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Les quarante-cinq — Tome 2 cover

Les quarante-cinq — Tome 2

Chapter 6: XXVI
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About This Book

A historical narrative shifts between courtly ceremony and clandestine agitation as a high-ranking noble seeks the king’s favor while militant urban leaders organize armed contingents and press for decisive political change. Public appearances, disguised arrivals, and private audiences alternate with council-like gatherings where bourgeois deputies offer men, resources, and tactical schemes. The work interweaves scenes of loyalty and performance with scheming and mobilization, tracing factional rivalry, the coordination of popular forces, and tensions between military command and civic activism during a precarious moment at the royal court.

— Ah! voici Eurus, Notus, Aquilo et Boréas, dit Chicot, ventre de biche! puisque l'occasion s'en présente, je veux priver la terre du vent du Nord; c'est un service à rendre à l'humanité; il y aura printemps éternel.

Et il détacha un si rude coup de sa longue épée dans la direction de l'assaillant le plus proche, que si celui-ci, avec la légèreté d'un véritable fils d'Éole, n'eût point fait un bond en arrière, il était percé d'outre en outre.

Malheureusement comme, tout en faisant ce bond, il regardait Chicot, et par conséquent, ne pouvait voir derrière lui, il tomba sur le rebord de la dernière marche de l'escalier, le long duquel, ne pouvant garder son centre de gravité, il dégringola à grand bruit.

Cette retraite fut un signal pour les trois autres qui disparurent par l'orifice ouvert devant eux ou plutôt derrière eux, avec la rapidité de fantômes qui s'abîment dans une trappe.

Cependant, le dernier qui disparut avait eu le temps, tandis que ses compagnons opéraient leur descente, de dire quelques mots à l'oreille de l'hôte.

— C'est bien, c'est bien! grommela celui-ci, on les retrouvera, vos habits.

— Eh bien, voilà tout ce que je demande.

— Et l'on va vous les apporter.

— A la bonne heure: ne pas aller nu, c'est un souhait raisonnable, ce me semble.

On apporta en effet les habits, mais visiblement détériorés.

— Oh! oh! fit Chicot, il y a bien des clous dans votre escalier. Diables de vents, va! mais enfin, réparation d'honneur. Comment pouvais-je vous soupçonner? vous avez une si honnête figure.

L'hôte sourit avec aménité.

— Et maintenant, dit-il, vous allez vous rendormir, je présume?

— Non, merci, non, j'ai dormi assez.

— Qu'allez-vous donc faire?

— Vous allez me prêter votre lanterne, s'il vous plaît, et je continuerai ma lecture, répliqua Chicot, avec le même agrément.

L'hôte ne dit rien; il tendit seulement sa lanterne à Chicot et se retira.

Chicot redressa son armoire contre la porte, et se rengaina dans son lit.

La nuit fut calme; le vent s'était éteint, comme si l'épée de Chicot avait pénétré dans l'outre qui l'entretenait.

Au point du jour, l'ambassadeur demanda son cheval, paya sa dépense et partit en disant:

— Nous verrons ce soir.

XXVI

COMMENT CHICOT CONTINUA SON VOYAGE ET CE QUI LUI ARRIVA

Chicot passa toute sa matinée à s'applaudir d'avoir eu le sang-froid et la patience que nous avons dits pendant cette nuit d'épreuves.

— Mais, pensa-t-il, on ne prend pas deux fois un vieux loup au même piège; il est donc à peu près certain qu'on va inventer aujourd'hui une diablerie nouvelle à mon endroit: tenons-nous donc sur nos gardes.

Le résultat de ce raisonnement, plein de prudence, fut que Chicot fit pendant toute la journée une marche que Xénophon n'eût pas trouvée indigne d'immortaliser dans sa retraite des Dix Mille.

Tout arbre, tout accident de terrain, toute muraille lui servaient de point d'observation ou de fortification naturelle.

Il avait même conclu, chemin faisant, des alliances, sinon offensives, du moins défensives.

En effet, quatre gros marchands épiciers de Paris, qui s'en allaient commander à Orléans leurs confitures de cotignac, et à Limoges leurs fruits secs, daignèrent agréer la société de Chicot, lequel s'annonça pour un chaussetier de Bordeaux, retournant chez lui après ses affaires faites. Or, comme Chicot, Gascon d'origine, n'avait perdu son accent que lorsque l'absence de cet accent lui était particulièrement nécessaire, il n'inspira aucune défiance à ses compagnons de voyage.

Cette armée se composait donc de cinq maîtres et de quatre commis épiciers: elle n'était pas plus méprisable quant à l'esprit que quant au nombre, attendu les habitudes belliqueuses introduites depuis la Ligue dans les moeurs de l'épicerie parisienne.

Nous n'affirmerons pas que Chicot professait un grand respect pour la bravoure de ses compagnons; mais, alors certainement, le proverbe dit vrai qui assure que trois poltrons ensemble ont moins peur qu'un brave tout seul.

Chicot n'eut plus peur du tout, du moment où il se trouva avec quatre poltrons; il dédaigna même de se retourner dès lors, comme il faisait auparavant, pour voir ceux qui pouvaient le suivre.

Il résulta de là qu'on atteignit sans encombre, en politiquant beaucoup, et en faisant force bravades, la ville désignée pour le souper et le coucher de la troupe.

On soupa, on but sec, et chacun gagna sa chambre.

Chicot n'avait épargné, pendant ce festin, ni sa verve railleuse qui divertissait ses compagnons, ni les coups de muscat et de bourgogne qui entretenaient sa verve: on avait fait bon marché entre commerçants, c'est- à-dire entre gens libres, de Sa Majesté le roi de France et de toutes les autres majestés, fussent-elles de Lorraine, de Navarre, de Flandre ou d'autres lieux.

Or, Chicot s'alla coucher après avoir donné, pour le lendemain, rendez- vous à ses quatre épiciers, qui l'avaient pour ainsi dire triomphalement conduit à sa chambre.

[Illustration: Il monta sans hésiter sur le rebord de la fenêtre. — PAGE 23.]

Maître Chicot se trouvait donc gardé comme un prince, dans son corridor, par les quatre voyageurs dont les quatre cellules précédaient la sienne, sise au bout du couloir, et par conséquent inexpugnable, grâce aux alliances intermédiaires.

En effet, comme à cette époque les routes étaient peu sûres, même pour ceux qui n'étaient chargés que de leurs propres affaires, chacun s'était assuré de l'appui du voisin, en cas de malencontre. Chicot, qui n'avait pas raconté ses mésaventures de la nuit précédente, avait poussé, on le comprend, à la rédaction de cet article du traité qui avait au reste été adopté à l'unanimité.

Chicot pouvait donc, sans manquer à sa prudence accoutumée, se coucher et s'endormir. Il pouvait d'autant mieux le faire qu'il avait, par renfort de prudence, visité minutieusement la chambre, poussé les verrous de sa porte et fermé les volets de sa fenêtre, la seule qu'il y eût dans l'appartement; il va sans dire qu'il avait sondé la muraille du poing, et que partout la muraille avait rendu un son satisfaisant. Mais il arriva, pendant son premier sommeil, un événement que le sphinx lui-même, ce devin par excellence, n'aurait jamais pu prévoir: c'est que le diable était en train de se mêler des affaires de Chicot, et que le diable est plus fin que tous les sphinx du monde.

Vers neuf heures et demie, un coup fut frappé timidement à la porte des commis épiciers logés tous quatre ensemble, dans une sorte de galetas, au- dessus du corridor des marchands, leurs patrons. L'un d'eux ouvrit d'assez mauvaise humeur, et se trouva nez à nez avec l'hôte.

— Messieurs, leur dit ce dernier, je vois avec bien de la joie que vous vous êtes couchés tout habillés; je veux vous rendre un grand service. Vos maîtres se sont fort échauffés à table en parlant politique. 11 paraît qu'un échevin de la ville les a entendus et a rapporté leurs propos au maire; or, notre ville se pique d'être fidèle; le maire vient d'envoyer le guet qui a saisi vos patrons et les a conduits à l'Hôtel-de-Ville pour s'expliquer. La prison est bien près de l'Hôtel-de-Ville, mes garçons, gagnez au pied; vos mules vous attendent, vos patrons vous rejoindront toujours bien.

Les quatre commis bondirent comme des chevreaux, se faufilèrent dans l'escalier, sautèrent tout tremblants sur leurs mules et reprirent le chemin de Paris, après avoir chargé l'hôte d'avertir leurs maîtres de leur départ et de la direction adoptée, s'il arrivait que leurs maîtres revinssent à l'hôtellerie.

Cela fait, et ayant vu disparaître les quatre garçons au coin de la rue, l'hôte s'en alla heurter, avec la même précaution, à la première porte du corridor.

Il gratta si bien, que le premier marchand lui cria d'une voix de Stentor:

— Qui va là?

— Silence, malheureux! répondit l'hôte: venez auprès de la porte, et marchez sur la pointe des pieds.

Le marchand obéit; mais comme c'était un homme prudent, tout en collant son oreille à la porte, il n'ouvrit pas et demanda:

— Qui êtes-vous?

— Ne reconnaissez-vous pas la voix de votre hôte?

— C'est vrai; eh! mon Dieu, qu'y a-t-il?

— Il y a que vous avez à table un peu librement parlé du roi, et que le maire en a été informé par quelque espion, en sorte que le guet est venu. Heureusement que j'ai eu l'idée d'indiquer la chambre de vos commis, de sorte qu'il est occupé à arrêter là-haut vos commis au lieu de vous arrêter vous-mêmes ici.

— Oh! oh! que m'apprenez-vous? fit le marchand.

— La simple et pure vérité! Hâtez-vous de vous sauver, tandis que l'escalier est encore libre….

— Mais, mes compagnons?

— Oh! vous n'aurez pas le temps de les prévenir.

— Pauvres gens!

— Et le marchand s'habilla en toute hâte.

Pendant ce temps l'hôte, comme frappé d'une inspiration subite, cogna du doigt la cloison qui séparait le premier marchand du second.

Le second, réveillé par les mêmes paroles et la même fable, ouvrit doucement sa porte; le troisième, réveillé comme le second, appela le quatrième; et tous quatre alors, légers comme une volée d'hirondelles, disparurent en levant les bras au ciel et en marchant sur la pointe des orteils.

— Ce pauvre chaussetier, disaient-ils, c'est sur lui que tout va tomber; il est vrai que c'est lui qui en a dit le plus. Ma foi, gare à lui, car l'hôte n'a pas eu le temps de le prévenir comme nous!

En effet, maître Chicot, comme on le comprend, n'avait été prévenu de rien.

Au moment même où les marchands s'enfuyaient en le recommandant à Dieu, il dormait du plus profond sommeil.

L'hôte s'en assura en écoutant à la porte; puis il descendit dans la salle basse dont la porte soigneusement fermée s'ouvrit à son signal.

Il ôta son bonnet et entra.

La salle était occupée par six hommes armés dont l'un paraissait avoir le droit de commander aux autres.

— Eh bien? dit ce dernier.

— Eh bien, monsieur l'officier, j'ai obéi en tout point.

— Votre auberge est déserte?

— Absolument.

— La personne que nous vous avons désignée n'a pas été prévenue ni réveillée?

— Ni prévenue, ni réveillée.

— Monsieur l'hôtelier, vous savez au nom de qui nous agissons; vous savez quelle cause nous servons, car vous êtes vous-même défenseur de cette cause?

— Oui, certes, monsieur l'officier; aussi voyez-vous que j'ai sacrifié, pour obéir à mon serment, l'argent que mes hôtes eussent dépensé chez moi; mais il est dit dans ce serment: Je sacrifierai mes biens à la défense de la sainte religion catholique.

— Et ma vie!… vous oubliez ce mot, dit l'officier d'une voix altière.

— Mon Dieu! s'écria l'hôte en joignant les mains, est-ce qu'on me demande ma vie? j'ai femme et enfants!

— On ne vous la demandera que si vous n'obéissez point aveuglément à ce qui vous sera recommandé.

— Oh! j'obéirai, soyez tranquille.

— En ce cas, allez vous coucher; fermez les portes, et, quoi que vous entendiez ou voyiez, ne sortez pas, dût votre maison brûler et s'écrouler sur votre tête. Vous voyez que votre rôle n'est pas difficile.

— Hélas! hélas! je suis ruiné, murmura l'hôte.

— On m'a chargé de vous indemniser, dît l'officier; prenez ces trente écus que voici.

— Ma maison estimée trente écus! fit piteusement l'aubergiste.

— Eh! vive Dieu! l'on ne vous cassera pas seulement une vitre, pleureur que vous êtes… Fi! les vilains champions de la sainte Ligue que nous avons là!

L'hôte partit et s'enferma comme un parlementaire prévenu du sac de la ville.

Alors l'officier commanda aux deux hommes les mieux armés de se placer sous la fenêtre de Chicot.

Lui-même, avec les trois autres, monta au logis de ce pauvre chaussetier, comme l'appelaient ses compagnons de voyage, déjà loin de la ville.

— Vous savez l'ordre? dit l'officier. S'il ouvre, s'il se laisse fouiller, si nous trouvons sur lui ce que nous cherchons, on ne lui fera pas le moindre mal; mais, si le contraire arrive, un bon coup de dague, entendez-vous bien? pas de pistolet, pas d'arquebuse. D'ailleurs, c'est inutile, étant quatre contre un.

On était arrivé à la porte.

L'officier heurta.

— Qui va là? dit Chicot, réveillé en sursaut.

— Pardieu! dit l'officier, soyons rusé.

Vos amis les épiciers, lesquels ont quelque chose d'important à vous communiquer, dit-il.

— Oh! oh! fit Chicot, le vin d'hier vous a bien grossi la voix, mes épiciers.

— L'officier adoucit sa voix, et dans le diapason le plus insinuant:

— Mais ouvrez donc, cher compagnon et confrère.

— Ventre de biche! comme votre épicerie sent la ferraille! dit Chicot

— Ah! tu ne veux pas ouvrir! cria l'officier impatienté; alors sus! enfoncez la porte!

Chicot courut à la fenêtre, la tira à lui, et vit en bas les deux épées nues.

— Je suis pris! s'écria-t-il.

— Ah! ah! compère, dit l'officier, qui avait entendu le bruit de la fenêtre qui s'ouvrait, tu crains le saut périlleux: tu as raison. Allons, ouvre-nous, ouvre!

— Ma foi, non, dit Chicot; la porte est solide, et il me viendra du renfort quand vous ferez du bruit.

L'officier éclata de rire et ordonna aux soldats de desceller les gonds.

Chicot se mît à hurler pour appeler les marchands.

— Imbécile! dit l'officier, crois-tu que nous t'avons laissé du secours! Détrompe-toi, tu es bien seul, et par conséquent bien perdu! Allons, fais contre mauvaise fortune bon coeur… Marchez, vous autres!

Et Chicot entendît frapper trois crosses de mousquet contre la porte avec la force et la régularité de trois béliers.

— Il y a là, dit-il, trois mousquets et un officier; en bas, deux épées seulement: quinze pieds à sauter, c'est une misère. J'aime mieux les épées que les mousquets.

Et nouant son sac à sa ceinture, il monta sans hésiter sur le rebord de la fenêtre, tenant son épée à la main.

Les deux hommes demeurés en bas tenaient leur lame en l'air.

Mais Chicot avait deviné juste. Jamais un homme, fût-il Goliath, n'attendra la chute d'un homme, fût-il un pygmée, lorsque cet homme peut le tuer en se tuant.

Les soldats changèrent de tactique et se reculèrent, décidés à frapper
Chicot lorsqu'il serait tombé.

[Illustration: Qui êtes-vous, monsieur? demanda Mayenne. — PAGE 29.]

C'est là que le Gascon les attendait. Il sauta, en homme habile, sur les pointes et resta accroupi. Au même instant, un des hommes lui détacha un coup de pointe voire qui eût percé une muraille.

Mais Chicot ne se donna même pas la peine de parer. Il reçut le coup en plein thorax; mais, grâce à la cotte de mailles de Gorenflot, la lame de son ennemi se brisa comme verre.

— Il est cuirassé! dit le soldat.

— Pardieu! répliqua Chicot, qui d'un revers lui avait déjà fendu la tête.

L'autre se mit à crier, ne songeant plus qu'à parer, car Chicot attaquait.

Malheureusement il n'était pas même de la force de Jacques Clément. Chicot l'étendit, à la seconde passe, à côté de son camarade.

En sorte que, la porte enfoncée, l'officier ne vit plus, en regardant par la fenêtre, que ses deux sentinelles baignant dans leur sang.

A cinquante pas des moribonds, Chicot s'enfuyait assez tranquillement.

— C'est un démon! cria l'officier, il est à l'épreuve du fer.

— Oui, mais pas du plomb, fit un soldat en le couchant en joue.

— Malheureux! s'écria l'officier en relevant le mousquet, du bruit! tu réveillerais toute la ville: nous le trouverons demain.

— Ah! voilà, dit philosophiquement un des soldats; c'est quatre hommes qu'il eût fallu mettre en bas, et deux en haut seulement.

— Vous êtes un sot! répondit l'officier.

— Nous verrons ce que M. le duc lui dira qu'il est, à lui! grommela ce soldat pour se consoler.

Et il reposa la crosse de son mousquet à terre.

XXXVII

TROISIÈME JOURNEE DE VOYAGE

Chicot ne s'enfuyait avec cette mollesse que parce qu'il était à Étampes, c'est-à-dire dans une ville, au milieu d'une population, sous la sauvegarde d'une certaine quantité de magistrats qui, à sa première réquisition, eussent donné cours à la justice et eussent arrêté M. de Guise lui-même.

Ses assaillants comprirent admirablement leur fausse position. Aussi l'officier, on l'a vu, au risque de laisser fuir Chicot, défendit à ses soldats l'usage des armes bruyantes.

Ce fut par la même raison qu'il s'abstint de poursuivre Chicot qui eût, au premier pas qu'on eût fait sur ses traces, poussé des cris à réveiller toute la ville.

La petite troupe, réduite d'un tiers, s'enveloppa dans l'ombre, abandonnant, pour se moins compromettre, les deux morts, et en laissant leurs épées auprès d'eux pour qu'on supposât qu'ils s'étaient entretués.

Chicot chercha, mais en vain, dans le quartier, ses marchands et leurs commis.

Puis, comme il supposait bien que ceux à qui il avait eu affaire, voyant leur coup manqué, n'avaient garde de rester dans la ville, il pensa qu'il était de bonne guerre à lui d'y rester.

Il y eut plus: après avoir fait un détour et de l'angle d'une rue voisine avoir entendu s'éloigner le pas des chevaux, il eut l'audace de revenir à l'hôtellerie.

Il y trouva l'hôte qui n'avait pas encore repris son sang-froid et qui le laissa seller son cheval dans l'écurie, en le regardant avec le même ébahissement qu'il eût fait pour un fantôme.

Chicot profita de cette stupeur bienveillante pour ne pas payer sa dépense, que de son côté l'hôte se garda bien de réclamer.

Puis il alla achever sa nuit dans la grande salle d'une autre hôtellerie, au milieu de tous les buveurs, lesquels étaient bien loin de se douter que ce grand inconnu, au visage souriant et à l'air gracieux, tout en manquant d'être tué, venait de tuer deux hommes.

Le point du jour le trouva sur la route, en proie à des inquiétudes qui grandissaient d'instants en instants. Deux tentatives avaient échoué heureusement; une troisième pouvait lui être funeste.

A ce moment il eût composé avec tous les Guisards, quitte à leur conter les bourdes qu'il savait si bien inventer.

Un bouquet de bois lui donnait des appréhensions difficiles à décrire; un fossé lui faisait courir des frissons par tout le corps; une muraille un peu haute était sur le point de le faire retourner en arrière.

De temps en temps il se promettait, une fois à Orléans, d'envoyer au roi un courrier pour demander de ville en ville une escorte.

Mais comme jusqu'à Orléans la route fut déserte et parfaitement sûre, Chicot pensa qu'il aurait inutilement l'air d'un poltron, que le roi perdrait sa bonne opinion de Chicot, et qu'une escorte serait bien gênante; d'ailleurs cent fossés, cinquante haies, vingt murs, dix taillis avaient déjà été passés sans que le moindre objet suspect se fût montré sous les branches ou sur les pierres.

Mais, après Orléans, Chicot sentit ses terreurs redoubler; quatre heures approchaient, c'est-à-dire le soir. La route était fourrée comme un bois, elle montait comme une échelle; le voyageur, se détachant sur le chemin grisâtre, apparaissait pareil au More d'une cible, à quiconque se fût senti le désir de lui envoyer une balle d'arquebuse.

Tout à coup Chicot entendit au loin un certain bruit semblable au roulement que font sur la terre sèche les chevaux qui galopent.

Il se retourna, et au bas de la côte dont il avait atteint la moitié, il vit des cavaliers montant à toute bride.

Il les compta; ils étaient sept.

Quatre avaient des mousquets sur l'épaule.

Le soleil couchant tirait de chaque canon un long éclat d'un rouge de sang.

Les chevaux de ces cavaliers gagnaient beaucoup sur le cheval de Chicot. Chicot d'ailleurs ne se souciait pas d'engager une lutte de rapidité dont le résultat eût été de diminuer ses ressources en cas d'attaque.

Il fit seulement marcher son cheval en zig-zags, pour enlever aux arquebusiers la fixité du point de mire.

Ce n'était point sans une profonde intelligence de l'arquebuse en général, et des arquebusiers en particulier, que Chicot employait cette manoeuvre; car au moment où les cavaliers se trouvaient à cinquante pas de lui, il fut salué par quatre coups qui, suivant la direction dans laquelle tiraient les cavaliers, passèrent droit au-dessus de sa tête.

Chicot s'attendait, comme on l'a vu, à ces quatre coups d'arquebuse; aussi avait-il fait son plan d'avance. En entendant siffler les balles, il abandonna les rênes et se laissa glisser à bas de son cheval. Il avait eu la précaution de tirer son épée du fourreau, et tenait à la main gauche une dague tranchante comme un rasoir, et pointue comme une aiguille.

Il tomba donc, disons-nous, et cela, de telle façon que ses jambes fussent des ressorts pliés, mais prêts à se détendre; en même temps, grâce à la position ménagée dans la chute, sa tête se trouvait garantie par le poitrail de son cheval.

Un cri de joie partit du groupe des cavaliers qui, en voyant tomber
Chicot, crut Chicot mort.

— Je vous le disais bien, imbécile, dit en accourant au galop un homme masqué; vous avez tout manqué, parce qu'on n'a pas suivi mes ordres à la lettre. Cette fois le voici à bas: mort ou vif, qu'on le fouille, et s'il bouge qu'on l'achève.

— Oui, monsieur, répliqua respectueusement un des hommes de la foule.

Et chacun mit pied à terre, à l'exception d'un soldat qui réunit toutes les brides et garda tous les chevaux.

Chicot n'était pas précisément un homme pieux; mais, dans un pareil moment, il songea qu'il y a un Dieu, que ce Dieu lui ouvrait les bras, et qu'avant cinq minutes peut-être le pécheur serait devant son juge.

Il marmotta quelque sombre et fervente prière qui fut certainement entendue là-haut.

Deux hommes s'approchèrent de Chicot; tous deux avaient l'épée à la main.

On voyait bien que Chicot n'était pas mort, à la façon dont il gémissait.

Comme il ne bougeait pas et ne s'apprêtait en rien à se défendre, le plus zélé des deux eut l'imprudence de s'approcher à portée de la main gauche; aussitôt la dague poussée comme par un ressort, entra dans sa gorge où la coquille s'imprima comme sur de la cire molle. En même temps la moitié de l'épée que tenait la main droite de Chicot disparut dans les reins du second cavalier qui voulait fuir.

— Tudieu! cria le chef, il y a trahison: chargez les arquebuses; le drôle est bien vivant encore.

— Certes oui, je suis encore vivant, dit Chicot dont les yeux lancèrent des éclairs; et, prompt comme la pensée, il se jeta sur le cavalier chef, lui portant la pointe au masque.

Mais déjà deux soldats le tenaient enveloppé: il se retourna, ouvrit une cuisse d'un large coup d'épée et fut dégagé.

— Enfants! enfants! cria le chef, les arquebuses, mordieu!

— Avant que les arquebuses soient prêtes, dit Chicot, je t'aurai ouvert les entrailles, brigand, et j'aurai coupé les cordons de ton masque, afin que je sache qui tu es.

— Tenez ferme, monsieur, tenez ferme et je vous garderai, dit une voix qui fit à Chicot l'effet de descendre du ciel.

C'était la voix d'un beau jeune homme, monté sur un bon cheval noir. Il avait deux pistolets à la main, et criait à Chicot:

— Baissez-vous, baissez-vous morbleu! mais baissez-vous donc.

Chicot obéit.

Un coup de pistolet partit, et un homme roula aux pieds de Chicot, en laissant échapper son épée.

Cependant les chevaux se battaient; les trois cavaliers survivants voulaient reprendre les étriers, et n'y parvenaient pas; le jeune homme tira, au milieu de cette mêlée, un second coup de pistolet qui abattit encore un homme.

— Deux à deux, dit Chicot; généreux sauveur, prenez le vôtre, voici le mien.

Et il fondit sur le cavalier masqué, qui, frémissant de rage ou de peur, lui tint tête cependant comme un homme exercé au maniement des armes.

De son côté le jeune homme avait saisi à bras le corps son ennemi, l'avait terrassé sans même mettre l'épée à la main, et le garrottait avec son ceinturon, comme une brebis à l'abattoir.

Chicot, en se voyant en face d'un seul adversaire, reprenait son sang- froid et par conséquent sa supériorité.

Il poussa rudement son ennemi, qui était doué d'une corpulence assez ample, l'accula au fossé de la route, et, sur une feinte de seconde, lui porta un coup de pointe au milieu des côtes.

L'homme tomba.

Chicot mit le pied sur l'épée du vaincu pour qu'il ne pût la ressaisir, et de son poignard coupant les cordons du masque:

— Monsieur de Mayenne!… dit-il; ventre de biche! je m'en doutais.

Le duc ne répondit pas; il était évanoui, moitié de la perte de son sang, moitié du poids de la chute.

Chicot se gratta le nez, selon son habitude lorsqu'il avait à faire quelque acte de haute gravité; puis, après la réflexion d'une demi-minute, il retroussa sa manche, prit sa large dague, et s'approcha du duc pour lui trancher purement et simplement la tête.

Mais alors il sentit un bras de fer qui étreignait le sien, et entendit une voix qui lui disait:

— Tout beau, monsieur! on ne tue pas un ennemi à terre.

— Jeune homme, répondit Chicot, vous m'avez sauvé la vie, c'est vrai: je vous en remercie de tout mon coeur; mais acceptez une petite leçon fort utile en ces temps de dégradation morale où nous vivons. Quand un homme a subi en trois jours trois attaques, lorsqu'il a couru trois fois risque de la vie, lorsqu'il est tout chaud encore du sang d'ennemis qui lui ont tiré de loin, sans provocation aucune de sa part, quatre coups d'arquebuse, comme ils eussent fait à un loup enragé, alors, jeune homme, ce vaillant, permettez moi de le dire, peut hardiment faire ce que je vais faire.

Et Chicot reprit le cou de son ennemi pour achever son opération.

Mais cette fois encore le jeune homme l'arrêta.

— Vous ne le ferez pas, monsieur, dit-il, tant que je serai là du moins. On ne verse pas ainsi tout entier un sang comme celui qui sort de la blessure que vous avez déjà faite.

— Bah! dit Chicot avec surprise, vous connaissez ce misérable?

— Ce misérable est M. le duc de Mayenne, prince égal en grandeur à bien des rois.

— Raison de plus, dit Chicot d'une voix sombre… Mais vous, qui êtes- vous?

— Je suis celui qui vous a sauvé la vie, monsieur, répondit froidement le jeune homme.

— Et qui, vers Charenton, m'a, si je ne me trompe, remis une lettre du roi, voici tantôt trois jours.

— Précisément.

— Alors vous êtes au service du roi, monsieur?

— J'ai cet honneur, répondit le jeune homme en s'inclinant.

— Et, étant au service du roi, vous ménagez M. de Mayenne: mordieu! monsieur, permettez-moi de vous le dire, ce n'est pas d'un bon serviteur.

— Je crois, au contraire, que c'est moi qui suis le bon serviteur du roi en ce moment.

— Peut-être, fit tristement Chicot, peut-être; mais ce n'est pas le moment de philosopher. Comment vous nomme-t-on?

— Ernauton de Carmainges, monsieur.

— Eh bien! monsieur Ernauton, qu'allons-nous faire de cette charogne égale en grandeur à tous les rois de la terre? car, moi, je tire au large, je vous en avertis.

— Je veillerai sur M. de Mayenne, monsieur.

— Et le compagnon qui écoute là-bas, qu'en faites-vous?

— Le pauvre diable n'entend rien; je l'ai serré trop fort, à ce que je pense, et il s'est évanoui.

— Allons, monsieur de Carmainges, vous avez sauvé ma vie aujourd'hui, mais vous la compromettez furieusement pour plus tard.

— Je fais mon devoir aujourd'hui, Dieu pourvoira au futur.

— Qu'il soit donc fait ainsi que vous le désirez. D'ailleurs, je répugne à tuer cet homme sans défense, quoique cet homme soit mon plus cruel ennemi. Ainsi donc, adieu, monsieur.

Et Chicot serra la main d'Ernauton.

— Il a peut-être raison, se dit-il en s'éloignant pour reprendre son cheval; puis revenant sur ses pas:

— Au fait, dit-il, vous avez là sept bons chevaux: je crois en avoir gagné quatre pour ma part; aidez-moi donc à en choisir… Vous y connaissez-vous?

— Prenez le mien, répondit Ernauton, je sais ce qu'il peut faire.

— Oh! c'est trop de générosité, gardez-le pour vous.

— Non, je n'ai pas autant besoin que vous de marcher vite.

Chicot ne se fit pas prier; il enfourcha le cheval d'Ernauton et disparut.

XXXVIII

ERNAUTON DE CARMAINGES

Ernauton resta sur le champ de bataille, assez embarrassé de ce qu'il allait faire des deux ennemis qui allaient rouvrir les yeux entre ses bras.

En attendant, comme il n'y avait aucun danger qu'ils s'éloignassent, et qu'il était probable que maître Robert Briquet, c'est sous ce nom, on se le rappelle, qu'Ernauton connaissait Chicot, et comme il était probable, disons-nous, que maître Robert Briquet ne reviendrait point sur ses pas pour les achever, le jeune homme se mit à la découverte de quelque auxiliaire, et ne tarda point à trouver sur la route même ce qu'il cherchait.

Un chariot qu'avait dû croiser Chicot dans sa course apparaissait au haut de la montagne, se détachant en vigueur sur un ciel rougi par les feux du soleil couchant.

Ce chariot était traîné par deux boeufs et conduit par un paysan.

Ernauton aborda le conducteur, qui avait bonne envie en l'apercevant de laisser sa charrette et de s'enfuir sous le taillis, et lui raconta qu'un combat venait d'avoir lieu entre huguenots et catholiques; que ce combat avait été fatal à quatre d'entre eux, mais que deux avaient survécu.

Le paysan, assez effrayé de la responsabilité d'une bonne oeuvre, mais plus effrayé encore, comme nous l'avons dit, de la mine guerrière d'Ernauton, aida le jeune homme à transporter M. de Mayenne dans son chariot, puis le soldat qui, évanoui ou non, continuait de demeurer les yeux fermés.

Restaient les quatre morts.

— Monsieur, demanda le paysan, ces quatre hommes étaient-ils catholiques ou huguenots?

Ernauton avait vu le paysan, au moment de sa terreur, faire le signe de la croix.

— Huguenots, dit-il.

— En ce cas, reprit le paysan, il n'y a aucun inconvénient que je fouille ces parpaillots, n'est-ce pas?

— Aucun, répondit Ernauton, qui aimait autant que le paysan auquel il avait affaire héritât que le premier passant venu.

Le paysan ne se le fit pas dire deux fois, et retourna les poches des morts.

Les morts avaient eu bonne solde de leur vivant, à ce qu'il paraît, car, l'opération terminée, le front du paysan se dérida.

Il résulta du bien-être qui se répandait dans son corps et dans son âme à la fois qu'il piqua plus rudement ses boeufs, afin d'arriver plus vite à sa chaumière.

Ce fut dans l'étable de cet excellent catholique, sur un bon lit de paille, que M. de Mayenne reprit ses sens. La douleur causée par la secousse du transport n'avait pas réussi à le ranimer; mais quand l'eau fraîche versée sur la blessure en fit couler quelques gouttes de sang vermeil, le duc rouvrit les yeux et regarda les hommes et les choses environnantes avec une surprise facile à concevoir.

Dès que M. de Mayenne eut rouvert les yeux, Ernauton congédia le paysan.

— Qui êtes-vous, monsieur? demanda Mayenne.

Ernauton sourit.

— Ne me reconnaissez-vous pas, monsieur? lui dit-il.

— Si fait, reprit le duc en fronçant le sourcil, vous êtes celui qui êtes venu au secours de mon ennemi.

— Oui, répondit Ernauton; mais je suis aussi celui qui ai empêché votre ennemi de vous tuer.

— Il faut bien que cela soit, dit Mayenne, puisque je vis, à moins toutefois qu'il ne m'ait cru mort.

— Il s'est éloigné vous sachant vivant, monsieur.

— Au moins croyait-il ma blessure mortelle.

— Je ne sais; mais en tout cas, si je ne m'y fusse opposé, il allait vous en faire une qui l'eût été.

— Mais alors, monsieur, pourquoi avez-vous aidé à tuer mes gens, pour empêcher ensuite cet homme de me tuer?

— Rien de plus simple, monsieur, et je m'étonne qu'un gentilhomme, vous me semblez en être un, ne comprenne pas ma conduite. Le hasard m'a conduit sur la route que vous suiviez, j'ai vu plusieurs hommes en attaquer un seul, j'ai défendu l'homme seul; puis quand ce brave, au secours de qui j'étais venu, car, quel qu'il soit, monsieur, cet homme est brave; puis quand ce brave, demeuré seul à seul avec vous, eut décidé la victoire par le coup qui vous abattit, alors, voyant qu'il allait abuser de la victoire en vous tuant, j'ai interposé mon épée.

— Vous me connaissez donc? demanda Mayenne avec un regard scrutateur.

— Je n'ai pas besoin de vous connaître, monsieur; je sais que vous êtes un homme blessé, et cela me suffit.

— Soyez franc, monsieur, reprit Mayenne, vous me connaissez.

— Il est étrange, monsieur, que vous ne consentiez point à me comprendre. Je ne trouve point, quant à moi, qu'il soit plus noble de tuer un homme sans défense que d'assaillir à six un homme qui passe.

— Vous admettez cependant qu'à toute chose il puisse y avoir des raisons.

Ernauton s'inclina, mais ne répondit point.

— N'avez-vous pas vu, continua Mayenne, que j'ai croisé l'épée seul à seul avec cet homme?

— Je l'ai vu, c'est vrai.

— D'ailleurs cet homme est mon plus mortel ennemi.

— Je le crois, car il m'a dit la même chose de vous.

— Et si je survis à ma blessure?

— Cela ne me regardera plus, et vous ferez ce qu'il vous plaira, monsieur.

— Me croyez-vous bien dangereusement blessé?

— J'ai examiné votre blessure, monsieur, et je crois que, quoique grave, elle n'entraîne point danger de mort. Le fer a glissé le long des côtes, à ce que je crois, et ne pénètre pas dans la poitrine. Respirez, et, je l'espère, vous n'éprouverez aucune douleur du côté du poumon.

Mayenne respira péniblement, mais sans souffrance intérieure.

— C'est vrai, dit-il; mais les hommes qui étaient avec moi?

— Sont morts, à l'exception d'un seul.

— Les a-t-on laissés sur le chemin, demanda Mayenne.

— Oui.

— Les a-t-on fouillés?

— Le paysan que vous avez dû voir en rouvrant les yeux, et qui est votre hôte, s'est acquitté de ce soin.

— Qu'a-t-il trouvé sur eux?

— Quelque argent.

— Et des papiers?

— Je ne sache point.

— Ah! fit Mayenne avec une satisfaction évidente.

— Au reste, vous pourriez prendre des informations près de celui qui vit.

— Mais celui qui vit, où est-il?

— Dans la grange, à deux pas d'ici.

— Transportez-moi près de lui, ou plutôt transportez-le près de moi, et si vous êtes homme d'honneur, comme je le crois, jurez-moi de ne lui faire aucune question.

— Je ne suis point curieux, monsieur, et de cette affaire je sais tout ce qu'il m'importe de savoir.

Le duc regarda Ernauton avec un reste d'inquiétude.

— Monsieur, dit celui-ci, je serais heureux que vous chargeassiez tout autre de la commission que vous voulez bien me donner.

— J'ai tort, monsieur, et je le reconnais, dit Mayenne; ayez cette extrême obligeance de me rendre le service que je vous demande.

Cinq minutes après, le soldat entrait dans l'étable.

Il poussa un cri en apercevant le duc de Mayenne; mais celui-ci eut la force de mettre le doigt sur ses lèvres. Le soldat se tut aussitôt.

— Monsieur, dit Mayenne à Ernauton, ma reconnaissance sera éternelle, et sans doute un jour nous nous retrouverons en circonstances meilleures: puis-je vous demander à qui j'ai l'honneur de parler?

— Je suis le vicomte Ernauton de Carmainges, monsieur.

Mayenne attendait un plus long détail, mais ce fut au tour du jeune homme d'être réservé.

— Vous suiviez le chemin de Beaugency, monsieur, continua Mayenne.

— Oui, monsieur.

— Alors, je vous ai dérangé, et vous ne pouvez plus marcher cette nuit, peut-être?

— Au contraire, monsieur, et je compte me remettre en route tout à l'heure.

— Pour Beaugency?

Ernauton regarda Mayenne en homme que cette insistance désoblige fort.

— Pour Paris, dit-il.

Le duc parut étonné.

— Pardon, continua Mayenne, mais il est étrange qu'allant à Beaugency, et arrêté par une circonstance aussi imprévue, vous manquiez le but de votre voyage sans une cause bien sérieuse.

— Rien de plus simple, monsieur, répondit Ernauton, j'allais à un rendez- vous. Notre événement, en me forçant de m'arrêter ici, m'a fait manquer ce rendez-vous; je m'en retourne.

Mayenne essaya en vain de lire sur le visage impassible d'Ernauton une autre pensée que celle qu'exprimaient ses paroles.

— Oh! monsieur, dit-il enfin, que ne demeurez-vous avec moi quelques jours! j'enverrais à Paris mon soldat que voici pour me chercher un chirurgien, car vous comprenez, n'est-ce pas, que je ne puis rester seul ici avec ces paysans qui me sont inconnus?

— Et pourquoi, monsieur, répliqua Ernauton, ne serait-ce point votre soldat qui resterait près de vous, et moi qui vous enverrais un chirurgien?

Mayenne hésita.

— Savez-vous le nom de mon ennemi? demanda-t-il.

— Non, monsieur.

— Quoi! vous lui avez sauvé la vie, et il ne vous a pas dit son nom?

— Je ne le lui ai pas demandé. — Vous ne le lui avez pas demandé?

— Je vous ai sauvé la vie aussi, à vous, monsieur: vous ai-je, pour cela, demandé le vôtre? mais, en échange, vous savez tous deux le mien. Qu'importe que le sauveur sache le nom de son obligé? c'est l'obligé qui doit savoir celui de son sauveur.

— Je vois, monsieur, dit Mayenne, qu'il n'y a rien à apprendre de vous, et que vous êtes discret autant que vaillant.

— Et moi, monsieur, je vois que vous prononcez ces paroles avec une intention de reproche, et je le regrette; car, en vérité, ce qui vous alarme devrait au contraire vous rassurer. On n'est pas discret beaucoup avec celui-ci sans l'être un peu avec celui-là.

— Vous avez raison: votre main, monsieur de Carmainges.

Ernauton lui donna la main, mais sans que rien dans son geste indiquât qu'il savait donner la main à un prince.

— Vous avez inculpé ma conduite, monsieur, continua Mayenne; je ne puis me justifier sans révéler de grands secrets; mieux vaut, je crois, que nous ne poussions pas plus loin nos confidences.

— Remarquez, monsieur, répondit Ernauton, que vous vous défendez quand je n'accuse pas. Vous êtes parfaitement libre, croyez-le bien, de parler et de vous taire.

— Merci, monsieur, je me tais. Sachez seulement que je suis un gentilhomme de bonne maison, en position de vous faire tous les plaisirs que je voudrai.

— Brisons là-dessus, monsieur, répondit Ernauton, et croyez que je serai aussi discret à l'égard de votre crédit que je l'ai été à l'égard de votre nom. Grâce au maître que je sers, je n'ai besoin de personne.

— Votre maître? demanda Mayenne avec inquiétude, quel maître, s'il vous plaît?

— Oh! plus, de confidences, vous l'avez dit vous-même, monsieur, répliqua
Ernauton.

— C'est juste.

— Et puis votre blessure commence à s'enflammer; causez moins, monsieur, croyez-moi.

— Vous avez raison. Oh! il me faudra mon chirurgien.

— Je retourne à Paris, comme j'ai eu l'honneur de vous le dire; donnez- moi son adresse.

Mayenne fit un signe au soldat qui s'approcha de lui; puis tous deux causèrent à voix basse.

Avec sa discrétion habituelle, Ernauton s'éloigna.

Enfin, après quelques minutes de consultation, le duc se retourna vers
Ernauton.

— Monsieur de Carmainges, dit-il, votre parole d'honneur que, si je vous donnais une lettre pour quelqu'un, cette lettre serait fidèlement remise à cette personne?

— Je vous la donne, monsieur.

— Et j'y crois; vous êtes trop galant homme, pour que je ne me fie pas aveuglément à vous.

Ernauton s'inclina.

— Je vais vous confier une partie de mon secret, dit Mayenne; je suis des gardes de madame la duchesse de Montpensier.

— Ah! fit naïvement Ernauton, madame la duchesse de Montpensier a des gardes, je l'ignorais.

— Dans ces temps de troubles, monsieur, reprit Mayenne, tout le monde s'entoure de son mieux, et la maison de Guise étant maison souveraine….

— Je ne demande pas d'explication, monsieur; vous êtes des gardes de madame la duchesse de Montpensier, cela me suffit.

— Je reprends donc: j'avais mission de faire un voyage à Amboise, quand, en chemin, j'ai rencontré mon ennemi. Vous savez le reste.

— Oui, dit Ernauton.

— Arrêté par cette blessure avant d'avoir accompli ma mission, je dois compte à madame la duchesse des causes de mon retard.

— C'est juste.

— Vous voudrez bien lui remettre en mains propres, la lettre que je vais avoir l'honneur de lui écrire?

— S'il y a toutefois de l'encre et du papier ici, répliqua Ernauton se levant pour se mettre en quête de ces objets.

— Inutile, dit Mayenne; mon soldat doit avoir sur lui mes tablettes.

Effectivement le soldat tira de sa poche des tablettes fermées. Mayenne se retourna du côté du mur pour faire jouer un ressort; les tablettes s'ouvrirent: il écrivit quelques lignes au crayon, et referma les tablettes avec le même mystère.

Une fois fermées, il était impossible, si l'on ignorait le secret, de les ouvrir, à moins de les briser.

— Monsieur, dit le jeune homme, dans trois jours ces tablettes seront remises.

— En mains propres!

— A madame la duchesse de Montpensier elle-même.

Le duc serra les mains de son bienveillant compagnon, et, fatigué à la fois de la conversation qu'il venait de faire et de la lettre qu'il venait d'écrire, il retomba, la sueur au front, sur la paille fraîche.

— Monsieur, dit le soldat dans un langage qui parut à Ernauton assez peu en harmonie avec le costume, monsieur, vous m'avez lié comme un veau, c'est vrai; mais, que vous le vouliez ou non, je regarde ce lien comme une chaîne d'amitié, et vous le prouverai en temps et lieu.

Et il lui tendit une main dont le jeune homme avait déjà remarqué la blancheur.

— Soit, dit en souriant Carmainges; me voilà donc avec deux amis de plus?

— Ne raillez pas, monsieur, dit le soldat, on n'en a jamais de trop.

— C'est vrai, camarade, répondit Ernauton.

Et il partit.

XXXIX

LA COUR AUX CHEVAUX

Ernauton partit à l'instant même, et comme il avait pris le cheval du duc en remplacement du sien, qu'il avait donné à Robert Briquet, il marcha rapidement, de sorte que vers la moitié du troisième jour il arriva à Paris.

A trois heures de l'après-midi il entrait au Louvre, au logis des quarante-cinq.

Aucun événement d'importance, d'ailleurs, n'avait signalé son retour.

Les Gascons, en le voyant, poussèrent des cris de surprise.

M. de Loignac, à ces cris, entra, et, en apercevant Ernauton, prit sa figure la plus renfrognée, ce qui n'empêcha point Ernauton de marcher droit à lui.

M. de Loignac fit signe au jeune homme de passer dans le petit cabinet situé au bout du dortoir, espèce de salle d'audience où ce juge sans appel rendait ses arrêts.

— Est-ce donc ainsi qu'on se conduit, monsieur? lui dit-il tout d'abord; voilà, si je compte bien, cinq jours et cinq nuits d'absence, et c'est vous, vous, monsieur, que je croyais un des plus raisonnables, qui donnez l'exemple d'une pareille infraction?

— Monsieur, répondit Ernauton en s'inclinant, j'ai fait ce qu'on m'a dit de faire.

— Et que vous a-t-on dit de faire?

— On m'a dit de suivre M. de Mayenne, et je l'ai suivi.

— Pendant cinq jours et cinq nuits?

— Pendant cinq jours et cinq nuits, monsieur.

— Le duc a donc quitté Paris?

— Le soir même, et cela m'a paru suspect.

— Vous aviez raison, monsieur. Après?

Ernauton se mit alors à raconter succinctement, mais avec la chaleur et l'énergie d'un homme de coeur, l'aventure du chemin et les suites que cette aventure avait eues. A mesure qu'il avançait dans son récit, le visage si mobile de Loignac s'éclairait de toutes les impressions que le narrateur soulevait dans son âme.

Mais lorsque Ernauton en vint à la lettre confiée à ses soins par M. de
Mayenne:

— Vous l'avez, cette lettre? s'écria M. de Loignac.

— Oui, monsieur.

— Diable! voilà qui mérite qu'on y prenne quelque attention, répliqua le capitaine; attendez-moi, monsieur, ou plutôt venez avec moi, je vous prie.

Ernauton se laissa conduire, et arriva derrière Loignac dans la cour aux chevaux du Louvre.

Tout se préparait pour une sortie du roi: les équipages étaient en train de s'organiser; M. d'Épernon regardait essayer deux chevaux nouvellement venus d'Angleterre, présent d'Élisabeth à Henri: ces deux chevaux, d'une harmonie de proportions remarquable, devaient ce jour-là même être attelés en première main au carrosse du roi.

M. de Loignac, tandis qu'Ernauton demeurait à l'entrée de la cour, s'approcha de M. d'Épernon et le toucha au bas de son manteau.

— Nouvelles, monsieur le duc, dit-il; grandes nouvelles!

Le duc quitta le groupe dans lequel il se trouvait, et se rapprocha de l'escalier par lequel le roi devait descendre.

— Dites, monsieur de Loignac, dites.

— M. de Carmainges arrive de par-delà Orléans: M. de Mayenne est dans un village, blessé dangereusement.

Le duc poussa une exclamation.

— Blessé! répéta-t-il.

— Et de plus, continua Loignac, il a écrit à madame de Montpensier une lettre que M. de Carmainges a dans sa poche.

— Oh! oh! fit d'Épernon. Parfandious! faites venir M. de Carmainges, que je lui parle à lui-même.

Loignac alla prendre par la main Ernauton, qui, ainsi que nous l'avons dit, s'était tenu à l'écart, par respect, pendant le colloque de ses chefs.

— Monsieur le duc, dit-il, voici notre voyageur.

— Bien, monsieur. Vous avez, à ce qu'il paraît, une lettre de M. le duc de Mayenne? fit d'Épernon.

— Oui, monseigneur.

— Écrite d'un petit village près d'Orléans?

— Oui, monseigneur.

— Et adressée à madame de Montpensier?

— Oui, monseigneur.

— Veuillez me remettre cette lettre, s'il vous plaît.

Et le duc étendit la main avec la tranquille négligence d'un homme qui croit n'avoir qu'à exprimer ses volontés, quelles qu'elles soient, pour que ses volontés soient exécutées.

— Pardon, monseigneur, dit Carmainges, mais ne m'avez-vous point dit de vous remettre la lettre de M. le duc de Mayenne à sa soeur?

— Sans doute.

— Monsieur le duc ignore que cette lettre m'est confiée.

— Qu'importe!

— Il importe beaucoup, monseigneur; j'ai donné à M. le duc ma parole que cette lettre serait remise à la duchesse elle-même.

— Êtes-vous au roi ou à M. le duc de Mayenne?

— Je suis au roi, monseigneur.

— Eh bien! le roi veut voir cette lettre.

— Monseigneur, ce n'est pas vous qui êtes le roi.

— Je crois, en vérité, que vous oubliez à qui vous parlez, monsieur de
Carmainges! dit d'Épernon en pâlissant de colère.

— Je me le rappelle parfaitement, monseigneur, au contraire; et c'est pour cela que je refuse.

— Vous refusez, vous avez dit que vous refusiez, je crois, monsieur de
Carmainges?

— Je l'ai dit.

— Monsieur de Carmainges, vous oubliez votre serment de fidélité.

— Monseigneur, je n'ai juré jusqu'à présent, que je sache, fidélité qu'à une seule personne, et cette personne, c'est Sa Majesté. Si le roi me demande cette lettre, il l'aura; car le roi est mon maître, mais le roi n'est point là.

— Monsieur de Carmainges, dit le duc qui commençait à s'emporter visiblement, tandis qu'Ernauton, au contraire, semblait devenir plus froid à mesure qu'il résistait; monsieur de Carmainges, vous êtes comme tous ceux de votre pays, aveugle dans la prospérité; votre fortune vous éblouit, mon petit gentilhomme; la possession d'un secret d'État vous étourdit comme un coup de massue.

— Ce qui m'étourdit, monsieur le duc, c'est la disgrâce dans laquelle je suis prêt à tomber vis-à-vis de Votre Seigneurie, mais non ma fortune, que mon refus de vous obéir rend, je ne le cache point, très aventurée; mais il n'importe, je fais ce que je dois et ne ferai que cela, et nul, excepté le roi, n'aura la lettre que vous me demandez, si ce n'est la personne à qui elle est adressée.

D'Épernon fit un mouvement terrible.

— Loignac, dit-il, vous allez à l'instant même faire conduire au cachot
M. de Carmainges.

— Il est certain que, de cette façon, dit Carmainges, en souriant, je ne pourrai remettre à madame de Montpensier la lettre dont je suis porteur, tant que je resterai dans ce cachot, du moins; mais une fois sorti….

— Si vous en sortez, toutefois, dit d'Épernon.

— J'en sortirai, monsieur, à moins que vous ne m'y fassiez assassiner, dit Ernauton avec une résolution qui, à mesure qu'il parlait, devenait plus froide et plus terrible; oui, j'en sortirai, les murs sont moins fermes que ma volonté; eh bien! monseigneur, une fois sorti….

— Eh bien! une fois sorti?

— Eh bien! je parlerai au roi, et le roi me répondra.

— Au cachot, au cachot! hurla d'Épernon perdant toute retenue; au cachot, et qu'on lui prenne sa lettre.

— Nul n'y touchera! s'écria Ernauton en faisant un bond en arrière et en tirant de sa poitrine les tablettes de Mayenne; et je mettrai cette lettre en morceaux, puisque je ne puis sauver cette lettre qu'à ce prix; et, ce faisant, M. le duc de Mayenne m'approuvera et Sa Majesté me pardonnera.

Et en effet, le jeune homme, dans sa résistance loyale, allait séparer en deux morceaux la précieuse enveloppe, quand une main arrêta mollement son bras.

Si la pression eût été violente, nul doute que le jeune homme n'eût redoublé d'efforts pour anéantir la lettre; mais, voyant qu'on usait de ménagement, il s'arrêta en tournant la tête sur son épaule.

— Le roi! dit-il.

En effet, le roi, sortant du Louvre, venait de descendre son escalier, et arrêté un instant sur la dernière marche, il avait entendu la fin de la discussion, et son bras royal avait arrêté le bras de Carmainges.

— Qu'y a-t-il donc, messieurs? demanda-t-il de cette voix à laquelle il savait donner, lorsqu'il le voulait, une puissance toute souveraine.

— Il y a, sire, s'écria d'Épernon sans se donner la peine de cacher sa colère, il y a que cet homme, un de vos quarante-cinq, du reste il va cesser d'en faire partie; il y a, dis-je, qu'envoyé par moi en votre nom pour surveiller M. de Mayenne pendant son séjour à Paris, il l'a suivi jusqu'au-delà d'Orléans, et là a reçu de lui une lettre adressée à madame de Montpensier.

— Vous avez reçu de M. de Mayenne une lettre pour madame de Montpensier? demanda le roi.

— Oui, sire, répondit Ernauton; mais M. le duc d'Épernon ne vous dit point dans quelles circonstances.

— Eh bien! cette lettre, demanda le roi, où est-elle?

— Voilà justement la cause du conflit, sire; M. de Carmainges refuse absolument de me la donner, et veut la porter à son adresse: refus qui est d'un mauvais serviteur, à ce que je pense.

Le roi regarda Carmainges.

Le jeune homme mit un genou en terre.

— Sire, dit-il, je suis un pauvre gentilhomme, homme d'honneur, voilà tout. J'ai sauvé la vie à votre messager, qu'allaient assassiner M. de Mayenne et cinq de ses acolytes, car, en arrivant à temps, j'ai fait tourner la chance du combat en sa faveur.

— Et pendant ce combat, il n'est rien arrivé à M. de Mayenne? demanda le roi.

— Si fait, sire, il a été blessé, et même grièvement.

— Bon! dit le roi; après?

— Après, sire?

— Oui.

— Votre messager, qui paraît avoir des motifs particuliers de haine contre M. de Mayenne….

Le roi sourit.

— Votre messager, sire, voulait achever son ennemi, peut-être en avait-il le droit; mais j'ai pensé qu'en ma présence à moi, c'est-à-dire en présence d'un homme dont l'épée appartient à Votre Majesté, cette vengeance devenait un assassinat politique, et….

Ernauton hésita.

— Achevez, dit le roi.

— Et j'ai sauvé M. de Mayenne de votre messager, comme j'avais sauvé votre messager de M. de Mayenne.

D'Épernon haussa les épaules, Loignac mordit sa longue moustache, le roi demeura froid.

— Continuez, dit-il.

M. de Mayenne, réduit à un seul compagnon, les quatre autres ont été tués, M. de Mayenne, réduit, dis-je, à un seul compagnon, ne voulant pas se séparer de lui, ignorant que j'étais à Votre Majesté, s'est fié à moi et m'a recommandé de porter une lettre à sa soeur. J'ai cette lettre, la voici: je l'offre à Votre Majesté, sire, pour qu'elle en dispose comme elle disposerait de moi. Mon honneur m'est cher, sire; mais du moment où j'ai, pour répondre à ma conscience, la garantie de la volonté royale, je fais abnégation de mon honneur, il est entre bonnes mains.

Ernauton, toujours à genoux, tendit les tablettes au roi.

Le roi les repoussa doucement de la main.

— Que disiez-vous donc, d'Épernon? M. de Carmainges est un honnête homme et un fidèle serviteur.

— Moi, sire, fit d'Épernon, Votre Majesté demande ce que je disais?

— Oui; n'ai-je donc pas entendu le mot de cachot? Mordieu! tout au contraire, quand on rencontre par hasard un homme comme M. de Carmainges, il faudrait parler, comme chez les anciens Romains, de couronnes et de récompenses. La lettre est toujours à celui qui la porte, duc, ou à celui à qui on la porte.

D'Épernon s'inclina en grommelant.

— Vous porterez votre lettre, monsieur de Carmainges.

— Mais sire, songez à ce qu'elle peut renfermer, dit d'Épernon. Ne jouons pas à la délicatesse, lorsqu'il s'agit de la vie de Votre Majesté.

— Vous porterez votre lettre, monsieur de Carmainges, reprit le roi, sans répondre à son favori.

— Merci, sire, dit Carmainges en se retirant.

— Où la portez-vous?

— A madame la duchesse de Montpensier; je croyais avoir eu l'honneur de le dire à Votre Majesté.

— Je m'explique mal. A quelle adresse, voulais-je dire? est-ce à l'hôtel de Guise, à l'hôtel Saint-Denis ou à Bel….

Un regard de d'Épernon arrêta le roi.

— Je n'ai aucune instruction particulière de M. de Mayenne à ce sujet, sire; je porterai la lettre à l'hôtel de Guise, et là je saurai où est madame de Montpensier.

— Alors vous vous mettrez en quête de la duchesse?

— Oui, sire.

— Et l'ayant trouvée?

— Je lui rendrai mon message.

— C'est cela. Maintenant, monsieur de Carmainges…. Et le roi regarda fixement le jeune homme.

— Sire?

— Avez-vous juré ou promis autre chose à M. de Mayenne que de remettre cette lettre aux mains de sa soeur.

— Non, sire.

— Vous n'avez point promis, par exemple, insista le roi, quelque chose comme le secret sur l'endroit où vous pourriez rencontrer la duchesse?

— Non, sire, je n'ai rien promis de pareil.

— Je vous imposerai donc une seule condition, monsieur.