— Et c'est vous qui avez apporté la lettre?
— Apporté, non pas, par des raisons que le roi de Navarre vous expliquera, mais apprise par coeur et répétée de souvenir.
— Je comprends. Cette lettre était d'importance, et vous avez craint qu'elle ne se perdît ou qu'on ne vous la volât?
— Voilà le vrai, madame; maintenant que Votre Majesté m'excuse, mais la lettre était écrite en latin.
— Oh! très bien! s'écria la reine: vous savez que je sais le latin.
— Et le roi de Navarre, demanda Chicot, le sait-il?
— Cher monsieur Chicot, répondit Marguerite, il est fort difficile de savoir ce que sait ou ne sait pas le roi de Navarre.
— Ah! ah! fit Chicot, heureux de voir qu'il n'était pas le seul à chercher le mot de l'énigme.
— S'il faut en croire les apparences, continua Marguerite, il le sait fort mal, car jamais il ne comprend, ou du moins ne semble comprendre, quand je parle en cette langue avec quelqu'un de la cour.
Chicot se mordit les lèvres.
— Ah diable! fit-il.
— Lui avez-vous dit cette lettre? demanda Marguerite.
— C'était à lui qu'elle était adressée.
— Et a-t-il paru la comprendre?
— Deux mots seulement.
— Lesquels?
— Turennius et Margota.
— Turennius et Margota?
— Oui, ces deux mots se trouvent dans la lettre.
— Alors qu'a-t-il fait?
— Il m'a envoyé vers vous, madame.
— Vers moi?
— Oui, en disant que cette lettre paraissait contenir des choses trop importantes pour la faire traduire par un étranger, et qu'il valait mieux que ce fût vous, qui étiez la plus belle des savantes et la plus savante des belles.
— Je vous écouterai, monsieur Chicot, puisque c'est l'ordre du roi que je vous écoute.
— Merci, madame: où plaît-il à Votre Majesté que je parle?
— Ici; non, non, chez moi plutôt: venez dans mon cabinet, je vous prie.
Marguerite regarda profondément Chicot, qui, par pitié pour elle peut- être, lui avait d'avance laissé entrevoir un coin de la vérité.
La pauvre femme sentit le besoin d'un appui, d'un dernier retour vers l'amour peut-être, avant de subir l'épreuve qui la menaçait.
— Vicomte, dit-elle à M. de Turenne, votre bras jusqu'au château.
Précédez-nous, monsieur Chicot, je vous en supplie.
XLVII
LE CABINET DE MARGUERITE
Nous ne voudrions pas être accusés de ne peindre que festons et qu'astragales et de laisser se sauver à peine le lecteur à travers le jardin; mais tel maître, tel logis, et s'il n'a pas été inutile de peindre l'allée des trois mille pas et le cabinet de Henri, il peut être de quelque intérêt aussi de peindre le cabinet de Marguerite.
Parallèle à celui de Henri, percé de portes de dégagement ouvertes sur des chambres et des couloirs, de fenêtres complaisantes et muettes comme les portes, fermées par des jalousies de fer à serrures dont les clefs tournent sans bruit, voilà pour l'extérieur du cabinet de la reine.
A l'intérieur, des meubles modernes, des tapisseries d'un goût à la mode du jour, des tableaux, des émaux, des faïences, des armes de prix, des livres et des manuscrits grecs, latins et français, surchargeant toutes les tables, des oiseaux dans leurs volières, des chiens sur les tapis, un monde tout entier enfin, végétaux et animaux, vivant d'une commune vie avec Marguerite.
Les gens d'un esprit supérieur ou d'une vie surabondante ne peuvent marcher seuls dans l'existence; ils accompagnent chacun de leurs sens, chacun de leurs penchants, de toute chose en harmonie avec eux, et que leur force attractive entraîne dans leur tourbillon, de sorte qu'au lieu d'avoir vécu et senti comme les gens ordinaires, ils ont décuplé leurs sensations et doublé leur existence.
Certainement Épicure est un héros pour l'humanité; les païens eux-mêmes ne l'ont pas compris: c'était un philosophe sévère, mais qui, à force de vouloir que rien ne fût perdu dans la somme de nos ressorts et de nos ressources, procurait, dans son inflexible économie, des plaisirs à quiconque agissant tout spirituellement ou tout bestialement, n'eût perçu que des privations ou des douleurs.
Or, on a beaucoup déclamé contre Épicure sans le connaître, et l'on a beaucoup loué, sans les connaître aussi, ces pieux solitaires de la Thébaïde qui annihilaient le beau de la nature humaine en neutralisant le laid. Tuer l'homme, c'est tuer aussi avec lui les passions, sans doute, mais enfin c'est tuer, chose que Dieu défend de toutes ses forces et de toutes ses lois.
La reine était femme à comprendre Épicure, en grec, d'abord, ce qui était le moindre de ses mérites; elle occupait si bien sa vie, qu'avec mille douleurs elle savait composer un plaisir, ce qui, en sa qualité de chrétienne, lui donnait lieu à bénir plus souvent Dieu qu'un autre, qu'il s'appelât Dieu ou Théos, Jéhovah ou Magog.
Toute cette digression prouve clair comme le our la nécessité où nous étions de décrire les appartements de Marguerite.
Chicot fut invité à s'asseoir dans un beau et bon fauteuil de tapisserie représentant un Amour éparpillant un nuage de fleurs; un page, qui n'était pas d'Aubiac, mais qui était plus beau et plus richement vêtu, offrit de nouveaux rafraîchissements au messager. Chicot n'accepta point, et se mit en devoir quand le vicomte de Turenne eut quitté la place, de réciter, avec une imperturbable mémoire, la lettre du roi de France et de Pologne par la grâce de Dieu.
Nous connaissons cette lettre, que nous avons lue en français en même temps que Chicot; nous croyons donc de toute inutilité d'en donner la traduction latine.
Chicot transmettait cette traduction avec l'accent le plus étrange possible, afin que la reine fût le plus longtemps possible à la comprendre; mais si fort habile qu'il fût à travestir son propre ouvrage, Marguerite le saisissait au vol et ne cachait aucunement sa fureur et son indignation.
A mesure qu'il avançait dans la lettre, Chicot s'enfonçait de plus en plus dans l'embarras qu'il s'était créé; à certains passages scabreux il baissait le nez comme un confesseur embarrassé de ce qu'il entend; et à ce jeu de physionomie, il avait un grand avantage, car il ne voyait pas étinceler les yeux de la reine et se crisper chacun de ses nerfs aux énonciations si positives de tous ses méfaits conjugaux.
Marguerite n'ignorait pas la méchanceté raffinée de son frère; assez d'occasions la lui avaient prouvée; elle savait aussi, car elle n'était point femme à se rien dissimuler à elle-même, elle savait à quoi s'en tenir sur les prétextes qu'elle avait fournis et sur ceux qu'elle pouvait fournir encore; aussi, au fur et à mesure que Chicot lisait, la balance s'établissait-elle dans son esprit entre la colère légitime et la crainte raisonnable.
S'indigner à point, se défier à propos, éviter le danger en repoussant le dommage, prouver l'injustice en profitant de l'avis, c'était le grand travail qui se faisait dans l'esprit de Marguerite, tandis que Chicot continuait sa narration épistolaire.
Il ne faut pas croire que Chicot demeurât le nez éternellement baissé; Chicot levait tantôt un oeil, tantôt l'autre, et alors il se rassurait en voyant que, sous ses sourcils à demi froncés, la reine prenait tout doucement un parti.
Il acheva donc avec assez de tranquillité les salutations de la lettre royale.
— Par la sainte communion! dit la reine, quand Chicot eut achevé, mon frère écrit joliment en latin; quelle véhémence, quel style! Je ne l'eusse jamais cru de cette force.
Chicot fit un mouvement de l'oeil, et ouvrit les mains en homme qui a l'air d'approuver par politesse, mais qui ne comprend pas.
— Vous ne comprenez pas! reprit la reine, à qui tous les langages étaient familiers, même celui de la mimique. Je vous croyais cependant fort latiniste, monsieur.
— Madame, j'ai oublié: tout ce que je sais aujourd'hui, tout ce qui me reste enfin de mon ancienne science, c'est que le latin n'a pas d'article, qu'il a un vocatif, et que la tête est du genre neutre.
— Ah! vraiment! s'écria en entrant un personnage tout hilare et tout bruyant.
Chicot et la reine se retournèrent d'un même mouvement.
C'était le roi de Navarre.
— Quoi! fit Henri en s'approchant, la tête en latin est du genre neutre, monsieur Chicot, et pourquoi donc n'est-elle pas du genre masculin?
— Ah! dame! sire, fit Chicot, je n'en sais rien, puisque cela m'étonne comme Votre Majesté.
— Et moi aussi, dit Margot rêveuse, cela m'étonne.
— Ce doit être, dit le roi, parce que c'est tantôt l'homme et tantôt la femme qui sont les maîtres, et cela selon le tempérament de l'homme ou de la femme.
Chicot salua.
— Voilà certes, dit-il, la meilleure raison que je connaisse, sire.
— Tant mieux, je suis enchanté d'être plus profond philosophe que je ne croyais: maintenant revenons à la lettre; sachez, madame, que je brûle de savoir les nouvelles de la cour de France, et voilà justement que ce brave monsieur Chicot me les apporte dans une langue inconnue; sans quoi….
— Sans quoi? répéta Marguerite.
— Sans quoi, je me délecterais, ventre saint-gris! vous savez combien j'aime les nouvelles, et surtout les nouvelles scandaleuses, comme sait si bien les raconter mon frère Henri de Valois.
Et Henri de Navarre s'assit en se frottant les mains.
— Voyons, monsieur Chicot, continua le roi de l'air d'un homme qui s'apprête à se bien réjouir, vous avez dit cette fameuse lettre à ma femme, n'est-ce pas?
— Oui, sire.
— Eh bien! ma mie, dites-moi un peu ce que contient cette fameuse lettre.
— Ne craignez-vous pas, sire, dit Chicot, mis à l'aise par cette liberté dont les deux époux couronnés lui donnaient l'exemple, que ce latin dans lequel est écrite la missive en question, ne soit d'un mauvais pronostic?
— Pourquoi cela? demanda le roi.
Puis, se retournant vers sa femme:
— Eh bien! madame? demanda-t-il.
Marguerite se recueillit un instant, comme si elle reprenait une à une, pour la commenter, chacune des phrases tombées de la bouche de Chicot.
— Notre messager a raison, sire, dit-elle, quand son examen fut terminé et son parti pris, le latin est un mauvais pronostic.
— Eh quoi! fit Henri, cette chère lettre renfermerait de vilains propos? Prenez garde, ma mie, le roi votre frère est un clerc de première force et de première politesse.
— Même lorsqu'il me fait insulter dans ma litière, comme cela est arrivé à quelques lieues de Sens, quand je suis partie de Paris pour venir vous rejoindre, sire.
— Lorsqu'on a un frère de moeurs sévères lui-même, fit Henri de ce ton indéfinissable qui tenait le milieu entre le sérieux et la plaisanterie, un frère roi, un frère pointilleux….
— Doit l'être pour le véritable honneur de sa soeur et de sa maison, car enfin je ne suppose pas, sire, que si Catherine d'Albret, votre soeur, occasionnait quelque scandale, vous feriez révéler ce scandale par un capitaine des gardes.
— Oh! moi, je suis un bourgeois patriarcal et bénin, dit Henri, je ne suis pas roi, ou, si je le suis, c'est pour rire, et, ma foi! je ris; mais la lettre, la lettre, puisque c'est à moi qu'elle était adressée, je désire savoir ce qu'elle contient.
— C'est une lettre perfide, sire.
— Bah!
— Oh! oui, et qui contient plus de calomnies qu'il n'en faut pour brouiller, non-seulement un mari avec sa femme, mais un ami avec tous ses amis.
— Oh! oh! fit Henri en se redressant et en armant son visage naturellement si franc et si ouvert d'une défiance affectée, brouiller un mari et une femme, vous et moi, donc?
— Vous et moi, sire.
— Et en quoi cela, ma mie?
Chicot se sentait sur les épines, et il eût donné beaucoup, quoiqu'il eût très faim, pour s'aller coucher sans souper.
— Le nuage va crever, murmurait-il en lui-même, le nuage va crever!
— Sire, dit la reine, je regrette fort que Votre Majesté ait oublié le latin, qu'on a dû lui enseigner cependant.
— Madame, je ne me rappelle plus qu'une chose de tout le latin que j'ai appris, c'est cette phrase: Deus et virtus aeterna; singulier assemblage de masculin, de féminin, et de neutre, que mon professeur n'a jamais pu expliquer que par le grec, que je comprenais encore moins que le latin.
— Sire, continua la reine, si vous compreniez, vous verriez dans la lettre force compliments de toute nature pour moi.
— Oh! très bien, dit le roi.
— Optimè, fit Chicot.
— Mais en quoi, reprit Henri, des compliments pour vous peuvent-ils nous brouiller, madame? car enfin, tant que mon frère Henri vous fera des compliments, je serai de l'avis de mon frère Henri; si l'on disait du mal de vous dans cette lettre, ah! ce serait autre chose, madame, et je comprendrais la politique de mon frère.
— Ah! si l'on disait du mal de moi, vous comprendriez la politique de
Henri?
— Oui, de Henri de Valois: il a pour nous brouiller des motifs que je connais.
— Attendez alors, sire, car ces compliments ne sont qu'un exorde insinuant pour arriver à des insinuations calomnieuses contre vos amis et les miens.
Et après ces mots audacieusement jetés, Marguerite attendit un démenti.
Chicot baissa le nez, Henri haussa les épaules.
— Voyez, ma mie, dit-il, si, après tout, vous n'avez pas trop entendu le latin, et si cette intention mauvaise est bien dans la lettre de mon frère.
Si doucement et si onctueusement que Henri eût prononcé ces mots, la reine de Navarre lui lança un regard plein de défiance.
— Comprenez-moi jusqu'au bout, dit-elle, sire.
— Je ne demande pas mieux, Dieu m'en est témoin, madame, répondit Henri.
— Avez-vous besoin ou non de vos serviteurs, voyons?
— Si j'en ai besoin, ma mie? La belle question! Que ferais je sans eux et réduit à mes propres forces, mon Dieu!
— Eh bien! sire, le roi veut détacher de vous vos meilleurs serviteurs.
— Je l'en défie.
— Bravo! sire, murmura Chicot.
— Eh! sans doute, fit Henri avec cette étonnante bonhomie qui lui était si particulière, que, jusqu'à la fin de sa vie, chacun s'y laissa prendre, car mes serviteurs me sont attachés par le coeur et non par l'intérêt. Je n'ai rien à leur donner, moi.
— Vous leur donnez tout votre coeur, toute votre foi, sire, c'est le meilleur retour d'un roi à ses amis.
— Oui, ma mie, eh bien!
— Eh bien, sire, n'ayez plus foi en eux.
— Ventre saint-gris! je n'en manquerai que s'ils m'y forcent, c'est-à- dire s'ils déméritent.
— Bon, alors, fit Marguerite, on vous prouvera qu'ils déméritent, sire; voilà tout.
— Ah! ah! fit le roi; mais en quoi?
Chicot baissa de nouveau la tête, comme il faisait dans tous les moments scabreux.
— Je ne puis vous conter cela, sire, répondit Marguerite, sans compromettre….
Et elle regarda autour d'elle.
Chicot comprit qu'il gênait et se recula.
— Cher messager, lui dit le roi, veuillez m'attendre en mon cabinet: la reine a quelque chose de particulier à me dire, quelque chose de très utile pour mon service, à ce que je vois.
Marguerite resta immobile, à l'exception d'un léger signe de tête que
Chicot crut avoir saisi seul.
Voyant donc qu'il faisait plaisir aux deux époux en s'en allant, il se leva et quitta la chambre, avec un seul salut à l'adresse de tous deux.
XLVIII
COMPOSITION EN VERSION.
Éloigner ce témoin que Marguerite supposait plus fort en latin qu'il ne voulait l'avouer, était déjà un triomphe, ou du moins un gage de sécurité pour elle; car, nous l'avons dit, Marguerite ne croyait pas Chicot si peu lettré qu'il le voulait paraître, tandis qu'avec son mari tout seul, elle pouvait donner à chaque mot latin plus d'extension ou de commentaires que tous les scoliastes en us n'en donnèrent jamais à Plaute ou à Perse, ces deux énigmes en grands vers du monde latin.
Henri et sa femme eurent donc la satisfaction du tête à tête.
Le roi n'avait sur le visage aucune apparence d'inquiétude, ni aucun soupçon de menace. Décidément le roi ne savait pas le latin.
— Monsieur, dit Marguerite, j'attends que vous m'interrogiez.
— Cette lettre vous préoccupe fort, ma mie, dit-il; ne vous alarmez donc pas ainsi.
— Sire, c'est que cette lettre est, ou devrait être un événement; un roi n'envoie pas ainsi un messager à un autre roi, sans des raisons de la plus haute importance.
— Eh bien, alors, dit Henri, laissons là message et messager, ma mie; n'avez-vous point quelque chose comme un bal ce soir?
— En projet, oui, sire, dit Marguerite étonnée, mais il n'y a rien là d'extraordinaire, vous savez que presque tous les soirs nous dansons.
— Moi, j'ai une grande chasse pour demain, une grande chasse.
— Ah!
— Oui, une battue aux loups.
— Chacun notre plaisir, sire: vous aimez la chasse, moi le bal, vous chassez, moi je danse.
— Oui, ma mie, dit Henri en soupirant, et en vérité, il n'y a pas de mal à cela.
— Certainement, mais Votre Majesté dit cela en soupirant.
— Écoutez-moi, madame.
Marguerite devint tout oreilles.
— J'ai des inquiétudes.
— A quel sujet, sire?
— Au sujet d'un bruit qui court.
— D'un bruit? Votre Majesté s'inquiète d'un bruit?
— Quoi de plus simple, ma mie, quand ce bruit peut vous causer de la peine?
— A moi?
— Oui, à vous.
— Sire, je ne vous comprends pas.
— N'avez-vous rien ouï dire? fit Henri du même ton.
Marguerite se mit à trembler sérieusement que ce ne fût une façon d'attaquer de son mari.
— Je suis la femme du monde la moins curieuse, sire, dit-elle, et je n'entends jamais que ce qu'on vient corner à mes oreilles. D'ailleurs, j'estime si pauvrement ce que vous appelez ces bruits, que je les entendrais à peine les écoutant; à plus forte raison me bouchant les oreilles quand ils passent.
— C'est votre avis, alors, madame, qu'il faut mépriser tous ces bruits?
— Absolument, sire, et surtout nous autres rois.
— Pourquoi nous surtout, madame?
— Parce que nous autres rois, étant dans tous les discours, nous aurions vraiment trop à faire, si nous nous préoccupions.
— Eh bien, je crois que vous avez raison, ma mie, et je vais vous fournir une excellente occasion d'appliquer votre philosophie.
Marguerite crut le moment décisif arrivé: elle rappela tout son courage, et d'un ton assez ferme:
— Soit, sire, de grand coeur, dit-elle.
Henri commença du ton d'un pénitent qui a quelque gros péché à avouer:
— Vous connaissez le grand intérêt que je porte à ma fille Fosseuse?
— Ah! ah! s'écria Marguerite, voyant qu'il ne s'agissait pas d'elle, et prenant un air de triomphe. Oui, oui, à la petite Fosseuse, votre amie.
— Oui, madame, répondit Henri, toujours du même ton, oui, à la petite
Fosseuse.
— Ma dame d'honneur?
— Votre dame d'honneur.
— Votre folie, votre amour.
— Ah! vous parlez là, ma mie, comme un de ces bruits que vous accusiez tout à l'heure.
— C'est vrai, sire, dit en souriant Marguerite, et je vous en demande bien humblement pardon.
— Ma mie, vous avez raison, bruit public ment souvent, et nous avons, nous autres rois surtout, grand besoin d'établir ce théorème en axiome; ventre saint-gris! madame, je crois que je parle grec.
Et Henri éclata de rire.
Marguerite lut une ironie dans ce rire si bruyant et surtout dans le regard si fin qui l'accompagnait.
Un peu d'inquiétude la reprit.
— Donc, Fosseuse? dit-elle.
— Fosseuse est malade, ma mie; et les médecins ne comprennent rien à sa maladie.
— C'est étrange, sire. Fosseuse, d'après le dire de Votre Majesté, est toujours restée sage. Fosseuse qui, à vous entendre, aurait résisté à un roi, si un roi lui eût parlé d'amour; Fosseuse, cette fleur de pureté, ce cristal limpide, doit laisser l'oeil de la science pénétrer jusqu'au fond de ses joies et de ses douleurs!
— Hélas! il n'en est point ainsi, dit tristement Henri.
— Quoi! s'écria la reine avec cette impétueuse méchanceté que la femme la plus supérieure ne manque jamais de lancer comme un dard sur une autre femme; quoi, Fosseuse n'est pas une fleur de pureté?
— Je ne dis pas cela, répondit sèchement Henri, Dieu me garde d'accuser personne. Je dis que ma fille Fosseuse est atteinte d'un mal qu'elle s'obstine à dissimuler aux médecins.
— Soit aux médecins, mais envers vous, son confident, son père… cela me paraît bien singulier.
— Je n'en sais pas plus long, ma mie, répondit Henri en reprenant son gracieux sourire, ou si j'en sais plus long, je juge à propos de m'arrêter là.
— Alors, sire, dit Marguerite, qui croyait deviner à la tournure de l'entretien, qu'elle avait l'avantage et que c'était à elle d'accorder un pardon quand elle croyait avoir au contraire à en solliciter un, alors, sire, je ne sais plus ce que désire Votre Majesté et j'attends qu'elle s'explique.
— Eh bien, puisque vous attendez, ma mie, je vais tout vous conter.
Marguerite fit un mouvement indiquant qu'elle était prête à tout entendre.
— Il faudrait… continua Henri, mais c'est beaucoup exiger de vous, ma mie….
— Dites toujours, sire.
— Il faudrait que vous eussiez l'obligeance de vous transporter auprès de ma fille Fosseuse.
— Moi, rendre une visite à cette fille que l'on dit avoir l'honneur d'être votre maîtresse, honneur que vous ne déclinez pas?
— Allons, allons, doucement, ma mie, dit le roi. Sur ma parole, vous feriez scandale avec ces exclamations, et je ne sais vraiment point si le scandale que vous feriez ne réjouirait point la cour de France, car, dans cette lettre du roi mon beau-frère que Chicot m'a récitée, il y avait: Quotidiè scandalum, c'est-à-dire, pour un triste humaniste comme moi, quotidiennement scandale.
Marguerite fit un mouvement.
— On n'a pas besoin de savoir le latin pour cela, continua Henri, c'est presque du français.
— Mais sire, à qui s'appliqueraient ces paroles? demanda Marguerite.
— Ah! voilà ce que je n'ai pu comprendre. Mais vous qui savez le latin, vous m'aiderez quand nous en serons là, ma mie.
Marguerite rougit jusqu'aux oreilles, tandis que, la tête baissée, la main en l'air, Henri avait l'air de chercher naïvement à quelle personne de sa cour le quotidiè scandalum pouvait s'appliquer.
— C'est bien, monsieur, dit la reine, vous voulez, au nom de la concorde, me pousser à une démarche humiliante; au nom de la concorde, j'obéirai.
— Merci, ma mie, dit Henri, merci.
— Mais cette visite, monsieur, quel sera son but?
— Il est tout simple, madame.
— Encore, faut-il qu'on me le dise, puisque je suis assez naïve pour ne point le deviner.
— Eh bien, vous trouverez Fosseuse au milieu des filles d'honneur, couchant dans leur chambre. Ces sortes de femelles, vous le savez, sont si curieuses et si indiscrètes, qu'on ne sait à quelle extrémité Fosseuse va être réduite.
— Mais elle craint donc quelque chose! s'écria Marguerite, avec un redoublement de colère et de haine; elle veut donc se cacher!
— Je ne sais, dit Henri. Ce que je sais, c'est qu'elle a besoin de quitter la chambre des filles d'honneur.
— Si elle veut se cacher, qu'elle ne compte pas sur moi. Je puis fermer les yeux sur certaines choses, mais jamais je n'en serai complice.
Et Marguerite attendit l'effet de son ultimatum.
Mais Henri semblait n'avoir rien entendu; il avait laissé retomber sa tête et avait repris cette attitude pensive qui avait frappé Marguerite un instant auparavant.
— Margota, murmura-t-il, Margota cum Turennio. Voilà ces deux noms que je cherchais, madame. Margota cum Turennio.
Marguerite, cette fois, devint cramoisie.
— Des calomnies! sire, s'écria-t-elle, allez-vous me répéter des calomnies!
— Quelles calomnies? fit Henri le plus naturellement du monde; est-ce que vous comprenez là des calomnies, madame? C'est un passage de la lettre de mon frère qui me revient: Margota cum Turennio conveniunt in castello nomme Loignac. Décidément il faudra que je me fasse traduire cette lettre par un clerc.
— Voyons, cessons ce jeu, sire, reprit Marguerite toute frissonnante, et dites-moi nettement ce que vous attendez de moi.
— Eh bien, je désirerais, ma mie, que vous séparassiez Fosseuse d'avec les filles, et que l'ayant mise dans une chambre seule, vous ne lui envoyassiez qu'un seul médecin, un médecin discret, le vôtre par exemple.
— Oh! je vois ce que c'est! s'écria la reine. Fosseuse qui prônait sa vertu, Fosseuse qui étalait une menteuse virginité, Fosseuse est grosse et prête d'accoucher.
— Je ne dis pas cela, ma mie, fit Henri, je ne dis pas cela: c'est vous qui l'affirmez.
— C'est cela, monsieur, c'est cela! s'écria Marguerite; votre ton insinuant, votre fausse humilité me le prouvent. Mais il est de ces sacrifices, fût-on roi, qu'on ne demande point à sa femme. Défaites vous- même les torts de mademoiselle de Fosseuse, sire; vous êtes son complice, cela vous regarde: au coupable la peine, et non à l'innocent.
— Au coupable, bon! voilà que vous me rappelez encore les termes de cette affreuse lettre.
— Et comment cela?
— Oui, coupable se dit nocens, n'est-ce pas?
— Oui, monsieur, nocens.
— Eh bien! il y a dans la lettre: Margota cum Turennio, ambo nocentes, conveniunt in castello nomine Loignac. Mon Dieu! que je regrette de ne pas avoir l'esprit aussi orné que j'ai la mémoire sûre!
— Ambo nocentes, répéta tout bas Marguerite, plus pâle que son col de dentelles gauderonnées; il a compris, il a compris.
— Margota cum Turennio, ambo nocentes. Que diable a voulu dire mon frère par ambo? poursuivit impitoyablement Henri de Navarre. Ventre saint-gris! ma mie, c'est bien étonnant que, sachant le latin comme vous le savez, vous ne m'ayez point encore donné l'explication de cette phrase qui me préoccupe.
— Sire, j'ai eu l'honneur de vous dire déjà….
— Eh! pardieu! interrompit le roi, voici justement Turennius qui se promène sous vos fenêtres et qui regarde en l'air, comme s'il vous attendait, le pauvre garçon. Je vais lui faire signe de monter! il est fort savant, lui, il me dira ce que je veux savoir.
— Sire, sire! s'écria Marguerite en se soulevant sur son fauteuil et en joignant les deux mains, sire, soyez plus grand que tous les brouillons et tous les calomniateurs de France.
— Eh! ma mie, on n'est pas plus indulgent en Navarre qu'en France, ce me semble, et tout à l'heure, vous-même… étiez fort sévère à l'égard de cette pauvre Fosseuse.
— Sévère, moi! s'écria Marguerite.
— Dame! j'en appelle à vos souvenirs; ici, cependant, nous devrions être indulgents, madame; nous menons si douce vie, vous dans les bals que vous aimez, moi dans les chasses que j'aime.
— Oui, oui, sire, dit Marguerite, vous avez raison, soyons indulgents.
— Oh! j'étais bien sûr de votre coeur, ma mie.
— C'est que vous me connaissez, sire.
— Oui. Vous allez donc voir Fosseuse, n'est-ce pas?
— Oui, sire.
— La séparer des autres filles?
— Oui, sire.
— Lui donner votre médecin à vous?
— Oui, sire.
— Et pas de garde. Les médecins sont discrets par état, les gardes sont bavardes par habitude.
— C'est vrai, sire.
— Et si par malheur ce qu'on dit était vrai, et que réellement la pauvre fille eût été faible et eût succombé….
Henri leva les yeux au ciel.
— Ce qui est possible, continua-t-il. La femme est chose fragile, res fragilis mulier, comme dit l'Évangile.
— Eh bien! sire, je suis femme, et sais l'indulgence que je dois avoir pour les autres femmes.
— Ah! vous savez toutes choses, ma mie; vous êtes, en vérité, un modèle de perfection et….
— Et?
— Et je vous baise les mains.
— Mais croyez bien, sire, reprit Marguerite, que c'est pour l'amour de vous seul que je fais un pareil sacrifice.
— Oh! oh! dit Henri, je vous connais bien, madame, et mon frère de France aussi, lui qui dit tant de bien de vous dans cette lettre, et qui ajoute: Fiat sanum exemplum statim, atque res certior eveniet. Ce bon exemple, sans doute, ma mie, c'est celui que vous donnez.
Et Henri baisa la main à moitié glacée de Marguerite.
— Puis s'arrêtant sur le seuil de la porte:
— Mille tendresses de ma part à Fosseuse, madame, dit-il; occupez-vous d'elle comme vous m'avez promis de le faire, moi je pars pour la chasse; peut-être ne vous reverrai-je qu'au retour, peut-être même jamais… ces loups sont de mauvaises bêtes; venez, que je vous embrasse, ma mie.
Il embrassa presque affectueusement Marguerite, et sortit, la laissant stupéfaite de tout ce qu'elle venait d'entendre.
XLIX
L'AMBASSADEUR D'ESPAGNE
Le roi rejoignit Chicot dans son cabinet.
Chicot était encore tout agité des craintes de l'explication.
— Eh bien! Chicot, fit Henri.
— Eh bien! sire, répondit Chicot.
— Tu ne sais pas ce que la reine prétend?
— Non.
— Elle prétend que ton maudit latin va troubler tout notre ménage.
— Eh! sire, s'écria Chicot, pour Dieu, oublions-le, ce latin, et tout sera dit. Il n'en est pas d'un morceau de latin déclamé comme d'un morceau de latin écrit, le vent emporte l'un, le feu ne peut pas quelquefois réussir à dévorer l'autre.
— Moi, dit Henri, je n'y pense plus, ou le diable m'emporte.
— A la bonne heure!
— J'ai bien autre chose à faire, ma foi, que de penser à cela.
— Votre Majesté préfère se divertir, hein?
— Oui, mon fils, dit Henri, assez mécontent du ton avec lequel Chicot avait prononcé ce peu de paroles; oui, Ma Majesté aime mieux se divertir.
— Pardon, mais je gêne peut-être Votre Majesté.
— Eh! mon fils, reprit Henri en haussant les épaules, je t'ai déjà dit que ce n'était pas ici comme au Louvre. Ici l'on fait au grand jour tout amour, toute guerre, toute politique.
Le regard du roi était si doux, son sourire si caressant, que Chicot se sentit tout enhardi.
— Guerre et politique moins qu'amour, n'est-ce pas, sire? dit-il.
— Ma foi, oui, mon cher ami, je l'avoue: ce pays est si beau, ces vins du
Languedoc si savoureux, ces femmes de Navarre si belles!
— Eh! sire, reprit Chicot, vous oubliez la reine, ce me semble; les
Navarraises sont-elles plus belles et plus accortes qu'elle, par hasard?
En ce cas, j'en fais mon compliment aux Navarraises.
— Ventre saint-gris! tu as raison, Chicot, et moi qui oubliais que tu es ambassadeur, que tu représentes le roi Henri III, que le roi Henri III est frère de madame Marguerite, et que par conséquent devant toi, par convenance, je dois mettre madame Marguerite au-dessus de toutes les femmes! Mais il faut excuser mon imprudence, Chicot; je ne suis point habitué aux ambassadeurs, mon fils.
En ce moment, la porte du cabinet s'ouvrit, et d'Aubiac annonça d'une voix haute:
— M. l'ambassadeur d'Espagne.
Chicot fit sur son fauteuil un bond qui arracha un sourire au roi.
— Ma foi, dit Henri, voilà un démenti auquel je ne m'attendais pas.
L'ambassadeur d'Espagne! Et que diable vient-il faire ici?
— Oui, répéta Chicot, que diable vient-il faire ici?
— Nous allons le savoir, dit Henri; peut-être notre voisin l'Espagnol a- t-il quelque démêlé de frontière à discuter avec moi.
— Je me retire, fit Chicot humblement. C'est sans doute un véritable ambassadeur que vous envoie S.M. Philippe II, tandis que moi….
— L'ambassadeur de France céder le terrain à l'Espagnol, et cela en Navarre! Ventre saint-gris! cela ne sera point; ouvre ce cabinet de livres, Chicot, et t'y installe.
— Mais de là j'entendrai tout malgré moi, sire.
— Eh! tu entendras, morbleu! que m'importe? je n'ai rien à cacher, moi. A propos, vous n'avez plus rien à me dire de la part du roi votre maître, monsieur l'ambassadeur?
— Non, sire, plus rien absolument.
— C'est cela, tu n'as plus qu'à voir et à entendre alors, comme font tous les ambassadeurs de la terre; tu seras donc à merveille dans ce cabinet pour faire ta charge. Vois de tous tes yeux et entends de toutes tes oreilles, mon cher Chicot.
Puis il ajouta:
— D'Aubiac, dis à mon capitaine des gardes d'introduire M. l'ambassadeur d'Espagne.
Chicot, en entendant cet ordre, se hâta d'entrer dans le cabinet des livres, dont il ferma soigneusement la tapisserie à personnages.
Un pas lent et compassé retentit sur le parquet sonore: c'était celui de l'ambassadeur de S.M. Philippe II.
Lorsque les préliminaires consacrés aux détails d'étiquette furent achevés et que Chicot eut pu se convaincre, du fond de sa cachette, que le Béarnais s'entendait fort bien à donner audience:
— Puis-je parler librement à Votre Majesté? demanda l'envoyé dans la langue espagnole, que tout Gascon ou Béarnais peut comprendre comme celle de son pays, à cause des analogies éternelles.
— Vous pouvez parler, monsieur, répondit le Béarnais.
Chicot ouvrit deux larges oreilles. L'intérêt était grand pour lui.
— Sire, dit l'ambassadeur, j'apporte la réponse de S.M. catholique.
— Bon! fit Chicot, s'il apporte la réponse, c'est qu'il y a eu demande.
— Touchant quel sujet? demanda Henri.
— Touchant vos ouvertures du mois dernier, sire.
— Ma foi, je suis très oublieux, dit Henri. Veuillez me rappeler quelles étaient ces ouvertures, je vous prie, monsieur l'ambassadeur.
— Mais à propos des envahissements des princes lorrains en France.
— Oui, et particulièrement à propos de ceux de mon compère de Guise. Fort bien! je me souviens maintenant; continuez, monsieur, continuez.
— Sire, reprit l'Espagnol, le roi mon maître, bien que sollicité de signer un traité d'alliance avec la Lorraine, a regardé une alliance avec la Navarre comme plus loyale, et, tranchons le mot, comme plus avantageuse.
— Oui, tranchons le mot, dit Henri.
— Je serai franc avec Votre Majesté, sire, car je connais les intentions du roi mon maître à l'égard de Votre Majesté.
— Et moi, puis-je les connaître?
— Sire, le roi mon maître n'a rien à refuser à la Navarre.
Chicot colla son oreille à la tapisserie, tout en se mordant le bout du doigt pour s'assurer qu'il ne dormait pas.
— Si l'on n'a rien à me refuser, dit Henri, voyons ce que je puis demander.
— Tout ce qu'il plaira à Votre Majesté, sire.
— Diable!
— Qu'elle parle donc ouvertement et franchement.
— Ventre saint-gris, tout, c'est embarrassant!
— Sa Majesté le roi d'Espagne veut mettre son nouvel allié à l'aise; la proposition que je vais faire à Votre Majesté en témoignera.
— J'écoute, dit Henri.
— Le roi de France traite la reine de Navarre en ennemie jurée; il la répudie pour soeur, du moment où il la couvre d'opprobre, cela est constant. Les injures du roi de France, et je demande pardon à Votre Majesté d'aborder ce sujet si délicat….
— Abordez, abordez.
— Les injures du roi de France sont publiques; la notoriété les consacre.
Henri fit un mouvement de dénégation.
— Il y a notoriété, continua l'Espagnol, puisque nous sommes instruits; je me répète donc, sire: le roi de France répudie madame Marguerite pour sa soeur, puisqu'il tend à la déshonorer en la faisant fouiller par un capitaine de ses gardes.
— Eh bien! monsieur l'ambassadeur, où voulez-vous en venir?
— Rien de plus facile, en conséquence, à Votre Majesté, de répudier pour femme celle que son frère répudie pour soeur.
Henri regarda vers la tapisserie derrière laquelle Chicot, l'oeil effaré, attendait, tout palpitant, le résultat d'un si pompeux début.
— La reine répudiée, continua l'ambassadeur, l'alliance entre le roi de
Navarre et le roi d'Espagne….
Henri salua.
— Cette alliance, continua l'ambassadeur, est toute conclue, et voici
comment. Le roi d'Espagne donne l'infante sa fille au roi de Navarre, et
Sa Majesté elle-même épouse madame Catherine de Navarre, soeur de Votre
Majesté.
Un frisson d'orgueil parcourut tout le corps du Béarnais, un frisson d'épouvante tout le corps de Chicot. L'un voyait surgir à l'horizon sa fortune, radieuse comme le soleil levant, l'autre voyait descendre et mourir le sceptre et la fortune des Valois.
L'Espagnol, impassible et glacé, ne voyait rien, lui, que les instructions de son maître.
Il se fit, pendant un instant, un silence profond; puis, après cet instant, le roi de Navarre reprit:
— La proposition, monsieur, est magnifique, et me comble d'honneur.
— Sa Majesté, se hâta de dire le négociateur orgueilleux qui comptait sur une acceptation d'enthousiasme, Sa Majesté le roi d'Espagne ne se propose de soumettre à Votre Majesté qu'une seule condition.
— Ah! une condition, dit Henri, c'est trop juste; voyons la condition.
— En aidant Votre Majesté contre les princes lorrains, c'est-à-dire en ouvrant le chemin du trône à Votre Majesté, mon maître désirerait se faciliter par votre alliance un moyen de garder les Flandres, auxquelles monseigneur le duc d'Anjou mord, à cette heure, à pleines dents. Votre Majesté comprend bien que c'est toute préférence donnée à elle par mon maître, sur les princes lorrains, puisque MM. de Guise, ses alliés naturels comme princes catholiques, font tout seuls un parti contre M. le duc d'Anjou, en Flandre. Or, voici la condition, la seule; elle est raisonnable et douce: Sa Majesté le roi d'Espagne s'alliera à vous par un double mariage; il vous aidera à… — l'ambassadeur chercha un instant le mot propre, — à succéder au roi de France, et vous lui garantirez les Flandres. Je puis donc maintenant, connaissant la sagesse de Votre Majesté, regarder ma négociation comme heureusement accomplie.
Un silence, plus profond encore que le premier, succéda à ces paroles, afin, sans doute, de laisser arriver dans toute sa puissance la réponse que l'ange exterminateur attendait pour frapper ça ou là, sur la France ou sur l'Espagne.
Henri de Navarre fit trois ou quatre pas dans son cabinet.
— Ainsi donc, monsieur, dit-il enfin, voilà la réponse que vous êtes chargé de m'apporter.
— Oui, sire.
— Rien autre chose avec?
— Rien autre chose.
— Eh bien! dit Henri, je refuse l'offre de Sa Majesté le roi d'Espagne.
— Vous refusez la main de l'infante! s'écria l'Espagnol, avec un saisissement pareil à celui que cause la douleur d'une blessure à laquelle on ne s'attend pas.
— Honneur bien grand, monsieur, répondit Henri en relevant la tête, mais que je ne puis croire au-dessus de l'honneur d'avoir épousé une fille de France.
— Oui, mais cette première alliance vous approchait du tombeau, sire; la seconde vous approche du trône.
— Précieuse, incomparable fortune, monsieur, je le sais, mais que je n'achèterai jamais avec le sang et l'honneur de mes futurs sujets. Quoi! monsieur je tirerais l'épée contre le roi de France, mon beau-frère, pour l'Espagnol étranger; quoi! j'arrêterais l'étendard de France dans son chemin de gloire, pour laisser les tours de Castille et les lions de Léon achever l'oeuvre qu'il a commencée; quoi! je ferais tuer des frères par des frères; j'amènerais l'étranger dans ma patrie! Monsieur, écoutez bien ceci: j'ai demandé à mon voisin le roi d'Espagne des secours contre MM. de Guise, qui sont des factieux avides de mon héritage, mais non contre le duc d'Anjou, mon beau-frère, mais non contre le roi Henri III, mon ami; mais non contre ma femme, soeur de mon roi. Vous secourrez les Guises, dites-vous, vous leur prêterez votre appui. Faites; je lancerai sur eux et sur vous tous les protestants d'Allemagne et ceux de France. Le roi d'Espagne veut reconquérir les Flandres qui lui échappent; qu'il fasse ce qu'a fait son père Charles-Quint: qu'il demande passage au roi de France pour aller réclamer son titre de premier bourgeois de Gand, et le roi Henri III, j'en suis garant, lui donnera un passage aussi loyal que l'a fait le roi François Ier. Je veux le trône de France, dit Sa Majesté catholique, c'est possible, mais je n'ai point besoin qu'il m'aide à le conquérir; je le prendrai bien tout seul s'il est vacant, et cela malgré toutes les majestés du monde. Ainsi donc, adieu, monsieur. Dites à mon frère Philippe que je lui suis bien reconnaissant de ses offres. Mais je lui en voudrais mortellement si, lui les faisant, il m'avait cru un seul instant capable de les accepter.
Adieu, monsieur.
[Illustration: Vous savez que c'est de l'or, Sire. — PAGE 86.]
L'ambassadeur demeurait stupéfait; il balbutia:
— Prenez garde, sire, la bonne intelligence entre deux voisins dépend d'une mauvaise parole.
— Monsieur l'ambassadeur, reprit Henri, sachez bien ceci: Roi de Navarre ou roi de rien, c'est tout un pour moi. Ma couronne est si légère, que je ne la sentirais même pas tomber si elle me glissait du front; d'ailleurs, à ce moment-là, j'aviserais de la retenir, soyez tranquille.
Adieu, encore une fois, monsieur, dites au roi votre maître que j'ai des ambitions plus grandes que celles qu'il m'a fait entrevoir. Adieu.
Et le Béarnais, redevenant, non pas lui-même, mais l'homme que l'on connaissait en lui, après s'être un instant laissé dominer par la chaleur de son héroïsme, le Béarnais, souriant avec courtoisie, reconduisit l'ambassadeur jusqu'au seuil de son cabinet.
L
LES PAUVRES DU ROI DE NAVARRE
Chicot était plongé dans une surprise si profonde, qu'il ne songea point,
Henri resté seul, à sortir de son cabinet.
Le Béarnais leva la tapisserie et alla lui frapper sur l'épaule.
— Eh bien, maître Chicot, dit-il, comment trouvez-vous que je m'en sois tiré?
— A merveille, sire, répliqua Chicot encore étourdi. Mais, en vérité, pour un roi qui ne reçoit pas souvent d'ambassadeurs, il paraît que, quand vous les recevez, vous les recevez bons.
— C'est pourtant mon frère Henri qui me vaut ces ambassadeurs-là.
— Comment cela, sire?
— Oui, s'il ne persécutait pas incessamment sa pauvre soeur, les autres ne songeraient pas à la persécuter. Crois-tu que si le roi d'Espagne n'avait pas su l'injure publique faite à la reine de Navarre, quand un capitaine des gardes a fouillé sa litière, crois-tu qu'on viendrait me proposer de la répudier?
— Je vois avec bonheur, sire, répondit Chicot, que tout ce que l'on tentera sera inutile, et que rien ne pourra rompre la bonne harmonie qui existe entre vous et la reine.
— Eh! mon ami, l'intérêt qu'on a à nous brouiller est clair….
— Je vous avoue, sire, que je ne suis pas si pénétrant que vous le croyez.
— Sans doute, tout ce que désire mon frère Henri, c'est que je répudie sa soeur.
— Comment cela? Expliquez-moi la chose, je vous prie. Peste! je ne croyais pas venir à si bonne école.
— Tu sais qu'on a oublié de me payer la dot de ma femme, Chicot.
— Non, je ne le savais pas, sire; seulement je m'en doutais.
— Que cette dot se composait de trois cent mille écus d'or.
— Joli denier.
— Et de plusieurs villes de sûreté, et, entre ces villes, celle de
Cahors.
— Jolie ville, mordieu!
— J'ai réclamé, non pas mes trois cent mille écus d'or, tout pauvre que je suis, je me prétends plus riche que le roi de France, mais Cahors.
— Ah! vous avez réclamé Cahors, sire. Ventre de biche! vous avez bien fait, et à votre place, j'eusse fait comme vous.
— Et voilà pourquoi, dit le Béarnais avec son fin sourire, voilà pourquoi… Comprends-tu maintenant?
— Non, le diable m'emporte!
— Voilà pourquoi on me voudrait brouiller avec ma femme au point que je la répudiasse. Plus de femme, tu entends, Chicot, plus de dot, par conséquent plus de trois cent mille écus, plus de villes, et surtout plus de Cahors. C'est une façon comme une autre d'éluder sa parole, et mon frère de Valois est fort adroit à ces sortes de pièges.
— Vous aimeriez cependant fort à tenir cette place, n'est-ce pas, sire? dit Chicot.
— Sans doute; car enfin, qu'est-ce que ma royauté de Béarn? une pauvre petite principauté que l'avarice de mon beau-frère et de ma belle-mère ont tellement rognée, que le titre de roi qui y est attaché est devenu un titre ridicule.
— Oui, tandis que Cahors ajoute à cette principauté….
— Cahors serait mon boulevard, la sauvegarde de ceux de ma religion.
— Eh bien, mon cher sire, faites votre deuil de Cahors, car que vous soyez brouillé ou non avec madame Marguerite, le roi de France ne vous la remettra jamais, et à moins que vous ne la preniez….
— Oh! s'écria Henri, je la prendrais bien, si elle n'était si forte, et surtout si je ne haïssais la guerre.
— Cahors est imprenable, sire, dit Chicot.
Henri arma son visage d'une impénétrable naïveté.
— Oh! imprenable, imprenable, dit-il; si aussi bien j'avais une armée… que je n'ai pas.
— Écoutez, sire, dit Chicot, nous ne sommes pas ici pour nous dire des
douceurs. Entre Gascons, vous savez, on va franchement. Pour prendre
Cahors, où est M. de Vezin, il faudrait être un Annibal ou un César, et
Votre Majesté….
— Eh bien! Ma Majesté?… demanda Henri avec son narquois sourire.
— Votre Majesté l'a dit, elle n'aime pas la guerre.
Henri soupira; un trait de flamme illumina son oeil plein de mélancolie; mais, comprimant aussitôt ce mouvement involontaire, il lissa de sa main noircie par le hâle sa barbe brune, en disant:
— Jamais je n'ai tiré l'épée, c'est vrai; jamais je ne la tirerai: je suis un roi de paille et un homme de paix; cependant, Chicot, par un contraste singulier, j'aime à m'entretenir de choses de guerre: c'est de mon sang cela. Saint Louis, mon ancêtre, avait ce bonheur, qu'étant pieux d'éducation et doux de nature, il devenait à l'occasion un rude jouteur de lance, une vaillante épée. Causons, si tu veux, Chicot, de M. de Vezin, qui est un César et un Annibal, lui.
— Sire, pardonnez-moi, dit Chicot, si j'ai pu non-seulement vous blesser, mais encore vous inquiéter. Je ne vous ai parlé de M. de Vezin que pour éteindre tout vestige de flamme folle que la jeunesse et l'ignorance des affaires eussent pu faire naître dans votre coeur. Cahors, voyez-vous, est si bien défendue et si bien gardée, parce que c'est la clef du Midi.
— Hélas! dit Henri en soupirant plus fort, je le sais bien!
— C'est, poursuivit Chicot, la richesse territoriale unie à la sécurité de l'habitation. Avoir Cahors, c'est posséder greniers, celliers, coffres- forts, granges, logements et relations; posséder Cahors, c'est avoir tout pour soi; ne point posséder Cahors, c'est avoir tout contre soi.
— Eh! ventre saint-gris! murmura le roi de Navarre, voilà pourquoi j'avais si grande envie de posséder Cahors, que j'ai dit à ma pauvre mère d'en faire une des conditions sine quâ non de mon mariage. Tiens! voilà que je parle latin à présent. Cahors était donc l'apanage de ma femme: on me l'avait promis, on me le devait.
— Sire, devoir et payer… fit Chicot.
— Tu as raison, devoir et payer sont deux choses bien différentes, mon ami, de sorte que ton opinion, à toi, est que l'on ne me paiera point.
— J'en ai peur.
— Diable! fit Henri.
— Et franchement… continua Chicot.
— Eh bien!
— Franchement, on aura raison, sire.
— On aura raison? pourquoi cela, mon ami?
— Parce que vous n'avez pas su faire votre métier de roi, épouseur d'une fille de France, parce que vous n'avez pas su vous faire payer votre dot d'abord et remettre vos villes ensuite.
— Malheureux! dit Henri en souriant avec amertume, tu ne te souviens donc pas du toscin de Saint-Germain-l'Auxerrois? Il me semble qu'un marié que l'on veut égorger la nuit même de ses noces ne songe pas tant à sa dot qu'à sa vie.
— Bon! fit Chicot; mais depuis?
— Depuis? demanda Henri.
— Oui; nous avons eu la paix, ce me semble. Eh bien! il fallait profiter de cette paix pour instrumenter; il fallait, excusez-moi, sire, il fallait, au lieu de faire l'amour, négocier. C'est moins amusant, je le sais bien, mais plus profitable. Je vous dis cela, en vérité, sire, autant pour le roi mon maître que pour vous. Si Henri de France avait dans Henri de Navarre un allié fort, Henri de France serait plus fort que tout le monde, et, en supposant que catholiques et protestants pussent se réunir dans un même intérêt politique, quitte à débattre leurs intérêts religieux après; catholiques et protestants, c'est-à-dire les deux Henri, feraient à eux deux trembler le genre humain.
— Oh! moi, dit Henri avec humilité, je n'aspire à faire trembler personne, et pourvu que je ne tremble pas moi-même… Mais tiens, Chicot, ne parlons plus de ces choses qui me troublent l'esprit. Je n'ai pas Cahors, eh bien! je m'en passerai.
— C'est dur, mon roi!
— Que veux-tu! puisque tu penses toi-même que jamais Henri ne me rendra cette ville.
— Je le pense, sire, j'en suis sûr, et cela pour trois raisons.
— Dis-les-moi, Chicot.
— Volontiers. La première, c'est que Cahors est une ville de bon produit; que le roi de France aimera mieux se la réserver que de la donner à qui que ce soit.
— Ce n'est pas tout à fait honnête cela, Chicot.
— C'est royal, sire.
— Ah! c'est royal de prendre ce qui plaît?
— Oui, cela s'appelle se faire la part du lion, et le lion est le roi des animaux.
— Je me souviendrai de ce que tu me dis là, mon bon Chicot, si jamais je me fais roi. Ta seconde raison, mon fils?
— La voici: madame Catherine….
— Elle se mêle donc toujours de politique, ma bonne mère Catherine? interrompit Henri.
— Toujours; madame Catherine aimerait mieux voir sa fille à Paris qu'à
Nérac, près d'elle que près de vous.
— Tu crois? Elle n'aime cependant pas sa fille d'une folle manière, madame Catherine.
— Non; mais madame Marguerite vous sert d'otage, sire.
— Tu es confit en finesse, Chicot. Le diable m'emporte, si j'eusse jamais songé à cela; mais enfin tu peux avoir raison; oui, oui, une fille de France, au besoin, est un otage. Eh bien?
— Eh bien! sire, en diminuant les ressources on diminue le plaisir du séjour. Nérac est une ville fort agréable, qui possède un parc charmant et des allées comme il n'en existe nulle part; mais madame Marguerite, privée de ressources, s'ennuiera à Nérac, et regrettera le Louvre.
— J'aime mieux ta première raison, Chicot, dit Henri en secouant la tête.
— Alors je vais vous dire la troisième.
Entre le duc d'Anjou qui cherche à se faire un trône et qui remue la Flandre, entre messieurs de Guise qui voudraient se forger une couronne et qui remuent la France; entre Sa Majesté le roi d'Espagne, qui voudrait tâter de la monarchie universelle et qui remue le monde, vous, prince de Navarre, vous faites la balance et maintenez un certain équilibre.
— En vérité! moi, sans poids.
— Justement. Voyez plutôt la république suisse. Devenez puissant, c'est- à-dire pesant, et vous emporterez le plateau. Vous ne serez plus un contrepoids, vous serez un poids.
— Oh! j'aime beaucoup cette raison-là, Chicot, et elle est parfaitement bien déduite. Tu es véritablement clerc, Chicot.
— Ma foi, sire, je suis ce que je puis, dit Chicot, flatté, quoi qu'il en eût, du compliment, et se laissant aller à cette bonhomie royale à laquelle il n'était point accoutumé.
[Illustration: Il trouva un officier du palais, dormant sur une chaise. —
PAGE 93.]
— Voilà donc l'explication de ma situation? dit Henri.
— Complète, sire.
— Et moi qui ne voyais rien de tout cela, Chicot, moi qui espérais toujours, comprends-tu?
— Eh bien, sire, si j'ai un conseil à vous donner, c'est de cesser d'espérer, au contraire!
— Je vais donc faire, Chicot, pour cette créance du roi de France, ce que je fais pour ceux de mes métayers qui ne peuvent me solder le fermage; je mets un P à côté de leur nom.
— Ce qui veut dire payé.
— Justement.
— Mettez deux P, sire, et poussez un soupir.
Henri soupira.
— Ainsi ferai-je, Chicot, dit-il. Au reste, mon ami, tu vois qu'on peut vivre en Béarn et que je n'ai pas absolument besoin de Cahors.
— Je vois cela, et, comme je m'en doutais, vous êtes un prince sage, un roi philosophe… Mais quel est ce bruit?
— Du bruit? où cela?
— Mais dans la cour, ce me semble.
— Regarde par la fenêtre, mon ami, regarde.
Chicot s'approcha de la croisée.
— Sire, dit-il, il y a en bas une douzaine de gens assez mal accoutrés.
— Ah! ce sont mes pauvres, fit le roi de Navarre en se levant.
— Votre Majesté a ses pauvres?
— Sans doute, Dieu ne recommande-t-il point la charité? Pour n'être point catholique, Chicot, je n'en suis pas moins chrétien.
— Bravo! sire.
— Viens, Chicot, descendons; nous ferons ensemble l'aumône, puis nous remonterons souper.
— Sire, je vous suis.
— Prends cette bourse qui est sur la tablette, près de mon épée, vois-tu?
— Je la tiens, sire….
— A merveille.
Ils descendirent donc: la nuit était venue. Le roi, tout en marchant, paraissait soucieux, préoccupé.
Chicot le regardait et s'attristait de cette préoccupation.
— Où diable ai-je eu l'idée, se disait-il à lui-même, d'aller porter politique à ce brave prince? Je lui ai mis la mort au coeur, en vérité! Absurde bélître que je suis, va!
Une fois descendu dans la cour, Henri de Navarre s'approcha du groupe de mendiants qui avait été signalé par Chicot.
C'était, en effet, une douzaine d'hommes de stature, de physionomie et de costumes différents; des gens qu'un inhabile observateur eût remarqués à leur voix, à leur pas, à leurs gestes, pour des bohémiens, des étrangers, des passants insolites, et qu'un observateur eût reconnus, lui, pour des gentilshommes déguisés.
Henri prit la bourse des mains de Chicot et fit un signe.
Tous les mendiants parurent comprendre parfaitement ce signe.
Ils vinrent alors le saluer, chacun à son tour, avec un air d'humilité qui n'excluait point un regard plein d'intelligence et d'audace, adressé au roi lui seul, comme pour lui dire:
— Sous l'enveloppe le coeur brûle.
Henri répondit par un signe de tête, puis introduisant l'index et le pouce dans la bourse que Chicot tenait ouverte, il y prit une pièce.
— Eh! fit Chicot, vous savez que c'est de l'or, sire?
— Oui, mon ami, je le sais.
— Peste! vous êtes riche.
— Ne vois-tu pas, mon ami, dit Henri avec un sourire, que toutes ces pièces d'or me servent à deux aumônes? Je suis pauvre, au contraire, Chicot, et je suis forcé de couper mes pistoles en deux pour faire vie qui dure.
— C'est vrai, dit Chicot avec une surprise croissante, les pièces sont des moitiés de pièces coupées avec des dessins capricieux.