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Les quarante-cinq — Tome 2 cover

Les quarante-cinq — Tome 2

Chapter 21: LI
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About This Book

A historical narrative shifts between courtly ceremony and clandestine agitation as a high-ranking noble seeks the king’s favor while militant urban leaders organize armed contingents and press for decisive political change. Public appearances, disguised arrivals, and private audiences alternate with council-like gatherings where bourgeois deputies offer men, resources, and tactical schemes. The work interweaves scenes of loyalty and performance with scheming and mobilization, tracing factional rivalry, the coordination of popular forces, and tensions between military command and civic activism during a precarious moment at the royal court.

— Oh! je suis comme mon frère de France, qui s'amuse à découper des images: j'ai mes tics. Je m'amuse, dans mes moments perdus, moi, à rogner mes ducats. Un Béarnais pauvre et honnête est industrieux comme un juif.

— C'est égal, sire, dit Chicot en secouant la tête, car il devinait quelque nouveau mystère caché là-dessous; c'est égal, voilà une singulière façon de faire l'aumône.

— Tu ferais autrement, toi?

— Oui, ma foi, au lieu de prendre la peine de séparer chaque pièce, je la donnerais entière en disant: Voilà pour deux!

— Ils se battraient, mon cher, et je ferais du scandale en voulant faire du bien.

— Enfin! murmura Chicot, résumant par ce mot, qui est la quintessence de toutes les philosophies, son opposition aux idées bizarres du roi.

Henri prit donc une demi-pièce d'or dans la bourse, et, se plaçant devant le premier des mendiants avec cette mine calme et douce qui composait son maintien habituel, il regarda cet homme sans parler, mais non sans l'interroger du regard.

— Agen, dit celui-ci en s'inclinant.

— Combien? demanda le roi.

— Cinq cents.

— Cahors. Et il lui remit la pièce et en prit une autre dans la bourse.

Le mendiant salua plus bas encore que la première fois, et s'éloigna.

Il fut suivi d'un autre qui salua avec humilité.

— Auch, dit-il en saluant.

— Combien?

— Trois cent cinquante.

— Cahors. Et il lui remit la seconde pièce, et en prit une autre dans la bourse.

Le second disparut comme le premier. Un troisième s'approcha et salua.

— Narbonne, dit-il.

— Combien?

— Huit cents.

— Cahors. Et il lui remit la troisième pièce et en prit une autre dans la bourse.

— Montauban, dit un quatrième.

— Combien?

— Six cents.

— Cahors.

Tous enfin, s'approchant et en saluant, prononcèrent un nom, reçurent l'étrange aumône, et accusèrent un chiffre dont le total monta à huit mille.

A chacun d'eux Henri répondit: Cahors, sans qu'une seule fois l'accentuation de sa voix variât dans la prononciation du mot.

La distribution faite, il ne se trouva plus de demi-pièces dans la bourse, plus de mendiants dans la cour.

— Voilà, dit Henri.

— C'est tout, sire?

— Oui, j'ai fini.

Chicot tira le roi par la manche.

— Sire? dit-il.

— Eh bien!

— M'est-il permis d'être curieux?

— Pourquoi pas? La curiosité est chose naturelle.

— Que vous disaient ces mendiants? et que diable leur répondiez-vous?

Henri sourit.

— C'est qu'en vérité, tout est mystère ici.

— Tu trouves?

— Oui; je n'ai jamais vu faire l'aumône de cette façon.

— C'est l'habitude à Nérac, mon cher Chicot. Tu sais le proverbe: Chaque ville a son usage.

— Singulier usage, sire.

— Non, le diable m'emporte! et rien n'est plus simple; tous ces gens que tu vois courent le pays pour recevoir des aumônes; mais ils sont tous d'une ville différente.

— Après, sire?

— Eh bien! pour que je ne donne pas toujours au même, ils me disent le nom de leur ville; de cette façon, tu comprends, mon cher Chicot, je puis répartir également mes bienfaits et je suis utile à tous les malheureux de toutes les villes de mon État.

— Voilà qui est bien, sire, quant au nom de la ville qu'ils vous disent; mais pourquoi à tous répondez-vous Cahors?

— Ah! répliqua Henri avec un air de surprise parfaitement joué; je leur ai répondu: Cahors?

— Parbleu!

— Tu crois?

— J'en suis sûr.

— C'est que, vois tu, depuis que nous avons parlé de Cahors j'ai toujours ce mot à la bouche. Il en est de cela comme de toutes les choses qu'on ne peut avoir et qu'on désire ardemment: on y songe, et on les nomme en y songeant.

— Hum! fit Chicot en regardant avec défiance du côté par où les mendiants avaient disparu; c'est beaucoup moins clair que je ne le voudrais, sire; il y a encore, outre cela….

— Comment! il y a encore quelque chose?

— Il y a ce chiffre que chacun prononçait, et qui, additionné, fait un total de plus de huit mille.

— Ah! quant à ce chiffre, Chicot, je suis comme toi, je n'ai pas compris, à moins que, comme les mendiants sont, ainsi que tu le sais, divisés par corporations, à moins qu'ils n'aient accusé le chiffre des membres de chacune de ces corporations, ce qui me paraît probable.

— Sire! sire!

— Viens souper, mon ami; rien n'ouvre l'esprit, à mon avis, comme de manger et de boire. Nous chercherons à table, et tu verras que si mes pistoles sont rognées, mes bouteilles sont pleines.

Le roi siffla un page et demanda son souper.

Puis, passant familièrement son bras sous celui de Chicot, il remonta dans son cabinet, où le souper était servi.

En passant devant l'appartement de la reine, il jeta les yeux sur les fenêtres et ne vit pas de lumière.

— Page, dit-il, Sa Majesté la reine n'est-elle point au logis?

— Sa Majesté, répondit le page, est allée voir mademoiselle de
Montmorency, que l'on dit fort malade.

— Ah! pauvre Fosseuse, dit Henri; c'est vrai, la reine est un bon coeur.
Viens souper, Chicot, viens.

LI

LA VRAIE MAITRESSE DU ROI DE NAVARRE

Le repas fut des plus joyeux. Henri semblait n'avoir plus rien dans la pensée ni sur le coeur, et quand il était dans ces dispositions d'esprit, c'était un excellent convive que le Béarnais.

[Illustration: Encore! pensa Chicot. — PAGE 94.]

Quant à Chicot, il dissimulait de son mieux ce commencement d'inquiétude qui l'avait pris à l'apparition de l'ambassadeur d'Espagne, qui l'avait suivi dans la cour, qui s'était augmenté à la distribution de l'or aux mendiants, et qui ne l'avait pas quitté depuis.

Henri avait voulu que son compère Chicot soupât seul à seul avec lui; à la cour du roi Henri, il s'était toujours senti un grand faible pour Chicot, un de ces faibles comme en ont les gens d'esprit pour les gens d'esprit; et Chicot, de son côté, sauf les ambassades d'Espagne, les mendiants à mot d'ordre et les pièces d'or rognées, Chicot avait une grande sympathie pour le roi de Navarre.

Chicot voyant le roi changer de vin et se comporter de tout point en bon convive, Chicot résolut de se ménager un peu, lui, de façon à ne rien laisser passer de ce que la liberté du repas et la chaleur des vins inspiraient de saillies au Béarnais.

Henri but sec, et il avait une façon d'entraîner ses convives qui ne permettait guère à Chicot de rester en arrière de plus d'un verre de vin sur trois.

— Mais c'était, on le sait, une tête de fer que la tête de mons Chicot.

Quant à Henri de Navarre, tous ces vins étaient vins de pays, disait-il, et il les buvait comme petit-lait.

Tout cela était assaisonné de force compliments qu'échangeaient entre eux les deux convives.

— Que je vous porte envie, dit Chicot au roi, et que votre cour est aimable et votre existence fleurie, sire; que de bons visages je vois dans cette bonne maison et que de richesses dans ce beau pays de Gascogne!

— Si ma femme était ici, mon cher Chicot, je ne te dirais point ce que je vais te dire; mais en son absence, je puis t'avouer que la plus belle partie de ma vie est celle que tu ne vois pas.

— Ah! sire, on en dit, en effet, de belles sur Votre Majesté.

Henri se renversa dans son fauteuil et se caressa la barbe en riant.

— Oui, oui, n'est-ce pas? dit-il; on prétend que je règne beaucoup plus sur mes sujettes que sur mes sujets.

— C'est la vérité, sire, et pourtant cela m'étonne.

— En quoi, mon compère?

— En ce que, sire, vous avez beaucoup de cet esprit remuant qui fait les grands rois.

— Ah! Chicot, tu te trompes, dit Henri; je suis encore plus paresseux que remuant, et la preuve en est toute ma vie. Si j'ai un amour à prendre, c'est toujours le plus rapproché de moi; si c'est du vin que je choisis, c'est toujours du vin de la bouteille la plus proche. A ta santé, Chicot!

— Sire, vous me faites honneur, répondit Chicot, en vidant son verre jusqu'à la dernière goutte; car le roi le regardait de cet oeil fin qui semblait pénétrer au plus profond de la pensée.

— Aussi, continua le roi en levant les yeux au ciel, que de querelles dans mon ménage, compère!

— Oui, je comprends: toutes les filles d'honneur de la reine vous adorent, sire!

— Elles sont mes voisines, Chicot.

— Eh! eh! sire, il résulte de cet axiome que si vous habitiez Saint- Denis, au lieu d'habiter Nérac, le roi pourrait bien ne pas vivre aussi tranquille qu'il le fait.

Henri s'assombrit.

— Le roi! que me dites-vous là, Chicot? reprit Henri de Navarre, le roi! est-ce que vous vous figurez que je suis un Guise, moi? Je désire Cahors, c'est vrai, mais parce que Cahors est à ma porte: toujours mon système, Chicot. J'ai de l'ambition, mais assis; une fois levé, je ne me sens plus désireux de rien.

— Ventre de biche! sire, répondit Chicot, cette ambition des choses à la portée de la main ressemble fort à celle de César Borgia, qui cueillait un royaume ville à ville, disant que l'Italie était un artichaut qu'il fallait manger feuille à feuille.

— Ce César Borgia n'était pas un si mauvais politique, ce me semble, compère, dit Henri.

— Non, mais c'était un fort dangereux voisin et un fort méchant frère.

— Ah ça! mais me compareriez-vous à un fils de pape, moi chef des huguenots? Un instant, monsieur l'ambassadeur.

— Sire, je ne vous compare à personne.

— Pour quelle raison?

— Par la raison que je crois qu'il se trompera, celui qui vous comparera à un autre qu'à vous-même. Vous êtes ambitieux, sire.

— Quelle bizarrerie! fit le Béarnais; voilà un homme qui, à toute force, veut me forcer de désirer quelque chose.

— Dieu m'en garde, sire; tout au contraire, je désire de tout mon coeur que Votre Majesté ne désire rien.

— Tenez, Chicot, dit le roi, rien ne vous rappelle à Paris? n'est-ce pas?

— Rien, sire.

— Vous allez donc passer quelques jours avec moi.

— Si votre Majesté me fait l'honneur de souhaiter ma compagnie, je ne demande pas mieux que de lui donner huit jours.

— Huit jours: eh bien, soit, compère: dans huit jours vous me connaîtrez comme un frère. Buvons, Chicot.

— Sire, je n'ai plus soif, dit Chicot, qui commençait à renoncer à la prétention qu'il avait eue d'abord de griser le roi.

— Alors, je vous quitte, compère, dit Henri; un homme ne doit plus rester à table quand il n'y fait rien. Buvons, vous dis-je.

— Pourquoi faire?

— Pour mieux dormir. Ce petit vin du pays donne un sommeil plein de douceur. Aimez-vous la chasse, Chicot?

— Pas beaucoup, sire; et vous?

— J'en suis passionné, moi, depuis mon séjour à la cour du roi Charles
IX.

— Pourquoi Votre Majesté me fait-elle l'honneur de s'informer si j'aime la chasse? demanda Chicot.

— Parce que je chasse demain, et compte vous emmener avec moi.

— Sire, ce sera beaucoup d'honneur, mais….

— Oh! compère, soyez tranquille, cette chasse est faite pour réjouir les yeux et le coeur de tout homme d'épée. Je suis bon chasseur, Chicot, et je tiens à ce que vous me voyiez dans mes avantages, que diable! Vous voulez me connaître, dites-vous?

— Ventre de biche, sire, c'est un de mes plus grands désirs, je l'avoue.

— Eh bien! c'est un côté sous lequel vous ne m'avez pas encore étudié.

— Sire, je ferai tout ce qu'il plaira au roi.

— Bon! c'est chose convenue! Ah! voici un page; on nous dérange.

— Quelque affaire importante, sire.

— Une affaire! à moi! lorsque je suis à table! Il est étonnant, ce cher Chicot, pour se croire toujours à la cour de France. Chicot, mon ami, sache une chose, c'est qu'à Nérac….

— Eh bien! sire?

— Quand on a bien soupé, l'on se couche.

— Mais ce page?

— Eh bien! mais ce page ne peut-il annoncer autre chose que des affaires?

— Ah! je comprends, sire, et je vais me coucher.

Chicot se leva, le roi en fit autant, et prit le bras de son hôte.

Cette hâte à le renvoyer parut suspecte à Chicot, à qui toute chose d'ailleurs, depuis l'annonce de l'ambassadeur d'Espagne, commençait à paraître suspecte. Il résolut donc de ne sortir du cabinet que le plus tard qu'il pourrait.

— Oh! oh! fit-il en chancelant, c'est étonnant, sire.

Le Béarnais sourit.

— Qu'y a-t-il d'étonnant, compère?

— Ventre de biche! la tête me tourne. Tant que j'étais assis, cela allait à merveille; mais, à cette heure que je suis levé, brrr.

— Bah! dit Henri, nous n'avons fait que goûter le vin.

— Bon! goûter, sire. Vous appelez cela goûter. Bravo, sire. Ah! vous êtes un rude buveur, et je vous rends hommage, comme à mon seigneur suzerain! Bon! vous appelez cela goûter, vous?

— Chicot, mon ami, dit le Béarnais, essayant de s'assurer, par un de ces regards subtils qui n'appartenaient qu'à lui, si Chicot était véritablement ivre, ou faisait semblant de l'être, Chicot, mon ami, je crois que ce que tu as de mieux à faire maintenant, c'est de t'aller coucher.

— Oui, sire, bonsoir, sire.

— Bonsoir, Chicot, et à demain.

— Oui, sire, à demain, et Votre Majesté a raison, ce que Chicot a de mieux à faire, c'est de se coucher. Bonsoir, sire.

Et Chicot se coucha sur le plancher.

En voyant cette résolution de son convive, Henri jeta un regard vers la porte.

Si rapide qu'eut été ce regard, Chicot le saisit, au passage.

Henri s'approcha de Chicot.

— Tu es tellement ivre, mon pauvre Chicot, que tu ne t'aperçois pas d'une chose.

— Laquelle?

— C'est que tu prends les nattes de mon cabinet pour ton lit.

— Chicot est un homme de guerre. Chicot ne regarde pas à si peu.

— Alors tu ne t'aperçois pas de deux choses?

— Ah! ah!… Et quelle est la seconde?

— C'est que j'attends quelqu'un.

— Pour souper? soit! soupons.

Et Chicot fit un effort infructueux pour se soulever.

— Ventre saint-gris! s'écria Henri, comme tu as l'ivresse subite, compère! Va-t'en, mordieu! tu vois bien qu'elle s'impatiente.

— Elle! fit Chicot, qui, elle?

— Eh! mordieu, la femme que j'attends, et qui fait faction à la porte, là….

— Une femme! Eh! que ne disais-tu cela, Henriquet… Ah! pardon, fit Chicot, je croyais… je croyais parler au roi de France. Il m'a gâté, voyez-vous, ce bon Henriquet. Que ne disiez-vous cela, sire? Je m'en vais.

— A la bonne heure, tu es un vrai gentilhomme, Chicot. Là, bien, lève-toi et va-t'en, car j'ai une bonne nuit à passer, entends-tu? toute une nuit.

Chicot se leva et gagna la porte en trébuchant.

— Adieu, sire, et bonne nuit… bonne nuit.

— Adieu, cher ami, adieu, dors bien.

— Et vous, sire….

— Chuuut!

— Oui, oui, chuuut!

Et il ouvrit la porte.

— Tu vas trouver le page dans la galerie, et il t'indiquera ta chambre.
Va.

— Merci, sire.

Et Chicot sortit, après avoir salué aussi bas que peut le faire un homme ivre.

Mais, aussitôt la porte refermée derrière lui, toute trace d'ivresse disparut; il fit trois pas en avant et, revenant tout à coup, il colla son oeil à la large serrure.

Henri était déjà occupé d'ouvrir la porte à l'inconnue que Chicot, curieux comme un ambassadeur, voulait connaître à toute force.

Au lieu d'une femme, ce fut un homme qui entra.

Et lorsque cet homme eut ôté son chapeau, Chicot reconnut la noble et sévère figure de Duplessis-Mornay, le conseiller rigide et vigilant de Henri de Navarre.

— Ah! diable! fit Chicot, voilà qui va surprendre notre amoureux et le gêner, certes, plus que je ne le gênais moi-même.

Mais le visage de Henri, à cette apparition, n'exprima que la joie; il serra les mains du nouveau venu, repoussa la table avec dédain et fit asseoir Mornay auprès de lui avec toute l'ardeur qu'eut mise un amant à s'approcher de sa maîtresse.

Il semblait avide d'entendre les premiers mots qu'allait prononcer le conseiller; mais tout à coup, et avant que Mornay eût parlé, il se leva et lui faisant signe d'attendre, il alla à la porte et poussa les verrous avec une circonspection qui donna beaucoup à penser à Chicot.

Puis il attacha son regard ardent sur des cartes, des plans et des lettres que le ministre fit successivement passer sous ses yeux.

Le roi alluma d'autres bougies, et se mit à écrire et à pointer les cartes de géographie.

— Oh! oh! fit Chicot, voilà la bonne nuit du roi de Navarre. Ventre de biche! si elles ressemblent toutes à celles-là, Henri de Valois pourra bien en passer quelques-unes de mauvaises.

En ce moment, il entendit marcher derrière lui; c'était le page qui gardait la galerie et l'attendait par ordre du roi.

Dans la crainte d'être surpris, s'il demeurait plus longtemps aux écoutes,
Chicot redressa sa grande taille, et demanda sa chambre à l'enfant.

D'ailleurs, il n'avait plus rien à apprendre; l'apparition de Duplessis lui avait tout dit.

— Venez avec moi, s'il vous plaît, monsieur, dit d'Aubiac, je suis chargé de vous conduire à votre appartement.

Et il conduisit Chicot au second étage, où son logis avait été préparé.

Pour Chicot plus de doute; il connaissait la moitié des lettres composant cette énigme qu'on appelait roi de Navarre. Aussi, au lieu de s'endormir, il s'assit sombre et pensif sur son lit, tandis que la lune, descendant aux angles aigus du toit, versait, comme du haut d'une aiguière d'argent, sa lumière azurée sur le fleuve et sur les prairies.

— Allons, allons, dit Chicot assombri, Henri est un vrai roi, Henri conspire. Tout ce palais, son parc, la province qui entoure la ville, tout est un foyer de conspiration; toutes les femmes font l'amour, mais l'amour politique; tous les hommes se forgent l'espoir d'un avenir.

Henri est astucieux, son intelligence touche au génie; il a des intelligences avec l'Espagne, le pays des fourberies. Qui sait si sa réponse si noble à l'ambassadeur n'est pas une contre-partie de ce qu'il pense, et si même il n'en a pas averti cet ambassadeur par un clignement d'yeux, ou quelque autre convention tacite que, moi caché, je n'ai pu sentir.

Henri entretient des espions; il les solde ou les fait solder par quelque agent. Ces mendiants n'étaient ni plus ni moins que des gentilshommes déguisés. Leurs pièces d'or si artistement découpées sont des gages de reconnaissance, des mots d'ordre palpables.

Henri feint d'être amoureux fou, et tandis qu'on le croit occupé à faire l'amour, il passe ses nuits à travailler avec Mornay, qui ne dort jamais et qui ne connaît pas l'amour.

Voilà ce que j'avais à voir, je l'ai vu.

La reine Marguerite a des amants, le roi le sait; il les connaît et les tolère, parce qu'il a encore besoin d'eux ou d'elle, peut-être de tous à la fois. N'étant pas homme de guerre, il faut bien qu'il s'entretienne des capitaines, et n'ayant pas beaucoup d'argent, force lui est de leur laisser choisir la monnaie qui leur convient le mieux.

Henri de Valois me disait qu'il ne dormait pas; ventre de biche! il fait bien de ne pas dormir.

Heureusement encore que ce perfide Henri est un bon gentilhomme, auquel Dieu, en donnant le génie de l'intrigue, a oublié de donner la vigueur d'initiative. Henri, dit-on, a peur du bruit des mousquets, et quand, tout jeune, il a été conduit aux armées, on s'accorde à raconter qu'il ne pouvait tenir plus d'un quart d'heure en selle.

Heureusement répéta Chicot.

Car dans les temps où nous vivons, si avec l'intrigue un pareil homme avait le bras, cet homme serait le roi du monde.

Il y a bien Guise. Celui-là possède les deux valeurs: il a le bras et l'intrigue, lui; mais il a le désavantage d'être connu pour brave et habile, tandis que du Béarnais nul ne se défie.

Moi seul je l'ai deviné.

Et Chicot se frotta les mains.

— Eh bien! continua-t-il, l'ayant deviné, je n'ai plus rien à faire ici, moi; donc, tandis qu'il travaille ou dort, je vais tranquillement et doucement sortir de la ville.

Il n'y a pas beaucoup d'ambassadeurs, je crois, qui puissent se vanter d'avoir en une journée accompli leur mission tout entière; moi, je l'ai fait.

Donc je sortirai de Nérac, et une fois hors de Nérac je galoperai jusqu'en
France.

Il dit et commença de rechausser ses éperons, qu'il avait détachés au moment de se présenter devant le roi.

LII

DE L'ÉTONNEMENT QU'ÉPROUVA CHICOT D'ÊTRE SI POPULAIRE DANS LA VILLE DE NÉRAC

Chicot, ayant bien arrêté sa résolution de quitter incognito la cour du roi de Navarre, commença de faire son petit paquet de voyage.

Il le simplifia du mieux qu'il lui fut possible, ayant pour principe que l'on va plus vite toutes les fois que l'on pèse moins.

Assurément, son épée était la plus lourde portion du bagage qu'il emportait.

— Voyons, que me faut-il de temps, se demandait Chicot en lui-même tout en nouant son paquet, pour faire parvenir au roi la nouvelle de ce que j'ai vu et par conséquent de ce que je crains?

Deux jours pour arriver jusqu'à une ville de laquelle un bon gouverneur fasse partir des courriers ventre à terre.

Que cette ville, par exemple, soit Cahors, Cahors dont le roi de Navarre parle tant et qui l'occupe à si juste titre.

Une fois là, je pourrai me reposer, car enfin les forces de l'homme n'ont qu'une certaine mesure.

Je me reposerai donc à Cahors, et les chevaux courront pour moi.

Allons, mon ami Chicot, des jambes, de la légèreté, du sang-froid. Tu croyais avoir accompli toute ta mission, niais! tu n'en es qu'à la moitié, et encore!

Cela dit, Chicot éteignit sa lumière, ouvrit le plus doucement qu'il put sa porte et se mit à sortir à tâtons.

C'était un habile stratégiste que Chicot; il avait, en suivant d'Aubiac, jeté un regard à droite, un regard à gauche, un regard devant, un regard derrière, et reconnu toutes les localités.

Une antichambre, un corridor, un escalier, puis, au bas de cet escalier, la cour.

Mais Chicot n'eut pas plus tôt fait quatre pas dans l'antichambre qu'il heurta quelque chose qui se dressa aussitôt.

Ce quelque chose était un page couché sur la natte en dehors de la chambre, et qui, réveillé, se mit à dire:

— Eh! bonsoir, monsieur Chicot, bonsoir.

Chicot reconnu d'Aubiac.

— Eh! bonsoir, monsieur d'Aubiac, dit-il; mais écartez-vous un peu, s'il vous plaît, j'ai envie de me promener.

— Ah! mais, c'est qu'il est défendu de se promener la nuit dans le château, monsieur Chicot.

— Pourquoi cela, s'il vous plaît, monsieur d'Aubiac?

— Parce que le roi redoute les voleurs et la reine les galants.

— Diable!

— Or, il n'y a que les voleurs et les galants pour se promener la nuit au lieu de dormir.

— Cependant, cher monsieur d'Aubiac, dit Chicot avec son plus charmant sourire, je ne suis ni l'un ni l'autre, moi, je suis ambassadeur et ambassadeur très fatigué d'avoir parlé latin avec la reine et soupé avec le roi; car la reine est une rude latiniste et le roi un rude buveur; laissez-moi donc sortir, mon ami, car j'ai grand désir de me promener.

— Dans la ville, monsieur Chicot?

— Oh! non, dans les jardins.

— Peste! dans les jardins, monsieur Chicot, c'est encore bien plus défendu que dans la ville.

— Mon petit ami, dit Chicot, c'est un compliment à vous faire, vous êtes d'une vigilance bien grande à votre âge. Vous n'avez donc rien qui vous occupe?

— Non.

— Vous n'êtes donc ni joueur ni amoureux?

— Pour jouer il faut de l'argent, monsieur Chicot; pour être amoureux, il faut une maîtresse.

— Assurément, dit Chicot, et il fouilla dans sa poche.

Le page le regardait faire.

— Cherchez bien dans votre mémoire, mon cher ami, lui dit-il, et je parie que vous y trouverez quelque femme charmante à qui je vous prie d'acheter force rubans et de donner force violons avec ceci.

Et Chicot glissa dans la main du page dix pistoles qui n'étaient pas rognées comme celles du Béarnais.

— Allons donc, monsieur Chicot, dit le page, on voit bien que vous venez de la cour de France, vous avez des manières auxquelles on ne saurait rien refuser; sortez donc de votre chambre; mais surtout ne faites point de bruit.

Chicot ne se le fit point dire à deux fois, il glissa comme une ombre dans le corridor, et du corridor dans l'escalier; mais, arrivé au bas du péristyle, il trouva un officier du palais, dormant sur une chaise.

Cet homme fermait la porte par le poids même de son corps; essayer de passer eût été folie.

— Ah! petit brigand de page, murmura Chicot, tu savais cela, et tu ne m'as point prévenu.

Pour comble de malheur, l'officier paraissait avoir le sommeil très léger: il remuait, avec des soubresauts nerveux, tantôt un bras, tantôt une jambe; une fois même il étendit le bras comme un homme qui menace de s'éveiller.

Chicot chercha autour de lui s'il n'y avait pas une issue quelconque par laquelle, grâce à ses longues jambes et à un poignet solide, il put s'évader sans passer par la porte.

Il aperçut enfin ce qu'il désirait.

C'était une de ces fenêtres cintrées qu'on appelle impostes, et qui était demeurée ouverte, soit pour laisser pénétrer l'air, soit parce que le roi de Navarre, propriétaire assez peu soigneux, n'avait pas jugé à propos d'en renouveler les vitres.

Chicot reconnut la muraille avec ses doigts; il calcula, en tâtonnant, chaque espace compris entre les saillies, et s'en servit pour poser le pied comme sur des échelons. Enfin, il se hissa, nos lecteurs connaissent son adresse et sa légèreté, sans faire plus de bruit que n'en eût fait une feuille sèche frôlant la muraille sous le souffle du vent d'automne.

Mais l'imposte était d'une convexité disproportionnée, si bien que l'ellipse n'en était pas égale à celle du ventre et des épaules de Chicot, bien que le ventre fût absent et que les épaules, souples comme celles d'un chat, semblassent se démettre et se fondre dans les chairs pour occuper moins d'espace.

Il en résulta que lorsque Chicot eut passé la tête et une épaule, et lâché du pied la saillie du mur, il se trouva pendu entre le ciel et la terre, sans pouvoir reculer ni avancer.

Il commença alors une série d'efforts dont le premier résultat fut de déchirer son pourpoint et d'entamer sa peau.

Ce qui rendait la position plus difficile, c'était l'épée dont la poignée ne voulait point passer, faisant un crampon intérieur qui retenait Chicot collé sur le châssis de l'imposte.

Chicot réunit toutes ses forces, toute sa patience, toute son industrie, pour détacher l'agrafe de son baudrier, mais c'était sur cette agrafe justement que pesait la poitrine; il lui fallut donc changer de manoeuvre; il réussit à couler son bras derrière son dos et à tirer l'épée du fourreau; une fois l'épée tirée, il fut plus facile de trouver, grâce à ce corps anguleux, un interstice par où se glissa la poignée, l'épée alla donc tomber la première sur la dalle, et Chicot, glissant par l'ouverture comme une anguille la suivit en amortissant sa chute avec ses deux mains.

Toute cette lutte de l'homme contre les mâchoires ferrées de l'imposte ne s'était point exécutée sans bruit; aussi Chicot, en se relevant, se trouva-t-il face à face avec un soldat.

— Ah! mon Dieu! vous seriez-vous fait mal, monsieur Chicot? lui demanda celui-ci en lui présentant le bout de sa hallebarde en guise de soutien.

— Encore! pensa Chicot.

Puis, songeant à l'intérêt que lui avait témoigné ce brave homme:

— Non, mon ami, lui dit-il, aucun.

— C'est bien heureux, dit le soldat, je défie que qui que ce soit accomplisse un pareil tour sans se casser la tête; en vérité, il n'y avait que vous pour cela, monsieur Chicot.

— Mais d'où diable sais-tu mon nom? demanda Chicot surpris, en essayant toujours de passer.

— Je le sais, parce que je vous ai vu au palais aujourd'hui, et que j'ai demandé: Quel est ce gentilhomme de haute mine qui cause avec le roi?

— C'est monsieur Chicot, m'a-t-on répondu; voilà comment je le sais.

— C'est on ne peut plus galant, dit Chicot; mais comme je suis très pressé, mon ami, tu permettras….

— Quoi, monsieur Chicot?

— Que je te quitte et que j'aille à mes affaires.

— Mais on ne sort pas du palais la nuit; j'ai une consigne.

— Tu vois bien qu'on en sort, puisque j'en suis sorti, moi.

— C'est une raison, je le sais bien; mais….

— Mais?

— Vous rentrerez, voilà tout, monsieur Chicot.

— Ah! non.

— Comment, non!

— Pas par là du moins, la route est trop mauvaise.

— Si j'étais un officier au lieu d'être un soldat, je vous demanderais pourquoi vous êtes sorti par là; mais cela ne me regarde point; ce qui me regarde, c'est que vous rentriez. Rentrez donc, monsieur Chicot, je vous en prie.

Et le soldat mit dans sa prière un tel accent de persuasion, que cet accent toucha Chicot. En conséquence Chicot fouilla dans sa poche, et en tira dix pistoles.

— Tu es trop ménager, mon ami, lui dit-il, pour ne pas comprendre que, puisque j'ai mis mes habits dans un état pareil pour être passé par là, ce serait bien pis si j'y repassais; j'achèverais alors de déchirer mes habits, et j'irais tout nu, ce qui serait fort indécent, dans une cour où il y a tant de jeunes et jolies femmes, à commencer par la reine; laisse- moi donc passer pour aller chez le tailleur, mon ami.

Et il lui mit les dix pistoles dans la main.

— Passez vite alors, monsieur Chicot, passez vite.

Et il empocha l'argent.

Chicot était dans la rue; il s'orienta; il avait parcouru la ville pour arriver au palais, c'était la route opposée à suivre, puisqu'il devait sortir par la porte opposée à celle par laquelle il était entré. Voilà tout.

La nuit, claire et sans nuages, n'était pas favorable à une évasion. Chicot regrettait ces bonnes nuits brumeuses de France, qui, à l'heure qu'il était, faisaient que, dans les rues de Paris, on pouvait passer à quatre pas l'un de l'autre sans se voir; en outre, sur le pavé pointu de la ville, ses souliers ferrés résonnaient comme des fers de cheval.

Le malencontreux ambassadeur n'eut pas plus tôt tourné le coin de la rue, qu'il rencontra une patrouille.

Il s'arrêta de lui-même en songeant qu'il aurait l'air suspect en essayant de se dissimuler ou de forcer le passage.

— Eh! bonsoir, monsieur Chicot, lui dit le chef de la patrouille, en le saluant de l'épée, voulez-vous que nous vous reconduisions au palais? vous m'avez tout l'air d'être égaré et de chercher votre chemin.

— Ah ça! tout le monde me connaît donc ici? murmura Chicot. Pardieu! voilà qui est étrange.

Puis tout haut et de l'air le plus dégagé qu'il put prendre:

— Non, cornette, dit-il, vous vous trompez, je ne vais point au palais.

— Vous avez tort, monsieur Chicot, répondit gravement l'officier.

— Et pourquoi cela, monsieur?

— Parce qu'un édit très sévère défend aux habitants de Nérac de sortir la nuit, à moins d'urgente nécessité, sans permission et sans lanterne.

— Excusez-moi, monsieur, dit Chicot, mais l'édit ne peut me regarder, moi.

— Et pourquoi cela?

— Je ne suis point de Nérac.

— Oui, mais vous êtes à Nérac… Habitant ne veut pas dire qui est de… habitant veut dire qui demeure à… Or, vous ne nierez pas que vous ne demeuriez à Nérac, puisque je vous rencontre dans les rues de Nérac.

— Vous êtes logique, monsieur; malheureusement, moi, je suis pressé. Faites donc une petite infraction à votre consigne et laissez-moi passer, je vous prie.

— Vous allez vous perdre, monsieur Chicot; Nérac est une ville tortueuse, vous tomberez dans quelque trou punais, vous avez besoin d'être guidé; permettez que trois de mes hommes vous reconduisent au palais.

— Mais je ne vais pas au palais, vous dis-je.

— Où allez-vous donc, alors?

— Je ne puis dormir la nuit, et alors, je me promène. Nérac est une charmante ville pleine d'accidents, à ce qu'il m'a paru; je veux la voir, l'étudier.

— On vous conduira partout où vous désirerez, monsieur Chicot. Holà! trois hommes! — Je vous en supplie, monsieur, ne m'ôtez pas le pittoresque de ma promenade; j'aime à aller seul.

— Vous serez assassiné par les voleurs.

— J'ai mon épée.

— Ah! c'est vrai, je ne l'avais pas vue; alors vous serez arrêté par le prévôt comme étant armé.

Chicot vit qu'il n'y avait pas moyen de s'en tirer par des subtilités; il prit l'officier à part.

— Voyons, monsieur, dit-il, vous êtes jeune et charmant, vous savez ce que c'est que l'amour, un tyran impérieux.

— Sans doute, monsieur Chicot, sans doute.

— En bien! l'amour me brûle, cornette. J'ai une certaine dame à visiter.

— Où cela?

— Dans un certain quartier.

— Jeune?

— Vingt-trois ans.

— Belle?

— Comme les amours.

— Je vous en fais mon compliment, monsieur Chicot.

— Bien! vous m'allez laisser passer, alors?

— Dame! il y a urgence, à ce qu'il paraît?

— Urgence, c'est le mot, monsieur.

— Passez donc.

— Mais seul, n'est-ce pas? Vous sentez que je ne puis compromettre?…

— Comment donc!… Passez, monsieur Chicot, passez.

— Vous êtes un galant homme, cornette.

— Monsieur!

— Non, ventre de biche! c'est un beau trait. Mais voyons, comment me connaissez-vous?

— Je vous ai vu au palais avec le roi.

— Ce que c'est que les petites villes! pensa Chicot; s'il fallait qu'à Paris je fusse connu comme cela, combien de fois aurais-je eu la peau trouée au lieu du pourpoint!

Et il serra la main du jeune officier qui lui dit:

— A propos, de quel côté allez-vous?

— Du côté de la porte d'Agen.

— Ne vous égarez pas, surtout.

— Ne suis-je pas dans le chemin?

— Si fait, allez tout droit, et pas de mauvaise rencontre; voilà ce que je vous souhaite.

— Merci.

Et Chicot partit plus leste et plus joyeux que jamais.

Il n'avait pas fait cent pas, qu'il se trouva nez à nez avec le guet.

— Mordieu! quelle ville bien gardée! pensa Chicot.

— On ne passe pas! cria le prévôt d'une voix de tonnerre.

— Mais, monsieur, objecta Chicot, je désirerais cependant….

— Ah! monsieur Chicot! c'est vous; comment allez-vous dans les rues par un temps si froid? demanda l'officier magistrat.

— Ah! décidément, c'est une gageure, pensa Chicot fort inquiet.

Et, saluant, il fit un mouvement pour continuer son chemin.

— Monsieur Chicot, prenez garde, dit le prévôt.

— Garde à quoi, monsieur le magistrat?

— Vous vous trompez de route: vous allez du côté des portes.

— Justement.

— Alors, je vous arrêterai, monsieur Chicot.

— Non pas, monsieur le prévôt; peste! vous feriez un beau coup.

— Cependant….

— Approchez, monsieur le prévôt, et que vos soldats n'entendent point ce que nous allons dire.

Le prévôt s'approcha.

— J'écoute, dit-il.

— Le roi m'a donné une commission pour le lieutenant de la porte d'Agen.

— Ah! ah! fit le prévôt d'un air de surprise.

— Cela vous étonne?

— Oui.

— Cela ne devrait pas vous étonner pourtant, puisque vous me connaissez.

— Je vous connais pour vous avoir vu au palais avec le roi.

Chicot frappa du pied: l'impatience commençait à le gagner.

— Cela doit suffire pour vous prouver que j'ai la confiance de Sa
Majesté.

— Sans doute, sans doute; allez donc faire la commission du roi, monsieur
Chicot, je ne vous arrête plus.

— C'est drôle, mais c'est charmant, pensa Chicot, j'accroche en route, mais je roule toujours. Ventre de biche! voilà une porte, ce doit être celle d'Agen; dans cinq minutes, je serai dehors.

Il arriva effectivement à cette porte gardée par une sentinelle qui se promenait de long en large, le mousquet sur l'épaule.

— Pardon, mon ami, fit Chicot, voulez-vous ordonner que l'on m'ouvre la porte?

— Je n'ordonne pas, monsieur Chicot, répondit la sentinelle avec aménité, attendu que je suis simple soldat.

— Tu me connais, toi aussi! s'écria Chicot, exaspéré.

— J'ai cet honneur, monsieur Chicot; j'étais ce matin de garde au palais, je vous ai vu causer avec le roi.

— Eh bien! mon ami, puisque tu me connais, apprends une chose.

— Laquelle?

— C'est que le roi m'a donné un message très pressé pour Agen, ouvre-moi donc la poterne seulement.

— Ce serait avec grand plaisir, monsieur Chicot; mais je n'ai pas les clefs, moi.

— Et qui les a?

— L'officier de service.

Chicot soupira.

— Et où est l'officier de service? demanda-t-il.

— Oh! ne vous dérangez point pour cela. Le soldat tira une sonnette qui alla réveiller dans son poste l'officier endormi.

— Qu'y a-t-il? demanda ce dernier en passant la tête par sa lucarne.

— Mon lieutenant, c'est un monsieur qui veut qu'on lui ouvre la porte pour sortir en plaine.

[Illustration: En avant! en avant! dit-il. — PAGE 110.]

— Ah! monsieur Chicot, s'écria l'officier, pardon, désolé de vous faire attendre; excusez-moi, je suis à vous, je descends.

Chicot se rongeait les ongles avec un commencement de rage.

— Mais n'en trouverai-je pas un qui ne me connaisse! c'est donc une lanterne que ce Nérac, et je suis donc la chandelle, moi!

L'officier parut sur la porte.

— Excusez, monsieur Chicot, dit-il en s'avançant en grande hâte, je dormais.

— Comment donc, monsieur, fit Chicot, mais la nuit est faite pour cela; seriez-vous assez bon pour me faire ouvrir la porte? Je ne dors pas, moi, malheureusement. Le roi… vous savez sans doute, vous aussi, que le roi me connaît?

— Je vous ai vu causer aujourd'hui avec Sa Majesté au palais.

— C'est cela, justement, grommela Chicot. Eh bien! soit, si vous m'avez vu causer avec le roi, vous ne m'avez pas entendu causer, au moins.

— Non, monsieur Chicot, je ne dis que ce qui est.

— Moi aussi; or, le roi, en causant avec moi, m'a commandé d'aller lui faire cette nuit une commission à Agen; or, cette porte est celle d'Agen, n'est-ce pas?

— Oui, monsieur Chicot.

— Elle est fermée?

— Comme vous voyez.

— Veuillez me la faire ouvrir, je vous prie.

— Comment donc, monsieur Chicot! Anthenas, Anthenas, ouvrez la porte à M.
Chicot, vite, vite, vite!

Chicot ouvrit de grands yeux et respira comme un plongeur qui sort de l'eau après cinq minutes d'immersion.

La porte grinça sur ses gonds, porte du paradis pour le pauvre Chicot, qui entrevoyait derrière cette porte toutes les délices de la liberté.

Il salua cordialement l'officier et marcha vers la voûte.

— Adieu, dit-il, merci.

— Adieu, monsieur Chicot, bon voyage!

Et Chicot fit encore un pas vers la porte.

— A propos, étourdi que je suis! cria l'officier en courant après Chicot et en le retenant par sa manche; j'oubliais, cher monsieur Chicot, de vous demander votre passe.

— Comment! ma passe?

— Certainement; vous êtes homme de guerre, monsieur Chicot, et vous savez ce que c'est qu'une passe, n'est-ce pas? On ne sort pas, vous comprenez bien, d'une ville comme Nérac, sans passe du roi, surtout lorsque le roi l'habite.

— Et de qui doit être signée cette passe?

— Du roi lui-même. Ainsi, puisque c'est le roi qui vous envoie en plaine, il n'aura pas oublié de vous donner une passe.

— Ah! ah! doutez-vous donc que ce soit le roi qui m'envoie? dit Chicot l'oeil en feu, car il se voyait sur le point d'échouer, et la colère lui suggérait cette mauvaise pensée de tuer l'officier, le concierge, et de fuir par la porte ouverte, au risque d'être poursuivi dans sa fuite par cent coups d'arquebuse.

— Je ne doute de rien, monsieur Chicot, surtout de ces choses que vous me faites l'honneur de me dire, mais réfléchissez que si le roi vous a donné cette commission….

— En personne, monsieur, en personne!

— Raison de plus. Sa Majesté sait donc que vous allez sortir….

— Ventre de biche! s'écria Chicot, je le crois bien, qu'elle le sait. — J'aurai donc une carte de sortie à remettre demain matin à M. le gouverneur de la place.

— Et le gouverneur de la place, demanda Chicot, c'est?….

— C'est M. de Mornay, qui ne badine pas avec les consignes, monsieur Chicot, vous devez savoir cela, et qui me ferait passer par les armes purement et simplement si je manquais à la mienne.

Chicot commençait à caresser la poignée de son épée avec un mauvais sourire, lorsque se retournant, il s'aperçut que la porte était obstruée par une ronde extérieure, laquelle se trouvait là justement pour empêcher Chicot de passer, eût-il tué le lieutenant, la sentinelle et le concierge.

— Allons, se dit Chicot avec un soupir; c'est bien joué, je suis un sot, j'ai perdu.

Et il tourna les talons.

— Voulez-vous qu'on vous reconduise, monsieur Chicot? demanda l'officier.

— Ce n'est pas là peine, merci, répliqua Chicot.

Chicot revint sur ses pas, mais il n'était point au bout de son martyre.

Il rencontra le prévôt, qui lui dit:

— Tiens! monsieur Chicot, vous avez donc déjà fait votre commission? peste! c'est à faire à vous, vous êtes leste!

Plus loin le cornette le saisit au coin de la rue et lui cria:

— Bonsoir, monsieur Chicot. Eh bien! cette dame, vous savez?… Êtes-vous content de Nérac, monsieur Chicot?

Enfin, le soldat du péristyle, toujours en sentinelle à la même place, lui lâcha sa dernière bordée:

— Cordieu! monsieur Chicot, lui dit-il, le tailleur vous a bien mal raccommodé, et vous êtes, Dieu me pardonne, plus déchiré encore qu'en sortant.

Chicot ne voulut pas risquer de se dépouiller comme un lièvre en repassant par la filière de l'imposte, il se coucha devant la porte et feignit de s'endormir.

Par hasard, ou plutôt par charité, la porte s'ouvrit, et Chicot rentra penaud et humilié dans le palais.

Sa mine effarée toucha le page, toujours à son poste.

— Cher monsieur Chicot, lui dit-il, voulez-vous que je vous donne la clef de tout cela?

— Donne, serpent, donne, murmura Chicot.

— Eh bien! le roi vous aime tant, qu'il a tenu à vous garder.

— Et tu le savais, brigandeau, et tu ne m'as pas averti!

— Oh! monsieur Chicot, impossible, c'était un secret d'État.

— Mais je t'ai payé, scélérat?

— Oh! le secret valait mieux que dix pistoles, vous en conviendrez, cher monsieur Chicot.

Chicot rentra dans sa chambre et se rendormit de rage.

LIII

LE GRAND-VENEUR DU ROI DE NAVARRE

En quittant le roi, Marguerite s'était rendue à l'instant même à l'appartement des filles d'honneur.

En passant, elle avait pris avec elle son médecin Chirac, qui couchait au château, et elle était entrée avec lui chez la pauvre Fosseuse qui, pâle et entourée de regards curieux, se plaignait de douleurs d'estomac, sans vouloir, tant sa douleur était grande, répondre à aucune question ni accepter aucun soulagement.

Fosseuse avait à cette époque vingt à vingt et un ans; c'était une belle et grande personne, aux yeux bleus, aux cheveux blonds, au corps souple et plein de mollesse et de grâce; seulement depuis près de trois mois elle ne sortait plus et se plaignait de lassitudes qui l'empêchaient de se lever; elle était restée sur une chaise longue, et de cette chaise longue avait fini par passer dans son lit.

Chirac commença par congédier les assistants, et, s'emparant du chevet de la malade, il demeura seul avec elle et la reine.

Fosseuse, épouvantée de ces préliminaires, auxquels les deux physionomies de Chirac et de la reine, l'une impassible et l'autre glacée, ne laissaient pas que de donner une certaine solennité, Fosseuse se souleva sur son oreiller, et balbutia un remercîment pour l'honneur que lui faisait la reine sa maîtresse.

Marguerite était plus pâle que Fosseuse; c'est que l'orgueil blessé est plus douloureux que la cruauté ou la maladie.

Chirac tâta le pouls de la jeune fille, mais ce fut presque malgré elle.

— Qu'éprouvez-vous? lui demanda-t-il après un moment d'examen.

— Des douleurs d'estomac, monsieur, répondit la pauvre enfant; mais ce ne sera rien, je vous assure, et si j'avais seulement la tranquillité….

— Quelle tranquillité, mademoiselle? demanda la reine.

Fosseuse fondit en larmes.

— Ne vous affligez point, mademoiselle, continua Marguerite. Sa Majesté m'a priée de vous visiter pour vous remettre l'esprit.

— Oh! que de bontés, madame!

Chirac lâcha la main de Fosseuse.

— Et moi, dit-il, je sais à présent quel est votre mal.

— Vous savez? murmura Fosseuse en tremblant.

— Oui, nous savons que vous devez beaucoup souffrir, ajouta Marguerite.

Fosseuse continuait à s'épouvanter d'être ainsi à la merci de deux impassibilités, celle de la science, celle de la jalousie.

Marguerite fit un signe à Chirac, qui sortit de la chambre. Alors la peur de Fosseuse devint un tremblement; elle faillit s'évanouir.

— Mademoiselle, dit Marguerite, quoique depuis quelque temps, vous agissiez envers moi comme envers une étrangère, et qu'on m'avertisse chaque jour des mauvais offices que vous me rendez près de mon mari….

— Moi, madame?

— Ne m'interrompez point, je vous prie. Quoique enfin vous ayez aspiré à un bien trop au-dessus de vos ambitions, l'amitié que je vous portais et celle que j'ai vouée aux personnes d'honneur à qui vous appartenez, me pousse à vous secourir dans le malheur où l'on vous voit en ce moment.

— Madame, je vous jure….

— Ne niez pas, j'ai déjà trop de chagrins; ne ruinez pas d'honneur, vous d'abord, et moi ensuite, moi qui ai presque autant d'intérêt que vous à votre honneur, puisque vous m'appartenez. Mademoiselle, dites-moi tout, et en ceci je vous servirai comme une mère.

— Oh! madame! madame! croyez-vous donc à ce qu'on dit?

— Prenez garde de m'interrompre, mademoiselle, car, à ce qu'il me semble, le temps presse. Je voulais dire qu'en ce moment, M. Chirac, qui sait votre maladie, vous vous rappelez les paroles qu'il a dites à l'instant même, qu'en ce moment, M. Chirac est dans les antichambres où il annonce à tous que la maladie contagieuse dont on parle dans le pays, est au palais, et que vous menacez d'en être atteinte. Cependant, moi, s'il en est temps encore, je vous emmènerai au Mas-d'Agenois, qui est une maison fort écartée du roi, mon mari; nous serons là seules ou à peu près; le roi, de son côté, part avec sa suite pour une chasse, qui, dit-il, doit le retenir plusieurs jours dehors; nous ne sortirons du Mas-d'Agenois qu'après votre délivrance.

— Madame! madame! s'écria la Fosseuse, pourpre à la fois de honte et de douleur, si vous ajoutez foi à tout ce qui se dit sur mon compte, laissez- moi misérablement mourir.

— Vous répondez mal à ma générosité, mademoiselle, et vous comptez aussi par trop sur l'amitié du roi, qui m'a priée de ne pas vous abandonner.

— Le roi!… le roi aurait dit?…

— En doutez-vous, quand je parle, mademoiselle? Moi, si je ne voyais les symptômes de votre mal réel, si je ne devinais, à vos souffrances, que la crise approche, j'aurais peut-être foi en vos dénégations.

Dans ce moment, comme pour donner entièrement raison à la reine, la pauvre Fosseuse, terrassée par les douleurs d'un mal furieux, retomba livide et palpitante sur son lit.

Marguerite la regarda quelque temps sans colère, mais aussi sans pitié.

— Faut-il toujours que je croie à vos dénégations, mademoiselle? dit-elle enfin à la pauvre fille, quand celle-ci put se relever et montra en se relevant un visage si bouleversé et si baigné de larmes, qu'il eût attendri Catherine elle-même.

En ce moment, et comme si Dieu eût voulu envoyer du secours à la malheureuse enfant, la porte s'ouvrit, et le roi de Navarre entra précipitamment.

Henri, qui n'avait point pour dormir les mêmes raisons que Chicot, n'avait pas dormi, lui.

Après avoir travaillé une heure avec Mornay, et avoir pendant cette heure pris toutes ses dispositions pour la chasse si pompeusement annoncée à Chicot, il était accouru au pavillon des filles d'honneur.

— Eh bien! que dit-on? fit-il en entrant, que ma fille Fosseuse est toujours souffrante!

[Illustration: Et d'un bras vigoureux il abattit… — PAGE 111.]

— Voyez-vous, madame, s'écria la jeune fille à la vue de son amant, et rendue plus forte par le secours qui lui arrivait, voyez-vous que le roi n'a rien dit et que je fais bien de nier?

— Monsieur, interrompit la reine en se retournant vers Henri, faites cesser, je vous prie, cette lutte humiliante; je crois avoir compris tantôt que Votre Majesté m'avait honorée de sa confiance et révélé l'état de mademoiselle. Avertissez-la donc que je suis au courant de tout, pour qu'elle ne se permette pas de douter lorsque j'affirme.

— Ma fille, demanda Henri avec une tendresse qu'il n'essayait pas même de voiler, vous persistez donc à nier?

— Le secret ne m'appartient pas, sire, répondit la courageuse enfant, et tant que je n'aurai pas de votre bouche reçu congé de tout dire….

— Ma fille Fosseuse est un brave coeur, madame, répliqua Henri; pardonnez-lui, je vous en conjure; et vous, ma fille, ayez en la bonté de votre reine toute confiance; la reconnaissance me regarde, et je m'en charge.

Et Henri prit la main de Marguerite et la serra avec effusion.

En ce moment, un flot amer de douleur vint assaillir de nouveau la jeune fille; elle céda donc une seconde fois sous la tempête, et, pliée comme un lis, elle inclina sa tête avec un sourd et douloureux gémissement.

Henri fut touché jusqu'au fond du coeur, quand il vit ce front pâle, ces yeux noyés, ces cheveux humides et épars; quand il vit enfin perler sur les tempes et sur les lèvres de Fosseuse cette sueur de l'angoisse qui semble voisine de l'agonie.

Il se précipita tout éperdu vers elle, et, les bras ouverts:

— Fosseuse! chère Fosseuse! murmura-t-il en tombant à genoux devant son lit.

Marguerite, sombre et silencieuse, alla coller son front brûlant aux vitres de la fenêtre.

Fosseuse eut la force de soulever ses bras pour les passer au cou de son amant, puis elle attacha ses lèvres sur les siennes, croyant qu'elle allait mourir, et que dans ce dernier, dans ce suprême baiser, elle jetait à Henri son âme et son adieu.

Puis elle retomba sans connaissance.

Henri, aussi pâle qu'elle, inerte et sans voix comme elle, laissa tomber sa tête sur le drap de son lit d'agonie, qui semblait si près de devenir un linceul.

Marguerite s'approcha de ce groupe, où étaient confondues la douleur physique et la douleur morale.

— Relevez-vous, monsieur, et laissez-moi accomplir le devoir que vous m'avez imposé, dit-elle avec une énergique majesté.

Et comme Henri semblait inquiet de cette manifestation et se soulevait à demi sur un genou:

— Oh! ne craignez rien, monsieur, dit-elle, dès que mon orgueil seul est blessé, je suis forte; contre mon coeur, je n'eusse point répondu de moi, mais heureusement mon coeur n'a rien à faire dans tout ceci.

Henri releva la tête.

— Madame? dit-il.

— N'ajoutez pas un mot, monsieur, fit Marguerite en étendant sa main, ou je croirais que votre indulgence a été un calcul. Nous sommes frère et soeur, nous nous entendrons.

Henri la conduisit jusqu'à Fosseuse, dont il mit la main glacée dans la main fiévreuse de Marguerite.

— Allez, sire, allez, dit la reine, partez pour la chasse. A cette heure, plus vous emmènerez de gens avec vous, plus vous éloignerez de curieux du lit de… mademoiselle.

— Mais, dit Henri, je n'ai vu personne aux antichambres.

— Non, sire, reprit Marguerite en souriant, on croit que la peste est ici; hâtez-vous donc d'aller prendre vos plaisirs ailleurs.

— Madame, dit Henri, je pars, et je vais chasser pour nous deux.

Et il attacha un tendre et dernier regard sur Fosseuse, encore évanouie, et s'élança hors de l'appartement.

Une fois dans les antichambres, il secoua la tête comme pour faire tomber de son front un reste d'inquiétude; puis, le visage souriant, de ce sourire narquois qui lui était particulier, il monta chez Chicot, lequel, nous l'avons dit, dormait les poings fermés.

Le roi se fit ouvrir la porte, et secouant le dormeur dans son lit:

— Eh! eh! compère, dit-il, alerte, alerte, il est deux heures du matin.

— Ah! diable, fit Chicot, vous m'appelez compère, sire. Me prendriez-vous pour le duc de Guise, par hasard?

En effet, Henri, lorsqu'il parlait du duc de Guise, avait l'habitude de l'appeler son compère.

— Je vous prends pour mon ami, dit-il.

— Et vous me faites prisonnier, moi, un ambassadeur! Sire, vous violez le droit des gens.

Henri se mit à rire. Chicot, homme d'esprit avant tout, ne put s'empêcher de lui tenir compagnie.

— Tu es fou. Pourquoi, diable, voulais-tu donc t'en aller d'ici, n'es-tu pas bien traité?

— Trop bien, ventre de biche! trop bien; il me semble être ici comme une oie qu'on engraisse dans une basse-cour. Tout le monde me dit: Petit, petit Chicot, — qu'il est gentil! mais on me rogne l'aile, mais on me ferme la porte.