— Sire, je suis l'esclave de Votre Majesté.
— Vous rendrez cette lettre à madame de Montpensier, et aussitôt cette lettre rendue, vous viendrez me rejoindre à Vincennes où je serai ce soir.
— Oui, sire.
— Et où vous me rendrez un compte fidèle où vous aurez trouvé la duchesse.
— Sire, Votre Majesté peut y compter.
— Sans autre explication ni confidence, entendez-vous?
— Sire, je le promets.
— Quelle imprudence! fit le duc d'Épernon; oh! sire!
— Vous ne vous connaissez pas en hommes, duc, ou du moins en certains hommes. Celui-ci est loyal envers Mayenne, donc il sera loyal envers moi.
— Envers vous, sire! s'écria Ernauton, je serai plus que loyal, je serai dévoué.
— Maintenant, d'Épernon, dit le roi, pas de querelles ici, et vous allez à l'instant même pardonner à ce brave serviteur ce que vous regardiez comme un manque de dévoûment, et ce que je regarde, moi, comme une preuve de loyauté.
— Sire, dit Carmainges, M. le duc d'Épernon est un homme trop supérieur pour ne pas avoir vu au milieu de ma désobéissance à ses ordres, désobéissance dont je lui exprime tous mes regrets, combien je le respecte et l'aime; seulement, j'ai fait, avant toute chose, ce que je regardais comme mon devoir.
— Parfandious! dit le duc en changeant de physionomie avec la même mobilité qu'un homme qui eût ôté ou mis un masque, voilà une épreuve qui vous fait honneur, mon cher Carmainges, et vous êtes en vérité un joli garçon: n'est-ce pas, Loignac? Mais, en attendant, nous lui avons fait une belle peur.
Et le duc éclata de rire.
Loignac tourna ses talons pour ne pas répondre: il ne se sentait pas, tout Gascon qu'il était, la force de mentir avec la même effronterie que son illustre chef.
— C'était une épreuve? dit le roi avec doute; tant mieux, d'Épernon, si c'était une épreuve; mais je ne vous conseille pas ces épreuves-là avec tout le monde, trop de gens y succomberaient.
— Tant mieux! répéta à son tour Carmainges, tant mieux, monsieur le duc, si c'est une épreuve; je suis sûr alors des bonnes grâces de monseigneur.
Mais, tout en disant ces paroles, le jeune homme paraissait aussi peu disposé à croire que le roi.
— Eh bien, maintenant que tout est fini, messieurs, dit Henri, partons.
D'Épernon s'inclina.
— Vous venez avec moi, duc?
— C'est-à-dire que j'accompagne Votre Majesté à cheval; c'est l'ordre qu'elle a donné, je crois?
— Oui. Qui tiendra l'autre portière? demanda Henri.
— Un serviteur dévoué de Votre Majesté, dit d'Épernon: M. de Sainte-
Maline. Et il regarda l'effet que ce nom produisait sur Ernauton.
Ernauton demeura impassible.
— Loignac, ajouta-t-il, appelez M. de Sainte-Maline.
— Monsieur de Carmainges, dit le roi, qui comprit l'intention du duc d'Épernon, vous allez faire votre commission, n'est-ce pas, et revenir immédiatement à Vincennes?
— Oui, sire.
Et, Ernauton, malgré toute sa philosophie, partit assez heureux de ne point assister au triomphe qui allait si fort réjouir le coeur ambitieux de Sainte-Maline.
XL
LES SEPT PÉCHÉS DE MADELEINE
Le roi avait jeté un coup d'oeil sur ses chevaux, et les voyant si vigoureux et si piaffants, il n'avait pas voulu courir seul le risque de la voiture; en conséquence, après avoir, comme nous l'avons vu, donné toute raison à Ernauton, il avait fait signe au duc de prendre place dans son carrosse.
Loignac et Sainte-Maline prirent place à la portière: un seul piqueur courait en avant.
Le duc était placé seul sur le devant de la massive machine, et le roi, avec tous ses chiens, s'installa sur le coussin du fond.
Parmi tous ces chiens, il y avait un préféré: c'était celui que nous lui avons vu à la main dans sa loge de l'Hôtel-de-Ville, et qui avait un coussin particulier sur lequel il sommeillait doucement.
A la droite du roi était une table dont les pieds étaient pris dans le plancher du carrosse: cette table était couverte de dessins enluminés que Sa Majesté découpait avec une adresse merveilleuse, malgré les cahots de la voiture.
C'étaient, pour la plupart, des sujets de sainteté. Toutefois, comme à cette époque il se faisait, à l'endroit de la religion, un mélange assez tolérant des idées païennes, la mythologie n'était pas mal représentée dans les dessins religieux du roi.
Pour le moment, Henri, toujours méthodique, avait fait un choix parmi tous ces dessins, et s'occupait à découper la vie de Madeleine la pécheresse.
Le sujet prêtait par lui-même au pittoresque, et l'imagination du peintre avait encore ajouté aux dispositions naturelles du sujet: on y voyait Madeleine, belle, jeune et fêtée; les bains somptueux, les bals et les plaisirs de tous genres figuraient dans la collection.
L'artiste avait eu l'ingénieuse idée, comme Callot devait le faire plus tard à propos de sa Tentation de saint Antoine, l'artiste, disons-nous, avait eu l'ingénieuse idée de couvrir les caprices de son burin du manteau légitime de l'autorité ecclésiastique: ainsi chaque dessin, avec le titre courant des sept péchés capitaux, était expliqué par une légende particulière:
« Madeleine succombe au péché de la colère.
Madeleine succombe au péché de la gourmandise.
Madeleine succombe au péché de l'orgueil.
Madeleine succombe au péché de la luxure. »
Et ainsi de suite jusqu'au septième et dernier péché capital.
L'image que le roi était occupé de découper, quand on passa la porte
Saint-Antoine, représentait Madeleine succombant au péché de la colère.
La belle pécheresse, à moitié couchée sur des coussins, et sans autre voile que ces magnifiques cheveux dorés avec lesquels elle devait plus tard essuyer les pieds parfumés du Christ; la belle pécheresse, disons- nous, faisait jeter à droite, dans un vivier rempli de lamproies dont on voyait les têtes avides sortir de l'eau comme autant de museaux de serpents, un esclave qui avait brisé un vase précieux, tandis qu'à gauche elle faisait fouetter une femme encore moins vêtue qu'elle, attendu qu'elle portait son chignon retroussé, laquelle avait, en coiffant sa maîtresse, arraché quelques-uns de ces magnifiques cheveux dont la profusion eût dû rendre Madeleine plus indulgente pour une faute de cette espèce.
Le fond du tableau représentait des chiens battus pour avoir laissé passer impunément de pauvres mendiants cherchant une aumône, et des coqs égorgés pour avoir chanté trop clair et trop matin.
En arrivant à la Croix-Faubin, le roi avait découpé toutes les figures de cette image, et se disposait à passer à celle intitulée:
« Madeleine succombant au péché de la gourmandise. »
Celle-ci représentait la belle pécheresse couchée sur un de ces lits de pourpre et d'or où les anciens prenaient leurs repas: tout ce que les gastronomes romains connaissaient de plus recherché en viandes, en poissons et en fruits, depuis les loirs au miel et les surmulets au falerne, jusqu'aux langoustes de Stromboli et aux grenades de Sicile, ornait cette table. A terre, des chiens se disputaient un faisan, tandis que l'air était obscurci d'oiseaux aux mille couleurs qui emportaient de cette table bénie des figues, des fraises et des cerises, qu'ils laissaient tomber parfois sur une population de souris qui, le nez en l'air, attendaient cette manne qui leur tombait du ciel.
Madeleine tenait à la main, tout rempli d'une liqueur blonde comme la topaze, un de ces verres à forme singulière comme Pétrone en a décrit dans le festin de Trimalcion.
Tout préoccupé de cette oeuvre importante, le roi s'était contenté de lever les yeux en passant devant le prieuré des Jacobins, dont la cloche sonnait vêpres à toute volée.
Aussi toutes les portes et toutes les fenêtres du susdit prieuré étaient- elles fermées si bien, qu'on eût pu le croire inhabité, si l'on n'eût entendu retentir dans l'intérieur du monument les vibrations de la cloche.
Ce coup d'oeil donné, le roi se remit activement à ses découpures.
Mais, cent pas plus loin, un observateur attentif lui eût vu jeter un coup d'oeil plus curieux que le premier sur une maison de belle apparence qui bordait la route à gauche, et qui, bâtie au milieu d'un charmant jardin, ouvrait sa grille de fer aux lances dorées sur la grande route.
Cette maison de campagne se nommait Bel-Esbat.
Tout au contraire du couvent des Jacobins, Bel-Esbat avait toutes ses fenêtres ouvertes, à l'exception d'une seule devant laquelle retombait une jalousie.
Au moment où le roi passa, cette jalousie éprouva un imperceptible frémissement.
Le roi échangea un coup d'oeil et un sourire avec d'Épernon, puis se remit à attaquer un autre péché capital.
Celui-là, c'était le péché de la luxure.
L'artiste l'avait représenté avec de si effrayantes couleurs, il avait stigmatisé le péché avec tant de courage et de ténacité, que nous n'en pourrons citer qu'un trait; encore ce trait est-il tout épisodique.
L'ange gardien de Madeleine s'envolait tout effrayé au ciel, en cachant ses yeux de ses deux mains.
Cette image, pleine de minutieux détails, absorbait tellement l'attention du roi, qu'il continuait d'aller sans remarquer certaine vanité qui se prélassait à la portière gauche de son carrosse.
C'était grand dommage, car Sainte-Maline était bien heureux et bien fier sur son cheval.
Lui, si près du roi, lui, cadet de Gascogne, à portée d'entendre Sa
Majesté le roi très chrétien, lorsqu'il disait à son chien:
— Tout beau! master Love, vous m'obsédez.
Ou à M. le duc d'Épernon, colonel général de l'infanterie du royaume:
— Duc, voilà, ce me semble, des chevaux qui me vont rompre le cou.
De temps en temps cependant, comme pour faire tomber son orgueil, Sainte- Maline regardait à l'autre portière Loignac, que l'habitude des honneurs rendait indifférent à ces honneurs mêmes, et alors trouvant que ce gentilhomme était plus beau avec sa mine calme et son maintien militairement modeste, qu'il ne pouvait l'être, lui, avec tous ses airs de capitan, Sainte-Maline essayait de se modérer; mais bientôt certaines pensées rendaient à sa vanité son féroce épanouissement.
— On me voit, on me regarde, disait-il, et l'on se demande: Quel est cet heureux gentilhomme qui accompagne le roi?
Au train dont on allait et qui ne justifiait guère les appréhensions du roi, le bonheur de Sainte-Maline devait durer longtemps, car les chevaux d'Élisabeth, chargés de pesants harnais tout ouvrés d'argent et de passementerie, emprisonnés dans des traits pareils à ceux de l'arche de David, n'avançaient pas rapidement dans la direction de Vincennes.
Mais comme il s'enorgueillissait trop, quelque chose comme un avertissement d'en haut vint tempérer sa joie, quelque chose de triste pardessus tout pour lui: il entendit le roi prononcer le nom d'Ernauton.
Deux ou trois fois, en deux ou trois minutes, le roi prononça ce nom.
Il eût fallu à chaque fois voir Sainte-Maline se pencher pour saisir au vol cette intéressante énigme.
Mais, comme toutes les choses véritablement intéressantes, l'énigme demeurait interrompue par un incident ou par un bruit.
Le roi poussait quelque exclamation qui lui était arrachée par le chagrin d'avoir donné a certain endroit de son image un coup de ciseau hasardeux, ou bien par une injonction de se taire, adressée avec toute la tendresse possible à master Love, lequel jappait avec la prétention exagérée, mais visible, de faire autant de bruit qu'un dogue.
Le fait est que de Paris à Vincennes le nom d'Ernauton fut prononcé au moins six fois par le roi, et au moins quatre fois par le duc, sans que Sainte-Maline pût comprendre à quel propos avaient eu lieu ces dix répétitions.
Il se figura, on aime toujours à se leurrer, qu'il ne s'agissait de la part du roi que de demander la cause de la disparition du jeune homme, et de la part de d'Épernon que de raconter cette cause présumée ou réelle.
Enfin l'on arrive à Vincennes.
Il restait encore au roi trois péchés à découper. Aussi, sous le prétexte spécieux de se livrer à cette grave occupation, Sa Majesté, à peine descendue de voiture, s'enferma-t-elle dans sa chambre.
Il faisait la bise la plus froide du monde: aussi, Sainte-Maline commençait-il à s'accommoder dans une grande cheminée où il comptait se réchauffer, et dormir en se réchauffant, lorsque Loignac lui posa la main sur l'épaule.
— Vous êtes de corvée aujourd'hui, lui dit-il de cette voix brève qui n'appartient qu'à l'homme qui, ayant beaucoup obéi, sait à son tour se faire obéir; vous dormirez donc un autre soir: ainsi debout, monsieur de Sainte-Maline.
— Je veillerai quinze jours de suite, s'il le faut, monsieur, répondit celui-ci.
— Je suis fâché de n'avoir personne sous la main, dit Loignac en faisant semblant de chercher autour de lui.
— Monsieur, interrompit Sainte-Maline, il est inutile que vous vous adressiez à un autre; s'il le faut, je ne dormirai pas d'un mois.
— Oh! nous ne serons pas si exigeants que cela; tranquillisez-vous.
— Que faut il faire, monsieur?
— Remonter à cheval et retourner à Paris.
— Je suis prêt; j'ai mis mon cheval tout sellé au râtelier.
— C'est bien. Vous irez droit au logis des quarante-cinq.
— Oui, monsieur.
— Là, vous réveillerez tout le monde, mais de telle façon, qu'excepté les trois chefs que je vais vous désigner, nul ne sache où l'on va ni ce que l'on va faire.
— J'obéirai ponctuellement à ces premières instructions.
— Voici les autres:
Vous laisserez quatorze de ces messieurs à la porte Saint-Antoine;
Quinze autres à moitié chemin;
Et vous ramènerez ici les quatorze autres.
— Regardez cela comme fait, monsieur de Loignac; mais à quelle heure faudra-t-il sortir de Paris?
— A la nuit tombante.
— A cheval ou à pied?
— A cheval.
— Quelles armes?
— Toutes: dague, épée et pistolets.
— Cuirassés?
— Cuirassés.
— Le reste de la consigne, monsieur?
— Voici trois lettres: une pour M. de Chalabre, une pour M. de Biran, une pour vous. M. de Chalabre commandera la première escouade, M. de Biran la seconde, vous la troisième.
— Bien, monsieur.
— On n'ouvrira ces lettres que sur le terrain, quand sonneront six heures. M. de Chalabre ouvrira la sienne porte Saint-Antoine, M. de Biran à la Croix-Faubin, vous à la porte du donjon.
— Faudra-t-il venir vite?
— De toute la vitesse de vos chevaux, sans donner de soupçons cependant, ni se faire remarquer. Pour sortir de Paris, chacun prendra une porte différente: M. de Chalabre, la porte Bourdelle; M. de Biran, la porte du Temple; vous, qui avez le plus de chemin à faire, vous prendrez la route directe, c'est-à-dire la porte Saint-Antoine. — Bien, monsieur.
— Le surplus des instructions est dans ces trois lettres. Allez donc.
Sainte-Maline salua et fit un mouvement pour sortir.
— A propos, reprit Loignac, d'ici à la Croix-Faubin, allez aussi vite que vous voudrez; mais de la Croix-Faubin à la barrière, allez au pas. Vous avez encore deux heures avant qu'il ne fasse nuit; c'est plus de temps qu'il ne vous en faut.
— A merveille, monsieur.
— Avez-vous bien compris, et voulez-vous que je vous répète l'ordre?
— C'est inutile, monsieur.
— Bon voyage, monsieur de Sainte-Maline.
Et Loignac, traînant ses éperons, rentra dans les appartements.
— Quatorze dans la première troupe, quinze dans la seconde et quinze dans la troisième, il est évident qu'on ne compte pas sur Ernauton, et qu'il ne fait plus partie des quarante-cinq.
Sainte-Maline, tout gonflé d'orgueil, fit sa commission en homme important, mais exact. Une demi-heure après son départ de Vincennes, et toutes les instructions de Loignac suivies à la lettre, il franchissait la barrière.
Un quart d'heure après, il était au logis des quarante-cinq.
La plupart de ces messieurs savouraient déjà dans leurs chambres la vapeur du souper qui fumait aux cuisines respectives de leurs ménagères.
Ainsi, la noble Lardille de Chavantrade avait préparé un plat de mouton aux carottes, avec force épices, c'est-à-dire à la mode de Gascogne, plat succulent auquel, de son côté, Militor donnait quelques soins, c'est-à- dire quelques coups d'une fourchette de fer à l'aide de laquelle il expérimentait le degré de cuisson des viandes et des légumes.
Ainsi, Pertinax de Montcrabeau, avec l'aide de ce singulier domestique qu'il ne tutoyait pas et qui le tutoyait, Pertinax de Montcrabeau, disons- nous, exerçait, pour une escouade à frais communs, ses propres talents culinaires. La gamelle fondée par cet habile administrateur réunissait huit associés qui mettaient chacun six sous par repas.
M. de Chalabre ne mangeait jamais ostensiblement: on eût cru à un être mythologique placé par sa nature en dehors de tous les besoins.
Ce qui faisait douter de sa nature divine, c'était sa maigreur.
Il regardait déjeuner, dîner et souper ses compagnons, comme un chat orgueilleux qui ne veut pas mendier, mais qui a faim cependant, et qui, pour apaiser sa faim, se lèche les moustaches. Il est cependant juste de dire que lorsqu'on lui offrait, et on lui offrait rarement, il refusait, ayant, disait-il, les derniers morceaux à la bouche, et les morceaux n'étaient jamais moins que perdreaux, faisans, bartavelles, mauviettes, pâtés de coqs de bruyère et de poissons fins. Le tout avait été habilement arrosé à profusion de vins d'Espagne et de l'Archipel des meilleurs crûs, tels que Malaga, Chypre et Syracuse.
Toute cette société, comme on voit, disposait à sa guise de l'argent de Sa
Majesté Henri III.
Au reste, on pouvait juger le caractère de chacun d'après l'aspect de son petit logement. Les uns aimaient les fleurs, et cultivaient dans un grès ébréché, sur sa fenêtre, quelque maigre rosier ou quelque scabieuse jaunissante; d'autres avaient, comme le roi, le goût des images sans avoir son habileté à les découper; d'autres enfin, en véritables chanoines, avaient introduit dans le logis la gouvernante ou la nièce.
M. d'Épernon avait dit tout bas à Loignac que les quarante-cinq n'habitant pas l'intérieur du Louvre, il pouvait fermer les yeux là-dessus, et Loignac fermait les yeux.
[Illustration: Loignac.]
Néanmoins, lorsque la trompette avait sonné, tout ce monde devenait soldat et esclave d'une discipline rigoureuse, sautait à cheval et se tenait prêt à tout.
A huit heures on se couchait l'hiver, à dix heures l'été; mais quinze seulement dormaient, quinze autres ne dormaient que d'un oeil, et les autres ne dormaient pas du tout.
Comme il n'était que cinq heures et demie du soir, Sainte-Maline trouva son monde debout, et dans les dispositions les plus gastronomiques de la terre.
Mais d'un seul mot il renversa toutes les écuelles.
— A cheval, messieurs! dit-il.
Et laissant tout le commun des martyrs à la confusion de cette manoeuvre, il expliqua l'ordre à messieurs de Biran et de Chalabre.
Les uns, tout en bouclant leurs ceinturons et en agrafant leurs cuirasses, entassèrent quelques larges bouchées humectées par un grand coup de vin; les autres, dont le souper était moins avancé, s'armèrent avec résignation.
M. de Chalabre seul, en serrant le ceinturon de son épée d'un ardillon, prétendit avoir soupé depuis plus d'une heure.
On fit l'appel.
Quarante-quatre seulement, y compris Sainte-Maline, répondirent.
— M. Ernauton de Carmainges manque, dit M. de Chalabre, dont c'était le tour d'exercer les fonctions de fourrier.
Une joie profonde emplit le coeur de Sainte-Maline et reflua jusqu'à ses lèvres qui grimacèrent un sourire, chose rare chez cet homme au tempérament sombre et envieux.
En effet, aux yeux de Sainte-Maline, Ernauton se perdait immanquablement par cette absence, sans raison, au moment d'une expédition de cette importance.
Les quarante-cinq, ou plutôt les quarante-quatre partirent donc, chaque peloton par la route qui lui était indiquée, c'est-à-dire M. de Chalabre, avec treize hommes, par la porte Bourdelle;
M. de Biran, avec quatorze, par la porte du Temple;
Et enfin, Sainte-Maline, avec quatorze autres, par la porte Saint-Antoine.
XLI
BEL-ESBAT
Il est inutile de dire qu'Ernauton, que Sainte-Maline croyait si bien perdu, poursuivait au contraire le cours inattendu de sa fortune ascendante.
Il avait d'abord calculé tout naturellement que la duchesse de
Montpensier, qu'il était chargé de retrouver, devait être à l'hôtel de
Guise, du moment où elle était à Paris.
Ernauton se dirigea donc d'abord vers l'hôtel de Guise.
Lorsque, après avoir frappé à la grande porte qui lui fut ouverte avec une extrême circonspection, il demanda l'honneur d'une entrevue avec madame la duchesse de Montpensier, il lui fut d'abord cruellement ri au nez.
Puis, comme il insista, il lui fut dit qu'il devait savoir que Son Altesse habitait Soissons et non Paris.
Ernauton s'attendait à cette réception: elle ne le troubla donc point.
— Je suis désespéré de cette absence, dit-il, j'avais une communication de la plus haute importance à faire à Son Altesse de la part de M. le duc de Mayenne.
— De la part de M. le duc de Mayenne? fit le portier, et qui donc vous a chargé de cette communication?
— M. le duc de Mayenne lui-même.
— Chargé! lui, le duc! s'écria le portier avec un étonnement admirablement joué; et où cela vous a-t-il chargé de cette communication? M. le duc n'est pas plus à Paris que madame la duchesse.
— Je le sais bien, répondit Ernauton; mais moi aussi je pouvais n'être pas à Paris; moi aussi, je puis avoir rencontré M. le duc ailleurs qu'à Paris; sur la route de Blois, par exemple.
— Sur la route de Blois? reprit le portier un peu plus attentif.
— Oui, sur cette route il peut m'avoir rencontré et m'avoir chargé d'un message pour madame de Montpensier.
Une légère inquiétude apparut sur le visage de l'interlocuteur, lequel, comme s'il eût craint qu'on ne forçât sa consigne, tenait toujours la porte entrebâillée.
— Alors, demanda-t-il, ce message?…
— Je l'ai.
— Sur vous?
— Là, dit Ernauton en frappant sur son pourpoint.
Le fidèle serviteur attacha sur Ernauton un regard investigateur.
— Vous dites que vous avez ce message sur vous? demanda-t-il.
— Oui, monsieur.
— Et que ce message est important?
— De la plus haute importance.
— Voulez-vous me le faire apercevoir seulement?
— Volontiers.
Et Ernauton tira de sa poitrine la lettre de M. de Mayenne.
— Oh! oh! quelle encre singulière! fit le portier.
— C'est du sang, répliqua flegmatiquement Ernauton.
Le serviteur pâlit à ces mots, et plus encore sans doute à cette idée que ce sang pouvait être celui de M. de Mayenne.
En ce temps, il y avait disette d'encre, mais grande abondance de sang versé; il en résultait que souvent les amants écrivaient à leurs maîtresses, et les parents à leurs familles, avec le liquide le plus communément répandu.
— Monsieur, dit le serviteur avec grande hâte, j'ignore si vous trouverez à Paris ou dans les environs de Paris madame la duchesse de Montpensier; mais, en tout cas, veuillez vous rendre sans retard à une maison du faubourg Saint-Antoine qu'on appelle Bel-Esbat et qui appartient à madame la duchesse; vous la reconnaîtrez, vu qu'elle est la première à main gauche en allant à Vincennes, après le couvent des Jacobins; très certainement vous trouverez là quelque personne au service de madame la duchesse et assez avancée dans son intimité pour qu'elle puisse vous dire où madame la duchesse se trouve en ce moment.
— Fort bien, dit Ernauton, qui comprit que le serviteur n'en pouvait ou n'en voulait pas dire davantage, merci.
— Au faubourg Saint-Antoine, insista le serviteur: tout le monde connaît et vous indiquera Bel-Esbat, quoiqu'on ignore peut-être qu'il appartient à madame de Montpensier; madame de Montpensier ayant acheté cette maison depuis peu de temps, et pour se mettre en retraite.
Ernauton fit un signe de tête et tourna vers le faubourg Saint-Antoine.
Il n'eut aucune peine à trouver, sans demander même aucun renseignement, cette maison de Bel-Esbat, contiguë au prieuré des Jacobins.
Il agita la clochette, la porte s'ouvrit.
— Entrez, lui dit-on.
Il entra et la porte se referma derrière lui.
Une fois introduit, on parut attendre qu'il prononçât quelque mot d'ordre; mais, comme il se contentait de regarder autour de lui, on lui demanda ce qu'il désirait.
— Je désire parler à madame la duchesse, dit le jeune homme.
— Et pourquoi venez-vous chercher madame la duchesse à Bel-Esbat? demanda le valet.
— Parce que, répliqua Ernauton, le portier de l'hôtel de Guise m'a renvoyé ici.
— Madame la duchesse n'est pas plus à Bel-Esbat qu'à Paris, répliqua le valet.
— Alors, dit Ernauton, je remettrai à un moment plus propice à m'acquitter envers elle de la commission dont m'a chargé M. le duc de Mayenne.
— Pour elle, pour madame la duchesse?
— Pour madame la duchesse.
— Une commission de M. le duc de Mayenne?
— Oui.
Le valet réfléchit un instant.
— Monsieur, dit-il, je ne puis prendre sur moi de vous répondre; mais j'ai ici un supérieur qu'il convient que je consulte. Veuillez attendre.
— Que voilà des gens bien servis, mordieu! dit Ernauton. Quel ordre, quelle consigne, quelle exactitude! Certes, ce sont des gens dangereux que les gens qui peuvent avoir besoin de se garder ainsi. On n'entre pas chez messieurs de Guise comme au Louvre, il s'en faut; aussi commence-je à croire que ce n'est pas le vrai roi de France que je sers.
Et il regarda autour de lui: la cour était déserte; mais toutes les portes des écuries ouvertes, comme si l'on attendait quelque troupe qui n'eût qu'à entrer et à prendre ses quartiers.
Ernauton fut interrompu dans son examen par le valet qui rentra: il était suivi d'un autre valet.
— Confiez-moi votre cheval, monsieur, et suivez mon camarade, dit-il; vous allez trouver quelqu'un qui pourra vous répondre beaucoup mieux que je ne puis le faire, moi.
Ernauton suivit le valet, attendit un instant dans une espèce d'antichambre, et bientôt après, sur l'ordre qu'avait été prendre le serviteur, fut introduit dans une petite salle voisine, où travaillait à une broderie une femme vêtue sans prétention, quoique avec une sorte d'élégance.
Elle tournait le dos à Ernauton.
— Voici le cavalier qui se présente de la part de M. de Mayenne, madame, dit le laquais.
Elle fit un mouvement.
Ernauton poussa un cri de surprise.
— Vous, madame! s'écria-t-il en reconnaissant à la fois et son page et son inconnue de la litière, sous cette troisième transformation.
— Vous! s'écria à son tour la dame, en laissant tomber son ouvrage et en regardant Ernauton.
Puis faisant un signe au laquais:
— Sortez, dit-elle.
— Vous êtes de la maison de madame la duchesse de Montpensier, madame? demanda Ernauton avec surprise.
— Oui, fit l'inconnue; mais vous, vous, monsieur, comment apportez-vous ici un message de M. de Mayenne?
— Par une suite de circonstances que je ne pouvais prévoir et qu'il serait trop long de vous raconter, dit Ernauton avec une circonspection extrême.
— Oh! vous êtes discret, monsieur, continua la dame en souriant.
— Toutes les fois qu'il le faut, oui, madame.
— C'est que je ne vois point ici occasion à discrétion si grande, fit l'inconnue; car, en effet, si vous apportez réellement un message de la personne que vous dites….
Ernauton fit un mouvement.
— Oh! ne nous fâchons pas; si vous apportez en effet un message de la personne que vous dites, la chose est assez intéressante pour qu'en souvenir de notre liaison, tout éphémère qu'elle soit, vous nous disiez quel est ce message.
La dame mit dans ces derniers mots toute la grâce enjouée, caressante et séductrice que peut mettre une jolie femme dans sa requête.
— Madame, répondit Ernauton, vous ne me ferez pas dire ce que je ne sais pas.
— Et encore moins ce que vous ne voulez pas dire.
— Je ne me prononce point, madame, reprit Ernauton en s'inclinant.
— Faites comme il vous plaira à l'égard des communications verbales, monsieur.
— Je n'ai aucune communication verbale à faire, madame; toute ma mission consiste à remettre une lettre à Son Altesse.
— Eh bien! alors cette lettre, dit la dame inconnue en tendant la main.
— Cette lettre? reprit Ernauton.
— Veuillez nous la remettre.
— Madame, dit Ernauton, je croyais avoir eu l'honneur de vous faire connaître que cette lettre était adressée à madame la duchesse de Montpensier.
— Mais, la duchesse absente, reprit impatiemment la dame, c'est moi qui la représente ici; vous pouvez donc….
— Je ne puis.
— Vous défiez-vous de moi, monsieur?
— Je le devrais, madame, dit le jeune homme avec un regard à l'expression duquel il n'y avait point à se tromper; mais malgré le mystère de votre conduite, vous m'avez inspiré, je l'avoue, d'autres sentiments que ceux dont vous parlez.
— En vérité! s'écria la dame en rougissant quelque peu sous le regard enflammé d'Ernauton.
Ernauton s'inclina.
— Faites-y attention, monsieur le messager, dit-elle en riant, vous me faites une déclaration d'amour.
— Mais, oui, madame, dit Ernauton, je ne sais si je vous reverrai jamais, et, en vérité, l'occasion m'est trop précieuse pour que je la laisse échapper.
[Illustration: Mayneville.]
— Alors, monsieur, je comprends.
— Vous comprenez que je vous aime, madame, c'est chose fort facile à comprendre, en effet.
— Non, je comprends comment vous êtes venu ici.
— Ah! pardon, madame, dit Ernauton, à mon tour, c'est moi qui ne comprends plus.
— Oui, je comprends qu'ayant le désir de me revoir vous avez pris un prétexte pour vous introduire ici.
— Moi, madame, un prétexte! Ah! vous me jugez mal; j'ignorais que je dusse jamais vous revoir, et j'attendais tout du hasard, qui déjà deux fois m'avait jeté sur votre chemin; mais prendre un prétexte, moi, jamais! Je suis un étrange esprit, allez, et je ne pense pas en toute chose comme tout le monde.
— Oh! oh! vous êtes amoureux, dites-vous, et vous auriez des scrupules sur la façon de revoir la personne que vous aimez? Voilà qui est très beau, monsieur, fit la dame avec un certain orgueil railleur; eh bien! je m'en étais doutée que vous aviez des scrupules.
— Et à quoi, madame, s'il vous plaît? demanda Ernauton.
— L'autre jour vous m'avez rencontrée; j'étais en litière; vous m'avez reconnue, et cependant vous ne m'avez pas suivie.
— Prenez garde, madame, dit Ernauton, vous avouez que vous avez fait attention à moi.
— Ah! le bel aveu vraiment! Ne nous sommes-nous pas vus dans des circonstances qui me permettent, à moi surtout, de mettre la tête hors de ma portière quand vous passez? Mais non, monsieur s'est éloigné au grand galop, après avoir poussé un ah! qui m'a fait tressaillir au fond de ma litière.
— J'étais forcé de m'éloigner, madame.
— Par vos scrupules?
— Non, madame, par mon devoir.
— Allons, allons, dit en riant la dame, je vois que vous êtes un amoureux raisonnable, circonspect, et qui craignez surtout de vous compromettre.
— Quand vous m'auriez inspiré certaines craintes, madame, répliqua Ernauton, y aurait-il rien d'étonnant à cela? Est-ce l'habitude, dites- moi, qu'une femme s'habille en homme, force les barrières et vienne voir écarteler en Grève un malheureux, et cela avec force gesticulations plus qu'incompréhensibles, dites?
La dame pâlit légèrement, puis cacha pour ainsi dire sa pâleur sous un sourire.
Ernauton poursuivit.
— Est-il naturel, enfin, que cette dame, aussitôt qu'elle a pris cet étrange plaisir, ait peur d'être arrêtée, et fuie comme une voleuse, elle qui est au service de madame de Montpensier, princesse puissante, quoique assez mal en cour?
Cette fois, la dame sourit encore, mais avec une ironie plus marquée.
— Vous avez peu de perspicacité, monsieur, malgré votre prétention à être observateur, dit-elle, car, avec un peu de sens, en vérité, tout ce qui vous paraît obscur vous eût été expliqué à l'instant même. N'était-il pas bien naturel d'abord que madame la duchesse de Montpensier s'intéressât au sort de M. de Salcède, à ce qu'il dirait, à ses révélations fausses ou vraies, fort propres à compromettre toute la maison de Lorraine? et si cela était naturel, monsieur, l'était-il moins que cette princesse envoyât une personne, sûre, intime, dans laquelle elle pouvait avoir toute confiance, pour assister à l'exécution, et constater de visu, comme on dit au palais, les moindres détails de l'affaire? Eh bien! cette personne, monsieur, c'était moi, moi, la confidente intime de Son Altesse. Maintenant, voyons, croyez-vous que je pusse aller en Grève avec des habits de femme? Croyez-vous enfin que je pusse rester indifférente, maintenant que vous connaissez ma position près de la duchesse, aux souffrances du patient et à ses velléités de révélations?
— Vous avez parfaitement raison, madame, dit Ernauton en s'inclinant, et maintenant, je vous le jure, j'admire autant votre esprit et votre logique que, tout à l'heure, j'admirais votre beauté.
— Grand merci, monsieur. Or, à présent que nous nous connaissons l'un et l'autre, et que voilà les choses bien expliquées entre nous, donnez-moi la lettre, puisque la lettre existe et n'est point un simple prétexte.
— Impossible, madame.
L'inconnue fit un effort pour ne pas s'irriter.
— Impossible? répéta-t-elle.
— Oui, impossible, car j'ai juré à M. le duc de Mayenne de ne remettre cette lettre qu'à madame la duchesse de Montpensier elle-même.
— Dites plutôt, s'écria la dame, commençant à s'abandonner à son irritation, dites plutôt que cette lettre n'existe pas; dites que, malgré vos prétendus scrupules, cette lettre n'a été que le prétexte de votre entrée ici; dites que vous vouliez me revoir, et voilà tout. Eh bien! monsieur, vous êtes satisfait: non-seulement vous êtes entré ici, non- seulement vous m'avez revue, mais encore vous m'avez dit que vous m'adoriez.
— En cela comme dans tout le reste, madame, je vous ai dit la vérité. — Eh bien! soit, vous m'adorez, vous m'avez voulu voir, vous m'avez vue, je vous ai procuré un plaisir en échange d'un service. Nous sommes quittes, adieu.
— Je vous obéirai, madame, dit Ernauton, et puisque vous me congédiez, je me retire.
Cette fois, la dame s'irrita tout de bon.
— Oui-dà, dit-elle, mais si vous me connaissez, moi, je ne vous connais pas, vous. Ne vous semble-t-il pas dès lors que vous avez sur moi trop d'avantages? Ah! vous croyez qu'il suffit d'entrer, sous un prétexte quelconque, chez une princesse quelconque, car vous êtes ici chez madame de Montpensier, monsieur, et de dire: J'ai réussi dans ma perfidie, je me retire. Monsieur, ce trait-là n'est pas d'un galant homme.
— Il me semble, madame, dit Ernauton, que vous qualifiez bien durement ce qui serait tout au plus une supercherie d'amour, si ce n'était, comme j'ai eu l'honneur de vous le dire, une affaire de la plus haute importance et de la plus pure vérité. Je néglige de relever vos dures expressions, madame, et j'oublie absolument tout ce que j'ai pu vous dire d'affectueux et de tendre, puisque vous êtes si mal disposée à mon égard. Mais je ne sortirai pas d'ici sous le poids des fâcheuses imputations que vous me faites subir. J'ai en effet une lettre de M. de Mayenne à remettre à madame de Montpensier, et cette lettre la voici, elle est écrite de sa main, comme vous pouvez le voir à l'adresse.
Ernauton tendit la lettre à la dame, mais sans la quitter.
L'inconnue y jeta les yeux et s'écria:
— Son écriture! du sang!
Sans rien répondre, Ernauton remit la lettre dans sa poche, salua une dernière fois avec sa courtoisie habituelle, et pâle, la mort dans le coeur, il retourna vers l'entrée de la salle.
Cette fois on courut après lui, et, comme Joseph, on le saisit par son manteau.
— Plaît-il, madame? dit-il.
— Par pitié, monsieur, pardonnez, s'écria la dame, pardonnez; serait-il arrivé quelque accident au duc? — Que je pardonne ou non, madame, dit Ernauton, c'est tout un; quant à cette lettre, puisque vous ne me demandez votre pardon que pour la lire, et que madame de Montpensier seule la lira….
— Eh! malheureux insensé que tu es, s'écria la duchesse avec une fureur pleine de majesté, ne me reconnais-tu pas, ou plutôt ne me devines-tu pas pour la maîtresse suprême, et vois-tu ici briller les yeux d'une servante? Je suis la duchesse de Montpensier; cette lettre, remets-la moi. — Vous êtes la duchesse! s'écria Ernauton en reculant épouvanté. — Eh! sans doute. Allons, allons, donne; ne vois-tu pas que j'ai hâte de savoir ce qui est arrivé à mon frère?
Mais, au lieu d'obéir, comme s'y attendait la duchesse, le jeune homme, revenu de sa première surprise, se croisa les bras.
— Comment voulez-vous que je croie à vos paroles, dit-il, vous dont la bouche m'a déjà menti deux fois?
Ces yeux, que la duchesse avait déjà invoqués à l'appui de ses paroles, lancèrent deux éclairs mortels; mais Ernauton en soutint bravement la flamme.
— Vous doutez encore! Il vous faut des preuves quand j'affirme! s'écria la femme impérieuse en déchirant à beaux ongles ses manchettes de dentelles.
— Oui, madame, répondit froidement Ernauton.
L'inconnue se précipita vers un timbre qu'elle pensa briser, tant fut violent le coup dont elle le frappa.
La vibration retentit stridente par tous les appartements, et avant que cette vibration fût éteinte un valet parut.
— Que veut madame? demanda le valet.
L'inconnue frappa du pied avec rage.
— Mayneville, dit-elle, je veux Mayneville. N'est-il donc pas ici?
— Si fait, madame.
— Eh bien! qu'il vienne donc alors!
Le valet s'élança hors de la chambre; une minute après Mayneville entrait précipitamment.
— A vos ordres, madame, dit Mayneville.
— Madame! et depuis quand m'appelle-t-on simplement madame, monsieur de Mayneville? fit la duchesse exaspérée. — Aux ordres de Votre Altesse, reprit Mayneville incliné et surpris jusqu'à l'ébahissement.
— C'est bien! dit Ernauton, car j'ai là en face un gentilhomme, et s'il me fait un mensonge, par le ciel! au moins, je saurai à qui m'en prendre.
— Vous croyez donc enfin? dit la duchesse.
— Oui, madame, je crois, et comme preuve, voici la lettre. Et le jeune homme, en s'inclinant, remit à madame de Montpensier cette lettre si longtemps disputée.
[Illustration: Par pitié, Monsieur, pardonnez. — PAGE 47.]
XLII
LA LETTRE DE M. DE MAYENNE
La duchesse s'empara de la lettre, l'ouvrit et lut avidement, sans même chercher à dissimuler les impressions qui se succédaient sur sa physionomie, comme des nuages sur le fond d'un ciel d'ouragan.
Lorsqu'elle eut fini, elle tendit à Mayneville, aussi inquiet qu'elle- même, la lettre apportée par Ernauton; cette lettre était ainsi conçue:
« Ma soeur, j'ai voulu moi-même faire les affaires d'un capitaine ou
d'un maître d'armes: j'ai été puni.
J'ai reçu un bon coup d'épée du drôle que vous savez, et avec lequel je suis depuis longtemps en compte. Le pis de tout cela, c'est qu'il m'a tué cinq hommes, desquels Boularon et Desnoises, c'est-à-dire deux de mes meilleurs; après quoi il s'est enfui.
Il faut dire qu'il a été fort aidé dans cette victoire par le porteur de cette présente, jeune homme charmant, comme vous pouvez voir; je vous le recommande: c'est la discrétion même.
Un mérite qu'il aura auprès de vous, je présume, ma très chère soeur, c'est d'avoir empêché que mon vainqueur ne me coupât la tête, lequel vainqueur en avait grande envie, m'ayant arraché mon masque pendant que j'étais évanoui et m'ayant reconnu.
Ce cavalier si discret, ma soeur, je vous recommande de découvrir son nom et sa profession; il m'est suspect, tout en m'intéressant. A toutes mes offres de service, il s'est contenté de répondre que le maître qu'il sert ne le laisse manquer de rien.
Je ne puis vous en dire davantage sur son compte, car je vous dis tout ce que j'en sais; il prétend ne pas me connaître. Observez ceci.
Je souffre beaucoup, mais sans danger de la vie, je crois. Envoyez-moi vite mon chirurgien; je suis, comme un cheval, sur la paille. Le porteur vous dira l'endroit.
Votre affectionné frère,
MAYENNE. »
Cette lettre achevée, la duchesse et Mayneville se regardèrent, aussi étonnés l'un que l'autre.
La duchesse rompit la première ce silence, qui eût fini par être interprété d'Ernauton.
— A qui, demanda la duchesse, devons-nous le signalé service que vous nous avez rendu, monsieur?
— A un homme qui, chaque fois qu'il le peut, madame, vient au secours du plus faible contre le plus fort.
— Voulez-vous me donner quelques détails, monsieur? insista madame de
Montpensier.
Ernauton raconta tout ce qu'il savait et indiqua la retraite du duc. Madame de Montpensier et Mayneville l'écoutèrent avec un intérêt facile à comprendre.
Puis lorsqu'il eut fini:
— Dois-je espérer, monsieur, demanda la duchesse, que vous continuerez la besogne si bien commencée et que vous vous attacherez à notre maison?
Ces mots, prononcés de ce ton gracieux que la duchesse savait si bien prendre dans l'occasion, renfermaient un sens bien flatteur après l'aveu qu'Ernauton avait fait à la dame d'honneur de la duchesse; mais le jeune homme, laissant de côté tout amour-propre, réduisit ces mots à leur signification de pure curiosité.
Il voyait bien que décliner son nom et ses qualités, c'était ouvrir les yeux de la duchesse sur les suites de cet événement; il devinait bien aussi que le roi, en lui faisant sa petite condition d'une révélation du séjour de la duchesse, avait autre chose en vue qu'un simple renseignement.
Deux intérêts se combattaient donc en lui: homme amoureux, il pouvait sacrifier l'un; homme d'honneur, il ne pouvait abandonner l'autre.
La tentation devait être d'autant plus forte qu'en avouant sa position près du roi, il gagnait une énorme importance dans l'esprit de la duchesse, et que ce n'était pas une mince considération pour un jeune homme venant droit de Gascogne, que d'être important pour une duchesse de Montpensier.
Sainte-Maline n'y eût pas résisté une seconde.
Toutes ces réflexions affluèrent à l'esprit de Carmainges, et n'eurent d'autre influence que de le rendre un peu plus orgueilleux, c'est-à-dire un peu plus fort.
C'était beaucoup que d'être en ce moment-là quelque chose, beaucoup pour lui, alors que certainement on l'avait bien un peu pris pour jouet.
La duchesse attendait donc sa réponse à cette question qu'elle lui avait faite: Êtes-vous disposé à vous attacher à notre maison?
— Madame, dit Ernauton, j'ai déjà eu l'honneur de dire à M. de Mayenne que mon maître est un bon maître, et me dispense, par la façon dont il me traite, d'en chercher un meilleur.
— Mon frère me dit dans sa lettre, monsieur, que vous avez semblé ne point le reconnaître. Comment, ne l'ayant point reconnu là-bas, vous êtes- vous servi de son nom pour pénétrer jusqu'à moi?
— M. de Mayenne paraissait désirer garder son incognito, madame; je n'ai pas cru devoir le reconnaître, et il y avait, en effet, un inconvénient à ce que là-bas les paysans chez lesquels il est logé, sachent à quel illustre blessé ils ont donné l'hospitalité. Ici, cet inconvénient n'existait plus; au contraire, le nom de M. de Mayenne pouvant m'ouvrir une voie jusqu'à vous, je l'ai invoqué: dans ce cas, comme dans l'autre, je crois avoir agi en galant homme.
Mayneville regarda la duchesse, comme pour lui dire:
— Voilà un esprit délié, madame.
La duchesse comprit à merveille.
Elle regarda Ernauton en souriant.
— Nul ne se tirerait mieux d'une mauvaise question, dit-elle, et vous êtes, je dois l'avouer, homme de beaucoup d'esprit.
— Je ne vois pas d'esprit dans ce que j'ai l'honneur de vous dire, madame, répondit Ernauton.
— Enfin, monsieur, dit la duchesse avec une sorte d'impatience, ce que je vois de plus clair dans tout cela, c'est que vous ne voulez rien dire.
Peut-être ne réfléchissez-vous point assez que la reconnaissance est un lourd fardeau pour qui porte mon nom; que je suis femme, et que vous m'avez deux fois rendu service, et que si je voulais bien savoir votre nom ou plutôt qui vous êtes….
— A merveille, madame, je sais que vous apprendrez facilement tout cela; mais vous l'apprendrez d'un autre que de moi, et moi je n'aurai rien dit.
— Il a raison toujours, dit la duchesse en arrêtant sur Ernauton un regard qui dut, s'il fut saisi dans toute son expression, faire plus de plaisir au jeune homme que jamais regard ne lui en avait fait.
Aussi n'en demanda-t-il pas davantage, et pareil au gourmet qui se lève de table quand il croit avoir bu le meilleur vin du repas, Ernauton salua et demanda son congé à la duchesse sur cette bonne manifestation.
— Ainsi, monsieur, voilà tout ce que vous ayez à me dire? demanda la duchesse.
— J'ai fait ma commission, répliqua le jeune homme; il ne me reste donc plus qu'à présenter mes très humbles hommages à Votre Altesse.
La duchesse le suivit des yeux sans lui rendre son salut; puis, lorsque la porte se fut refermée derrière lui:
— Mayneville, dit-elle en frappant du pied, faites suivre ce garçon.
— Impossible, madame, répondit celui-ci, tout notre monde est sur pied; moi-même, j'attends l'événement; c'est un mauvais jour pour faire autre chose que ce que nous avons décidé de faire.
— Vous avez raison, Mayneville; en vérité, je suis folle; mais plus tard….
— Oh! plus tard, c'est autre chose; à votre aise, madame.
— Oui, car il m'est suspect comme à mon frère.
— Suspect ou non, reprit Mayneville, c'est un brave garçon, et les braves gens sont rares. Il faut avouer que nous avons du bonheur; un étranger, un inconnu qui nous tombe du ciel pour nous rendre un service pareil.
— N'importe, n'importe, Mayneville; si nous sommes obligés de l'abandonner en ce moment, surveillez-le plus tard au moins.
— Eh! madame, plus tard, dit Mayneville, nous n'aurons plus besoin, je l'espère, de surveiller personne.
— Allons, décidément, je ne sais ce que je dis ce soir; vous avez raison,
Mayneville, je perds la tête.
— Il est permis à un général comme vous, madame, d'être préoccupé à la veille d'une action décisive.
— C'est vrai. Voici la nuit, Mayneville, et le Valois revient de
Vincennes à la nuit.
— Oh! nous avons du temps devant nous; il n'est pas huit heures, madame, et nos hommes ne sont point encore arrivés d'ailleurs.
— Tous ont bien le mot, n'est-ce pas?
— Tous.
— Ce sont des gens sûrs?
— Éprouvés, madame.
— Comment viennent-ils?
— Isolés, en promeneurs.
— Combien en attendez-vous?
— Cinquante; c'est plus qu'il n'en faut; comprenez donc, outre ces cinquante hommes, nous avons deux cents moines qui valent autant de soldats, si toutefois ils ne valent pas mieux.
— Aussitôt que nos hommes seront arrivés, faites ranger vos moines sur la route.
— Ils sont déjà prévenus, madame, ils intercepteront le chemin, les nôtres pousseront la voiture sur eux, la porte du couvent sera ouverte et n'aura qu'à se refermer sur la voiture.
— Allons souper alors, Mayneville, cela nous fera passer le temps. Je suis d'une telle impatience, que je voudrais pousser l'aiguille de la pendule.
— L'heure viendra, soyez tranquille.
— Mais nos hommes, nos hommes?
— Ils seront ici à l'heure; huit heures viennent de sonner à peine, il n'y a point de temps perdu.
— Mayneville, Mayneville, mon pauvre frère me demande son chirurgien; le meilleur chirurgien, le meilleur topique pour la blessure de Mayenne, ce serait une mèche des cheveux du Valois tonsuré, et l'homme qui lui porterait ce présent, Mayneville, cet homme-là serait sûr d'être le bienvenu.
— Dans deux heures, madame, cet homme partira pour aller trouver notre cher duc dans sa retraite; sorti de Paris en fuyard, il y rentrera en triomphateur.
— Encore un mot, Mayneville, fit la duchesse en s'arrêtant sur le seuil de la porte.
— Lequel, madame?
— Nos amis de Paris sont-ils prévenus?
— Quels amis?
— Nos ligueurs.
— Dieu m'en préserve, madame. Prévenir un bourgeois, c'est sonner le bourdon de Notre-Dame. Le coup fait, songez donc qu'avant que personne en sache rien, nous avons cinquante courriers à expédier, et alors, le prisonnier sera en sûreté dans le cloître; alors, nous pourrons nous défendre contre une armée.
S'il le faut alors, nous ne risquerons plus rien et nous pourrons crier sur les toits du couvent: Le Valois est à nous!
— Allons, allons, vous êtes un homme habile et prudent, Mayneville, et le Béarnais a bien raison de vous appeler Mèneligue. Je comptais bien faire un peu ce que vous venez de dire; mais c'était confus. Savez-vous que ma responsabilité est grande, Mayneville, et que jamais, dans aucun temps, femme n'aura entrepris et achevé oeuvre pareille à celle que je rêve?
— Je le sais bien, madame, aussi je ne vous conseille qu'en tremblant.
— Donc, je me résume, reprit la duchesse avec autorité: les moines armés sous leurs robes?
— Ils le sont.
— Les gens d'épée sur la route?
— Ils doivent y être à cette heure.
— Les bourgeois prévenus après l'événement?
— C'est l'affaire de trois courriers; en dix minutes, Lachapelle-Marteau, Brigard et Bussy-Leclerc sont prévenus; ceux-là de leur côté préviendront les autres.
— Faites d'abord tuer ces deux grands nigauds que nous avons vus passer aux portières; cela fait qu'ensuite nous raconterons l'événement selon qu'il sera plus avantageux à nos intérêts de le raconter.
— Tuer ces pauvres diables, fit Mayneville; vous croyez qu'il est nécessaire qu'on les tue, madame?
— Loignac? voilà-t-il pas une belle perte!
— C'est un brave soldat.
— Un méchant garçon de fortune; c'est comme cet autre escogriffe qui chevauchait à gauche de la voiture avec ses yeux de braise et sa peau noire.
— Ah! celui-là j'y répugnerai moins, je ne le connais pas; d'ailleurs je suis de votre avis, madame, et il possède une assez méchante mine.
— Vous me l'abandonnez alors? dit la duchesse en riant.
— Oh! de bon coeur, madame.
— Grand merci, en vérité.
— Mon Dieu, madame, je ne discute pas; ce que j'en dis, c'est toujours pour votre renommée à vous et pour la moralité du parti que nous représentons. — C'est bien, c'est bien, Mayneville, on sait que vous êtes un homme vertueux, et l'on vous en signera le certificat, si la chose est nécessaire. Vous ne serez pour rien dans toute cette affaire, ils auront défendu le Valois et auront été tués en le défendant. Vous, ce que je vous recommande, c'est ce jeune homme.
— Quel jeune homme?
— Celui qui sort d'ici; voyez s'il est bien parti, et si ce n'est pas quelque espion qui nous est dépêché par nos ennemis.
— Madame, dit Mayneville, je suis à vos ordres.
Il alla au balcon, entr'ouvrit les volets, passa sa tête et essaya de voir au dehors.
— Oh! la sombre nuit! dit-il.
— Bonne, excellente nuit, reprit la duchesse; d'autant meilleure qu'elle est plus sombre: aussi, bon courage, mon capitaine.
— Oui; mais nous ne verrons rien, madame, et pour vous cependant il est important de voir.
— Dieu, dont nous défendons les intérêts, voit pour nous, Mayneville.
Mayneville qui, on peut le croire du moins, n'était pas aussi confiant que madame de Montpensier en l'intervention de Dieu dans les affaires de ce genre, Mayneville se remit à la fenêtre, et, regardant autant qu'il était possible de le faire dans l'obscurité, demeura immobile.
— Voyez-vous passer du monde? demanda la duchesse en éteignant les lumières par précaution.
— Non, mais j'entends marcher des chevaux.
— Allons, allons, ce sont eux, Mayneville. Tout va bien.
Et la duchesse regarda si elle avait toujours à sa ceinture la fameuse paire de ciseaux d'or qui devait jouer un si grand rôle dans l'histoire.