Oh! mon frère, c'était elle, plus belle encore au feu mourant de l'incendie qu'elle ne m'avait apparu aux rayons de la lune! c'était elle, c'était cette femme dont le souvenir incessant me rongeait le coeur!
Au cri que je poussai, le serviteur me regarda plus attentivement à son tour.
— Merci, monsieur, me dit-il encore une fois, merci; mais, vous le voyez, le feu est éteint. Sortez, je vous en supplie, sortez.
— Mon ami, lui dis-je, vous me congédiez bien durement.
— Madame, dit le serviteur, c'est lui.
— Qui, lui? demanda-t-elle.
— Ce jeune cavalier que nous avons rencontré dans le jardin de la
Gypecienne, et qui nous a suivis rue de Lesdiguières.
Elle arrêta alors son regard sur moi, et à ce regard je compris qu'elle me voyait pour la première fois.
— Monsieur, dit-elle, par grâce, éloignez-vous!
J'hésitais, je voulais parler, prier; mais les paroles manquaient à mes lèvres; je restais immobile et muet, occupé à la regarder,
— Prenez garde, monsieur, dit le serviteur avec plus de tristesse que de sévérité, prenez garde, vous forceriez madame à fuir une seconde fois.
— Oh! qu'à Dieu ne plaise! répondis-je en m'inclinant; mais, madame, je ne vous offense point cependant.
Elle ne me répondit point. Aussi insensible, aussi muette, aussi glacée que si elle ne m'eût point entendu, elle se retourna, et je la vis disparaître graduellement dans l'ombre, descendant les marches d'un escalier sur lequel son pas ne retentissait pas plus que ne l'eût fait le pas d'un fantôme.
— Et voilà tout? demanda Joyeuse.
— Voilà tout. Alors le serviteur me conduisit jusqu'à la porte, en me disant:
— Oubliez, monsieur, au nom de Jésus et de la Vierge Marie, je vous en supplie, oubliez!
Je m'enfuis, éperdu, égaré, stupide, serrant ma tête entre mes deux mains, et me demandant si je ne devenais pas fou.
Depuis, je vais chaque soir dans cette rue, et voilà pourquoi, en sortant de l'Hôtel-de-Ville, mes pas se sont dirigés tout naturellement de ce côté; chaque soir, disais-je, je vais dans cette rue, je me cache à l'angle d'une maison qui est en face de la sienne, sous un petit balcon dont l'ombre m'enveloppe entièrement; une fois sur dix, je vois passer de la lumière dans la chambre qu'elle habite: c'est là ma vie, c'est là mon bonheur.
— Quel bonheur! s'écria Joyeuse.
— Hélas! je le perds si j'en désire un autre.
— Mais si tu te perds toi-même avec cette résignation?
— Mon frère, dit Henri avec un triste sourire, que voulez-vous, je me trouve heureux ainsi.
— C'est impossible.
— Que veux-tu, le bonheur est relatif; je sais qu'elle est là, qu'elle vit là, qu'elle respire là; je la vois à travers la muraille, ou plutôt il me semble la voir; si elle quittait cette maison, si je passais encore quinze jours comme ceux que je passai quand je l'eus perdue, mon frère, je deviendrais fou ou je me ferais moine.
— Non pas, mordieu! il y a déjà bien assez d'un fou et d'un moine dans la famille; restons-en là maintenant, mon cher ami.
— Pas d'observations, Anne, pas de railleries; les observations seraient inutiles, les railleries ne feraient rien.
— Et qui te parle d'observations et de railleries?
— A la bonne heure. Mais….
— Laisse-moi seulement te dire une chose.
— Laquelle?
— C'est que tu t'y es pris comme un franc écolier.
— Je n'ai fait ni combinaisons ni calculs, je ne m'y suis pas pris, je me suis abandonné à quelque chose de plus fort que moi. Quand un courant vous emporte, mieux vaut suivre le courant que de lutter contre lui.
— Et s'il conduit à quelque abîme?
— Il faut s'y engloutir, mon frère.
— C'est ton avis?
— Oui.
— Ce n'est pas le mien, et à ta place…
— Qu'eussiez-vous fait, Anne?
— Assez, certainement, pour savoir son nom, son âge; à ta place….
— Anne, Anne, vous ne la connaissez pas.
— Non, mais je te connais. Comment, Henri, vous aviez cinquante mille écus que je vous ai donnés sur les cent mille dont le roi m'a fait cadeau à sa fête….
— Ils sont encore dans mon coffre, Anne: pas un ne manque.
— Mordieu! tant pis; s'ils n'étaient pas dans votre coffre, la femme serait dans votre alcôve.
— Oh! mon frère.
— Il n'y a pas de: oh! mon frère; un serviteur ordinaire se vend pour dix écus, un bon pour cent, un excellent pour mille, un merveilleux pour trois mille. Voyons maintenant, supposons le phénix des serviteurs; rêvons le dieu de la fidélité, et moyennant vingt mille écus, par le pape, il sera à vous! Donc il vous restait cent trente mille livres pour payer le phénix des serviteurs. Henri, mon ami, vous êtes un niais.
— Anne, dit Henri en soupirant, il y a des gens qui ne se vendent pas; il y a des coeurs qu'un roi même n'est pas assez riche pour acheter.
Joyeuse se calma.
— Eh bien, je l'admets, dit-il; mais il n'en est pas qui ne se donnent.
— A la bonne heure.
— Eh bien! qu'avez-vous fait pour que le coeur de cette belle insensible se donnât à vous?
— J'ai la conviction, Anne, d'avoir fait tout ce que je pouvais faire.
— Allons donc, comte du Bouchage, vous voyez une femme triste, enfermée, gémissante, et vous vous faites plus triste, plus reclus, plus gémissant, c'est-à-dire plus assommant qu'elle-même! En vérité, vous parliez des façons vulgaires de l'amour, et vous êtes banal comme un quartenier. Elle est seule, faites-lui compagnie; elle est triste, soyez gai; elle regrette, consolez-la, et remplacez.
— Impossible, mon frère.
— As-tu essayé?
— Pourquoi faire?
— Dame! ne fût-ce que pour essayer. Tu es amoureux, dis-tu?
— Je ne connais pas de mot pour exprimer mon amour.
— Eh bien! dans quinze jours, tu auras ta maîtresse.
— Mon frère!
— Foi de Joyeuse. Tu n'as pas désespéré, je pense?
— Non, car je n'ai jamais espéré.
— A quelle heure la vois-tu?
— A quelle heure je la vois?
— Sans doute.
— Mais je vous ai dit que je ne la voyais pas, mon frère.
— Jamais?
— Jamais.
— Pas même à sa fenêtre?
— Pas même son ombre, vous dis-je.
— Il faut que cela finisse. Voyons, a-t-elle un amant?
— Je n'ai jamais vu un homme entrer dans sa maison, excepté ce Remy dont je vous ai parlé.
— Comment est la maison?
— Deux étages, petite porte sur un degré, terrasse au-dessus de la deuxième fenêtre.
— Mais par cette terrasse, ne peut-on entrer?
— Elle est isolée des autres maisons.
— Et en face, qu'y a-t-il?
— Une autre maison à peu près pareille, quoique plus élevée, ce me semble.
— Par qui est habitée cette maison?
— Par une espèce de bourgeois.
— De méchante ou de bonne humeur?
— De bonne humeur, car parfois je l'entends rire tout seul.
— Achète-lui sa maison.
— Qui vous dit qu'elle soit à vendre?
— Offre-lui-en le double de ce qu'elle vaut.
— Et si la dame m'y voit?
— Eh bien?
— Elle disparaîtra encore, tandis qu'en dissimulant ma présence, j'espère qu'un jour ou l'autre je la reverrai.
— Tu la reverras ce soir.
— Moi?
— Va te camper sous son balcon à huit heures.
— J'y serai comme j'y suis chaque jour, mais sans plus d'espoir que les autres jours.
— A propos! l'adresse au juste?
— Entre la porte Bussy et l'hôtel Saint-Denis, presque au coin de la rue des Augustins, à vingt pas d'une grande hôtellerie ayant enseigne; A l'Épée du fier Chevalier.
— Très bien, à huit heures, ce soir.
— Mais que ferez-vous?
— Tu le verras, tu l'entendras. En attendant, retourne chez toi, endosse tes plus beaux habits, prends tes plus riches joyaux, verse sur tes cheveux tes plus fines essences; ce soir tu entres dans la place.
— Dieu vous entende, mon frère!
— Henri, quand Dieu est sourd, le diable ne l'est pas. Je te quitte, ma maîtresse m'attend; non, je veux dire la maîtresse de M. de Mayenne. Par le pape! celle-là n'est point une bégueule.
— Mon frère!
— Pardon, beau servant d'amour; je ne fais aucune comparaison entre ces deux dames, sois-en bien persuadé, quoique, d'après ce que tu me dis, j'aime mieux la mienne, ou plutôt la nôtre. Mais elle m'attend, et je ne veux pas la faire attendre. Adieu, Henri, à ce soir.
— A ce soir, Anne.
Les deux frères se serrèrent la main et se séparèrent.
L'un, au bout de deux cents pas, souleva hardiment et laissa retomber avec bruit le heurtoir d'une belle maison gothique sise au parvis Notre-Dame.
L'autre s'enfonça silencieusement dans une des rues tortueuses qui aboutissent au Palais.
VII
EN QUOI L'ÉPÉE DU FIER CHEVALIER EUT RAISON SUR LE ROSIER D'AMOUR.
Pendant la conversation que nous venons de rapporter, la nuit était venue, enveloppant de son humide manteau de brumes la ville si bruyante deux heures auparavant.
En outre, Salcède mort, les spectateurs avaient songé à regagner leurs gîtes, et l'on ne voyait plus que des pelotons éparpillés dans les rues, au lieu de cette chaîne non interrompue de curieux qui dans la journée étaient descendus ensemble vers un même point.
Jusqu'aux quartiers les plus éloignés de la Grève, il y avait des restes de tressaillements bien faciles à comprendre après la longue agitation du centre.
Ainsi du côté de la porte Bussy, par exemple, où nous devons nous transporter à cette heure pour suivre quelques-uns des personnages que nous avons mis en scène au commencement de cette histoire, et pour faire connaissance avec des personnages nouveaux; à cette extrémité, disons- nous, on entendait bruire, comme une ruche au coucher du soleil, certaine maison teintée en rose et relevée de peintures bleues et blanches, qui s'appelait la Maison de l'Épée du fier Chevalier, et qui cependant n'était qu'une hôtellerie de proportions gigantesques, récemment installée dans ce quartier neuf.
En ce temps-là Paris ne comptait pas une seule bonne hôtellerie qui n'eût sa triomphante enseigne. L'Épée du fier Chevalier était une de ces magnifiques exhibitions destinées à rallier tous les goûts, à résumer toutes les sympathies.
On voyait peint sur l'entablement le combat d'un archange ou d'un saint contre un dragon, lançant, comme le monstre d'Hippolyte, des torrents de flamme et de fumée. Le peintre, animé d'un sentiment héroïque et pieux tout à la fois, avait mis dans les mains du fier chevalier, armé de toutes pièces, non pas une épée, mais une immense croix avec laquelle il tranchait en deux, mieux qu'avec la lame la mieux acérée, le malheureux dragon dont les morceaux saignaient sur la terre.
On voyait au fond de l'enseigne, ou plutôt du tableau, car l'enseigne méritait bien certainement ce nom, on voyait des quantités de spectateurs levant leurs bras en l'air, tandis que, dans le ciel, des anges étendaient sur le casque du fier chevalier des lauriers et des palmes.
Enfin au premier plan, l'artiste, jaloux de prouver qu'il peignait tous les genres, avait groupé des citrouilles, des raisins, des scarabées, des lézards, un escargot sur une rose; enfin deux lapins, l'un blanc, l'autre gris, lesquels, malgré la différence des couleurs, ce qui eût pu indiquer une différence d'opinions, se grattaient tous les deux le nez, en réjouissance probablement de la mémorable victoire remportée par le fier chevalier sur le dragon parabolique qui n'était autre que Satan.
Assurément, ou le propriétaire de l'enseigne était d'un caractère bien difficile, ou il devait être satisfait de la conscience du peintre. En effet, son artiste n'avait pas perdu une ligne de l'espace, et s'il eût fallu ajouter un ciron au tableau, la place eût manqué.
Maintenant avouons une chose, et cet aveu, quoique pénible, est imposé à notre conscience d'historien: il ne résultait pas de cette belle enseigne que le cabaret s'emplit comme elle aux bons jours; au contraire, par des raisons que nous allons expliquer tout à l'heure et que le public comprendra, nous l'espérons, il y avait, nous ne dirons pas même parfois, mais presque toujours, de grands vides à l'hôtellerie du Fier Chevalier.
Cependant, comme on dirait de nos jours, la maison était grande et confortable; bâtie carrément, cramponnée au sol par de larges bases, elle étendait superbement, au-dessus de son enseigne, quatre tourelles contenant chacune sa chambre octogone; le tout bâti, il est vrai, en pans de bois; mais coquet et mystérieux comme doit l'être toute maison qui veut plaire aux hommes et surtout aux femmes; mais là gisait le mal.
On ne peut pas plaire à tout le monde. Telle n'était pas cependant la conviction de dame Fournichon, hôtesse du Fier Chevalier. En conséquence de cette conviction, elle avait engagé son époux à quitter une maison de bains dans laquelle ils végétaient, rue Saint-Honoré, pour faire tourner la broche et mettre le vin en perce au profit des amoureux du carrefour Bussy, et même des autres quartiers de Paris. Malheureusement pour les prétentions de dame Fournichon, son hôtellerie était située un peu bien voisinement du Pré-aux-Clercs, de sorte qu'il venait, attirés à la fois par le voisinage et l'enseigne, à l'Épée du fier Chevalier, tant de couples prêts à se battre, que les autres couples moins belliqueux fuyaient comme peste la pauvre hôtellerie, dans la crainte du bruit et des estocades. Ce sont gens paisibles et qui n'aiment point à être dérangés que les amoureux, de sorte que, dans ces petites tourelles si galantes, force était de ne loger que des soudards, et que tous les Cupidons, peints intérieurement sur les panneaux de bois par le peintre de l'enseigne, avaient été ornés de moustaches et d'autres appendices plus ou moins décents par le charbon des habitués.
Aussi, dame Fournichon prétendait-elle, non sans raison jusque-là, il faut bien le dire, que l'enseigne avait porté malheur à la maison, et elle affirmait que si on avait voulu s'en rapporter à son expérience, et peindre au-dessus de la porte, et au lieu de ce fier chevalier et de ce hideux dragon qui repoussaient tout le monde, quelque chose de galant, comme par exemple, le Rosier d'Amour, avec des coeurs enflammés au lieu de roses, toutes les âmes tendres eussent élu domicile dans son hôtellerie.
Malheureusement, maître Fournichon, incapable d'avouer qu'il se repentait de son idée et de l'influence que cette idée avait eue sur son enseigne, ne tenait aucun compte des observations de sa ménagère, et répondait en haussant les épaules que lui, ancien porte-hocqueton de M. Danville, devait naturellement rechercher la clientèle des gens de guerre; il ajoutait qu'un reître, qui n'a à penser qu'à boire, boit comme six amoureux et que ne payât-il que la moitié de l'écot, on y gagne encore, puisque les amoureux les plus prodigues ne paient jamais comme trois reîtres.
D'ailleurs, concluait-il, le vin est plus moral que l'amour.
A ces paroles, dame Fournichon haussait à son tour des épaules assez dodues pour qu'on interprétât malignement ses idées en matière de moralité.
Les choses en étaient dans le ménage Fournichon à cet état de schisme, et les deux époux végétaient au carrefour Bussy, comme ils avaient végété rue Saint-Honoré, quand une circonstance imprévue vint changer la face des choses et faire triompher les opinions de maître Fournichon, à la plus grande gloire de cette digne enseigne, où chaque règne de la nature avait son représentant.
Un mois avant le supplice de Salcède, à la suite de quelques exercices militaires qui avaient eu lieu dans le Pré-aux-Clercs, dame Fournichon et son époux étaient installés, selon leur habitude, chacun à une tourelle angulaire de leur établissement, oisifs, rêveurs et froids, parce que toutes les tables et toutes les chambres de l'hôtellerie du Fier Chevalier étaient complètement vides.
Ce jour-là le Rosier d'Amour n'avait pas donné de roses.
Ce jour-là, l'Épée du fier Chevalier avait frappé dans l'eau.
Les deux époux regardaient donc tristement la plaine d'où disparaissaient, s'embarquant dans le bac de la tour de Nesle pour retourner au Louvre, les soldats qu'un capitaine venait de faire manoeuvrer, et tout en les regardant et en gémissant sur le despotisme militaire qui forçait de rentrer à leur corps de garde des soldats qui devaient naturellement être si altérés, ils virent ce capitaine mettre son cheval au trot et s'avancer, avec un seul homme d'ordonnance, dans la direction de la porte Bussy.
Cet officier tout emplumé, tout fier sur son cheval blanc, et dont l'épée au fourreau doré relevait un beau manteau de drap de Flandre, fut en dix minutes en face de l'hôtellerie.
Mais comme ce n'était pas à l'hôtellerie qu'il se rendait, il allait passer outre, sans avoir même admiré l'enseigne, car il paraissait soucieux et préoccupé, ce capitaine, quand maître Fournichon, dont le coeur défaillait à l'idée de ne pas étrenner ce jour-là, se pencha hors de sa tourelle en disant:
— Vois donc, femme, le beau cheval!
Ce à quoi madame Fournichon, saisissant la réplique en hôtelière accorte, ajouta:
— Et le beau cavalier donc!
Le capitaine, qui ne paraissait pas insensible aux éloges, de quelque part qu'ils lui vinssent, leva la tête comme s'il se réveillait en sursaut. Il vit l'hôte, l'hôtesse et l'hôtellerie, arrêta son cheval et appela son ordonnance.
Puis, toujours en selle, il regarda fort attentivement la maison et le quartier.
Fournichon avait dégringolé quatre à quatre les marches de son escalier et se tenait à la porte, son bonnet roulé entre ses deux mains.
Le capitaine, ayant réfléchi quelques instants, descendit de cheval.
— N'y a-t-il personne ici? demanda-t-il.
— Pour le moment, non, monsieur, répondit l'hôte humilié.
Et il s'apprêtait à ajouter:
— Ce n'est cependant pas l'habitude de la maison.
Mais dame Fournichon, comme presque toutes les femmes, était plus perspicace que son mari; elle se hâta, en conséquence, de crier du haut de sa fenêtre:
— Si monsieur cherche la solitude, il sera parfaitement chez nous.
Le cavalier leva la tête, et voyant cette bonne figure, après avoir entendu cette bonne réponse, il répliqua:
— Pour le moment, oui; c'est justement ce que je cherche, ma bonne femme.
Dame Fournichon se précipita aussitôt à la rencontre du voyageur, en se disant:
— Pour cette fois, c'est le Rosier d'Amour qui étrenne, et non l'Épée du fier Chevalier.
Le capitaine qui, à cette heure, attirait l'attention des deux époux, et qui mérite d'attirer en même temps celle du lecteur, ce capitaine était un homme de trente à trente-cinq ans, qui paraissait en avoir vingt-huit, tant il avait soin de sa personne. Il était grand, bien fait, d'une physionomie expressive et fine; peut-être, en l'examinant bien, eût-on trouvé quelque affectation dans son grand air; affecté ou non, son air était grand.
Il jeta aux mains de son compagnon la bride d'un magnifique cheval qui battait d'un pied la terre, et lui dit:
— Attends-moi ici, en promenant les chevaux.
Le soldat reçut la bride et obéit.
Une fois entré dans la grande salle de l'hôtellerie, il s'arrêta, et jetant un regard de satisfaction autour de lui.
— Oh! oh! dit-il, une si grande salle et pas un buveur! très bien!
Maître Fournichon le regardait avec étonnement, tandis que madame
Fournichon lui souriait avec intelligence.
— Mais, continua le capitaine, il y a donc quelque chose dans votre conduite ou dans votre maison qui éloigne de chez vous les consommateurs?
— Ni l'un ni l'autre, monsieur, Dieu merci, répliqua madame Fournichon; seulement le quartier est neuf, et, quant aux clients, nous choisissons.
— Ah! fort bien, dit le capitaine.
Maître Fournichon daignait pendant ce temps approuver de la tête les réponses de sa femme.
— Par exemple, ajouta-t-elle avec un certain clignement d'yeux, qui révélait l'auteur du projet du Rosier d'Amour, par exemple, pour un client comme Votre Seigneurie, on en laisserait volontiers aller douze.
— C'est poli, ma belle hôtesse, merci.
— Monsieur veut-il goûter le vin? dit Fournichon de sa moins rauque voix.
— Monsieur veut-il visiter les logis? dit madame Fournichon de sa voix la plus douce.
— L'un et l'autre, s'il vous plaît, répondit le capitaine.
Fournichon descendit au cellier, tandis que sa femme indiquait à son hôte l'escalier conduisant aux tourelles, sur lequel déjà, retroussant son jupon coquet, elle le précédait, en faisant craquer à chaque marche un vrai soulier de Parisienne.
— Combien pouvez-vous loger de personnes ici? demanda le capitaine lorsqu'il fut arrivé au premier.
— Trente personnes, dont dix maîtres.
— Ce n'est point assez, belle hôtesse, répondit le capitaine.
— Pourquoi cela, monsieur?
— J'avais un projet, n'en parlons plus.
— Ah! monsieur, vous ne trouverez certainement pas mieux que l'hôtellerie du Rosier d'Amour.
— Comment! du Rosier d'Amour?
— Du Fier Chevalier, je veux dire, et à moins d'avoir le Louvre et ses dépendances…
L'étranger attacha sur elle un singulier regard.
— Vous avez raison, dit-il, et à moins d'avoir le Louvre…
Puis à part:
— Pourquoi pas, continua-t-il; ce serait plus commode et moins cher.
Vous dites donc, ma bonne dame, reprit-il tout haut, que vous pourriez à demeure recevoir ici trente personnes?
— Oui, sans doute.
— Mais pour un jour?
— Oh! pour un jour, quarante et même quarante-cinq.
— Quarante-cinq? parfandious! c'est juste mon compte.
— Vraiment! voyez donc comme c'est heureux!
— Et sans que cela fasse esclandre au dehors?
— Quelquefois, le dimanche, nous avons ici quatre-vingts soldats.
— Et pas de foule devant la maison, pas d'espion parmi les voisins?
— Oh! mon Dieu, non; nous n'avons pour voisin qu'un digne bourgeois qui ne se mêle des affaires de personne, et pour voisine qu'une dame qui vit si retirée que depuis trois semaines qu'elle habite le quartier, je ne l'ai pas encore vue; tous les autres sont de petites gens.
— Voilà qui me convient à merveille.
— Oh! tant mieux, fit madame Fournichon.
— Et d'ici en un mois, continua le capitaine, retenez bien ceci, madame, d'ici en un mois…
— Le 26 octobre alors?
— Précisément, le 26 octobre.
— Eh bien?
— Eh bien, le 26 octobre, je loue votre hôtellerie.
— Tout entière?
— Tout entière. Je veux faire une surprise à quelques compatriotes, officiers, ou tout au moins gens d'épée pour la plupart, qui viennent à Paris chercher fortune; d'ici là ils auront reçu avis de descendre chez vous.
— Et comment auront-ils reçu cet avis, si c'est une surprise que vous leur faites? demanda imprudemment madame Fournichon.
— Ah! répondit le capitaine, visiblement contrarié par la question; ah! si vous êtes curieuse ou indiscrète, parfandious!…
— Non, non, monsieur, se hâta de dire madame Fournichon effrayée.
Fournichon avait entendu; aux mots: officiers ou gens d'épée, son coeur avait battu d'aise.
Il accourut.
— Monsieur, s'écria-t-il, vous serez le maître ici, le despote de la maison, et sans questions, mon Dieu! Tous vos amis seront les bienvenus.
— Je n'ai pas dit mes amis, mon brave, dit le capitaine avec hauteur; j'ai dit mes compatriotes.
— Oui, oui, les compatriotes de Sa Seigneurie; c'est moi que me trompais.
Dame Fournichon tourna le dos avec humeur: les roses d'amour venaient de se changer en buissons de hallebardes.
— Vous leur donnerez à souper, continua le capitaine.
— Très bien.
— Vous les ferez même coucher au besoin, si je n'avais pu encore préparer leurs logements.
— A merveille.
— En un mot, vous vous mettrez à leur entière discrétion, sans le moindre interrogatoire.
— C'est dit.
— Voilà trente livres d'arrhes.
— C'est marché fait, monseigneur; vos compatriotes seront traités en rois, et si vous voulez vous en assurer en goûtant le vin….
— Je ne bois jamais; merci.
Le capitaine s'approcha de la fenêtre et appela le gardien des chevaux.
Maître Fournichon pendant ce temps avait fait une réflexion.
— Monseigneur, dit-il (depuis la réception des trois pistoles si généreusement payées à l'avance, maître Fournichon appelait l'étranger monseigneur), monseigneur, comment reconnaître-je ces messieurs?
— C'est vrai, parfandious! j'oubliais; donnez-moi de la cire, du papier et de la lumière.
Dame Fournichon apporta tout.
Le capitaine appuya sur la cire bouillante le chaton d'une bague qu'il portait à la main gauche.
— Tenez, dit-il, vous voyez cette figure?
— Une belle femme, ma foi.
— Oui, c'est une Cléopâtre; eh bien! chacun de mes compatriotes vous apportera une empreinte pareille; vous hébergerez donc le porteur de cette empreinte; c'est entendu, n'est-ce pas?
— Combien de temps?
— Je ne sais point encore; vous recevrez mes ordres à ce sujet.
— Nous les attendrons.
Le beau capitaine descendit l'escalier, se remit en selle et partit au trot de son cheval.
En attendant son retour, les époux Fournichon empochèrent leurs trente livres d'arrhes, à la grande joie de l'hôte qui ne cessait de répéter:
— Des gens d'épée! allons, décidément l'enseigne n'a pas tort, et c'est par l'épée que nous ferons fortune.
Et il se mit à fourbir toutes ses casseroles, en attendant le fameux 26 octobre.
VIII
SILHOUETTE DE GASCON
Dire que dame Fournichon fut absolument aussi discrète que le lui avait recommandé l'étranger, nous ne l'oserions pas. D'ailleurs elle se croyait sans doute dégagée de toute obligation envers lui, par l'avantage qu'il avait donné à maître Fournichon à l'endroit de l'Épée du fier Chevalier; mais comme il lui restait encore plus à deviner qu'on ne lui en avait dit, elle commença, pour établir ses suppositions sur une base solide, par chercher quel était le cavalier inconnu qui payait si généreusement l'hospitalité à ses compatriotes. Aussi ne manqua-t-elle point d'interroger le premier soldat qu'elle vit passer sur le nom du capitaine qui avait passé la revue.
Le soldat, qui probablement était d'un caractère plus discret que son interlocutrice, lui demanda d'abord, avant de répondre, à quel propos elle faisait cette question.
— Parce qu'il sort d'ici, répondit madame Fournichon, qu'il a causé avec nous, et qu'on est bien aise de savoir à qui l'on parle.
Le soldat se mit à rire.
— Le capitaine qui commandait la revue ne serait pas entré à l'Épée du
Fier Chevalier, madame Fournichon, dit-il.
— Et pourquoi cela? demanda l'hôtesse; il est donc trop grand seigneur pour cela?
— Peut-être.
— Eh bien, si je vous disais que ce n'est pas pour lui qu'il est entré à l'hôtellerie du Fier Chevalier?
— Et pour qui donc?
— Pour ses amis.
— Le capitaine qui commandait la revue ne logerait pas ses amis à l'Épée du fier Chevalier, j'en réponds.
— Peste! comme vous y allez, mon brave homme! Et quel est donc ce monsieur qui est trop grand seigneur pour loger ses amis au meilleur hôtel de Paris?
— Vous voulez parler de celui qui commandait la revue, n'est-ce pas?
— Sans doute.
— Eh bien! ma bonne femme, celui qui commandait la revue est purement et simplement M. le duc Nogaret de Lavalette d'Épernon, pair de France, colonel général de l'infanterie du roi, et un peu plus roi que Sa Majesté elle-même. Eh bien! qu'en dites-vous, de celui-là?
— Que si c'est lui qui est venu, il m'a fait honneur.
— L'avez-vous entendu dire parfandious?
— Eh! eh! fit la dame Fournichon, qui avait vu bien des choses extraordinaires dans sa vie, et à qui le mot parfandious n'était pas tout à fait inconnu.
Maintenant on peut juger si le 26 octobre était attendu avec impatience.
Le 25 au soir, un homme entra, portant un sac assez lourd, qu'il déposa sur le buffet de Fournichon.
— C'est le prix du repas commandé pour demain, dit-il.
— A combien par tête? demandèrent ensemble les deux époux.
— A six livres.
— Les compatriotes du capitaine ne feront-ils donc ici qu'un seul repas?
— Un seul.
— Le capitaine leur a donc trouvé un logement?
— Il paraît.
[Illustration: Un homme entra portant un sac assez lourd. — PAGE 40.]
Et le messager sortit malgré les questions du Rosier et de l'Épée, et sans vouloir davantage répondre à aucune d'elles.
Enfin le jour tant désiré se leva sur les cuisines du Fier Chevalier.
Midi et demi venait de sonner aux Augustins, quand des cavaliers s'arrêtèrent à la porte de l'hôtellerie, descendirent de cheval et entrèrent.
Ceux-là étaient venus par la porte Bussy et se trouvaient naturellement les premiers arrivés, d'abord parce qu'ils avaient des chevaux, ensuite parce que l'hôtellerie de l'Épée était à cent pas à peine de la porte Bussy.
Un d'eux même, qui paraissait leur chef, tant par sa bonne mine que par son luxe, était venu avec deux laquais bien montés.
Chacun d'eux exhiba son cachet à l'image de Cléopâtre et fut reçu par les deux époux avec toutes sortes de prévenances, surtout le jeune homme aux deux laquais.
Cependant, à l'exception de ce dernier, les nouveaux arrivants ne s'installèrent que timidement et avec une certaine inquiétude; on voyait que quelque chose de grave les préoccupait, surtout lorsque machinalement ils portaient leur main à leur poche.
Les uns demandèrent à se reposer, les autres à parcourir la ville avant le souper; le jeune homme aux deux laquais s'informa s'il n'y avait rien de nouveau à voir dans Paris.
— Ma foi, dit dame Fournichon, sensible à la bonne mine du cavalier, si vous ne craignez pas la foule et si vous ne vous effrayez pas de demeurer sur vos jambes quatre heures de suite, vous pouvez vous distraire en allant voir M. de Salcède, un Espagnol, qui a conspiré.
— Tiens, dit le jeune homme, c'est vrai; j'ai entendu parler de cette affaire; j'y vais, pardioux!
Et il sortit avec ses deux laquais.
Vers deux heures arrivèrent par groupes de quatre et cinq une douzaine de voyageurs nouveaux.
Quelques-uns d'entre eux arrivèrent isolés.
Il y en eut même un qui entra en voisin, sans chapeau, une badine à la main; il jurait contre Paris, où les voleurs sont si audacieux que son chapeau lui avait été pris du côté de la Grève, en traversant un groupe, et si adroits qu'il n'avait jamais pu voir qui le lui avait pris.
Au reste, c'était sa faute; il n'aurait pas dû entrer dans Paris avec un chapeau orné d'une si magnifique agrafe.
Vers quatre heures il y avait déjà quarante compatriotes du capitaine installés dans l'hôtellerie des Fournichon.
— Est-ce étrange? dit l'hôte à sa femme, ils sont tous Gascons.
— Que trouves-tu d'étrange à cela? répondit la dame; le capitaine n'a-t- il pas dit que c'étaient des compatriotes qu'il recevait?
— Eh bien?
— Puisqu'il est Gascon lui-même, ses compatriotes doivent être Gascons.
— Tiens, c'est vrai, dit l'hôte.
— Est-ce que M. d'Épernon n'est pas de Toulouse?
— C'est vrai, c'est vrai; tu tiens donc toujours pour M. d'Épernon?
— Est-ce qu'il n'a pas lâché trois fois le fameux parfandious?
— Il a lâché le fameux parfandious? demanda Fournichon inquiet; qu'est-ce que cet animal-là?
— Imbécile! c'est son juron favori.
— Ah! c'est juste.
— Ne vous étonnez donc que d'une chose, c'est de n'avoir que quarante
Gascons, quand vous devriez en avoir quarante-cinq.
Mais, vers cinq heures, les cinq autres Gascons arrivèrent, et les convives de l'Épée se trouvèrent au grand complet.
Jamais surprise pareille n'avait épanoui des visages de Gascons: ce furent pendant une heure des sandioux, des mordioux, des cap de Bious, des élans enfin de joie si bruyante, qu'il sembla aux époux Fournichon que toute la Saintonge, que tout le Poitou, tout l'Aunis et tout le Languedoc avaient fait irruption dans leur grande salle.
Quelques-uns se connaissaient: ainsi Eustache de Miradoux vint embrasser le cavalier aux deux laquais, et lui présenta Lardille, Militor et Scipion.
— Et par quel hasard es-tu à Paris? demanda celui-ci.
— Mais toi-même, mon cher Sainte-Maline?
— J'ai une charge dans l'armée, et toi?
— Moi, je viens pour affaire de succession.
— Ah! ah! tu traînes donc toujours après toi la vieille Lardille?
— Elle a voulu me suivre.
— Ne pouvais-tu partir secrètement, au lieu de t'embarrasser de tout ce monde qu'elle traîne après ses jupes?
— Impossible, c'est elle qui a ouvert la lettre du procureur.
— Ah! tu as reçu la nouvelle de cette succession par une lettre? demanda
Sainte-Maline.
— Oui, répondit Miradoux.
Puis se hâtant de changer la conversation:
— N'est-ce pas singulier, dit-il, que cette hôtellerie soit pleine, et ne soit pleine que de compatriotes?
— Non, ce n'est point singulier; l'enseigne est appétissante pour des gens d'honneur, interrompit notre ancienne connaissance Perducas de Pincorney, en se mêlant à la conversation.
— Ah! ah! c'est vous, compagnon, dit Sainte-Maline, vous ne m'avez toujours pas expliqué ce que vous alliez me raconter vers la place de Grève, lorsque cette grande foule nous a séparés?
— Et qu'allais-je vous expliquer? demanda Pincorney en rougissant quelque peu.
— Comment, entre Angoulême et Angers, je vous ai rencontré sur la route, comme je vous vois aujourd'hui, à pied, une badine à la main et sans chapeau.
— Cela vous préoccupe, monsieur?
— Ma foi, oui, dit Sainte-Maline; il y a loin de Poitiers ici, et vous venez de plus loin que de Poitiers.
— Je venais de Saint-André de Cubsac.
— Voyez-vous; et comme cela, sans chapeau?
— C'est bien simple.
— Je ne trouve pas.
— Si fait, et vous allez comprendre. Mon père a deux chevaux magnifiques, auxquels il tient de telle façon qu'il est capable de me déshériter après le malheur qui m'est arrivé.
— Et quel malheur vous est-il arrivé?
— Je promenais l'un des deux, le plus beau, quand tout à coup un coup d'arquebuse part à dix pas de moi, mon cheval s'effarouche, s'emporte et prend la route de la Dordogne.
— Où il s'élance?
— Parfaitement.
— Avec vous?
— Non; par bonheur, j'avais eu le temps de me glisser à terre; sans cela je me noyais avec lui.
— Ah! ah! la pauvre bête s'est donc noyée?
— Pardioux! vous connaissez la Dordogne, une demi-lieue de large.
— Et alors?
— Alors, je résolus de ne pas rentrer à la maison, et de me soustraire le plus loin possible à la colère paternelle.
— Mais votre chapeau?
— Attendez donc, que diable! mon chapeau, il était tombé.
— Comme vous?
— Moi, je n'étais pas tombé; je m'étais laissé glisser à terre; un
Pincorney ne tombe pas de cheval: les Pincorney sont écuyers au maillot.
— C'est connu, dit Sainte-Maline; mais votre chapeau?
— Ah! voilà, mon chapeau?
— Oui.
— Mon chapeau était donc tombé; je me mis à sa recherche, car c'était ma seule ressource, étant sorti sans argent.
— Et comment votre chapeau pouvait-il vous être une ressource? insista
Sainte-Maline, décidé à pousser Pincorney à bout.
— Sandioux! et une grande! Il faut vous dire que la plume de ce chapeau était retenue par une agrafe en diamant que S.M. l'empereur Charles V donna à mon grand-père, lorsqu'en se rendant d'Espagne en Flandre il s'arrêta dans notre château.
— Ah! ah! et vous avez vendu l'agrafe et le chapeau avec. Alors, mon cher ami, vous devez être le plus riche de nous tous, et vous auriez bien dû, avec l'argent de votre agrafe, acheter un second gant; vous avez des mains dépareillées: l'une est blanche comme une main de femme, l'autre est noire comme une main de nègre.
— Attendez donc: au moment où je me retournais pour chercher mon chapeau, je vois un corbeau énorme qui fond dessus.
— Sur votre chapeau?
— Ou plutôt sur mon diamant; vous savez que cet animal dérobe tout ce qui brille: il fond donc sur mon diamant et me le dérobe.
— Votre diamant?
— Oui, monsieur. Je le suis des yeux d'abord; puis ensuite, en courant, je crie: Arrêtez! arrêtez! au voleur! La peste! au bout de cinq minutes il était disparu, et jamais plus je n'en ai entendu parler.
— De sorte qu'accablé par cette double perte….
— Je n'ai plus osé rentrer dans la maison paternelle, et je me suis décidé à venir chercher fortune à Paris.
— Bon! dit un troisième, le vent s'est donc changé en corbeau? Je vous ai entendu, ce me semble, raconter à M. de Loignac qu'occupé à lire une lettre de votre maîtresse, le vent vous avait emporté lettre et chapeau, et qu'en véritable Amadis, vous aviez couru après la lettre, laissant aller le chapeau où bon lui semblait?
— Monsieur, dit Sainte-Maline, j'ai l'honneur de connaître M. d'Aubigné, qui, quoique fort brave soldat, manie assez bien la plume; narrez-lui, quand vous le rencontrerez, l'histoire de votre chapeau, et il fera un charmant conte là-dessus.
Quelques rires à demi étouffés se firent entendre.
— Eh! eh! messieurs, dit le Gascon irritable, rirait-on de moi par hasard?
Chacun se retourna pour rire plus à l'aise.
Perducas jeta un regard inquisiteur autour de lui et vit près de la cheminée un jeune homme qui cachait sa tête dans ses mains; il crut que celui-là n'en agissait ainsi que pour se mieux cacher.
Il alla à lui.
— Eh! monsieur, dit-il, si vous riez, riez au moins en face, que l'on voie votre visage.
Et il frappa sur l'épaule du jeune homme, qui releva un front grave et sévère.
Le jeune homme n'était autre que notre ami Ernauton de Carmainges, encore tout étourdi de son aventure de la Grève.
— Je vous prie de me laisser tranquille, monsieur, lui dit-il, et surtout, si vous me touchez encore, de ne me toucher que de la main où vous avez un gant; vous voyez bien que je ne m'occupe pas de vous.
— A la bonne heure, grommela Pincorney, si vous ne vous occupez pas de moi, je n'ai rien à dire.
— Ah! monsieur, fit Eustache de Miradoux à Carmainges, avec les plus conciliantes intentions, vous n'êtes pas gracieux pour notre compatriote.
— Et de quoi diable vous mêlez-vous, monsieur? reprit Ernauton de plus en plus contrarié.
— Vous avez raison, monsieur, dit Miradoux en saluant, cela ne me regarde point.
Et il tourna les talons pour aller rejoindre Lardille, assise dans un coin de la grande cheminée; mais quelqu'un lui barra le passage.
C'était Militor, avec ses deux mains dans sa ceinture et son rire narquois sur les lèvres.
— Dites donc, beau-papa? fit le vaurien.
— Après?
— Qu'en dites-vous?
— De quoi?
— De la façon dont ce gentilhomme vous a rivé votre clou?
— Heim!
— Il vous a secoué de la belle façon.
— Ah! tu as remarqué cela, toi? dit Eustache essayant de tourner Militor.
Mais celui-ci fit échouer la manoeuvre en se portant à gauche et en se retrouvant de nouveau devant lui.
— Non-seulement moi, continua Militor, mais encore tout le monde; voyez comme chacun rit autour de nous.
Le fait est qu'on riait, mais pas plus de cela que d'autre chose.
Eustache devint rouge comme un charbon.
— Allons, allons, beau-papa, ne laissez pas refroidir l'affaire, dit
Militor.
Eustache se dressa sur ses ergots et s'approcha de Carmainges.
— On prétend, monsieur, lui dit-il, que vous avez voulu m'être particulièrement désagréable?
— Quand cela?
— Tout à l'heure.
— A vous?
— A moi.
— Et qui prétend cela?
— Monsieur, dit Eustache en montrant Militor.
— Alors, monsieur, répondit Carmainges en appuyant ironiquement sur la qualification, alors monsieur est un étourneau.
— Oh! oh! fit Militor furieux.
— Et je l'engage, continua Carmainges, à ne point venir donner du bec sur moi, ou sinon je me rappellerai les conseils de M. de Loignac.
— M. de Loignac n'a point dit que je fusse un étourneau, monsieur.
— Non, il a dit que vous étiez un âne: préférez-vous cela? Bien peu m'importe à moi; si vous êtes un âne, je vous sanglerai; si vous êtes un étourneau, je vous plumerai.
— Monsieur, dit Eustache, c'est mon beau-fils; traitez-le mieux, je vous prie, par égard pour moi.
— Ah! voilà comme vous me défendez, beau-papa! s'écria Militor exaspéré; s'il en est ainsi, je me défendrai mieux tout seul.
— A l'école, les enfants! dit Ernauton, à l'école!
— A l'école! s'écria Militor en s'avançant, le poing levé, sur M. de
Carmainges; j'ai dix-sept ans, entendez-vous, monsieur?
— Et moi, j'en ai vingt-cinq, dit Ernauton; voilà pourquoi je vais vous corriger selon vos mérites.
Et le saisissant par le collet et par la ceinture, il le souleva de terre et le jeta, comme il eût fait d'un paquet, par la fenêtre du rez-de- chaussée, dans la rue, et cela tandis que Lardille poussait des cris à faire crouler les murs.
[Illustration: Il le souleva de terre et le jeta. — PAGE 44.]
— Maintenant, ajouta tranquillement Ernauton, beau-père, belle-mère, beau-fils et toutes les familles du monde, j'en fais de la chair à pâté, si l'on veut me déranger encore.
— Ma foi, dit Miradoux, je trouve qu'il a raison, moi: pourquoi l'agacer, ce gentilhomme?
— Ah! lâche! lâche! qui laisse battre son fils! s'écria Lardille en s'avançant vers Eustache et en secouant ses cheveux épars.
— Là, là, là, fit Eustache, du calme, cela lui fera le caractère.
— Ah ça! dites donc, on jette donc des hommes par la fenêtre ici? dit un officier en entrant: que diable! quand on se livre à ces sortes de plaisanteries, on devrait crier au moins: Gare là-dessous!
— Monsieur de Loignac! s'écrièrent une vingtaine de voix.
— Monsieur de Loignac! répétèrent les quarante-cinq.
Et à ce nom, connu par toute la Gascogne, chacun se leva et se tut.
IX
M. DE LOIGNAC
Derrière M. de Loignac entra à son tour Militor, moulu de sa chute et cramoisi de colère.
— Serviteur, messieurs, dit Loignac; nous menons grand bruit, ce me semble. — Ah! ah! maître Militor a encore fait le hargneux, à ce qu'il paraît, et son nez en souffre.
— On me paiera mes coups, grommela Militor en montrant le poing à
Carmainges.
— Servez, maître Fournichon, cria Loignac, et que chacun soit doux avec son voisin, si c'est possible. Il s'agit, à partir de ce moment, de s'aimer comme des frères.
— Hum! fit Sainte-Maline.
— La charité est rare, dit Chalabre en étendant sa serviette sur son pourpoint gris de fer, de manière à ce que, quelle que fût l'abondance des sauces, il ne lui arrivât aucun accident.
— Et s'aimer de si près, c'est difficile, ajouta Ernauton: il est vrai que nous ne sommes pas ensemble pour longtemps.
— Voyez, s'écria Pincorney qui avait encore les railleries de Sainte- Maline sur le coeur, on se moque de moi parce que je n'ai point de chapeau, et l'on ne dit rien à M. de Montcrabeau, qui va dîner avec une cuirasse du temps de l'empereur Pertinax dont il descend selon toute probabilité… Ce que c'est que la défensive!
Montcrabeau, piqué au jeu, se redressa, et avec une voix de fausset:
— Messieurs, dit-il, je l'ôte: avis à ceux qui aiment mieux me voir avec des armes offensives qu'avec des armes défensives.
Et il délaça majestueusement sa cuirasse en faisant signe à son laquais, gros grison d'une cinquantaine d'années, de s'approcher de lui.
— Allons, la paix! la paix! fit M. de Loignac, et mettons-nous à table.
— Débarrassez-moi de cette cuirasse, je vous prie, dit Pertinax à son laquais.
Le gros homme la lui prit des mains.
— Et moi, lui dit-il tout bas, ne vais-je point dîner aussi? Fais-moi donc servir quelque chose, Pertinax, je meurs de faim.
Cette interpellation, si étrangement familière qu'elle fût, n'excita aucun étonnement chez celui auquel elle était adressée.
— J'y ferai mon possible, dit-il; mais, pour plus grande certitude, enquérez-vous de votre côté.
— Hum! fit le laquais d'un ton maussade, voilà qui n'est point rassurant.
— Ne vous reste-t-il absolument rien? demanda Pertinax.
— Nous avons mangé notre dernier écu à Sens.
— Dame! voyez à faire argent de quelque chose.
Il achevait à peine, quand on entendit crier dans la rue, puis sur le seuil de l'hôtellerie:
— Marchand de vieux fer! qui vend son fer et sa ferraille?
A ce cri, madame Fournichon courut vers la porte, tandis que Fournichon transportait majestueusement les premiers plats sur la table.
Si l'on en juge d'après l'accueil qui lui fut fait, la cuisine de
Fournichon était exquise.
Fournichon, ne pouvant faire face à tous les compliments qui lui étaient adressés, voulut admettre sa femme à leur partage.
Il la chercha des yeux, mais inutilement: elle avait disparu.
Il l'appela.
— Que fait-elle donc? demanda-t-il à un marmiton en voyant qu'elle ne venait pas.
— Ah! maître, un marché d'or, répondit celui-ci. Elle vend toute votre vieille ferraille pour de l'argent neuf.
— J'espère qu'il n'est pas question de ma cuirasse de guerre ni de mon armet de bataille! s'écria Fournichon en s'élançant vers la porte.
— Et non, et non, dit Loignac, puisque l'achat des armes est défendu par ordonnance du roi.
— N'importe, dit Fournichon. Et il courut vers la porte.
Madame Fournichon rentrait triomphante.
— Eh bien, qu'avez-vous? dit-elle en regardant son mari tout effaré.
— J'ai qu'on me prévient que vous vendez mes armes.
— Après?
— C'est que je ne veux pas qu'on les vende, moi!
— Bah! puisque nous sommes en paix, mieux valent deux casseroles neuves qu'une vieille cuirasse.
— Ce doit cependant être un assez pauvre commerce que celui du vieux fer, depuis cet édit du roi dont parlait tout à l'heure M. de Loignac! dit Chalabre.
— Au contraire, monsieur, dit dame Fournichon, et depuis longtemps se même marchand-là me tentait avec ses offres. Ma foi, aujourd'hui je n'ai pu y résister, et retrouvant l'occasion, je l'ai saisie. Dix écus, monsieur, sont dix écus, et une vieille cuirasse n'est jamais qu'une vieille cuirasse.
— Comment! dix écus! fit Chalabre; si cher que cela? diable!
Et il devint pensif.
— Dix écus! répéta Pertinax en jetant un coup d'oeil éloquent sur son laquais; entendez-vous, monsieur Samuel?
Mais M. Samuel n'était déjà plus là.
— Ah ça! mais, dit M. de Loignac, ce marchand-là risque la corde, ce me semble?
— Oh! c'est un brave homme, bien doux et bien arrangeant, reprit madame
Fournichon.
— Mais que fait-il de toute cette ferraille?
— Il la revend au poids.
— Au poids! fit Loignac, et vous dites qu'il vous a donné dix écus? de quoi?
— D'une vieille cuirasse et d'une vieille salade.
— En supposant qu'elles pesassent vingt livres à elle deux, c'est un demi-écu la livre. Parfandious! comme dit quelqu'un de ma connaissance, ceci cache un mystère!
— Que ne puis-je tenir ce brave homme de marchand en mon château! dit Chalabre dont les yeux s'allumèrent, je lui en vendrais trois milliers pesant, de heaumes, de brassards et de cuirasses.
— Comment! vous vendriez les armures de vos ancêtres? dit Sainte-Maline d'un ton railleur.
— Ah! monsieur, dit Eustache de Miradoux, vous auriez tort; ce sont des reliques sacrées.
— Bah! dit Chalabre; à l'heure qu'il est, mes ancêtres sont des reliques eux-mêmes, et n'ont plus besoin que de messes.
Le repas allait s'échauffant, grâce au vin de Bourgogne dont les épices de
Fournichon accéléraient la consommation.
Les voix montaient à un diapason supérieur, les assiettes sonnaient, les cerveaux s'emplissaient de vapeurs au travers desquelles chaque Gascon voyait tout en rose, excepté Militor qui songeait à sa chute, et Carmainges qui songeait à son page.
— Voilà beaucoup de gens joyeux, dit Loignac à son voisin, qui justement était Ernauton, et ils ne savent pas pourquoi.
— Ni moi non plus, répondit Carmainges. Il est vrai que, pour mon compte, je fais exception, et ne suis pas le moins du monde en joie.
— Vous avez tort, quant à vous, monsieur, reprit Loignac; car vous êtes de ceux pour qui Paris est une mine d'or, un paradis d'honneurs, un monde de félicités.
Ernauton secoua la tête.
— Eh bien, voyons!
— Ne me raillez pas, monsieur de Loignac, dit Ernauton; et vous qui paraissez tenir tous les fils qui font mouvoir la plupart de nous, faites- moi du moins cette grâce de ne point traiter le vicomte Ernauton de Carmainges en comédien de bois.
— Je vous ferai encore d'autres grâces que celle-là, monsieur le vicomte, dit Loignac en s'inclinant avec politesse; je vous ai distingué au premier coup d'oeil entre tous, vous dont l'oeil est fier et doux, et cet autre jeune homme là-bas dont l'oeil est sournois et sombre.
— Vous l'appelez?
— M. de Sainte-Maline.
[Illustration: Ernauton de Carmainges. — PAGE 48.]
— Et la cause de cette distinction, monsieur, si cette demande n'est pas toutefois une trop grande curiosité de ma part?
— C'est que je vous connais, voilà tout.
— Moi, fit Ernauton surpris; moi, vous me connaissez?
— Vous et lui, lui et tous ceux qui sont ici.
— C'est étrange.
— Oui, mais c'est nécessaire.
— Pourquoi est-ce nécessaire?
— Parce qu'un chef doit connaître ses soldats.
— Et que tous ces hommes….
— Seront mes soldats demain.
— Mais je croyais que M. d'Épernon….
— Chut! Ne prononcez pas ce nom-là ici, ou plutôt ici ne prononcez aucun nom; ouvrez les oreilles et fermez la bouche, et puisque j'ai promis de vous faire toutes grâces, prenez d'abord ce conseil comme un acompte.
— Merci, monsieur, dit Ernauton.
Loignac essuya sa moustache, et se levant:
— Messieurs, dit-il, puisque le hasard réunit ici quarante-cinq compatriotes, vidons un verre de ce vin d'Espagne à la prospérité de tous les assistants.
Cette proposition souleva des applaudissements frénétiques.
— Ils sont ivres pour la plupart, dit Loignac à Ernauton: ce serait un bon moment pour faire raconter à chacun son histoire, mais le temps nous manque.
Puis haussant la voix:
— Holà! maître Fournichon, dit-il, faites sortir d'ici tout ce qui est femmes, enfants et laquais.
Lardille se leva en maugréant; elle n'avait point achevé son dessert.
Militor ne bougea point.
— M'a-t-on entendu là-bas? dit Loignac avec un coup d'oeil qui ne souffrait pas de réplique… Allons, allons, à la cuisine, monsieur Militor!
Au bout de quelques instants, il ne restait plus dans la salle que les quarante-cinq convives et M. de Loignac.
— Messieurs, dit ce dernier, chacun de vous sait qui l'a fait venir à Paris, ou du moins s'en doute. Bon, bon, ne criez pas son nom; vous le savez, cela suffit. Vous savez aussi que vous êtes venus pour lui obéir.
Un murmure d'assentiment s'éleva de toutes les parties de la salle; seulement, comme chacun savait uniquement la chose qui le concernait et ignorait que son voisin fût venu, mu par la même puissance que lui, tous se regardèrent avec étonnement.
— C'est bien, dit Loignac; vous vous regarderez plus tard, messieurs. Soyez tranquilles, vous avez le temps de faire connaissance. Vous êtes donc venus pour obéir à cet homme, reconnaissez-vous cela?
— Oui! oui! crièrent les quarante-cinq, nous le reconnaissons.
— Eh bien, pour commencer, continua Loignac, vous allez partir sans bruit de cette hôtellerie pour venir habiter le logement qu'on vous a désigné.
— A tous? demanda Sainte-Maline.
— A tous.
— Nous sommes tous mandés, nous sommes tous égaux ici, continua Perducas dont les jambes étaient si incertaines qu'il lui fallut, pour maintenir son centre de gravité, passer un bras autour du cou de Chalabre.
— Prenez donc garde, dit celui-ci, vous froissez mon pourpoint.
— Oui, tous égaux, reprit Loignac, devant la volonté du maître.
— Oh! oh! monsieur, dit en rougissant Carmainges, pardon, mais on ne m'avait pas dit que M. d'Épernon s'appellerait mon maître.
— Attendez.
— Ce n'est point cela que j'avais compris.
— Mais attendez donc, maudite tête!
Il se fit de la part du plus grand nombre un silence curieux, et de la part de quelques autres un silence impatient.
— Je ne vous ai pas dit encore qui serait votre maître, messieurs…
— Oui, dit Sainte-Maline; mais vous avez dit que nous en aurions un.