IV
LA LOGE EN GRÈVE DE S.M. LE ROI HENRI III
Si nous suivions maintenant jusqu'à la place de Grève, où elle aboutit, cette voie populeuse du quartier Saint-Antoine, nous retrouverions dans la foule beaucoup de nos connaissances; mais tandis que tous ces pauvres citadins, moins sages que Robert Briquet, s'en vont, heurtés, coudoyés, meurtris, les uns derrière les autres, nous préférons, grâce au privilège que nous donnent nos ailes d'historien, nous transporter sur la place elle-même, et quand nous aurons embrassé tout le spectacle d'un coup d'oeil, nous retourner un instant vers le passé, afin d'approfondir la cause après avoir contemplé l'effet.
[Illustration: Sous un auvent de la place, quatre vigoureux chevaux du Perche, aux crins blancs, aux pieds chevelus, battaient le pavé et se mordaient les uns les autres. — PAGE 18.]
On peut dire que maître Friard avait raison en portant à cent mille hommes au moins le chiffre des spectateurs qui devaient s'entasser sur la place de Grève et aux environs pour jouir du spectacle qui s'y préparait. Paris tout entier s'était donné rendez-vous à l'Hôtel-de-Ville, et Paris est fort exact; Paris ne manque pas une fête, et c'est une fête, et même une fête extraordinaire, que la mort d'un homme, lorsqu'il a su soulever tant de passions, que les uns le maudissent et que les autres le louent, tandis que le plus grand nombre le plaint.
Le spectateur qui réussissait à déboucher sur la place soit par le quai, près du cabaret de l'Image Notre Dame, soit par le porche même de la place Beaudoyer, apercevait tout d'abord, au milieu de la Grève, les archers du lieutenant de robe courte, Tanchon, et bon nombre de Suisses et de chevau- légers entourant un petit échafaud élevé de quatre pieds environ.
Cet échafaud, si bas qu'il n'était visible que pour ceux qui l'entouraient, ou pour ceux qui avaient le bonheur d'avoir place a quelque fenêtre, attendait le patient dont les moines s'étaient emparés depuis le matin, et que, suivant l'énergique expression du peuple, ses chevaux attendaient pour lui faire faire le grand voyage.
En effet, sous un auvent de la première maison après la rue du Mouton, sur la place, quatre vigoureux chevaux du Perche, aux crins blancs, aux pieds chevelus, battaient le pavé avec impatience et se mordaient les uns les autres, en hennissant, au grand effroi des femmes qui avaient choisi cette place de leur bonne volonté, ou qui avaient été poussées de ce côté par la foule.
Ces chevaux étaient neufs; à peine quelquefois, par hasard, avaient-ils, dans les plaines herbeuses de leur pays natal, supporté sur leur large échine l'enfant joufflu de quelque paysan attardé au retour des champs, lorsque le soleil se couche.
Mais après l'échafaud vide, après les chevaux hennissants, ce qui attirait d'une façon plus constante les regards de la foule, c'était la principale fenêtre de l'Hôtel-de-Ville, tendue de velours rouge et or, et au balcon de laquelle pendait un tapis de velours, orné de l'écusson royal.
C'est qu'en effet cette fenêtre était la loge du roi.
Une heure et demie sonnait à Saint-Jean en Grève, lorsque cette fenêtre, pareille à la bordure d'un tableau, s'emplit de personnages qui venaient poser dans leur cadre.
Ce fut d'abord le roi Henri III, pâle, presque chauve, quoiqu'il n'eût à cette époque que trente-quatre à trente-cinq ans; l'oeil enfoncé dans son orbite bistrée, et la bouche toute frémissante de contractions nerveuses.
Il entra, morne, le regard fixe, à la fois majestueux et chancelant, étrange dans sa tenue, étrange dans sa démarche, ombre plutôt que vivant, spectre plutôt que roi; mystère toujours incompréhensible et toujours incompris pour ses sujets, qui, en le voyant paraître, ne savaient jamais s'ils devaient crier: Vive le roi! ou prier pour son âme.
Henri était vêtu d'un pourpoint noir passementé de noir; il n'avait ni ordre ni pierreries; un seul diamant brillait à son toquet, servant d'agrafe à trois plumes courtes et frisées. Il portait dans sa main gauche un petit chien noir que sa belle-soeur, Marie Stuart, lui avait envoyé de sa prison, et sur la robe soyeuse duquel brillaient ses doigts fins et blancs comme des doigts d'albâtre.
Derrière lui venait Catherine de Médicis, déjà voûtée par l'âge, car la reine-mère pouvait avoir à cette époque de soixante-six à soixante-sept ans, mais pourtant encore la tête ferme et droite, lançant sous son sourcil froncé par l'habitude un regard acéré, et, malgré ce regard, toujours mate et froide comme une statue de cire sous ses habits de deuil éternel.
Sur la même ligne apparaissait la figure mélancolique et douce de la reine Louise de Lorraine, femme de Henri III, compagne insignifiante en apparence, mais fidèle en réalité, de sa vie bruyante et infortunée.
La reine Catherine de Médicis marchait à un triomphe.
La reine Louise assistait à un supplice.
Le roi Henri traitait là une affaire.
Triple nuance qui se lisait sur le front hautain de la première, sur le front résigné de la seconde, et sur le front nuageux et ennuyé du troisième.
Derrière les illustres personnages que le peuple admirait, si pâles et si muets, venaient deux beaux jeunes gens: l'un de vingt ans à peine, l'autre de vingt-cinq ans au plus.
Ils se tenaient par le bras, malgré l'étiquette qui défend devant les rois, — comme à l'église devant Dieu, — que les hommes paraissent s'attacher à quelque chose.
Ils souriaient:
Le plus jeune avec une tristesse ineffable, l'aîné avec une grâce enchanteresse: ils étaient beaux, ils étaient grands, ils étaient frères.
Le plus jeune s'appelait Henri de Joyeuse, comte de Bouchage; l'autre, le duc Anne de Joyeuse. Récemment encore il n'était connu que sous le nom d'Arques; mais le roi Henri, qui l'aimait par-dessus toutes choses, l'avait fait, depuis un an, pair de France, en érigeant en duché-pairie la vicomte de Joyeuse.
Le peuple n'avait pas pour ce favori la haine qu'il portait autrefois à
Maugiron, à Quélus et à Schomberg, haine dont d'Épernon seul avait hérité.
Le peuple accueillit donc le prince et les deux frères par de discrètes, mais flatteuses acclamations.
Henri salua la foule gravement et sans sourire, puis il baisa son chien sur la tète.
Alors, se retournant vers les jeunes gens:
— Adossez-vous à la tapisserie, Anne, dit-il à l'aîné; ne vous fatiguez pas à demeurer debout: ce sera long peut-être.
— Je l'espère bien, interrompit Catherine, — long et bon, sire.
— Vous croyez donc que Salcède parlera, ma mère? demanda Henri.
— Dieu donnera, je l'espère, cette confusion à nos ennemis. Je dis nos ennemis, car ce sont vos ennemis aussi, ma fille, ajouta-t-elle en se tournant vers la reine, qui pâlit et baissa son doux regard.
Le roi hocha la tête en signe de doute.
Puis, se retournant une seconde fois vers Joyeuse, et voyant que celui-ci se tenait debout malgré son invitation:
— Voyons, Anne, dit-il, faites ce que j'ai dit; adossez-vous au mur, ou accoudez-vous sur mon fauteuil.
— Votre Majesté est en vérité trop bonne, dit le jeune duc, et je ne profiterai de la permission que quand je serai véritablement fatigué.
— En nous n'attendrons pas que vous le soyez, n'est-ce pas, mon frère? dit tout bas Henri.
— Sois tranquille, répondit Anne des yeux plutôt que de la voix.
— Mon fils, dit Catherine, ne vois-je pas du tumulte là-bas, au coin du quai?
-Quelle vue perçante! ma mère; — oui, en effet, je crois que vous avez raison. Oh! les mauvais yeux que j'ai, moi, qui ne suis pas vieux pourtant!
— Sire, interrompit librement Joyeuse, ce tumulte vient du refoulement du peuple sur la place par la compagnie des archers. C'est le condamné qui arrive, bien certainement.
— Comme c'est flatteur pour des rois, dit Catherine, de voir écarteler un homme qui a dans les veines une goutte de sang royal!
Et en disant ces paroles, son regard pesait sur Louise.
— Oh! Madame, pardonnez-moi, épargnez-moi, dit la jeune reine avec un désespoir qu'elle essayait en vain de dissimuler; non, ce monstre n'est point de ma famille, et vous n'avez point voulu dire qu'il en était.
— Certes, non, dit le roi; — et je suis bien certain que ma mère n'a point voulu dire cela.
— Eh! mais, fit aigrement Catherine, il tient aux Lorrains, et les Lorrains sont vôtres, madame; je le pense, du moins. Ce Salcède vous touche donc, et même d'assez près.
— C'est-à-dire, interrompit Joyeuse avec une honnête indignation qui était le trait distinctif de son caractère, et qui se faisait jour en toute circonstance contre celui qui l'avait excitée, quel qu'il fût, c'est-à-dire qu'il touche à M. de Guise peut-être, mais point à la reine de France.
— Ah! vous êtes là, monsieur de Joyeuse, dit Catherine avec une hauteur indéfinissable, et rendant une humiliation pour une contrariété. Ah! vous êtes là? Je ne vous avais point vu.
— J'y suis, non-seulement de l'aveu, mais encore par l'ordre, du roi, madame, répondit Joyeuse en interrogeant Henri du regard. Ce n'est pas une chose si récréative que de voir écarteler un homme, pour que je vienne à un pareil spectacle si je n'y étais forcé.
— Joyeuse a raison, madame, dit Henri; il ne s'agit ici ni de Lorrains, ni de Guise, ni surtout de la reine; il s'agit de voir séparer en quatre morceaux M. de Salcède, c'est-à-dire un assassin qui voulait tuer mon frère.
— Je suis mal en fortune aujourd'hui, dit Catherine en pliant tout à coup, ce qui était sa tactique la plus habile, je fais pleurer ma fille, et, Dieu me pardonne! je crois que je fais rire M. de Joyeuse.
— Ah! madame, s'écria Louise en saisissant les mains de Catherine, est-il possible que Votre Majesté se méprenne à ma douleur?
— Et à mon respect profond, ajouta Anne de Joyeuse, en s'inclinant sur le bras du fauteuil royal.
— C'est vrai, c'est vrai, répliqua Catherine, enfonçant un dernier trait dans le coeur de sa belle-fille. Je devrais savoir combien il vous est pénible, ma chère enfant, de voir dévoiler les complots de vos alliés de Lorraine; et, bien que vous n'y puissiez mais, vous ne souffrez pas moins de cette parenté.
— Ah! quant à cela, ma mère, c'est un peu vrai, dit le roi, cherchant à mettre tout le monde d'accord; car enfin, cette fois, nous savons à quoi nous en tenir sur la participation de MM. de Guise à ce complot.
— Mais, sire, interrompit plus hardiment qu'elle n'avait fait encore
Louise de Lorraine, — Votre Majesté sait bien qu'en devenant reine de
France, j'ai laissé mes parents tout en bas du trône.
— Oh! s'écria Anne de Joyeuse, vous voyez que je ne me trompais pas, sire; voici le patient qui paraît sur la place. Corbleu! la vilaine figure!
— Il a peur, dit Catherine; il parlera.
— S'il en a la force, dit le roi. Voyez donc, ma mère, sa tête vacille comme celle d'un cadavre.
— Je ne m'en dédis pas, sire, dit Joyeuse, il est affreux.
— Comment voudriez-vous que ce fût beau, un homme dont la pensée est si laide? Ne vous ai-je point expliqué, Anne, les rapports secrets du physique et du moral, comme Hippocrate et Galenus les comprenaient et les ont expliqués eux-mêmes?
— Je ne dis pas non, sire; mais je ne suis pas un élève de votre force, moi, et j'ai vu quelquefois de fort laids hommes être de très braves soldats. N'est-ce pas, Henri?
Joyeuse se retourna vers son frère, comme pour appeler son approbation à son aide; mais Henri regardait sans voir, écoutait sans entendre; il était plongé dans une profonde rêverie; ce fut donc le roi qui répondit pour lui.
— Eh! mon Dieu! mon cher Anne, s'écria-t-il, qui vous dit que celui-là ne soit pas brave? Il l'est pardieu! comme un ours, comme un loup, comme un serpent. Ne vous rappelez-vous pas ses façons? Il a brûlé, dans sa maison, un gentilhomme normand, son ennemi. Il s'est battu dix fois, et a tué trois de ses adversaires; il a été surpris faisant de la fausse monnaie, et condamné à mort pour ce fait.
— A telles enseignes, dit Catherine de Médicis, qu'il a été gracié par l'intercession de M. le duc de Guise, votre cousin, ma fille.
Cette fois, Louise était à bout de ses forces; elle se contenta de pousser un soupir.
— Allons, dit Joyeuse, voilà une existence bien remplie, et qui va finir bien vite.
— J'espère, monsieur de Joyeuse, dit Catherine, qu'elle va, au contraire, finir le plus lentement possible.
— Madame, dit Joyeuse en secouant la tête, je vois là-bas sous cet auvent de si bons chevaux et qui me paraissent si impatients d'être obligés de demeurer là à ne rien faire, que je ne crois pas à une bien longue résistance des muscles, tendons et cartilages de M. de Salcède.
— Oui, si l'on ne prévoyait point le cas; mais mon fils est miséricordieux, ajouta la reine avec un de ces sourires qui n'appartenaient qu'à elle; il fera dire aux aides de tirer mollement.
— Cependant, madame, objecta timidement la reine, je vous ai entendu dire ce matin à madame de Mercoeur, il me semble cela du moins, que ce malheureux ne subirait que deux tirades.
— Oui-dà, s'il se conduit bien, dit Catherine; en ce cas, il sera expédié le plus couramment possible; mais vous entendez, ma fille, et je voudrais, puisque vous vous intéressez à lui, que vous puissiez le lui faire dire: qu'il se conduise bien, cela le regarde.
— C'est que, madame, dit la reine, Dieu ne m'ayant point, comme à vous, donné la force, je n'ai pas grand coeur à voir souffrir.
— Eh bien! vous ne regarderez point, ma fille.
Louise se tut.
Le roi n'avait rien entendu; il était tout yeux, car on s'occupait d'enlever le patient de la charrette qui l'avait apporté, pour le déposer sur le petit échafaud.
Pendant ce temps, les hallebardiers, les archers et les Suisses avaient fait élargir considérablement l'espace, en sorte que, tout autour de l'échafaud, il régnait un vide assez grand pour que tous les regards distinguassent Salcède, malgré le peu d'élévation de son piédestal funèbre.
Salcède pouvait avoir trente-quatre à trente-cinq ans: il était fort et vigoureux; les traits pâles de son visage, sur lequel perlaient quelques gouttes de sueur et de sang, s'animaient quand il regardait autour de lui d'une indéfinissable expression, tantôt d'espoir, tantôt d'angoisse.
Il avait tout d'abord jeté les yeux sur la loge royale; mais comme s'il eût compris qu'au lieu du salut c'était la mort qui lui venait de là, son regard ne s'y était point arrêté.
C'était à la foule qu'il en voulait, c'était dans le sein de cette orageuse mer qu'il fouillait avec ses yeux ardents et avec son âme frémissante au bord de ses lèvres.
La foule se taisait.
[Illustration: Salcède. — PAGE 20.]
Salcède n'était point un assassin vulgaire: Salcède était d'abord de bonne naissance, puisque Catherine de Médicis, qui se connaissait d'autant mieux en généalogie qu'elle paraissait en faire fi, avait découvert une goutte de sang royal dans ses veines; en outre, Salcède avait été un capitaine de renom. Cette main, liée par une corde honteuse, avait vaillamment porté l'épée; cette tête livide sur laquelle se peignaient les terreurs de la mort, terreurs que le patient eût renfermées sans doute au plus profond de son âme, si l'espoir n'y avait tenu trop de place, cette tête livide avait abrité de grands desseins.
Il résultait de ce que nous venons de dire que, pour beaucoup de spectateurs, Salcède était un héros; pour beaucoup d'autres une victime; quelques-uns le regardaient bien comme un assassin, mais la foule a grand peine d'admettre dans ses mépris, au rang des criminels ordinaires, ceux- là qui ont tenté ces grands assassinats qu'en registré le livre de l'histoire en même temps que celui de la justice.
Aussi racontait-on dans la foule que Salcède était né d'une race de guerriers, que son père avait combattu rudement M. le cardinal de Lorraine, ce qui lui avait valu une mort glorieuse au milieu du massacre de la Saint-Barthélemy, mais que plus tard le fils, oublieux de cette mort, ou plutôt sacrifiant sa haine à une certaine ambition pour laquelle les populations ont toujours quelque sympathie, que ce fils, disons-nous, avait pactisé avec l'Espagne et avec les Guises pour anéantir, dans les Flandres, la souveraineté naissante du duc d'Anjou, si fort haï des Français.
On citait ses relations avec Baza et Balouin, auteurs présumés du complot qui avait failli coûter la vie au duc François, frère de Henri III; on citait l'adresse qu'avait déployée Salcède dans toute cette procédure pour échapper à la roue, au gibet et au bûcher sur lesquels fumait encore le sang de ses complices; seul il avait, par des révélations fausses et pleines d'artifice, disaient les Lorrains, alléchés ses juges, à tel point que, pour en savoir plus, le duc d'Anjou, l'épargnant momentanément, l'avait fait conduire en France, au lieu de le faire décapiter à Anvers ou à Bruxelles; il est vrai qu'il avait fini par en arriver au même résultat; mais dans le voyage qui était le but de ses révélations, Salcède espérait être enlevé par ses partisans; malheureusement pour lui il avait compté sans M. de Bellièvre, lequel, chargé de ce dépôt précieux, avait fait si bonne garde que ni Espagnols, ni Lorrains, ni ligueurs n'en avaient approché d'une lieue.
A la prison, Salcède avait espéré; Salcède avait espéré à la torture; sur la charrette, il avait espéré encore; sur l'échafaud, il espérait toujours. Ce n'est point qu'il manquât de courage ou de résignation; mais il était de ces créatures vivaces qui se défendent jusqu'à leur dernier souffle avec cette ténacité et cette vigueur que la force humaine n'atteint pas toujours chez les esprits d'une valeur secondaire.
Le roi ne perdait pas plus que le peuple cette pensée incessante de
Salcède.
Catherine, de son côté, étudiait avec anxiété jusqu'au moindre mouvement du malheureux jeune homme; mais elle était trop éloignée pour suivre la direction de ses regards et remarquer leur jeu continuel.
A l'arrivée du patient, il s'était élevé comme par enchantement, dans la foule, des étages d'hommes, de femmes et d'enfants; chaque fois qu'il apparaissait une tête nouvelle au-dessus de ce niveau mouvant, mais déjà toisé par l'oeil vigilant de Salcède, il l'analysait tout entière dans un examen d'une seconde qui suffisait comme un examen d'une heure à cette organisation surexcitée, en qui le temps, devenu si précieux, décuplait ou plutôt centuplait toutes les facultés.
Puis ce coup d'oeil, cet éclair lancé sur le visage inconnu et nouveau,
Salcède redevenait morne et tournait autre part son attention.
Cependant le bourreau avait commencé à s'emparer de lui, et il l'attachait par le milieu du corps au centre de l'échafaud.
Déjà même, sur un signe de maître Tanchon, lieutenant de robe courte et commandant l'exécution, deux archers, perçant la foule, étaient allés chercher les chevaux.
Dans une autre circonstance ou dans une autre intention, les archers n'eussent pu faire un pas au milieu de cette masse compacte; mais la foule savait ce qu'allaient faire les archers, et elle se serrait et elle faisait passage, comme, sur un théâtre encombré, on fait toujours place aux acteurs chargés de rôles importants.
En ce moment, il se fit quelque bruit à la porte de la loge royale, et l'huissier, soulevant la tapisserie, prévint LL. MM. que le président Brisson et quatre conseillers, dont l'un était le rapporteur du procès, désiraient avoir l'honneur de converser un instant avec le roi au sujet de l'exécution.
— C'est à merveille, dit le roi.
Puis se retournant vers Catherine:
— Eh bien! ma mère, continua-t-il, vous allez être satisfaite?
Catherine fit un léger signe de tête en témoignage d'approbation.
— Faites entrer ces messieurs, reprit le roi.
— Sire, une grâce, demanda Joyeuse.
— Parle, Joyeuse, fit le roi, et pourvu que ce ne soit pas celle du condamné….
— Rassurez-vous, sire.
— J'écoute.
— Sire, il y a une chose qui blesse particulièrement la vue de mon frère et surtout la mienne, ce sont les robes rouges et les robes noires; que Votre Majesté soit donc assez bonne pour nous permettre de nous retirer.
— Comment! vous vous intéressez si peu à mes affaires, monsieur de
Joyeuse, que vous demandez à vous retirer dans un pareil moment! s'écria
Henri.
— N'en croyez rien, sire, tout ce qui touche Votre Majesté est d'un profond intérêt pour moi; mais je suis d'une misérable organisation, et la femme la plus faible est, sur ce point, plus forte que moi. Je ne puis voir une exécution que je n'en sois malade huit jours. Or, comme il n'y a plus guère que moi qui rie à la cour depuis que mon frère, je ne sais pas pourquoi, ne rit plus, jugez ce que va devenir ce pauvre Louvre, déjà si triste, si je m'avise, moi, de le rendre plus triste encore. Ainsi, par grâce, sire….
— Tu veux me quitter, Anne? dit Henri avec un accent d'indéfinissable tristesse.
— Peste, sire! vous êtes exigeant: une exécution en Grève, c'est la vengeance et le spectacle à la fois, et quel spectacle! celui dont, tout au contraire de moi; vous êtes le plus curieux; la vengeance et le spectacle ne vous suffisent pas, et il faut encore que vous jouissiez en même temps de la faiblesse de vos amis.
— Reste, Joyeuse, reste; tu verras que c'est intéressant.
— Je n'en doute pas; je crains même, comme je l'ai dit à Votre Majesté, que l'intérêt ne soit porté à un point où je ne puisse plus le soutenir; ainsi vous permettez, n'est-ce pas, sire?
— Allons, dit Henri III en soupirant, fais donc à ta fantaisie; ma destinée est de vivre seul.
Et le roi se retourna, le front plissé, vers sa mère, craignant qu'elle n'eût entendu le colloque qui venait d'avoir lieu entre lui et son favori.
Catherine avait l'ouïe aussi fine que la vue; mais lorsqu'elle ne voulait pas entendre, nulle oreille n'était plus dure que la sienne.
Pendant ce temps, Joyeuse s'était penché à l'oreille de son frère et lui avait dit:
— Alerte, alerte, du Bouchage! tandis que ces conseillers vont entrer, glisse-toi derrière leurs grandes robes, et esquivons-nous; le roi dit oui maintenant, dans cinq minutes il dira non.
— Merci, merci, mon frère, répondit le jeune homme; j'étais comme vous, j'avais hâte de partir.
— Allons, allons, voici les corbeaux qui paraissent, disparais, tendre rossignol.
En effet, derrière MM. les conseillers, on vit fuir, comme deux ombres rapides, les deux jeunes gens.
Sur eux retomba la tapisserie aux pans lourds.
Quand le roi tourna la tête, ils avaient déjà disparu.
Henri poussa un soupir et baisa son petit chien.
V
LE SUPPLICE
Les conseillers se tenaient au fond de la loge du roi, debout et silencieux, attendant que le roi leur adressât la parole.
Le roi se laissa attendre un instant, puis, se retournant de leur côté:
— Eh bien! messieurs, — quoi de nouveau? demanda-t-il. Bonjour, monsieur le président Brisson.
— Sire, répondit le président avec sa dignité facile que l'on appelait à la cour sa courtoisie de huguenot, — nous venons supplier Votre Majesté, ainsi que l'a désiré M. de Thou, de ménager la vie du coupable. — Il a sans doute quelques révélations à faire, et en lui promettant la vie on les obtiendrait.
[Illustration: Quatre coups de fouet retentirent, et les quatre chevaux s'élancèrent dans des directions opposées. — PAGE 27.]
— Mais, dit le roi, ne les a-t-on pas obtenues, monsieur le président?
— Oui, sire, — en partie: — est-ce suffisant pour Votre Majesté?
— Je sais ce que je sais, messire.
— Votre Majesté sait alors à quoi s'en tenir sur la participation de l'Espagne dans cette affaire?
— De l'Espagne? oui, monsieur le président, et même de plusieurs autres puissances.
— Il serait important de constater cette participation, sire.
— Aussi, interrompit Catherine, le roi a-t-il l'intention, monsieur le président, de surseoir à l'exécution, si le coupable signe une confession analogue à ses dépositions devant le juge qui lui a fait infliger la question.
Brisson interrogea le roi des yeux et du geste.
— C'est mon intention, dit Henri, et je ne le cache pas plus longtemps; vous pouvez vous en assurer, monsieur Brisson, en faisant parler au patient par votre lieutenant de robe.
— Votre Majesté n'a rien de plus à recommander?
— Rien. Mais pas de variation dans les aveux, ou je retire ma parole. —
Ils sont publics, ils doivent être complets.
— Oui, sire. — Avec les noms des personnages compromis?
— Avec les noms, tous les noms!
— Même lorsque ces noms seraient entachés, par l'aveu du patient, de haute trahison et révolte au premier chef?
— Même lorsque ces noms seraient ceux de mes plus proches parents! dit le roi.
— Il sera fait comme Votre Majesté l'ordonne.
— Je m'explique, monsieur Brisson; ainsi donc, pas de malentendu. On apportera au condamné du papier et des plumes; il écrira sa confession, montrant par là publiquement qu'il s'en réfère à notre miséricorde et se met à notre merci. Après, nous verrons.
— Mais je puis promettre?
— Eh oui! promettez toujours.
— Allez, messieurs, dit le président en congédiant les conseillers.
Et ayant salué respectueusement le roi, il sortit derrière eux.
— Il parlera, sire, dit Louise de Lorraine toute tremblante; il parlera, et Votre Majesté fera grâce. Voyez comme l'écume nage sur ses lèvres.
— Non, non, il cherche, dit Catherine; il cherche et pas autre chose. Que cherche-t-il donc?
— Parbleu! dit Henri III, ce n'est pas difficile à deviner; il cherche M. le duc de Parme, M. le duc de Guise; il cherche monsieur mon frère, le roi très catholique. Oui, cherche! cherche! attends! crois-tu que la place de Grève soit lieu plus commode pour les embuscades que la route des Flandres? crois-tu que je n'aie pas ici cent Bellièvre pour t'empêcher de descendre de l'échafaud où un seul t'a conduit?
Salcède avait vu les archers partir pour aller chercher les chevaux. Il avait aperçu le président et les conseillers dans la loge du roi, — puis il les avait vus disparaître: il comprit que le roi venait de donner l'ordre du supplice.
Ce fut alors que parut sur sa bouche livide cette sanglante écume remarquée par la jeune reine: le malheureux, dans la mortelle impatience qui le dévorait, se mordait les lèvres jusqu'au sang.
— Personne! personne! murmurait-il, pas un de ceux qui m'avaient promis secours! Lâches! lâches! lâches!…
Le lieutenant Tanchon s'approcha de l'échafaud, et s'adressant au bourreau:
— Préparez-vous, maître, dit-il.
L'exécuteur fit un signe à l'autre bout de la place, et l'on vit les chevaux, fendant la foule, laisser derrière eux un tumultueux sillage qui, pareil à celui de la mer, se referma sur eux.
Ce sillage était produit par les spectateurs que refoulait ou renversait le passage rapide des chevaux; mais le mur démoli se refermait aussitôt, et parfois les premiers devenaient les derniers, et réciproquement, — car les forts se lançaient dans l'espace vide.
On put voir alors au coin de la rue de la Vannerie, lorsque les chevaux y passèrent, un beau jeune homme de notre connaissance sauter au bas de la borne sur laquelle il était monté, poussé par un enfant qui paraissait quinze à seize ans à peine, et qui paraissait fort ardent à ce terrible spectacle.
C'était le page mystérieux et le vicomte Ernauton de Carmainges.
— Eh! vite, vite, glissa le page à l'oreille de son compagnon, jetez-vous dans la trouée, il n'y a pas un instant à perdre.
— Mais nous serons étouffés, répondit Ernauton, — vous êtes fou, mon petit ami.
— Je veux voir, — voir de près, dit le page d'un ton si impérieux qu'il était facile de voir que cet ordre partait d'une bouche qui avait l'habitude du commandement.
Ernauton obéit.
— Serrez les chevaux, serrez les chevaux, dit le page; ne les quittez pas d'une semelle, ou nous n'arriverons pas.
— Mais avant que nous arrivions, vous serez mis en morceaux.
— Ne vous inquiétez pas de moi. — En avant! en avant!
— Les chevaux vont ruer.
— Empoignez la queue du dernier; jamais un cheval ne rue quand on le tient de la sorte.
Ernauton subissait malgré lui l'influence étrange de cet enfant; il obéit, s'accrocha aux crins du cheval, tandis que de son côté le page s'attachait à sa ceinture.
Et au milieu de cette foule onduleuse comme une mer, épineuse comme un buisson, laissant ici un pan de leur manteau, là un fragment de leur pourpoint, plus loin la fraise de leur chemise, ils arrivèrent en même temps que l'attelage à trois pas de l'échafaud sur lequel se tordait Salcède, dans les convulsions du désespoir.
— Sommes-nous arrivés? murmura le jeune homme suffoquant et hors d'haleine, quand il sentit Ernauton s'arrêter.
— Oui, répondit le vicomte, — heureusement, — car j'étais au bout de mes forces.
— Je ne vois pas.
— Passez devant moi.
— Non, non, pas encore… Que fait-on?
— Des noeuds coulants à l'extrémité des cordes.
— Et lui, que fait-il?
— Qui, lui?
— Le patient.
— Ses yeux tournent autour de lui comme ceux de l'autour qui guette.
Les chevaux étaient assez près de l'échafaud pour que les valets de l'exécuteur attachassent aux pieds et aux poings de Salcède les traits fixés à leurs colliers.
Salcède poussa un rugissement quand il sentit autour de ses chevilles le rugueux contact des cordes, qu'un noeud coulant serrait autour de sa chair.
Il adressa alors un suprême, un indéfinissable regard à toute cette immense place dont il embrassa les cent mille spectateurs dans le cercle de son rayon visuel.
— Monsieur, lui dit poliment le lieutenant Tanchon, vous plaît-il de parler au peuple avant que nous ne procédions?
Et il s'approcha de l'oreille du patient pour ajouter tout bas:
— Un bon aveu… pour la vie sauve.
Salcède le regarda jusqu'au fond de l'âme.
Ce regard était si éloquent qu'il sembla arracher la vérité du coeur de
Tanchon et la fit remonter jusque dans ses yeux, où elle éclata.
Salcède ne s'y trompa point; il comprit que le lieutenant était sincère et tiendrait ce qu'il promettait.
— Vous voyez, continua Tanchon, on vous abandonne; plus d'autre espoir en ce monde que celui que je vous offre.
— Eh bien! dit Salcède avec un rauque soupir, faites faire silence, je suis prêt à parler.
— C'est une confession écrite et signée que le roi exige.
— Alors déliez-moi les mains et donnez-moi une plume, je vais écrire.
— Votre confession?
— Ma confession, soit.
Tanchon, transporté de joie, n'eut qu'un signe à faire; le cas était prévu. Un archer tenait toutes choses prêtes: il lui passa l'écritoire, les plumes, le papier, que Tanchon déposa sur le bois même de l'échafaud.
En même temps on lâchait de trois pieds environ la corde qui tenait le poignet droit de Salcède, et on le soulevait sur l'estrade pour qu'il pût écrire.
Salcède, assis enfin, commença par respirer avec force et par faire usage de sa main pour essuyer ses lèvres et relever ses cheveux qui tombaient humides de sueur sur ses genoux.
— Allons, allons, dit Tanchon, mettez-vous à votre aise, et écrivez bien tout.
— Oh! n'ayez pas peur, répondit Salcède en allongeant sa main vers la plume; soyez tranquille, je n'oublierai pas ceux qui m'oublient, moi.
Et sur ce mot il hasarda un dernier coup d'oeil.
Sans doute le moment était venu pour le page de se montrer; car, saisissant la main d'Ernauton:
— Monsieur, lui dit-il, par grâce, prenez-moi dans vos bras et soulevez- moi au-dessus des têtes qui m'empêchent de voir.
— Ah ça! mais vous êtes insatiable, jeune homme, en vérité.
— Encore ce service, monsieur.
— Vous abusez.
— Il faut que je voie le condamné, entendez-vous? il faut que je le voie.
Puis, comme Ernauton ne répondait pas assez vivement sans doute à l'injonction:
— Par pitié, monsieur, par grâce! dit-il, je vous en supplie!
L'enfant n'était plus un tyran fantasque, mais un suppliant irrésistible.
Ernauton le souleva dans ses bras, non sans quelque étonnement de la délicatesse de ce corps qu'il serrait entre ses mains.
La tête du page domina donc les autres têtes.
Justement Salcède venait de saisir la plume en achevant sa revue circulaire.
Il vit cette figure du jeune homme et demeura stupéfait.
En ce moment les deux doigts du page s'appuyèrent sur ses lèvres. Une joie indicible épanouit aussitôt le visage du patient; on eût dit l'ivresse du mauvais riche quand Lazare laisse tomber une goutte d'eau sur sa langue aride.
Il venait de reconnaître le signal qu'il attendait avec impatience et qui lui annonçait du secours.
Salcède, après une contemplation de plusieurs secondes, s'empara du papier que lui offrait Tanchon, inquiet de son hésitation, et il se mit à écrire avec une fébrile activité.
— Il écrit! il écrit! murmura la foule.
— Il écrit! répéta la reine-mère avec une joie manifeste.
— Il écrit! dit le roi; par la mordieu! je lui ferai grâce.
Tout à coup Salcède s'interrompit pour regarder encore le jeune homme.
Le jeune homme répéta le même signe, et Salcède se remit à écrire.
Puis, après un intervalle plus court, il s'interrompit encore pour regarder de nouveau.
Cette fois le page fit signe des doigts et de la tête.
— Avez-vous fini? dit Tanchon qui ne perdait pas de vue son papier.
— Oui, fit machinalement Salcède.
— Signez, alors.
Salcède signa sans jeter sur le papier ses yeux qui restaient rivés sur le jeune homme. Tanchon avança la main vers la confession.
— Au roi, au roi seul! dit Salcède.
Et il remit le papier au lieutenant de robe courte, mais avec hésitation, et comme un soldat vaincu qui rend sa dernière arme.
— Si vous avez bien avoué tout, dit le lieutenant, vous êtes sauf, monsieur de Salcède.
Un sourire mélangé d'ironie et d'inquiétude se fit jour sur les lèvres du patient, qui semblait interroger impatiemment son interlocuteur mystérieux.
Enfin Ernauton, fatigué, voulut déposer son gênant fardeau; il ouvrit les bras: le page glissa jusqu'à terre.
Avec lui disparut la vision qui avait soutenu le condamné.
Lorsque Salcède ne le vit plus, il le chercha des yeux; puis, comme égaré:
— Eh bien! cria-t-il, eh bien!
Personne ne lui répondit.
— Eh! vite, vite, hâtez-vous! dit-il; le roi tient le papier, il va lire!
Nul ne bougea.
Le roi dépliait vivement la confession.
— Oh! mille démons! cria Salcède, se serait-on joué de moi? Je l'ai cependant bien reconnue. C'était elle, c'était elle!
A peine le roi eut-il parcouru les premières lignes qu'il parut saisi d'indignation. Puis il pâlit et s'écria:
— Oh! le misérable! — oh! le méchant homme!
— Qu'y a-t-il, mon fils? demanda Catherine,
— Il y a qu'il se rétracte, ma mère; — il y a qu'il prétend n'avoir jamais rien avoué.
— Et ensuite?
— Ensuite il déclare innocents et étrangers à tous complots MM. de Guise.
— Au fait, balbutia Catherine, si c'est vrai?
— Il ment! s'écria le roi; il ment comme un païen!
— Qu'en savez-vous, mon fils? M. de Guise sont peut-être calomniés. — Les juges ont peut-être, dans leur trop grand zèle, interprété faussement les dépositions.
— Eh! madame, s'écria Henri ne pouvant se maîtriser plus longtemps, — j'ai tout entendu.
— Vous, mon fils?
— Oui, moi.
— Et quand cela, s'il vous plaît?
— Quand le coupable a subi la gêne, — j'étais derrière un rideau; je n'ai pas perdu une seule de ses paroles, et chacune de ses paroles m'entrait dans la tête comme un clou sous le marteau.
— Eh bien! faites-le parler avec la torture, puisque la torture il lui faut; ordonnez que les chevaux tirent.
Henri, emporté par la colère, leva la main.
Le lieutenant Tanchon répéta ce signe.
Déjà les cordes avaient été rattachées aux quatre membres du patient: quatre hommes sautèrent sur les quatre chevaux; quatre coups de fouet retentirent, et les quatre chevaux s'élancèrent dans des directions opposées.
Un horrible craquement et un horrible cri jaillirent à la fois du plancher de l'échafaud. On vit les membres du malheureux Salcède bleuir, s'allonger et s'injecter de sang; sa face n'était plus celle d'une créature humaine, c'était le masque d'un démon.
— Ah! trahison! trahison! cria-t-il. Eh bien! je vais parler, je veux parler, je veux tout dire! Ah! maudite duch…
La voix dominait les hennissements des chevaux et les rumeurs de la foule; mais tout à coup elle s'éteignit.
— Arrêtez! arrêtez! cria Catherine.
Il était trop tard. La tête de Salcède, naguère raidie par la souffrance et la fureur, retomba tout à coup sur le plancher de l'échafaud.
— Laissez-le parler, vociféra la reine-mère. Arrêtez, mais arrêtez donc!
L'oeil de Salcède était démesurément dilaté, fixe, et plongeant obstinément dans le groupe où était apparu le page.
Tanchon en suivait habilement la direction.
Mais Salcède ne pouvait plus parler, il était mort.
Tanchon donna tout bas quelques ordres à ses archers, qui se mirent à fouiller la foule dans la direction indiquée par les regards dénonciateurs de Salcède.
— Je suis découverte, dit le jeune page à l'oreille d'Ernauton; par pitié, aidez-moi, secourez-moi, monsieur; ils viennent! ils viennent!
— Mais que voulez-vous donc encore?
— Fuir: ne voyez-vous point que c'est moi qu'ils cherchent?
— Mais qui êtes-vous donc?
— Une femme… sauvez-moi! protégez-moi! Ernauton pâlit; mais la générosité l'emporta sur l'étonnement et la crainte.
Il plaça devant lui sa protégée, lui fraya un chemin à grands coups de pommeau de dague et la poussa jusqu'au coin de la rue du Mouton, vers une porte ouverte.
Le jeune page s'élança et disparut dans cette porte qui semblait l'attendre et qui se referma derrière lui.
Il n'avait pas même eu le temps de lui demander son nom ni où il le retrouverait.
Mais en disparaissant, le jeune page, comme s'il eût deviné sa pensée, lui avait fait un signe plein de promesses.
Libre alors, Ernauton se retourna vers le centre de la place, et embrassa d'un même coup d'oeil l'échafaud et la loge royale.
Salcède était étendu raide et livide sur l'échafaud.
Catherine était debout, livide et frémissante dans la loge.
— Mon fils, dit-elle enfin en essuyant la sueur de son front, mon fils, vous ferez bien de changer votre maître des hautes oeuvres, c'est un ligueur!
— Et à quoi donc voyez-vous cela, ma mère? demanda Henri.
— Regardez, regardez!
— Eh bien! je regarde.
— Salcède n'a souffert qu'une tirade, et il est mort.
— Parce qu'il était trop sensible à la douleur.
— Non pas! non pas! fit Catherine avec un sourire de mépris arraché par le peu de perspicacité de son fils, mais parce qu'il a été étranglé par dessous l'échafaud avec une corde fine, au moment où il allait accuser ceux qui le laissent mourir. Faites visiter le cadavre par un savant docteur, et vous trouverez, j'en suis sûre, autour de son cou le cercle que la corde y aura laissé.
— Vous avez raison, dit Henri, dont les yeux étincelèrent un instant, mon cousin de Guise est mieux servi que moi.
— Chut! chut! mon fils, dit Catherine, pas d'éclat, on se moquerait de nous; car cette fois encore c'est partie perdue.
— Joyeuse a bien fait d'aller s'amuser autre part, dit le roi; on ne peut plus compter sur rien en ce monde, même sur les supplices. Partons, mesdames, partons!
VI
LES DEUX JOYEUSE
Messieurs de Joyeuse, comme nous l'avons vu, s'étaient dérobés pendant toute cette scène par les derrières de l'Hôtel-de-Ville, et laissant aux équipages du roi leurs laquais qui les attendaient avec des chevaux, ils marchaient côte à côte dans les rues de ce quartier populeux, qui ce jour- là étaient désertes, tant la place de Grève avait été vorace de spectateurs.
Une fois dehors ils avaient marché se tenant par le bras, mais sans s'adresser la parole.
Henri, si joyeux naguère, était préoccupé et presque sombre.
Anne semblait inquiet et comme embarrassé de ce silence de son frère.
Ce fut lui qui rompit le premier le silence.
— Eh bien! Henri, demanda-t-il, où me conduis-tu?
— Je ne vous conduis pas, mon frère, je marche devant moi, répondit Henri comme s'il se réveillait en sursaut.
— Désirez-vous aller quelque part, mon frère?
— Et toi?
Henri sourit tristement.
— Oh! moi, dit-il, peu m'importe où je vais.
— Tu vas cependant quelque part chaque soir, dit Anne, car chaque soir tu sors à la même heure pour ne rentrer qu'assez avant dans la nuit, et parfois pour ne pas rentrer du tout.
— Me questionnez-vous, mon frère? demanda Henri avec une charmante douceur mêlée d'un certain respect pour son aîné.
— Moi te questionner? dit Anne, Dieu m'en préserve; les secrets sont à ceux qui les gardent.
— Quand vous le désirerez, mon frère, répliqua Henri, je n'aurai pas de secrets pour vous; vous le savez bien.
— Tu n'auras pas de secrets pour moi, Henri?
— Jamais, mon frère; n'êtes-vous pas à la fois mon seigneur et mon ami?
— Dame! je pensais que tu en avais avec moi, qui ne suis qu'un pauvre laïque; je pensais que tu avais notre savant frère, ce pilier de la théologie, ce flambeau de la religion, ce docte architecte de cas de conscience de la cour, qui sera cardinal un jour, que tu te confiais à lui, et que tu trouvais en lui à la fois confession, absolution, et qui sait?… et conseil; car, dans notre famille, ajouta Anne en riant, on est bon à tout, tu le sais: témoin notre très cher père.
Henri du Bouchage saisit la main de son frère et la lui serra affectueusement.
— Vous êtes pour moi plus que directeur, plus que confesseur, plus que père, mon cher Anne, dit-il, je vous répète que vous êtes mon ami.
— Alors, mon ami, pourquoi de gai que tu étais, t'ai-je vu peu à peu devenir triste, et pourquoi, au lieu de sortir le jour, ne sors-tu plus maintenant que la nuit?
— Mon frère, je ne suis pas triste, répondit Henri en souriant.
— Qu'es-tu donc?
— Je suis amoureux.
— Bon! et cette préoccupation?
— Vient de ce que je pense sans cesse à mon amour.
— Et tu soupires en me disant cela?
— Oui.
— Tu soupires, toi, Henri, comte du Bouchage, toi le frère de Joyeuse, toi que les mauvaises langues appellent le troisième roi de France. Tu sais que M. de Guise est le second, si toutefois ce n'est pas le premier; toi qui es riche, toi qui es beau, toi qui seras pair de France, comme moi, et duc, comme moi, à la première occasion que j'en trouverai; tu es amoureux, tu penses et tu soupires; tu soupires, toi qui as pris pour devise: Hilariter (joyeusement).
— Mon cher Anne, tous ces dons du passé ou toutes ces promesses de l'avenir n'ont jamais compté pour moi au rang des choses qui devaient faire mon bonheur. Je n'ai point d'ambition.
— C'est-à-dire que tu n'en as plus.
— Ou du moins que je ne poursuis pas les choses dont vous parlez.
— En ce moment peut-être; mais plus tard tu y reviendras.
— Jamais, mon frère. Je ne désire rien. Je ne veux rien.
— Et tu as tort, mon frère. Quand on s'appelle Joyeuse, c'est-à-dire un des plus beaux noms de France; quand on a son frère favori du roi, on désire tout, on veut tout, et l'on a tout.
Henri baissa mélancoliquement et secoua sa tête blonde.
— Voyons, dit Anne, nous voici bien seuls, bien perdus. Le diable m'emporte, nous avons passé l'eau, si bien que nous voilà sur le pont de la Tournelle, et cela, sans nous en être aperçus.
Je ne crois pas que sur cette grève isolée, par cette bise froide, près de cette eau verte, personne vienne nous écouter. As-tu quelque chose de sérieux à me dire, Henri?
— Rien, rien, sinon que je suis amoureux, et vous le savez déjà, mon frère, puisque tout à l'heure je vous l'ai avoué.
— Mais, que diable! ce n'est point sérieux cela, dit Anne en frappant du pied. Moi aussi, par le pape! je suis amoureux.
— Pas comme moi, mon frère.
— Moi aussi, je pense quelquefois à ma maîtresse.
— Oui, mais pas toujours.
— Moi aussi, j'ai des contrariétés, des chagrins même.
— Oui, mais vous avez aussi des joies, car on vous aime.
— Oh! j'ai de grands obstacles aussi; on exige de moi de grands mystères.
— Ou exige? vous avez dit: On exige, mon frère. Si votre maîtresse exige, elle est à vous.
— Sans doute qu'elle est à moi, c'est-à-dire à moi et à M. de Mayenne; car, confidence pour confidence, Henri, j'ai justement la maîtresse de ce paillard de Mayenne, une fille folle de moi, qui quitterait Mayenne à l'instant même, si elle n'avait peur que Mayenne ne la tuât: c'est son habitude de tuer les femmes, tu sais. Puis je déteste ces Guises, et cela m'amuse… de m'amuser aux dépens de l'un d'eux. Eh bien! je te le dis, je te le répète, j'ai parfois des contraintes, des querelles, mais je n'en deviens pas sombre comme un chartreux pour cela; je n'en ai pas les yeux gros. Je continue de rire, sinon toujours, au moins de temps en temps. Voyons, dis-moi qui tu aimes, Henri; ta maîtresse est-elle belle au moins?
— Hélas! mon frère, ce n'est point ma maîtresse.
— Est-elle belle?
— Trop belle.
— Son nom?
— Je ne le sais pas.
— Allons donc!
— Sur l'honneur.
— Mon ami, je commence à croire que c'est plus dangereux encore que je ne le pensais. — Ce n'est point de la tristesse, par le pape! c'est de la folie.
— Elle ne m'a parlé qu'une seule fois, ou plutôt elle n'a parlé qu'une seule fois devant moi, et depuis ce temps je n'ai pas même entendu le son de sa voix.
— Et tu ne t'es pas informé?
— A qui?
— Comment! à qui? aux voisins.
— Elle habite une maison à elle seule et personne ne la connaît.
— Ah ça! mais est-ce une ombre?
— C'est une femme, grande et belle comme une nymphe, sérieuse et grave comme l'ange Gabriel.
— Comment l'as-tu connue? où l'as-tu rencontrée? — Un jour je poursuivais une jeune fille au carrefour de la Gypecienne; j'entrai dans le petit jardin qui attient à l'église, il y a là un banc sous les arbres. Êtes-vous jamais entré dans ce jardin, mon frère?
— Jamais; n'importe, continue; il y a là un banc sous des arbres, après?
— L'ombre commençait à s'épaissir; je perdis de vue la jeune fille, et, en la cherchant, j'arrivai à ce banc.
— Va, va, j'écoute.
— Je venais d'entrevoir un vêtement de femme de ce côté, j'étendis les mains.
— Pardon, monsieur, me dit tout à coup la voix d'un homme que je n'avais pas aperçu, pardon.
Et la main de cet homme m'écarta doucement, mais avec fermeté.
— Il osa te toucher, Joyeuse.
— Écoute, cet homme avait le visage caché dans une sorte de froc; je le pris pour un religieux, puis il m'imposa par le ton affectueux et poli de son avertissement, car en même temps qu'il me parlait, il me désignait du doigt, à dix pas, cette femme dont le vêtement blanc m'avait attiré de ce côté, et qui venait de s'agenouiller devant ce banc de pierre, comme si c'eût été un autel.
Je m'arrêtai, mon frère. C'est vers le commencement de septembre que cette aventure m'arriva: l'air était tiède; les violettes et les roses que font pousser les fidèles sur les tombes de l'enclos m'envoyaient leurs délicats parfums; la lune déchirait un nuage blanchâtre derrière le clocheton de l'église, et les vitraux commençaient à s'argenter à leur faîte, tandis qu'ils se doraient en bas du reflet des cierges allumés. Mon ami, soit majesté du lieu, soit dignité personnelle, cette femme à genoux resplendissait pour moi dans les ténèbres comme une statue de marbre et comme si elle eût été de marbre réellement. Elle m'imprima je ne sais quel respect qui me fit froid au coeur.
Je la regardais avidement.
Elle se courba sur le banc, l'enveloppa de ses deux bras, y colla les lèvres, et aussitôt je vis ses épaules onduler sous l'effort de ses soupirs et de ses sanglots; jamais vous n'avez ouï de pareils accents, mon frère; jamais fer acéré n'a déchiré si douloureusement un coeur!
Tout en pleurant, elle baisait la pierre avec une ivresse qui m'a perdu; ses larmes m'ont attendri, ses baisers m'ont rendu fou.
— Mais c'est elle, par le pape! qui était folle, dit Joyeuse; est-ce que l'on baise une pierre ainsi, est-ce que l'on sanglote ainsi pour rien?
— Oh! c'était une grande douleur qui la faisait sangloter, c'était un profond amour qui lui faisait baiser cette pierre; seulement, qui aimait- elle? qui pleurait-elle? pour qui priait-elle? je ne sais.
— Mais cet homme, tu ne l'as pas questionné?
— Si fait.
— Et que t'a-t-il répondu?
— Qu'elle avait perdu son mari.
— Est-ce qu'on pleure un mari de cette façon-là? dit Joyeuse; voilà, pardieu! une belle réponse; et tu t'en es contenté?
— Il l'a bien fallu, puisqu'il n'a pas voulu m'en faire d'autre.
— Mais cet homme lui-même, quel est-il?
— Une sorte de serviteur qui habite avec elle.
— Son nom?
— Il a refusé de me le dire.
— Jeune? vieux?
— Il peut avoir de vingt-huit à trente ans…
— Voyons, après?… Elle n'est pas restée toute la nuit à prier et à pleurer, n'est-ce pas?
— Non: quand elle eut fini de pleurer, c'est-à-dire quand elle eut épuisé ses larmes, quand elle eut usé ses lèvres sur le banc, elle se leva, mon frère; il y avait dans cette femme un tel mystère de tristesse qu'au lieu de m'avancer vers elle, comme j'eusse fait pour toute autre femme, je me reculai; ce fut elle alors qui vint à moi ou plutôt de mon côté, car, moi, elle ne me voyait même pas; alors un rayon de la lune frappa son visage, et son visage m'apparut illuminé, splendide: il avait repris sa morne sévérité; plus une contraction, plus un tressaillement, plus de pleurs, seulement, le sillon humide qu'ils avaient tracé. Ses yeux seuls brillaient encore; sa bouche s'entr'ouvrait doucement pour respirer la vie qui, un instant, avait paru prête à l'abandonner; elle fit quelques pas avec une molle langueur, et pareille à ceux qui marchent en rêve; l'homme alors courut à elle et la guida, car elle semblait avoir oublié qu'elle marchait sur la terre. Oh! mon frère, quelle effrayante beauté, quelle surhumaine puissance! je n'ai jamais rien vu qui lui ressemblât sur la terre; quelquefois seulement dans mes rêves, quand le ciel s'ouvrait, il en était descendu des visions pareilles à cette réalité. — Après, Henri, après? demanda Anne, prenant malgré lui intérêt à ce récit dont il avait d'abord eu l'intention de rire.
— Oh! voilà qui est bientôt fini, mon frère; son serviteur lui dit quelques mots tout bas, et alors elle baissa son voile. Il lui disait que j'étais là sans doute; mais elle ne regarda même pas de mon côté, elle baissa son voile, et je ne la vis plus, mon frère; il me sembla que le ciel venait de s'obscurcir, et que ce n'était plus une créature vivante, mais une ombre échappée à ces tombeaux, qui, parmi les hautes herbes, glissait silencieusement devant moi.
Elle sortit de l'enclos; je la suivis.
De temps en temps l'homme se retournait et pouvait me voir, car je ne me cachais pas, tout étourdi que je fusse: que veux-tu? j'avais encore les anciennes habitudes vulgaires dans l'esprit, l'ancien levain grossier dans le coeur.
— Que veux-tu dire, Henri? demanda Anne; je ne comprends pas.
Le jeune homme sourit.
— Je veux dire, mon frère, reprit-il, que ma jeunesse a été bruyante, que j'ai cru aimer souvent, et que toutes les femmes, pour moi jusqu'à ce moment, ont été des femmes à qui je pouvais offrir mon amour.
— Oh! oh! qu'est donc celle-là? fit Joyeuse en essayant de reprendre sa gaîté quelque peu altérée, malgré lui, par la confidence de son frère. Prends garde, Henri, tu divagues, ce n'est donc pas une femme de chair et d'os, celle-là?
— Mon frère, dit le jeune homme en enfermant la main de Joyeuse dans une fiévreuse étreinte, mon frère, dit-il si bas que son souffle arrivait à peine à l'oreille de son aîné, aussi vrai que Dieu m'entend, je ne sais pas si c'est une créature de ce monde.
— Par le pape! dit-il, tu me ferais peur, si un Joyeuse pouvait jamais avoir peur.
Puis, essayant de reprendre sa gaîté:
— Mais enfin, dit-il, toujours est-il qu'elle marche, qu'elle pleure et qu'elle donne très bien des baisers; toi-même me l'as dit, et c'est, ce me semble, d'un assez bon augure cela, cher ami. Mais ce n'est pas tout: voyons, après, après?
— Après, il y a peu de chose. Je la suivis donc, elle n'essaya point de se dérober à moi, de changer de chemin, de faire fausse route; elle ne semblait même point songer à cela.
— Eh bien! où demeurait-elle?
— Du côté de la Bastille, dans la rue de Lesdiguières; à sa porte, son compagnon se retourna et me vit.
— Tu lui fis alors quelque signe pour lui donner à entendre que tu désirais lui parler?
— Je n'osai pas; c'est ridicule ce que je vais te dire, mais le serviteur m'imposait presque autant que la maîtresse.
— N'importe, tu entras dans la maison?
— Non, mon frère.
— En vérité, Henri, j'ai bien envie de te renier pour un Joyeuse; mais au moins tu revins le lendemain?
— Oui, mais inutilement, inutilement à la Gypecienne, inutilement à la rue de Lesdiguières.
— Elle avait disparu?
— Comme une ombre qui se serait envolée.
— Mais enfin tu t'informas?
— La rue a peu d'habitants, nul ne put me satisfaire; je guettais l'homme pour le questionner, il ne reparut pas plus que la femme; cependant une lumière, que je voyais briller le soir à travers les jalousies, me consolait en m'indiquant qu'elle était toujours là. J'usai de cent moyens pour pénétrer dans la maison: lettres, messages, fleurs, présents, tout échoua. Un soir la lumière disparut à son tour et ne reparut plus; la dame, fatiguée de mes poursuites sans doute, avait quitté la rue de Lesdiguières; nul ne savait sa nouvelle demeure.
— Cependant tu l'as retrouvée, cette belle sauvage?
— Le hasard l'a permis; je suis injuste, mon frère, c'est la Providence qui ne veut pas que l'on traîne la vie. Écoutez: en vérité, c'est étrange. Je passais dans la rue de Bussy, il y a quinze jours, à minuit; vous savez, mon frère, que les ordonnances pour le feu sont sévèrement exécutées; eh bien! non seulement je vis du feu aux vitres d'une maison, mais encore un incendie véritable qui éclatait au deuxième étage.
Je frappai vigoureusement à la porte, un homme parut à la fenêtre.
— Vous avez le feu chez vous! lui criai-je.
— Silence, par pitié! me dit-il, silence, je suis occupé à l'éteindre.
— Voulez-vous que j'appelle le guet?
— Non, non au nom du ciel, n'appelez personne!
— Mais cependant si l'on peut vous aider.
— Le voulez-vous? alors venez, et vous me rendrez un service dont je vous serai reconnaissant toute ma vie.
— Et comment voulez-vous que je vienne?
— Voici la clef de la porte.
Et il me jeta la clef par la fenêtre. Je montai rapidement les escaliers et j'entrai dans la chambre théâtre de l'incendie.
C'était le plancher qui brûlait: j'étais dans le laboratoire d'un chimiste. En faisant je ne sais quelle expérience, une liqueur inflammable s'était répandue à terre: de là l'incendie.
Quand j'entrai, il était déjà maître du feu, ce qui fit que je pus le regarder.
C'était un homme de vingt-huit à trente ans; du moins il me parut avoir cet âge: une effroyable cicatrice lui labourait la moitié de la joue, une autre lui sillonnait le crâne; sa barbe touffue cachait le reste de son visage.
— Je vous remercie; mais, vous le voyez, tout est fini maintenant; si vous êtes aussi galant homme que vous en avez l'air, ayez la bonté de vous retirer, car ma maîtresse pourrait entrer d'un moment à l'autre, et elle s'irriterait en voyant à cette heure un étranger chez moi, ou plutôt chez elle.
Le son de cette voix me frappa d'inertie et presque d'épouvante. J'ouvris la bouche pour lui crier: Vous êtes l'homme de la Gypecienne, l'homme de la rue de Lesdiguières, l'homme de la dame inconnue; car vous vous rappelez, mon frère, qu'il était couvert d'un froc, que je n'avais pas vu son visage, que j'avais entendu sa voix seulement. J'allais lui dire cela, l'interroger, le supplier, quand tout à coup une porte s'ouvrit et une femme entra.
— Qu'y a-t-il donc, Rémy? demanda-t-elle en s'arrêtant majestueusement sur le seuil de la porte, et pourquoi ce bruit?