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Les quarante-cinq — Tome 3 cover

Les quarante-cinq — Tome 3

Chapter 15: LXXVI
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About This Book

The narrative follows members of an intimate court circle as shifting loyalties, secret deals and personal rivalries shape political and military events. Councils and whispered intrigues alternate with sieges, duels and battlefield manoeuvres, and commanders navigate uneasy alliances while local populations and foreign forces influence outcomes. Characters weigh ambition against duty, experience betrayal and make pragmatic compromises, revealing how power depends on fragile coalitions and private favors. The prose moves between lively action and strategic debate, emphasizing the human costs of political gamesmanship and the small, often brutal choices that determine public fates.

Les officiers, malgré son invitation de ne point s'inquiéter de lui, l'avaient attendu pour commencer leur repas; seulement, ils s'étaient mis à table; quelques-uns dormaient de fatigue sur leurs chaises.

L'entrée du comte réveilla les dormeurs, et fit lever les éveillés.

Henri jeta un coup d'oeil sur la salle.

Des lampes de cuivre, suspendues au plafond, éclairaient d'une lueur fumeuse et presque compacte.

La table, couverte de pains de froment et de viande de porc, avec un pot de bière fraîche par chaque homme, eût eu un aspect appétissant, même pour des gens qui depuis vingt-quatre heures n'eussent pas manqué de tout.

On indiqua à Henri la place d'honneur.

Il s'assit.

— Mangez, messieurs, dit-il.

Aussitôt cette permission donnée, le bruit des couteaux et des fourchettes sur les assiettes de faïence prouva à Henri qu'elle était attendue avec une certaine impatience et accueillie avec une suprême satisfaction.

— A propos, demanda Henri à l'enseigne, a-t-on retrouvé nos deux officiers de marine?

— Oui, monsieur.

— Où sont-ils?

— Là, voyez, au bout de la table.

Non-seulement ils étaient assis au bout de la table, mais encore à l'endroit le plus obscur de la chambre.

— Messieurs, dit Henri, vous êtes mal placés et vous ne mangez point, ce me semble.

— Merci, monsieur le comte, répondit l'un d'eux, nous sommes très fatigués, et nous avions en vérité plus besoin de sommeil que de nourriture; nous avons déjà dit cela à messieurs vos officiers, mais ils ont insisté, disant que votre ordre était que nous soupassions avec vous. Ce nous est un grand honneur, et dont nous sommes bien reconnaissants. Mais néanmoins, si, au lieu de nous garder plus longtemps, vous aviez la bonté de nous faire donner une chambre….

Henri avait écouté avec la plus grande attention, mais il était évident que c'était bien plutôt la voix qu'il écoutait que la parole.

— Et c'est aussi l'avis de votre compagnon? dit Henri, lorsque l'officier de marine eut cessé de parler.

Et il regardait ce compagnon, qui tenait son chapeau rabattu sur ses yeux et qui s'obstinait à ne pas souffler mot, avec une attention si profonde, que plusieurs des convives commencèrent à le regarder aussi.

Celui-ci, forcé de répondre à la question du comte, articula d'une façon presque inintelligible ces deux mots:

— Oui, comte.

A ces deux mots, le jeune homme tressaillit.

Alors, se levant, il marcha droit au bas bout de la table, tandis que les assistants suivaient avec une attention singulière les mouvements de Henri et la manifestation bien visible de son étonnement.

Henri s'arrêta près des deux officiers.

— Monsieur, dit-il à celui qui avait parlé le premier, faites-moi une grâce.

— Laquelle, monsieur le comte.

— Assurez-moi que vous n'êtes pas le frère de M. Aurilly, ou peut-être M.
Aurilly lui-même.

— Aurilly! s'écrièrent tous les assistants.

— Et que votre compagnon, continua Henri, veuille bien relever un peu le chapeau qui lui couvre le visage, sans quoi je l'appellerai monseigneur, et je m'inclinerai devant lui.

Et en même temps, son chapeau à la main, Henri s'inclina respectueusement devant l'inconnu.

Celui-ci leva la tête.

— Monseigneur le duc d'Anjou! s'écrièrent les officiers.

— Le duc vivant!

— Ma foi, messieurs, dit l'officier, puisque vous voulez bien reconnaître votre prince vaincu et fugitif, je ne résisterai pas plus longtemps à cette manifestation dont je vous suis reconnaissant; vous ne vous trompiez pas, messieurs, je suis bien le duc d'Anjou.

— Vive monseigneur! s'écrièrent les officiers.

LXXIV

PAUL-ÉMILE

Toutes ces acclamations, bien que sincères, effarouchèrent le prince.

— Oh! silence, silence, messieurs, dit-il, ne soyez pas plus contents que moi, je vous prie, du bonheur qui m'arrive. Je suis enchanté de n'être pas mort, je vous prie de le croire, et cependant, si vous ne m'eussiez point reconnu, je ne me fusse pas le premier vanté d'être vivant.

— Quoi! monseigneur, dit Henri, vous m'aviez reconnu, vous vous retrouviez au milieu d'une troupe de Français, vous nous voyiez désespérés de votre perte, et vous nous laissiez dans cette douleur de vous avoir perdu!

— Messieurs, répondit le prince, outre une foule de raisons qui me faisaient désirer de garder l'incognito, j'avoue, puisqu'on me croyait mort, que je n'eusse point été fâché de cette occasion, qui ne se représentera probablement pas de mon vivant, de savoir un peu quelle oraison funèbre on prononcera sur ma tombe.

— Monseigneur, monseigneur!

— Non, vraiment, reprit le duc, je suis un homme comme Alexandre de Macédoine, moi; je fais la guerre avec art et j'y mets de l'amour-propre comme tous les artistes. Eh bien! sans vanité, j'ai, je crois, fait une faute.

— Monseigneur, dit Henri en baissant les yeux, ne dites point de pareilles choses, je vous prie.

— Pourquoi pas? Il n'y a que le pape qui soit infaillible, et depuis
Boniface VIII, cette infaillibilité est fort discutée.

— Voyez à quelle chose vous nous exposiez, monseigneur, si quelqu'un de nous se fût permis de donner son avis sur cette expédition, et que cet avis eût été un blâme.

— Eh bien! pourquoi pas? Croyez-vous que je ne me sois point déjà fort blâmé moi-même; non pas d'avoir livré la bataille, mais de l'avoir perdue?

— Monseigneur, cette bonté nous effraie, et que Votre Altesse me permette de le lui dire, cette gaîté n'est point naturelle. Que Votre Altesse ait la bonté de nous rassurer, en nous disant qu'elle ne souffre point.

Un nuage terrible passa sur le front du prince, et couvrit ce front, déjà si fatal, d'un crêpe sinistre.

— Non pas, dit-il, non pas. Je ne fus jamais mieux portant, Dieu merci! qu'à cette heure, et je me sens à merveille au milieu de vous.

Les officiers s'inclinèrent.

— Combien d'hommes sous vos ordres, du Bouchage?

— Cent cinquante, monseigneur.

— Ah! ah! cent cinquante sur douze mille, c'est la proportion du désastre de Cannes. Messieurs, on enverra un boisseau de vos bagues à Anvers, mais je doute que les beautés flamandes puissent s'en servir, à moins de se faire effiler les doigts avec les couteaux de leurs maris: ils coupaient bien, ces couteaux!

— Monseigneur, reprit Joyeuse, si notre bataille est une bataille de Cannes, nous sommes plus heureux que les Romains, car nous avons conservé notre Paul-Émile.

— Sur mon âme, messieurs, reprit le duc, le Paul-Émile d'Anvers, c'est Joyeuse, et, sans doute, pour pousser la ressemblance jusqu'au bout avec son héroïque modèle, ton frère est mort, n'est-ce pas, du Bouchage?

Henri se sentit le coeur déchiré par cette froide question.

— Non, monseigneur, répondit-il, il vit.

— Ah! tant mieux, dit le duc avec un sourire glacé; quoi! notre brave
Joyeuse a survécu. Où est-il que je l'embrasse?

— Il n'est point ici, monseigneur.

— Ah! oui, blessé.

— Non, monseigneur, sain et sauf.

— Mais fugitif comme moi, errant, affamé, honteux et pauvre guerrier, hélas! Le proverbe a bien raison: Pour la gloire l'épée, après l'épée le sang, après le sang les larmes.

— Monseigneur, j'ignorais le proverbe, et je suis heureux, malgré le proverbe, d'apprendre à Votre Altesse que mon frère a eu le bonheur de sauver trois mille hommes, avec lesquels il occupe un gros bourg à sept lieues d'ici, et, tel que me voit Son Altesse, je marche comme éclaireur de son armée.

Le duc pâlit.

— Trois mille hommes! dit-il, et c'est Joyeuse qui a sauvé ces trois mille hommes? Sais-tu que c'est un Xénophon, ton frère; il est pardieu fort heureux que mon frère, à moi, m'ait envoyé le tien, sans quoi je revenais tout seul en France. Vive Joyeuse, pardieu! foin de la maison de Valois; ce n'est pas elle, ma foi, qui peut prendre pour sa devise: Hilariter.

— Monseigneur, oh! monseigneur! murmura du Bouchage suffoqué de douleur, en voyant que cette hilarité du prince cachait une sombre et douloureuse jalousie.

— Non, sur mon âme, je dis vrai, n'est-ce pas, Aurilly? Nous revenons en
France pareils à François Ier après la bataille de Pavie. Tout est perdu,
plus l'honneur! Ah! ah! ah! j'ai retrouvé la devise de la maison de
France, moi!

Un morne silence accueillit ces rires déchirants comme s'ils eussent été des sanglots.

— Monseigneur, interrompit Henri, racontez-moi comment le dieu tutélaire de la France a sauvé Votre Altesse.

— Eh! cher comte, c'est bien simple, le dieu tutélaire de la France était occupé à autre chose de plus important sans doute en ce moment, de sorte que je me suis sauvé tout seul.

— Et comment cela, monseigneur?

— Mais à toutes jambes.

Pas un sourire n'accueillit cette plaisanterie, que le duc eût certes punie de mort si elle eût été faite par un autre que par lui.

— Oui, oui, c'est bien le mot. Hein? comme nous courions, continua-t-il, n'est-ce pas, mon brave Aurilly?

-Chacun, dit Henri, connaît la froide bravoure et le génie militaire de Votre Altesse, nous la supplions donc de ne pas nous déchirer le coeur en se donnant des torts qu'elle n'a pas. Le meilleur général n'est pas invincible, et Annibal lui-même a été vaincu à Zama.

— Oui, répondit le duc, mais Annibal avait gagné les batailles de la Trébie, de Trasimène et de Cannes, tandis que moi je n'ai gagné que celle de Cateau-Cambrésis; ce n'est point assez, en vérité, pour soutenir la comparaison.

— Mais monseigneur plaisante lorsqu'il dit qu'il a fui?

— Non, pardieu! je ne plaisante pas: d'ailleurs trouves-tu qu'il y ait de quoi plaisanter, du Bouchage?

— Pouvait-on faire autrement, monsieur le comte? dit Aurilly, croyant qu'il était besoin qu'il vînt en aide à son maître.

— Tais-toi, Aurilly, dit le duc; demande à l'ombre de Saint-Aignan si l'on pouvait ne pas fuir?

Aurilly baissa la tête.

— Ah! vous ne savez pas l'histoire de Saint-Aignan, vous autres; c'est vrai; je vais vous la conter en trois grimaces.

A cette plaisanterie qui, dans la circonstance, avait quelque chose d'odieux, les officiers froncèrent le sourcil, sans s'inquiéter s'ils déplaisaient ou non à leur maître.

— Imaginez-vous donc, messieurs, dit le prince sans paraître avoir le moins du monde remarqué ce signe de désapprobation, imaginez-vous qu'au moment où la bataille se déclarait perdue, il réunit cinq cents chevaux et, au lieu de s'en aller comme tout le monde, il vint à moi et me dit:

— Il faut donner, monseigneur.

— Comment, donner? lui répondis-je; vous êtes fou, Saint-Aignan, ils sont cent contre un.

— Fussent-ils mille, répliqua-t-il avec une affreuse grimace, je donnerai.

— Donnez, mon cher, donnez, répondis-je; moi je ne donne pas, au contraire.

— Vous me donnerez cependant votre cheval, qui ne peut plus marcher, et vous prendrez le mien qui est frais; comme je ne veux pas fuir, tout cheval m'est bon, à moi.

Et, en effet, il prit mon cheval blanc, et me donna son cheval noir, en me disant:

— Prince, voilà un coureur qui fera vingt lieues en quatre heures, si vous le voulez.

Puis, se retournant vers ses hommes:

— Allons, messieurs, dit-il, suivez-moi; en avant ceux qui ne veulent pas tourner le dos!

Et il piqua vers l'ennemi avec une seconde grimace plus affreuse que la première.

Il croyait trouver des hommes, il trouva de l'eau; j'avais prévu la chose, moi: Saint-Aignan et ses paladins y sont restés.

S'il m'eût écouté, au lieu de faire cette vaillantise inutile, nous l'aurions à cette table, et il ne ferait pas à cette heure une troisième grimace plus laide probablement encore que les deux premières.

Un frisson d'horreur parcourut le cercle des assistants.

— Ce misérable n'a pas de coeur, pensa Henri. Oh! pourquoi son malheur, sa honte et surtout sa naissance le protègent-ils contre l'appel qu'on aurait tant de bonheur à lui adresser!

— Messieurs, dit à voix basse Aurilly qui sentit le terrible effet produit au milieu de cet auditoire de gens de coeur par les paroles du prince, vous voyez comme monseigneur est affecté, ne faites donc point attention à ses paroles: depuis le malheur qui lui est arrivé, je crois qu'il a vraiment des instants de délire.

— Et voilà, dit le prince en vidant son verre, comment Saint-Aignan est mort et comment je vis; au reste, en mourant, il m'a rendu un dernier service: il a fait croire, comme il montait mon cheval, que c'était moi qui étais mort; de sorte que ce bruit s'est répandu non-seulement dans l'armée française, mais encore dans l'armée flamande, qui alors s'est ralentie à ma poursuite; mais rassurez-vous, messieurs, nos bons Flamands ne porteront pas la chose en paradis; nous aurons une revanche, messieurs, et sanglante même, et je me compose depuis hier, mentalement du moins, la plus formidable armée qui ait jamais existé.

— En attendant, monseigneur, dit Henri, Votre Altesse va prendre le commandement de mes hommes; il ne m'appartient plus à moi, simple gentilhomme, de donner un seul ordre là où est un fils de France.

— Soit, dit le prince, et je commence par ordonner à tout le monde de souper, et à vous particulièrement, monsieur du Bouchage, car vous n'avez pas même approché de votre assiette.

— Monseigneur, je n'ai pas faim.

— En ce cas, du Bouchage, mon ami, retournez visiter vos postes. Annoncez aux chefs que je vis, mais priez-les de ne pas s'en réjouir trop hautement, avant que nous n'ayons gagné une meilleure citadelle ou rejoint le corps d'armée de notre invincible Joyeuse, car je vous avoue que je me soucie moins que jamais d'être pris, maintenant que j'ai échappé au feu et à l'eau.

— Monseigneur, Votre Altesse sera obéie rigoureusement, et nul ne saura, excepté ces messieurs, qu'elle nous fait l'honneur de demeurer parmi nous.

— Et ces messieurs me garderont le secret? demanda le duc.

Tout le monde s'inclina.

[Illustration: Le duc plongea ses regards à travers les vitres. — PAGE 63.]

— Allez à votre visite, comte.

Du Bouchage sortit de la salle.

Il n'avait fallu, comme on le voit, qu'un instant à ce vagabond, à ce fugitif, à ce vaincu, pour redevenir fier, insouciant et impérieux.

Commander à cent hommes ou à cent mille, c'est toujours commander; le duc d'Anjou en eût agi de même avec Joyeuse. Les princes ne demandent jamais ce qu'ils croient mériter, mais ce qu'ils croient qu'on leur doit.

Tandis que du Bouchage exécutait l'ordre avec d'autant plus de ponctualité qu'il voulait paraître moins dépité d'obéir, François questionnait, et Aurilly, cette ombre du maître, laquelle suivait tous ses mouvements, questionnait aussi.

Le duc trouvait étonnant qu'un homme du nom et du rang de du Bouchage eût consenti à prendre ainsi le commandement d'une poignée d'hommes, et se fût chargé d'une expédition aussi périlleuse. C'était en effet le poste d'un simple enseigne et non celui du frère d'un grand-amiral.

Chez le prince tout était soupçon, et tout soupçon avait besoin d'être éclairé.

Il insista donc, et apprit que le grand-amiral, en mettant son frère à la tête de la reconnaissance, n'avait fait que céder à ses pressantes instances.

Celui qui donnait ce renseignement au duc, et qui le donnait sans mauvaise intention aucune, était l'enseigne des gendarmes d'Aunis, lequel avait recueilli du Bouchage, et s'était vu enlever son commandement, comme du Bouchage venait de se voir enlever le sien par le duc.

Le prince avait cru apercevoir un léger sentiment d'irritabilité dans le coeur de l'enseigne contre du Bouchage, voilà pourquoi il interrogeait particulièrement celui-ci.

— Mais, demanda le prince, quelle était donc l'intention du comte, qu'il sollicitait avec tant d'instance un si pauvre commandement?

— Rendre service à l'armée d'abord, dit l'enseigne, et de ce sentiment je n'en doute pas.

— D'abord, avez-vous dit?— quel est l'ensuite, monsieur?

— Ah! monseigneur, dit l'enseigne, je ne sais pas.

— Vous me trompez ou vous vous trompez vous-même, monsieur; vous savez.

— Monseigneur, je ne puis donner, même à Votre Altesse, que les raisons de mon service.

— Vous le voyez, dit le prince en se retournant vers les quelques officiers demeurés à table, j'avais parfaitement raison de me tenir caché, messieurs, puisqu'il y a dans mon armée des secrets dont on m'exclut.

— Ah! monseigneur, reprit l'enseigne, Votre Altesse comprend bien mal ma discrétion; il n'y a de secrets qu'en ce qui concerne M. du Bouchage; ne pourrait-il pas arriver, par exemple, que tout en servant l'intérêt général, M. Henri eût voulu rendre service à quelque parent ou à quelque ami, en le faisant escorter?

— Qui donc est ici parent ou ami du comte? Qu'on le dise; voyons, que je l'embrasse!

— Monseigneur, dit Aurilly en venant se mêler à la conversation avec cette respectueuse familiarité dont il avait pris l'habitude, monseigneur, je viens de découvrir une partie du secret, et il n'a rien qui puisse motiver la défiance de Votre Altesse. Ce parent que M. du Bouchage voulait faire escorter, eh bien!…

— Eh bien! fit le prince, achève, Aurilly.

— Eh bien! monseigneur, c'est une parente.

— Ah! ah! ah! s'écria le duc, que ne me disait-on la chose tout franchement? Ce cher Henri!… Eh! mais, c'est tout naturel… Allons, allons, fermons les yeux sur la parente, et n'en parlons plus.

— Votre Altesse fera d'autant mieux, dit Aurilly, que la chose est des plus mystérieuses.

— Comment cela?

— Oui, la dame, comme la célèbre Bradamante dont j'ai vingt fois chanté l'histoire à Votre Altesse, la dame se cache sous des habits d'homme.

— Oh! monseigneur, dit l'enseigne, je vous en supplie; M. Henri m'a paru avoir de grands respects pour cette dame, et, selon toute probabilité, en voudrait-il aux indiscrets.

— Sans doute, sans doute, monsieur l'enseigne; nous serons muet comme des sépulcres, soyez tranquille; muet comme le pauvre Saint-Aignan; seulement, si nous voyons la dame, nous tâcherons de ne pas lui faire de grimaces. Ah! Henri a une parente avec lui, comme cela tout au milieu des gendarmes? et où est-elle, Aurilly, cette parente?

— Là-haut.

— Comment! là-haut, dans cette maison-ci?

— Oui, monseigneur; mais, chut! voici M. du Bouchage.

— Chut! répéta le prince en riant aux éclats.

LXXV

UN DES SOUVENIRS DU DUC D'ANJOU

Le jeune homme, en rentrant, put entendre le funeste éclat de rire du prince; mais il n'avait point assez vécu auprès de Son Altesse pour connaître toutes les menaces renfermées dans une manifestation joyeuse du duc d'Anjou.

Il eût pu s'apercevoir aussi, au trouble de quelques physionomies, qu'une conversation hostile avait été tenue par le duc en son absence et interrompue par son retour.

Mais Henri n'avait point assez de défiance pour deviner de quoi il s'agissait: nul n'était assez son ami pour le lui dire en présence du duc.

D'ailleurs Aurilly faisait bonne garde, et le duc, qui sans aucun doute avait déjà à peu près arrêté son plan, retenait Henri près de sa personne, jusqu'à ce que tous les officiers présents à la conversation fussent éloignés.

Le duc avait fait quelques changements à la distribution des postes.

Ainsi, quand il était seul, Henri avait jugé à propos de se faire centre, puisqu'il était chef, et d'établir son quartier général dans la maison de Diane.

Puis, au poste le plus important après celui-là, et qui était celui de la rivière, il envoyait l'enseigne.

Le duc, devenu chef à la place de Henri, prenait la place de Henri, et envoyait Henri où celui-ci devait envoyer l'enseigne.

Henri ne s'en étonna point. Le prince s'était aperçu que ce point était le plus important, et il le lui confiait: c'était chose toute naturelle, si naturelle, que tout le monde, et Henri le premier, se méprit à son intention.

Seulement il crut devoir faire une recommandation à l'enseigne des gendarmes, et s'approcha de lui. C'était tout naturel aussi qu'il mît sous sa protection les deux personnes sur lesquelles il veillait et qu'il allait être forcé, momentanément du moins, d'abandonner.

Mais, aux premiers mots que Henri tenta d'échanger avec l'enseigne, le duc intervint.

— Des secrets! dit-il avec son sourire.

Le gendarme avait compris, mais trop tard, l'indiscrétion qu'il avait faite. Il se repentait, et, voulant venir en aide au comte:

— Non, monseigneur, répondit-il; monsieur le comte me demande seulement combien il me reste de livres de poudre sèche et en état de servir.

Cette réponse avait deux buts, sinon deux résultats: le premier, de détourner les soupçons du duc s'il en avait; le second, d'indiquer au comte qu'il avait un auxiliaire sur lequel il pouvait compter.

— Ah! c'est différent, répondit le duc, forcé d'ajouter foi à ces paroles sous peine de compromettre par le rôle d'espion sa dignité de prince.

Puis, pendant que le duc se retournait vers la porte qu'on ouvrait:

— Son Altesse sait que vous accompagnez quelqu'un, glissa tout bas l'enseigne à Henri.

Du Bouchage tressaillit; mais il était trop tard. Ce tressaillement lui- même n'avait point échappé au duc, et, comme pour s'assurer par lui-même si les ordres avaient été exécutes partout, il proposa au comte de le conduire jusqu'à son poste, proposition que le comte fut bien forcé d'accepter.

Henri eût voulu prévenir Remy de se tenir sur ses gardes, et de préparer à l'avance quelque réponse; mais il n'y avait plus moyen: tout ce qu'il put faire, ce fut de congédier l'enseigne par ces mots:

— Veillez bien sur la poudre, n'est-ce pas? veillez-y comme j'y veillerais moi-même.

— Oui, monsieur le comte, répliqua le jeune homme.

En chemin, le duc demanda à du Bouchage:

— Où est cette poudre que vous recommandez à notre jeune officier, comte?

— Dans la maison où j'avais placé le quartier général, Altesse.

— Soyez tranquille, du Bouchage, répondit le duc, je connais trop bien l'importance d'un pareil dépôt, dans la situation où nous sommes, pour ne pas y porter toute mon attention. Ce n'est point notre jeune enseigne qui le surveillera, c'est moi.

La conversation en resta là. On arriva, sans parler davantage, au confluent du fleuve et de la rivière; le duc fit à du Bouchage force recommandations de ne pas quitter son poste, et revint.

Il retrouva Aurilly; celui-ci n'avait point quitté la salle du repas, et, couché sur un banc, dormait dans le manteau d'un officier.

Le duc lui frappa sur l'épaule et le réveilla.

Aurilly se frotta les yeux et regarda le prince.

— Tu as entendu? lui demanda celui-ci.

— Oui, monseigneur, répondit Aurilly.

— Sais-tu seulement de quoi je veux parler?

— Pardieu! de la dame inconnue, de la parente de M. le comte du Bouchage.

— Bien; je vois que le faro de Bruxelles et la bière de Louvain ne t'ont point encore trop épaissi le cerveau.

— Allons donc, monseigneur, parlez ou faites seulement un signe, et Votre
Altesse verra que je suis plus ingénieux que jamais.

— Alors, voyons, appelle toute ton imagination à ton aide et devine.

— Eh bien, monseigneur, je devine que Votre Altesse est curieuse.

— Ah! parbleu! c'est une affaire de tempérament cela; il s'agit seulement de me dire ce qui pique ma curiosité à cette heure.

— Vous voulez savoir quelle est la brave créature qui suit ces deux messieurs de Joyeuse à travers le feu et à travers l'eau?

Per mille pericula Martis! comme dirait ma soeur Margot, si elle était là, tu as mis le doigt sur la chose, Aurilly. A propos, lui as-tu écrit, Aurilly?

— A qui, monseigneur?

— A ma soeur Margot.

— Avais-je donc à écrire à Sa Majesté?

— Sans doute.

— Sur quoi?

— Mais sur ce que nous sommes battus, pardieu! ruinés, et sur ce qu'elle doit se bien tenir.

— A quelle occasion, monseigneur?

— A cette occasion, que l'Espagne, débarrassée de moi au nord, va lui tomber sur le dos au midi.

— Ah! c'est juste.

— Tu n'as pas écrit?

— Dame! monseigneur!

— Tu dormais.

— Oui, je l'avoue; mais encore l'idée me fût-elle venue d'écrire, avec quoi eusse-je écrit, monseigneur? Je n'ai ici, ni papier, ni encre, ni plume.

— Eh bien cherche. Quaere et invenies, dit l'Évangile.

— Comment diable Votre Altesse veut-elle que je trouve tout cela dans la chaumière d'un paysan qui, il y a mille à parier contre un, ne sait pas écrire?

— Cherche toujours, imbécile, et si tu ne trouves pas cela, eh bien….

— Eh bien?

— Eh bien, tu trouveras autre chose.

— Oh! imbécile que je suis! s'écria Aurilly, en se frappant le front, ma foi, oui, Votre Altesse a raison, et ma tête s'embourbe; cela tient à ce que j'ai une affreuse envie de dormir, voyez-vous, monseigneur.

— Allons, allons, je veux bien te croire; chasse cette envie-là pour un instant, et puisque tu n'as pas écrit, toi, j'écrirai, moi; cherche-moi seulement tout ce qu'il me faut pour écrire; cherche, Aurilly, cherche, et ne reviens que lorsque tu auras trouvé; moi, je reste ici.

— J'y vais, monseigneur.

[Illustration: Il fut bien surpris de voir un homme assis près du feu. —
PAGE 68.]

— Et si, dans ta recherche, attends donc, et dans ta recherche, tu t'aperçois que la maison soit d'un style pittoresque… Tu sais combien j'aime les intérieurs flamands, Aurilly?

— Oui, monseigneur.

— Eh bien, tu m'appelleras.

— A l'instant même, monseigneur; vous pouvez être tranquille.

Aurilly se leva, et, léger comme un oiseau, il se dirigea vers la chambre voisine, où se trouvait le pied de l'escalier.

Aurilly était léger comme un oiseau; aussi à peine entendit-on un léger craquement au moment où il mit le pied sur les premières marches; mais aucun bruit ne décela sa tentative.

Au bout de cinq minutes, il revint près de son maître qui s'était installé, ainsi qu'il avait dit, dans la grande salle.

— Eh bien? demanda celui-ci.

— Eh bien, monseigneur, si j'en crois les apparences, la maison doit être diablement pittoresque.

— Pourquoi cela?

— Peste! monseigneur, parce qu'on n'y entre pas comme on veut.

— Que dis-tu?

— Je dis qu'un dragon la garde.

— Quelle est cette sotte plaisanterie, mon maître?

— Eh! monseigneur, ce n'est malheureusement pas une sotte plaisanterie, c'est une triste vérité. Le trésor est au premier, dans une chambre derrière une porte sous laquelle on voit luire de la lumière.

— Bien, après?

— Monseigneur veut dire avant.

— Aurilly!

— Eh bien! avant cette porte, monseigneur, on trouve un homme couché sur le seuil dans un grand manteau gris.

— Oh! oh! M. du Bouchage se permet de mettre un gendarme à la porte de sa maîtresse?

— Ce n'est point un gendarme, monseigneur, c'est quelque valet de la dame ou du comte lui-même.

— Et quelle espèce de valet?

— Monseigneur, impossible de voir sa figure, mais ce que l'on voit, et parfaitement, c'est un large couteau flamand passé à sa ceinture et sur lequel il appuie une vigoureuse main.

— C'est piquant, dit le duc; réveille-moi un peu ce gaillard-là, Aurilly.

— Oh! par exemple, non, monseigneur.

— Tu dis?

— Je dis que, sans compter ce qui pourrait m'arriver à l'endroit du couteau flamand, je ne vais pas m'amuser à me faire un mortel ennemi de MM. de Joyeuse, qui sont très bien en cour. Si nous eussions été roi des Pays-Bas, passe encore; mais nous n'avons qu'à faire les gracieux, monseigneur, surtout avec ceux qui nous ont sauvés; car les Joyeuse nous ont sauvés. Prenez garde, monseigneur, si vous ne le dites pas, ils le diront.

— Tu as raison, Aurilly, dit le duc en frappant du pied; toujours raison, et cependant….

— Oui, je comprends; et cependant Votre Altesse n'a pas vu un seul visage de femme depuis quinze mortels jours. Je ne parle point de ces espèces d'animaux qui peuplent les polders; cela ne mérite pas le nom d'hommes ni de femmes; ce sont des mâles et des femelles, voilà tout.

— Je veux voir cette maîtresse de du Bouchage, Aurilly; je veux la voir, entends-tu?

— Oui, monseigneur, j'entends.

— Eh bien, réponds-moi alors.

— Eh bien, monseigneur, je réponds que vous la verrez peut-être; mais pas par la porte, au moins.

— Soit, dit le prince, mais si je ne puis la voir par la porte, je la verrai par la fenêtre, au moins.

— Ah! voilà une idée, monseigneur, et la preuve que je la trouve excellente, c'est que je vais vous chercher une échelle.

Aurilly se glissa dans la cour de la maison et alla se heurter au poteau d'un appentis sous lequel les gendarmes avaient abrité leurs chevaux.

Après quelques investigations, Aurilly trouva ce qu'on trouve presque toujours sous un appentis, c'est-à-dire une échelle.

Il la manoeuvra au milieu des hommes et des animaux assez habilement pour ne pas réveiller les uns, et ne pas recevoir de coups de pied des autres, et alla l'appliquer dans la rue à la muraille extérieure.

Il fallait être prince et souverainement dédaigneux des scrupules vulgaires, comme le sont en général les despotes de droit divin, pour oser, en présence du factionnaire se promenant de long en large devant la porte où étaient enfermés les prisonniers, pour oser accomplir une action aussi audacieusement insultante à l'égard de du Bouchage, que celle que le prince était en train d'accomplir.

Aurilly le comprit et fit observer au prince la sentinelle qui, ne sachant pas quels étaient ces deux hommes, s'apprêtait à leur crier: Qui vive!

François haussa les épaules et marcha droit au soldat.

Aurilly le suivit.

— Mon ami, dit le prince, cette place est le point le plus élevé du bourg, n'est-ce pas?

— Oui, monseigneur, dit la sentinelle qui, reconnaissant François, lui fit le salut d'honneur, et n'étaient ces tilleuls qui gênent la vue, à la lueur de la lune, on découvrirait une partie de la campagne.

— Je m'en doutais, dit le prince; aussi ai-je fait apporter cette échelle pour regarder par-dessus. Monte donc, Aurilly, ou plutôt, non, laisse-moi monter; un prince doit tout voir par lui-même.

— Ou dois-je appliquer l'échelle, monseigneur? demanda l'hypocrite valet.

— Mais, au premier endroit venu, contre cette muraille, par exemple.

L'échelle appliquée, le duc monta.

Soit qu'il se doutât du projet du prince, soit par discrétion naturelle, le factionnaire tourna la tête du côté opposé au prince.

Le prince atteignit le haut de l'échelle; Aurilly demeura au pied.

La chambre dans laquelle Henri avait enfermé Diane était tapissée de nattes et meublée d'un grand lit de chêne, avec des rideaux de serge, d'une table et de quelques chaises.

La jeune femme, dont le coeur paraissait soulagé d'un poids énorme depuis cette fausse nouvelle de la mort du prince, qu'elle avait apprise au camp des gendarmes d'Aunis, avait demandé à Remy un peu de nourriture, que celui-ci avait montée avec l'empressement d'une joie indicible.

Pour la première fois alors, depuis l'heure où Diane avait appris la mort de son père, Diane avait, goûté un mets plus substantiel que le pain; pour la première fois, elle avait bu quelques gouttes d'un vin du Rhin que les gendarmes avaient trouvé dans la cave et avaient apporté à du Bouchage.

Après ce repas, si léger qu'il fût, le sang de Diane, fouetté par tant d'émotions violentes et de fatigues inouïes, afflua plus impétueux à son coeur, dont il semblait avoir oublié le chemin; Remy vit ses yeux s'appesantir et sa tête se pencher sur son épaule.

Il se retira discrètement, et, comme on l'a vu, se coucha sur le seuil de la porte, non qu'il eût la moindre défiance, mais parce que, depuis le départ de Paris, c'était ainsi qu'il agissait.

C'était à la suite de ces dispositions qui assuraient la tranquillité de la nuit, qu'Aurilly était monté et avait trouvé Remy couché en travers du corridor.

Diane, de son côte, dormait le coude appuyé sur la table, sa tête appuyée sur sa main.

Son corps souple et délicat était renversé de côté sur sa chaise au long dossier; la petite lampe de fer placée sur la table, près de l'assiette à demi garnie, éclairait cet intérieur qui paraissait si calme à la première vue, et dans lequel venait cependant de s'éteindre une tempête, qui allait se rallumer bientôt.

Dans le cristal rayonnait, pur comme du diamant en fusion, le vin du Rhin à peine effleuré par Diane; ce grand verre ayant la forme d'un calice, placé entre la lampe et Diane, adoucissait encore la lumière et rafraîchissait la teinte du visage de la dormeuse.

Les yeux fermés, ces yeux aux paupières veinées d'azur, la bouche suavement entr'ouverte, les cheveux rejetés en arrière par-dessus le capuchon du grossier vêtement d'homme qu'elle portait, Diane devait apparaître comme une vision sublime aux regards qui s'apprêtaient à violer le secret de sa retraite.

Le duc, en l'apercevant, ne put retenir un mouvement d'admiration; il s'appuya sur le bord de la fenêtre, et dévora des yeux jusqu'aux moindres détails de cette idéale beauté.

Mais tout à coup, au milieu de cette contemplation, ses sourcils se froncèrent; il redescendit deux échelons avec une sorte de précipitation nerveuse.

Dans cette situation, le prince n'était plus exposé aux reflets lumineux de la fenêtre, reflets qu'il avait paru fuir: il s'adossa donc au mur, croisa ses bras sur sa poitrine, et rêva.

Aurilly, qui ne le perdait pas des yeux, put le voir avec ses regards perdus dans le vague, comme sont ceux d'un homme qui appelle à lui ses souvenirs les plus anciens et les plus fugitifs.

Après dix minutes de rêverie et d'immobilité, le duc remonta vers la fenêtre, plongea de nouveau ses regards à travers les vitres, mais ne parvint sans doute pas à la découverte qu'il désirait, car la même ombre resta sur son front, et la même incertitude dans son regard.

Il en était là de ses recherches, lorsque Aurilly s'approcha vivement du pied de l'échelle.

— Vite, vite, monseigneur, descendez, dit Aurilly, j'entends des pas au bout de la rue voisine.

Mais au lieu de se rendre à cet avis, le duc descendit lentement, sans rien perdre de son attention à interroger ses souvenirs.

— Il était temps! dit Aurilly.

— De quel côté vient le bruit? demanda le duc.

— De ce côté, dit Aurilly, et il étendit la main dans la direction d'une espèce de ruelle sombre.

Le prince écouta.

[Illustration: Maintenant tu es bien mort. — PAGE 75.]

— Je n'entends plus rien, dit-il.

— La personne se sera arrêtée; c'est quelque espion qui nous guette.

— Enlève l'échelle, dit le prince.

Aurilly obéit; le prince, pendant ce temps, s'assit sur le banc de pierre qui bordait de chaque côté la porte de la maison.

Le bruit ne s'était point renouvelé, et personne ne paraissait à l'extrémité de la ruelle.

Aurilly revint.

— Eh bien! monseigneur, demanda-t-il, est-elle belle?

— Fort belle, répondit le prince d'un air sombre.

— Qui vous fait si triste alors, monseigneur? Vous aurait-elle vu?

— Elle dort.

— De quoi vous préoccupez-vous en ce cas?

Le prince ne répondit pas.

— Brune?… blonde?… interrogea Aurilly.

— C'est bizarre, Aurilly, murmura le prince, j'ai vu cette femme-là quelque part.

— Vous l'avez reconnue alors.

— Non, car je ne puis mettre aucun nom sur son visage; seulement sa vue m'a frappé d'un coup violent au coeur.

Aurilly regarda le prince tout étonné, puis, avec un sourire dont il ne se donna pas la peine de dissimuler l'ironie:

— Voyez-vous cela! dit-il.

— Eh! monsieur, ne riez pas, je vous prie, répliqua sèchement François; ne voyez-vous pas que je souffre?

— Oh! monseigneur, est-il possible? s'écria Aurilly.

— Oui, en vérité, c'est comme je te le dis, je ne sais ce que j'éprouve; mais, ajouta-t-il d'un air sombre, je crois que j'ai eu tort de regarder.

— Cependant, justement à cause de l'effet que sa vue a produit sur vous, il faut savoir quelle est cette femme, monseigneur.

— Certainement qu'il le faut, dit François.

— Cherchez bien dans vos souvenirs, monseigneur; est-ce à la cour que vous l'avez vue?

— Non, je ne crois pas.

— En France, en Navarre, en Flandre?

— Non.

— C'est une Espagnole peut-être?

— Je ne crois pas.

— Une Anglaise? quelque dame de la reine Élisabeth?

— Non, non, elle doit se rattacher à ma vie d'une façon plus intime; je crois qu'elle m'est apparue dans quelque terrible circonstance.

— Alors vous la reconnaîtrez facilement, car, Dieu merci! la vie de monseigneur n'a pas vu beaucoup de ces circonstances dont Son Altesse parlait tout à l'heure.

— Tu trouves? dit François, avec un funèbre sourire.

Aurilly s'inclina.

— Vois-tu, dit le duc, maintenant je me sens assez maître de moi pour analyser mes sensations: cette femme est belle, mais belle à la façon d'une morte, belle comme une ombre, belle comme les figures qu'on voit dans les rêves; aussi me semble-t-il que c'est dans un rêve que je l'ai vue; et, continua le duc, j'ai fait deux ou trois rêves effrayants dans ma vie, et qui m'ont laissé comme un froid au coeur. Eh bien! oui, j'en suis sûr maintenant, c'est dans un de ces rêves-là que j'ai vu la femme de là- haut.

— Monseigneur, monseigneur, s'écria Aurilly, que Votre Altesse me permette de lui dire que, rarement, je l'ai entendue exprimer si douloureusement sa susceptibilités matière de sommeil; le coeur de Son Altesse est heureusement trempé de manière à lutter avec l'acier le plus dur; et les vivants n'y mordent pas plus que les ombres, j'espère; tenez, moi, monseigneur, si je ne me sentais sous le poids de quelque regard qui nous surveille de cette rue, j'y monterais à mon tour, à l'échelle, et j'aurais raison, je vous le promets, du rêve, de l'ombre et du frisson de Votre Altesse.

— Ma foi, tu as raison, Aurilly, va chercher l'échelle; dresse-la et monte; qu'importe le surveillant! n'es-tu pas à moi? Regarde, Aurilly, regarde.

Aurilly avait déjà fait quelques pas pour obéir à son maître, quand soudain un pas précipité retentit sur la place et Henri cria au duc:

— Alarme! monseigneur, alarme!

D'un seul bond Aurilly rejoignit le duc.

— Vous, dit le prince, vous ici, comte! et sous quel prétexte avez-vous quitté votre poste?

— Monseigneur, répondit Henri avec fermeté, si Votre Altesse croit devoir me faire punir, elle le fera. En attendant, mon devoir était de venir ici, et m'y voici venu.

Le duc, avec un sourire significatif, jeta un coup d'oeil sur la fenêtre.

— Votre devoir, comte? Expliquez-moi cela, dit-il.

— Monseigneur, des cavaliers ont paru du côté de l'Escaut; on ne sait s'ils sont amis ou ennemis.

— Nombreux? demanda le duc avec inquiétude.

— Très nombreux, monseigneur.

— Eh bien, comte, pas de fausse bravoure, vous avez bien fait de revenir; faites réveiller vos gendarmes. Longeons la rivière qui est moins large, et décampons, c'est le plus prudent parti.

— Sans doute, monseigneur, sans doute; mais il serait urgent, je crois, de prévenir mon frère.

— Deux hommes suffiront.

— Si deux hommes suffisent, monseigneur, dit Henri, j'irai avec un gendarme.

— Non pas, morbleu! dit vivement François, non pas, du Bouchage, vous viendrez avec nous. Peste! ce n'est point en de pareils moments que l'on se sépare d'un défenseur tel que vous.

— Votre Altesse emmène toute l'escorte?

— Toute.

— C'est bien, monseigneur, répliqua Henri en s'inclinant; dans combien de temps part Votre Altesse?

— Tout de suite, comte.

— Holà! quelqu'un! cria Henri.

Le jeune enseigne sortit de la ruelle comme s'il n'eût attendu que cet ordre de son chef pour paraître.

Henri lui donna ses ordres, et presque aussitôt on vit les gendarmes se replier sur la place de toutes les extrémités du bourg, en faisant leurs préparatifs de départ.

Au milieu d'eux le duc s'entretenait avec les officiers.

— Messieurs, dit-il, le prince d'Orange me fait poursuivre, à ce qu'il paraît; mais il ne convient pas qu'un fils de France soit fait prisonnier sans le prétexte d'une bataille comme Poitiers ou Pavie. Cédons donc au nombre et replions-nous sur Bruxelles. Je serai sûr de ma vie et de ma liberté tant que je demeurerai au milieu de vous.

Puis, se tournant vers Aurilly:

— Toi, tu vas rester ici, lui dit-il. Cette femme ne peut nous suivre. Et d'ailleurs je connais assez ces Joyeuse pour savoir que celui-ci n'osera point emmener sa maîtresse avec lui en ma présence. D'ailleurs nous n'allons point au bal, et nous courrons d'un train qui fatiguerait la dame.

— Où va monseigneur?

— En France; je crois que mes affaires sont tout à fait gâtées ici.

— Mais dans quelle partie de la France? Monseigneur pense-t-il qu'il soit prudent pour lui de retourner à la cour?

— Non pas; aussi, selon toutes les apparences, je m'arrêterai en route dans un de mes apanages, à Château-Thierry, par exemple.

— Votre Altesse est-elle fixée?

— Oui, Château-Thierry me convient sous tous les rapports, c'est à une distance convenable de Paris, à vingt-quatre lieues; j'y surveillerai MM. de Guise, qui sont la moitié de l'année à Soissons. Donc, c'est à Château- Thierry que tu m'amèneras la belle inconnue.

— Mais, monseigneur, elle ne se laissera peut-être pas emmener.

— Es-tu fou? puisque du Bouchage m'accompagne à Château-Thierry et qu'elle suit du Bouchage, les choses, au contraire, iront toutes seules.

— Mais elle peut vouloir aller d'un autre côté, si elle remarque que j'ai de la pente à la conduire vers vous.

— Ce n'est pas vers moi que tu la conduiras, mais, je te le répète, c'est vers le comte. Allons donc! mais, parole d'honneur, on croirait que c'est la première fois que tu m'aides en pareille circonstance. As-tu de l'argent?

— J'ai les deux rouleaux d'or que Votre Altesse m'a donnés au sortir du camp des polders.

— Va donc de l'avant. Et par tous les moyens possibles, tu entends? par tous, amène-moi ma belle inconnue à Château-Thierry; peut-être qu'en la regardant de plus près je la reconnaîtrai.

— Et le valet aussi?

— Oui, s'il ne te gêne pas.

— Mais s'il me gêne?

— Fais de lui ce que tu fais d'une pierre que tu rencontres sur ton chemin, jette-le dans un fossé.

— Bien, monseigneur.

Tandis que les deux funèbres conspirateurs dressaient leurs plans dans l'ombre, Henri montait au premier et réveillait Remy.

Remy, prévenu, frappa à la porte d'une certaine façon, et presque aussitôt la jeune femme ouvrit.

Derrière Remy, elle aperçut du Bouchage.

— Bonsoir, monsieur, dit-elle avec un sourire que son visage avait désappris.

— Oh! pardonnez-moi, madame, se hâta de dire le comte, je ne viens point vous importuner, je viens vous faire mes adieux.

— Vos adieux! vous partez, monsieur le comte?

— Pour la France, oui, madame.

— Et vous nous laissez?

— J'y suis forcé, madame, mon premier devoir étant d'obéir au prince.

— Au prince! il y a un prince, ici? dit Remy.

— Quel prince? demanda Diane en pâlissant.

— M. le duc d'Anjou que l'on croyait mort, et qui est miraculeusement sauvé, nous a rejoints.

Diane poussa un cri terrible, et Remy devint si pâle, qu'il semblait avoir été frappé d'une mort subite.

— Répétez-moi, balbutia Diane, que M. le duc d'Anjou est vivant, que M. le duc d'Anjou est ici.

— S'il n'y était point, madame, et s'il ne me commandait de le suivre, je vous eusse accompagnée jusqu'au couvent dans lequel, m'avez-vous dit, vous comptez vous retirer.

— Oui, oui, dit Remy, le couvent, madame, le couvent.

Et il appuya un doigt sur ses lèvres.

Un signe de tête de Diane lui apprit qu'elle avait compris ce signe.

— Je vous eusse accompagnée d'autant plus volontiers, madame, continua
Henri, que vous pourrez être inquiétée par les gens du prince.

— Comment cela?

— Oui, tout me porte à croire qu'il sait qu'une femme habite cette maison, et il pense sans doute que cette femme est une amie à moi.

— Et d'où vous vient cette croyance?

— Notre jeune enseigne l'a vu dresser une échelle contre la muraille et regarder par cette fenêtre.

— Oh! s'écria Diane, mon Dieu! mon Dieu!

— Rassurez-vous, madame, il a entendu dire à son compagnon qu'il ne vous connaissait pas.

— N'importe, n'importe, dit la jeune femme en regardant Remy.

— Tout ce que vous voudrez, madame, tout, dit Remy en armant ses traits d'une suprême résolution.

— Ne vous alarmez point, madame, dit Henri, le duc va partir à l'instant même; un quart d'heure encore et vous serez seule et libre. Permettez-moi donc de vous saluer avec respect et de vous dire encore une fois que jusqu'à mon soupir de mort mon coeur battra pour vous et par vous. Adieu! madame, adieu!

Et le comte, s'inclinant aussi religieusement qu'il eût fait devant un autel, fit deux pas en arrière.

— Non! non! s'écria Diane avec l'égarement de la fièvre; non, Dieu n'a pas voulu cela; non; Dieu avait tué cet homme, il ne peut l'avoir ressuscité; non, non, monsieur; vous vous trompez, il est mort!

En ce moment même, et comme pour répondre à cette douloureuse invocation à la miséricorde céleste, la voix du prince retentit dans la rue.

— Comte, disait-elle, comte, vous nous faites attendre.

— Vous l'entendez, madame, dit Henri. Une dernière fois, adieu!

Et serrant la main de Remy, il s'élança dans l'escalier.

Diane s'approcha de la fenêtre, tremblante et convulsive comme l'oiseau que fascine le serpent des Antilles.

Elle aperçut le duc à cheval; son visage était coloré par la lueur des torches que portaient deux gendarmes.

— Oh! il vit le démon, il vit! murmura Diane à l'oreille de Remy avec un accent tellement terrible, que le digne serviteur en fut épouvanté lui- même; il vit, vivons aussi; il part pour la France. Soit, Remy, c'est en France que nous allons.

LXXVI

SÉDUCTION

Les préparatifs du départ des gendarmes avaient jeté la confusion dans le bourg; leur départ fit succéder le plus profond silence au bruit des armes et des voix.

Remy laissa ce bruit s'éteindre peu à peu et se perdre tout à fait; puis, lorsqu'il crut la maison complètement déserte, il descendit dans la salle basse pour s'occuper de son départ et de celui de Diane.

Mais, en poussant la porte de cette salle, il fut bien surpris de voir un homme assis près du feu, le visage tourné de son côté.

Cet homme guettait évidemment la sortie de Remy, quoique en l'apercevant, il eût pris l'air de la plus profonde insouciance.

Remy s'approcha, selon son habitude, avec une démarche lente et brisée, en découvrant son front chauve et pareil à celui d'un vieillard accablé d'années.

Celui vers lequel il s'approchait avait la lumière derrière lui, de sorte que Remy ne put distinguer ses traits.

— Pardon, monsieur, dit-il, je me croyais seul ou presque seul ici.

— Moi aussi, répondit l'interlocuteur; mais je vois avec plaisir que j'aurai des compagnons.

— Oh! de bien tristes compagnons, monsieur, se hâta de dire Remy, car, excepté un jeune homme malade que je ramène en France…

— Ah! fit tout à coup Aurilly en affectant toute la bonhomie d'un bourgeois compatissant, je sais ce que vous voulez dire.

— Vraiment? demanda Remy.

— Oui, vous voulez parler de la jeune dame.

— De quelle jeune dame? s'écria Remy sur la défensive.

— Là! là! ne vous fâchez point, mon bon ami, répondit Aurilly; je suis l'intendant de la maison de Joyeuse; j'ai rejoint mon jeune maître par l'ordre de son frère; et, à son départ, le comte m'a recommandé une jeune dame et un vieux serviteur qui ont l'intention de retourner en France, après l'avoir suivi en Flandre….

Cet homme parlait ainsi en s'approchant de Remy avec un visage souriant et affectueux. Il s'était placé, dans son mouvement, au milieu du rayon de la lampe, en sorte que toute la clarté l'illuminait.

Remy alors put le voir.

Mais, au lieu de s'avancer de son côté vers son interlocuteur, Remy fit un pas en arrière, et un sentiment semblable à celui de l'horreur se peignit un instant sur son visage mutilé.

— Vous ne répondez pas, on dirait que je vous fais peur? demanda Aurilly de son visage le plus souriant.

— Monsieur, répondit Remy en affectant une voix cassée, pardonnez à un pauvre vieillard que ses malheurs et ses blessures ont rendu timide et défiant.

— Raison de plus, mon ami, répondit Aurilly, pour que vous acceptiez le secours et l'appui d'un honnête compagnon; d'ailleurs, comme je vous l'ai dit tout à l'heure, je viens de la part d'un maître qui doit vous inspirer confiance.

— Assurément, monsieur.

Et Remy fit un pas en arrière.

— Vous me quittez?…

— Je vais consulter ma maîtresse; je ne puis rien prendre sur moi, vous comprenez.

— Oh! c'est naturel; mais permettez que je me présente moi-même, je lui expliquerai ma mission dans tous ses détails.

— Non, non, merci; madame dort peut-être encore, et son sommeil m'est sacré.

— Comme vous voudrez. D'ailleurs, je n'ai plus rien à vous dire, sinon ce que mon maître m'a chargé de vous communiquer.

— A moi?

— A vous et à la jeune dame.

— Votre maître, M. le comte du Bouchage, n'est-ce pas?

— Lui-même.

— Merci, monsieur.

Lorsqu'il eut refermé la porte, toutes les apparences du vieillard, excepté le front chauve et le visage ridé, disparurent à l'instant même, et il monta l'escalier avec une telle précipitation et une vigueur si extraordinaire, que l'on n'eût pas donné vingt-cinq ans à ce vieillard qui, un instant auparavant, en paraissait soixante.

— Madame! madame! s'écria Remy d'une voix altérée, dès qu'il aperçut
Diane.

— Eh! qu'y a-t-il encore, Remy? le duc n'est-il point parti?

— Si fait, madame; mais il y a ici un démon mille fois pire, mille fois plus à craindre que lui; un démon sur lequel tous les jours, depuis six ans, j'ai appelé la vengeance du ciel comme vous le faisiez pour son maître, et cela comme vous le faisiez aussi, en attendant la mienne.

— Aurilly, peut-être? demanda Diane.

— Aurilly lui-même; l'infâme est là, en bas, oublié comme un serpent hors du nid par son infernal complice.

— Oublié, dis-tu, Remy! oh! tu te trompes; toi qui connais le duc, tu sais bien qu'il ne laisse point au hasard le soin de faire le mal, quand ce mal, il peut le faire lui-même; non! non! Remy, Aurilly n'est point oublié ici, il y est laissé, et laissé pour un dessein quelconque, crois- moi.

— Oh! sur lui, madame, je croirai tout ce que vous voudrez!

— Me connaît-il?

— Je ne crois pas.

— Et t'a-t-il reconnu?

— Oh! moi, madame, répondit Remy avec un triste sourire, moi, l'on ne me reconnaît pas.

— Il m'a devinée, peut-être?

— Non, car il a demandé à vous voir.

— Remy, je te dis que, s'il ne m'a point reconnue, il me soupçonne.

— En ce cas, rien de plus simple, dit Remy d'un air sombre, et je remercie Dieu de nous tracer si franchement notre route; le bourg est désert, l'infâme est seul, comme je suis seul… j'ai vu un poignard à sa ceinture… j'ai un couteau à la mienne.

— Un moment, Remy, un moment, dit Diane, je ne vous dispute pas la vie de ce misérable; mais, avant de le tuer, il faut savoir ce qu'il nous veut, et si, dans la situation où nous sommes, il n'y a pas moyen d'utiliser le mal qu'il veut nous faire. Comment s'est-il présenté à vous, Remy?

— Comme l'intendant de M. du Bouchage, madame.

— Tu vois bien, il ment; donc il a un intérêt à mentir. Sachons ce qu'il veut, tout en lui cachant notre volonté à nous.

— J'agirai selon vos ordres, madame.

— Pour le moment, que demande-t-il?

— A vous accompagner.

— En quelle qualité?

— En qualité d'intendant du comte.

— Dis-lui que j'accepte.

— Oh! madame!

— Ajoute que je suis sur le point de passer en Angleterre, où j'ai des parents, et que cependant j'hésite; mens comme lui; pour vaincre, Remy, il faut au moins combattre à armes égales.

— Mais il vous verra.

— Et mon masque! D'ailleurs je soupçonne qu'il me connaît, Remy.

— Alors, s'il vous connaît, il vous tend un piège.

— Le moyen de s'en garantir, est d'avoir l'air d'y tomber.

— Cependant….

— Voyons, que crains-tu? connais-tu quelque chose de pire que la mort?

— Non.

— Eh bien! n'es-tu donc plus décidé à mourir pour l'accomplissement de notre voeu?

— Si fait; mais non pas à mourir sans vengeance.

— Remy, Remy, dit Diane avec un regard brillant d'une exaltation sauvage, nous nous vengerons, sois tranquille, toi du valet, moi du maître.

— Eh bien! soit, madame, c'est chose dite.

— Va, mon ami, va.

Et Remy descendit, mais hésitant encore. Le brave jeune homme avait, à la vue d'Aurilly, ressenti malgré lui ce frissonnement nerveux plein de sombre terreur que l'on ressent à la vue des reptiles; il voulait tuer parce qu'il avait eu peur.

Mais cependant, au fur et à mesure qu'il descendait, la résolution rentrait dans cette âme si fortement trempée, et en rouvrant la porte, il était résolu, malgré l'avis de Diane, à interroger Aurilly, à le confondre, et, s'il trouvait en lui les mauvaises intentions qu'il lui soupçonnait, à le poignarder sur la place.

C'était ainsi que Remy entendait la diplomatie.

Aurilly l'attendait avec impatience; il avait ouvert la fenêtre afin de garder d'un seul coup d'oeil toutes les issues.

Remy vint à lui, armé d'une résolution inébranlable; aussi ses paroles furent-elles douces et calmes.

— Monsieur, lui dit-il, ma maîtresse ne peut accepter ce que vous lui proposez.

— Et pourquoi cela?

— Parce que vous n'êtes point l'intendant de M. du Bouchage.

Aurilly pâlit.

— Mais qui vous a dit cela? demanda-t-il.

— Rien de plus simple. M. du Bouchage m'a quitté en me recommandant la personne que j'accompagne, et M. du Bouchage, en me quittant, ne m'a pas dit un mot de vous.