, monsieur et moi, vos serviteurs.

Chicot salua avec son plus gracieux sourire.

— Serait-il indiscret, continua le jeune homme, de vous demander votre nom?

— Je m'appelle l'Ombre, monsieur, répondit Chicot.

— Oui, monsieur.

— Vous serez assez bon, n'est-ce pas, pour nous dire ce que vous attendez?

— J'attends une lettre.

— Vous comprenez notre curiosité, monsieur, et elle n'a rien d'offensant pour vous.

Chicot s'inclina toujours, et avec un sourire de plus en plus gracieux.

— De quel endroit attendez-vous cette lettre? continua Ernauton.

— Du Louvre.

— Scellée de quel sceau?

— Du sceau royal.

Ernauton mit sa main dans sa poitrine.

— Vous reconnaîtriez sans doute cette lettre? dit-il.

— Oui, si je la voyais.

Ernauton tira la lettre de sa poitrine.

— La voici, dit Chicot, et, pour plus grande sûreté, vous savez, n'est-ce pas, que je dois vous donner quelque chose en échange?

— Un reçu?

— C'est cela.

— Monsieur, reprit Ernauton, j'étais chargé par le roi de vous porter cette lettre; mais c'est monsieur que voici qui est chargé de vous la remettre.

Et il tendit la lettre à Sainte-Maline, qui la prit et la déposa aux mains de Chicot.

— Merci, messieurs, dit ce dernier.

— Vous voyez, ajouta Ernauton, que nous avons fidèlement rempli notre mission. Il n'y a personne sur la route, personne ne nous a donc vus vous parler ou vous donner la lettre.

— C'est juste, monsieur, je le reconnais, et j'en ferai foi au besoin.
Maintenant à mon tour.

— Le reçu, dirent ensemble les deux jeunes gens.

— Auquel des deux dois-je le remettre?

— Le roi ne l'a point dit! s'écria Sainte-Maline en regardant son compagnon d'un air menaçant.

— Faites le reçu par duplicata, monsieur, reprit Ernauton, et donnez-en un à chacun de nous; il y a loin d'ici au Louvre, et sur la route il peut arriver malheur à moi ou à monsieur.

Et en disant ces mots, les yeux d'Ernauton s'illuminaient à leur tour d'un éclair.

— Vous êtes un homme sage, monsieur, dit Chicot à Ernauton.

Et il tira des tablettes de sa poche, en déchira deux pages, et sur chacune d'elles il écrivit:

    « Reçu des mains de M. René de Sainte-Maline la lettre apportée par M.
    Ernauton de Carmainges.

L'OMBRE. »

— Adieu, monsieur, dit Sainte-Maline en s'emparant de son reçu.

— Adieu, monsieur, et bon voyage, ajouta Ernauton: avez-vous autre chose à transmettre au Louvre?

— Absolument rien, messieurs; grand merci, dit Chicot.

Ernauton et Sainte-Maline tournèrent la tête de leurs chevaux vers Paris, et Chicot s'éloigna d'un pas que le meilleur mulet eût envié.

Lorsque Chicot eut disparu, Ernauton, qui avait fait cent pas à peine, arrêta court son cheval, et s'adressant à Sainte-Maline:

— Maintenant, monsieur, dit-il, pied à terre, si vous le voulez bien.

— Et pourquoi cela, monsieur? fit Sainte-Maline avec étonnement.

— Notre tâche est accomplie, et nous avons à causer. L'endroit me paraît excellent pour une conversation du genre de la nôtre.

— A votre aise, monsieur, dit Sainte-Maline en descendant de cheval comme l'avait déjà fait son compagnon.

Lorsqu'il eut mis pied à terre, Ernauton s'approcha et lui dit:

— Vous savez, monsieur, que, sans appel de ma part et sans mesure de la vôtre, sans cause aucune enfin, vous m'avez, durant toute la route, offensé grièvement. Il y a plus: vous avez voulu me faire mettre l'épée à la main dans un moment inopportun, et j'ai refusé. Mais à cette heure le moment est devenu bon, et je suis votre homme.

Sainte-Maline écouta ces mots d'un visage sombre et avec les sourcils froncés; mais, chose étrange! Sainte-Maline n'était plus dans ce courant de colère qui l'avait entraîné au-delà de toutes les bornes, Sainte-Maline ne voulait plus se battre; la réflexion lui avait rendu le bon sens; il jugeait toute l'infériorité de sa position.

— Monsieur, répondit-il après un instant de silence, vous m'avez, quand je vous insultais, répondu par des services; je ne saurais donc maintenant vous tenir le langage que je vous tenais tout à l'heure.

Ernauton fronça le sourcil.

— Non, monsieur, mais vous pensez encore maintenant ce que vous disiez tantôt.

— Qui vous dit cela?

— Parce que toutes vos paroles étaient dictées par la haine et par l'envie, et que, depuis deux heures que vous les avez prononcées, cette haine et cette envie ne peuvent être éteintes dans votre coeur.

Sainte-Maline rougit, mais ne répondit point.

Ernauton attendit un instant et reprit:

— Si le roi m'a préféré à vous, c'est parce que ma figure lui revient plus que la vôtre; si je ne me suis pas jeté dans la Bièvre, c'est que je monte mieux à cheval que vous; si je n'ai pas accepté votre défi au moment où il vous a plu de le faire, c'est que j'ai plus de sagesse; si je ne me suis pas fait mordre par le chien de l'homme, c'est que j'ai plus de sagacité; enfin si je vous somme à cette heure de me rendre raison et de tirer l'épée, c'est que j'ai plus de réel honneur; si vous hésitez, je vais dire plus de courage.

Sainte-Maline frissonnait, et ses yeux lançaient des éclairs: toutes les passions mauvaises que signalait Ernauton avaient tour à tour imprimé leurs stigmates sur sa figure livide; au dernier mot du jeune homme, il tira son épée comme un furieux.

Ernauton avait déjà la sienne à la main.

— Tenez, monsieur, dit Sainte-Maline, retirez le dernier mot que vous avez dit; il est de trop, vous l'avouerez, vous qui me connaissez parfaitement, puisque, comme vous l'avez dit, nous demeurons à deux lieues l'un de l'autre; retirez-le, vous devez avoir assez de mon humiliation; ne me déshonorez pas.

— Monsieur, dit Ernauton, comme je ne me mets jamais en colère, je ne dis jamais que ce que je veux dire; par conséquent je ne retirerai rien du tout. Je suis susceptible aussi, moi, et nouveau à la cour, je ne veux donc pas avoir à rougir chaque fois que je vous rencontrerai. Un coup d'épée, s'il vous plaît, monsieur, c'est pour ma satisfaction autant que pour la vôtre.

— Oh! monsieur, je me suis battu onze fois, dit Sainte-Maline avec un sombre sourire, et sur mes onze adversaires deux sont morts. Vous savez encore cela, je présume?

— Et moi, monsieur, je ne me suis jamais battu, répliqua Ernauton, car l'occasion ne s'en est jamais présentée; je la trouve à ma guise, venant à moi quand je n'allais pas à elle, et je la saisis aux cheveux. J'attends votre bon plaisir, monsieur.

— Tenez, dit Sainte-Maline en secouant la tête, nous sommes compatriotes, nous sommes au service du roi, ne nous querellons plus, je vous tiens pour un brave homme; je vous offrirais même la main, si cela ne m'était pas presque impossible. Que voulez-vous, je me montre à vous comme je suis, ulcéré jusqu'au fond du coeur, ce n'est point ma faute. Je suis envieux, que voulez-vous que j'y fasse? la nature m'a créé dans un mauvais jour. M. de Chalabre, ou M. de Montcrabeau, ou M. de Pincorney ne m'eussent point mis en colère, c'est votre mérite qui cause mon chagrin; consolez-vous-en, puisque mon envie ne peut rien contre vous, et qu'à mon grand regret votre mérite vous reste. Ainsi nous en demeurons là, n'est-ce pas, monsieur? je souffrirais trop, en vérité, quand vous diriez le motif de notre querelle.

— Notre querelle, personne ne la saura, monsieur.

— Personne?

— Non, monsieur, attendu que si nous nous battons, je vous tuerai ou me ferai tuer. Je ne suis pas de ceux qui font peu de cas de la vie; au contraire, j'y tiens fort. J'ai vingt-trois ans; un beau nom, je ne suis pas tout à fait pauvre; j'espère en moi et dans l'avenir, et soyez tranquille, je me défendrai comme un lion.

— Eh bien! moi, tout au contraire de vous, monsieur, j'ai déjà trente ans et suis assez dégoûté de la vie, car je ne crois ni en l'avenir ni en moi; mais tout dégoûté de la vie, tout incrédule au bonheur que je suis, j'aime mieux ne pas me battre avec vous.

— Alors, vous m'allez faire des excuses? dit Ernauton.

— Non, j'en ai assez fait et assez dit. Si vous n'êtes pas content, tant mieux. Alors vous cesserez de m'être supérieur.

— Je vous rappellerai, monsieur, que l'on ne termine point ainsi une querelle sans s'exposer à faire rire, quand on est Gascons l'un et l'autre.

— Voilà précisément ce que j'attends, dit Sainte-Maline.

— Vous attendez?…

— Un rieur. Oh! l'excellent moment que celui-là me fera passer.

— Vous refusez donc le combat?

— Je désire ne pas me battre, avec vous, s'entend.

— Après m'avoir provoqué?

— J'en conviens.

— Mais enfin, monsieur, si la patience m'échappe et que je vous charge à grands coups d'épée?

Sainte-Maline serra convulsivement les poings.

— Alors, dit-il, tant mieux, je jetterai mon épée à dix pas.

— Prenez garde, monsieur, car en ce cas je ne vous frapperai pas de la pointe.

— Bien, car alors j'aurai une raison de vous haïr, et je vous haïrai mortellement; puis un jour, un jour de faiblesse de votre part, je vous rattraperai comme vous venez de le faire, et je vous tuerai désespéré.

Ernauton remit son épée au fourreau.

— Vous êtes un homme étrange, dit-il, et je vous plains du plus profond de mon coeur.

— Vous me plaignez?

— Oui, car vous devez horriblement souffrir.

— Horriblement.

— Vous ne devez jamais aimer?

— Jamais.

— Mais vous avez des passions, au moins?

— Une seule.

— La jalousie, vous me l'avez dit.

— Oui, ce qui fait que je les ai toutes à un degré de honte et de malheur indicible: j'adore une femme dès qu'elle aime un autre que moi; j'aime l'or quand c'est une autre main qui le touche; je suis orgueilleux toujours par comparaison; je bois pour échauffer en moi la colère, c'est à-dire pour la rendre aiguë quand elle n'est pas chronique, c'est-à-dire pour la faire éclater et brûler comme un tonnerre. Oh! oui, oui, vous l'avez dit, monsieur de Carmainges, je suis malheureux.

— Vous n'avez jamais essayé de devenir bon? demanda Ernauton.