— Alors tu acceptes: bien! Ne dis rien, si tu tiens à être discret: je prendrai des informations, je ferai faire des démarches. Tu sais ce que j'ai fait pour ton frère; j'en ferai autant pour toi: cent mille écus ne m'arrêteront pas.
Du Bouchage saisit la main du roi et la colla sur ses lèvres.
— Qu'un jour Votre Majesté me demande mon sang, dit-il, et je le verserai jusqu'à la dernière goutte, pour lui prouver combien je lui suis reconnaissant de la protection que je refuse.
Henri III tourna les talons avec dépit.
— En vérité, dit-il, ces Joyeuse sont plus entêtés que des Valois. En voilà un qui va m'apporter tous les jours sa mine longue et ses yeux cerclés de noir: comme ce sera réjouissant! avec cela qu'il y a déjà trop de figures gaies à la cour!
— Oh! sire, qu'à cela ne tienne, s'écria le jeune homme, j'étendrai la fièvre sur mes joues comme un fard joyeux, et tout le monde croira, en me voyant sourire, que je suis le plus heureux des hommes.
— Oui, mais moi, je saurai le contraire, misérable entêté, et cette certitude m'attristera.
— Votre Majesté me permet-elle de me retirer? demanda du Bouchage.
— Oui, mon enfant, va et tâche d'être homme.
Le jeune homme baisa la main du roi, alla saluer la reine-mère, passa fièrement devant d'Épernon, qui ne le saluait pas, et sortit.
A peine eut-il passé le seuil de la porte que le roi cria:
— Fermez, Nambu.
Aussitôt l'huissier auquel cet ordre était adressé proclama dans l'antichambre que le roi ne recevait plus personne.
Alors Henri s'approcha du duc d'Épernon, et lui frappant sur l'épaule:
— Lavalette, lui dit-il, tu feras faire ce soir à tes quarante-cinq une distribution d'argent, et tu leur donneras congé pour toute une nuit et un jour. Je veux qu'ils se réjouissent. Par la messe! ils m'ont sauvé, les drôles, sauvé comme le cheval blanc de Sylla.
— Sauvé! dit Catherine avec étonnement.
— Oui, ma mère.
— Sauvé de quoi?
— Ah! voilà! demandez à d'Épernon.
— Je vous le demande à vous, c'est mieux encore, ce me semble.
— Eh bien! madame, notre très chère cousine, la soeur de votre bon ami M. de Guise… Oh! ne vous en défendez pas, c'est votre bon ami.
Catherine sourit en femme qui dit:
— Il ne comprendra jamais.
Le roi vit le sourire, serra les lèvres et continua:
— La soeur de votre bon ami de Guise m'a fait tendre hier une embuscade.
— Une embuscade?
— Oui, madame; hier j'ai failli être arrêté, assassiné peut-être.
— Par M. Guise? s'écria Catherine.
— Vous n'y croyez pas?
— Non, je l'avoue, dit Catherine.
— D'Épernon, mon ami, pour l'amour de Dieu, contez l'aventure tout au long à madame la reine-mère. Si je parlais moi-même et qu'elle continuât à hausser les épaules comme elle les hausse, je me mettrais en colère, et, ma foi, je n'ai point de santé de reste.
Puis se retournant vers Catherine:
— Adieu, madame, adieu; chérissez M. de Guise tant qu'il vous plaira; j'ai déjà fait rouer M. de Salcède, vous vous le rappelez?
— Sans doute!
— Eh bien! que MM. de Guise fassent comme vous, qu'ils ne l'oublient pas.
Cela dit, le roi haussa les épaules plus haut que sa mère ne les avait haussées, et rentra dans ses appartements, suivi de master Love, qui était forcé de courir pour le suivre.
LVII
PLUMET ROUGE ET PLUMET BLANC
Après être revenu aux hommes, revenons un peu aux choses.
Il était huit heures du soir, et la maison de Robert Briquet toute seule, triste, sans un reflet, profilait sa silhouette triangulaire sur un ciel pommelé, évidemment plus disposé à la pluie qu'au clair de lune.
Cette pauvre maison, dont on sentait que l'âme était sortie, faisait un digne pendant à cette maison mystérieuse dont nous avons déjà eu l'honneur d'entretenir nos lecteurs et qui s'élevait en face d'elle. Les philosophes, qui prétendent que rien ne vit, ne parle, ne sent, comme les choses inanimées, eussent dit, en voyant les deux maisons, qu'elles bâillaient vis à vis l'une de l'autre.
Non loin de là, on entendait un grand bruit d'airain mêlé de voix confuses, de murmures vagues et de glapissements, comme si des corybantes eussent célébré dans un antre les mystères de la bonne déesse.
C'était probablement ce bruit qui attirait à lui un jeune homme au toquet violet, à la plume rouge et au manteau gris, beau cavalier qui s'arrêtait des minutes entières devant ce vacarme, puis revenait lentement, pensif et la tête baissée, vers la maison de maître Robert Briquet.
Or, cette symphonie d'airain choqué, c'était le bruit des casseroles; ces murmures vagues, ceux des marmites bouillant sur les brasiers, et des broches tournant aux pattes des chiens; ces cris, ceux de maître Fournichon, hôte du Fier-Chevalier, occupé du soin de ses fourneaux, et ces glapissements, ceux de dame Fournichon, qui faisait préparer les boudoirs des tourelles.
Quand le jeune homme au toquet violet avait bien regardé le feu, bien respiré le parfum des volailles, bien interrogé les rideaux des fenêtres, il revenait sur ses pas, puis recommençait à examiner encore.
Il y avait cependant, si indépendante que parût sa marche au premier abord, une limite que le promeneur ne franchissait jamais: c'était l'espèce de ruisseau qui coupait la rue devant la maison de Robert Briquet, et aboutissait à la maison mystérieuse.
Mais aussi, il faut le dire, chaque fois que le promeneur arrivait sur cette limite, il y trouvait, comme une sentinelle vigilante, un autre jeune homme du même âge à peu près que lui, au toquet noir à la plume blanche, au manteau violet, qui, le front plissé, l'oeil fixe, la main sur l'épée, semblait dire, semblable au géant Adamastor:
— Tu n'iras pas plus loin sans trouver la tempête.
Le promeneur au plumet rouge, c'est-à-dire le premier que nous avons introduit sur la scène, fit vingt tours à peu près sans rien remarquer de tout cela, tant il était préoccupé. Certainement, il n'était pas sans avoir vu un homme arpentant comme lui la voie publique; mais cet homme était trop bien vêtu pour être un voleur, et jamais l'idée ne lui fût venue de s'inquiéter de rien, sinon de ce qui se faisait au Fier- Chevalier.
Mais l'autre, au contraire, à chaque retour du plumet rouge, fonçait en noir la teinte sombre de son visage; enfin la dose de fluide irrité devint si lourde chez le plumet blanc, qu'elle finit par frapper le plumet rouge et par attirer son attention.
Il leva la tête et lut sur le visage de celui qui se trouvait en face de lui, toute la mauvaise volonté qu'il paraissait éprouver à son égard.
Cela l'induisit naturellement à penser qu'il gênait le jeune homme; puis cette pensée amena le désir de s'informer en quoi il le gênait.
Il se mit en conséquence à regarder attentivement la maison de Robert
Briquet.
Puis de cette maison il passa à celle qui faisait son pendant.
Enfin, lorsqu'il les eut bien regardées l'une et l'autre sans s'inquiéter ou sans paraître s'inquiéter au moins de la façon dont le jeune homme au plumet blanc le regardait, il lui tourna le dos et revint aux rutilants éclairs des fourneaux de maître Fournichon.
Le plumet blanc, heureux d'avoir mis son adversaire en déroute, car il attribuait à déroute le mouvement de volte-face qu'il venait de lui voir faire, le plumet blanc se mit à marcher dans son sens, c'est-à-dire de l'est à l'ouest, tandis que l'autre s'avançait de l'ouest à l'est.
Mais quand chacun d'eux fut arrivé au point qu'il s'était intérieurement marqué pour sa course, il se retourna et revint en droite ligne sur l'autre, et en si droite ligne que, n'eût été le ruisseau, Rubicon nouveau qu'il fallait franchir, ils se fussent heurtés nez à nez tant la précision de la ligne droite avait été scrupuleusement respectée.
Le plumet blanc frisa sa petite moustache avec un mouvement d'impatience visible.
Le plumet rouge prit un air étonné, puis il lança un nouveau regard à la maison mystérieuse.
On eût pu voir alors le plumet blanc faire un pas pour franchir le Rubicon, mais le plumet rouge s'était déjà éloigné: la marche en ligne inverse recommença.
Pendant cinq minutes, on eût pu croire qu'ils ne se rencontreraient qu'aux antipodes; mais bientôt, avec le même instinct et la même précision que la première fois, tous deux se retournèrent en même temps.
Comme deux nuages qui suivent sous des souffles contraires la même zone du ciel, et que l'on voit avancer l'un sur l'autre en déployant leurs flocons noirs, prudentes avant-gardes, les deux promeneurs arrivèrent cette fois en face l'un de l'autre, résolus à se marcher sur les pieds plutôt que de reculer d'un pas.
Plus impatient sans doute que celui qui venait à sa rencontre, le plumet blanc, au lieu de demeurer, comme il avait fait jusque-là, sur la limite du ruisseau, enjamba ledit ruisseau et fit reculer son adversaire, qui, ne se doutant pas de cette agression, et les bras pris sous son manteau, faillit perdre l'équilibre.
— Ah ça! monsieur, dit ce dernier, êtes-vous fou, ou avez-vous l'intention de m'insulter?
— Monsieur, j'ai l'intention de vous faire comprendre que vous me gênez fort; il m'avait même semblé que, sans que j'eusse besoin de vous le dire, vous vous en étiez aperçu.
— Pas le moins du monde, monsieur, car j'ai pour système de ne voir jamais ce que je ne veux pas voir.
[Illustration: Le comte Henri du Bouchage.]
— Il y a cependant certaines choses qui attireraient vos regards, je l'espère, si on les faisait briller à vos yeux.
Et joignant le mouvement à la parole, le jeune homme au plumet blanc se débarrassa de sa cape et tira son épée qui étincela sous un rayon de la lune glissant en ce moment entre deux nuages.
Le plumet rouge resta immobile.
— On dirait, monsieur, répliqua-t-il en haussant les épaules, que vous n'avez jamais mis une lame hors du fourreau, tant vous vous hâtez de la faire sortir contre quelqu'un qui ne se défend pas.
— Non, mais qui se défendra, je l'espère.
Le plumet rouge sourit avec une tranquillité qui doubla l'irritation de son adversaire.
— Pourquoi cela? et quel droit avez-vous de m'empêcher de me promener dans la rue?
— Pourquoi vous y promenez-vous, dans cette rue?
— Parbleu, la belle demande! parce que cela me plaît.
— Ah! cela vous plaît.
— Sans doute; vous vous y promenez bien, vous! avez-vous licence du roi de fouler seul le pavé de la rue de Bussy?
— Que j'aie licence ou non, peu importe.
— Vous vous trompez; il importe beaucoup, au contraire; je suis fidèle sujet de Sa Majesté, et ne voudrais point lui désobéir.
— Ah! vous raillez, je crois!
— Quand cela serait? vous menacez bien, vous!
— Ciel et terre! Je vous dis que vous me gênez, monsieur, et que si vous ne vous éloignez point de bonne volonté, je saurai bien, moi, vous éloigner de force.
— Oh! oh! monsieur, c'est ce qu'il faudra voir.
— Eh! morbleu! c'est ce que je vous dis depuis une heure, voyons.
— Monsieur, j'ai particulièrement affaire dans ce quartier-ci. Vous voilà donc prévenu. Maintenant, si c'est chez vous un absolu désir, j'échangerai volontiers une passe d'épée; mais je ne m'éloignerai pas.
— Monsieur, dit le plumet blanc en faisant siffler son épée et en rassemblant ses deux pieds, comme un homme qui s'apprête à tomber en garde, je me nomme le comte Henri du Bouchage, je suis frère de M. le duc de Joyeuse; une dernière fois, vous plaît-il de me céder le pas et de vous retirer?
— Monsieur, répondit le plumet rouge, je me nomme le vicomte Ernauton de Carmainges; vous ne me gênez pas du tout, et je ne trouve aucunement mauvais que vous demeuriez.
Du Bouchage réfléchit un instant, et remit son épée au fourreau.
— Excusez-moi, monsieur, dit-il, je suis à moitié fou, étant amoureux.
— Et moi aussi, je suis amoureux, répondit Ernauton, mais je ne me crois aucunement fou pour cela.
Henri pâlit.
— Vous êtes amoureux?
— Oui, monsieur.
— Et vous l'avouez?
— Depuis quand est-ce un crime?
— Mais amoureux dans cette rue.
— Pour le moment, oui.
— Au nom du ciel, monsieur, dites-moi qui vous aimez?
— Ah! monsieur du Bouchage, vous n'avez point réfléchi à ce que vous me demandez; vous savez bien qu'un gentilhomme ne peut révéler un secret dont il n'a que la moitié.
— C'est vrai; pardon, monsieur de Carmainges; mais c'est qu'en vérité, nul n'est aussi malheureux que moi sous le ciel.
Il y avait tant de vraie douleur et de désespoir éloquent dans ces quatre mots prononcés par le jeune homme, qu'Ernauton en fut profondément touché.
— O mon Dieu! je comprends, dit-il, vous craignez que nous ne soyons rivaux.
— Je le crains.
— Hum! fit Ernauton. Eh bien! monsieur, je vais être franc.
Joyeuse pâlit et passa sa main sur son front.
— Moi, continua Ernauton, j'ai un rendez-vous.
— Vous avez un rendez-vous?
— Oui, en bonne forme!
— Dans cette rue?
— Dans cette rue.
— Écrit?
— Oui, d'une fort jolie écriture même.
— De femme?
— Non, d'homme.
— D'homme! que voulez-vous dire?
— Mais pas autre chose que ce que je dis. J'ai un rendez-vous avec une femme, d'une assez jolie écriture d'homme; ce n'est pas précisément aussi mystérieux, mais c'est plus élégant; on a un secrétaire, à ce qu'il paraît.
— Ah! murmura Henri, achevez, monsieur, au nom du ciel, achevez.
— Vous me demandez de telle façon, monsieur, que je ne saurais vous refuser. Je vais donc vous dire la teneur du billet.
— J'écoute.
— Vous verrez si c'est la même chose que vous.
— Assez, monsieur, par grâce; moi, l'on ne m'a point donné de rendez- vous, moi, je n'ai pas reçu de billet.
Ernauton tira de sa bourse un petit papier.
— Voilà le billet, monsieur, dit-il, il me serait difficile de vous le lire par cette nuit obscure; mais il est court et je le sais par coeur; vous en rapportez-vous à moi de ne vous point tromper?
— Oh! tout à fait!
— Voici donc les termes dans lesquels il est conçu:
« Monsieur Ernauton, mon secrétaire est par moi chargé de vous dire que j'ai grand désir de causer avec vous une heure; votre mérite m'a touchée. »
— Il y a cela? demanda du Bouchage.
— Ma foi, oui, monsieur, la phrase est même soulignée. Je passe une autre phrase un peu trop flatteuse.
— Et vous êtes attendu?
— C'est-à-dire que j'attends, comme vous voyez.
— Alors on doit vous ouvrir la porte?
— Non, on doit siffler trois fois par la fenêtre.
Henri, tout frémissant, posa une de ses mains sur le bras d'Ernauton, et de l'autre lui montrant la maison mystérieuse:
— De là? demanda-t-il.
— Pas du tout, répondit Ernauton en montrant les tourelles du Fier-
Chevalier, de là.
Henri poussa un cri de joie.
— Mais vous n'allez donc pas ici? dit-il.
— Eh non! le billet dit positivement: Hôtellerie du Fier-Chevalier.
— Oh! soyez béni, monsieur, dit le jeune homme en lui serrant la main; oh! pardonnez-moi mon incivilité, ma sottise. Hélas! vous le savez, pour l'homme qui aime véritablement, il n'existe qu'une femme, et en vous voyant sans cesse revenir jusqu'à cette maison, j'ai cru que c'était par cette femme que vous étiez attendu.
— Je n'ai rien à vous pardonner, monsieur, dit Ernauton en souriant, car, en vérité, j'ai eu un instant de mon côté l'idée que vous étiez dans cette rue pour le même motif que moi.
— Et vous avez eu cette incroyable patience de ne me rien dire, monsieur!
Oh! vous n'aimez pas, vous n'aimez pas!
— Ma foi, écoutez, je n'ai pas encore grands droits; j'attendais un éclaircissement quelconque avant de me fâcher. Ces grandes dames sont si étranges dans leurs caprices, et une mystification est si amusante!
— Allons, allons, monsieur de Carmainges, vous n'aimez pas comme moi, et cependant….
— Et cependant? répéta Ernauton.
— Et cependant vous êtes plus heureux.
— Ah! l'on est cruel dans cette maison!
— Monsieur de Carmainges, dit Joyeuse, voilà trois mois que j'aime comme un fou celle qui l'habite, et je n'ai pas encore eu le bonheur d'entendre le son de sa voix.
— Diable! vous n'êtes pas avancé. Mais attendez donc.
— Quoi?
— Est-ce qu'on n'a pas sifflé?
— En effet, il me semble avoir entendu.
Les deux jeunes gens écoutèrent, un second coup se fit entendre dans la direction du Fier-Chevalier.
— Monsieur le comte, dit Ernauton, vous m'excuserez de ne pas vous faire plus longue compagnie, mais je crois que voilà mon signal.
Un troisième coup retentit.
— Allez, monsieur, allez, dit Henri, et bonne chance.
Ernauton s'éloigna lestement, et son interlocuteur le vit disparaître dans l'ombre de la rue pour reparaître dans la lumière que jetaient les fenêtres du Fier-Chevalier et disparaître encore.
Quant à lui, plus morne qu'auparavant, car cette espèce de lutte l'avait un instant fait sortir de sa léthargie:
— Allons, dit-il, faisons mon métier accoutumé, frappons comme d'habitude à la porte maudite qui jamais ne s'ouvre.
Et, en disant ces mots, il s'avança chancelant vers la porte de la maison mystérieuse.
LVIII
LA PORTE S'OUVRE
Mais en arrivant à la porte de la maison mystérieuse, le pauvre Henri fut repris de son hésitation habituelle.
— Du courage, se dit-il à lui-même, frappons.
Et il fit encore un pas.
Mais, avant de frapper, il regarda encore une fois derrière lui et vit sur le chemin le reflet brillant des lumières de l'hôtellerie.
— Là-bas, se dit-il, entrent pour l'amour et pour la joie des gens qu'on appelle et qui n'ont pas même désiré; pourquoi n'ai-je pas le coeur tranquille et le sourire insouciant? j'entrerais peut-être là-bas aussi, moi, au lieu d'essayer vainement d'entrer ici.
On entendit la cloche de Saint-Germain-des-Prés qui vibrait mélancoliquement dans les airs.
— Allons, voilà dix heures qui sonnent, murmura Henri
Il mit le pied sur le seuil de la porte et souleva le heurtoir.
— Vie effroyable! murmura-t-il, vie de vieillard. Oh! quel jour pourrais- je donc dire: Belle mort, riante mort, douce tombe, salut!
Il frappa un deuxième coup.
— C'est cela, continua-t-il en écoutant, voilà le bruit de la porte intérieure qui crie, le bruit de l'escalier qui gémit, le bruit du pas qui s'approche: ainsi toujours, toujours la même chose.
Et il frappa une troisième fois.
— Encore ce coup, dit-il, le dernier. C'est cela: le pas devient plus léger, le serviteur regarde au treillis de fer, il voit ma pâle, ma sinistre, mon insupportable figure, puis il s'éloigne sans ouvrir jamais!
La cessation de tout bruit sembla justifier la prédiction du malheureux jeune homme.
— Adieu, maison cruelle; adieu jusqu'à demain, dit-il.
Et, se baissant de manière à ce que son front fût au niveau du seuil de pierre, il y déposa du fond de l'âme un baiser qui fit tressaillir le dur granit, moins dur cependant encore que le coeur des habitants de cette maison.
Puis, comme il avait fait la veille, et comme il comptait faire le lendemain, il se retira.
Mais à peine avait-il fait deux pas en arrière, qu'à sa profonde surprise le verrou grinça dans sa gâche; la porte s'ouvrit, et le serviteur s'inclina profondément.
C'était le même dont nous avons tracé le portrait lors de son entrevue avec Robert Briquet.
— Bonsoir, monsieur, dit-il d'une voix rauque, mais dont le son cependant parut à du Bouchage plus doux que les plus suaves concerts des chérubins qu'on entend dans ces songes d'enfance, où l'on rêve encore du ciel.
Tremblant, éperdu, Henri, qui avait déjà fait dix pas pour s'éloigner, se rapprocha vivement, et, joignant les mains, il chancela si visiblement, que le serviteur le retint pour l'empêcher de tomber sur le seuil; ce que cet homme fit, au reste, avec l'expression visible d'une respectueuse compassion.
[Illustration: Que voulez-vous, Monsieur?— PAGE 129.]
— Voyons, monsieur, dit-il, me voilà; expliquez-moi, je vous prie, ce que vous désirez.
— J'ai tant aimé, répondit le jeune homme, que je ne sais plus si j'aime encore. Mon coeur a tant battu, que je ne puis dire s'il bat toujours.
— Vous plairait-il, monsieur, dit le serviteur avec respect, de vous asseoir là près de moi et de causer?
— Oh! oui.
Le serviteur lui fit un signe de la main.
Henri obéit à ce signe, comme il eût obéi à un signe du roi de France ou de l'empereur romain.
— Parlez, monsieur, dit le serviteur, quand ils furent assis l'un près de l'autre, et dites-moi votre désir.
— Mon ami, répondit du Bouchage, ce n'est pas d'aujourd'hui que nous nous parlons et que nous nous touchons ainsi. Mainte fois, vous le savez, je vous ai attendu et surpris au détour d'une rue; alors je vous ai offert assez d'or pour vous enrichir, quand vous eussiez été le plus avide des hommes; d'autres fois, j'ai essayé de vous intimider; jamais vous ne m'avez écouté, toujours vous m'avez vu souffrir, et cela, sans compatir, visiblement au moins, à mes souffrances. Aujourd'hui, vous me dites de vous parler, vous m'invitez à vous exprimer mon désir: qu'est-il donc arrivé, mou Dieu! et quel nouveau malheur me cache cette condescendance de votre part?
Le serviteur poussa un soupir. Il y avait évidemment un coeur pitoyable sous cette rude enveloppe.
Ce soupir fut entendu de Henri et l'encouragea.
— Vous savez, continua-t-il, que j'aime et comment j'aime; vous m'avez vu poursuivre une femme et la découvrir malgré ses efforts pour se cacher et pour me fuir; jamais, dans mes plus grandes douleurs, une parole amère ne m'est échappée, jamais je n'ai donné suite à ces pensées de violence qui naissent du désespoir et des conseils que nous souffle avec l'ardeur du sang la fougueuse jeunesse.
— C'est vrai, monsieur, dit le serviteur, et en ceci pleine justice vous est rendue par ma maîtresse et par moi.
— Ainsi convenez-en, continua Henri en pressant entre ses mains les mains du vigilant gardien, ainsi ne pouvais-je pas un soir, quand vous me refusiez l'entrée de cette maison, ne pouvais-je pas enfoncer la porte, ainsi que le fait tous les jours le moindre écolier ivre ou amoureux? Alors, ne fût-ce que pour un moment, j'aurais vu cette femme inexorable, je lui eusse parlé.
— C'est vrai encore.
— Enfin, continua le jeune comte, avec une douceur et une tristesse inexprimables, je suis quelque chose en ce monde, mon nom est grand, ma fortune est grande, mon crédit est grand, le roi lui-même, le roi me protège; tout à l'heure encore le roi me conseillait de lui confier mes douleurs, me disait de recourir à lui, m'offrait sa protection.
— Ah! fit le serviteur avec une inquiétude visible.
— Je n'ai point voulu, se hâta de dire le jeune homme; non, non, j'ai tout refusé, tout refusé, pour venir prier à mains jointes de s'ouvrir cette porte qui, je le sais bien, ne s'ouvre jamais.
— Monsieur le comte, vous êtes en effet un coeur loyal et digne d'être aimé.
— Eh bien, interrompit Henri avec un douloureux serrement de coeur, cet homme au coeur loyal, et, de votre avis même, digne d'être aimé, à quoi le condamnez-vous? Chaque matin mon page apporte une lettre, on ne la reçoit même pas; chaque soir je viens heurter à cette porte moi-même, et chaque soir on m'éconduit; enfin on me laisse souffrir, me désoler, mourir dans cette rue, sans avoir pour moi la compassion qu'on aurait pour un pauvre chien qui hurle. Ah! mon ami, je vous le dis, cette femme n'a pas le coeur d'une femme; on n'aime pas un malheureux, soit; ah! mon Dieu! on ne peut pas plus commander à son coeur d'aimer que de lui dire de n'aimer plus. Mais on a pitié d'un malheureux qui souffre, et on lui dit un mot de consolation; mais on plaint un malheureux qui tombe, et on lui tend la main pour le relever; mais non, non, cette femme se complaît avec mon supplice; non, cette femme n'a pas de coeur, elle m'eût tué avec un refus de sa bouche, ou fait tuer avec quelque coup de couteau, avec quelque coup de poignard; mort, au moins, je ne souffrirais plus.
— Monsieur le comte, répondit le serviteur après avoir scrupuleusement écouté tout ce que venait de dire le jeune homme, la dame que vous accusez est loin, croyez-le bien, d'avoir le coeur aussi insensible et surtout aussi cruel que vous le dites; elle souffre plus que vous, car elle vous a vu quelquefois, car elle a compris ce que vous souffrez, et elle ressent pour vous une vive sympathie.
— Oh! de la compassion, de la compassion! s'écria le jeune homme en essuyant la sueur froide qui coulait de ses tempes; oh! vienne le jour où son coeur, que vous vantez, connaîtra l'amour, l'amour tel que je le sens, et si, en échange de cet amour, on lui offre alors de la compassion, je serai bien vengé.
— Monsieur le comte, monsieur le comte, ce n'est pas une raison de n'avoir point aimé que de ne pas répondre à l'amour; cette femme a peut- être connu la passion plus forte que vous ne la connaîtrez jamais, cette femme a peut-être aimé comme jamais vous n'aimerez.
Henri leva les mains au ciel.
— Quand on a aimé ainsi, ou aime toujours! s'écria-t-il.
— Vous ai-je donc dit qu'elle n'aimait plus, monsieur le comte? demanda le serviteur.
Henri poussa un cri douloureux et s'affaissa comme s'il eût été frappé de mort.
— Elle aime! s'écria-t-il, elle aime! ah! mon Dieu! mon Dieu!
— Oui, elle aime; mais ne soyez point jaloux de l'homme qu'elle aime, monsieur le comte; cet homme n'est plus de ce monde. Ma maîtresse est veuve, ajouta le serviteur compatissant, espérant calmer par ces mots la douleur du jeune homme.
Et, en effet, comme par enchantement, ces mots lui rendirent le souffle, la vie et l'espoir.
— Voyons, au nom du ciel, dit-il, ne m'abandonnez pas; elle est veuve, dites-vous, alors elle l'est depuis peu, alors elle verra se tarir la source de ses larmes; elle est veuve, ah! mon ami, elle n'aime personne alors, puisqu'elle aime un cadavre, une ombre, un nom. La mort, c'est moins que l'absence; me dire qu'elle aime un mort, c'est me dire qu'elle m'aimera… Eh! mon Dieu, toutes les grandes douleurs se sont calmées avec le temps. Quand la veuve de Mausole, qui avait juré à la tombe de son époux une douleur éternelle, quand la veuve de Mausole eut épuisé ses larmes, elle fut guérie. Les regrets sont une maladie: quiconque n'est pas emporté dans la crise sort de cette crise plus vigoureux et plus vivace qu'auparavant.
Le serviteur secoua la tête.
— Cette dame, monsieur le comte, répondit-il, comme la veuve du roi Mausole, a juré au mort une éternelle fidélité; mais je la connais, et elle tiendra mieux sa parole que ne l'a fait cette femme oublieuse dont vous me parlez.
— J'attendrai, j'attendrai dix ans s'il le faut! s'écria Henri; Dieu n'a pas permis qu'elle mourût de chagrin ou qu'elle abrégeât violemment ses jours; vous voyez bien que puisqu'elle n'est pas morte, c'est qu'elle peut vivre, et que, puisqu'elle vit, je puis espérer.
— Oh! jeune homme, jeune homme, dit le serviteur avec un accent lugubre, ne comptez pas ainsi avec les sombres pensées des vivants, avec les exigences des morts. Elle a vécu! dites-vous: oui, elle a vécu! non pas un jour, non pas un mois, non pas une année; elle a vécu sept ans. — Joyeuse tressaillit. — Mais savez-vous pourquoi, dans quel but, pour accomplir quelle résolution elle a vécu? Elle se consolera, espérez-vous? Jamais, monsieur le comte, jamais! C'est moi qui vous le dis, c'est moi qui vous le jure, moi, qui n'étais que le très humble serviteur du mort, moi, qui, tant qu'il a vécu, étais une âme pieuse, ardente et pleine d'espérance, et qui, depuis qu'il est mort, suis devenu un coeur endurci; eh bien! moi, moi, qui ne suis que son serviteur, je vous le répète, jamais je ne me consolerai.
— Cet homme tant regretté, interrompit Henri, ce mort bienheureux, ce mari….
— Ce n'était pas le mari, c'était l'amant, monsieur le comte, et une femme comme celle que malheureusement vous aimez n'a qu'un amant dans toute sa vie.
— Mon ami, mon ami! s'écria le jeune homme, effrayé de la majesté sauvage de cet homme à l'esprit élevé, et qui cependant était perdu sous des habits vulgaires, mon ami, je vous en conjure, intercédez pour moi!
— Moi! s'écria-t-il, moi! Écoutez, monsieur le comte, si je vous eusse cru capable d'user de violence envers ma maîtresse, je vous eusse tué, tué de cette main.
Et il tira de dessous son manteau un bras nerveux et viril qui semblait celui d'un homme de vingt-cinq ans à peine, tandis que ses cheveux blanchis et sa taille courbée lui donnaient l'apparence d'un homme de soixante ans.
— Si, au contraire, continua-t-il, j'eusse pu croire que ma maîtresse vous aimât, c'est elle qui serait morte.
Maintenant, monsieur le comte, j'ai dit ce que j'avais à dire, ne cherchez point à m'en faire avouer davantage, car, sur mon honneur, et quoique je ne sois pas gentilhomme, croyez-moi, mon honneur vaut quelque chose, car, sur mon honneur, j'ai dit tout ce que je pouvais avouer.
Henri se leva la mort dans l'âme.
— Je vous remercie, dit-il, d'avoir eu cette compassion pour mes malheurs; maintenant je suis décidé.
— Ainsi, vous serez plus calme à l'avenir, monsieur le comte, ainsi vous vous éloignerez de nous, vous nous laisserez à une destinée pire que la vôtre, croyez-moi.
— Oui, je m'éloignerai de vous, en effet, soyez tranquille, dit le jeune homme, et pour toujours.
— Vous voulez mourir, je vous comprends.
[Illustration: Ernauton attendit un instant; elle ne se retourna point. —
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— Pourquoi vous le cacherais-je? je ne puis vivre sans elle, il faut bien que je meure, du moment où je ne la possède pas.
— Monsieur le comte, nous avons bien souvent parlé de la mort avec ma maîtresse; croyez-moi, c'est une mauvaise mort que celle qu'on se donne de sa propre main.
— Aussi, n'est-ce point celle-là que je choisirai; il y a pour un jeune homme de mon nom, de mon âge et de ma fortune, une mort qui de tout temps a été une belle mort, c'est celle que l'on reçoit en défendant son roi et son pays.
— Si vous souffrez au-delà de votre force, si vous ne devez rien à ceux qui vous survivront, si la mort du champ de bataille vous est offerte, mourez, monsieur le comte, mourez; il y a longtemps que je serais mort, moi, si je n'étais condamné à vivre.
— Adieu et merci, répondit Joyeuse en tendant la main au serviteur inconnu. Au revoir dans un autre monde!
Et il s'éloigna rapidement, jetant aux pieds du serviteur, touché de cette douleur profonde, une pesante bourse d'or.
Minuit sonnait à l'église Saint-Germain-des-Prés.
LIX
COMMENT AIMAIT UNE GRANDE DAME EN L'AN DE GRÂCE 1586
Les trois coups de sifflet qui, à intervalles égaux, avaient traversé l'espace, étaient bien ceux qui devaient servir de signal au bienheureux Ernauton.
Aussi, quand le jeune homme fut proche de la maison, il trouva dame Fournichon sur la porte où elle attendait les clients avec un sourire qui la faisait ressembler à une déesse mythologique interprétée par un peintre flamand.
Dame Fournichon maniait encore dans ses grosses mains blanches un écu d'or qu'une autre main aussi blanche, mais plus délicate que la sienne, venait d'y déposer en passant.
Elle regarda Ernauton, et mettant les mains sur ses hanches, remplit la capacité de la porte de manière à rendre tout passage impossible.
Ernauton, de son côté, s'arrêta en homme qui demande à passer.
— Que voulez-vous, monsieur? dit-elle; qui demandez-vous?
— Trois coups de sifflet ne sont-ils point partis tout à l'heure de la fenêtre de cette tourelle, bonne dame?
— Si fait.
— Eh bien! c'est moi que ces trois coups de sifflet appelaient.
— Vous?
— Oui, moi.
— Alors c'est différent, si vous me donnez votre parole d'honneur.
— Foi de gentilhomme, ma chère madame Fournichon.
— En ce cas, je vous crois; entrez, beau cavalier, entrez.
Et, joyeuse d'avoir enfin une de ces clientèles, comme elle les désirait si ardemment pour ce malheureux Rosier-d'Amour qui avait été détrôné par le Fier-Chevalier, l'hôtesse fit monter Ernauton par l'escalier en limaçon qui conduisait à la plus ornée et à la plus discrète de ses tourelles.
Une petite porte, peinte assez vulgairement, donnait accès dans une sorte d'antichambre et de cette antichambre on arrivait dans la tourelle même, meublée, décorée, tapissée avec un peu plus de luxe qu'on n'en eût attendu dans ce coin écarté de Paris; mais, il faut le dire, dame Fournichon avait mis du goût à l'embellissement de cette tourelle, sa favorite, et généralement on réussit dans ce que l'on fait avec amour.
Madame Fournichon avait donc réussi autant qu'il était donné à un assez vulgaire esprit de réussir en pareille matière.
Lorsque le jeune homme entra dans l'antichambre, il sentit une forte odeur de benjoin et d'aloès: c'était un holocauste fait sans doute par la personne un peu trop susceptible, qui, en attendant Ernauton, essayait de combattre, à l'aide de parfums végétaux, les vapeurs culinaires exhalées par la broche et par les casseroles.
Dame Fournichon suivait le jeune homme pas à pas, elle le poussa de l'escalier dans l'antichambre, et de l'antichambre dans la tourelle avec des yeux tout rapetissés par un clignotement anacréontique; puis elle se retira.
Ernauton resta la main droite à la portière, la main gauche au loquet de la porte, et à demi courbé par son salut.
C'est qu'il venait d'apercevoir dans la voluptueuse demi-teinte de la tourelle, éclairée par une seule bougie de cire rosé, une de ces élégantes tournures de femme qui commandent toujours, sinon l'amour, du moins l'attention, quand toutefois ce n'est pas le désir.
Renversée sur des coussins, tout enveloppée de soie et de velours, cette dame, dont le pied mignon pendait à l'extrémité de ce lit de repos, s'occupait de brûler à la bougie le reste d'une petite branche d'aloès dont elle approchait parfois, pour la respirer, la fumée de son visage, emplissant aussi de cette fumée les plis de son capuchon et ses cheveux, comme si elle eût voulu tout entière se pénétrer de l'enivrante vapeur.
A la manière dont elle jeta le reste de la branche au feu, dont elle abaissa sa robe sur son pied et sa coiffe sur son visage masqué, Ernauton s'aperçut qu'elle l'avait entendu entrer et le savait près d'elle.
Cependant, elle ne s'était point retournée.
Ernauton attendit un instant; elle ne se retourna point.
— Madame, dit le jeune homme d'une voix qu'il essaya de rendre douce à force de reconnaissance, madame… vous avez fait appeler votre humble serviteur: le voici.
— Ah! fort bien, dit la dame, asseyez-vous, je vous prie, monsieur
Ernauton.
— Pardon, madame, mais je dois avant toute chose vous remercier de l'honneur que vous me faites.
— Ah! cela est civil, et vous avez raison, monsieur de Carmainges, et cependant vous ne savez pas encore qui vous remerciez, je présume.
— Madame, dit le jeune homme s'approchant par degrés, vous avez le visage caché sous un masque, la main enfouie sous des gants; vous venez, au moment même où j'entrais, vous venez de me dérober la vue d'un pied qui, certes, m'eût rendu fou de toute votre personne; je ne vois rien qui me permette de reconnaître; je ne puis donc que deviner.
— Et vous devinez qui je suis?
— Celle que mon coeur désire, celle que mon imagination fait jeune, belle, puissante et riche, trop riche et trop puissante même, pour que je puisse croire que ce qui m'arrive st bien réel, et que je ne rêve pas en ce moment.
— Avez-vous eu beaucoup de peine à entrer ici? demanda la dame sans répondre directement à ce flot de paroles qui s'échappait du coeur trop plein d'Ernauton.
— Non, madame, l'accès m'en a même été plus facile que je ne l'eusse pensé.
— Pour un homme, tout est facile, c'est vrai; seulement il n'en est pas de même pour une femme.
— Je regrette bien, madame, toute la peine que vous avez prise et dont je ne puis que vous offrir mes bien humbles remercîments.
Mais la dame paraissait déjà avoir passé à une autre pensée.
— Que me disiez-vous, monsieur? fit-elle négligemment en ôtant son gant; pour montrer une adorable main ronde et effilée à la fois.
— Je vous disais, madame, que sans avoir vu vos traits, je sais qui vous êtes, et que, sans crainte de me tromper, je puis vous dire que je vous aime.
— Alors vous croyez pouvoir répondre que je suis bien celle que vous vous attendiez à trouver ici?
— A défaut du regard, mon coeur me le dit.
— Donc, vous me connaissez?
— Je vous connais, oui.
— En vérité, vous, un provincial à peine débarqué, vous connaissez déjà les femmes de Paris?
— Parmi toutes les femmes de Paris, madame, je n'en connais encore qu'une seule.
— Et celle-là, c'est moi?
— Je le crois.
— Et à quoi me reconnaissez vous?
— A votre voix, à votre grâce, à votre beauté.
— A ma voix, je le comprends, je ne puis la déguiser; à ma grâce, je puis prendre le mot pour un compliment; mais à ma beauté, je ne puis admettre la réponse que par hypothèse.
— Pourquoi cela, madame?
— Sans doute; vous me reconnaissez à ma beauté, et ma beauté est voilée.
— Elle l'était moins, madame, le jour où, pour vous faire entrer dans Paris, je vous tins si près de moi, que votre poitrine effleurait mes épaules, et que votre haleine brûlait mon cou.
— Aussi, à la réception de ma lettre, vous avez deviné que c'était de moi qu'il s'agissait.
— Oh! non, non, madame, ne le croyez pas. Je n'ai pas eu un seul instant une pareille pensée. J'ai cru que j'étais le jouet de quelque plaisanterie, la victime de quelque erreur; j'ai pensé que j'étais menacé de quelqu'une de ces catastrophes qu'on appelle des bonnes fortunes, et ce n'est que depuis quelques minutes qu'en vous voyant, en vous touchant….
Et Ernauton fit le geste de prendre une main, qui se retira devant la sienne.
— Assez, dit la dame; le fait est que j'ai commis une insigne folie.
— Et en quoi, madame, je vous prie?
— En quoi! Vous dites que vous me connaissez, et vous me demandez en quoi j'ai fait une folie?
— Oh! c'est vrai, madame, et je suis bien petit, bien obscur auprès de
Votre Altesse.
— Mais, pour Dieu! faites-moi donc le plaisir de vous taire, monsieur.
N'auriez-vous point d'esprit, par hasard?
— Qu'ai-je donc fait, madame, au nom du ciel? demanda Ernauton effrayé.
— Quoi! vous me voyez un masque….
— Eh bien?
— Si je porte un masque, c'est probablement dans l'intention de me déguiser, et vous m'appelez Altesse? Que n'ouvrez-vous la fenêtre et que ne criez-vous mon nom dans la rue!
— Oh! pardon, pardon, fit Ernauton en tombant à genoux, mais je croyais à la discrétion de ces murs.
— Il me paraît que vous êtes crédule?
— Hélas! madame, je suis amoureux! — Et vous êtes convaincu que tout d'abord je réponds à cet amour par un amour pareil?
Ernauton se releva tout piqué.
— Non, madame, répondit-il.
— Et que croyez-vous?
— Je crois que vous avez quelque chose d'important à me dire; que vous n'avez pas voulu me recevoir à l'hôtel de Guise ou dans votre maison de Bel-Esbat, et que vous avez préféré un entretien secret dans un endroit isolé.
— Vous avez cru cela?
— Oui.
— Et que pensez-vous que j'aie eu à vous dire? Voyons, parlez; je ne serais point fâchée d'apprécier votre perspicacité.
Et la dame, sous son insouciance apparente, laissa percer malgré elle une espèce d'inquiétude.
— Mais que sais-je, moi, répondit Ernauton, quelque chose qui ait rapport à M. de Mayenne, par exemple.
— Est-ce que je n'ai pas mes courriers, monsieur, qui demain soir m'en auront dit plus que vous ne pouvez m'en dire, puisque vous m'avez dit, vous, tout ce que vous en saviez?
— Peut-être aussi quelque question à me faire sur l'événement de la nuit passée?
— Ah! quel événement, et de quoi parlez-vous? demanda la dame, dont le sein palpitait visiblement.
— Mais de la panique éprouvée par M. d'Épernon, de l'arrestation de ces gentilshommes lorrains.
— On a arrêté des gentilshommes lorrains?
— Une vingtaine, qui se sont trouvés intempestivement sur la route de
Vincennes.
— Qui est aussi la route de Soissons, — ville où M. de Guise tient garnison, ce me semble. — Ah! au fait, monsieur Ernauton, vous qui êtes de la cour, vous pourriez me dire pourquoi l'on a arrêté ces gentilshommes.
— Moi, de la cour?
— Sans doute.
— Vous savez cela, madame?
— Dame! pour avoir votre adresse, il m'a bien fallu prendre des renseignements, des informations. Mais finissez vos phrases, pour l'amour de Dieu! Vous avez une déplorable habitude, celle de croiser la conversation; et qu'est-il résulté de cette échauffourée?
— Absolument rien, madame, que je sache du moins.
— Alors pourquoi avez-vous pensé que je parlerais d'une chose qui n'a pas eu de résultat?
— J'ai tort cette fois comme les autres, madame, et j'avoue mon tort.
— Comment, monsieur, mais de quel pays êtes-vous?
— D'Agen?
— Comment, monsieur, vous êtes Gascon, car Agen est en Gascogne, je crois?
— A peu près.
— Vous êtes Gascon, et vous n'êtes pas assez vain pour supposer tout simplement que, vous ayant vu, le jour de l'exécution de Salcède, à la porte Saint-Antoine, je vous ai trouvé de galante tournure?
Ernauton rougit et se troubla. La dame continua imperturbablement:
— Que je vous ai rencontré dans la rue, et que je vous ai trouvé beau? Ernauton devint pourpre. — Qu'enfin, porteur d'un message de mon frère Mayenne, vous êtes venu chez moi, et que je vous ai trouvé fort à mon goût? — Madame, madame, je ne pense pas cela, Dieu m'en garde. — Et vous avez tort, répliqua la dame, en se retournant vers Ernauton pour la première fois, et en arrêtant sur ses yeux deux yeux flamboyants sous le masque, tandis qu'elle déployait, sous le regard haletant du jeune homme, la séduction d'une taille cambrée, se profilant en lignes arrondies et voluptueuses sur le velours des coussins. Ernauton joignit les mains. — Madame! madame! s'écria-t-il, vous raillez-vous de moi? — Ma foi, non! reprit-elle du même ton dégagé; je dis que vous m'avez plu, et c'est la vérité. — Mon Dieu! — Mais vous-même, n'avez-vous pas osé me déclarer que vous m'aimiez? — Mais quand je vous ai déclaré cela, je ne savais pas qui vous étiez, madame, et maintenant que je le sais, oh! je vous demande bien humblement pardon. — Allons, voilà maintenant qu'il déraisonne, murmura la dame avec impatience. Mais restez donc ce que vous êtes, monsieur, dites donc ce que vous pensez, ou vous me ferez regretter d'être venue. Ernauton tomba à genoux. — Parlez, madame, dit-il, parlez, que je me persuade que tout ceci n'est point un jeu, et peut-être oserai-je enfin vous répondre. — Soit. Voici mes projets sur vous, dit la dame en repoussant Ernauton, tandis qu'elle arrangeait symétriquement les plis de sa robe. J'ai du goût pour vous, mais je ne vous connais pas encore. Je n'ai pas l'habitude de résister à mes fantaisies, mais je n'ai pas la sottise de commettre des erreurs. Si nous eussions été égaux, je vous eusse reçu chez moi et étudié à mon aise avant que vous eussiez même soupçonné mes intentions à votre égard. La chose était impossible; il a fallu s'arranger autrement et brusquer l'entrevue. Maintenant vous savez à quoi vous en tenir sur moi. Devenez digne de moi, c'est tout ce que je vous recommande.
Ernauton se confondit en protestations.
— Oh! moins de chaleur, monsieur de Carmainges, je vous prie, dit la dame avec nonchalance: ce n'est pas la peine. Peut-être est-ce votre nom seulement qui m'a frappée la première fois que nous nous rencontrâmes, et qui m'a plu. Après tout, je crois bien décidément que je n'ai pour vous qu'un caprice et que cela se passera. Cependant n'allez pas vous croire trop loin de la perfection et désespérer. Je ne peux pas souffrir les gens parfaits. Oh! j'adore les gens dévoués, par exemple. Retenez bien ceci, je vous le permets, beau cavalier. Ernauton était hors de lui. Ce langage hautain, ces gestes pleins de volupté et de mollesse, cette orgueilleuse supériorité, cet abandon vis-à-vis de lui enfin, d'une personne aussi illustre, le plongeaient à la fois dans les délices et dans les terreurs les plus extrêmes. Il s'assit près de sa belle et fière maîtresse, qui le laissa faire, puis il essaya de passer son bras derrière les coussins qui la soutenaient. — Monsieur, dit-elle, il paraît que vous m'avez entendue, mais que vous ne m'avez pas comprise. Pas de familiarité, je vous prie; restons chacun à notre place. Il est sûr qu'un jour je vous donnerai le droit de me nommer vôtre, mais ce droit, vous ne l'avez pas encore.
Ernauton se releva pâle et dépité.
— Excusez-moi, madame, dit-il. Il parait que je ne fais que des sottises; cela est tout simple: je ne suis point fait encore aux habitudes de Paris. Chez nous, en province, à deux cents lieues d'ici, cela est vrai, une femme, lorsqu'elle dit: « J'aime, » aime et ne se refuse pas. Elle ne prend point le prétexte de ses paroles pour humilier un homme à ses pieds. C'est votre usage comme Parisienne, c'est votre droit comme princesse. J'accepte tout cela. Seulement, que voulez-vous, l'habitude me manquait, l'habitude me viendra.
La dame écouta en silence. Il était visible qu'elle continuait d'observer attentivement Ernauton, pour savoir si son dépit aboutirait à une réelle colère.
— Ah! ah! vous vous fâchez, je crois, dit-elle superbement.
— Je me fâche, en effet, madame, mais c'est contre moi-même, car j'ai pour vous, moi, madame, non pas un caprice passager, mais de l'amour, un amour très véritable et très pur. Je ne cherche pas votre personne, car je vous désirerais, s'il en était ainsi: voilà tout; mais je cherche à obtenir votre coeur. Aussi ne me pardonnerai-je jamais, madame, d'avoir aujourd'hui par des impertinences compromis le respect que je vous dois, respect que je ne changerai en amour, madame, qu'alors que vous me l'ordonnerez.
Trouvez bon seulement, madame, qu'à partir de ce moment j'attende vos ordres.
— Allons, allons, dit la dame, n'exagérons rien, monsieur de Carmainges: voilà que vous êtes tout glacé après avoir été tout de flammes.
— Il me semble, cependant, madame….
— Eh! monsieur, ne dites donc jamais à une femme que vous l'aimerez comme vous voudrez, c'est maladroit; montrez-lui que vous l'aimerez comme elle voudra, à la bonne heure!
— C'est ce que j'ai dit, madame.
— Oui, mais c'est ce que vous ne pensez pas.
— Je m'incline devant votre supériorité, madame.
— Trêve de politesses, il me répugnerait de faire ici la reine. Tenez, voici ma main, prenez-la, c'est celle d'une simple femme: seulement elle est plus brûlante et plus animée que la vôtre.
Ernauton prit respectueusement cette belle main.
— Eh bien! dit la duchesse.
— Eh bien?
— Vous ne la baisez pas? êtes-vous fou? et avez-vous juré de me mettre en fureur?
— Mais, tout à l'heure….
— Tout à l'heure je vous la retirais, tandis que maintenant….
— Maintenant?
— Eh! maintenant je vous la donne.
Ernauton baisa la main avec tant d'obéissance, qu'on la lui retira aussitôt.
— Vous voyez bien, dit le jeune homme encore une leçon!
— J'ai donc eu tort?
— Assurément, vous me faites bondir d'un extrême à l'autre; la crainte finira par tuer la passion. Je continuerai de vous adorer à genoux, c'est vrai; mais je n'aurai pour vous ni amour ni confiance.
— Oh! je ne veux pas de cela, dit la dame d'un ton enjoué, car vous seriez un triste amant, et ce n'est point ainsi que je les aime, je vous en préviens. Non, restez naturel, restez vous, soyez monsieur Ernauton de Carmainges, pas autre chose. J'ai mes manies. Eh! mon Dieu, ne m'avez-vous pas dit que j'étais belle? Toute belle femme a ses manies: respectez-en beaucoup, brusquez-en quelques-unes, ne me craignez pas surtout, et quand je dirai au trop bouillant Ernauton: Calmez-vous, qu'il consulte mes yeux, jamais ma voix. A ces mots elle se leva.
Il était temps: le jeune homme, rendu à son délire, l'avait saisie entre ses bras, et le masque de la duchesse effleura un instant les lèvres d'Ernauton; mais ce fut alors qu'elle prouva la profonde vérité de ce qu'elle avait dit, car, à travers son masque, ses yeux lancèrent un éclair froid et blanc comme le sinistre avant-coureur des orages.
Ce regard imposa tellement à Carmainges, qu'il laissa tomber ses bras et que tout son feu s'éteignit.
— Allons, dit la duchesse, c'est bien, nous nous reverrons. Décidément, vous me plaisez, monsieur de Carmainges.
Ernauton s'inclina.
— Quand êtes-vous libre? demanda-t-elle négligemment.
— Hélas! assez rarement, madame, répondit Ernauton.
— Ah! oui, je comprends, ce service est fatigant, n'est-ce pas?
— Quel service?
— Mais celui que vous faites près du roi. Est-ce que vous n'êtes pas d'une garde quelconque de Sa Majesté?
— C'est-à-dire madame, que je fais partie d'un corps de gentilshommes.
— C'est cela que je veux dire; et ces gentilshommes sont Gascons, je crois?
— Tous, oui, madame.
— Combien sont-ils donc? on me l'a dit, je l'ai oublié.
— Quarante-cinq.
— Quel singulier compte?
— Cela s'est trouvé ainsi.
— Est-ce un calcul?
— Je ne crois pas; le hasard se sera chargé de l'addition.
— Et ces quarante-cinq gentilshommes ne quittent pas le roi, dites-vous?
— Je n'ai point dit que nous ne quittions point Sa Majesté, madame.
— Ah! pardon, je croyais vous l'avoir entendu dire. Au moins disiez-vous que vous aviez peu de liberté.
— C'est vrai, j'ai peu de liberté, madame, parce que, le jour, nous sommes de service pour les sorties de Sa Majesté ou pour ses chasses, et que, le soir, on nous consigne au Louvre.
— Le soir?
— Oui.
— Tous les soirs?
— Presque tous.
— Voyez donc ce qui fût arrivé, si ce soir, par exemple, cette consigne vous avait retenu! Moi, qui vous attendais, moi, qui eusse ignoré le motif qui vous empêchait de venir, n'aurais-je pas pu croire que mes avances étaient méprisées?
— Ah! madame, maintenant, pour vous voir, je risquerai tout, je vous jure.
— C'est inutile et ce serait absurde, je ne le veux pas.
— Mais alors?
— Faites votre service; c'est à moi de m'arranger là-dessus, moi, qui suis toujours libre et maîtresse de ma vie.
— Oh! que de bontés, madame!
— Mais tout cela ne m'explique pas, continua la duchesse avec son insinuant sourire, comment, ce soir, vous vous êtes trouvé libre et comment vous êtes venu.
— Ce soir, madame, j'avais médité déjà de demander une permission à M. de Loignac, notre capitaine, qui me veut du bien, quand l'ordre est venu de donner toute la nuit aux quarante-cinq.
— Ah! cet ordre est venu?
— Oui.
— Et à quel propos cette bonne chance?
— Comme récompense, je crois, madame, d'un service assez fatigant que nous avons fait hier à Vincennes.
— Ah! fort bien, dit la duchesse.
— Ainsi, voilà à quelle circonstance je dois, madame, le bonheur de vous voir ce soir tout à mon aise.
— Eh bien! écoutez, Carmainges, dit la duchesse avec une douce familiarité qui emplit de joie le coeur du jeune homme; voici ce que vous allez faire: chaque fois que vous croirez être libre, prévenez l'hôtesse par un billet; tous les jours un homme à moi passera chez elle.
— Oh! mon Dieu! mais c'est trop de bonté, madame.
La duchesse posa sa main sur le bras d'Ernauton.
— Attendez donc, dit-elle.
— Qu'y a-t-il, madame?
— Ce bruit, d'où vient-il?
En effet, un bruit d'éperons, de voix, de portes heurtées, d'exclamations joyeuses, montait de la salle d'en bas, comme l'écho d'une invasion.
Ernauton passa sa tête par la porte qui donnait dans l'antichambre.
— Ce sont mes compagnons, dit-il, qui viennent ici fêter le congé que leur a donné M. de Loignac.
— Mais par quel hasard ici, justement en cette hôtellerie où nous sommes?
— Parce que c'est justement au Fier-Chevalier, madame, que le rendez- vous d'arrivée a été donné, parce que, de ce jour bienheureux de leur entrée dans la capitale, mes compagnons ont pris en affection le vin et les pâtés de maître Fournichon, et quelques-uns même les tourelles de madame.
— Oh! fit la duchesse avec un malicieux sourire, vous parlez bien expertement, monsieur, de ces tourelles.
— C'est la première fois, sur mon honneur, qu'il m'arrive d'y pénétrer, madame. Mais vous, vous qui les avez choisies? osa-t-il dire.
— J'ai choisi, et vous allez comprendre facilement cela; j'ai choisi le lieu le plus désert de Paris, un endroit près de la rivière, près du grand rempart, un endroit où personne ne peut me reconnaître, ni soupçonner que je puisse aller; mais, mon Dieu! qu'ils sont donc bruyants, vos compagnons, ajouta la duchesse.
En effet, le vacarme de l'entrée devenait un infernal ouragan; le bruit des exploits de la veille, les forfanteries, le bruit des écus d'or et le cliquetis des verres, présageaient l'orage au grand complet.
Tout à coup on entendit un bruit de pas dans le petit escalier qui conduisait à la tourelle, et la voix de dame Fournichon cria d'en bas:
— Monsieur de Sainte-Maline! monsieur de Sainte-Maline!
— Eh bien? répondit la voix du jeune homme.
— N'allez pas là haut, monsieur de Sainte-Maline, je vous en supplie.
— Bon! et pourquoi pas, chère dame Fournichon? toute la maison n'est-elle pas à nous, ce soir?
— Toute la maison, soit, mais pas les tourelles.
— Bah! les tourelles sont de la maison, crièrent cinq ou six autres voix, parmi lesquelles Ernauton reconnut celles de Perducas de Pincorney et d'Eustache de Miradoux.
— Non, les tourelles n'en sont pas, continuait dame Fournichon, les tourelles font exception, les tourelles sont à moi; ne dérangez pas mes locataires.
— Madame Fournichon, dit Sainte-Maline, je suis votre locataire aussi, moi, ne me dérangez donc pas.
— Sainte-Maline! murmura Ernauton inquiet, car il connaissait les mauvais penchants et l'audace de cet homme.
— Mais, par grâce! répéta madame Fournichon.
— Madame Fournichon, dit Sainte-Maline, il est minuit; à neuf heures, tous les feux doivent être éteints, et je vois un feu dans votre tourelle; il n'y a que les mauvais serviteurs du roi qui transgressent les édits du roi; je veux connaître quels sont ces mauvais serviteurs.
Et Sainte-Maline continua d'avancer, suivi de plusieurs Gascons, dont les pas s'emboîtaient dans les siens.
— Mon Dieu! s'écria la duchesse, mon Dieu! monsieur de Carmainges, est-ce que ces gens-là oseraient entrer ici?
— En tout cas, madame, s'ils osaient, je suis là, et je puis vous dire d'avance, madame: n'ayez aucune crainte.
— Oh! mais ils enfoncent les portes, monsieur.
En effet, Sainte-Maline, trop avancé pour reculer maintenant, heurtait si violemment à cette porte, qu'elle se brisa en deux: elle était d'un sapin que madame Fournichon n'avait pas jugé à propos d'éprouver, elle dont le respect pour les amours allait jusqu'au fanatisme.