The Project Gutenberg eBook of Les quarante-cinq — Tome 2
Title: Les quarante-cinq — Tome 2
Author: Alexandre Dumas
Auguste Maquet
Release date: March 1, 2005 [eBook #7771]
Most recently updated: March 24, 2015
Language: French
Credits: Produced by Anne Soulard, Carlo Traverso and the Online Distributed Proofreading Team
Produced by Anne Soulard, Carlo Traverso and the Online
Distributed Proofreading Team.
LES QUARANTE-CINQ DEUXIÈME PARTIE
PAR ALEXANDRE DUMAS
[Illustration]
XXXII
MESSIEURS LES BOURGEOIS DE PARIS
M. de Mayenne, dont on s'occupait tant au Louvre, et qui s'en doutait si peu, partit de l'hôtel de Guise par une porte de derrière, et tout botté, à cheval, comme s'il arrivait seulement de voyage, il se rendit au Louvre, avec trois gentilshommes.
[Illustration: Le duc n'en avait pas moins une escorte de deux ou trois cents hommes. — PAGE 2.]
M. d'Épernon, averti de sa venue, fit annoncer la visite au roi.
M. de Loignac, prévenu de son côté, avait fait donner un second avis aux quarante-cinq: quinze se tenaient donc, comme il était convenu, dans les antichambres; quinze dans la cour et quatorze au logis.
Nous disons quatorze, parce qu'Ernauton ayant, comme on le sait, reçu une mission particulière, ne se trouvait point parmi ses compagnons.
Mais comme la suite de M. de Mayenne n'était de nature à inspirer aucune crainte, la seconde compagnie reçut l'autorisation de rentrer à la caserne.
M. de Mayenne, introduit près de Sa Majesté, lui fit avec respect une visite que le roi accueillit avec affection.
— Eh bien! mon cousin, lui demanda le roi, vous voilà donc venu visiter
Paris?
— Oui, sire, dit Mayenne; j'ai cru devoir venir, au nom de mes frères et au mien, rappeler à Votre Majesté qu'elle n'a pas de plus fidèles sujets que nous.
— Par la mordieu! dit Henri, la chose est si connue, qu'à part le plaisir que vous savez me faire en me visitant, vous pouviez, en vérité, vous épargner ce petit voyage.
Il faut bien certainement qu'il y ait eu une autre cause.
— Sire, j'ai craint que votre bienveillance pour la maison de Guise ne fût altérée par les bruits singuliers que nos ennemis font circuler depuis quelque temps.
— Quels bruits? demanda le roi avec cette bonhomie qui le rendait si dangereux aux plus intimes.
— Comment! demanda Mayenne un peu déconcerté, Votre Majesté n'aurait rien ouï dire qui nous fût défavorable?
— Mon cousin, dit le roi, sachez, une fois pour toutes, que je ne souffrirais pas qu'on dit ici du mal de MM. de Guise; et comme on sait cela mieux que vous ne paraissez le savoir, on n'en dit pas, duc.
— Alors, sire, dit Mayenne, je ne regretterai pas d'être venu, puisque j'ai eu le bonheur de voir mon roi et de le trouver en pareilles dispositions; seulement, j'avouerai que ma précipitation aura été inutile.
— Oh! duc, Paris est une bonne ville d'où l'on a toujours quelque service à tirer, fit le roi.
— Oui, sire, mais nous avons nos affaires à Soissons.
— Lesquelles, duc?
— Celles de Votre Majesté, sire.
— C'est vrai, c'est vrai, Mayenne: continuez donc à les faire comme vous ayez commencé; je sais apprécier et reconnaître comme il faut la conduite de mes serviteurs.
Le duc se retira en souriant.
Le roi rentra dans sa chambre en se frottant les mains.
Loignac fît un signe à Ernauton qui dit un mot à son valet et se mit à suivre les quatre cavaliers.
Le valet courut à l'écurie, et Ernauton suivit à pied.
Il n'y avait pas de danger de perdre M. de Mayenne; l'indiscrétion de Perducas de Pincorney avait fait connaître l'arrivée à Paris d'un prince de la maison de Guise. A cette nouvelle, les bons ligueurs avaient commencé à sortir de leurs maisons et à éventer sa trace.
Mayenne n'était pas difficile à reconnaître à ses larges épaules, à sa taille arrondie et à sa barbe en écuelle, comme dit l'Étoile.
On l'avait donc suivi jusqu'aux portes du Louvre, et, là, les mêmes compagnons l'attendaient pour le reprendre à sa sortie et l'accompagner jusqu'aux portes de son hôtel.
En vain Mayneville écartait les plus zélés en leur disant:
— Pas tant de feu, mes amis, pas tant de feu; vrai Dieu! vous allez nous compromettre.
Le duc n'en avait pas moins une escorte de deux ou trois cents hommes lorsqu'il arriva à l'hôtel Saint-Denis où il avait élu domicile.
Ce fut une grande facilité donnée à Ernauton de suivre le duc, sans être remarqué.
Au moment où le duc rentrait et où il se retournait pour saluer, dans un des gentilshommes qui saluaient en même temps que lui, il crut reconnaître le cavalier qui accompagnait ou qu'accompagnait le page qu'il avait fait entrer par la porte Saint-Antoine, et qui avait montré une si étrange curiosité à l'endroit du supplice de Salcède.
Presque au même instant, et comme Mayenne venait de disparaître, une litière fendit la foule. Mayneville alla au devant d'elle: un des rideaux s'écarta, et, grâce à un rayon de lune, Ernauton crut reconnaître et son page et la dame de la porte Saint-Antoine.
Mayneville et la dame échangèrent quelques mots, la litière disparut sous le porche de l'hôtel; Mayneville suivit la litière, et la porte se referma. Un instant après, Mayneville parut sur le balcon, remercia au nom du duc les Parisiens, et, comme il se faisait tard, il les invita à rentrer chez eux, afin que la malveillance ne pût tirer aucun parti de leur rassemblement.
Tout le monde s'éloigna sur cette invitation, à l'exception de dix hommes qui étaient entrés à la suite du duc.
Ernauton s'éloigna comme les autres, ou plutôt, tandis que les autres s'éloignaient, fit semblant de s'éloigner.
Les dix élus qui étaient restés, à l'exclusion de tous autres, étaient les députés de la Ligue, envoyés à M. de Mayenne pour le remercier d'être venu, mais en même temps pour le conjurer de décider son frère à venir.
En effet, ces dignes bourgeois que nous avons déjà entrevus pendant la soirée aux cuirasses, ces dignes bourgeois, qui ne manquaient pas d'imagination, avaient combiné, dans leurs réunions préparatoires, une foule de plans auxquels il ne manquait que la sanction et l'appui d'un chef sur lequel on pût compter.
Bussy-Leclerc venait annoncer qu'il avait exercé trois couvents au maniement des armes, et enrégimenté cinq cents bourgeois, c'est-à-dire mis en disponibilité un effectif de mille hommes.
Lachapelle-Marteau avait pratiqué les magistrats, les clercs et tout le peuple du palais. Il pouvait offrir à la fois le conseil et l'action; représenter le conseil par deux cents robes noires, l'action par deux cents hoquetons.
Brigard avait les marchands de la rue des Lombards, des piliers des halles et de la rue Saint-Denis.
Crucé partageait les procureurs avec Lachapelle-Marteau, et disposait, de plus, de l'Université de Paris.
Delbar offrait tous les mariniers et les gens du port, dangereuse espèce formant un contingent de cinq cents hommes.
Louchard disposait de cinq cents maquignons et marchands de chevaux, catholiques enragés.
Un potier d'étain qui s'appelait Pollard et un charcutier nommé Gilbert présentaient quinze cents bouchers et charcutiers de la ville et des faubourgs.
Maître Nicolas Poulain, l'ami de Chicot, offrait tout et tout le monde.
Quand le duc, bien claquemuré dans une chambre sûre, eut entendu ces révélations et ces offres:
— J'admire la force de la Ligue, dit-il, mais le but qu'elle vient sans doute me proposer, je ne le vois pas.
Maître Lachapelle-Marteau s'apprêta aussitôt à faire un discours en trois points; il était fort prolixe, la chose était connue; Mayenne frissonna.
— Faisons vite, dit-il.
Bussy-Leclerc coupa la parole à Marteau.
— Voici, dit-il. Nous avons soif d'un changement; nous sommes les plus forts, et nous voulons en conséquence ce changement: c'est court, clair et précis.
— Mais, demanda Mayenne, comment opérerez-vous pour arriver à ce changement?
— Il me semble, dit Bussy-Leclerc avec cette franchise de parole qui chez un homme de si basse condition que lui pouvait passer pour de l'audace, il me semble que l'idée de l'Union venant de nos chefs, c'était à nos chefs et non à nous d'indiquer le but.
— Messieurs, répliqua Mayenne, vous avez parfaitement raison: le but doit être indiqué par ceux qui ont l'honneur d'être vos chefs; mais c'est ici le cas de vous répéter que le général doit être le juge du moment de livrer la bataille, et qu'il a beau voir ses troupes rangées, armées et animées, il ne donne le signal de la charge que lorsqu'il croit devoir le faire.
— Mais enfin, monseigneur, reprit Crucé, la Ligue est pressée, nous avons déjà eu l'honneur de vous le dire.
— Pressée de quoi, monsieur Crucé? demanda Mayenne.
— Mais d'arriver.
— A quoi?
— A notre but; nous avons notre plan aussi, nous.
— Alors, c'est différent, dit Mayenne; si vous avez votre plan, je n'ai plus rien à dire.
— Oui, monseigneur; mais pouvons-nous compter sur votre aide?
— Sans aucun doute, si ce plan nous agrée, à mon frère et à moi.
— C'est probable, monseigneur, qu'il vous agréera.
— Voyons ce plan, alors.
Les ligueurs se regardèrent: deux ou trois firent signe à Lachapelle-
Marteau de parler.
Lachapelle-Marteau s'avança et parut solliciter du duc la permission de s'expliquer.
— Dites, fit le duc.
— Le voici, monseigneur, dit Marteau: il nous est venu, à Leclerc, à Crucé et à moi; nous l'avons médité, et il est probable que son résultat est certain.
— Au fait, monsieur Marteau, au fait.
— Il y a plusieurs points dans la ville qui relient toutes les forces de la ville entre elles: le grand et le petit Châtelet, le palais du Temple, l'Hôtel-de-Ville, l'Arsenal et le Louvre.
— C'est vrai, dit le duc.
— Tous ces points sont défendus par des garnisons à demeure, mais peu difficiles à forcer, parce qu'elles ne peuvent s'attendre à un coup de main.
— J'admets encore ceci, dit le duc.
— Cependant la ville se trouve en outre défendue, d'abord par le chevalier du guet avec ses archers, lesquels promènent aux endroits en péril la véritable défense de Paris.
Voici ce que nous avons imaginé:
Saisir chez lui le chevalier du guet, qui loge à la Couture-Sainte-
Catherine.
Le coup de main peut se faire sans éclat, l'endroit étant désert et écarté.
Mayenne secoua la tête.
— Si désert et si écarté qu'il soit, dit-il, on n'enfonce pas une bonne porte, et l'on ne tire pas une vingtaine de coups d'arquebuse sans un peu d'éclat.
— Nous avons prévu cette objection, monseigneur, dit Marteau; un des archers du chevalier du guet est à nous. Au milieu de la nuit nous irons frapper à la porte, deux ou trois seulement: l'archer ouvrira: il ira prévenir le chevalier que Sa Majesté veut lui parler. Cela n'a rien d'étrange: une fois par mois, à peu près, le roi mande cet officier pour des rapports et des expéditions. La porte ouverte ainsi, nous faisons entrer dix hommes, des mariniers qui logent au quartier Saint-Paul, et qui expédient le chevalier du guet.
— Qui égorgent, c'est-à-dire?
— Oui, monseigneur. Voilà donc les premiers ordres de défense interceptés. Il est vrai que d'autres magistrats, d'autres fonctionnaires peuvent être mis en avant par les bourgeois trembleurs ou les politiques. Il y a M. le président, il y a M. d'O, il y a M. de Chiverny, M. le procureur Laguesle; eh bien! on forcera leurs maisons à la même heure: la Saint-Barthélemy nous a appris comment cela se faisait, et on les traitera comme on aura traité M. le chevalier du guet.
— Ah! ah! fit le duc, qui trouvait la chose grave.
— Ce sera une excellente occasion, monseigneur, de courir sus aux politiques, tous désignés dans nos quartiers, et d'en finir avec les hérésiarques religieux et les hérésiarques politiques.
— Tout cela est à merveille, messieurs, dit Mayenne, mais vous ne m'avez pas expliqué si vous prendrez aussi en un moment le Louvre, véritable château-fort, où veillent incessamment des gardes et des gentilshommes. Le roi, si timide qu'il soit, ne se laissera pas égorger comme le chevalier du guet; il mettra l'épée à la main, et, pensez-y bien, il est le roi; sa présence fera beaucoup d'effet sur les bourgeois, et vous vous ferez battre.
— Nous avons choisi quatre mille hommes pour cette expédition du Louvre, monseigneur, et quatre mille hommes qui n'aiment pas assez le Valois pour que sa présence produise sur eux l'effet que vous dites.
— Vous croyez que cela suffira?
— Sans doute, nous serons dix contre un, dit Bussy-Leclerc.
— Et les Suisses? Il y en a quatre mille, messieurs.
— Oui, mais ils sont à Lagny, et Lagny est à huit lieues de Paris; donc, en admettant que le roi puisse les faire prévenir, deux heures aux messagers pour faire la course à cheval, huit heures aux Suisses pour faire la route à pied, cela fera dix heures; et ils arriveront juste à temps pour être arrêtés aux barrières, car, en dix heures, nous serons maîtres de toute la ville.
— Eh bien, soit, j'admets tout cela; le chevalier du guet est égorgé, les politiques sont détruits, les autorités de la ville ont disparu, tous les obstacles sont renversés, enfin: vous avez arrêté sans doute ce que vous feriez alors?
— Nous faisons un gouvernement d'honnêtes gens que nous sommes, dit Brigard, et pourvu que nous réussissions dans notre petit commerce, que nous ayons le pain assuré pour nos enfants et nos femmes, nous ne désirons rien de plus. Un peu d'ambition peut-être fera désirer à quelques-uns d'entre nous d'être dizainiers, ou quarteniers, ou commandants d'une compagnie de milice; eh bien! monsieur le duc, nous le serons, mais voilà tout; vous voyez que nous ne sommes point exigeants.
[Illustration: Où diable courez-vous à cette heure? — PAGE 7.]
— Monsieur Brigard, vous parlez d'or, dit le duc; oui, vous êtes honnêtes, je le sais bien, et vous ne souffrirez dans vos rangs aucun mélange.
— Oh! non, non! s'écrièrent plusieurs voix; pas de lie avec le bon vin.
— A merveille! dit le duc, voilà parler. Maintenant, voyons: ça, monsieur le lieutenant de la prévôté, y a-t-il beaucoup de fainéants et de mauvais peuple dans l'Île-de-France?
Nicolas Poulain, qui ne s'était pas mis une seule fois en avant, s'avança comme malgré lui.
— Oui, certes, monseigneur, dit-il, il n'y en a que trop.
— Pouvez-vous nous donner à peu près le chiffre de cette populace?
— Oui, à peu près.
— Estimez donc, maître Poulain.
Poulain se mit à compter sur ses doigts.
— Voleurs, trois à quatre mille;
Oisifs et mendiants, deux mille à deux mille cinq cents;
Larrons d'occasion, quinze cents à deux mille;
Assassins, quatre à cinq cents.
— Bon! voilà, au bas chiffre, six mille ou six mille cinq cents gredins de sac et de corde. A quelle religion appartiennent ces gens-là?
— Plaît-il, monseigneur? interrogea Poulain.
— Je demande s'ils sont catholiques ou huguenots.
Poulain se mit à rire.
— Ils sont de toutes les religions, monseigneur, dit-il, ou plutôt d'une seule: leur Dieu est l'or, et le sang est leur prophète.
— Bien, voilà pour la religion religieuse, si l'on peut dire cela; et maintenant, en religion politique, qu'en dirons-nous? Sont-ils valois, ligueurs, politiques zélés, ou navarrais?
— Ils sont bandits et pillards.
— Monseigneur, ne supposez pas, dit Crucé, que nous irons jamais prendre ces gens pour alliés.
— Non, certes, je ne le suppose pas, monsieur Crucé, et c'est bien ce qui me contrarie.
— Et pourquoi cela vous contrarie-t-il, monseigneur? demandèrent avec surprise quelques membres de la députation.
— Ah! c'est que, comprenez bien, messieurs, ces gens-là qui n'ont pas d'opinion, et qui par conséquent ne fraternisent pas avec vous, voyant qu'il n'y a plus à Paris de magistrats, plus de force publique, plus de royauté, plus rien enfin de ce qui les contient encore, se mettront à piller vos boutiques pendant que vous ferez la guerre, et vos maisons pendant que vous occuperez le Louvre: tantôt ils se mettront avec les Suisses contre vous, tantôt avec vous contre les Suisses, de façon qu'ils seront toujours les plus forts.
— Diable, firent les députés en se regardant entre eux.
— Je crois que c'est assez grave pour qu'on y pense, n'est-ce pas, messieurs? dit le duc. Quant à moi, je m'en occupe fort, et je chercherai un moyen de parer à cet inconvénient, car votre intérêt avant le nôtre, c'est la devise de mon frère et la mienne.
Les députés firent entendre un murmure d'approbation.
— Messieurs, maintenant permettez à un homme qui a fait vingt-quatre lieues à cheval dans sa nuit et dans sa journée, d'aller dormir quelques heures; il n'y a pas péril dans la demeure, quant à présent du moins, tandis que si vous agissez il y en aurait: ce n'est point votre avis peut- être?
— Oh! si fait, monsieur le duc, dit Brigard.
— Très bien.
— Nous prenons donc bien humblement congé de vous, monseigneur, continua
Brigard, et quand vous voudrez bien nous fixer une nouvelle réunion….
— Ce sera le plus tôt possible, messieurs, soyez tranquilles, dit
Mayenne; demain peut-être, après-demain au plus tard.
Et prenant effectivement congé d'eux, il les laissa tout étourdis de cette prévoyance qui avait découvert un danger auquel ils n'avaient pas même songé.
Mais à peine avait-il disparu qu'une porte cachée dans la tapisserie s'ouvrit et qu'une femme s'élança dans la salle.
— La duchesse! s'écrièrent les députés.
— Oui, messieurs! s'écria-t-elle, et qui vient vous tirer d'embarras, même!
Les députés qui connaissaient sa résolution, mais qui en même temps craignaient son enthousiasme, s'empressèrent autour d'elle.
— Messieurs, continua la duchesse en souriant, ce que n'ont pu faire les
Hébreux, Judith seule l'a fait; espérez, moi aussi, j'ai mon plan.
Et présentant aux ligueurs deux blanches mains, que les plus galants baisèrent, elle sortit par la porte qui avait déjà donné passage à Mayenne.
— Tudieu! s'écria Bussy-Leclerc en se léchant les moustaches et en suivant la duchesse, je crois décidément que voilà l'homme de la famille.
— Ouf! murmura Nicolas Poulain en essuyant la sueur qui avait perlé sur son front à la vue de madame de Montpensier, je voudrais bien être hors de tout ceci.
XXXIII
FRÈRE BORROMÉE
Il était dix heures du soir à peu près: MM. les députés s'en retournaient assez contrits, et à chaque coin de rue qui les rapprochait de leurs maisons particulières, ils se quittaient en échangeant leurs civilités.
Nicolas Poulain, qui demeurait le plus loin de tous, chemina seul et le dernier, réfléchissant profondément à la situation perplexe qui lui avait fait pousser l'exclamation par laquelle commence le dernier paragraphe de notre dernier chapitre.
En effet, la journée avait été pour tout le monde, et particulièrement pour lui, fertile en événements.
Il rentrait donc chez lui, tout frissonnant de ce qu'il venait d'entendre, et se disant que si l'Ombre avait jugé à propos de le pousser à une dénonciation du complot de Vincennes, Robert Briquet ne lui pardonnerait jamais de n'avoir pas révélé le plan de manoeuvre si naïvement développé par Lachapelle-Marteau devant M. de Mayenne.
Au plus fort de ses réflexions, et au milieu de la rue de la Pierre-au-
Réal, espèce de boyau large de quatre pieds, qui conduisait rue Neuve-
Saint-Méry, Nicolas Poulain vit accourir, en sens opposé à celui dans
lequel il marchait, une robe de Jacobin retroussée jusqu'aux genoux.
Il fallait se ranger, car deux chrétiens ne pouvaient passer de front dans cette rue.
Nicolas Poulain espérait que l'humilité monacale lui céderait le haut pavé, à lui homme d'épée; mais il n'en fut rien: le moine courait comme un cerf au lancer; il courait si fort qu'il eût renversé une muraille, et Nicolas Poulain, tout en maugréant, se rangea pour n'être point renversé.
Mais alors commença pour eux, dans cette gaine bordée de maisons, l'évolution agaçante qui a lieu entre deux hommes indécis qui voudraient passer tous deux, qui tiennent à ne pas s'embrasser, et qui se trouvent toujours ramenés dans les bras l'un de l'autre.
Poulain jura, le moine sacra, et l'homme de robe, moins patient que l'homme d'épée, le saisit par le milieu du corps pour le coller contre la muraille.
Dans ce conflit, et comme ils étaient sur le point de se gourmer, ils se reconnurent.
— Frère Borromée! dit Poulain.
— Maître Nicolas Poulain! s'écria le moine.
— Comment vous portez-vous? reprit Poulain, avec cette admirable bonhomie et cette inaltérable mansuétude du bourgeois parisien.
— Très mal, répondit le moine, beaucoup plus difficile à calmer que le laïque, car vous m'avez mis en retard et j'étais fort pressé.
— Diable d'homme que vous êtes! répliqua Poulain; toujours belliqueux comme un Romain! Mais où diable courez-vous à cette heure avec tant de hâte? est-ce que le prieuré brûle?
— Non pas; mais j'étais allé chez madame la duchesse pour parler à
Mayneville.
— Chez quelle duchesse?
— Il n'y en a qu'une seule, ce me semble, chez laquelle on puisse parler à Mayneville, dit Borromée, qui d'abord avait cru pouvoir répondre catégoriquement au lieutenant de la prévôté, parce que ce lieutenant pouvait le faire suivre, mais qui cependant ne voulait pas être trop communicatif avec le curieux.
[Illustration: Bon! Me voilà conseiller du royaume de Navarre. — PAGE 13.]
— Alors, reprit Nicolas Poulain, qu'alliez-vous faire chez madame de
Montpensier?
— Eh! mon Dieu! c'est tout simple, dit Borromée, cherchant une réponse spécieuse; notre révérend prieur a été sollicité par madame la duchesse de devenir son directeur; il avait accepté, mais un scrupule de conscience l'a pris, et il refuse. L'entrevue était fixée à demain: je dois donc, de la part de dom Modeste Gorenflot, dire à la duchesse qu'elle ne compte plus sur lui.
— Très bien; mais vous n'avez pas l'air d'aller du côté de l'hôtel de Guise, mon très cher frère; je dirai même plus, c'est que vous lui tournez parfaitement le dos.
— C'est vrai, reprit frère Borromée, puisque j'en viens.
— Mais où allez-vous alors?
— On m'a dit, à l'hôtel, que madame la duchesse était allée faire visite à M. de Mayenne, arrivé ce soir et logé à l'hôtel Saint-Denis.
— Toujours vrai. Effectivement, dit Poulain, le duc est à l'hôtel Saint- Denis, et la duchesse est près du duc; mais, compère, à quoi bon, je vous prie, jouer au fin avec moi? Ce n'est pas d'ordinaire le trésorier qu'on envoie faire les commissions du couvent.
— Auprès d'une princesse, pourquoi pas?
— Et ce n'est pas vous, le confident de Mayneville, qui croyez aux confessions de madame la duchesse de Montpensier.
— A quoi donc croirais-je?
— Que diable! mon cher, vous savez bien la distance qu'il y a du prieuré au milieu de la route, puisque vous me l'avez fait mesurer: prenez garde! vous m'en dites si peu que j'en croirai peut-être beaucoup trop.
— Et vous aurez tort, cher monsieur Poulain; je ne sais rien autre chose. Maintenant ne me retenez pas, je vous prie, car je ne trouverais plus madame la duchesse.
— Vous la trouverez toujours chez elle où elle reviendra et où vous auriez pu l'attendre.
— Ah! dame! fit Borromée, je ne suis pas fâché non plus de voir un peu M. le duc.
— Allons donc.
— Car enfin vous le connaissez: si une fois je le laisse partir chez sa maîtresse, on ne pourra plus mettre la main dessus.
— Voilà qui est parlé. Maintenant que je sais à qui vous avez affaire, je vous laisse; adieu, et bonne chance.
Borromée, voyant le chemin libre, jeta, en échange des souhaits qui lui étaient adressés, un leste bonsoir à Nicolas Poulain, et s'élança dans la voie ouverte. — Allons, allons: il y a encore quelque chose de nouveau, se dit Nicolas Poulain en regardant la robe du jacobin qui s'effaçait peu à peu dans l'ombre; mais quel diable de besoin ai-je donc de savoir ce qui se passe? est-ce que je prendrais goût par hasard au métier que je suis condamné à faire? fi donc!
Et il s'alla coucher, non point avec le calme d'une bonne conscience, mais avec la quiétude que nous donne dans toutes les positions de ce monde, si fausses qu'elles soient, l'appui d'un plus fort que nous.
Pendant ce temps Borromée continuait sa course, à laquelle il imprimait une vitesse qui lui donnait l'espérance de rattraper le temps perdu.
Il connaissait en effet les habitudes de M. de Mayenne, et avait sans doute, pour être bien informé, des raisons qu'il n'avait pas cru devoir détailler à maître Nicolas Poulain.
Toujours est-il qu'il arriva suant et soufflant à l'hôtel Saint-Denis, au moment où le duc et la duchesse, ayant causé de leurs grandes affaires, M. de Mayenne allait congédier sa soeur pour être libre d'aller rendre visite à cette dame de la Cité dont nous savons que Joyeuse avait à se plaindre.
Le frère et la soeur, après plusieurs commentaires sur l'accueil du roi et sur le plan des dix, étaient convenus des faits suivants.
Le roi n'avait pas de soupçons, et se faisait de jour en jour plus facile à attaquer.
L'important était d'organiser la Ligue dans les provinces du nord, tandis que le roi abandonnait son frère et qu'il oubliait Henri de Navarre. De ces deux derniers ennemis, le duc d'Anjou, avec sa sourde ambition, était le seul à craindre; quant à Henri de Navarre, on le savait par des espions bien renseignés, il ne s'occupait que de faire l'amour à ses trois ou quatre maîtresses.
— Paris était préparé, disait tout haut Mayenne; mais leur alliance avec la famille royale donnait de la force aux politiques et aux vrais royalistes; il fallait attendre une rupture entre le roi et ses alliés: cette rupture, avec le caractère inconstant de Henri, ne pouvait pas tarder à avoir lieu.
Or, comme rien ne presse, continuait de dire Mayenne, attendons. — Moi, disait tout bas la duchesse, j'avais besoin de dix hommes répandus dans tous les quartiers de Paris pour soulever Paris après ce coup que je médite; j'ai trouvé ces dix hommes, je ne demande plus rien.
Ils en étaient là, l'un de son dialogue, l'autre de ses apartés, lorsque Mayneville entra tout à coup, annonçant que Borromée voulait parler à M. le duc.
— Borromée! fit le duc surpris, qu'est-ce que cela?
— C'est, monseigneur, répondit Mayneville, celui que vous m'envoyâtes de Nancy, quand je demandai à Votre Altesse un homme d'action et un homme d'esprit.
— Je me rappelle! je vous répondis que j'avais les deux en un seul, et je vous envoyai le capitaine Borroville. A-t-il changé de nom, et s'appelle- t-il Borromée?
— Oui, monseigneur, de nom et d'uniforme; il s'appelle Borromée, et est jacobin.
— Borroville, jacobin!
— Oui, monseigneur.
— Et pourquoi donc est-il jacobin? Le diable doit bien rire, s'il l'a reconnu sous le froc.
— Pourquoi il est jacobin? La duchesse fit un signe à Mayneville. Vous le saurez plus tard, continua celui-ci, c'est notre secret, monseigneur; et, en attendant, écoutons le capitaine Borroville, ou le frère Borromée, comme il vous plaira.
— Oui, d'autant plus que sa visite m'inquiète, dit madame de Montpensier.
— Et moi aussi, je l'avoue, dit Mayneville.
— Alors introduisez-le sans perdre un instant, dit la duchesse.
Quant au duc, il flottait entre le désir d'entendre le messager et la crainte de manquer au rendez-vous de sa maîtresse.
Il regardait à la porte et à l'horloge. La porte s'ouvrit, et l'horloge sonna onze heures.
— Eh! Borroville, dit le duc, ne pouvant s'empêcher de rire, malgré un peu de mauvaise humeur, comme vous voilà déguisé, mon ami! — Monseigneur, dit le capitaine, je suis en effet bien mal à mon aise sous cette diable de robe; mais enfin, il faut ce qu'il faut, comme disait M. de Guise le père.
— Ce n'est pas moi, toujours, qui vous ai fourré dans cette robe-là, Borroville, dit le duc; ne m'en gardez donc point rancune, je vous prie. — Non, monseigneur, c'est madame la duchesse; mais je ne lui en veux pas, puisque j'y suis pour son service. — Bien, merci, capitaine; et maintenant, voyons, qu'avez-vous à nous dire si tard?
— Ce que malheureusement je n'ai pu vous dire plus tôt, monseigneur, car j'avais tout le prieuré sur les bras.
— Eh bien! maintenant parlez.
— Monsieur le duc, dit Borroville, le roi envoie ses secours à M. le duc d'Anjou.
— Bah! dit Mayenne, nous connaissons cette chanson-là; voilà trois ans qu'on nous la chante.
— Oh! oui, mais cette fois, monseigneur, je vous donne la nouvelle comme sûre. — Hum! dit Mayenne, avec un mouvement de tête pareil à celui d'un cheval qui se cabre, comme sûre? — Aujourd'hui même, c'est-à-dire la nuit dernière, à deux heures du matin, M. de Joyeuse est parti pour Rouen. Il prend la mer à Dieppe et porte à Anvers trois mille hommes. — Oh! oh! fit le duc; et qui vous a dit cela, Borroville?
— Un homme qui lui-même part pour la Navarre, monseigneur.
— Pour la Navarre! chez Henri?
— Oui, monseigneur.
— Et de la part de qui va-t-il chez Henri?
— De la part du roi; oui, monseigneur, de la part du roi, et avec une lettre du roi.
— Quel est cet homme?
— Il s'appelle Robert Briquet.
— Après?
— C'est un grand ami de dom Gorenflot.
— Un grand ami de dom Gorenflot?
— Ils se tutoient. — Ambassadeur du roi?
— Ceci, j'en suis assuré; il a du prieuré envoyé chercher au Louvre une lettre de créance, et c'est un de nos moines qui a fait la commission.
— Et ce moine?
— C'est notre petit guerrier, Jacques Clément, celui-là même que vous avez remarqué, madame la duchesse.
— Et il ne vous a pas communiqué cette lettre? dit Mayenne; le maladroit! — Monseigneur, le roi ne la lui a point remise; il l'a fait porter au messager par des gens à lui.
— Il faut avoir cette lettre, morbleu!
— Certainement qu'il faut l'avoir, dit la duchesse.
— Comment n'avez-vous point songé à cela? dit Mayneville.
— J'y avais si bien pensé que j'avais voulu adjoindre au messager un de mes hommes, un Hercule; mais Robert Briquet s'en est défié et l'a renvoyé.
— Il fallait y aller vous-même.
— Impossible.
— Pourquoi cela?
— Il me connaît.
— Pour moine, mais pas pour capitaine, j'espère?
— Ma foi, je n'en sais rien: ce Robert Briquet a l'oeil fort embarrassant.
— Quel homme est-ce donc? demanda Mayenne.
— Un grand sec, tout nerfs, tout muscles et tout os, adroit, railleur et taciturne.
— Ah! ah! et maniant l'épée?
— Comme celui qui l'a inventée, monseigneur.
— Figure longue?
— Monseigneur, il a toutes les figures.
— Ami du prieur?
— Du temps qu'il était simple moine.
— Oh! j'ai un soupçon, fit Mayenne en fronçant le sourcil, et je m'éclaircirai.
— Faites vite, monseigneur, car, fendu comme il est, ce gaillard-là doit marcher rondement.
— Borroville, dit Mayenne, vous allez partir pour Soissons, où est mon frère.
— Mais le prieuré, monseigneur?
— Êtes-vous donc si embarrassé, dit Mayneville, de faire une histoire à dom Modeste, et ne croit-il point tout ce que vous voulez lui faire croire?
— Vous direz à M. de Guise, continua Mayenne, tout ce que vous savez de la mission de M. de Joyeuse.
— Oui, monseigneur.
— Et la Navarre, que vous oubliez, Mayenne? dit la duchesse.
— Je l'oublie si peu que je m'en charge, répondit Mayenne. Qu'on me selle un cheval frais, Mayneville.
Puis il ajouta tout bas:
— Vivrait-il encore? Oh! oui, il doit vivre!
XXXIV
CHICOT LATINISTE
Après le départ des jeunes gens, on se rappelle que Chicot avait marché d'un pas rapide.
Mais aussi, dès qu'ils eurent disparu dans le vallon que forme la côte du pont de Juvisy sur l'Orge, Chicot qui semblait, comme Argus, avoir le privilège de voir par derrière et qui ne voyait plus ni Ernauton ni Sainte-Maline, Chicot s'arrêta au point culminant de la butte, interrogea l'horizon, les fossés, la plaine, les buissons, la rivière, tout enfin, jusqu'aux nuages pommelés qui glissaient obliquement derrière les grands ormes du chemin, et sûr de n'avoir aperçu personne qui le gênât ou l'espionnât, il s'assit au revers d'un fossé, le dos appuyé contre un arbre et commença ce qu'il appelait son examen de conscience.
Il avait deux bourses d'argent, car il s'était aperçu que le sachet remis par Sainte-Maline, outre la lettre royale, contenait certains objets arrondis et roulants qui ressemblaient fort à de l'or ou à de l'argent monnayé.
Le sachet était une véritable bourse royale, chiffrée de deux H, un brodé dessus, l'autre brodé dessous.
— C'est joli, dit Chicot en considérant la bourse, c'est charmant de la part du roi! Son nom, ses armes! on n'est pas plus généreux et plus stupide!
Décidément, jamais je ne ferai rien de lui.
Ma parole d'honneur, continua Chicot, si une chose m'étonne, c'est que ce bon et excellent roi n'ait pas du même coup fait broder sur la même bourse la lettre qu'il m'envoie porter à son beau-frère, et mon reçu. Pourquoi nous gêner? Tout le monde politique est au grand air aujourd'hui: politiquons comme tout le monde. Bah! quand on assassinerait un peu ce pauvre Chicot, comme on a déjà fait du courrier que ce même Henri envoyait à Rome à M. de Joyeuse, ce serait un ami de moins, voilà tout; et les amis sont si communs par le temps qui court, qu'on peut en être prodigue.
Que Dieu choisit mal quand il choisit!
Maintenant, voyons d'abord ce qu'il y a d'argent dans la bourse, nous examinerons la lettre après: cent écus! juste la même somme que j'ai empruntée à Gorenflot. Ah! pardon, ne calomnions pas: voilà un petit paquet… de l'or d'Espagne, cinq quadruples. Allons! allons! c'est délicat; il est bien gentil, Henriquet! eh! en vérité, n'étaient les chiffres et les fleurs de lis, qui me paraissent superflus, je lui enverrais un gros baiser.
Maintenant cette bourse-là me gêne; il me semble que les oiseaux, en passant au-dessus de ma tête, me prennent pour un émissaire royal et vont se moquer de moi, ou, ce qui serait bien pis, me dénoncer aux passants.
Chicot vida sa bourse dans le creux de sa main, tira de sa poche le simple sac de toile de Gorenflot, y fit passer l'argent et l'or, en disant aux écus:
— Vous pouvez demeurer tranquillement ensemble, mes enfants, car vous venez du même pays.
Puis, tirant à son tour la lettre du sachet, il y mit en sa place un caillou qu'il ramassa, referma les cordons de la bourse sur le caillou et le lança, comme un frondeur fait d'une pierre, dans l'Orge qui serpentait au-dessous du pont.
L'eau jaillit, deux ou trois cercles en diaprèrent la calme surface, et allèrent, en s'élargissant, se briser contre ses bords.
— Voilà pour moi, dit Chicot; maintenant travaillons pour Henri.
Et il prit la lettre qu'il avait posée à terre pour lancer la bourse plus facilement dans la rivière.
Mais il venait par le chemin un âne chargé de bois.
Deux femmes conduisaient cet âne qui marchait d'un pas aussi fier que si, au lieu de bois, il eût porté des reliques.
Chicot cacha la lettre sous sa large main, appuyée sur le sol, et les laissa passer.
Une fois seul, il reprit la lettre, en déchira l'enveloppe et en brisa le sceau avec la plus imperturbable tranquillité, et comme s'il se fût agi d'une simple lettre de procureur.
Puis il reprit l'enveloppe qu'il roula entre ses deux mains, le sceau qu'il broya entre deux pierres, et envoya le tout rejoindre le sachet.
— Maintenant, dit Chicot, voyons le style.
Et il déploya la lettre et lut:
« Notre très cher frère, cet amour profond que vous portait notre très cher frère et roi défunt, Charles IX, habite encore sous les voûtes du Louvre et me tient au coeur opiniâtrement. »
Chicot salua.
« Aussi me répugne-t-il d'avoir à vous entretenir d'objets tristes et fâcheux; mais vous êtes fort dans la fortune contraire; aussi je n'hésite plus à vous communiquer de ces choses qu'on ne dit qu'à des amis vaillants et éprouvés. »
Chicot interrompit et salua de nouveau.
« D'ailleurs, continua-t-il, j'ai un intérêt royal à vous persuader
cet intérêt: c'est l'honneur de mon nom et du vôtre, mon frère.
Nous nous ressemblons en ce point, que nous sommes tous deux entourés
d'ennemis. Chicot vous l'expliquera. »
— Chicotus explicabit! dit Chicot, ou plutôt evolvet, ce qui est infiniment plus élégant.
« Votre serviteur, M. le vicomte de Turenne, fournit des sujets quotidiens de scandale à votre cour. A Dieu ne plaise que je regarde en vos affaires, sinon pour votre bien et honneur! mais votre femme, qu'à mon grand regret je nomme ma soeur, devrait avoir ce souci pour vous en mon lieu et place… ce qu'elle ne fait. »
— Oh! oh! dit Chicot continuant ses traductions latines: Quaeque omittit facere. C'est dur.
« Je vous engage donc à veiller, mon frère, à ce que les intelligences de Margot avec le vicomte de Turenne, étrangement lié avec nos amis communs, n'apportent honte et dommage à la maison de Bourbon. Faites un bon exemple aussitôt que vous serez sûr du fait, et assurez-vous du fait aussitôt que vous aurez ouï Chicot expliquant ma lettre. »
— Statim atque audiveris Chicotum litteras explicantem.
Poursuivons, dit Chicot.
« Il serait fâcheux que le moindre soupçon planât sur la légitimité de votre héritage, mon frère, point précieux auquel Dieu m'interdit de songer; car, hélas! moi, je suis condamné d'avance à ne pas revivre dans ma postérité.
Les deux complices que, comme frère et comme roi, je vous dénonce, s'assemblent la plupart du temps en un petit château qu'on appelle Loignac. Ils choisissent le prétexte d'une chasse; ce château est en outre un foyer d'intrigues auxquelles les messieurs de Guise ne sont point étrangers; car vous savez, à n'en pas douter, mon cher Henri, de quel étrange amour ma soeur a poursuivi Henri de Guise et mon propre frère, M. d'Anjou, du temps que je portais ce nom moi-même, et qu'il s'appelait, lui, duc d'Alençon. »
— Quo et quam irregulari amore sit prosecuta et Henricum Guisium et germanum meum, etc.
« Je vous embrasse et vous recommande mes avis, tout prêt d'ailleurs à vous aider en tout et pour tout. En attendant, aidez-vous des avis de Chicot, que je vous envoie. »
— Age, auctore Chicoto. Bon! me voilà conseiller du royaume de Navarre.
« Votre affectionné, etc., etc. »
Ayant lu ainsi, Chicot posa sa tête entre ses deux mains.
— Oh! fit-il, voilà, ce me semble, une assez mauvaise commission, et qui me prouve qu'en fuyant un mal, comme dit Horatius Flaccus, on tombe dans un pire.
En vérité, j'aime mieux Mayenne.
Et cependant, à part son diable de sachet broché que je ne lui pardonne pas, la lettre est d'un habile homme. En effet, en supposant Henriot pétri de la pâte qui sert d'ordinaire à faire les maris, cette lettre le brouille du même coup avec sa femme, Turenne, Anjou, Guise, et même avec l'Espagne. En effet, pour que Henri de Valois soit si bien informé, au Louvre, de ce qui se passe chez Henri de Navarre, à Pau, il faut qu'il ait quelque espion là-bas, et cet espion va fort intriguer Henriot.
D'un autre côté, cette lettre va m'attirer force désagréments si je rencontre un Espagnol, un Lorrain, un Béarnais ou un Flamand, assez curieux pour chercher à savoir ce que l'on m'envoie faire en Béarn.
Or, je serais bien imprévoyant si je ne m'attendais point à la rencontre de quelqu'un de ces curieux-là.
Mons Borromée surtout, ou je me trompe fort, doit me réserver quelque chose.
Deuxième point.
Quelle chose Chicot a-t-il cherchée, lorsqu'il a demandé une mission près du roi Henri?
La tranquillité était son but.
Or, Chicot va brouiller le roi de Navarre avec sa femme.
Ce n'est point l'affaire de Chicot, attendu que Chicot, en brouillant entre eux de si puissants personnages, va se faire des ennemis mortels qui l'empêcheront d'atteindre l'âge heureux de quatre-vingts ans.
Ma foi, tant mieux, il ne fait bon vivre que tant qu'on est jeune.
Mais autant valait alors attendre le coup de couteau de M. de Mayenne.
Non, car il faut réciprocité en toute chose; c'est la devise de Chicot.
Chicot poursuivra donc son voyage.
Mais Chicot est homme d'esprit, et Chicot prendra ses précautions. En conséquence, il n'aura sur lui que de l'argent, afin que si l'on tue Chicot, on ne fasse tort qu'à lui.
Chicot va donc mettre la dernière main à ce qu'il a commencé, c'est-à-dire qu'il va traduire d'un bout à l'autre cette belle épître en latin, et se l'incruster dans la mémoire où déjà elle est gravée aux deux tiers; puis il achètera un cheval, parce que réellement, de Juvisy à Pau, il faut mettre trop de fois le pied droit devant le pied gauche.
Mais avant toutes choses, Chicot déchirera la lettre de son ami Henri de Valois en un nombre infini de petits morceaux, et il aura soin surtout que ces petits morceaux s'en aillent, réduits à l'état d'atomes, les uns dans l'Orge, les autres dans l'air, et que le reste enfin soit confié à la terre, notre mère commune, dans le sein de laquelle tout retourne, même les sottises des rois.
Quand Chicot aura fini ce qu'il commence…
Et Chicot s'interrompit pour exécuter son projet de division. Le tiers de la lettre s'en alla donc par eau, l'autre tiers par l'air, et le troisième tiers disparut dans un trou creusé à cet effet avec un instrument qui n'était ni une dague ni un couteau, mais qui pouvait au besoin remplacer l'un et l'autre, et que Chicot portait à sa ceinture.
Lorsqu'il eut fini cette opération il continua:
— Chicot se remettra en route avec les précautions les plus minutieuses, et il dînera en la bonne ville de Corbeil, comme un honnête estomac qu'il est.
En attendant, occupons-nous, continua Chicot, du thème latin que nous avons décidé de faire; je crois que nous allons composer un assez joli morceau.
Tout à coup Chicot s'arrêta; il venait de s'apercevoir qu'il ne pouvait traduire en latin le mot Louvre; cela le contrariait fort.
Il était également forcé de macaroniser le mot Margot en Margota, comme il avait déjà fait de Chicot en Chicotus, attendu que, pour bien dire, il eût fallu traduire Chicot par Chicôt, et Margot par Margôt, ce qui n'était plus latin, mais grec.
Quant à Margarita, il n'y pensait point; la traduction, à son avis, n'eût point été exacte.
Tout ce latin, avec la recherche du purisme et la tournure cicéronienne, conduisit Chicot jusqu'à Corbeil, ville agréable, où le hardi messager regarda un peu les merveilles de Saint-Spire et beaucoup celles d'un rôtisseur-traiteur-aubergiste qui parfumait de ses vapeurs appétissantes les alentours de la cathédrale.
Nous ne décrirons point le festin qu'il fit; nous n'essaierons point de peindre le cheval qu'il acheta dans l'écurie de l'hôtelier; ce serait nous imposer une tâche trop rigoureuse; disons seulement que le repas fut assez long et le cheval assez défectueux pour nous fournir, si notre conscience était moins grande, la matière de près d'un volume.
XXXV
LES QUATRE VENTS
Chicot, avec son petit cheval qui devait être un bien fort cheval pour porter un si grand personnage; Chicot, après avoir couché à Fontainebleau, fit le lendemain un coude à droite, jusqu'à un petit village nommé Orgeval. Il eût bien voulu faire ce jour-là quelques lieues encore, car il paraissait désireux de s'éloigner de Paris; mais sa monture commençait de butter si fréquemment et si bas, qu'il jugea qu'il était urgent de s'arrêter.
D'ailleurs ses yeux, d'ordinaire si exercés, n'avaient réussi à rien apercevoir tout le long de la route.
Hommes, chariots et barrières lui avaient paru parfaitement inoffensifs.
Mais Chicot, en sûreté, pour l'apparence du moins, ne vivait pas pour cela en sécurité; personne, en effet, nos lecteurs doivent le savoir, ne croyait moins et ne se fiait moins aux apparences que Chicot.
Avant de se coucher et de faire coucher son cheval, il examina donc avec grand soin toute la maison.
On montra à Chicot de superbes chambres avec trois ou quatre entrées; mais, à l'avis de Chicot, non-seulement ces chambres avaient trop de portes, mais encore ces portes ne fermaient pas assez bien.
L'hôte venait de faire réparer un grand cabinet sans autre issue qu'une porte sur l'escalier; cette porte était armée de verrous formidables à l'intérieur.
Chicot se fit dresser un lit dans ce cabinet, qu'il préféra du premier coup à ces magnifiques chambres sans fortifications, qu'on lui avait montrées.
Il fit jouer les verrous dans leurs gâches, et satisfait de leur jeu solide et facile à la fois, il soupa chez lui, défendit qu'on enlevât la table, sous prétexte qu'il lui prenait parfois des faimvalles dans la nuit, soupa, se déshabilla, plaça ses habits sur une chaise et se coucha.
Mais avant de se coucher, pour plus grande précaution, il tira de ses habits la bourse ou plutôt le sac d'écus, et le plaça sous son chevet avec sa bonne épée.
Puis il repassa trois fois la lettre dans son esprit.
La table lui faisait un second contrefort, et cependant ce double rempart ne lui parut point suffisant; il se releva, prit une armoire entre ses deux bras, et la plaça en face de l'issue qu'elle boucha hermétiquement.
Il avait donc entre lui et toute agression possible, une porte, une armoire, et une table.
L'hôtellerie avait paru à Chicot à peu près inhabitée. L'hôte avait une figure candide; il faisait ce jour-là un vent à décorner des boeufs, et l'on entendait dans les arbres voisins ces craquements effroyables qui deviennent, au dire de Lucrèce, un bruit si doux et si hospitalier pour le voyageur bien clos et bien couvert, étendu dans un bon lit.
Chicot, après tous ses préparatifs de défense, se plongea délicieusement dans le sien. Il faut le dire, ce lit était moelleux et constitué de façon à garantir un homme de toutes les inquiétudes, vinssent-elles des hommes, vinssent-elles des choses.
En effet, il s'abritait sous ses larges rideaux de serge verte, et une courtine, épaisse comme un édredon, chatouillait d'une douce chaleur les membres du voyageur endormi.
Chicot avait soupé comme Hippocrate ordonne de le faire, c'est-à-dire modestement: il n'avait bu qu'une bouteille de vin; son estomac, dilaté comme il convient, envoyait à tout l'organisme cette sensation de bien- être que communique, sans y faillir jamais, ce complaisant organe, suppléant du coeur chez beaucoup de gens qu'on appelle des honnêtes gens.
Chicot était éclairé par une lampe qu'il avait posée sur le rebord de la table qui avoisinait son lit; il lisait, avant de s'endormir et un peu pour s'endormir, un livre très curieux et fort nouveau qui venait de paraître, et qui était l'oeuvre d'un certain maire de Bordeaux, que l'on appelait Montagne ou Montaigne.
Ce livre avait été imprimé à Bordeaux même en 1581; il contenait les deux premières parties d'un ouvrage assez connu depuis et intitulé les Essais. Ce livre était assez amusant pour qu'un homme le lût et le relût pendant le jour. Mais il avait en même temps l'avantage d'être assez ennuyeux pour ne point empêcher de dormir un homme qui a fait quinze lieues à cheval et qui a bu sa bouteille de vin généreux à souper.
Chicot estimait fort ce livre, qu'il avait mis, en partant de Paris, dans la poche de son pourpoint et dont il connaissait personnellement l'auteur. Le cardinal du Perron l'avait surnommé le bréviaire des honnêtes gens; et Chicot, capable en tout point d'apprécier le goût et l'esprit du cardinal, Chicot, disons-nous, prenait volontiers les Essais du maire de Bordeaux pour bréviaire.
Cependant il arriva qu'en lisant son huitième chapitre, il s'endormit profondément.
La lampe brûlait toujours; la porte, renforcée de l'armoire et de la table, était toujours fermée; l'épée était toujours au chevet avec les écus. Saint Michel Archange eût dormi comme Chicot, sans songer à Satan, même lorsqu'il eût su le lion rugissant de l'autre côté de cette porte et à l'envers de ses verrous.
Nous avons dit qu'il faisait grand vent; les sifflements de ce serpent gigantesque glissaient avec des mélodies effrayantes sous la porte, et secouaient les airs d'une façon bizarre; le vent est la plus parfaite imitation ou plutôt la plus complète raillerie de la voix humaine: tantôt il glapit comme un enfant qui pleure, tantôt il imite, dans ses grondements, la grosse colère d'un mari qui se querelle avec sa femme.
Chicot se connaissait en tempête; au bout d'une heure, tout ce fracas était devenu pour lui un élément de tranquillité; il luttait contre toutes les intempéries de la saison.
Contre le froid, avec sa courtine;
Contre le vent, avec ses ronflements.
Cependant, tout en dormant, il semblait à Chicot que la tempête grossissait et surtout se rapprochait d'une façon insolite.
Tout à coup, une rafale d'une force invincible ébranle la porte, fait sauter gâches et verrous, pousse l'armoire qui perd son équilibre et tombe sur la lampe qu'elle éteint et sur la table qu'elle écrase.
Chicot avait la faculté, tout en dormant bien, de s'éveiller vite et avec toute sa présence d'esprit; cette présence d'esprit lui indiqua qu'il valait mieux se laisser glisser dans la ruelle que de descendre en avant du lit. En se laissant glisser dans la ruelle, ses deux mains alertes et aguerries se portèrent rapidement à gauche sur le sac d'écus, à droite sur la poignée de son épée.
Chicot ouvrit de grands yeux.
Nuit profonde.
Chicot alors ouvrit les oreilles, et il lui sembla que cette nuit était littéralement déchirée par le combat des quatre vents qui se disputaient toute cette chambre, depuis l'armoire, qui continuait d'écraser de plus en plus la table, jusqu'aux chaises, qui roulaient et se choquaient tout en se cramponnant aux autres meubles.
Il semble à Chicot, au milieu de tout ce fracas, que les quatre vents sont entrés chez lui en chair et en os, et qu'il a affaire à Eurus, à Notus, à Aquilo et à Boréas en personne, avec leurs grosses joues et surtout leurs gros pieds.
Résigné, parce qu'il comprend qu'il ne peut rien contre les dieux de l'Olympe, Chicot s'accroupit dans l'angle de sa ruelle, semblable au fils d'Oïlée, après une de ses grandes fureurs que raconte Homère.
[Illustration: Et mes habits! s'écria Chicot. — PAGE 18.]
Seulement il tient la pointe de sa longue épée en arrêt et du côté du vent, ou plutôt des vents, afin que si les mythologiques personnages s'approchent inconsidérément de lui, ils s'embrochent tout seuls, dût-il résulter ce qui résulta de la blessure faite par Diomède à Vénus.
Seulement, après quelques minutes du plus abominable tintamarre qui ait jamais déchiré l'oreille humaine, Chicot profite d'un moment de répit que lui donne la tempête pour dominer de sa voix les éléments déchaînés et les meubles livrés à des colloques trop bruyants pour être tout à fait naturels.
Chicot crie et vocifère: Au secours!
Enfin, Chicot fait tant de bruit à lui tout seul, que les éléments se calment, comme si Neptune en personne avait prononcé le fameux Quos ego, et qu'après six ou huit minutes pendant lesquelles Eurus, Notus, Boréas, Aquilo semblent battre en retraite, l'hôte reparaît avec une lanterne et vient éclairer le drame.
La scène sur laquelle il venait de se jouer présentait un aspect déplorable, et qui ressemblait fort à celui d'un champ de bataille. La grande armoire, renversée sur la table broyée, démasquait la porte sans gonds et qui, retenue seulement par un de ses verrous, oscillait comme une voile de navire; les trois ou quatre chaises qui complétaient l'ameublement avaient le dos renversé et les pieds en l'air; enfin les faïences qui garnissaient la table gisaient éclopées et étoilées sur les dalles.
— Mais c'est donc ici l'enfer! s'écria Chicot en reconnaissant son hôte à la lueur de sa lanterne.
— Oh! monsieur, s'écria l'hôte en apercevant l'affreux dégât qui venait d'être consommé, oh! monsieur, qu'est-il donc arrivé?
Et il leva les mains et par conséquent sa lanterne au ciel.
Combien y a-t-il de démons logés chez vous, dites-moi, mon ami? hurla
Chicot.
— Oh! Jésus! quel temps! répondit l'hôte avec le même geste pathétique.
— Mais les verrous ne tiennent donc pas? continua Chicot; la maison est donc de carton? J'aime mieux sortir d'ici: Je préfère la plaine.
Et Chicot se dégagea de la ruelle du lit, et apparut, l'épée à la main, dans l'espace demeuré libre entre le pied du lit et la muraille.
— Oh! mes pauvres meubles! soupira l'hôte.
— Et mes habits! s'écria Chicot: où sont-ils, mes habits qui étaient sur cette chaise?
— Vos habits, mon cher monsieur? fit l'hôte avec naïveté; mais s'ils y étaient, ils doivent y être encore.
— Comment! s'ils y étaient! mais supposez-vous, par hasard, dit Chicot, que je sois venu hier dans le costume où vous me voyez?
Et Chicot essaya, mais en vain, de se draper dans sa légère tunique.
— Mon Dieu! monsieur, répondit l'hôte assez embarrassé de répondre à un pareil argument, je sais bien que vous étiez vêtu.
— C'est heureux que vous en conveniez.
— Mais…
— Mais quoi?
— Le vent a tout ouvert, tout dispersé.
— Ah! c'est une raison.
— Vous voyez bien, fit vivement l'hôte.
— Cependant, reprit Chicot, suivez mon calcul, cher ami. Quand le vent entre quelque part, et il faut qu'il soit entré ici, n'est-ce pas, pour y faire le désordre que j'y vois?
— Sans aucun doute.
— Eh bien! quand le vent entre quelque part, c'est en venant du dehors?
— Oui, certes, monsieur.
— Vous ne le contestez pas?
— Non, ce serait folie.
— Eh bien! le vent devait donc, en entrant ici, amener les habits des autres dans ma chambre, au lieu d'emporter les miens je ne sais où.
— Ah! dame! oui, ce me semble. Cependant, la preuve du contraire existe ou semble exister.
— Compère, dît Chicot, qui venait d'explorer le plancher avec son oeil investigateur, compère, quel chemin le vent a-t-il pris pour venir me trouver ici?
— Plaît-il, monsieur?
— Je vous demande d'où vient le vent?
— Du nord, monsieur, du nord.
— Eh bien! il a marché dans la boue, car voici ses souliers imprimés sur le carreau.
Et Chicot montrait, en effet, sur la dalle les traces toutes récentes d'une chaussure boueuse. L'hôte pâlit.
— Maintenant, mon cher, dit Chicot, si j'ai un conseil à vous donner, c'est de surveiller ces sortes de vents qui entrent dans les auberges, pénètrent dans les chambres en enfonçant les portes, et se retirent en volant les habits des voyageurs.
L'hôte recula de deux pas, afin de se dégager de tous ces meubles renversés, et de se retrouver à l'entrée du corridor.
Puis, lorsqu'il sentit sa retraite assurée:
— Pourquoi m'appeler voleur? dit-il.
— Tiens! qu'avez-vous donc fait de votre figure de bonhomme? demanda
Chicot: je vous trouve tout changé.
— Je change, parce que vous m'insultez.
— Moi!
— Sans doute, vous m'appelez voleur, répliqua l'hôte sur un ton encore plus élevé, et ressemblant fort à de la menace.
— Mais je vous appelle voleur parce que vous êtes responsable de mes effets, il me semble, et que mes effets ont été volés; vous ne le nierez pas?
Et ce fut Chicot qui, à son tour, comme un maître d'armes qui tâte son adversaire, fit un geste de menace.
— Holà! cria l'hôte, holà! venez à moi, vous autres!
A cet appel, quatre hommes armés de bâtons, parurent dans l'escalier.