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Les quarante-cinq — Tome 3 cover

Les quarante-cinq — Tome 3

Chapter 17: LXXVIII
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About This Book

The narrative follows members of an intimate court circle as shifting loyalties, secret deals and personal rivalries shape political and military events. Councils and whispered intrigues alternate with sieges, duels and battlefield manoeuvres, and commanders navigate uneasy alliances while local populations and foreign forces influence outcomes. Characters weigh ambition against duty, experience betrayal and make pragmatic compromises, revealing how power depends on fragile coalitions and private favors. The prose moves between lively action and strategic debate, emphasizing the human costs of political gamesmanship and the small, often brutal choices that determine public fates.

— Il ne m'a vu qu'après vous avoir quitté.

— Mensonges, monsieur, mensonges!

Aurilly se redressa; l'aspect de Remy lui donnait toutes les apparences d'un vieillard.

— Vous le prenez sur un singulier ton, brave homme, dit-il en fonçant le sourcil. Prenez garde, vous êtes vieux, je suis jeune; vous êtes faible, je suis fort.

Remy sourit, mais ne répondit rien.

— Si je vous voulais du mal, à vous ou à votre maîtresse, continua
Aurilly, je n'aurais que la main à lever.

— Oh! oh! fit Remy, peut-être me trompé-je, et est-ce du bien que vous lui voulez?

— Sans doute.

— Expliquez-moi ce que vous désirez, alors.

— Mon ami, dit Aurilly, je désire faire votre fortune d'un seul coup, si vous me servez.

— Et si je ne vous sers pas?

— En ce cas-là, puisque vous me parlez franchement, je vous répondrai avec une pareille franchise: en ce cas-là, je désire vous tuer….

— Me tuer! ah! fit Remy avec un sombre sourire.

— Oui, j'ai plein pouvoir pour cela.

Remy respira.

— Mais pour que je vous serve, dit-il, faut-il au moins que je connaisse vos projets.

— Les voici: vous avez deviné juste, mon brave homme; je ne suis point au comte du Bouchage.

— Ah! et à qui êtes-vous?

— Je suis à un plus puissant seigneur.

— Faites-y attention: vous allez mentir encore.

— Et pourquoi cela?

— Au-dessus de la maison de Joyeuse, je ne vois pas beaucoup de maisons.

— Pas même la maison de France?

— Oh! oh! fit Remy.

— Et voilà comme elle paie, ajouta Aurilly en glissant un des rouleaux d'or du duc d'Anjou dans la main de Remy.

Remy tressaillit au contact de cette main, et fit un pas en arrière.

— Vous êtes au roi? demanda-t-il avec une naïveté qui eût fait honneur même à un homme plus rusé que lui.

— Non, mais à son frère, M. le duc d'Anjou.

— Ah! très bien; je suis le très humble serviteur de M. le duc.

— A merveille.

— Mais après?

— Comment, après?

— Oui, que désire monseigneur?

— Monseigneur, très cher, dit Aurilly en s'approchant de Remy et en essayant pour la seconde fois de lui glisser le rouleau dans la main, monseigneur est amoureux de votre maîtresse.

— Il la connaît donc?

— Il l'a vue.

— Il l'a vue! s'écria Remy dont la main crispée s'appuya sur le manche de son couteau, et quand cela l'a-t-il vue?

— Ce soir.

— Impossible, ma maîtresse n'a pas quitté sa chambre.

— Eh bien! voilà justement; le prince a agi comme un véritable écolier, preuve qu'il est véritablement amoureux.

— Comment a-t-il agi? voyons, dites.

— Il a pris une échelle et a grimpé au balcon.

— Ah! fit Remy en comprimant les battements tumultueux de son coeur; ah! voilà comment il a agi?

— Il paraît qu'elle est fort belle, ajouta Aurilly.

— Vous ne l'avez donc pas vue, vous?

— Non, mais d'après ce que monseigneur m'a dit, je brûle de la voir, ne fût-ce que pour juger de l'exagération que l'amour apporte dans un esprit sensé. Ainsi donc, c'est convenu, vous êtes avec nous.

Et pour la troisième fois, Aurilly essaya de faire accepter l'or à Remy.

— Certainement que je suis à vous, dit Remy en repoussant la main d'Aurilly; mais encore faut-il que je sache quel est mon rôle dans les événements que vous préparez.

— Répondez-moi d'abord: la dame de là-haut est-elle la maîtresse de M. du
Bouchage ou de son frère?

Le sang monta au visage de Remy.

— Ni de l'un ni de l'autre, dit-il avec contrainte; la dame de là-haut n'a pas d'amant.

— Pas d'amant! mais alors c'est un morceau de roi. Une femme qui n'a pas d'amant! morbleu! monseigneur, nous avons trouvé la pierre philosophale.

— Donc, reprit Remy, monseigneur le duc d'Anjou est amoureux de ma maîtresse?

— Oui.

— Et que veut-il?

— Il veut l'avoir à Château-Thierry, où il se rend à marches forcées.

— Voilà, sur mon âme, une passion venue bien vite.

— C'est comme cela que les passions viennent à monseigneur.

— Je ne vois à cela qu'un inconvénient, dit Remy.

— Lequel?

— C'est que ma maîtresse va s'embarquer pour l'Angleterre.

— Diable! voilà en quoi justement vous pouvez m'être utile: décidez-la.

— A quoi?

— A prendre la route opposée.

— Vous ne connaissez pas ma maîtresse, monsieur; c'est une femme qui tient à ses idées; d'ailleurs, ce n'est pas le tout qu'elle aille en France au lieu d'aller à Londres. Une fois à Château-Thierry, croyez-vous qu'elle cède aux désirs du prince?

— Pourquoi pas?

— Elle n'aime pas le duc d'Anjou.

— Bah! on aime toujours un prince du sang.

— Mais comment monseigneur le duc d'Anjou, s'il soupçonne ma maîtresse d'aimer M. le comte du Bouchage ou M. le duc de Joyeuse, a-t-il eu l'idée de l'enlever à celui qu'elle aime?

— Bonhomme, dit Aurilly, tu as des idées triviales, et nous aurons de la peine à nous entendre, à ce que je vois; aussi je ne discuterai pas; j'ai préféré la douceur à la violence, et maintenant, si tu me forces à changer de conduite, eh bien! soit, j'en changerai.

— Que ferez vous?

— Je te l'ai dit, j'ai plein pouvoir du prince. Je te tuerai dans quelque coin, et j'enlèverai la dame.

— Vous croyez à l'impunité?

— Je crois à tout ce que mon maître me dit de croire. Voyons, décideras- tu ta maîtresse à venir en France?

— J'y tâcherai; mais je ne puis répondre de rien.

— Et quand aurai-je la réponse?

— Le temps de monter chez elle et de la consulter.

— C'est bien; monte, je t'attends.

— J'obéis, monsieur.

— Un dernier mot, bonhomme: tu sais que je tiens dans ma main ta fortune et ta vie?

— Je le sais.

— Cela suffit, va, je m'occuperai des chevaux pendant ce temps.

— Ne vous hâtez pas trop.

— Bah! je suis sûr de la réponse; est-ce que les princes trouvent des cruelles?

— Il me semblait que cela arrivait quelquefois.

— Oui, dit Aurilly, mais c'est chose rare, allez.

Et tandis que Remy remontait, Aurilly, comme s'il eût été certain de l'accomplissement de ses espérances, se dirigeait réellement vers l'écurie.

— Eh bien? demanda Diane en apercevant Remy.

— Eh bien! madame, le duc vous a vue.

— Et….

— Et il vous aime.

— Le duc m'a vue! le duc m'aime! s'écria Diane; mais tu es en délire,
Remy.

— Non; je vous dis ce qu'il m'a dit.

— Et qui t'a dit cela?

— Cet homme! cet Aurilly! cet infâme!

— Mais s'il m'a vue, il m'a reconnue, alors.

— Si le duc vous eût reconnue, croyez-vous qu'Aurilly oserait se présenter devant vous et vous parler d'amour au nom du prince? Non, le duc ne vous a pas reconnue.

— Tu as raison, mille fois raison, Remy. Tant de choses ont passé depuis six ans dans cet esprit infernal, qu'il m'a oubliée. Suivons cet homme, Remy.

— Oui, mais cet homme vous reconnaîtra, lui.

— Pourquoi veux-tu qu'il ait plus de mémoire que son maître?

— Oh! parce que son intérêt à lui est de se souvenir, tandis que l'intérêt du prince est d'oublier; que le duc oublie, lui, le sinistre débauché, l'aveugle, le blasé, l'assassin de ses amours, cela se conçoit. Lui, s'il n'oubliait pas, comment pourrait-il vivre? Mais Aurilly n'aura pas oublié, lui; s'il voit votre visage, il croira voir une ombre vengeresse, et vous dénoncera.

— Remy, je croyais t'avoir dit que j'avais un masque, je croyais que tu m'avais dit que tu avais un couteau.

— C'est vrai, madame, dit Remy, et je commence à croire que Dieu est d'intelligence avec nous pour punir les méchants.

Alors appelant Aurilly du haut de l'escalier:

— Monsieur, dit-il, monsieur!

— Eh bien? demanda Aurilly.

— Eh bien, ma maîtresse remercie M. le comte du Bouchage d'avoir ainsi pourvu à sa sûreté, et elle accepte avec reconnaissance votre offre obligeante.

— C'est bien, c'est bien, dit Aurilly, prévenez-la que les chevaux sont prêts.

— Venez, madame, venez, dit Remy, en offrant son bras à Diane.

Aurilly attendait au bas de l'escalier, lanterne en main, avide qu'il était de voir le visage de l'inconnue.

— Diable! murmura-t-il, elle a un masque. Oh! mais d'ici à Château-
Thierry les cordons de soie seront usés…. ou coupés.

LXXVII

LE VOYAGE

On se mit en route.

Aurilly affectait avec Remy le ton de la plus parfaite égalité, et, avec
Diane, les airs du plus profond respect.

Mais il était facile pour Remy de voir que ces airs de respect étaient intéressés.

En effet, tenir l'étrier d'une femme quand elle monte à cheval ou qu'elle en descend, veiller sur chacun de ses mouvements avec sollicitude, et ne laisser échapper jamais une occasion de ramasser son gant ou d'agrafer son manteau, c'est le rôle d'un amant, d'un serviteur ou d'un curieux.

En touchant le gant, Aurilly voyait la main; en agrafant le manteau, il regardait sous le masque; en tenant l'étrier, il provoquait un hasard qui lui fît entrevoir ce visage, que le prince, dans ses souvenirs confus, n'avait point reconnu, mais que lui, Aurilly, avec sa mémoire exacte, comptait bien reconnaître.

Mais le musicien avait affaire à forte partie; Remy réclama son service auprès de sa compagne, et se montra jaloux des prévenances d'Aurilly.

Diane elle-même, sans paraître soupçonner les causes de cette bienveillance, prit parti pour celui qu'Aurilly regardait comme un vieux serviteur et voulait soulager d'une partie de sa peine, et elle pria Aurilly de laisser faire à Remy tout seul ce qui regardait Remy.

Aurilly en fut réduit, pendant les longues marches, à espérer l'ombre et la pluie, pendant les haltes, à désirer les repas.

Pourtant il fut trompé dans son attente, pluie ou soleil n'y faisait rien, et le masque restait sur le visage; quant aux repas, ils étaient pris par la jeune femme dans une chambre séparée.

Aurilly comprit que, s'il ne reconnaissait pas, il était reconnu; il essaya de voir par les serrures, mais la dame tournait constamment le dos aux portes; il essaya de voir par les fenêtres, mais il trouva devant les fenêtres d'épais rideaux, ou, à défaut de rideaux, les manteaux des voyageurs.

Ni questions ni tentatives de corruption ne réussirent sur Remy; le serviteur annonçait que telle était la volonté de sa maîtresse et par conséquent la sienne.

— Mais ces précautions sont-elles donc prises pour moi seul? demandait
Aurilly.

— Non, pour tout le monde.

— Mais enfin, M. le duc d'Anjou l'a vue; alors elle ne se cachait pas.

— Hasard, pur hasard, répondait Remy, et c'est justement parce que, malgré elle, ma maîtresse a été vue par M. le duc d'Anjou, qu'elle prend ses précautions pour n'être plus vue par personne.

Cependant les jours s'écoulaient, on approchait du terme, et, grâce aux précautions de Remy et de sa maîtresse, la curiosité d'Aurilly avait été mise en défaut.

Déjà la Picardie apparaissait aux regards des voyageurs.

Aurilly qui, depuis trois ou quatre jours, essayait de tout, de la bonne mine, de la bouderie, des petits soins, et presque des violences, commençait à perdre patience, et les mauvais instincts de sa nature prenaient peu à peu le dessus.

On eût dit qu'il comprenait que, sous le voile de cette femme, était caché un secret mortel.

Un jour il demeura un peu en arrière avec Remy, et renouvela sur lui ses tentatives de séduction, que Remy repoussa, comme d'habitude.

— Enfin, dit Aurilly, il faudra cependant bien qu'un jour ou l'autre je voie ta maîtresse.

— Sans doute, dit Remy, mais ce sera au jour qu'elle voudra, et non au jour que vous voudrez.

— Cependant si j'employais la force? dit Aurilly.

Un éclair qu'il ne put retenir jaillit des yeux de Remy.

— Essayez! dit-il.

Aurilly vit l'éclair, il comprit ce qui vivait d'énergie dans celui qu'il prenait pour un vieillard.

Il se mit à rire.

— Que je suis fou! dit-il, et que m'importe qui elle est? C'est bien la même, n'est-ce pas, que M. le duc d'Anjou a vue?

— Certes!

— Et qu'il m'a dit de lui amener à Château-Thierry?

— Oui.

— Eh bien, c'est tout ce qu'il me faut; ce n'es pas moi qui suis amoureux d'elle, c'est monseigneur, et pourvu que vous ne cherchiez pas à fuir, à m'échapper….

— En avons-nous l'air? dit Remy.

— Non.

— Nous en avons si peu l'air, et c'est si peu notre intention, que, n'y fussiez-vous pas, nous continuerions notre route pour Château-Thierry; si le duc désire nous voir, nous désirons le voir aussi, nous.

— Alors, dit Aurilly, cela tombe à merveille.

Puis, comme s'il eût voulu s'assurer du désir réel qu'avaient Remy et sa compagne de ne pas changer de chemin:

— Votre maîtresse veut-elle s'arrêter ici quelques instants? dit-il.

Et il montrait une espèce d'hôtellerie sur la route.

— Vous savez, lui dit Remy, que ma maîtresse ne s'arrête que dans les villes.

— Je l'avais vu, dit Aurilly, mais je ne l'avais pas remarqué.

— C'est ainsi.

— Eh bien, moi qui n'ai pas fait de voeu, je m'arrête un instant; continuez votre route, je vous rejoins.

Et Aurilly indiqua le chemin à Remy, descendit de cheval et s'approcha de l'hôte, qui vint au devant de lui avec de grands respects et comme s'il le connaissait.

Remy rejoignit Diane.

— Que vous disait-il? demanda la jeune femme.

— Il exprimait son désir ordinaire.

— Celui de me voir?

— Oui.

Diane sourit sous son masque.

— Prenez garde, dit Remy, il est furieux.

— Il ne me verra pas. Je ne le veux pas, et c'est te dire qu'il n'y pourra rien.

— Mais une fois que vous serez à Château-Thierry, ne faudra-t-il point qu'il vous voie à visage découvert?

— Qu'importe, si la découverte arrive trop tard pour eux? D'ailleurs le maître ne m'a point reconnue.

— Oui, mais le valet vous reconnaîtra.

— Tu vois que jusqu'à présent ni ma voix ni ma démarche ne l'ont frappé.

— N'importe, madame, dit Remy, tous ces mystères qui existent depuis huit jours pour Aurilly, n'avaient point existé pour le prince, ils n'avaient point excité sa curiosité, point éveillé ses souvenirs, au lieu que, depuis huit jours, Aurilly cherche, calcule, suppute; votre vue frappera une mémoire éveillée sur tous les points, il vous reconnaîtra s'il ne vous a pas reconnue.

En ce moment ils furent interrompus par Aurilly, qui avait pris un chemin de traverse et qui les ayant suivis sans les perdre de vue, apparaissait tout à coup dans l'espoir de saisir quelques mots de leur conversation.

Le silence soudain qui accueillit son arrivée lui prouva significativement qu'il gênait; il se contenta donc de suivre par derrière comme il faisait quelquefois.

Dès ce moment, le projet d'Aurilly fut arrêté.

Il se défiait réellement de quelque chose, comme l'avait dit Remy; seulement il se défiait instinctivement, car, pas un instant, son esprit, flottant de conjectures en conjectures, ne s'était arrêté à la réalité.

Il ne pouvait s'expliquer qu'on lui cachât avec tant d'acharnement ce visage que tôt ou tard il devait voir.

Pour mieux conduire son projet à sa fin, il sembla de ce moment y avoir complètement renoncé, et se montra le plus commode et le plus joyeux compagnon possible durant le reste de la journée.

Remy ne remarqua point ce changement sans inquiétude.

On arriva à une ville et l'on y coucha comme d'habitude.

Le lendemain, sous prétexte que la traite était longue, on partit avec le jour.

A midi, il fallut s'arrêter pour laisser reposer les chevaux.

A deux heures on se remit en route. On marcha encore jusqu'à quatre.

Une grande forêt se présentait dans le lointain: c'était celle de La Fère.

Elle avait cet aspect sombre et mystérieux de nos forêts du Nord; mais cet aspect si imposant pour les natures méridionales, à qui, avant toute chose, il faut la lumière du jour, et la chaleur du soleil, était impuissant sur Remy et sur Diane, habitués aux bois profonds de l'Anjou et de la Sologne.

Seulement ils échangèrent un regard comme s'ils eussent compris tous deux que c'était là que les attendait cet événement qui, depuis le moment du départ, planait sur leurs têtes.

On entra dans la forêt.

Il pouvait être six heures du soir.

Au bout d'une demi-heure de marche, le jour était sur son déclin.

Un grand vent faisait tourbillonner les feuilles et les enlevait vers un étang immense, perdu dans les profondeurs des arbres, comme une autre mer Morte, et qui côtoyait la route qui s'étendait devant les voyageurs.

Depuis deux heures la pluie, qui tombait par torrents, avait détrempé le terrain argileux. Diane, assez sûre de son cheval, et d'ailleurs assez insouciante de sa propre sûreté, laissait aller son cheval sans le soutenir; Aurilly marchait à droite, Remy à gauche.

Aurilly était sur la lisière de l'étang, Remy sur le milieu du chemin.

Aucune créature humaine n'apparaissait sous les sombres arceaux de verdure, sur la longue courbe du chemin.

On eût dit que la forêt était un de ces bois enchantés sous l'ombre desquels rien ne peut vivre, si l'on n'eût entendu parfois sortir de ses profondeurs le rauque hurlement des loups que réveillait l'approche de la nuit.

Tout à coup Diane sentit que la selle de son cheval, sellé comme d'habitude par Aurilly, vacillait et tournait; elle appela Remy, qui sauta au bas du sien et se pencha pour resserrer la courroie.

En ce moment Aurilly s'approcha de Diane occupée, et du bout de son poignard coupa la ganse de soie qui retenait le masque.

Avant qu'elle eût deviné le mouvement ou porté la main à son visage, Aurilly enleva le masque et se pencha vers elle, qui de son côté se penchait vers lui.

Les yeux de ces deux créatures s'étreignirent dans un regard terrible; nul n'eût pu dire lequel était le plus pâle et lequel le plus menaçant.

Aurilly sentit une sueur froide inonder son front, laissa tomber le masque et le stylet, et frappa ses deux mains avec angoisse en criant:

— Ciel et terre!… — La dame de Monsoreau!!!

— C'est un nom que tu ne répéteras plus!… s'écria Remy en saisissant
Aurilly à la ceinture et en l'enlevant de son cheval.

Tous deux roulèrent sur le chemin.

Aurilly allongea la main pour ressaisir son poignard.

— Non, Aurilly, non, lui dit Remy en se penchant sur lui et en lui appuyant le genou sur la poitrine, non, il faut demeurer ici.

Le dernier voile qui paraissait étendu sur le souvenir d'Aurilly sembla se déchirer.

— Le Haudoin! s'écria-t-il, je suis mort!

— Ce n'est pas encore vrai, dit Remy en étendant sa main gauche sur la bouche du misérable qui se débattait sous lui, mais tout à l'heure!

Et, de sa main droite, il tira son couteau de sa gaîne.

— Maintenant, dit-il, Aurilly, tu as raison, maintenant tu es bien mort.

Et l'acier disparut dans la gorge du musicien, qui poussa un râle inarticulé.

Diane, les yeux hagards, à demi-tournée sur sa selle, appuyée au pommeau, frémissante, mais impitoyable, n'avait point détourné la tête de ce terrible spectacle.

Cependant, lorsqu'elle vit le sang jaillir le long de la lame, elle se renversa en arrière, et tomba de son cheval, raide comme si elle était morte.

Remy ne s'occupa point d'elle en ce terrible moment; il fouilla Aurilly, lui enleva les deux rouleaux d'or, puis attacha une pierre au cou du cadavre et le précipita dans l'étang.

La pluie continuait de tomber à flots.

— Efface, ô mon Dieu! dit-il, efface la trace de ta justice, car elle a encore d'autres coupables à frapper.

Puis il se lava les mains dans l'eau sombre et dormante, prit dans ses bras Diane encore évanouie, la hissa sur son cheval, et monta lui-même sur le sien en soutenant sa compagne.

Le cheval d'Aurilly, effrayé par les hurlements des loups qui se rapprochaient, comme si cette scène les eût appelés, disparut dans les bois.

Lorsque Diane fut revenue à elle, les deux voyageurs, sans échanger une seule parole, continuèrent leur route vers Château-Thierry.

LXXVIII

COMMENT LE ROI HENRI III N'INVITA POINT CRILLON A DÉJEUNER, ET COMMENT CHICOT S'INVITA TOUT SEUL.

Le lendemain du jour où les événements que nous venons de raconter s'étaient passés dans la forêt de la Fère, le roi de France sortait du bain à neuf heures du matin à peu près.

Son valet de chambre, après l'avoir roulé dans une couverture de fine laine, et l'avoir épongé avec deux nappes de cette épaisse ouate de Perse, qui ressemble à la toison d'une brebis, le valet de chambre avait fait place aux coiffeurs et aux habilleurs, qui, eux-mêmes, avaient fait place aux parfumeurs et aux courtisans.

Enfin, ces derniers partis, le roi avait mandé son maître-d'hôtel, en lui disant qu'il prendrait autre chose que son consommé ordinaire, attendu qu'il se sentait en appétit ce matin.

Cette bonne nouvelle, répandue à l'instant même dans le Louvre, y faisait naître une joie bien légitime, et le fumet des viandes commençait à s'exhaler des offices, lorsque Crillon, colonel des gardes françaises, on se le rappelle, entra chez Sa Majesté pour prendre ses ordres.

— Ma foi, mon bon Crillon, lui dit le roi, veille comme tu voudras ce matin au salut de ma personne; mais, pour Dieu! ne me force point à faire le roi; je suis tout béat et tout hilare aujourd'hui; il me semble que je ne pèse pas une once et que je vais m'envoler. J'ai faim, Crillon, comprends-tu cela, mon ami?

— Je le comprends d'autant mieux, sire, répondit le colonel des gardes françaises, que j'ai grand'faim moi-même.

— Oh! toi, Crillon, dit en riant le roi, tu as toujours faim.

— Pas toujours, sire; oh! non, Votre Majesté exagère, mais trois fois par jour; et Votre Majesté?

— Oh! moi, une fois par an, et encore quand j'ai reçu de bonnes nouvelles.

— Harnibieu! il paraît alors que vous avez reçu de bonnes nouvelles, sire? Tant mieux, tant mieux, car elles deviennent de plus en plus rares, à ce qu'il me semble.

— Pas la moindre, Crillon; mais tu sais le proverbe?

— Ah! oui: pas de nouvelles, bonnes nouvelles. Je ne m'y fie pas aux proverbes, sire, et surtout à celui-là; il ne vous est rien venu du côté de la Navarre?

— Rien.

— Rien?

— Sans doute, preuve qu'on y dort.

— Et du côté de la Flandre?

— Rien.

— Rien? preuve qu'on s'y bat. Et du côté de Paris?

— Rien.

— Preuve qu'on y fait des complots.

— Ou des enfants, Crillon. A propos d'enfants, Crillon, je crois que je vais en avoir un.

— Vous, sire! s'écria Crillon, au comble de l'étonnement.

— Oui, la reine a rêvé cette nuit qu'elle était enceinte.

— Enfin, sire… dit Crillon.

— Eh bien! quoi?

— Cela me rend on ne peut plus joyeux de savoir que Votre Majesté avait faim de si grand matin. Adieu, sire.

— Va, mon bon Crillon, va.

— Harnibieu! sire, fit Crillon, puisque Votre Majesté a si grand'faim, elle devrait bien m'inviter à déjeuner.

— Pourquoi cela, Crillon?

— Parce qu'on dit que Votre Majesté vit de l'air du temps, ce qui la fait maigrir, attendu que l'air est mauvais, et que j'aurais été enchanté de pouvoir dire: Harnibieu! ce sont pures calomnies, le roi mange comme tout le monde.

— Non, Crillon, non, au contraire, laisse croire ce qu'on croit; cela me fait rougir de manger comme un simple mortel, devant mes sujets. Ainsi, Crillon, comprends bien ceci: un roi doit toujours rester poétique, et ne se jamais montrer que noblement. Ainsi, voyons, un exemple.

— J'écoute, sire.

— Rappelle-toi le roi Alexander.

— Quel roi Alexander?

— Alexander Magnus. Ah! tu ne sais pas le latin, c'est vrai. Eh bien! Alexandre aimait à se baigner devant ses soldats, parce qu'Alexandre était beau, bien fait et suffisamment dodu, ce qui fait qu'on le comparait à l'Apollon, et même à l'Antinous.

— Oh! oh! sire, fit Crillon, vous auriez diablement tort de faire comme lui et de vous baigner devant les vôtres, car vous êtes bien maigre, mon pauvre sire.

— Brave Crillon, va, dit Henri en lui frappant sur l'épaule, tu es un bien excellent brutal, tu ne me flattes pas, toi; tu n'es pas courtisan, mon vieil ami.

— C'est qu'aussi vous ne m'invitez pas à déjeuner, reprit Crillon en riant avec bonhomie et en prenant congé du roi, plutôt content que mécontent, car la tape sur l'épaule avait fait balance au déjeuner absent.

Crillon parti, la table fut dressée aussitôt.

Le maître-d'hôtel royal s'était surpassé. Une certaine bisque de perdreaux avec une purée de truffes et de marrons attira tout d'abord l'attention du roi, que de belles huîtres avaient déjà tenté.

Aussi le consommé habituel, ce fidèle réconfortant du monarque, fut-il négligé; il ouvrait en vain ses grands yeux dans son écuelle d'or; ses yeux mendiants, comme eût dit Théophile, n'obtinrent absolument rien de Sa Majesté.

Le roi commença l'attaque sur sa bisque de perdreaux.

Il en était à sa quatrième bouchée, lorsqu'un pas léger effleura le parquet derrière lui, une chaise grinça sur ses roulettes, et une voix bien connue demanda aigrement:

— Un couvert!

Le roi se retourna.

— Chicot! s'écria-t-il.

— En personne.

Et Chicot, reprenant ses habitudes, qu'aucune absence ne lui pouvait faire perdre, Chicot s'étendit dans sa chaise, prit une assiette, une fourchette, et sur le plat d'huîtres commença, en les arrosant de citron, à prélever les plus grosses et les plus grasses, sans ajouter un seul mot.

— Toi ici! toi revenu! s'écria Henri.

— Chut! lui fit de la main Chicot, la bouche pleine.

Et il profita de cette exclamation du roi pour attirer à lui les perdreaux.

— Halte-là, Chicot, c'est mon plat! s'écria Henri en allongeant la main pour retenir la bisque.

Chicot partagea fraternellement avec son prince et lui en rendit la moitié.

Puis il se versa du vin, passa de la bisque à un pâté de thon, du thon à des écrevisses farcies, avala par manière d'acquit, et par-dessus le tout, le consommé royal; puis, poussant un grand soupir:

— Je n'ai plus faim, dit-il.

— Par la mordieu! je l'espère bien, Chicot.

— Ah!… bonjour, mon roi, comment vas-tu? Je te trouve un petit air tout guilleret ce matin.

— N'est-ce pas, Chicot?

— De charmantes petites couleurs.

— Hein?

— Est-ce à toi?

— Parbleu!

— Alors, je t'en fais mon compliment.

— Le fait est que je me sens on ne peut plus dispos ce matin.

— Tant mieux, mon roi, tant mieux.

Ah ça! mais ton déjeuner ne finissait point là, et il te restait bien encore quelques petites friandises?

— Voici des cerises confites par les dames de Montmartre.

— Elles sont trop sucrées.

— Des noix farcies de raisin de Corinthe.

— Fi! on a laissé les pépins dans les raisins.

— Tu n'es content de rien.

— C'est que, parole d'honneur, tout dégénère, même la cuisine, et qu'on vit de plus en plus mal à la cour.

— Vivrait-on mieux à celle du roi de Navarre? demanda Henri en riant.

— Eh! eh!… je ne dis pas non.

— Alors, c'est qu'il s'y est fait de grands changements.

— Ah! quant à cela, tu ne crois pas si bien dire, Henriquet.

— Parle-moi un peu de ton voyage, alors; cela me distraira.

— Très volontiers, je ne suis venu que pour cela. Par où veux-tu que je commence?

— Par le commencement. Comment as-tu fait la route?

— Oh! une véritable promenade.

— Tu n'as pas eu de désagréments par les chemins?

— Moi, j'ai fait un voyage de fée.

— Pas de mauvaises rencontres?

— Allons donc! est-ce qu'on se permettrait de regarder de travers un ambassadeur de Sa Majesté très chrétienne? Tu calomnies tes sujets, mon fils.

— Je disais cela, reprit le roi, flatté de la tranquillité qui régnait dans son royaume, parce que n'ayant point de caractère officiel, ni même apparent, tu pouvais risquer.

— Je te dis, Henriquet, que tu as le plus charmant royaume du monde; les voyageurs y sont nourris gratis, on les y héberge pour l'amour de Dieu, ils n'y marchent que sur des fleurs, et, quant aux ornières, elles sont tapissées de velours à franges d'or; c'est incroyable, mais cela est.

— Enfin, tu es content, Chicot?

— Enchanté.

— Oui, oui, ma police est bien faite.

— A merveille! c'est une justice à lui rendre.

— Et la route est sûre?

— Comme celle du paradis: on n'y rencontre que de petits anges qui passent en chantant les louanges du roi.

— Chicot, nous en revenons à Virgile.

— A quel endroit de Virgile?

— Aux Bucoliques. O fortunatos nimium!

— Ah! très bien, et pourquoi cette exception en faveur des laboureurs, mon fils?

— Hélas! parce qu'il n'en est pas de même dans les villes.

— Le fait est, Henri, que les villes sont un centre de corruption.

— Juges-en: tu fais cinq cents lieues sans encombre.

— Je te le dis, sur des roulettes.

— Moi, je vais seulement à Vincennes, trois quarts de lieue….

— Eh bien?

— Eh bien! je manque d'être assassiné sur la route.

— Ah bah! fit Chicot.

— Je te conterai cela, mon ami, je suis en train d'en faire imprimer la relation circonstanciée; sans mes quarante-cinq, j'étais mort.

— Vraiment! et où la chose s'est-elle passée?

— Tu veux demander où elle devait se passer?

— Oui.

— A Bel-Esbat.

— Près du couvent de notre ami Gorenflot?

— Justement.

— Et comment s'est-il conduit dans cette circonstance, notre ami?

— A merveille, comme toujours, Chicot; je ne sais si de son côté il avait entendu parler de quelque chose, mais, au lieu de ronfler comme font à cette heure tous mes fainéants de moines, il était debout sur son balcon, tandis que tout son couvent tenait la route.

— Et il n'a rien fait autre chose?

— Qui?

— Dom Modeste.

— Il m'a béni avec une majesté qui n'appartient qu'à lui, Chicot.

— Et ses moines?

— Ils ont crié vive le roi! à tue-tête.

— Et tu ne t'es pas aperçu d'autre chose?

— De quelle chose?

— C'est qu'ils portassent une arme quelconque sous leur robe.

— Ils étaient armés de toutes pièces, Chicot; voilà où je reconnais la prévoyance du digne prieur; voilà où je me dis: Cet homme savait tout, et cependant cet homme n'a rien dit, rien demandé; il n'est pas venu le lendemain, comme d'Épernon, fouiller dans toutes mes poches, en me disant: Sire, pour avoir sauvé le roi.

— Oh! quant à cela, il en était incapable; d'ailleurs ses mains n'y entreraient pas, dans tes poches.

— Chicot, pas de plaisanteries sur dom Modeste, c'est un des plus grands hommes qui illustreront mon règne, et je te déclare qu'à la première occasion je lui fais donner un évêché.

— Et tu feras très bien, mon roi.

— Remarque une chose, Chicot, dit le roi en prenant son air profond, lorsqu'ils sortent des rangs du peuple les gens d'élite sont complets; nous autres gentilshommes, vois-tu, nous prenons dans notre sang certaines vertus et certains vices de race, qui nous font des spécialités historiques. Ainsi, les Valois sont fins et subtils, braves, mais paresseux; les Lorrains sont ambitieux et avares avec des idées, de l'intrigue, du mouvement; les Bourbons sont sensuels et circonspects, mais sans idée, sans force, sans volonté; vois plutôt Henri. Lorsque la nature, au contraire, pétrit de prime saut un homme né de rien, elle n'emploie que sa plus fine argile; ainsi ton Gorenflot est complet.

— Tu trouves?

— Oui, savant, modeste, rusé, brave; on fera de lui tout ce qu'on voudra, un ministre, un général d'armée, un pape.

— Là, là! sire, arrêtez-vous, dit Chicot: si le brave homme vous entendait, il crèverait dans sa peau, car il est fort orgueilleux, quoi que tu en dises, le prieur dom Modeste.

— Tu es jaloux, Chicot!

— Moi, Dieu m'en garde: la jalousie! fi, la vilaine passion.

— Oh! c'est que je suis juste, moi, la noblesse du sang ne m'aveugle point, stemmata quid faciunt?

— Bravo! Et tu disais donc, mon roi, que tu avais failli être assassiné?

— Oui.

— Par qui?

— Par la Ligue, mordieu!

— Comment se porte-t-elle, la Ligue?

— Toujours de même.

— Ce qui veut dire de mieux en mieux; elle engraisse, Henriquet, elle engraisse.

— Oh! oh! les corps politiques ne vivent point, qui s'en graissent trop jeunes; c'est comme les enfants, Chicot.

— Ainsi, tu es content, mon fils?

— A peu près.

— Tu te trouves en paradis?

— Oui, Chicot, et ce m'est une grande joie de te voir arriver au milieu de ma joie, et j'y entrevois un surcroît de joie.

Habemus consulem facetum, comme disait Caton.

— Tu apportes de bonnes nouvelles, n'est-ce pas, mon enfant?

— Je crois bien.

— Et tu me fais languir, friand que tu es.

— Par où veux-tu que je commence, mon roi?

— Je te l'ai déjà dit, par le commencement; mais tu divagues toujours.

— Dois-je prendre à partir de mon départ?

— Non, le voyage a été excellent, tu me l'as dit, n'est-ce pas?

— Tu vois bien que je reviens entier, ce me semble.

— Oui, voyons donc l'arrivée en Navarre.

— J'y suis.

— Que faisait Henri, quand tu es arrivé?

— L'amour.

— Avec Margot?

— Oh! non.

— Cela m'eût étonné; il est donc toujours infidèle à sa femme? le scélérat; infidèle à une fille de France! Heureusement qu'elle le lui rend. Et lorsque tu es arrivé, quel était le nom de la rivale de Margot?

— Fosseuse.

— Une Montmorency! Allons, ce n'est pas mal pour cet ours du Béarn. On parlait ici d'une paysanne, d'une jardinière, d'une bourgeoise.

— Oh! c'est vieux tout cela.

— Ainsi, Margot est trompée?

— Autant que femme peut l'être.

— Et elle est furieuse?

— Enragée.

— Et elle se venge?

— Je le crois bien.

Henri se frotta les mains avec une joie sans pareille.

— Que va-t-elle faire? s'écria t-il en riant; va-t-elle remuer ciel et terre, jeter Espagne sur Navarre, Artois et Flandre sur Espagne? va-t-elle un peu appeler son petit frère Henriquet contre son petit mari Henriot, heim?

— C'est possible.

— Tu l'as vue?

— Oui.

— Et au moment où tu l'as quittée, que faisait-elle?

— Oh! cela, tu ne devinerais jamais.

— Elle se préparait à prendre un autre amant?

— Elle se préparait à être sage-femme.

— Comment! que signifie cette phrase, ou plutôt cette inversion anti- française? Il y a équivoque, Chicot, gare à l'équivoque!

— Non pas, mon roi, non pas. Peste! nous sommes un peu trop grammairien pour faire des équivoques, trop délicat pour faire des coq-à-l'âne, et trop véridique pour avoir jamais voulu dire femme sage! Non, non, mon roi; c'est bien sage-femme que j'ai dit.

Obstetrix?

Obstetrix, oui, mon roi; Juno Lucina, si tu aimes mieux.

— Monsieur Chicot!

— Oh! roule tes yeux tant que tu voudras; je te dis que ta soeur Margot était en train de faire un accouchement quand je suis parti de Nérac.

— Pour son compte! s'écria Henri en pâlissant, Margot aurait des enfants?

— Non, non, pour le compte de son mari; tu sais bien que les derniers Valois n'ont pas la vertu prolifique; ce n'est point comme les Bourbons, peste!

— Ainsi Margot accouche, verbe actif.

— Tout ce qu'il y a de plus actif.

— Qui accouche-t-elle?

— Mademoiselle Fosseuse.

— Ma foi, je n'y comprends rien, dit le roi.

— Ni moi non plus, dit Chicot; mais je ne me suis pas engagé à te faire comprendre; je me suis engagé à te dire ce qui est, voilà tout.

— Mais ce n'est peut-être qu'à son corps défendant qu'elle a consenti à cette humiliation?

— Certainement, il y a eu lutte; mais du moment où il y a eu lutte, il y a eu infériorité de part ou d'autre; vois Hercule avec Antée, vois Jacob avec l'ange, eh bien! ta soeur a été moins forte que Henri, voilà tout.

— Mordieu! j'en suis aise, en vérité.

— Mauvais frère.

— Ils doivent s'exécrer alors?

— Je crois qu'au fond ils ne s'adorent pas.

— Mais en apparence?

— Ils sont les meilleurs amis du monde, Henri.

— Oui; mais un beau matin viendra quelque nouvel amour qui les brouillera tout à fait.

— Eh bien! ce nouvel amour est venu, Henri.

— Bah!

— Oui, d'honneur; mais veux-tu que je te dise la peur que j'ai?

— Dis.

— J'ai peur que ce nouvel amour, au lieu de les brouiller, ne les raccommode.

— Ainsi, il y a un nouvel amour?

[Illustration: Remy le précipita dans l'étang. — PAGE 76.]

— Eh! mon Dieu, oui.

— Du Béarnais?

— Du Béarnais.

— Pour qui?

— Attends donc; tu veux tout savoir, n'est-ce pas?

— Oui, raconte, Chicot, raconte; tu racontes très bien.

— Merci, mon fils; alors, si tu veux tout savoir, il faut que je remonte au commencement.

— Remonte, mais dis vite.

— Tu avais écrit une lettre au féroce Béarnais?

— Comment sais-tu cela?

— Parbleu! je l'ai lue.

— Qu'en dis-tu?

— Que si ce n'était pas délicat de procédé, c'était au moins astucieux de langage.

— Elle devait les brouiller.

— Oui, si Henri et Margot eussent été des conjoints ordinaires, des époux bourgeois.

— Que veux-tu dire?

— Je veux dire que le Béarnais n'est point une bête.

— Oh!

— Et qu'il a deviné.

— Deviné quoi?

— Que tu voulais le brouiller avec sa femme.

— C'était clair, cela.

— Oui, mais ce qui l'était moins, c'était le but dans lequel tu voulais les brouiller.

— Ah! diable! le but.

— Oui, ce damné Béarnais ne s'est-il pas avisé de croire que tu n'avais d'autre but, en le brouillant avec sa femme, que de ne pas payer à ta soeur la dot que tu lui dois!

— Ouais!

— Mon Dieu, oui, voilà ce que ce Béarnais du diable s'est logé dans l'esprit.

— Continue, Chicot, continue, dit le roi devenu sombre; après?

— Eh bien! à peine eut-il deviné cela qu'il devint ce que tu es en ce moment, triste et mélancolique.

— Après, Chicot, après?

— Alors, cela l'a distrait de sa distraction, et il n'a presque plus aimé
Fosseuse.

— Bah!

— C'est comme je te le dis; alors il a été pris de cet autre amour dont je te parlais.

— Mais c'est donc un Persan que cet homme, c'est donc un païen, un Turc? il pratique donc la polygamie? Et qu'a dit Margot?

— Cette fois, mon fils, cela va t'étonner, mais Margot a été ravie.

— Du désastre de Fosseuse, je conçois cela.

— Non pas, non pas, enchantée pour son propre compte.

— Elle prend donc goût à l'état de sage-femme?

— Ah! cette fois elle ne sera pas sage-femme.

— Que sera-t-elle donc?

— Elle sera marraine, son mari le lui a promis et les dragées sont même répandues à l'heure qu'il est.

— Dans tous les cas, ce n'est point avec son apanage qu'il les a achetées.

— Tu crois cela, mon roi?

— Sans doute, puisque je lui refuse cet apanage. Mais quel est le nom de la nouvelle maîtresse?

— Oh! c'est une belle et forte personne, qui porte une ceinture magnifique, et qui est fort capable de se défendre si on l'attaque.

— Et s'est-elle défendue?

— Pardieu!

— De sorte que Henri a été repoussé avec perte?

— D'abord.

— Ah! ah! et ensuite?

— Henri est entêté; il est revenu à la charge.

— De sorte?

— De sorte qu'il l'a prise.

— Comment cela?

— De force.

— De force!

— Oui, avec des pétards.

— Que diable me dis-tu donc là, Chicot?

— La vérité.

— Des pétards! et qu'est-ce donc que cette belle que l'on prend avec des pétards?

— C'est mademoiselle Cahors.

— Mademoiselle Cahors!

— Oui, une belle et grande fille, ma foi, qu'on disait pucelle comme Péronne, qui a un pied sur le Lot, l'autre sur la montagne, et dont le tuteur est, ou plutôt était M. de Vesin, un brave gentilhomme de tes amis.

— Mordieu! s'écria Henri furieux; ma ville! il a pris ma ville!

— Dame! tu comprends, Henriquet; tu ne voulais pas la lui donner après la lui avoir promise; il a bien fallu qu'il se décidât à la prendre. Mais, à propos, tiens, voilà une lettre qu'il m'a chargé de te remettre en main propre.

Et Chicot, tirant une lettre de sa poche, la remit au roi.

C'était celle que Henri avait écrite après la prise de Cahors, et qui finissait par ces mots:

    Quod mihi dixisti profuit multum; cognosco meos devotos; nosce tuos;
    Chicotus coetera expediet.

Ce qui signifiait:

« Ce que tu m'as dit, m'a été fort utile; je connais mes amis, connais les tiens; Chicot te dira le reste. »

LXXIX

COMMENT APRÈS AVOIR REÇU DES NOUVELLES DU MIDI HENRI EN REÇUT DU NORD

Le roi, au comble de l'exaspération, put à peine lire la lettre que Chicot venait de lui donner.

Pendant qu'il déchiffrait le latin du Béarnais avec des crispations d'impatience qui faisaient trembler le parquet, Chicot, devant un grand miroir de Venise suspendu au-dessus d'un dressoir d'orfèvrerie, admirait sa tenue et les grâces infinies que sa personne avait prises sous l'habit militaire.

Infinies était le mot, car jamais Chicot n'avait paru si grand; sa tête, un peu chauve, était surmontée d'une salade conique dans le genre de ces armets allemands que l'on ciselait si curieusement à Trêves et à Mayence, et il était occupé pour le moment à replacer sur son buffle, graissé par la sueur et le frottement des armes, une demi-cuirasse de voyage, que, pour déjeuner, il avait posée sur un buffet; en outre, tout en rebouclant sa cuirasse, il faisait sonner sur le parquet des éperons plus capables d'éventrer que d'éperonner un cheval.

— Oh! je suis trahi! s'écria Henri lorsqu'il eut achevé la lecture; le
Béarnais avait un plan, et je ne l'en ai pas soupçonné.

— Mon fils, répliqua Chicot, tu connais le proverbe: Il n'est pire eau que l'eau qui dort.

— Va-t'en au diable, avec tes proverbes!

Chicot s'avança vers la porte comme pour obéir.

— Non, reste.

Chicot s'arrêta.

— Cahors pris! continua Henri.

— Et de la bonne façon même, dit Chicot.

— Mais il a donc des généraux, des ingénieurs?

— Nenni, dit Chicot, le Béarnais est trop pauvre; comment les paierait- il? Non pas, il fait tout lui-même.

— Et… il se bat? dit Henri avec une sorte de dédain.

—Te dire qu'il s'y met tout d'abord et d'enthousiasme, non, je n'oserais pas, non; il ressemble à ces gens qui tâtent l'eau avant que de se baigner; il se mouille le bout des doigts dans une petite sueur de mauvais augure, se prépare la poitrine avec quelques meâ culpâ, le front avec quelques réflexions philosophiques; cela lui prend les dix premières minutes qui suivent le premier coup de canon, après quoi il donne une tête dans l'action et nage dans le plomb fondu et dans le feu comme une salamandre.

— Diable! fit Henri, diable!

— Et je t'assure, Henri, qu'il y faisait chaud, là-bas.

Le roi se leva précipitamment et arpenta la salle à grands pas.

— Voilà un échec pour moi! s'écriait-il en terminant tout haut sa pensée commencée tout bas, on en rira. Je serai chansonné. Ces coquins de Gascons sont caustiques, et je les entends déjà, aiguisant leurs dents et leurs sourires sur les horribles airs de leurs musettes. Mordieu! heureusement que j'ai eu l'idée d'envoyer à François ce secours tant demandé; Anvers va me compenser Cahors; le Nord effacera les fautes du Midi.

— Amen! dit Chicot en plongeant délicatement, pour achever son dessert, le bout de ses doigts dans les drageoirs et dans les compotiers du roi.

En ce moment la porte s'ouvrit et l'huissier annonça:

— M. le comte du Bouchage!

— Ah! s'écria Henri, je te le disais bien, Chicot, voilà ma nouvelle qui arrive. Entrez, comte, entrez.

L'huissier démasqua la porte, et l'on vit apparaître dans le cadre de cette porte, à la portière tombant à demi, le jeune homme qu'on venait d'annoncer, pareil à un portrait en pied d'Holbein ou du Titien.

Il s'avança lentement et fléchit le genou au milieu du tapis de la chambre.

— Toujours pâle, lui dit le roi, toujours lugubre. Voyons, ami, pour un moment, prends ton visage de Pâques, et ne me dis pas de bonnes choses avec un mauvais air; parle vite, du Bouchage, parce que j'ai soif de ton récit. Tu viens de Flandre, mon fils?

— Oui, sire.

— Et lestement, à ce que je vois.

— Sire, aussi vite qu'un homme peut marcher sur la terre.

— Sois le bienvenu. Anvers, où en est Anvers?

— Anvers appartient au prince d'Orange, sire.

— Au prince d'Orange, qu'est-ce que c'est que cela?

— A Guillaume, si vous l'aimez mieux.

— Ah ça, mais, et mon frère ne marchait-il pas sur Anvers?

— Oui, sire; mais maintenant, ce n'est plus sur Anvers qu'il marche, c'est sur Château-Thierry.

— Il a quitté l'armée?

— Il n'y a plus d'armée, sire.

—Oh! fit le roi en faiblissant des genoux et en retombant dans son fauteuil, mais Joyeuse?

— Sire, mon frère, après avoir fait des prodiges avec ses marins, après avoir soutenu toute la retraite, mon frère a rallié le peu d'hommes échappés au désastre, et a fait avec eux une escorte à M. le duc d'Anjou.

— Une défaite! murmura le roi.

Puis, tout à coup, avec un éclair étrange dans le regard:

— Alors les Flandres sont perdues pour mon frère?

— Absolument, sire.

— Sans retour?

— Je le crains.

Le front du prince s'éclaircit graduellement comme sous le jour d'une pensée intérieure.

— Ce pauvre François, dit-il en souriant, il a du malheur en couronnes. Il a manqué celle de Navarre; il a étendu la main vers celle d'Angleterre; il a touché celle de Flandre: gageons, du Bouchage, qu'il ne régnera jamais: pauvre frère, lui qui en a tant envie!

— Eh! mon Dieu! c'est toujours comme cela quand on a envie de quelque chose, dit Chicot d'un ton solennel.

— Et combien de prisonniers? demanda le roi.

— Deux mille, à peu près.

— Combien de morts?

— Autant au moins; M. de Saint-Aignan est du nombre.

— Comment! il est mort, ce pauvre Saint-Aignan?

— Noyé.

— Noyé! Comment! vous vous êtes donc jetés dans l'Escaut?

— Non pas; c'est l'Escaut qui s'est jeté sur nous.

Le comte fit alors au roi un récit exact de la bataille et de l'inondation.

Henri l'écouta d'un bout à l'autre avec une pose, un silence et une physionomie qui ne manquaient pas de majesté.

Puis, lorsque le récit fut fini, il se leva et alla s'agenouiller devant le prie-Dieu de son oratoire, fit son oraison, et, un instant après, revint avec un visage parfaitement rasséréné.

— Là! dit-il, j'espère que je prends les choses en roi. Un roi soutenu par le Seigneur est réellement plus qu'un homme. Voyons, comte, imitez- moi, et puisque votre frère est sauvé comme le mien, Dieu merci, eh bien! déridons-nous un peu.

— Je suis à vos ordres, sire.

— Que veux-tu pour prix de tes services, du Bouchage? parle.

— Sire, dit le jeune homme en secouant la tête, je n'ai rendu aucun service.

— Je le conteste; mais en tout cas, ton frère en a rendu.

[Illustration: Borromée.]

— D'immenses, sire.

— Il a sauvé l'armée, dis-tu, ou plutôt les débris de l'armée.

— Il n'y a pas, dans ce qu'il en reste, un seul homme qui ne vous dise qu'il doit la vie à mon frère.

— Eh bien! du Bouchage, ma volonté est d'étendre mon bienfait sur vous deux, et j'imiterai en cela le Seigneur tout-puissant qui vous a protégés d'une façon si visible en vous faisant tous deux pareils, c'est-à-dire riches, braves et beaux; en outre j'imiterai ces grands politiques si bien inspirés toujours, lesquels avaient pour coutume de récompenser les messagers de mauvaises nouvelles.

— Allons donc! dit Chicot, je connais des exemples de messagers pendus pour avoir été porteurs de mauvais messages.

— C'est possible, dit majestueusement Henri, mais il y a le sénat qui a remercié Varron.

— Tu me cites des républicains. Valois, Valois, le malheur te rend humble.

— Voyons, du Bouchage, que veux-tu? que désires-tu?

— Puisque Votre Majesté me fait l'honneur de me parler si affectueusement, j'oserai mettre à profit sa bienveillance; je suis las de la vie, sire; et cependant j'ai répugnance à abréger ma vie, car Dieu le défend; tous les subterfuges qu'un homme d'honneur emploie en pareil cas sont des péchés mortels; se faire tuer à l'armée, se laisser mourir de faim, oublier de nager quand on traverse un fleuve, ce sont des travestissements de suicide au milieu desquels Dieu voit parfaitement clair, car, vous le savez, sire, nos pensées les plus secrètes sont à jour devant Dieu; je renonce donc à mourir avant le terme que Dieu a fixé à ma vie, mais le monde me fatigue et je sortirai du monde.

— Mon ami! fit le roi.

Chicot leva la tête et regarda avec intérêt ce jeune homme si beau, si brave, si riche, et qui cependant parlait d'une voix si désespérée.

— Sire, continua le comte avec l'accent de la résolution, tout ce qui m'arrive depuis quelque temps fortifie en moi ce désir; je veux me jeter dans les bras de Dieu, souverain consolateur des affligés, comme il est en même temps souverain maître des heureux de la terre; daignez donc, sire, me faciliter les moyens d'entrer en religion, car, ainsi que dit le prophète, mon coeur est triste comme la mort.