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Les quarante-cinq — Tome 2 cover

Les quarante-cinq — Tome 2

Chapter 15: XLIV
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About This Book

A historical narrative shifts between courtly ceremony and clandestine agitation as a high-ranking noble seeks the king’s favor while militant urban leaders organize armed contingents and press for decisive political change. Public appearances, disguised arrivals, and private audiences alternate with council-like gatherings where bourgeois deputies offer men, resources, and tactical schemes. The work interweaves scenes of loyalty and performance with scheming and mobilization, tracing factional rivalry, the coordination of popular forces, and tensions between military command and civic activism during a precarious moment at the royal court.

XLII

COMMENT DOM MODESTE GORENFLOT BÉNIT LE ROI A SON PASSAGE DEVANT LE PRIEURÉ DES JACOBINS

Ernauton sortit le coeur assez gros, mais la conscience assez tranquille; il avait eu ce singulier bonheur de déclarer son amour à une princesse, et de faire, par la conversation importante qui lui avait immédiatement succédé, oublier sa déclaration, juste assez pour qu'elle ne fît pas de tort au présent et qu'elle portât fruit pour l'avenir.

Ce n'est pas le tout, il avait encore eu la chance de ne pas trahir le roi, de ne pas trahir M. de Mayenne et de ne point se trahir lui-même.

Donc il était content, mais il désirait encore beaucoup de choses, et, parmi ces choses, un prompt retour à Vincennes pour informer le roi.

Puis, le roi informé, pour se coucher et songer.

Songer, c'est le bonheur suprême des gens d'action, c'est le seul repos qu'ils se permettent.

Aussi à peine hors la porte de Bel-Esbat, Ernauton mit-il son cheval au galop; puis à peine eut-il encore fait cent pas au galop de ce compagnon si bien éprouvé depuis quelques jours, qu'il se vit tout à coup arrêté par un obstacle que ses yeux, éblouis par la lumière de Bel-Esbat et encore mal habitués à l'obscurité, n'avaient pu apercevoir et ne pouvaient mesurer.

C'était tout simplement un gros de cavaliers qui, des deux côtés de la route, se refermant sur le milieu, l'entouraient et lui mettaient sur la poitrine une demi-douzaine d'épées et autant de pistolets et de dagues.

C'était beaucoup pour un homme seul.

— Oh! oh! dit Ernauton, on vole sur le chemin à une lieue de Paris; peste soit du pays! Le roi a un mauvais prévôt; je lui donnerai le conseil de le changer.

— Silence, s'il vous plaît, dit une voix qu'Ernauton crut reconnaître; votre épée, vos armes, et faisons vite.

Un homme prit la bride du cheval, deux autres dépouillèrent Ernauton de ses armes.

— Peste! quels habiles gens! murmura Ernauton.

Puis se retournant vers ceux qui l'arrêtaient:

— Messieurs, dit-il, vous me ferez au moins la grâce de m'apprendre….

— Eh! mais, c'est M. de Carmainges, dit le détrousseur principal, celui- là même qui venait de saisir l'épée du jeune homme et qui la tenait encore.

— M. de Pincorney! s'écria Ernauton. Oh! fi! le vilain métier que vous faites là!

— J'ai dit silence, répéta la voix du chef retentissante à quelques pas; qu'on mène cet homme au dépôt.

— Mais monsieur de Sainte-Maline, dit Perducas de Pincorney, cet homme que nous venons d'arrêter….

— Eh bien?

— C'est notre compagnon, M. Ernauton de Carmainges.

— Ernauton ici! s'écria Sainte-Maline pâlissant de colère; lui, que fait- il là?

— Bonsoir, messieurs, dit tranquillement Carmainges: je ne croyais pas, je l'avoue, me trouver en si bonne compagnie.

Sainte-Maline resta muet.

— Il paraît qu'on m'arrête, continua Ernauton; car je ne présume point que vous me dévalisiez.

— Diable! diable! grommela Sainte-Maline, l'événement n'était pas prévu.

— De mon côté non plus, je vous jure, dit en riant Carmainges.

— C'est embarrassant; voyons, que faites-vous sur la route?

— Si je vous faisais cette question, monsieur de Sainte-Maline, me répondriez-vous?

— Non.

— Trouvez bon alors que j'agisse comme vous agiriez.

— Alors vous ne voulez pas dire ce que vous faisiez sur la route?

Ernauton sourit, mais ne répondit pas.

— Ni où vous alliez?

Même silence.

— Alors, monsieur, dit Sainte-Maline, puisque vous ne vous expliquez point, je suis forcé de vous traiter en homme ordinaire.

— Faites, monsieur; seulement je vous préviens que vous répondrez de ce que vous aurez fait.

— A M. de Loignac?

— A plus haut que cela.

— A M. d'Épernon?

— A plus haut encore.

— Eh bien! soit, j'ai ma consigne, et je vais vous envoyer à Vincennes.

— A Vincennes! à merveille! c'est là que j'allais, monsieur.

— Je suis heureux, monsieur, dit Sainte-Maline, que ce petit voyage cadre si bien avec vos intentions.

Deux hommes, le pistolet au poing, s'emparèrent aussitôt du prisonnier, qu'ils conduisirent à deux autres hommes placés à cinq cents pas des premiers. Ces deux autres en firent autant, et de cette sorte Ernauton eut, jusque dans la cour même du donjon, la société de ses camarades.

Dans cette cour, Carmainges aperçut cinquante cavaliers désarmés, qui, l'oreille basse et la pâleur au front, entourés de cent cinquante chevau- légers venus de Nogent et de Brie, déploraient leur mauvaise fortune et s'attendaient à un vilain dénoûment d'une entreprise si bien commencée.

C'étaient nos quarante-cinq qui, pour leur entrée en fonctions, avaient pris tous ces hommes, les uns par ruse, les autres de vive force; tantôt en s'unissant dix contre deux ou trois, tantôt en accostant gracieusement les cavaliers qu'ils devinaient être redoutables, et en leur présentant à brûle-pourpoint le pistolet, quand les autres croyaient tout simplement rencontrer des camarades et recevoir une politesse.

Il en résultait que pas un combat n'avait été livré, pas un cri proféré, et qu'en une rencontre de huit contre vingt, un chef de ligueurs qui avait porté la main à son poignard pour se défendre et ouvert la bouche pour crier, avait été bâillonné, presque étouffé et escamoté par les quarante- cinq avec l'agilité que met un équipage de navire à faire filer un câble entre les doigts d'une chaîne d'hommes.

Or, pareille chose eût bien réjoui Ernauton s'il l'eût connue; mais le jeune homme voyait, mais ne comprenait pas, ce qui rembrunit un peu son existence pendant dix minutes.

Cependant lorsqu'il eut reconnu tous les prisonniers auxquels on l'agrégeait:

— Monsieur, dit-il à Sainte-Maline, je vois que vous étiez prévenu de l'importance de ma mission, et, qu'en galant compagnon, vous avez eu peur pour moi d'une mauvaise rencontre, ce qui vous a déterminé à prendre la peine de me faire escorter; maintenant, je puis vous le dire, vous aviez grande raison; le roi m'attend et j'ai d'importantes choses à lui dire. J'ajouterai même que comme, sans vous, je ne fusse probablement point arrivé, j'aurai l'honneur de dire au roi ce que vous avez fait pour le bien de son service.

Sainte-Maline rougit comme il avait pâli; mais il comprit, en homme d'esprit qu'il était quand quelque passion ne l'aveuglait point, qu'Ernauton disait vrai et qu'il était attendu. On ne plaisantait pas avec MM. de Loignac et d'Épernon; il se contenta donc de répondre:

— Vous êtes libre, monsieur Ernauton; enchanté d'avoir pu vous être agréable.

Ernauton s'élança hors des rangs et monta les degrés qui conduisaient à la chambre du roi.

Sainte-Maline l'avait suivi des yeux, et, à moitié de l'escalier, il put voir Loignac qui accueillait M. de Carmainges et lui faisait signe de continuer sa route.

Loignac de son côté descendit; il venait procéder au dépouillement de la prise.

Il se trouva, et ce fut Loignac qui constata ce fait, que la route, devenue libre, grâce à l'arrestation des cinquante hommes, serait libre jusqu'au lendemain, puisque l'heure où ces cinquante hommes devaient se trouver réunis à Bel-Esbat était passée.

Il n'y avait donc plus péril pour le roi à revenir à Paris.

Loignac comptait sans le couvent des Jacobins et sans l'artillerie et la mousqueterie des bons pères.

Ce dont d'Épernon était parfaitement informé, lui, par Nicolas Poulain.

Aussi, quand Loignac vint dire à son chef: — Monsieur, les chemins sont libres, d'Épernon lui répliqua-il:

— C'est bien. L'ordre du roi est que les quarante-cinq fassent trois pelotons; un devant et un de chaque côté des portières; peloton assez serré pour que le feu, s'il y a feu par hasard, n'atteigne pas le carrosse.

— Très bien, répondit Loignac avec l'impassibilité du soldat; mais, quant à dire feu, comme je ne vois pas de mousquets, je ne prévois pas de mousquetades.

— Aux Jacobins, monsieur, vous ferez serrer les rangs, dit d'Épernon.

Ce dialogue fut interrompu par le mouvement qui s'opérait sur l'escalier.

C'était le roi qui descendait, prêt à partir: il était suivi de quelques gentilshommes parmi lesquels, avec un serrement de coeur facile à comprendre, Sainte-Maline reconnut Ernauton.

— Messieurs, demanda le roi, mes braves quarante-cinq sont-ils réunis?

— Oui, sire, dit d'Épernon en lui montrant un groupe de cavaliers qui se dessinait sous les voûtes.

— Les ordres ont été donnés?

— Et seront suivis, sire.

— Alors partons, dit Sa Majesté.

Loignac fit sonner le boute-selle.

L'appel fait à voix basse, il se trouva que les quarante-cinq étaient réunis, pas un ne manquait.

On confia aux chevau-légers le soin d'emprisonner les gens de Mayneville et de la duchesse, avec défense, sous peine de mort, de leur adresser une seule parole.

Le roi monta dans son carrosse et plaça son épée nue à côté de lui.

M. d'Épernon jura parfandious! et essaya galamment si la sienne jouait bien au fourreau.

Neuf heures sonnaient au donjon: l'on partit.

Une heure après le départ d'Ernauton, M. de Mayneville était encore à la fenêtre, d'où nous l'avons vu essayer, mais vainement, de suivre la route du jeune homme dans la nuit; seulement, cette heure écoulée, il était beaucoup moins tranquille, et surtout un peu plus enclin à espérer le secours de Dieu, car il commençait à croire que le secours des hommes lui manquait.

Pas un de ses soldats n'avait paru: la route, silencieuse et noire, ne retentissait, à des intervalles éloignés, que du bruit de quelques chevaux dirigés à toute bride sur Vincennes.

A ce bruit, M. Mayneville et la duchesse essayaient de plonger leurs regards dans les ténèbres pour reconnaître leurs gens, pour deviner une partie de ce qui se passait, ou savoir la cause de leur retard.

Mais, ces bruits éteints, tout rentrait dans le silence.

Ce va-et-vient perpétuel, sans aucun résultat, avait fini par inspirer à Mayneville une telle inquiétude, qu'il avait fait monter à cheval un des gens de la duchesse, avec ordre d'aller s'informer auprès du premier peloton de cavaliers qu'il rencontrerait.

Le messager n'était point revenu.

Ce que voyant l'impatiente duchesse, elle en avait envoyé un second, qui n'était pas plus revenu que le premier.

— Notre officier, dit alors la duchesse, toujours disposée à voir les choses en beau, notre officier aura craint de n'avoir pas assez de monde, et il garde comme renfort les gens que nous lui envoyons; c'est prudent, mais inquiétant.

— Inquiétant, oui, fort inquiétant, répondit Mayneville, dont les yeux ne quittaient pas l'horizon profond et sombre.

— Mayneville, que peut-il donc être arrivé?

— Je vais montera cheval moi-même, et nous le saurons, madame. Et
Mayneville fit un mouvement pour sortir.

— Je vous le défends, s'écria la duchesse en le retenant, Mayneville; qui donc resterait près de moi? qui donc connaîtrait tous nos officiers, tous nos amis, quand le moment sera venu? Non, non, demeurez, Mayneville; on se forge des appréhensions bien naturelles, quand il s'agit d'un secret de cette importance; mais, en vérité, le plan était trop bien combiné, et surtout tenu trop secret pour ne pas réussir.

— Neuf heures, dit Mayneville répondant à sa propre impatience, plutôt qu'aux paroles de la duchesse; eh! voilà les jacobins qui sortent de leur couvent et qui se rangent le long des murs de la cour; peut-être ont-ils quelque avis particulier, eux.

— Silence! s'écria la duchesse en étendant la main vers l'horizon.

— Quoi?

— Silence, écoutez!

On commençait d'entendre au loin un roulement pareil à celui du tonnerre.

— C'est la cavalerie, s'écria la duchesse, ils nous l'amènent, ils nous l'amènent!

Et passant, selon son caractère emporté, de l'appréhension la plus cruelle à la joie la plus folle, elle battit des mains en criant: Je le tiens! je le tiens!

Mayneville écouta encore.

— Oui, dit-il, oui, c'est un carrosse qui roule et des chevaux qui galopent.

Et il commanda à pleine voix:

— Hors les murs, mes pères, hors les murs! Aussitôt la grande grille du prieuré s'ouvrit précipitamment, et, dans un bel ordre, sortirent les cent moines armés, à la tête desquels marchait Borromée.

Ils prirent position en travers de la route.

On entendit alors la voix de Gorenflot qui criait:

— Attendez-moi! attendez-moi donc! il est important que je sois à la tête du chapitre pour recevoir dignement Sa Majesté.

— Au balcon, sire prieur! au balcon! s'écria Borromée; vous savez bien que vous devez nous dominer tous. L'Écriture a dit: Tu les domineras comme le cèdre domine l'hysope!

— C'est vrai, dit Gorenflot, c'est vrai; j'avais oublié que j'eusse choisi ce poste; heureusement que vous êtes là pour me faire souvenir, frère Borromée, heureusement!

Borromée donna un ordre tout bas, et quatre frère, sous prétexte d'honneur et de cérémonie, vinrent flanquer le digne prieur à son balcon.

Bientôt la route, qui faisait un coude à quelque distance du prieuré, se trouva illuminée d'une quantité de flambeaux, grâce auxquels la duchesse et Mayneville purent voir reluire des cuirasses et briller des épées.

Incapable de se modérer, elle cria:

— Descendez, Mayneville, et vous me l'amènerez tout lié, tout escorté de gardes!

— Oui, oui, madame, dit le gentilhomme avec distraction; mais une chose m'inquiète.

— Laquelle?

— Je n'entends pas le signal convenu.

— A quoi bon le signal, puisqu'on le tient?

— Mais on ne devait l'arrêter qu'ici, en face du prieuré, ce me semble, insista Mayneville.

— Ils auront trouvé plus loin l'occasion meilleure.

— Je ne vois pas notre officier.

— Je le vois, moi.

— Où?

— Cette plume rouge!

— Eh bien?

— C'est M. d'Épernon! M. d'Épernon, l'épée à la main!

— On lui a laissé son épée?

— Par la mort! il commande.

— A nos gens? Il y a donc trahison?

— Eh! madame, ce ne sont pas nos gens.

— Vous êtes fou, Mayneville.

En ce moment Loignac, à la tête du premier peloton des quarante-cinq, brandissant une large épée, cria: Vive le roi!

— Vive le roi! répondirent avec leur formidable accent gascon les quarante-cinq dans l'enthousiasme.

La duchesse pâlit et tomba sur le rebord de la croisée, comme si elle allait s'évanouir.

Mayneville, sombre et résolu, mit l'épée à la main. Il ignorait si, en passant, ces hommes n'allaient pas envahir la maison.

Le cortège avançait toujours comme une trombe de bruit et de lumière. Il avait atteint Bel-Esbat, il allait atteindre le prieuré.

Borromée fit trois pas en avant. Loignac poussa son cheval droit à ce moine, qui semblait sous sa robe de laine lui offrir le combat.

Mais Borromée, en homme de tête, vit que tout était perdu, et prit à l'instant même son parti.

— Place! place! cria rudement Loignac, place au roi!

Borromée, qui avait tiré son épée sous sa robe, remit sous sa robe son épée au fourreau.

Gorenflot, électrisé par les cris, par le bruit des armes, ébloui par le flamboiement des torches, étendit sa dextre puissante, et l'index et le médium étendus, bénit le roi du haut de son balcon.

Henri, qui se penchait à la portière, le vit et le salua en souriant.

Ce sourire, preuve authentique de la faveur dont le digne prieur des jacobins jouissait en cour, électrisa Gorenflot, qui entonna à son tour un: Vive le roi! avec des poumons capables de soulever les arceaux d'une cathédrale.

Mais le reste du couvent resta muet. En effet, il attendait une tout autre solution à ces deux mois de manoeuvres et à cette prise d'armes qui en avait été la suite.

Mais Borromée, en véritable reître qu'il était, avait d'un coup d'oeil calculé le nombre des défenseurs du roi, reconnu leur maintien guerrier. L'absence des partisans de la duchesse lui révélait le sort fatal de l'entreprise: hésiter à se soumettre, c'était tout perdre.

Il n'hésita plus, et au moment où le poitrail du cheval de Loignac allait le heurter, il cria: Vive le roi! d'une voix presque aussi sonore que venait de le faire Gorenflot.

Alors le couvent tout entier hurla: Vive le roi! en agitant ses armes.

— Merci, mes révérends pères, merci! cria la voix stridente de Henri III.

Puis il passa devant le couvent, qui devait être le terme de sa course, comme un tourbillon de feu, de bruit et de gloire, laissant derrière lui Bel-Esbat dans l'obscurité.

Du haut de son balcon, cachée par l'écusson de fer doré, derrière lequel elle était tombée à genoux, la duchesse voyait, interrogeait, dévorait chaque visage, sur lequel les torches jetaient leur flamboyante lumière.

— Ah! fit-elle avec un cri, en désignant un des cavaliers de l'escorte.
Voyez! voyez, Mayneville!

— Le jeune homme, le messager de M. le duc de Mayenne au service du roi! s'écria celui-ci.

— Nous sommes perdus! murmura la duchesse.

— Il faut fuir, et promptement, madame, dit Mayneville; vainqueur aujourd'hui, le Valois abusera demain de sa victoire.

— Nous avons été trahis! s'écria la duchesse. Ce jeune homme nous a trahis! Il savait tout!

Le roi était déjà loin: il avait disparu, avec toute son escorte, sous la porte Saint-Antoine, qui s'était ouverte devant lui et refermée derrière lui.

XLIV

COMMENT CHICOT BÉNIT LE ROI LOUIS XI D'AVOIR INVENTÉ LA POSTE, ET RÉSOLUT DE PROFITER DE CETTE INVENTION.

Chicot, auquel nos lecteurs nous permettront de revenir, Chicot, après la découverte importante qu'il venait de faire en dénouant les cordons du masque de M. de Mayenne, Chicot n'avait pas un instant à perdre pour se jeter le plus vite possible hors du retentissement de l'aventure.

[Illustration: Henri de Navarre.]

Entre le duc et lui, c'était désormais, on le comprend bien, un combat à mort. Blessé dans sa chair, moins douloureusement que dans son amour- propre, Mayenne, qui maintenant, aux anciens coups de fourreau, joignait le récent coup de lame, Mayenne ne pardonnerait jamais.

— Allons! allons! s'écria le brave Gascon, en précipitant sa course du côté de Beaugency, c'est ici l'occasion ou jamais de faire courir sur des chevaux de poste l'argent réuni de ces trois illustres personnages, qu'on appelle Henri de Valois, dom Modeste Gorenflot et Sébastien Chicot.

Habile comme il l'était à mimer, non-seulement tous les sentiments, mais encore toutes les conditions, Chicot prit à l'instant même l'air d'un grand seigneur, comme il avait pris, dans des conditions moins précaires, l'air d'un bon bourgeois. Aussi, jamais prince ne fut servi avec plus de zèle que maître Chicot, lorsqu'il eut vendu le cheval d'Ernauton, et causé un quart d'heure avec le maître de poste.

Chicot, une fois en selle, était résolu de ne point s'arrêter qu'il ne se jugeât lui-même en lieu de sûreté: il galopa donc aussi vite que voulurent bien le lui permettre les chevaux de trente relais. Quant à lui, il semblait fait d'acier, ne paraissant pas, au bout de soixante lieues dévorées en vingt heures, éprouver la moindre fatigue.

Lorsque, grâce à cette rapidité, il eut en trois jours atteint Bordeaux, Chicot jugea qu'il lui était parfaitement permis de reprendre quelque peu haleine.

On peut penser, quand on galope; on ne peut même guère faire que cela.

Chicot pensa donc beaucoup.

Son ambassade, qui prenait de la gravité au fur et à mesure qu'il s'avançait vers le terme de son voyage, son ambassade lui apparut sous un jour bien différent, sans que nous puissions dire précisément sous quel jour elle lui apparut.

Quel prince allait-il trouver dans cet étrange Henri, que les uns croyaient un niais, les autres un lâche, tous un renégat sans conséquence?

Mais son opinion à lui, Chicot, n'était pas celle de tout le monde. Depuis son séjour en Navarre, le caractère de Henri, comme la peau du caméléon, qui subit le reflet de l'objet sur lequel il se trouve, le caractère de Henri, touchant le sol natal, avait éprouvé quelques nuances.

C'est que Henri avait su mettre assez d'espace entre la griffe royale et cette précieuse peau, qu'il avait si habilement sauvée de tout accroc pour ne plus redouter les atteintes.

Cependant sa politique extérieure était toujours la même; il s'éteignait dans le bruit général, éteignant avec lui et autour de lui quelques noms illustres, que, dans le monde français, on s'étonnait de voir refléter leur clarté sur une pâle couronne de Navarre. Comme à Paris, il faisait cour assidue à sa femme, dont l'influence, à deux cents lieues de Paris, semblait cependant être devenue inutile. Bref, il végétait, heureux de vivre.

Pour le vulgaire, c'était sujet d'hyperboliques railleries.

Pour Chicot, c'était matière à profondes réflexions.

Lui Chicot, si peu ce qu'il paraissait être, savait naturellement deviner chez les autres le fond sous l'enveloppe. Henri de Navarre, pour Chicot, n'était donc pas encore une énigme devinée, mais c'était une énigme.

Savoir que Henri de Navarre était une énigme et non pas un fait pur et simple, c'était déjà beaucoup savoir. Chicot en savait donc plus que tout le monde, en sachant, comme ce vieux sage de la Grèce, qu'il ne savait rien.

Là où tout le monde se fût avancé le front haut, la parole libre, le coeur sur les lèvres, Chicot sentait donc qu'il fallait aller le coeur serré, la parole composée, le front grimé comme celui d'un acteur.

Cette nécessité de dissimulation lui fut inspirée, d'abord par sa pénétration naturelle, ensuite par l'aspect des lieux qu'il parcourait.

Une fois dans la limite de cette petite principauté de Navarre, pays dont la pauvreté était proverbiale en France, Chicot, à son grand étonnement, cessa de voir imprimée sur chaque visage, sur chaque maison, sur chaque pierre, la dent de cette misère hideuse qui rongeait les plus belles provinces de cette superbe France qu'il venait de quitter.

Le bûcheron qui passait le bras appuyé au joug de son boeuf favori; la fille au jupon court et à la démarche alerte, qui portait l'eau sur sa tête à la façon des choéphores antiques; le vieillard qui chantonnait une chanson de sa jeunesse en branlant sa tête blanchie; l'oiseau familier qui jacassait dans sa cage en picotant la mangeoire pleine; l'enfant bruni, aux membres maigres, mais nerveux, qui jouait sur les tas de feuilles de maïs; tout parlait à Chicot une langue vivante, claire, intelligible; tout lui criait, à chaque pas qu'il faisait en avant:

— Vois! on est heureux ici!

Parfois, au bruit des roues criant dans les chemins creux, Chicot éprouvait des terreurs subites. Il se rappelait les lourdes artilleries qui défonçaient les chemins de la France. Mais au détour du chemin, le chariot du vendangeur lui apparaissait chargé de tonnes pleines et d'enfants à la face rougie. Lorsque de loin un canon d'arquebuse lui faisait ouvrir l'oeil, derrière une haie de figuiers ou de pampres, Chicot songeait aux trois embuscades qu'il avait si heureusement franchies. Ce n'était pourtant qu'un chasseur suivi de ses grands chiens, traversant la plaine giboyeuse en bartavelles et en coqs de bruyère.

Quoiqu'on fût avancé dans la saison et que Chicot eût laissé Paris plein de brume et de frimas, il faisait beau, il faisait chaud. Les grands arbres qui n'avaient point encore perdu leurs feuilles, que, dans le Midi, ils ne perdent jamais entièrement, les grands arbres versaient du haut de leurs dômes rougissants une ombre bleue sur la terre crayeuse. Les horizons fins, purs et dégradés de nuances, miroitaient dans les rayons du soleil, tout diaprés de villages aux blanches maisons.

Le paysan béarnais, au béret incliné sur l'oreille, piquait dans les prairies ces petits chevaux de trois écus qui bondissent infatigables sur leurs jarrets d'acier, font vingt lieues d'une traite et, jamais étrillés, jamais couverts, se secouent en arrivant au but, et vont brouter dans la première touffe de bruyère venue, leur unique, leur suffisant repas.

— Ventre de biche! disait Chicot, je n'ai jamais vu la Gascogne si riche.
Le Béarnais vit comme un coq en pâte.

Puisqu'il est si heureux, il y a toute raison de croire, comme le dit son frère le roi de France, qu'il est… bon; mais il ne l'avouera peut-être pas, lui. En vérité, quoique traduite en latin, la lettre me gêne encore; j'ai presque envie de la retraduire en grec.

Mais, bah! je n'ai jamais entendu dire que Henriot, comme l'appelait son frère Charles IX, sût le latin. Je lui ferai de ma traduction latine une traduction française expurgata, comme on dit à la Sorbonne.

Et Chicot, tout en faisant ces réflexions tout bas, s'informait tout haut où était le roi.

Le roi était à Nérac. D'abord on l'avait cru à Pau, ce qui avait engagé notre messager à pousser jusqu'à Mont-de-Marsan; mais, arrivé là, la topographie de la cour avait été rectifiée, et Chicot avait pris à gauche pour rejoindre la route de Nérac, qu'il trouva pleine de gens revenant du marché de Condom.

On lui apprit, — Chicot, on se le rappelle, fort circonspect quand il s'agissait de répondre aux questions des autres, Chicot était fort questionneur, — on lui apprit, disons-nous, que le roi de Navarre menait fort joyeuse vie, et qu'il ne se reposait point dans ses perpétuelles transitions d'un amour à l'autre.

Chicot avait fait, par les chemins, l'heureuse rencontre d'un jeune prêtre catholique, d'un marchand de moutons et d'un officier, qui se tenaient fort bonne compagnie depuis Mont-de-Marsan, et devisaient avec force bombances, partout où l'on s'arrêtait.

Ces gens lui parurent, par cette association toute de hasard, représenter merveilleusement la Navarre, éclairée, commerçante et militante. Le clerc lui récita les sonnets que l'on faisait sur les amours du roi et de la belle Fosseuse, fille de René de Montmorency, baron de Fosseux.

— Voyons, voyons, dit Chicot, il faudrait pourtant nous entendre: on croit à Paris que Sa Majesté le roi de Navarre est folle de mademoiselle Le Rebours. — Oh! dit l'officier, c'était à Pau, cela.

— Oui, oui, reprit le clerc, c'était à Pau.

— Ah! c'était à Pau? reprit le marchand qui, en sa qualité de simple bourgeois, paraissait le moins bien informé des trois.

— Comment! demanda Chicot, le roi a donc une maîtresse par ville?

— Mais cela se pourrait bien, reprit l'officier, car, à ma connaissance, il était l'amant de mademoiselle Dayelle, tandis que j'étais en garnison à Castelnaudary.

— Attendez donc, attendez donc, fit Chicot: mademoiselle Dayelle, une
Grecque?

— C'est cela, dit le clerc, une Cypriote.

— Pardon, pardon, dit le marchand enchanté de placer son mot, c'est que je suis d'Agen, moi!

— Eh bien?

-Eh bien! je puis répondre que le roi a connu mademoiselle de Tignonville à Agen.

— Ventre de biche! fit Chicot, quel vert galant! Mais, pour en revenir à mademoiselle Dayelle, j'ai connu la famille….

— Mademoiselle Dayelle était jalouse et menaçait sans cesse; elle avait un joli petit poignard recourbé qu'elle posait sur sa table à ouvrage, et, un jour, le roi est parti, emportant le poignard, et disant qu'il ne voulait point qu'il arrivât malheur à celui qui lui succéderait.

— De sorte qu'à cette heure Sa Majesté est tout entière à mademoiselle Le
Rebours? demanda Chicot.

— Au contraire, au contraire, fit le prêtre, ils sont brouillés; mademoiselle Le Rebours était fille de président et, comme telle, un peu trop forte en procédure. Elle a tant plaidé contre la reine, grâce aux insinuations de la reine-mère, que la pauvre fille en est tombée malade. Alors la reine Margot, qui n'est pas sotte, a pris ses avantages et elle a décidé le roi à quitter Pau pour Nérac, de sorte que voilà un amour coupé.

— Alors, demanda Chicot, la nouvelle passion du roi est pour la Fosseuse?

— Oh! mon Dieu, oui; d'autant plus qu'elle est enceinte: c'est une frénésie.

— Mais que dit la reine? demanda Chicot.

— La reine? fit l'officier.

— Oui, la reine.

— La reine met ses douleurs au pied du crucifix, dit le prêtre.

— D'ailleurs, ajouta l'officier, la reine ignore toutes ces choses.

— Bon! fit Chicot, la chose n'est point possible.

— Pourquoi cela? demanda l'officier.

— Parce que Nérac n'est pas une ville tellement grande, que l'on ne s'y voie d'une façon transparente.

— Ah! quant à cela, monsieur, dit le clerc, il y a un parc, et dans ce parc des allées de plus de trois mille pas, toutes plantées de cyprès, de platanes et de sycomores magnifiques; c'est une ombre à ne pas s'y voir à dix pas en plein jour. Songez un peu quand on y va la nuit.

— Et puis la reine est fort occupée, monsieur, dit le clerc.

— Bah! occupée?

— Oui.

— Et de qui, s'il vous plaît?

— De Dieu, monsieur, répliqua le prêtre avec morgue.

— De Dieu! s'écria Chicot.

— Pourquoi pas?

— Ah! la reine est dévote?

— Très dévote.

— Cependant, il n'y a pas de messe au palais, à ce que j'imagine? fit
Chicot.

— Et vous imaginez fort mal, monsieur. Pas de messe! nous prenez-vous pour des païens? Apprenez, monsieur, que si le roi va au prêche avec ses gentilshommes, la reine se fait dire la messe dans une chapelle particulière.

— La reine?

— Oui, oui.

— La reine Marguerite?

— La reine Marguerite; à telles enseignes que moi, prêtre indigne, j'ai touché deux écus pour avoir deux fois officié dans cette chapelle; j'y ai même fait un fort beau sermon sur le texte:

« Dieu a séparé le bon grain de l'ivraie. » Il y a dans l'Évangile: « Dieu séparera; » mais j'ai supposé, moi, comme il y a fort longtemps que l'Évangile est écrit, j'ai supposé que la chose était faite.

— Et le roi a eu connaissance de ce sermon? demanda Chicot.

— Il l'a entendu.

— Sans se fâcher?

— Tout au contraire, il a fort applaudi.

— Vous me stupéfiez, répondit Chicot.

— Il faut ajouter, dit l'officier, qu'on ne fait pas que courir le prêche ou la messe; il y a de bons repas au château, sans compter les promenades, et je ne pense pas que nulle part en France les moustaches soient plus promenées que dans les allées de Nérac.

Chicot venait d'obtenir plus de renseignements qu'il ne lui en fallait pour bâtir tout un plan.

Il connaissait Marguerite pour l'avoir vue à Paris tenir sa cour, et il savait du reste que si elle était peu clairvoyante en affaires d'amour, c'était lorsqu'elle avait un motif quelconque de s'attacher un bandeau sur les yeux.

[Illustration: Place! place au roi!— PAGE 56.]

— Ventre de biche! dit-il, voilà par ma foi des allées de cyprès et trois mille pas d'ombre qui me trottent désagréablement par la tête. Je m'en vais dire la vérité à Nérac, moi qui viens de Paris, à des gens qui ont des allées de trois mille pas et des ombres telles, que les femmes n'y voient point leurs maris se promener avec leurs maîtresses. Corbiou! on me déchiquetera ici pour m'apprendre à troubler tant de promenades charmantes.

Heureusement, je connais la philosophie du roi, et j'espère en elle.
D'ailleurs, je suis ambassadeur; tête sacrée. Allons!

Et Chicot continua sa course.

Il entra vers le soir à Nérac, justement à l'heure de ces promenades qui préoccupaient si fort le roi de France et son ambassadeur.

Au reste, Chicot put se convaincre de la facilité des moeurs royales à la façon dont il fut admis à une audience.

Un simple valet de pied lui ouvrit les portes d'un salon rustique dont les abords étaient tout émaillés de fleurs; au-dessus de ce salon étaient l'antichambre du roi et la chambre qu'il aimait à habiter le jour, pour donner ces audiences sans conséquence dont il était si prodigue.

Un officier, voire même un page, allait le prévenir quand se présentait un visiteur. Cet officier ou ce page courait après le roi jusqu'à ce qu'il le trouvât, en quelque endroit qu'il fût. Le roi venait sur cette seule invitation, et recevait le requérant.

Chicot fut profondément touché de cette facilité toute gracieuse. Il jugea le roi bon, candide et tout amoureux.

Ce fut bien plus encore son opinion, lorsqu'au bout d'une allée sinueuse et bordée de lauriers-roses en fleurs, il vit arriver avec un mauvais feutre sur la tête, un pourpoint feuille-morte et des bottes grises, le roi de Navarre tout épanoui, un bilboquet à la main.

Henri avait le front uni, comme si aucun souci n'osait l'effleurer de l'aile, la bouche rieuse, l'oeil brillant d'insouciance et de santé.

Tout en s'approchant, il arrachait de la main gauche les fleurs de la bordure.

— Qui me veut parler? demanda-t-il à son page.

— Sire, répondit celui-ci, un homme qui m'a l'air moitié seigneur, moitié homme de guerre.

Chicot entendit ces derniers mots et s'avança gracieusement.

— C'est moi, sire, dit-il.

— Bon! s'écria le roi en levant ses deux bras au ciel, monsieur Chicot en Navarre, monsieur Chicot chez nous, ventre saint-gris! soyez le bienvenu, cher monsieur Chicot.

— Mille grâces, sire.

— Bien vivant, grâce à Dieu.

— Je l'espère du moins, cher sire, dit Chicot, transporté d'aise.

— Ah! parbleu, dit Henri, nous allons boire ensemble d'un petit vin de Limoux dont vous me donnerez des nouvelles. Vous me faites en vérité bien joyeux, monsieur Chicot; asseyez-vous là.

Et il montrait un banc de gazon.

— Jamais, sire, dit Chicot en se défendant.

— Avez-vous donc fait deux cents lieues pour me venir voir, afin que je vous laisse debout? Non pas, monsieur Chicot, assis, assis; on ne cause bien qu'assis.

— Mais, sire, le respect.

— Du respect chez nous, en Navarre! tu es fou, mon pauvre Chicot, et qui donc pense à cela?

— Non, sire, je ne suis pas fou, répondit Chicot; je suis ambassadeur.

Un léger pli se forma sur le front pur du roi; mais il disparut si rapidement que Chicot, tout observateur qu'il était, n'en reconnut même pas la trace.

— Ambassadeur, dit Henri avec une surprise qu'il essaya de rendre naïve, ambassadeur de qui?

— Ambassadeur du roi Henri III. Je viens de Paris et du Louvre, sire.

— Ah! c'est différent alors, dit le roi en se levant de son banc de gazon avec un soupir. Allez, page; laissez-nous. Montez du vin au premier, dans ma chambre; non, dans mon cabinet. Venez avec moi, Chicot, que je vous conduise.

Chicot suivit le roi de Navarre. Henri marchait plus vite alors qu'en revenant par son allée de lauriers.

— Quelle misère! pensa Chicot, de venir troubler cet honnête homme dans sa paix et dans son ignorance. Bast! il sera philosophe!

XLIV

COMMENT LE ROI DE NAVARRE DEVINA QUE Turennius VOULAIT DIRE TURENNE
ET Margota MARGOT.

Le cabinet du roi de Navarre n'était pas bien somptueux, comme on le présume. Sa Majesté Béarnaise n'était point riche, et du peu qu'elle avait, ne faisait point de folies. Ce cabinet occupait, avec la chambre à coucher de parade, toute l'aile droite du château; un corridor était pris sur l'antichambre ou chambre des gardes et sur la chambre à coucher; ce corridor conduisait au cabinet.

De cette pièce spacieuse et assez convenablement meublée, quoiqu'on n'y trouvât aucune trace du luxe royal, la vue s'étendait sur des prés magnifiques situés au bord de la rivière.

De grands arbres, saules et platanes, cachaient le cours de l'eau sans empêcher les yeux de s'éblouir de temps en temps, lorsque le fleuve sortant, comme un dieu mythologique, de son feuillage, faisait resplendir au soleil de midi ses écailles d'or, ou à la lune de minuit, ses draperies d'argent.

Les fenêtres donnaient donc d'un côté sur ce panorama magique, terminé an loin par une chaîne de collines, un peu brûlée du soleil le jour, mais qui, le soir, terminait l'horizon par des teintes violâtres d'une admirable limpidité, et de l'autre côté sur la cour du château. Éclairée ainsi, à l'orient et à l'occident, par ce double rang de fenêtres correspondantes les unes avec les autres, rouge ici, bleue là, la salle avait des aspects magnifiques, quand elle reflétait avec complaisance les premiers rayons du soleil, ou l'azur nacré de la lune naissante.

Ces beautés naturelles préoccupaient moins Chicot, il faut le dire, que la distribution de ce cabinet, demeure habituelle de Henri. Dans chaque meuble, l'intelligent ambassadeur semblait en effet chercher une lettre, et cela avec d'autant plus d'attention, que l'assemblage de ces lettres devait lui donner le mot de l'énigme qu'il cherchait depuis longtemps, et qu'il avait, plus particulièrement encore, cherché tout le long de la route.

Le roi s'assit, avec sa bonhomie ordinaire et son sourire éternel, dans un grand fauteuil de daim à clous dorés, mais à franges de laine; Chicot, pour lui obéir, fit rouler en face de lui un pliant ou plutôt un tabouret recouvert de même et enrichi de pareils ornements.

Henri regardait Chicot de tous ses yeux, avec des sourires, nous l'avons déjà dit, mais en même temps avec une attention qu'un courtisan eût trouvée fatigante.

— Vous allez trouver que je suis bien curieux, cher monsieur Chicot, commença par dire le roi; mais c'est plus fort que moi: je vous ai regardé si longtemps comme mort, que, malgré toute la joie que me cause votre résurrection, je ne puis me faire à l'idée que vous soyez vivant. Pourquoi donc avez-vous tout à coup disparu de ce monde?

— Eh! sire, fit Chicot, avec sa liberté habituelle, vous avez bien disparu de Vincennes, vous. Chacun s'éclipse selon ses moyens, et surtout ses besoins.

[Illustration: Que Votre Majesté m'excuse, mais la lettre était écrite en latin. — PAGE 89.]

— Vous avez toujours plus d'esprit que tout le monde, cher monsieur Chicot, dit Henri, et c'est à cela surtout que je reconnais ne point parler à votre ombre.

Puis prenant un air sérieux:

— Mais, voyons, ajouta-t-il, voulez-vous que nous mettions l'esprit de côté et que nous parlions affaires?

— Si cela ne fatigue pas trop Votre Majesté, je me mets à ses ordres.

L'oeil du roi étincela.

— Me fatiguer! reprit-il, puis, d'un autre ton: Il est vrai que je me rouille ici, continua-t-il avec calme. Mais je ne suis pas fatigué tant que je n'ai rien fait. Or, aujourd'hui Henri de Navarre a, deçà et delà, fort traîné son corps, mais le roi n'a pas encore fait agir son esprit.

— Sire, j'en suis bien aise, répondit Chicot; ambassadeur d'un roi, votre parent et votre ami, j'ai des commissions fort délicates à faire preÈs de Votre Majesté.

— Parlez vite alors, car vous piquez ma curiosité.

— Sire….

— Vos lettres de créance d'abord, c'est une formalité inutile, je le sais, puisqu'il s'agit de vous; mais enfin je veux vous montrer que tout paysan béarnais que nous sommes, nous savons notre devoir de roi.

— Sire, j'en demande pardon à Votre Majesté, répondit Chicot, mais tout ce que j'avais de lettres de créance, je l'ai noyé dans les rivières, jeté dans le feu, éparpillé dans l'air.

— Et pourquoi cela, cher monsieur Chicot?

— Parce qu'on ne voyage pas, quand on se rend en Navarre, chargé d'une ambassade, comme on voyage pour aller acheter du drap à Lyon, et que si l'on a le dangereux honneur de porter des lettres royales, on risque de ne les porter que chez les morts.

— C'est vrai, dit Henri avec une parfaite bonhomie, les routes ne sont pas sûres, et en Navarre nous en sommes réduits, faute d'argent, à nous confier à la probité des manants; ils ne sont pas très voleurs, du reste.

— Comment donc! s'écria Chicot, mais ce sont des agneaux, ce sont de petits anges, sire, mais en Navarre seulement.

— Ah! ah! fit Henri.

— Oui, mais hors de la Navarre on rencontre des loups et des vautours autour de chaque proie; j'étais une proie, sire, de sorte que j'ai eu mes vautours et mes loups.

— Qui ne vous ont pas mangé tout à fait, au reste, je le vois avec plaisir.

— Ventre de biche! sire, ce n'est pas leur faute! ils ont bien fait tout ce qu'ils ont pu pour cela. Mais ils m'ont trouvé trop coriace, et n'ont pu entamer ma peau. Mais, sire, laissons là, s'il vous plaît, les détails de mon voyage, qui sont choses oiseuses, et revenons-en à notre lettre de créance.

— Mais puisque vous n'en avez pas, cher monsieur Chicot, dit Henri, il me paraît fort inutile d'y revenir.

— C'est-à-dire que je n'en ai pas maintenant, mais que j'en avais une.

— Ah! à la bonne heure! donnez, monsieur Chicot.

Et Henri étendit la main.

— Voilà le malheur, sire, reprit Chicot; j'avais une lettre comme je viens d'avoir l'honneur de le dire à Votre Majesté, et peu de gens l'eussent eue meilleure.

— Vous l'avez perdue?

— Je me suis hâté de l'anéantir, sire, car M. de Mayenne courait après moi pour me la voler.

— Le cousin Mayenne?

— En personne.

— Heureusement il ne court pas bien fort. Engraisse-t-il toujours?

— Ventre de biche! pas en ce moment, je suppose.

— Et pourquoi cela?

— Parce qu'en courant, comprenez-vous, sire, il a eu le malheur de me rejoindre, et dans la rencontre, ma foi, il a attrapé un bon coup d'épée.

— Et de la lettre?

— Pas l'ombre, grâce à la précaution que j'avais prise.

— Bravo! vous aviez tort de ne pas vouloir me raconter votre voyage, monsieur Chicot, dites-moi cela en détail, cela m'intéresse vivement.

— Votre Majesté est bien bonne.

— Seulement une chose m'inquiète.

— Laquelle?

— Si la lettre est anéantie pour mons de Mayenne, elle est de même anéantie pour moi; comment donc saurai-je alors quelle chose m'écrivait mon bon frère Henri, puisque sa lettre n'existe plus?

— Pardon, sire! elle existe dans ma mémoire.

— Comment cela?

— Avant de la déchirer, je l'ai apprise par coeur.

— Excellente idée, monsieur Chicot, excellente, et je reconnais bien là l'esprit d'un compatriote. Vous allez me la réciter, n'est-ce pas?

— Volontiers, sire.

— Telle qu'elle était, sans y rien changer?

— Sans y faire un seul contre-sens.

— Comment dites-vous?

— Je dis que je vais vous la dire fidèlement; quoique j'ignore la langue, j'ai bonne mémoire.

-Quelle langue?

— La langue latine donc.

— Je ne vous comprends pas, dit Henri avec son clair regard à l'adresse de Chicot. Vous parlez de langue latine, de lettre….

— Sans doute.

— Expliquez-vous; la lettre de mon frère était-elle donc écrite en latin?

— Eh! oui, sire.

— Pourquoi en latin?

— Ah! sire, sans doute parce que le latin est une langue audacieuse, la langue qui sait tout dire, la langue avec laquelle Perse et Juvénal ont éternisé la démence et les erreurs des rois.

— Des rois?

— Et des reines, sire.

Le sourcil du roi se plissa sur sa profonde orbite.

— Je veux dire des empereurs et des impératrices, reprit Chicot.

— Vous savez donc le latin, vous, monsieur Chicot? reprit froidement
Henri.

— Oui et non, sire.

— Vous êtes bienheureux si c'est oui, car vous avez un avantage immense sur moi, qui ne le sais pas; aussi je n'ai jamais pu me mettre sérieusement à la messe à cause de ce diable de latin; donc vous le savez, vous?

— On m'a appris à le lire, sire, comme aussi le grec et l'hébreu.

— C'est très commode, monsieur Chicot, vous êtes un livre vivant.

— Votre Majesté vient de trouver le mot, un livre vivant. On imprime quelques pages dans ma mémoire, on m'expédie où l'on veut, j'arrive, on me lit et l'on me comprend.

— Ou l'on ne vous comprend pas.

— Comment cela, sire?

— Dame! si l'on ne sait pas la langue dans laquelle vous êtes imprimé.

— Oh! sire, les rois savent tout.

— C'est ce que l'on dit au peuple, monsieur Chicot, et ce que les flatteurs disent aux rois.

— Alors, sire, il est inutile que je récite à Votre Majesté cette lettre que j'avais apprise par coeur, puisque ni l'un ni l'autre de nous n'y comprendra rien.

— Est-ce que le latin n'a pas beaucoup d'analogie avec l'italien?

— On assure cela, sire.

— Et avec l'espagnol?

— Beaucoup, à ce qu'on dit.

— Alors, essayons; je sais un peu l'italien, mon patois gascon ressemble fort à l'espagnol, peut-être comprendrai-je le latin sans jamais l'avoir appris. Chicot s'inclina.

— Votre Majesté ordonne donc?

— C'est-à-dire que je vous prie, cher monsieur Chicot.

Chicot débuta par la phrase suivante, qu'il enveloppa de toutes sortes de préambules:

« _Frater carissime,

« Sincerus amor quo te prosequebatur germanus noster Carolus nonus, functus nuper, colet usque regiam nostram et pectori meo pertinaciter adhaeret._ »

Henri ne sourcilla point, mais au dernier mot il arrêta Chicot du geste.

— Ou je me trompe fort, dit-il, ou l'on parle dans cette phrase d'amour, d'obstination et de mon frère Charles IX.

— Je ne dirais pas non, dit Chicot, c'est une si belle langue que le latin, que tout cela tiendrait dans une seule phrase.

— Poursuivez, dit le roi.

Chicot continua.

Le Béarnais écouta avec le même flegme tous les passages où il était question de sa femme et du vicomte de Turenne; mais au dernier nom:

Turennius ne veut-il pas dire Turenne? demanda-t-il.

— Je pense que oui, sire.

— Et Margota, ne serait-ce pas le petit nom d'amitié que mes frères
Charles IX et Henri III donnaient à leur soeur, ma bien-aimée épouse
Marguerite?

— Je n'y vois rien d'impossible, répliqua Chicot. Et il poursuivit son récit jusqu'au bout de la dernière phrase, sans qu'une seule fois le visage du roi eût changé d'expression.

Enfin il s'arrêta sur la péroraison, dont il avait caressé le style avec des ronflements si sonores, qu'on eût dit un paragraphe des Verrines ou du discours pour le poète Archias.

— C'est fini? demanda Henri.

— Oui, sire.

— Eh bien! ce doit être superbe.

— N'est-ce pas, sire?

— Quel malheur que je n'en aie compris que deux mots: Turennius et Margota, et encore!

— Malheur irréparable, sire, à moins que Votre Majesté ne se décide à faire traduire la lettre par quelque clerc.

— Oh! non, dit vivement Henri, et vous-même, monsieur Chicot, qui avez mis tant de discrétion dans votre ambassade en faisant disparaître l'autographe original, vous ne me conseillez point, n'est-ce pas, de livrer cette lettre à une publicité quelconque?

— Je ne dis point cela, sire.

— Mais vous le pensez?

— Je pense, puisque Votre Majesté m'interroge, que la lettre du roi son frère, recommandée à moi avec tant de soin, et expédiée à Votre Majesté par un envoyé particulier, contient peut-être çà et là quelque bonne chose dont Votre Majesté pourrait faire son profit.

— Oui; mais pour confier ces bonnes choses à quelqu'un, il faudrait que j'eusse en ce quelqu'un pleine confiance.

— Certainement.

— Eh bien, faites une chose, dit Henri comme illuminé par une idée.

— Laquelle?

— Allez trouver ma femme Margota; elle est savante; récitez-lui la mettre, et bien sûr qu'elle comprendra, elle. Alors, et tout naturellement, elle me l'expliquera.

— Ah! Voilà qui est admirable! s'écria Chicot, et Votre Majesté parle d'or.

— N'est-ce pas? Vas-y.

— J'y cours, Sire.

— Ne change pas un lot à la lettre, surtout.

— Cela me serait impossible; il faudrait que je susse le latin, et je ne le sais pas; quelque barbarisme tout au plus.

— Allez-y, mon ami, allez.

Chicot prit les renseignements pour trouver Mme Marguerite, et quitta le roi, plus convaincu que jamais que le roi était une énigme.

XLVI

L'ALLÉE DES TROIS MILLE PAS

La reine habitait l'autre aile du château divisée à peu près de la même façon que celle que venait de quitter Chicot.

On entendait toujours de ce côté quelque musique, on y voyait toujours rôder quelque panache.

La fameuse allée des trois mille pas, dont il avait été tant question, commençait aux fenêtres même de Marguerite, et sa vue ne s'arrêtait jamais que sur des objets agréables, tels que massifs de fleurs, berceaux de verdure, etc.

On eût dit que la pauvre princesse essayait de chasser, par le spectacle des choses gracieuses, tant d'idées lugubres qui habitaient au fond de sa pensée.

Un poète périgourdin — Marguerite, en province comme à Paris, était toujours l'étoile des poètes, — un poète périgourdin avait composé un sonnet à son intention.

« Elle veut, disait-il, par le soin qu'elle met à placer garnison dans son esprit, en chasser tous les tristes souvenirs. »

Née au pied du trône, fille, soeur et femme de roi, Marguerite avait en effet profondément souffert. Sa philosophie, plus fanfaronne que celle du roi de Navarre, était moins solide, parce qu'elle n'était que factice et due à l'étude, tandis que celle du roi naissait de son propre fonds.

Aussi Marguerite, toute philosophe qu'elle était, ou plutôt qu'elle voulait être, avait-elle déjà laissé le temps et les chagrins imprimer leurs sillons expressifs sur son visage.

Elle était néanmoins encore d'une remarquable beauté, beauté de physionomie surtout, celle qui frappe le moins chez les personnes d'un rang vulgaire, mais qui plaît le plus chez les illustres, à qui l'on est toujours prêt à accorder la suprématie de la beauté physique. Marguerite avait le sourire joyeux et bon, l'oeil humide et brillant, le geste souple et caressant; Marguerite, nous l'avons dit, était toujours une adorable créature.

Femme, elle marchait comme une princesse; reine, elle avait la démarche d'une charmante femme.

Aussi elle était idolâtrée à Nérac, où elle importait l'élégance, la joie, la vie. Elle, une princesse parisienne, avait pris en patience le séjour de la province, c'était déjà une vertu dont les provinciaux lui savaient le plus grand gré.

Sa cour n'était pas seulement une cour de gentilshommes et de dames, tout le monde l'aimait à la fois, comme reine et comme femme; et, de fait, l'harmonie de ses flûtes et de ses violons, comme la fumée et les reliefs de ses festins, étaient pour tout le monde.

Elle savait faire du temps un emploi tel, que chacune de ses journées lui rapportait quelque chose, et qu'aucune d'elles n'était perdue pour ceux qui l'entouraient.

Pleine de fiel pour ses ennemis, mais patiente afin de se mieux venger; sentant instinctivement sous l'enveloppe d'insouciance et de longanimité d'Henri de Navarre, un mauvais vouloir pour elle et la conscience permanente de chacun de ses déportements, sans parents, sans amis, Marguerite s'était habituée à vivre avec de l'amour, ou tout au moins avec des semblants d'amour, et à remplacer par la poésie et le bien-être, famille, époux, amis et le reste.

Nul excepté Catherine de Médicis, nul excepté Chicot, nul excepté quelques ombres mélancoliques qui fussent revenues du sombre royaume de la mort, nul n'eût su dire pourquoi les joues de Marguerite étaient déjà si pâles, pourquoi ses yeux se noyaient involontairement de tristesses inconnues, pourquoi enfin ce coeur profond laissait voir son vide, jusque dans son regard autrefois si expressif.

Marguerite n'avait plus de confidents. La pauvre reine n'en voulait plus, depuis que les autres avaient, pour de l'argent, vendu sa confiance et son honneur.

Elle marchait donc seule, et cela doublait peut-être encore aux yeux des Navarrais, sans qu'ils s'en doutassent eux-mêmes, la majesté de cette attitude, mieux dessinée par son isolement.

Du reste, ce mauvais vouloir, qu'elle sentait chez Henri, était tout instinctif, et venait bien plutôt de la propre conscience de ses torts, que des faits du Béarnais. Henri ménageait en elle une fille de France; il ne lui parlait qu'avec une obséquieuse politesse, ou qu'avec un gracieux abandon; il n'avait pour elle, en toute occasion et à propos de toutes choses, que les procédés d'un mari et d'un ami.

Aussi, la cour de Nérac, comme toutes les autres cours vivant sur les relations faciles, débordait-elle d'harmonies au moral et au physique.

Telles étaient les études et les réflexions que faisait, sur des apparences bien faibles encore, Chicot, le plus observateur et le plus méticuleux des hommes.

Il s'était présenté d'abord au palais, renseigné par Henri, mais il n'y avait trouvé personne. Marguerite, lui avait-on dit, était au bout de cette belle allée parallèle au fleuve, et il se rendait dans cette allée, qui était la fameuse allée des trois mille pas, par celle des lauriers roses.

Lorsqu'il fut aux deux tiers de l'allée, il aperçut au bout, sous un bosquet de jasmin d'Espagne, de genêts et de clématites, un groupe chamarré de rubans, de plumes et d'épées de velours; peut-être toute cette belle friperie était-elle d'un goût un peu usé, d'une mode un peu vieillie; mais pour Nérac c'était brillant, éblouissant même. Chicot, qui venait en droite ligne de Paris, fut satisfait du coup d'oeil.

Comme un page du roi précédait Chicot, la reine, dont les yeux erraient ça et là avec l'éternelle inquiétude des coeurs mélancoliques, la reine reconnut les couleurs de Navarre et l'appela.

— Que veux-tu, d'Aubiac? demanda-t-elle.

Le jeune homme, nous aurions pu dire l'enfant, car il n'avait que douze ans à peine, rougit et ploya le genoux devant Marguerite.

— Madame, dit-il en français, car la reine exigeait qu'on proscrivît le patois de toutes les manifestations de service ou de toutes les relations d'affaires, un gentilhomme de Paris, envoyé du Louvre à Sa Majesté le roi de Navarre, et renvoyé par Sa Majesté le roi de Navarre à vous, désire parler à Votre Majesté.

Un feu subit colora le beau visage de Marguerite; elle se tourna vivement et avec cette sensation pénible qui, à toute occasion, pénètre les coeurs longtemps froissés.

Chicot était debout et immobile à vingt pas d'elle.

Ses yeux subtils reconnurent au maintien et à la silhouette, car le Gascon se dessinait sur le fond orangé du ciel, une tournure de connaissance; elle quitta le cercle, au lieu de commander au nouveau venu d'approcher.

En se retournant toutefois pour donner un adieu à la compagnie, elle fit signe du bout des doigts à un des plus richement vêtus et des plus beaux gentilshommes.

L'adieu pour tous était réellement un adieu pour un seul.

Mais comme le cavalier privilégié ne paraissait pas sans inquiétude, malgré ce salut qui avait pour but de le rassurer, et que l'oeil d'une femme voit tout:

— Monsieur de Turenne, dit Marguerite, veuillez dire à ces dames que je reviens dans un instant.

Le beau gentilhomme au pourpoint blanc et bleu s'inclina avec plus de légèreté que ne l'eût fait un courtisan indifférent.

La reine vint d'un pas rapide à Chicot, qui avait examiné toute cette scène, si bien en harmonie avec les phrases de la lettre qu'il apportait, sans bouger d'une semelle.

— Monsieur Chicot! s'écria Marguerite étonnée, en abordant le Gascon.

— Aux pieds de Votre Majesté, fit Chicot, de Votre Majesté, toujours bonne et toujours belle, et toujours reine à Nérac comme au Louvre.

— C'est miracle de vous voir si loin de Paris, monsieur.

— Pardonnez-moi, madame, car ce n'est pas le pauvre Chicot qui a eu l'idée de faire ce miracle.

— Je le crois bien, vous étiez mort, disait-on.

— Je faisais le mort.

— Que voulez-vous de nous, monsieur Chicot? serais-je particulièrement assez heureuse pour qu'on se souvînt de la reine de Navarre en France?

— Oh! madame, dit Chicot en souriant, soyez tranquille, on n'oublie pas les reines chez nous, quand elles ont votre âge et surtout votre beauté.

— On est donc toujours galant à Paris?

— Le roi de France, ajouta Chicot sans répondre à la dernière question, écrit même à ce sujet au roi de Navarre.

Marguerite rougit.

— Il écrit? demanda-t-elle.

— Oui, madame.