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Les quarante-cinq — Tome 2 cover

Les quarante-cinq — Tome 2

Chapter 26: LVI
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About This Book

A historical narrative shifts between courtly ceremony and clandestine agitation as a high-ranking noble seeks the king’s favor while militant urban leaders organize armed contingents and press for decisive political change. Public appearances, disguised arrivals, and private audiences alternate with council-like gatherings where bourgeois deputies offer men, resources, and tactical schemes. The work interweaves scenes of loyalty and performance with scheming and mobilization, tracing factional rivalry, the coordination of popular forces, and tensions between military command and civic activism during a precarious moment at the royal court.

— Chicot, mon enfant, dit Henri en secouant la tête, rassure-toi, tu n'es pas assez gras pour ma table.

— Eh! mais, sire, dit Chicot en se soulevant, je vous trouve tout guilleret ce matin; quelles nouvelles donc?

— Ah! je vais te dire: c'est que je pars pour la chasse, vois-tu, et je suis toujours très gai quand je vais en chasse. Allons, hors du lit, compère, hors du lit!

— Comment, vous m'emmenez, sire?

— Tu seras mon historiographe, Chicot.

— Je tiendrai note des coups tirés?

— Justement.

Chicot secoua la tête.

— Eh bien! qu'as-tu? demanda le roi.

— J'ai, répondit Chicot, que je n'ai jamais vu pareille gaîté, sans inquiétude.

— Bah!

— Oui, c'est comme le soleil quand il….

— Eh bien?

— Eh bien! sire, pluie, éclair et tonnerre ne sont pas loin.

Henri se caressa la barbe en souriant et répondit:

— S'il fait de l'orage, Chicot, mon manteau est grand et tu seras à couvert.

Puis s'avançant vers l'antichambre, tandis que Chicot s'habillait tout en murmurant:

— Mon cheval! cria le roi; et qu'on dise à M. de Mornay que je suis prêt.

— Ah! c'est M. de Mornay qui est grand-veneur pour cette chasse? demanda
Chicot.

— M. de Mornay est tout ici, Chicot, répondit Henri. Le roi de Navarre est si pauvre, qu'il n'a pas le moyen de diviser ses charges en spécialités. Je n'ai qu'un homme, moi.

— Oui, mais il est bon, soupira Chicot.

LIV

COMMENT ON CHASSAIT LE LOUP EN NAVARRE

Chicot, en jetant les yeux sur les préparatifs du départ, ne put s'empêcher de remarquer à demi-voix que les chasses du roi Henri de Navarre étaient moins somptueuses que celles du roi Henri de France.

Douze ou quinze gentilshommes seulement, parmi lesquels il reconnut M. le vicomte de Turenne, objet des contestations matrimoniales, formaient toute la suite de S.M.

De plus, comme ces messieurs n'étaient riches qu'à la surface, comme ils n'avaient point d'assez puissants revenus pour faire d'inutiles dépenses, et même parfois d'utiles dépenses, presque tous, au lieu du costume de chasse en usage à cette époque, portaient le heaume et la cuirasse; ce qui fit demander à Chicot si les loups de Gascogne avaient dans leurs forêts mousquets et artillerie.

Henri entendit la question, quoiqu'elle ne lui fût pas directement adressée; il s'approcha de Chicot et lui toucha l'épaule.

— Non, mon fils, lui dit-il, les loups de Gascogne n'ont ni mousquets ni artillerie; mais ce sont de rudes bêtes, qui ont griffes et dents, et qui attirent les chasseurs dans des fourrés où l'on risque fort de déchirer ses habits aux épines; or, on déchire un habit de soie ou de velours, et même un justaucorps de drap ou de buffle, mais on ne déchire pas une cuirasse.

[Illustration: Henri jouait avec master Love. — PAGE 114.]

— Voilà une raison, grommela Chicot, mais elle n'est pas excellente.

— Que veux-tu, dit Henri, je n'en ai pas d'autre.

— Il faut donc que je m'en contente.

— C'est ce que tu as de mieux à faire, mon fils.

— Soit.

— Voilà un soit qui sent sa critique intérieure, reprit Henri en riant; tu m'en veux de t'avoir dérangé pour aller à la chasse?

— Ma foi, oui.

— Et tu gloses.

— Est-ce défendu?

— Non, mon ami, non, la gloserie est monnaie courante en Gascogne.

— Dame! vous comprenez, sire: je ne suis pas chasseur, moi, répliqua Chicot, et il faut bien que je m'occupe à quelque chose, moi, pauvre fainéant, qui n'ai rien à faire, tandis que vous vous pourléchez les moustaches, vous autres, du fumet de ces bons loups que vous allez forcer à douze ou quinze que vous êtes.

— Ah! oui, dit le roi en souriant encore de la satire, les habits d'abord, puis le nombre; raille, raille, mon cher Chicot.

— Oh! sire!

— Mais je te ferai observer que tu n'es pas indulgent, mon fils: le Béarn n'est pas grand comme la France; le roi, là-bas, marche toujours avec deux cents veneurs, moi, ici, je pars avec douze, comme tu vois.

— Oui, sire.

— Mais, continua Henri, tu vas croire que je gasconne, Chicot: eh bien! quelquefois ici, ce qui n'arrive point là-bas, quelquefois ici, des gentilshommes de campagne, apprenant que je fais chasse, quittent leurs maisons, leurs châteaux, leurs mas, et viennent se joindre à moi, ce qui parfois me compose une assez belle escorte.

— Vous verrez, sire, que je n'aurai pas le bonheur d'assister à une chose pareille, dit Chicot; en vérité, sire, je suis en guignon.

— Qui sait! répondit Henri avec son rire goguenard.

Puis, comme on avait laissé Nérac, franchi les portes de la ville, comme depuis une demi-heure à peu près on marchait déjà dans la campagne:

— Tiens, dit Henri à Chicot, en amenant sa main au-dessus de ses yeux pour s'en faire une visière, tiens, je ne me trompe pas, je pense.

— Qu'y a-t-il? demanda Chicot.

— Regarde donc là-bas aux barrières du bourg de Moiras; ne sont-ce point des cavaliers que j'aperçois?

Chicot se haussa sur ses étriers.

— Ma foi, sire, je crois que oui, dit-il.

— Et moi j'en suis sûr.

— Cavaliers, oui, dit Chicot en regardant avec plus d'attention; mais chasseurs, non.

— Pourquoi pas chasseurs?

— Parce qu'ils sont armés comme des Roland et des Amadis, répondit
Chicot.

— Eh! qu'importe l'habit, mon cher Chicot; tu as déjà appris en nous voyant que l'habit ne fait pas le chasseur.

— Mais, s'écria Chicot, je vois au moins deux cents hommes là-bas.

— Eh bien! que prouve cela, mon fils? que Moiras est une bonne redevance.

Chicot sentit sa curiosité aiguillonnée de plus en plus.

La troupe que Chicot avait dénombrée au plus bas chiffre, car elle se composait de deux cent cinquante cavaliers, se joignit silencieusement à l'escorte; chacun des hommes qui la composaient était bien monté, bien équipé, et le tout était commandé par un homme de bonne mine, qui vint baiser la main de Henri avec courtoisie et dévoûment.

On passa le Gers à gué; entre le Gers et la Garonne, dans un pli de terrain, on trouva une seconde troupe d'une centaine d'hommes: le chef s'approcha de Henri et parut s'excuser de ne pas lui amener un plus grand nombre de chasseurs. Henri accueillit ses excuses en lui tendant la main.

On continua de marcher et l'on trouva la Garonne; comme on avait traversé le Gers, on traversa la Garonne; seulement comme la Garonne est plus profonde que le Gers, aux deux tiers du fleuve, on perdit pied, et il fallut nager pendant l'espace de trente ou quarante pas; cependant, contre toute attente, on atteignit l'autre rive sans accident.

— Tudieu! dit Chicot, quels exercices faites-vous donc, sire? quand vous avez des ponts au-dessus et au-dessous d'Agen, vous trempez comme cela vos cuirasses dans l'eau?

— Mon cher Chicot, dit Henri, nous sommes des sauvages, nous autres; il faut donc nous pardonner; tu sais bien que feu mon frère Charles m'appelait son sanglier; or, le sanglier, — mais tu n'es pas chasseur, toi, tu ne sais pas cela; — or, le sanglier ne se dérange jamais: il va droit son chemin; je l'imite, ayant son nom; je ne me dérange pas non plus. Un fleuve se présente sur mon chemin, je le coupe; une ville se dresse devant moi, ventre saint-gris! je la mange comme un pâté.

Cette facétie du Béarnais souleva de grands éclats de rire autour de lui.

M. de Mornay seul, toujours aux côtés du roi, ne rit point avec bruit; il se contenta de se pincer les lèvres, ce qui était chez lui l'indice d'une hilarité extravagante.

— Mornay est de bien bonne humeur aujourd'hui, dit le Béarnais tout joyeux à l'oreille de Chicot, il vient de rire de ma plaisanterie.

Chicot se demanda duquel des deux il devait rire, ou du maître, si heureux d'avoir fait rire son serviteur, ou du serviteur, si difficile à égayer.

Mais avant toute chose, le fond de la pensée pour Chicot demeurait l'étonnement.

De l'autre côté de la Garonne, à une demi-lieue du fleuve à peu près, trois cents cavaliers cachés dans une forêt de pins apparurent aux yeux de Chicot.

— Oh! oh! monseigneur, dit-il tout bas à Henri, est-ce que ces gens ne seraient point des jaloux qui auraient entendu parler de votre chasse et qui auraient dessein de s'y opposer?

— Non pas, dit Henri, et tu te trompes encore cette fois, mon fils: ces gens sont des amis qui nous viennent de Puymirol, de vrais amis.

— Tudieu! sire, vous allez avoir plus d'hommes à votre suite que vous ne trouverez d'arbres dans la forêt.

— Chicot, mon enfant, dit Henri, je crois, Dieu me pardonne, que le bruit de ton arrivée s'est déjà répandu dans le pays, et que ces gens-là accourent des quatre coins de la province pour faire honneur au roi de France, dont tu es l'ambassadeur.

Chicot avait trop d'esprit pour ne pas s'apercevoir que depuis quelque temps déjà on se moquait de lui.

Il en prit de l'ombrage, mais non pas de l'humeur.

La journée finit à Monroy, où les gentilshommes de la contrée, réunis comme s'ils eussent été prévenus d'avance que le roi de Navarre devait passer, lui offrirent un beau souper, dont Chicot prit sa part avec enthousiasme, attendu qu'on n'avait pas jugé à propos de s'arrêter en route pour une chose si peu importante que le dîner, et qu'en conséquence on n'avait point mangé depuis Nérac.

On avait gardé pour Henri la plus belle maison de la ville, la moitié de la troupe coucha dans la rue où était le roi, l'autre en dehors des portes.

— Quand donc entrerons-nous en chasse? demanda Chicot à Henri au moment où celui-ci se faisait débotter.

— Nous ne sommes pas encore sur le territoire des loups, mon cher Chicot, répondit Henri.

— Et quand y serons-nous, sire?

— Curieux!

— Non pas, sire; mais, vous comprenez, on désire savoir où l'on va.

— Tu le sauras demain, mon fils; en attendant couche-toi là, sur les coussins à ma gauche; tiens, voilà déjà Mornay qui ronfle à ma droite.

— Peste! dit Chicot, il a le sommeil plus bruyant que la veille.

— Oui, c'est vrai, dit Henri, il n'est pas bavard; mais c'est à la chasse qu'il faut le voir, et tu le verras.

Le jour paraissait à peine, quand un grand bruit de chevaux réveilla
Chicot et le roi de Navarre.

Un vieux gentilhomme, qui voulut servir le roi lui-même, apporta à Henri la tartine de miel et le vin épicé du matin.

Mornay et Chicot furent servis par les serviteurs du vieux gentilhomme.

Le repas fini on sonna le boute-selle.

— Allons, allons, dit Henri, nous avons une bonne journée à faire aujourd'hui; à cheval, messieurs, à cheval!

Chicot vit avec étonnement que cinq cents cavaliers avaient grossi l'escorte.

Ces cinq cents cavaliers étaient arrivés pendant la nuit.

— Ah ça! mais, dit-il, ce n'est pas une suite que vous avez, sire, ce n'est plus même une troupe, c'est une armée.

Henri ne répondit rien que ces trois mots:

— Attends encore, attends.

A Lauzerte six cents hommes de pied vinrent se ranger derrière cette troupe de cavaliers.

— Des fantassins! s'écria Chicot, de la pédaille!

— Des rabatteurs, fit le roi, rien autre chose que des rabatteurs.

Chicot fronça le sourcil et de ce moment il ne parla plus.

Vingt fois ses yeux se tournèrent vers la campagne, c'est-à-dire que vingt fois l'idée de fuir lui traversa l'esprit. Mais Chicot avait sa garde d'honneur, sans doute à titre de représentant du roi de France.

Il en résultait que Chicot était si bien recommandé à cette garde, comme un personnage de la plus haute importance, qu'il ne faisait pas un geste sans que ce geste ne fût répété par dix hommes.

Cela lui déplut, et il en dit deux mots au roi.

— Dame! lui dit Henri, c'est ta faute, mon enfant; tu as voulu te sauver de Nérac, et j'ai peur que tu ne veuilles te sauver encore.

— Sire, répondit Chicot, je vous engage ma foi de gentilhomme que je n'y essaierai même pas.

— A la bonne heure.

— D'ailleurs j'aurais tort.

— Tu aurais tort?

— Oui; car, en restant, je suis destiné, je crois, à voir des choses curieuses.

— Eh bien, je suis aise que ce soit ton opinion, mon cher Chicot, car c'est aussi la mienne.

En ce moment on traversait la ville de Montcuq, et quatre petites pièces de campagne prenaient rang dans l'armée.

— Je reviens à ma première idée, sire, dit Chicot, que les loups de ce pays sont des maîtres loups, et qu'on les traite avec des égards inconnus aux loups ordinaires: de l'artillerie pour eux, sire!

— Ah! tu as remarqué? dit Henri, c'est une manie des gens de Montcuq, depuis que je leur ai donné pour leurs exercices ces quatre pièces, que j'ai fait acheter en Espagne et qu'on m'a passées en fraude, ils les traînent partout.

— Enfin, murmura Chicot, arriverons-nous aujourd'hui, sire?

— Non, demain.

— Demain matin ou demain soir?

— Demain matin.

— Alors, dit Chicot, c'est à Cahors que nous chassons, n'est-ce pas, sire?

— C'est de ce côté-là, fit le roi.

— Mais comment, sire, vous qui avez de l'infanterie, de la cavalerie et de l'artillerie pour chasser le loup, comment avez-vous oublié de prendre l'étendard royal? L'honneur que vous faites à ces dignes animaux eût été complet.

— On ne l'a pas oublié, Chicot, ventre saint-gris! on n'aurait eu garde: seulement on le laisse à l'étui de peur de le salir. Mais puisque tu veux un étendard, mon enfant, pour savoir sous quelle bannière tu marches, on va t'en montrer un beau. Tirez l'étendard de son fourreau, commanda le roi, monsieur Chicot désire savoir comment sont faites les armes de Navarre.

— Non, non, c'est inutile, dit Chicot; plus tard; laissez-le où il est, il est bien.

— D'ailleurs, sois tranquille, dit le roi, tu le verras en temps et lieu.

On passa la seconde nuit à Catus, à peu près de la même façon qu'on avait passé la première; depuis le moment où Chicot avait donné sa parole d'honneur de ne pas fuir, on ne faisait plus attention à lui.

Il fit un tour par le village et alla jusqu'aux avant-postes. De tous côtés des troupes de cent, cent cinquante, deux cents hommes, venaient se joindre à l'armée. Cette nuit, c'était le rendez-vous des fantassins.

— C'est bien heureux que nous n'allions pas jusqu'à Paris, dit Chicot, nous y arriverions avec cent mille hommes.

Le lendemain, à huit heures du matin, on était en vue de Cahors, avec mille hommes de pied et deux mille chevaux.

On trouva la ville en défense; des éclaireurs avaient alarmé le pays; M. de Vezin s'était aussitôt précautionné.

— Ah! ah! fit le roi, à qui Mornay communiqua cette nouvelle, nous sommes prévenus; c'est contrariant.

— Il faudra faire le siège en règle, sire, dit Mornay; nous attendons encore deux mille hommes à peu près, c'est autant qu'il nous faut, pour balancer les chances du moins.

— Assemblons le conseil, dit M. de Turenne, et commençons les tranchées.

Chicot regardait toutes ces choses, et écoutait toutes ces paroles d'un air effaré.

La mine pensive et presque piteuse du roi de Navarre le confirmait dans ses soupçons, que Henri était un pauvre homme de guerre, et cette conviction seule le rassurait un peu.

Henri avait laissé parler tout le monde, et, pendant l'émission des divers avis, il était resté muet comme un poisson.

Tout à coup il sortit de sa rêverie, releva la tête, et du ton du commandement:

— Messieurs, dit-il, voilà ce qu'il faut faire. Nous avons trois mille hommes, et deux que vous attendez, dites-vous, Mornay?

— Oui, sire.

— Cela fera cinq mille en tout; dans un siège en règle on nous en tuera mille ou quinze cents en deux mois; la mort de ceux-là découragera les autres: nous serons obligés de lever le siège et de battre en retraite; en battant en retraite, nous en perdrons mille autres, ce sera la moitié de nos forces.

Sacrifions cinq cents hommes tout de suite et prenons Cahors.

— Comment entendez-vous cela, sire? demanda Mornay.

— Mon cher ami, nous irons droit à celle des portes qui se trouvera la plus proche de nous. Nous trouverons un fossé sur notre route; nous le comblerons avec des fascines; nous laisserons deux cents hommes à terre, mais nous atteindrons la porte.

— Après, sire?

— Après la porte atteinte, nous la ferons sauter avec des pétards, et l'on se logera. Ce n'est pas plus difficile que cela.

Chicot regarda Henri, tout épouvanté.

— Oui, grommela-t-il, poltron et vantard, voilà bien mon Gascon; est-ce toi, dis, qui iras placer le pétard sous la porte?

A l'instant même, comme s'il eût entendu l'aparté de Chicot, Henri ajouta:

— Ne perdons pas de temps, messieurs, la viande refroidirait; allons en avant, et qui m'aime me suive!

Chicot s'approcha de Mornay, à qui il n'avait pas eu le temps, tout le long de la route, d'adresser une seule parole.

— Dites donc, monsieur le comte, lui glissa-t-il à l'oreille, est-ce que vous avez envie de vous faire écharper tous?

— Monsieur Chicot, il nous faut cela pour bien nous mettre en train, répliqua tranquillement Mornay.

— Mais vous ferez tuer le roi!

— Bah! Sa Majesté a une bonne cuirasse!

— D'ailleurs, dit Chicot, il ne sera pas si fou que d'aller aux coups, je présume?

Mornay haussa les épaules et tourna les talons à Chicot.

— Allons, dit Chicot, je l'aime encore mieux quand il dort que quand il veille, quand il ronfle que quand il parle; il est plus poli.

LV

COMMENT LE ROI HENRI DE NAVARRE SE COMPORTA LA PREMIÈRE FOIS QU'IL VIT LE FEU

La petite armée s'avança jusqu'à deux portées de canon de la ville; là on déjeuna.

Le repas pris, il fut accordé deux heures aux officiers et aux soldats pour se reposer.

Il était trois heures de l'après-midi, c'est-à-dire qu'il restait deux heures de jour à peine, lorsque le roi fit appeler les officiers sous sa tente.

Henri était fort pâle, et tandis qu'il gesticulait, ses mains tremblaient si visiblement, qu'elles laissaient aller leurs doigts comme des gants pendus pour sécher. — Messieurs, dit-il, nous sommes venus pour prendre Cahors; il faut donc prendre Cahors, puisque nous sommes venus pour cela; mais il faut prendre Cahors par force, par force, entendez-vous? c'est-à- dire en enfonçant du fer et du bois avec de la chair.

— Pas mal, fit Chicot, qui écoutait en épilogueur, et si le geste ne démentait pas la parole, on ne pourrait guère demander autre chose, même à M. de Crillon.

— Monsieur le maréchal de Biron, continua Henri, monsieur le maréchal de Biron, qui a juré de faire pendre jusqu'au dernier huguenot, tient la campagne à quarante-cinq lieues d'ici. Un messager, selon toute probabilité, lui est déjà, à l'heure qu'il est, expédié par M. de Vezin. Dans quatre ou cinq jours, il sera sur notre dos; il a dix mille hommes avec lui: nous serons pris entre la ville et lui. Ayons donc pris Cahors avant qu'il n'arrive, et nous le recevrons comme M. de Vezin s'apprête à nous recevoir, mais avec une meilleure fortune, je l'espère. Dans le cas contraire, au moins, il aura de bonnes poutres catholiques pour pendre les huguenots, et nous lui devons bien cette satisfaction. Allons, sus, sus, messieurs! je vais me mettre à votre tête, et des coups, ventre saint- gris! des coups comme s'il en grêlait.

Ce fut là toute l'allocution royale; mais elle était suffisante, à ce qu'il paraît, car les soldats y répondirent par des murmures enthousiastes et les officiers par des bravos frénétiques.

— Beau phraseur, toujours Gascon, dit Chicot à part lui. Comme il est heureux qu'on ne parle pas avec les mains! Ventre de biche! le Béarnais aurait rudement bégayé: d'ailleurs nous le verrons à l'oeuvre.

La petite armée partit sous le commandement de Mornay pour prendre ses positions.

Au moment où elle s'ébranla pour se mettre en marche, le roi vint à
Chicot.

— Pardonne-moi, ami Chicot, lui dit-il; je t'ai trompé en te parlant chasse, loups et autres balivernes; mais je le devais décidément, et c'est ton avis à toi-même, puisque tu me l'as dit en toutes lettres. Décidément le roi Henri ne veut pas me payer la dot de sa soeur Margot, et Margot crie, Margot pleure pour avoir son cher Cahors. Il faut faire ce que femme veut pour avoir la paix dans son ménage: je vais donc essayer de prendre Cahors, mon cher Chicot.

— Que ne vous a-t-elle demandé la lune, sire, puisque vous êtes si complaisant mari? répliqua Chicot, piqué des plaisanteries royales.

— J'eusse essayé, Chicot, dit le Béarnais: je l'aime tant, cette chère
Margot!

— Oh! vous avez bien assez de Cahors, et nous allons voir comment vous allez vous en tirer.

— Ah! voilà justement où j'en voulais venir; écoute, ami Chicot: le moment est suprême et surtout désagréable. Ah! je ne fais pas blanc de mon épée, moi; je ne suis pas brave, et la nature se révolte en moi à chaque arquebusade. Chicot, mon ami, ne te moque pas trop du pauvre Béarnais, ton compatriote et ton ami; si j'ai peur et que tu t'en aperçoives, ne le dis pas.

— Si vous avez peur, dites-vous?

— Oui.

— Vous avez donc peur d'avoir peur?

— Sans doute.

— Mais alors, ventre de biche! si c'est là votre naturel, pourquoi diable vous fourrez-vous dans toutes ces affaires-là?

— Dame! quand il le faut.

— M. de Vezin est un terrible homme!

— Je le sais cordieu bien!

— Qui ne fera de quartier à personne.

— Tu crois, Chicot?

— Oh! j'en suis sûr, quant à cela; plume rouge ou plume blanche, peu lui importe; il criera aux canons: Feu!

— Tu dis cela pour mon panache blanc, Chicot.

— Oui, sire, et comme vous êtes le seul qui en ayez un de cette couleur….

— Après?

— Je vous donnerai le conseil de l'ôter, sire. — Mais, mon ami, puisque je l'ai mis pour qu'on me reconnaisse; si je l'ôte….

— Eh bien?

— Eh bien! mon but sera manqué, Chicot.

— Vous le garderez donc, sire, malgré mon avis?

— Oui, décidément je le garde.

Et en prononçant ces paroles, qui indiquaient une résolution bien arrêtée,
Henri tremblait plus visiblement encore qu'en haranguant ses officiers.

— Voyons, dit Chicot, qui ne comprenait rien à cette double manifestation, si différente, de la parole et du geste: voyons, il en est temps encore, sire, ne faites pas de folies, vous ne pouvez pas monter à cheval dans cet état.

— Je suis donc bien pâle, Chicot? demanda Henri.

— Pâle comme un mort, sire.

— Bon! fit le roi.

— Comment, bon?

— Oui, je m'entends.

En ce moment, le bruit du canon de la place, accompagné d'une mousquetade furieuse, se fit entendre: c'était M. de Vezin qui répondait à la sommation de se rendre que lui adressait Duplessis-Mornay.

— Hein! dit Chicot, que pensez-vous de cette musique?

— Je pense qu'elle me fait un froid de diable dans la moelle des os, répliqua Henri. Allons! mon cheval, mon cheval! s'écria-t-il d'une voix saccadée et cassante comme le ressort d'une horloge.

Chicot le regardait et l'écoutait sans rien comprendre à l'étrange phénomène qui se développait sous ses yeux.

Henri se mit en selle, mais il s'y reprit à deux fois.

— Allons, Chicot, dit-il, à cheval aussi, toi, tu n'es pas homme de guerre non plus, hein?

— Non, sire.

— Eh bien! viens, Chicot, nous allons avoir peur ensemble, viens voir le feu, mon ami, viens; un bon cheval à M. Chicot!

Chicot haussa les épaules, et monta sans sourciller un beau cheval d'Espagne qu'on lui amena d'après l'ordre que le roi venait de donner.

Henri mit sa monture au galop; Chicot le suivit.

En arrivant sur le front de sa petite armée, Henri leva la visière de son casque.

— Hors le drapeau! le drapeau neuf dehors! cria-t-il d'une voix chevrotante.

On tira le fourreau, et le drapeau neuf, au double écusson de Navarre et de Bourbon, se déploya majestueusement dans les airs; il était blanc, et portait sur azur d'un côté les chaînes d'or, de l'autre côté les fleurs de lis d'or avec le lambel posé en coeur.

— Voilà, dit Chicot à part lui, un drapeau qui sera bien mal étrenné, j'en ai peur.

En ce moment, et comme pour répondre à la pensée de Chicot, le canon de la place tonna, et ouvrit une file tout entière d'infanterie à dix pas du roi.

— Ventre saint-gris! dit-il, as-tu vu, Chicot? c'est pour tout de bon, il me semble.

Et ses dents claquaient.

— Il va se trouver mal, dit Chicot.

— Ah! murmura Henri, ah! tu as peur, carcasse maudite, tu grelottes, tu trembles; attends, je vais te faire trembler pour quelque chose.

Et enfonçant ses deux éperons dans le ventre du cheval blanc qui le portait, il devança cavalerie, infanterie et artillerie, et arriva à cent pas de la place, rouge du feu des batteries qui tonnaient du haut du rempart, pareil à un fracas de tempête, et qui se reflétait sur son armure comme les rayons d'un soleil couchant.

Là, il tint son cheval immobile pendant dix minutes, la face tournée vers la porte de la ville, et criant:

— Les fascines, ventre saint-gris, les fascines!

Mornay l'avait suivi, visière levée, épée au poing.

Chicot fit comme Mornay; il s'était laissé cuirasser, mais il ne tira point l'épée.

Derrière ces trois hommes, bondirent, exaltés par l'exemple, les jeunes gentilshommes huguenots criant et hurlant:

— Vive Navarre!

Le vicomte de Turenne marchait à leur tête, une fascine sur le cou de son cheval.

Chacun vint et jeta sa fascine; en un instant le fossé creusé sous le pont-levis fut comblé.

Les artilleurs s'élancèrent; en perdant trente hommes sur quarante, ils réussirent à placer leurs pétards sous la porte.

La mitraille et la mousqueterie sifflaient comme un ouragan de feu autour de Henri; vingt hommes tombèrent en un instant à ses yeux.

— En avant! en avant! dit-il; et il poussa son cheval au milieu des artilleurs.

Et il arriva au bord du fossé au moment où le premier pétard venait de jouer.

La porte s'était fendue en deux endroits.

Les artilleurs allumèrent le second pétard.

Il se fit une nouvelle gerçure dans le bois; mais aussitôt par la triple ouverture, vingt arquebuses passèrent, qui vomirent des balles sur les soldats et les officiers.

Les hommes tombaient autour du roi comme des épis fauchés.

— Sire, disait Chicot sans songer à lui, sire, au nom du ciel, retirez- vous.

Mornay ne disait rien, mais il était fier de son élève, et de temps en temps il essayait de se mettre devant lui; mais Henri l'écartait de la main par une secousse nerveuse.

Tout à coup Henri sentit que la sueur perlait à son front et qu'un brouillard passait sur ses yeux.

— Ah! nature maudite! s'écria-t-il, il ne sera pas dit que tu m'auras vaincu.

Puis, sautant à bas de son cheval:

— Une hache! cria-t-il, une hache!

Et d'un bras vigoureux il abattit canons d'arquebuses, lambeaux de chêne et clous de bronze. Enfin une poutre tomba, un pan de porte, un pan de mur, et cent hommes se précipitèrent par la brèche en criant:

— Navarre! Navarre! Cahors est à nous! Vive Navarre!

Chicot n'avait pas quitté le roi; il était avec lui sous la voûte de la porte où Henri était entré un des premiers; mais, à chaque arquebusade, il le voyait frissonner et baisser la tête.

— Ventre saint-gris! disait Henri furieux, as-tu jamais vu pareille poltronnerie, Chicot?

— Non, sire, répliqua celui-ci, je n'ai jamais vu de poltron pareil à vous; c'est effrayant.

En ce moment, les soldats de M. de Vezin tentèrent de déloger Henri et son avant-garde, établis sous la porte et dans les maisons environnantes.

Henri les reçut l'épée à la main.

Mais les assiégés furent les plus forts; ils réussirent à repousser Henri et les siens au-delà du fossé.

— Ventre saint-gris! s'écria le roi, je crois que mon drapeau recule; en ce cas-là, je le porterai moi-même.

Et d'un effort sublime, arrachant son étendard des mains de celui qui le portait, il le leva en l'air et le premier rentra dans la place, à moitié enveloppé dans ses plis flottants.

— Aie donc peur! disait-il, tremble donc maintenant, poltron!

Les balles sifflaient et s'aplatissaient sur ses armes avec un bruit strident, et trouaient le drapeau avec un bruit mat et sourd.

MM. de Turenne, Mornay et mille autres s'engouffrèrent dans cette porte ouverte, s'élançant à la suite du roi.

Le canon dut se taire à l'extérieur: c'était face à face, c'était corps à corps, qu'il fallait désormais lutter.

On entendit au-dessus du bruit des armes, du fracas des mousquetades, des froissements du fer, M. de Vezin qui criait:

— Barricadez les rues, faites des fossés, crénelez les maisons.

— Oh! dit M. de Turenne qui était assez proche pour l'entendre, le siège de la ville est fait, mon pauvre Vezin.

Et en manière d'accompagnement à ces paroles, il lui tira un coup de pistolet qui le blessa au bras.

— Tu te trompes, Turenne, tu te trompes, répondit M. de Vezin, il y a vingt sièges dans Cahors; donc, s'il y en a un de fait, il en reste encore dix-neuf à faire.

M. de Vezin se défendit cinq jours et cinq nuits de rue en rue, de maison en maison.

Par bonheur pour la fortune naissante de Henri de Navarre, il avait trop compté sur les murailles et la garnison de Cahors, de sorte qu'il avait négligé de faire prévenir M. de Biron.

Pendant cinq jours et cinq nuits, Henri commanda comme un capitaine et combattit comme un soldat; pendant cinq jours et cinq nuits, il dormit la tête sur une pierre et s'éveilla la hache au poing.

Chaque jour, on conquérait une rue, une place, un carrefour; chaque nuit la garnison essayait de reprendre la conquête du jour.

Enfin dans la nuit du quatrième au cinquième jour, l'ennemi harassé parut devoir donner quelque repos à l'armée protestante. Ce fut Henri qui l'attaqua à son tour; on força un poste retranché qui coûta sept cents hommes; presque tous les bons officiers y furent blessés; M. de Turenne fut atteint d'une arquebusade à l'épaule, Mornay reçut un grès sur la tête et faillit être assommé.

Le roi seul ne fut point atteint: à la peur qu'il avait éprouvée d'abord et qu'il avait si héroïquement vaincue, avait succédé une agitation fébrile, une audace presque insensée; toutes les attaches de son armure étaient brisées, autant par ses propres efforts que par les coups des ennemis; il frappait si rudement, que jamais un coup de lui ne blessait son homme; il le tuait. Quand ce dernier poste fut forcé, le roi entra dans l'enceinte, suivi de l'éternel Chicot, qui, silencieux et sombre, voyait, depuis cinq jours et avec désespoir, grandir à ses côtés le fantôme effrayant d'une monarchie destinée à étouffer la monarchie des Valois.

— Eh bien! qu'en penses-tu, Chicot? dit le roi, en haussant la visière de son casque, et comme s'il eût pu lire dans l'âme du pauvre ambassadeur.

— Sire, murmura Chicot avec tristesse, sire, je pense que vous êtes un véritable roi.

— Et moi, sire, s'écria Mornay, je dis que vous êtes un imprudent: comment! gantelets à bas et visière haute quand on tire sur vous de tous côtés, et tenez, encore une balle!

En effet, en ce moment, une balle coupait en sifflant une des plumes du cimier de Henri.

Au même instant et comme pour donner pleine raison à Mornay, le roi fut enveloppé par une dizaine d'arquebusiers de la troupe particulière du gouverneur.

Ils avaient été embusqués là par M. de Vezin, et tiraient bas et juste.

Le cheval du roi fut tué, celui de Mornay eut la jambe cassée.

Le roi tomba, dix épées se levèrent sur lui.

Chicot seul était resté debout, il sauta à bas de son cheval, se jeta en avant du roi, et fit avec sa rapière un moulinet si rapide, qu'il écarta les plus avancés.

Puis, relevant Henri embarrassé dans les harnais de sa monture, il lui amena son propre cheval, et lui dit:

— Sire, vous témoignerez au roi de France que, si j'ai tiré l'épée contre lui, je n'ai du moins touché personne.

Henri attira Chicot à lui, et, les larmes aux yeux, l'embrassa.

— Ventre saint-gris! dit-il, tu seras à moi, Chicot; tu vivras, tu mourras avec moi, mon enfant. Va, mon service est bon comme mon coeur.

— Sire, répondit Chicot, je n'ai qu'un service à suivre en ce monde, c'est celui de mon prince. Hélas! il va diminuant de lustre, mais je serai fidèle à l'adverse fortune, moi qui ai dédaigné la prospère. Laissez-moi donc servir et aimer mon roi tant qu'il vivra, sire; je serai bientôt seul avec lui, ne lui enviez donc point son dernier serviteur.

— Chicot, répliqua Henri, je retiens votre promesse, vous entendez! vous m'êtes cher et sacré, et après Henri de France vous aurez Henri de Navarre pour ami.

— Oui, sire, répondit simplement Chicot, en baisant avec respect la main du roi.

— Maintenant, vous voyez, mon ami, dit le roi, Cahors est à nous; M. de Vezin y fera tuer tout son monde; mais moi, plutôt que de reculer, j'y ferais tuer tout le mien.

La menace était inutile, et Henri n'avait pas besoin de s'obstiner plus longtemps. Ses troupes, conduites par M. de Turenne, venaient de faire main-basse sur la garnison; M. de Vezin était pris.

La ville était rendue.

Henri prit Chicot par la main et l'amena dans une maison toute brûlante et toute trouée de balles, qui lui servait de quartier général, et là il dicta une lettre à M. de Mornay, pour que Chicot la portât au roi de France.

Cette lettre était rédigée en mauvais latin et finissait par ces mots:

Quod mihi dixisti profuit multum. Cognosco meos devotos, nosce tuos. Chicotus caetera expediet.

Ce qui signifie à peu près:

« Ce que vous m'avez dit m'a été fort utile. Je connais mes fidèles, connaissez les vôtres. Chicot vous dira le reste. »

— Et maintenant, ami Chicot, continua Henri, embrassez-moi et prenez garde de vous souiller, car, Dieu me pardonne! je suis sanglant comme un boucher. Je vous offrirais bien une part de venaison si je savais que vous dussiez l'accepter, mais je vois dans vos yeux que vous refuseriez. Toutefois, voici ma bague, prenez-la, je le veux; et puis, adieu, Chicot, je ne vous retiens plus; piquez vers la France, vous aurez du succès à la cour en racontant ce que vous avez vu.

Chicot accepta la bague et partit. Il fut trois jours à se persuader qu'il n'avait pas fait un rêve et qu'il ne se réveillerait pas à Paris devant les fenêtres de sa maison, à laquelle M. de Joyeuse donnait des sérénades.

LVI

CE QUI SE PASSAIT AU LOUVRE VERS LE MÊME TEMPS A PEU PRÈS OÙ CHICOT ENTRAIT DANS LA VILLE DE NÉRAC

La nécessité où nous nous sommes trouvé de suivre notre ami Chicot jusqu'au bout de sa mission, nous a un peu longuement, nous en demandons bien pardon à nos lecteurs, écarté du Louvre.

Il ne serait cependant pas juste d'oublier plus longtemps et le détail des suites de l'entreprise de Vincennes et celui qui en avait été l'objet.

Le roi, après avoir passé si bravement devant le danger, avait éprouvé cette émotion rétrospective que ressentent parfois les coeurs les plus forts, lorsque le danger est loin; il était donc rentré au Louvre sans rien dire; il avait fait ses prières un peu plus longues que d'habitude, et, une fois livré à Dieu, il avait oublié de remercier, tant sa ferveur était grande, les officiers si vigilants et les gardes si dévoués qui l'avaient aidé à sortir du péril.

Puis il se mit au lit, étonnant ses valets de chambre par la rapidité avec laquelle il fit sa toilette; on eût dit qu'il avait hâte de dormir pour retrouver le lendemain ses idées plus fraîches et plus lucides.

Aussi d'Épernon, qui était resté dans la chambre du roi le dernier de tous, attendant toujours un remercîment, en sortit-il de fort mauvaise humeur, voyant que le remercîment n'était point venu.

Et Loignac, debout près de la portière de velours, voyant que M. d'Épernon passait sans souffler mot, se retourna-t-il brusquement vers les quarante- cinq en leur disant:

— Le roi n'a plus besoin de vous, messieurs, allez vous coucher.

A deux heures du matin, tout le monde dormait au Louvre.

Le secret de l'aventure avait été fidèlement gardé et n'avait transpiré nulle part. Les bons bourgeois de Paris ronflaient donc consciencieusement, sans se douter qu'ils avaient touché du bout du doigt à l'avènement au trône d'une dynastie nouvelle.

M. d'Épernon se fit débotter sur-le-champ, et au lieu de courir la ville, comme il en avait l'habitude, avec une trentaine de cavaliers, il suivit l'exemple que lui avait donné son illustre maître en se mettant au lit sans adresser la parole à personne.

Le seul Loignac qui, pareil au justum et tenacem d'Horace, n'eût pas été distrait de ses devoirs par la chute du monde, le seul Loignac visita les postes des Suisses et des gardes françaises qui faisaient leur service avec régularité, mais sans excès de zèle.

Trois légères infractions aux lois de la discipline furent punies cette nuit-là comme des fautes graves.

Le lendemain Henri, dont tant de gens attendaient le réveil avec impatience, pour savoir à quoi s'en tenir sur ce qu'ils devaient espérer de lui, le lendemain Henri prit quatre bouillons dans son lit au lieu de deux, qu'il avait l'habitude de prendre, et fit prévenir M. d'O et M. de Villequier qu'ils eussent à venir travailler dans sa chambre à la rédaction d'un nouvel édit des finances.

La reine reçut avis de dîner seule, et, comme elle faisait témoigner par un gentilhomme quelque inquiétude pour la santé de Sa Majesté, Henri daigna répondre que le soir il recevrait les dames et ferait la collation dans son cabinet.

Même réponse fut faite à un gentilhomme de la reine-mère, qui, depuis deux ans retirée en son hôtel de Soissons, envoyait cependant chaque jour prendre des nouvelles de son fils.

MM. les secrétaires d'État se regardèrent avec inquiétude. Le roi était ce matin-là distrait au point que leurs énormités en matière d'exactions n'arrachèrent pas même un sourire à Sa Majesté.

Or, la distraction d'un roi est surtout inquiétante pour des secrétaires d'État.

Mais, en échange, Henri jouait avec master Love, lui disant, chaque fois que l'animal serrait ses doigts effilés entre ses petites dents blanches:

— Ah! ah! rebelle! tu me veux mordre aussi, toi? ah! ah! petit chien, tu t'attaques aussi à ton roi? mais tout le monde s'en mêle donc aujourd'hui?

Puis Henri, avec autant d'efforts apparents qu'Hercule, fils d'Alcmène, en fit pour dompter le lion de Némée, Henri domptait ce monstre gros comme le poing, tout en lui disant avec une satisfaction indicible:

— Vaincu, master Love, vaincu, infâme ligueur de master Love, vaincu! vaincu!! vaincu!!!

Ce fut tout ce que MM. d'O et Villequier, ces deux grands diplomates qui croyaient qu'aucun secret humain ne devait leur échapper, purent saisir au passage. A part ces apostrophes à master Love, Henri était demeuré parfaitement silencieux.

Il eut à signer, il signa; il eut à écouter, il écouta en fermant les yeux avec tant de naturel, qu'il fut impossible de savoir s'il écoutait ou s'il dormait.

Enfin trois heures de l'après-midi sonnèrent.

Le roi fit appeler M. d'Épernon.

On lui répondit que le duc passait la revue des chevau-légers.

Il demanda Loignac.

On lui répondit que Loignac essayait des chevaux limousins.

On s'attendait à voir le roi contrarié de ce double échec que venait de subir sa volonté; pas du tout: contre l'attente générale, le roi, de l'air le plus dégagé du monde, se mit à siffloter une fanfare de chasse, distraction à laquelle il ne se livrait que lorsqu'il était parfaitement satisfait de lui.

Il était évident que toute l'envie que le roi avait eue de se taire depuis le matin se changeait en une démangeaison croissante de parler.

Cette démangeaison finit par devenir un besoin irrésistible; mais le roi, n'ayant personne, fut obligé de parler tout seul.

Il demanda son goûter, et, pendant qu'il goûtait, se fit faire une lecture édifiante, qu'il interrompit pour dire au lecteur:

— C'est Plutarque, n'est-ce pas, qui a écrit la vie de Sylla?

Le lecteur, qui lisait du sacré, et que l'on interrompait par une question profane, se retourna avec étonnement du côté du roi.

Le roi répéta sa question.

— Oui, sire, répondit le lecteur.

— Vous souvenez-vous de ce passage où l'historien raconte que le dictateur évita la mort?

Le lecteur hésita.

— Non pas, sire, précisément, dit-il; il y a fort longtemps que je n'ai lu Plutarque.

En ce moment on annonça Son Éminence le cardinal de Joyeuse.

— Ah! justement, s'écria le roi, voici un savant homme, notre ami; il va nous dire cela sans hésiter, lui.

— Sire, dit le cardinal, serais-je assez heureux pour arriver à propos? c'est chose rare en ce monde.

— Ma foi, oui; vous avez entendu ma question?

— Votre Majesté demandait, je crois, de quelle façon et en quelle circonstance le dictateur Sylla échappa à la mort.

— Justement. Pouvez-vous y répondre, cardinal?

— Rien de plus facile, sire.

— Tant mieux.

— Sylla, qui fit tuer tant d'hommes, sire, ne risqua jamais perdre la vie que dans les combats: Votre Majesté faisait-elle allusion à un combat?

— Oui, et dans un des combats qu'il livra, je crois me rappeler qu'il vit la mort de très près.

Ouvrez un Plutarque, s'il vous plaît, cardinal; il doit y en avoir un là, traduit par ce bon Amyot, et lisez-moi ce passage de la vie du Romain où il échappa, grâce à la vitesse de son cheval blanc, aux javelines de ses ennemis.

— Sire, il n'est point besoin d'ouvrir Plutarque pour cela, l'événement eut lieu dans le combat qu'il livra à Teleserius le Samnite, et à Lamponius le Lucanien.

— Vous devez savoir cela mieux que personne, mon cher cardinal, vous êtes si savant.

— Votre Majesté est vraiment trop bonne pour moi, répondit le cardinal en s'inclinant.

— Maintenant, dit le roi après une courte pause, maintenant expliquez-moi comment le lion romain, qui était si cruel, ne fut jamais inquiété par ses ennemis.

— Sire, dit le cardinal, je répondrai à Votre Majesté par un mot de ce même Plutarque.

— Répondez, Joyeuse, répondez.

— Carbon, l'ennemi de Sylla, disait souvent:

« J'ai à combattre tout à la fois un lion et un renard qui habitent dans l'âme de Sylla; mais c'est le renard qui me donne la plus grande peine. »

— Ah! oui-dà, répondit Henri rêveur, c'était le renard!

— Plutarque le dit, sire.

— Et il a raison, fit le roi, il a raison, cardinal. Mais à propos de combat, avez-vous reçu des nouvelles de votre frère?

— Duquel, sire? Votre Majesté sait que j'en ai quatre.

— Du duc d'Arques, de mon ami, enfin.

— Pas encore, sire.

— Pourvu que M. le duc d'Anjou, qui, jusqu'ici, a si bien su faire le renard, sache maintenant faire un peu le lion! dit le roi.

Le cardinal ne répondit point; car, cette fois, Plutarque ne lui était d'aucun secours; il craignait, en adroit courtisan, de répondre désagréablement au roi en répondant agréablement pour le duc d'Anjou.

Henri, voyant que le cardinal gardait le silence, en revint à ses batailles avec maître Love; puis, tout en faisant signe au cardinal de rester, il se leva, s'habilla somptueusement et passa dans son cabinet, où sa cour l'attendait.

C'est surtout à la cour que l'on sent avec le même instinct que l'on retrouve chez les montagnards, c'est surtout à la cour que l'on sent l'approche ou la fin des orages; sans que nul eût parlé, sans que nul eût encore aperçu le roi, tout le monde était disposé selon la circonstance.

Les deux reines étaient visiblement inquiètes.

Catherine, pâle et anxieuse, saluait beaucoup et parlait d'une manière brève et saccadée.

Louise de Vaudémont ne regardait personne et n'écoutait rien.

Il y avait des moments où la pauvre jeune femme avait l'air de perdre la raison.

Le roi entra.

Il avait l'oeil vif et le teint rose: on pouvait lire sur son visage une apparence de bonne humeur qui produisit sur tous ces visages mornes qui attendaient l'apparition du sien, l'effet que produit un coup de soleil sur les bosquets jaunis par l'automne.

Tout fut doré, empourpré à l'instant même; en une seconde tout rayonna.

Henri baisa la main de sa mère et celle de sa femme avec la même galanterie que s'il eût encore été duc d'Anjou. Il adressa mille flatteuses politesses aux dames qui n'étaient plus habituées à des retours de cette sorte, et alla même jusqu'à leur offrir des dragées.

— On était inquiet de votre santé, mon fils, dit Catherine regardant le roi avec une attention particulière, comme pour s'assurer que ce teint n'était pas du fard, que cette belle humeur n'était pas un masque.

— Et l'on avait tort, madame, répondit le roi; je ne me suis jamais mieux porté.

Et il accompagna ces paroles d'un sourire qui passa sur toutes les bouches.

— Et à quelle heureuse influence, mon fils, demanda Catherine avec une inquiétude mal déguisée, devez-vous cette amélioration dans votre santé?

— A ce que j'ai beaucoup ri, madame, répondit le roi.

Tout le monde se regarda avec un si profond étonnement, qu'il semblait que le roi venait de dire une énormité.

— Beaucoup ri? Vous pouvez beaucoup rire, mon fils, fit Catherine avec sa mine austère, alors vous êtes bien heureux.

— Voilà cependant comme je suis, madame.

— Et à quel propos vous êtes-vous laissé aller à une pareille hilarité?

— Il faut vous dire, ma mère, qu'hier soir j'étais allé au bois de
Vincennes.

— Je l'ai su.

— Ah! vous l'avez su?

— Oui, mon fils: tout ce qui vous touche m'importe; je ne vous apprends rien de nouveau.

— Non, sans doute; j'étais donc allé au bois de Vincennes, lorsqu'au retour mes éclaireurs me signalèrent une armée ennemie dont les mousquets brillaient sur la route.

— Une armée ennemie sur la route de Vincennes?

— Oui, ma mère.

— Et où cela?

— En face la piscine des Jacobins, près de la maison de notre bonne cousine.

— Près de la maison de madame de Montpensier! s'écria Louise de
Vaudémont.

— Précisément; oui, madame, près de Bel-Esbat; j'approchai bravement pour livrer bataille, et j'aperçus….

— Mon Dieu! continuez, sire, fit la reine, véritablement inquiète.

— Oh! rassurez-vous, madame.

Catherine attendait avec anxiété; mais ni une parole ni un geste ne trahissaient son inquiétude.

— J'aperçus, continua le roi, un prieuré tout entier de bons moines qui me présentaient les armes avec de belliqueuses acclamations.

Le cardinal de Joyeuse se mit à rire: toute la cour renchérit aussitôt sur cette manifestation.

— Oh! dit le roi, riez, riez, vous avez raison, car il en sera parlé longtemps; j'ai en France plus de dix mille moines dont je ferai au besoin dix mille mousquetaires; alors je créerai une charge de grand-maître des mousquetaires tonsurés de Sa Majesté très chrétienne, et je vous la donnerai, cardinal.

— Sire, j'accepte; tous les services me seront bons, pourvu qu'ils agréent à Votre Majesté.

Pendant le colloque du roi et du cardinal, les dames s'étaient levées selon l'étiquette du temps, et une à une, après avoir salué le roi, elles quittaient la chambre; la reine les suivit avec ses dames d'honneur.

La reine-mère demeura seule; il y avait dans la gaîté insolite du roi un mystère qu'elle voulait approfondir.

— Ah! cardinal, dit tout à coup le roi au prélat, qui se préparait à partir, voyant la reine-mère rester et devinant qu'elle voulait parler à son fils, à propos, que devient donc votre frère du Bouchage?

— Mais, sire, je ne sais.

— Comment, vous ne savez?

— Non, je le vois à peine, ou plutôt je ne le vois plus, répliqua le cardinal.

Une voix grave et triste résonna au fond de l'appartement.

— Me voici, sire, dit cette voix.

— Eh! c'est lui, s'écria Henri; approchez, comte, approchez.

Le jeune homme obéit.

— Eh! vive Dieu! dit le roi le regardant avec étonnement, sur ma foi de gentilhomme, ce n'est plus un corps, c'est une ombre qui marche.

— Sire, il travaille beaucoup, balbutia le cardinal, stupéfait lui-même du changement que huit jours avaient apporté dans le maintien et sur le visage de son frère.

En effet, du Bouchage était pâle comme une statue de cire, et son corps, sous la soie et la broderie, participait de la roideur et de la ténuité des ombres.

— Venez ça, jeune homme, lui dit le roi, venez. Merci, cardinal, de votre citation de Plutarque; en pareille occasion, je vous promets de recourir toujours à vous.

Le cardinal devina que le roi désirait rester seul avec Henri, et s'esquiva légèrement.

Le roi le vit partir du coin de l'oeil, et ramena son regard sur sa mère, laquelle demeurait immobile.

Il ne restait plus dans le salon que la reine mère, M. d'Épernon, qui lui faisait mille civilités, et du Bouchage.

A la porte se tenait Loignac, moitié courtisan, moitié soldat, faisant son service plutôt qu'autre chose.

Le roi s'assit et fit signe à du Bouchage d'approcher de lui.

— Comte, lui dit-il, pourquoi vous cachez-vous ainsi derrière les dames, ne savez-vous point que j'ai plaisir à vous voir?

— Ce m'est un honneur bien grand que cette bonne parole, sire, répondit le jeune homme en s'inclinant avec un profond respect.

— Alors, comte, d'où vient donc qu'on ne vous voit plus au Louvre?

— On ne me voit plus, sire?

— Non, en vérité, et je m'en plaignais à votre frère le cardinal, qui est encore plus savant que je ne croyais.

— Si Votre Majesté ne me voit pas, dit Henri, c'est qu'elle n'a pas daigné jeter les yeux sur le coin de ce cabinet, sire, j'y suis tous les jours à la même heure quand le roi paraît. J'assiste de même régulièrement au lever de Sa Majesté, et je la salue encore respectueusement quand elle sort du conseil. Jamais je n'y ai manqué, et jamais je n'y manquerai, tant que je pourrai me tenir debout, car c'est un devoir sacré pour moi.

— Et c'est cela qui te rend si triste? dit amicalement Henri.

— Oh! Votre Majesté ne le pense pas.

— Non, ton frère et toi, vous m'aimez.

— Sire.

— Et je vous aime aussi. A propos, tu sais que ce pauvre Anne m'a écrit de Dieppe.

— Je l'ignorais, sire.

— Oui, mais tu n'ignores pas qu'il était désolé de partir.

— Il m'a avoué ses regrets de quitter Paris.

— Oui, mais sais-tu ce qu'il m'a dit: c'est qu'il existait un homme qui eût regretté Paris bien davantage, et que si cet ordre te fût arrivé à toi, tu serais mort.

— Peut-être, sire.

— Il m'a dit plus, car il dit beaucoup de choses, ton frère, quand il ne boude point toutefois; il m'a dit que, le cas échéant, tu m'eusses désobéi; est-ce vrai?

— Sire, Votre Majesté a eu raison de mettre ma mort avant ma désobéissance.

— Mais enfin, si tu n'étais pas mort cependant de douleur à l'ordre de ce départ?

— Sire, c'eût été une plus terrible souffrance pour moi de désobéir que de mourir, et cependant, ajouta le jeune homme en baissant son front pâle comme pour cacher son embarras, j'eusse désobéi.

Le roi se croisa les bras et regarda Joyeuse.

— Ah ça! dit-il, mais tu es un peu fou, ce me semble, mon pauvre comte.

Le jeune homme sourit tristement.

— Oh! je le suis tout à fait, sire, dit-il, et Votre Majesté a tort de ménager les termes à mon endroit.

— Alors, c'est sérieux, mon ami.

Joyeuse étouffa un soupir.

— Raconte-moi cela. Voyons?

Le jeune homme poussa l'héroïsme jusqu'à sourire.

— Un grand roi comme vous êtes, sire, ne peut s'abaisser jusqu'à de pareilles confidences.

— Si fait, Henri, si fait, dit le roi; parle, raconte, tu me distrairas.

— Sire, répondit le jeune homme avec fierté, Votre Majesté se trompe; je dois le dire, il n'y a rien dans ma tristesse qui puisse distraire un noble coeur.

Le roi prit la main du jeune homme.

— Allons, allons, dit-il, ne te fâche pas, du Bouchage; tu sais que ton roi, lui aussi, a connu les douleurs d'un amour malheureux.

— Je le sais, oui, sire, autrefois.

— Je compatis donc à tes souffrances.

— C'est trop de bontés de la part d'un roi.

— Non pas; écoute, parce qu'il n'y avait rien au-dessus de moi, quand je souffris ce que tu souffres, que le pouvoir de Dieu, je n'ai pu m'aider de rien; toi, au contraire, mon enfant, tu peux t'aider de moi.

— Sire?

— Et par conséquent, continua Henri avec une affectueuse tristesse, espérer de voir la fin de tes peines.

Le jeune homme secoua la tête en signe de doute.

— Du Bouchage, dit Henri, tu seras heureux, ou je cesserai de m'appeler le roi de France.

— Heureux, moi! hélas! sire, c'est chose impossible, dit le jeune homme avec un sourire mêlé d'une amertume inexprimable.

— Et pourquoi cela?

— Parce que mon bonheur n'est pas de ce monde.

— Henri, insista le roi, votre frère, en partant, vous a recommandé à moi comme à un ami. Je veux, puisque vous ne consultez, sur ce que vous avez à faire, ni la sagesse de votre père, ni la science de votre frère le cardinal, je veux être pour vous un frère aîné. Voyons, soyez confiant, instruisez-moi. Je vous assure, du Bouchage, qu'à tout, excepté à la mort, ma puissance et mon affection pour vous trouveront un remède.

— Sire, répondit le jeune homme en se laissant glisser aux pieds du roi, sire, ne me confondez point par l'expression d'une bonté à laquelle je ne puis répondre. Mon malheur est sans remède, car c'est mon malheur qui fait ma seule joie.

— Du Bouchage, vous êtes un fou, et vous vous tuerez de chimères: c'est moi qui vous le dis.

— Je le sais bien, sire, répondit tranquillement le jeune homme.

— Mais enfin, s'écria le roi avec quelque impatience, est-ce un mariage que vous désirez faire, est-ce une influence que vous voulez exercer?

— Sire, c'est de l'amour qu'il faut inspirer. Vous voyez que tout le monde est impuissant à me procurer cette faveur: moi seul je dois l'obtenir et l'obtenir pour moi seul.

— Alors pourquoi te désespérer?

— Parce que je sens que je ne l'obtiendrai jamais, sire.

— Essaie, essaie, mon enfant; tu es riche, tu es jeune: quelle est la femme qui peut résister à la triple influence de la beauté, de l'amour et de la jeunesse? Il n'y en a point, du Bouchage, il n'y en a point.

— Combien de gens à ma place béniraient Votre Majesté pour son indulgence excessive, pour sa faveur dont elle m'accable! Être aimé d'un roi comme Votre Majesté, c'est presque autant que d'être aimé de Dieu.